2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Présentation du livre d’Anne-Lise Stern :
Le savoir-déporté
Catherine Millot
Catherine Millot, Le savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Paris, Le Seuil, 2004.
Lorsque Maurice Olender m’a fait part du souhait d’Anne-Lise que je
participe à la présentation de son livre, je me suis demandé : pourquoi
moi ? Sans doute pour me rassurer, car le désir de l’autre a toujours
quelque chose d’inquiétant, il m’est venu aussitôt à l’esprit qu’Anne-Lise
et moi n’étions pas sans avoir un lien « familial ». Nous appartenons toutes
deux à la famille psychanalytique, bien sûr, mais, de façon plus restreinte,
à la famille des élèves de Lacan, au sens qu’il donnait à ce mot « élève »,
qui supposait d’être passé par son divan. Anne-Lise et moi sommes toutes
deux issues comme analystes de ce lieu-là, et cela crée des liens, marqués
pour moi d’une tendresse particulière. Peut-être cela me qualifie-t-il pour
être ici la représentante de cette génération d’analystes « nés après », à
laquelle Anne-Lise s’adresse plus particulièrement, qu’elle a toujours
voulu interpeller. J’ai pour ma part longtemps résisté à cette interpellation,
et sur cette résistance je reviendrai, mais à lui avoir résisté, je ne suis pas la
seule.
Mon premier souvenir d’Anne-Lise remonte à une trentaine d’années.
C’étaient les années d’après 68, qui virent fleurir la contestation de toutes
les institutions. La psychanalyse aussi connut ses contestataires, ceux qui
contestaient en son nom et ceux qui la contestaient. On remarque, à la lecture du livre d’Anne-Lise, que 1968 représente pour elle un tournant : ses
textes antérieurs, correspondant à son travail avec les enfants dans le service de Jenny Aubry, sont ceux d’une bonne élève de Lacan, face d’Anne-Lise que j’ignorais et que cela m’a amusée de découvrir. La période 68 est
marquée par le travail à Marmottan avec les toxicomanes et par la création
du Laboratoire de psychanalyse, où des psychanalystes s’engageaient à
traiter ceux qui n’auraient pu autrement avoir accès à la cure psychanalytique. Double engagement de militante dont ses textes de l’époque portent
la marque, ainsi que le style de ses interventions orales dans les congrès de
l’École freudienne de Paris auxquels j’assistai au début des années 1970.
Anne-Lise y rappelait inlassablement que les camps (comme on disait alors
avant qu’on ne dise la Shoah) occupaient une place centrale dans le
malaise, pour ne pas dire le malheur, de notre temps. Je me souviens
d’Anne-Lise, c’est une image d’elle qui m’est restée, condensant sûrement
plusieurs scènes semblables, surgissant du fond d’une salle de congrès et
remontant à vive allure l’allée centrale vers la tribune où elle s’emparait
d’un micro, belle femme à la longue et souple chevelure poivre et sel flottant librement dans son dos. Elle me faisait penser à Cassandre, une Cassandre qui aurait annoncé non pas l’avenir (je veux le penser), mais un
passé qui ne passait pas parce qu’il ne serait pas encore parvenu jusqu’à
nous. Personne ne l’écoutait. On lui avait donné un surnom, c’est elle-même qui le rapporte : à l’École freudienne, il y avait Jacques Lacan et il y
avait Anne-Lise Le Camp. Et puis il y eut, en 1986, Shoah, de Claude Lanzmann. Si l’on consulte, à la fin du livre d’Anne-Lise, les dates de parution
des textes dont il est composé, on s’aperçoit que la plupart d’entre eux
datent d’après. L’absence d’images des camps qui est le principe du film,
valant comme interdit de la représentation, semble avoir libéré et comme
autorisé chez Anne-Lise l’écriture. En 1986 est paru dans Les temps
modernes, sous le titre « Le poumon », le premier texte que j’ai lu d’Anne-Lise. De ce texte, j’ai fait l’ouverture d’un travail sur l’hystérie et la question du père, qui a été publié sous le titre Nobodaddy. C’est alors que nous
nous sommes rencontrées.
Anne-Lise a mis du temps à se faire entendre des analystes de ma
génération (il n’est pas sûr qu’elle y soit jamais parvenue avec les analystes
de sa génération à elle). En ce qui me concerne, il m’était très difficile de
l’écouter. Cela m’épuisait. Le réel, c’est l’impossible à supporter, disait
Lacan. Ce qui me faisait violence aussi et à quoi je résistais était ce qui me
semblait de la part d’Anne-Lise l’imposition d’un sens unique : de la Shoah
comme sens unique de notre histoire, de notre actualité contemporaine, de
nos destins individuels, de toute notre pathologie psychique. Je reconnais
aujourd’hui que ce que je prenais pour l’imposition d’un sens était plutôt
l’insistance d’un réel prenant dans la parole d’Anne-Lise la forme de l’obsession. Mais il est difficile de parler sans que le sens se mette à proliférer.
Peut-être est-ce ce qui nécessite l’écrit. L’écrit soulage du sens, lui qui a à
voir avec la trace et qui est pour cela plus près du réel.
La question du sens est essentielle dans la psychanalyse. Lorsqu’on lui
reproche d’être réductrice, c’est à cela qu’on pense, qu’elle réduirait toute
chose au sens sexuel, au sens unique sexuel. Lacan lutta contre cette pente.
Le sens, disait-il, nourrit le symptôme. Il s’attachait, au contraire, dans sa
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direction des cures, à dénuder le réel pour chacun. À certains qui venaient
le voir après une première analyse trop axée, par l’abus de l’interprétation,
sur l’imposition d’un sens, il disait que ce qu’il leur fallait, c’était une
« contre-analyse ». C’est quelque chose comme ça qu’il avait dit à Anne-Lise, quand elle était venue le trouver, qu’il lui fallait une « désanalyse »,
ce qui avait fâcheusement résonné pour elle avec son prénom.
Cette pente de l’analyse qui la conduit à filer vers le sens unique
sexuel, c’est aussi, il faut le dire, la pente de l’inconscient lui-même qui,
dans son incessant travail de chiffrage, de tissage associatif, fabrique du
sens sexuel à tout-va. Le caractère scandaleux du résultat éclate d’ailleurs
dans le livre d’Anne-Lise, lorsqu’elle témoigne de ce qu’elle recueille sur le
divan, mais à quoi elle entend donner une portée universelle contre
laquelle, décidément, je me rebelle. Je veux bien que nous soyons tous des
juifs allemands, comme je l’ai d’ailleurs clamé aux temps de Mai – je ne
m’en dédis pas –, voire que nous soyons tous « tatoués psychiquement »,
comme elle l’affirme. Mais je ne peux m’empêcher de m’insurger lorsque
Anne-Lise déclare que nous tous « nés après » avons affaire à une scène originaire unique, combinant le « yop la boum parental », selon ses termes,
avec la chambre à gaz. Elle va jusqu’à formuler ce paradoxe absolu : « D’où
viennent les enfants aujourd’hui ? De là-bas, lieu originaire pour leur question, en notre temps. » De cette chambre à gaz dont aucun vivant n’est
jamais sorti. Et j’entends ces mots comme s’ils nous condamnaient à être
aspirés par ce trou noir où tout disparaîtrait à jamais. Elle écrit aussi : « Ce
qui est arrivé aux femmes dans les camps, ce que surtout les hommes fantasment leur être arrivé, fonde désormais le rapport au sexe de notre temps
– votre temps à vous nés après. »
La thèse d’Anne-Lise est que cette obscénité est la nôtre, celle de nous
tous, et qu’elle est le produit du refoulement des camps, refoulement originaire pour notre temps, dont le retour se fait par la voie des symptômes,
en se nouant au sexuel. « On tient, écrit-elle, à sexualiser Auschwitz pour
éviter l’inanalysable, l’inattrapable de la chambre à gaz. On tient aussi à
religiosifier Auschwitz. Ma responsabilité comme analyste, ajoute-t-elle, et
comme déportée est de lutter contre ces deux pentes. » L’obscénité du
mélange entre le sexuel et les camps dont la clinique témoigne, c’est à quoi
le psychanalyste est aujourd’hui confronté, c’est le nœud qu’il a à défaire :
« Il lui faut, dit-elle, s’en occuper sans en jouir – non pas la refuser pour se
mettre à l’abri d’une telle menace de jouissance. » À cela, je ne saurais que
souscrire.
Mais la vertu du livre d’Anne-Lise est pour moi ailleurs. C’est une écriture qui laisse place au non-dit, au suspens du sens, et qui possède une
grande force poétique. Elle opère un nouage, pour reprendre ses termes,
entre les camps, l’histoire et la psychanalyse, entre la grande et la petite histoire par le biais des signifiants qui nous traversent. C’est une écriture qui
fait des nœuds, des tresses, du tissage. Elle est fabriquée avec des bribes de
rêves, des fragments de récits, des séquences de films, des citations, des
graffitis, des comptines, qui entrent en résonance et se font écho sans rien
clôturer ni obturer. Ce réseau, cet entrelacs dessine en creux la place du
pire. Le pire, le film Shoah l’a donné à entendre. C’est ce qui a permis à
Anne-Lise, elle le dit, d’écrire. Ce qu’elle nous transmet de très singulier,
c’est autre chose, qui ne s’inscrit pas pour autant dans le registre de la survie. Il ne s’agit pas de répondre à la question : « Comment pouvait-on survivre à Auschwitz ?» Il s’agit de la résistance de son désir singulier contre
cette volonté de destruction qui, au-delà des vies humaines, visait le désir
des hommes, leur raison de vivre. Ce désir, le sien, Anne-Lise le nomme
curiosité, elle dit que c’est elle qui l’a maintenue en vie. Cette curiosité est,
il me semble, indissociable d’une éthique : une façon de rester tourné vers
la réalité, fût-elle la pire, vers l’autre, fût-il le pire.
Pour Anne-Lise qui était à Auschwitz, il n’y a pas de refoulement, pas
d’oubli non plus. Depuis le transport en avril 1944 dans le convoi n°71 jusqu’à l’arrivée à Theresienstadt en avril 1945, qui a représenté le salut pour
elle et ses compagnes, de tout ce qu’elle a vécu, elle a gardé une mémoire
pour ainsi dire absolue, une mémoire visuelle qui a tout enregistré avec
une extrême précision. Cela donne à ses récits une sorte de clarté surréelle,
sans doute liée à la surexposition du traumatisme. Mais Anne-Lise l’associe plutôt à l’œil du sculpteur ou du dessinateur. Ce qu’elle nous apporte,
en tout cas, c’est un regard sans équivalent, un regard qui ne se détourne
de rien, soutenu par cette curiosité qu’elle qualifie de freudienne, sans
doute parce qu’elle se caractérise par une attention sans préjugés, sans
idées préconçues, qu’elle dut peut-être à ses parents, que la préface nous
fait heureusement connaître, ouverts dès les années 1920 aux découvertes
de Freud. Cette curiosité, plus forte que la peur et la haine, s’accompagne
d’une absence tout à fait frappante de repli défensif. Anne-Lise a tiré sa
force d’ailleurs, sans doute de son ouverture même vers le dehors, de son
œil libre, ses yeux trop libres, comme elle le dit, pour être acceptée comme
chef de block par les autorités du camp. Anne-Lise a gardé aussi l’œil
ouvert sur l’autre en tant que sexué. Persister à considérer l’autre et soi-même comme homme ou femme, c’était lui faire et se faire un crédit d’humanité. Voyant un Allemand et une Allemande marchant côte à côte
comme s’ils étaient amants, elle pensait qu’ils ne pouvaient être tout à fait
mauvais s’ils avaient l’un pour l’autre ne serait-ce que du désir. Décrivant
l’arrivée à Auschwitz, elle dit : « J’avais remis du rouge à lèvres par défi. »
Elle note que ses compagnes se coiffent soigneusement. Elle est attentive à
l’imprimé d’une robe, à la matière d’une veste en mouton blanc, à la couleur rouge d’une ceinture, à la longueur des jambes d’une jeune fille. Cette
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attention et cette liberté du regard donnent à ses récits un style très particulier, marqué par l’absence de pathétique et de morbidité, une absence de
pruderie aussi dont elle craint parfois que cela ne scandalise certains.
Ce n’est pas seulement la liberté de son regard qu’elle a préservée,
c’est aussi comme si le lait de la tendresse humaine ne s’était jamais complètement tari pour elle. Ce qui l’a secourue aussi, n’est-ce pas le lien à cette
mère à qui elle se devait de se ramener vivante, ce lien mère-enfant qui se
nouait entre les détenues et qui la sauva un jour qu’elle décrit comme un
tournant, où, pendant l’appel, épuisée par la fièvre, elle se laissa tomber,
fermant les yeux pour une fois, s’abandonnant à ce qu’elle appelle « cette
grève de la volonté de vivre, grisante en un sens » et pour cela le plus grand
danger. « Je fermai les yeux et me donnai en un abandon de tout mon être
au vide qui m’aspirait. Je me réveillai par terre [… ] Une femme me soufflait des consolations tendres en polonais, des mains fraîches baignaient
mon front : dans les cinq longues rangées de formes muettes et immobiles,
il y eut une enclave humaine; des visages inconnus [… ] qui se penchaient
sur moi, jaillissaient, pour un moment, comme du lait de mère, une tendresse, un amour, une pitié que des mois de camp avaient diminués, comprimés, mais non taris. C’était indiciblement doux, pour elles comme pour
moi. L’appel durait toujours. Ces gestes de secours faits en cachette pouvaient leur coûter cher. Pourtant, un temps encore, je me fis plus molle que
je n’étais… Mais, déjà, je sentais remuer en moi cette force terrible, idiote,
merveilleuse, qui voulait que je vive. Avant la fin de l’appel, je fus à nouveau debout, vacillant encore un peu, mais rigide intérieurement d’une
détermination irrévocable : tenir le coup. »
Je ne voudrais pas que l’on croie qu’il s’agit de bons sentiments. Cette
tendresse-là est proche du pulsionnel, voire de l’animal, au sens du charnel et du vivant en nous. Quelque part, Anne-Lise dit des femmes qu’elles
sont « meilleurs animaux » que les hommes, moins dénaturées peut-être,
plus réelles, aurait dit Lacan, prêtes à faire droit au corps, moins encombrées sans doute que les hommes par l’image de soi.
Ce qui m’a frappée aussi dans son témoignage, c’est l’étonnante,
l’étrange absence de l’indignation. Anne-Lise ne s’indigne pas, ne dénonce
pas, elle décrit. On dirait même qu’elle ne juge pas, ou en passant seulement. Cette absence d’indignation, elle l’évoque dans le dernier texte du
livre, le très beau texte intitulé « Le temps des cerises », où elle raconte le
retour à la vie normale à Pau, chez ses parents retrouvés. Elle revoit un
« ancien fiancé » qui se rend coupable envers elle d’une de ces petites trahisons si banales. Elle parle de la désaffection qu’elle éprouvait à l’égard
des sentiments ordinaires. « Il me trompait, et elle [une amie] en a parlé à
ma mère car elle se sentait très indignée. Moi, ça m’a laissée, je ne peux pas
dire froide, mais je n’ai pas éprouvé de jalousie. Je trouvais que ça n’était
pas bien, mais je n’éprouvais aucune indignation. Cela faisait partie de ce
que les humains se faisaient [… ] J’avais un côté comme ça. Il ne s’agissait
pas de pardonner aux Allemands mais je pardonnais aux humains, je n’arrivais pas à m’exciter sur les horreurs du moment chez les humains. Après,
la capacité d’indignation est revenue. »
Ça pourrait s’appeler indulgence, cette absence d’indignation. Mais ça
n’est pas ça. Elle procède d’un savoir (c’est peut-être cela le « savoirdéporté »), un savoir sur ce qu’il en est du prochain, un savoir qui fait face
(est-ce cela la « curiosité freudienne » ?) à ce fond des choses humaines
révélé à Auschwitz. C’est la bravoure d’Anne-Lise d’y faire face sans illusions ni croyances, sans ce rejet qui préside au refoulement, mais avec une
ouverture inaltérable dont son livre, tout au long traversé par le dehors, est
l’image, ouverture par laquelle elle rejoint le poète dont Rilke disait qu’il
ne devait se détourner d’aucune existence.