2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Freud et l’Inde
herméneutique d’un itinéraire manqué
[*]
Livio Boni
Quel rapport, serait-on en droit de se demander, entre les signifiants
« Freud » et « Inde », entre l’initiateur de la psychanalyse, entièrement
plongé dans la tradition européenne, et le sous-continent qu’on associe
plutôt, dans le domaine analytique, au nom de Carl Gustav Jung ? Qu’aurait de commun ce lieu des spiritualités et du sentiment religieux (à tout le
moins dans l’imaginaire occidental) avec l’entreprise freudienne, « spiritualité laïque » peut-être, mais avant tout savoir d’inspiration scientifique,
issu du logos grec ? Quel rapport entre le « juif infidèle » déconstructeur du
sentiment religieux et le « corps mystique » de l’Inde, de cette Inde dont
il ne connaissait rien, n’étant jamais sorti des limites du monde « chrétien » ? Avec quelle légitimité, et dans quel but, transférer (fût-ce au sens de
l’Übertragen) l’Inde dans l’horizon de Freud ?
Il existe dans l’œuvre comme dans la biographie de ce dernier certains
éléments touchant à cette civilisation qui paraissent pouvoir suggérer une
véritable relation manquée avec l’objet symbolique « Inde ». Sans préjuger de
l’intérêt d’une telle opération interprétative, on peut déjà énumérer
quelques « traces » d’une liaison entre les deux termes de notre rapprochement :
– il existe chez Freud une référence au principe dit « de Nirvâna », lié à la
pulsion de mort, qui se pose comme un emprunt au bouddhisme ;
– Freud s’engage, entre 1926 et 1936, dans une correspondance avec
Romain Rolland qui, pour sporadique qu’elle soit, sera lourde de conséquences. Romain Rolland, dès les années 1910, s’était vivement intéressé à
l’Inde, établissant des relations personnelles avec Gandhi et Tagore, et se
faisant l’apôtre de la culture et de l’indépendance du sous-continent. Cette
attirance rollandienne pour le monde indien devait jouer un rôle important
dans le débat entre les deux hommes au sujet du sentiment religieux et du
mysticisme;
–bien que dans l’ensemble du corpus freudien on ne retrouve aucune référence significative à l’Inde
[1], Freud ajoutera une longue note en bas de page
à la deuxième édition d’
Au-delà du principe de plaisir, en exergue au célèbre
passage évoquant le mythe des androgynes, dans laquelle il avancera l’hypothèse d’une origine indienne du mythe ;
– le goût du fondateur de la psychanalyse pour les collections archéologiques s’aventure volontiers jusqu’aux rives du Gange.
Il nous faut maintenant examiner ces quatre points un par un, afin
d’étayer l’hypothèse d’une relation manquée de Freud à l’Inde. Il s’en ajoutera un cinquième, plus énigmatique, en conclusion de cet essai. L’examen
de ces quatre points sera complété par deux épisodes apparemment plus
anecdotiques : la rencontre méconnue entre Freud et Rabindranath Tagore
en 1926, et une conversation entre l’inventeur de la psychanalyse et le
poète suisse Bruno Götz concernant la Bhagavadgita.
Mais d’abord il nous faut répondre à une remarque que le connaisseur
de l’histoire du mouvement analytique ne manquera pas d’avancer : qu’en
est-il de l’histoire de la fondation, soutenue par Freud, de la Société psychanalytique de Calcutta par le professeur Giridranshekhar Bose en 1922,
fondation qui constitue à première vue le lien le plus évident de Freud à
l’empire des Indes
[2] ? Nous avons délibérément laissé cet aspect de côté car
il est structurellement extérieur à la problématique qui nous occupe ici :
la
perception freudienne de l’Inde. Les péripéties qui accompagnent les débuts
de la Société de Calcutta (encore aujourd’hui siège de l’Indian Psychoanalytical Association) sont celles de toute société en gestation. La correspondance entre Bose et Freud, entièrement publiée dans
Sãmiksã, première
revue de psychanalyse du sous-continent, tend à montrer que Freud
n’avait pas, vis-à-vis du cas indien et de ses difficultés, un regard très différent de celui qu’il accordait à des cas moins « exotiques » : pour lui, un
tel événement apparaît davantage comme interne à l’Empire britannique
que touchant à quelque chose de ce qu’on pourrait appeler, historiquement
et symboliquement, « l’Inde éternelle
[3] ». Le ton essentiellement distant et
pragmatique de Freud, tout comme le formalisme et la morgue du Bengali
envers le maître, avec lequel l’échange épistolaire se limite à des aspects
pratiques, semblent suggérer le peu de prise du signifiant « Inde » sur
l’imaginaire freudien. Nous laisserons donc de côté ce fait d’histoire pour
nous concentrer sur les autres points évoqués.
Le dialogue avec Romain Rolland et l’équation freudienne
fondamentale : Inde = mysticisme
La correspondance entre Freud et Romain Rolland s’inaugure en 1923
et trouve son point d’orgue dans la célèbre lettre du second sur la « sensation océanique » ( 5 décembre 1927), qui fait suite à sa lecture de
L’avenir
d’une illusion. À cette occasion Rolland introduit la distinction entre d’une
part « la religion », conçue en tant que système de croyances organisé et
fondée sur « l’espérance dans une survie personnelle », et d’autre part un
« sentiment religieux », primaire, libéré de toute construction idéale, résultant du sentiment d’appartenance, sinon à de l’« éternel », du moins à un
tout « sans bornes perceptibles, et comme océanique
[4] ».
L’épisode est bien connu. La distinction rollandienne, dans la même
missive, entre sentiment religieux et religion, l’est moins. Dès après la
Grande Guerre, Rolland avait commencé à s’intéresser aux mystiques
indiens contemporains : « Je crois que vous la rangerez [la sensation océanique] aussi entre les
Zwangsneurosen. Mais j’ai eu l’occasion de constater
souvent sa riche et bienfaisante énergie, soit chez des âmes religieuses
d’Occident, chrétiennes ou non chrétiennes, soit dans ces grands esprits
d’Asie, qui me sont devenus familiers – parmi lesquels je compte des amis
– et dont je vais, dans un livre prochain, étudier deux des personnalités
presque contemporaines (la première est de la fin du XIX
e siècle, la seconde
est morte dans les premiers années du XX
e), qui ont manifesté un génie de
pensée et d’action puissamment régénérateur pour leur pays et pour le
monde
[5]. »
La lettre insiste sur sa fin sur cette idée de régénération : l’immersion
dans la sensation océanique permettrait un renouveau spirituel, sans
aucun risque pour les « facultés psychiques » ; elle s’opposerait à l’œuvre
d’assèchement et de canalisation de « l’énergie religieuse » poursuivie par
l’Église. L’allusion aux « deux personnalités presque contemporaines » fait
référence à Ramakrishna ( 1836-1886) et Swami Vivekananda ( 1863-1902)
auxquels Rolland dédie deux biographies intellectuelles. Celles-ci constituent, avec un troisième ouvrage consacré à Gandhi, une des premières et
plus ambitieuses tentatives de faire naître en Europe un intérêt pour l’Inde
moderne.
La référence à la « sensation océanique » n’est pas gratuite chez Rolland : elle est centrale dans le mysticisme moderne hindou, en particulier
chez Ramakrishna, et n’est pas non plus absente de la tradition occidentale.
Henri et Madeleine Vermorel ont raison de nous rappeler qu’une telle distinction entre croyance et sentiment religieux, chère à tant de romantiques
allemands, n’est pas une invention de Rolland – selon Malraux « le dernier
des grands romantiques français » – et qu’un tel distinguo se trouve au
centre de The Religious Experience de William James, que l’écrivain français
avait dû lire dans sa traduction de 1906. Le panthéisme goethéen, avec ses
accents portés sur le sentiment au détriment de l’idée, se retrouverait aisément chez Rolland. Mais le modèle indien devait revêtir une importance
particulière chez ce dernier, en ces temps d’après-guerre, car il répondait à
une soif d’absolu, mais aussi de renouveau moral, civique et politique.
En ce sens, même si les Vermorel ont encore une fois raison de nous
rappeler la portée et l’originalité de l’expérience mystique d’un Ramakrishna – qui en parle lui-même comme d’une expérience d’« océan de joie
ineffable », ou encore d’« extase sans forme »
(nirvikalpa samâdhi) –, c’est
plutôt son disciple Vivekananda qui constitue l’objet de l’identification rollandienne. Ce dernier conçoit en effet son engagement mystico-religieux
bien au-delà de ses limites traditionnelles, autant géographiques que symboliques : il s’essaye avec succès, malgré sa courte vie, à diffuser l’enseignement ascétique et dévotionnel de son maître dans l’Inde entière, mais
aussi en Occident, et tente de concilier le
Vedanta et le socialisme, en imaginant une régénération du monde où l’Occident (« l’épée »,« la force »,« le
dynamisme ») et l’Orient (le primat de l’idée sur l’action, le sens de la totalité, mais aussi l’inertie et la résignation… ) s’équilibreraient
[6].
Quoi qu’il en soit, la réponse de Freud à Rolland se fera attendre… un
an et demi !
Prouvant qu’il ne craint pas sa vis comica involontaire, Freud annonce
à son correspondant, le 14 juillet 1929, que sa lettre du 5 décembre 1927, et
« ses remarques sur le sentiment dit “océanique”» ne lui ont « laissé aucun
repos ». Il poursuit en lui demandant son autorisation d’intégrer des éléments de leur dialogue dans son prochain ouvrage (Malaise dans la civilisation), dans lequel il envisage de traiter de ce sentiment protoreligieux (ou
proreligieux) dont parle Rolland.
Ce dernier, bien plus rapide dans sa réponse ( 17 juillet 1929), lui donne
son accord, ajoutant : « Je dois seulement avouer qu’à un an et demi de distance, je ne me souviens plus très exactement du texte de ma lettre. J’étais
sans doute alors au début de longues études sur l’esprit hindou, que je vais
faire paraître, dans quelques mois, en trois volumes consacrés à La mystique
et l’action dans l’Inde vivante. Depuis 1927 j’ai pu largement approfondir ce
sentiment dit océanique, dont j’ai trouvé non seulement d’innombrables
exemples chez des centaines de nos contemporains asiatiques – mais la
physiologie, pourrais-je dire rituelle et multiséculaire, codifiée dans des
traités de yoga… »
L’auteur poursuit en rapprochant ces expériences « asiatiques » de
celles de « quelques-uns des grands mystiques d’Europe et particulièrement ceux de l’époque Alexandrine, ceux du XIV
e siècle en Occident – sans
parler de l’ouvrage considérable de l’abbé Bremond sur le mysticisme français aux XVII
e et XVIII
e siècles ». Il conclut : « J’étais frappé de constater, une
fois de plus, qu’il n’est pas du tout vrai que l’Orient et l’Occident soient
deux mondes à part l’un de l’autre, mais que tous deux sont les bras du
même fleuve de pensée. Et j’ai reconnu en tous deux le même
fleuve
Océan
[7] … »
La missive s’achève sur l’annonce de l’envoi imminent de sa trilogie
indienne à l’illustre correspondant
[8]. Les paroles de l’auteur de
Jean-Cris-tophe confirment, à dix-neuf mois de distance, non seulement la centralité
qu’il attribue à la sensation océanique en tant que fondement de l’expérience mystique – et en définitive de la croyance religieuse –, mais aussi la
valeur exemplaire et universelle de ce moment historique que constitue
pour lui la renaissance culturelle de l’Inde. Rolland ne cède pas à la tentation de projeter sur l’Inde le fantasme de l’origine absolue de la civilisation,
du mythe et du religieux : il y recherche plutôt le lieu d’une complémentarité, même dialectique, avec une Europe égarée par la guerre et la révolution bolchevique. Une telle approche, si elle arrive à se soustraire à la
tentation d’une véritable imaginarisation de l’Autre, nous apparaît aujourd’hui comme marqué de cette naïveté progressiste que nourrissent pêlemêle romantisme, spiritualisme, inspiration socialiste à la saint Simon,
internationalisme aux traits humanistes autant qu’élitaires. Cependant,
c’est une grande générosité intellectuelle et culturelle qui transparaît dans
ces pages un peu surannées, au gré de l’évocation de « la mystique et [de]
l’action dans l’Inde contemporaine ».
Dans sa lettre du 20 juillet 1929, après toute une série de politesses
tournant autour de la première lettre de Rolland, dont il lui renvoie copie
afin qu’il puisse se rappeler ses considérations sur le sentiment océanique,
Freud expose les ambitions d’un essai imminent où il se propose d’analyser le phénomène évoqué par Rolland sur une base purement psycho-logique. En même temps, il lui fait part de certaines réserves dictées par
leur différence d’approche du problème : « N’attendez pas de lui
[Malaise
dans la civilisation] une appréciation élogieuse du sentiment océanique. Je
m’essaye seulement à la dérivation analytique d’un tel sentiment. Je
l’écarte pour ainsi dire de mon chemin. Dans quels mondes étrangers
(fremden Welten) pour moi n’évoluez-vous pas ! Je suis fermé à la mystique
autant qu’à la musique. Je ne pourrais me représenter de lire tout ce que,
d’après les indications de votre lettre, vous avez étudié, et avec cela vous
ne pouvez pas moins lire dans l’âme humaine plus facilement que nous
[9]. »
Ya-t-il de la part de Freud désintérêt pour l’Inde en général, ou simple
refus du mysticisme ? Ce court passage ne nous permet guère de trancher :
l’objet de la méfiance freudienne semble bien être le mysticisme (comparé
à la musique, autre centre des intérêts de Rolland)
[10], mais les
fremden Welten pourraient également être les Indes elles-mêmes. En fait, l’Inde et le
mysticisme ne sont pas distinguables l’un de l’autre, et il faudra attendre la
deuxième et dernière lettre de Freud concernant le sentiment océanique
pour faire un peu plus de lumière sur la question.
Car la missive la plus importante, et la plus exhaustive à propos de sa
perception de l’Inde, est bien la lettre qu’il écrivit à Rolland le 19 janvier
1930. À cette époque, Freud a enfin eu l’occasion de lire les biographies
intellectuelles sur Ramakrishna et Vivekananda, et donc de pénétrer dans
les mêmes
fremden Welten dans lesquels Rolland recherchait un nouvel élan
humaniste et spirituel
[11]. « Mon cordial remerciement pour le présent de
votre œuvre bicéphale en trois volumes ! [… ] J’essaye maintenant de pénétrer sous votre conduite dans la jungle hindoue, dont jusqu’à présent
l’amour hellénique de la mesure (
σωφροσυνη), le prosaïsme juif et l’anxiété
du petit-bourgeois, mêlés selon je ne sais quelles proportions, m’ont tenu à
distance. À vrai dire j’aurais dû m’y risquer plus tôt, car les produits nés de
ce sol n’avaient pas à m’être étrangers ; j’en avais trouvé des racines en
fouillant un peu le terrain. Mais on n’échappe pas aisément aux limites de
sa nature
[12]. »
Ces quelques lignes constituent le texte le plus consistant où Freud
exprime son « idée de l’Inde ». Le sous-continent y est désigné, dans l’espace restreint de deux périodes, au moyen de cinq métaphores – « jungle
hindoue » (indische Jungle), « sol » (Boden), « terroir » (Stück), « produits »
(Gewächse), « racines » (Wurzeln) – soit à travers une série d’images de l’enracinement, d’intrication entre la terre et la vie. L’idée que l’Inde est en
quelque sorte le lieu où la civilisation (indo-européenne) a ses racines est
une idée répandue, en particulier dans le contexte germanique, et on
pourra alors difficilement s’étonner de la retrouver sous la plume de Freud.
Mais cet être-aux-racines qui identifie l’Inde, quel genre de rapport entre-tient-il avec le problème de la source du sentiment religieux et de la
connaissance mystique, c’est-à-dire avec la divergence entre l’auteur de
L’avenir d’une illusion et de Malaise dans la civilisation et celui de la – on goûtera ici l’ironie freudienne vis-à-vis des divinités à plusieurs têtes – « trilogie bicéphale » ? L’Inde et le mysticisme ne feraient-ils donc qu’un aux
yeux d’un Freud guidé par Rolland sur un terrain qu’il prétend exotique et
familier à la fois ?
Freud lui-même indique les raisons de sa « résistance » à l’Inde dans
trois genres différents de
moderatio : seul le premier se veut philosophique,
car il appelle à la
σωφροσÕ
νη, la sagesse fondée sur l’équilibre et « le juste
milieu », ici évoquée en réponse à une lettre précédente de Rolland
( 27 juillet 1929), dans laquelle ce dernier revendiquait la légitimité et la
supériorité d’une approche gnoséologique capable de faire la synthèse
entre « nature intuitive et critique ». Rolland y citait la devise d’Héraclite :
« }
κ τË
ν διαφερ∫
ντων καλλß
στην a
ρµ
ονß
αν» (la meilleure harmonie naît
des opposés
[13]). Or le caractère radicalement subjectif de l’expérience mystique constitue justement un de ces « extrêmes » ou « opposés » (par rapport à l’objectivité du modèle scientifique) dont la complémentarité est
soutenue par Rolland/Héraclite, et dont se méfie par contre la sagesse aristotélicofreudienne.
À la résistance « hellénique » – et donc pas uniquement philosophique,
mais également éthique et esthétique – par rapport aux excès hindous,
s’ajouterait donc un certain « prosaïsme »
(Nüchternheit) que Freud attribue
à la mentalité juive, tout comme un certain amour pour la tempérance et la
mediocritas, rattachable tout simplement à la
Ängstlichkeit, « l’anxiété du
petit-bourgeois ». Ces deux dernières raisons relèvent plus d’attitudes culturelles et sociologiques que de l’objection de principe. En parlant de « prosaïsme juif », Freud semble davantage se référer à une forme de méfiance
personnelle pour le caractère flamboyant de la religiosité hindoue qu’à une
négation d’une « voie mystique » dans la tradition juive, où elle est bel et
bien présente
[14]. Toutefois la formulation freudienne reste plutôt énigmatique et on aura occasion d’y revenir en conclusion. Nous noterons cependant, pour l’heure, son ironie vis-à-vis de l’esprit héroïque, élitiste et
cosmopolite de son interlocuteur.
Après cette
captatio benevolentiaeinitiale, fondée sur la
σωφροσυνη, l’impitoyable réfutation freudienne de la valeur gnoséologique de l’empathie
mystique s’appuie d’abord sur le refus de la fonction épistémologique de
l’
intuition. Mieux, l’intuition ne mérite examen qu’à titre de phénomène
psychologique, en tant qu’épiphanie « des motions et attitudes
primitives,
proches de la pulsion – très précieuses quand on en a une juste compréhension, pour une embryologie de l’âme, mais inutilisables pour s’orienter dans
un monde extérieur qui nous est étranger
[15] ». L’argument émarge à première vue à un réalisme presque naïf, fondé sur une séparation de type
scientiste du sujet et de l’objet, et qu’il faut ramener pour le comprendre
dans sa portée philosophique et métapsychologique à la différence fondamentale entre
réalité psychique et
réalité matérielle. Cette différence est
condensée dans une des toutes dernières notes freudiennes ( 23 août 1939) :
« Mystique, l’obscure autoperception du royaume extérieur au moi, du ça. »
La sèche excommunication du mysticisme s’associe au nom de Jung,
« qui est lui-même une sorte de mystique et n’est plus des nôtres depuis
longtemps », écrit Freud. La lettre se clôt avec la profession de foi d’un
scepticisme tempéré : « Seulement encore ceci : je ne suis pas un sceptique
inconditionnel, mais sur un point
j’ai une entière certitude [ich bin ganz
sicher], c’est qu’il est actuellement certaines choses que nous ne pouvons
pas savoir
[16]. »
Demeure ainsi l’impression que l’Inde incarne, pour Freud, le lieu où
la croyance primitive dans la toute-puissance de la pensée non seulement
résiste à l’« épreuve de réalité » (Realitätsprüfung) mais est sublimée dans
des constructions idéales et symboliques très élaborées. L’Inde est donc
identifiée à une attitude « primaire » dont la mystique hindoue qui passionne tant Rolland ne serait qu’un symptôme.
Mais l’Inde est identifiée également avec le lieu de l’originaire par
excellence, et en tant que tel joue le rôle d’une sorte d’inconscient de l’Europe, qui non seulement résiste à la psychanalyse mais qui constitue également un lieu de résistance – pour le dire avec Derrida –
de la
psychanalyse. Ainsi, avec l’opposition théorique fondamentale entre la
σωφροσυνη philosophique et le
cupio dissolvi mystique résonnent en fait les
résistances qu’avoue Freud à propos de son « prosaïsme juif » (qui le rive,
comme sans pouvoir le dépasser, à un horizon judéo-chrétien) et de son
« anxiété philistine » (
philistöse Ängstlichkeit, expression que nous avons
choisi de traduire plus haut : « anxiété petite-bourgeoise »). Il n’en reste pas
moins que Freud semble alors adhérer à une représentation romantique de
l’Inde comme lieu de l’Origine (« [… ] tout, sans exception, est originaire de
l’Inde », déclare Friedrich Schlegel
[17]), mais une telle identification apparaît
plus négative (l’Inde comme enfance de l’humanité) que positive (l’Inde
comme inconscient de l’humanité).
L’emploi par Freud d’images naturalistes pour caractériser la civilisation indienne (racines, sol, terroir, produits, jungle) trahit peut-être une certaine « maternalisation » de l’Inde qui, comme le remarquent Henri et
Madeleine Vermorel, si elle est reçue avec enthousiasme par Rolland, ne
peut qu’embarrasser le théoricien de l’
Urvater
[18]. Car une fois posée l’équivalence entre l’Inde et le mysticisme, Freud ne peut voir dans l’indophilie
rollandienne qu’une tentative de fuir la confrontation avec la loi paternelle
au profit d’une fusion avec la mère – mécanisme à l’origine de plusieurs
refontes au sein de la théorie analytique. Comme l’écrit Paul-Laurent
Assoun : « À quoi donc s’oppose le fameux sentiment “océanique”, dans le
texte, si ce n’est au besoin religieux articulé sur le besoin
paternel de dépendanceprotection ? Il est donc clair qu’il renvoie à un modèle fusionnel
d’inclusion de type
maternel, nettement connoté par la référence à un
“Tout” englobant. C’est cette expérience que Freud défaille à éprouver, ce
qui renvoie à la fois à une crainte – se noyer dans l’“océanique” ou périr
par suffocation – et un désir secret, conflit qui se traduit finalement par un
sentiment d’inappétence pour l’
Erleben mystique. D’où la défiance envers
la tentation de l’infinité de la jouissance mystique, à laquelle il oppose fermement la limite de la Loi du Père. Voilà ce qui retiendrait Freud, en dernière analyse, loin des prestiges troubles de l’
apeiron mystique, sur la terre
ferme des contrées qui vivent sous la Loi paternelle
[19]… »
Le principe de nirvâna ou l’Inde schopenhauerienne
de Freud
La métapsychologie prévoit en fait un principe d’ordre « économique » qui prend son nom d’un signifiant-maître du bouddhisme. Il s’agit
avec toute évidence du « principe de nirvâna » (Nirwanaprinzip), autre nom
du « principe de constance » (Konstanzprinzip), à son tour héritier du « principe d’inertie neuronique » (Prinzip der Neuronenträgheit) formulé à
l’époque du Projet d’une psychologie scientifique ( 1895).
Le Nirwanaprinzip n’est toutefois pas, comme l’a démontré Jean
Laplanche, un simple double du principe de constance, lequel postule la
tendance de l’appareil psychique à maintenir la quantité d’excitation intrapsychique au niveau le plus bas possible ou du moins à la maintenir
constante. L’hypothèse d’un « principe de nirvâna » fait en effet son apparition dans le texte le plus spéculatif de Freud, Au-delà du principe de plaisir
( 1920), en tant que représentant économique de la pulsion de mort. Si la
définition du principe de constance se présentait déjà comme ambiguë, le
principe de nirvâna représente cette deuxième conception « absolutiste »,
considérée désormais comme « plus fondamentale ».
Freud écrit dans
Jenseits des Lustprinzips : « Que nous ayons reconnu
comme étant la tendance dominante de la vie animique, peut-être de la vie
nerveuse en général, cette tendance à abaisser, à maintenir constante, à
supprimer la tension de stimulus interne (le principe de nirvâna, selon l’expression de Barbara Low), telle qu’elle trouve expression dans le principe
de plaisir, voilà bien l’un de nos plus puissants motifs de croire à l’existence
des pulsions de mort
[20]. »
Le passage que l’on vient de citer figure en conclusion de l’hyperbolique iter spéculatif qui constitue la trame du « petit livre » de 1920, alors
que l’auteur a déjà rassemblé un nombre suffisant d’éléments qui l’autorisent à supposer non seulement la tendance foncièrement régressive de la
vie psychique (compulsion à la répétition, névrose de destinée, transfert
négatif), mais surtout et plus généralement la nature régressive de la pulsion en tant que telle. Le principe de nirvâna nomme, du point de vue économique, la découverte fondamentale qui établit l’étrange, paradoxale et
trouble solidarité entre la pulsion et la mort. Il ne s’agit donc pas d’une
redondance ou d’un exotisme gratuit, mais d’un concept parallèle à celui
de pulsion de mort; il résout l’ambiguïté du principe de constance, désormais réduit au cas particulier du Nirwanaprinzip.
Freud maintiendra une telle position, tout comme il intégrera les pulsions de mort à sa métapsychologie après 1920 et
Au-delà du principe de plaisir. On lit par exemple dans
Le problème économique du masochisme : « Le
principe de nirvâna exprime la tendance de la pulsion de mort
[21]. »
Si Freud reconnaît à Barbara Low d’avoir la première introduit le
concept en psychanalyse, on sait qu’il avait été vulgarisé en Europe au
milieu du XIX
e par Schopenhauer, avant d’être repris par Nietzsche. Le nom
du philosophe de Francfort, qui constitue la référence philosophique la
plus récurrente chez Freud
[22], apparaît d’ailleurs quelques pages seulement avant l’évocation du
Nirwanaprinzip : « Mais il y a autre chose que
nous ne pouvons nous dissimuler, c’est que, sans y prendre garde, nous
avons abordé au port de la philosophie de Schopenhauer, pour qui la mort
est bien “le résultat proprement dit”, et, dans cette mesure, la finalité de la
vie, tandis que la pulsion sexuelle est l’incarnation de la volonté de
vivre
[23]. »
On sait que la première mention de cette notion dans la philosophie
occidentale se situe dans l’
opus magnum de Schopenhauer,
Le monde comme
volonté et comme représentation ( 1819). André Lalande, à la rubrique « nirvâna » de son
Vocabulaire technique et critique de la philosophie, parle d’un
« terme sanskrit vulgarisé par Schopenhauer
[24] ». Le terme apparaît dans
Le monde comme volonté… comme synonyme de « négation », « annihilation » de la volonté, en tant que manifestation de la « nolonté
[25] ». La raison du recours à une telle notion de la part de Schopenhauer est à
rechercher dans la connotation éminemment négative du concept, étranger
à toute idée de béatitude, de
summum bonum, de communion extatique
avec Dieu. Pour le philosophe, le nirvâna se définit essentiellement comme
l’anti-principe d’individuation. Le dépassement d’un tel principe n’ouvrirait toutefois pas le chemin vers une connaissance supérieure, ne donnerait
pas accès au néant en tant que tel, mais se limiterait à marquer la fin de la
connaissance en tant que représentation du monde. En d’autres termes, le
nirvâna ne désignerait pas un principe transcendant
[26]. Le philosophe croit
y voir l’idée de négation – non dialectique, non téléologique, a-logique –
dont il est à la recherche, et en ce sens, quelque peu « nihiliste », il l’adopte.
C’est ce nirvâna sorti de la métaphysique schopenhauerienne que rencontre Freud au moment où il s’apprête à formuler la « deuxième théorie
des pulsions », dans
Au-delà du principe de plaisir. Le nirvâna schopenhauerien et le principe de nirvâna de Freud sont solidaires non seulement en
vertu du pessimisme que l’on attribue souvent aux deux auteurs, mais
parce qu’ils soutiennent une même conception du monde, athée et matérialiste, qui se refuse à penser sa finalité autrement que comme fin.
La lecture nietzschéenne du nirvâna avalise l’interprétation schopen-hauerienne en se limitant à identifier dans le nirvâna le lieu paroxystique
d’une pensée nihiliste, certes préférable au christianisme, mais qu’il faut
néanmoins dépasser et conjurer
[27]. Nous remarquerons que, s’il ne fait
aucun doute que Freud doit avoir rencontré le terme « nirvâna » au cours
de ses lectures nietzschéennes
[28], il n’en est pas résulté d’impact décisif sur
sa représentation de la notion, laquelle restait à l’époque lue selon la leçon
schopenhauerienne reprise par Nietzsche : la recherche du néant et le désir
d’annihilation.
Si donc la question des affinités entre la théorie des pulsions de mort
et le bouddhisme nous paraît, malgré ses contours un peu vagues, demeurer ouverte
[29], la médiation schopenhauerienne restera en tout cas incontournable. Encore une fois la rencontre entre Freud et l’Inde, s’il en est, est
rendue possible par un tiers : un tiers situé non pas à Paris (avec Rolland)
mais plutôt à Francfort, où sont déposés la philosophie postromantique et
le bouddhisme. À cet égard, il importe de souligner que Freud, plutôt que
de se confronter directement à l’Inde et à ses « produits », n’en retiendra
que des idées reçues, fussent-elles celles de la grande tradition philosophique allemande antihégélienne.
Les Upanishad avec Platon :
l’Inde comme signifiant de l’originaire
En 1921, Freud ajoute une longue note au chapitre six de son
Au-delà
du principe de plaisir, à propos du passage dans lequel le mythe des androgynes narré par Aristophane dans
Le banquet de Platon est évoqué pour
illustrer la nature régressive des pulsions
[30]. On constate que cette note discute, de manière d’ailleurs prolixe par rapport aux habitudes freudiennes,
l’hypothèse d’une origine indienne du mythe des androgynes : « À la question de savoir s’il est possible qu’il existe une dépendance, ne serait-ce
qu’indirecte, de Platon à l’égard de ces pensées indiennes [cf.
Brihad-Ara-nyaka-Upanishad, I, 4,3 précédemment citée], je n’apporterai pas forcément
une réponse négative, contrairement à l’opinion dominante, car une telle
possibilité ne peut être contestée non plus pour la doctrine de la transmigration des âmes. Une telle dépendance, d’abord par l’intermédiaire des
pythagoriciens, n’ôterait guère à cette rencontre de pensées, car Platon
n’aurait pas fait sienne une semblable histoire venue jusqu’à lui d’une tradition orientale, et il lui aurait encore moins assigné une place aussi significative, si ce qu’elle contient de vérité ne lui avait à lui-même sauté aux
yeux
[31]. »
Freud considère donc vraisemblable la supposition d’une origine
indienne du mythe des androgynes, et cela aussi bien sur la base de la
« doctrine de la transmigration des âmes » qu’en considération des indications que lui donne son ami « le prof. Heinrich Gomperz de Vienne
[32] ».
C’est ce dernier qui lui a signalé le passage de la
Brihad-Aranyaka-Upanishad
ici en question : « Mais il [l’
atman ] n’avait en effet aucune joie ; c’est ainsi
que n’a aucune joie celui qui est seul. Il eut alors le désir d’un second. C’est
qu’il était aussi grand qu’une femme et un homme quand ils se tiennent
enlacés. Ce soi, qui était le sien, il le divisa en deux parties : de là naquirent
époux et épouse. C’est pourquoi ce corps échu au soi est semblable à une
demi-part, ainsi l’a expliqué en effet Yâjnavalkya. Et c’est pourquoi cet
espace vide est ici rempli par la femme. »
Freud montre ainsi qu’il connaît aussi bien la matrice hindoue du
mythe des androgynes tel que rapporté dans les Upanishad, que l’antécédent indien de la théorie de la métempsycose (sãmsara), reprise par les
pythagoriciens et par Platon. Il reste ouvert à la possibilité d’une dérivation
de ces deux grands motifs platoniciens à partir de la culture philosophico-religieuse indienne, tout en soulignant qu’un tel héritage n’a pas pu être
accepté passivement par la pensée grecque.
Le lecteur habitué à l’écriture freudienne sait qu’elle cède rarement au
goût gratuit de l’étalage, surtout en matière de philosophie. Pourquoi,
alors, Freud ressent-il la nécessité d’insérer cet excursus sur l’origine du
mythe des androgynes ? S’agit-il d’une pure curiosité ou bien apporte-t-elle quelque chose à l’appropriation par Freud du thème platonicien ?
L’insertion de cette note, mais aussi sa place privilégiée, au climax du texte,
paraît correspondre à la primauté reconnue à la question de l’origine dans
la construction de la deuxième théorie de la pulsion. L’ensemble du texte
est en fait hanté par une sorte d’obsession généalogique, qui va du problème initial de l’origine du plaisir aux hypothèses sur l’origine du bios, en
passant par la question de l’origine de la sexualité et de la mort.
Si le recours par Freud au mythe philosophique a pour fonction de
repérer un fondement inespéré, et introuvable ailleurs, de la deuxième
théorie des pulsions et de la soumission subséquente des pulsions
sexuelles au nouveau dualisme entre Éros et Thanatos, alors la reconnaissance d’une possible origine indienne du mythe ne peut que consolider
l’autorité de son propos, car elle le renvoie à une origine plus ancienne, où
le signifiant « Inde » se confond avec la nomination de l’Origine. Le leitmotiv romantique selon lequel « tout, sans exception, est originaire de l’Inde »
semble retentir derrière la recherche ultime par Freud d’une légitimité de
sa propre construction spéculative à travers le recours à la tradition philosophique. La référence au substantif « Inde » semble y fonctionner comme
un supplément généalogique, légitimant Platon même, et où l’ouverture
vers le monde indien vaut en quelque sorte genos du logos. Ainsi émerge
enfin chez Freud, après le soupçon mystique et nihiliste, une signification
« positive » liée à ce signifiant indien. Elle n’est pas sans ambiguïté cependant, dans la mesure où elle identifie une origine première, en adhérant du
même coup au mythe « indomane » de matrice romantique.
Présences indiennes dans la collection archéologique
freudienne : l’Inde incluse dans la recherche de la Chose
Une visite, même rapide, au 20, Maresfield Gardens, dernier domicile
de Freud entre septembre 1938 et septembre 1939, puis résidence d’Anna,
et, depuis 1986, siège du Freud Museum, suffit pour constater la présence
d’un certain nombre de pièces indiennes, parmi lesquelles figurent de
nombreux Bhodisattva Akolakitesvara, et d’autres objets indiens.
Malheureusement personne n’a pensé, à ce jour, à rédiger un catalogue
complet de la collection. Le collectionnisme freudien n’est ni scientifique ni
purement esthétique : il traduit une fascination pour les reliques de l’Antiquité et pour l’archéologie en tant qu’art de faire resurgir ce que le temps
et l’histoire ont refoulé. Lacan ne dit pas autre chose lorsqu’il observe, à
propos de la galerie freudienne, comment chaque pièce a plus la fonction
de représentant de l’Antiquité que de témoignage « d’un goût particulier
pour l’objet en soi ». Il ajoute que le collectionnisme ne poursuit pas l’objet
mais considère ce dernier comme un « bref apologue à la révélation de la
Chose au-delà de l’objet », constituant « la plus innocente forme de sublimation
[33] ».
C’est probablement ce caractère jouissif de la collection freudienne qui
a découragé un inventaire complet et une étude de sa composition, au-delà
des analogies habituelles entre la psychanalyse et l’archéologie. La seule
publication un peu conséquente sur le « trésor » freudien est le catalogue
réalisé à l’occasion de l’exposition new-yorkaise de 1989, pour laquelle
soixante-sept pièces avaient été sélectionnées
[34]. Il est frappant de constater qu’il ne figure aucune pièce indienne ou indianisante au côté des pièces
grecques, romaines, étrusques, chinoises, japonaises ou babyloniennes
retenues. Dans l’attente d’un hypothétique catalogage exhaustif, conten-tons-nous de remarquer que, malgré la prépondérance d’objets grecs,
égyptiens et chinois, le « musée » freudien comporte également
un certain
nombre de pièces indiennes – pour la plupart des figurations du Bouddha
dans des phases diverses de sa méditation – ou d’objets qui présentent une
stricte affinité avec la mythologie et l’art du sous-continent
[35]. Il est donc
difficile en l’état des choses d’essayer de tirer de ce constat quelque élément critique supplémentaire sur la question qui nous occupe ici. Probablement, plutôt que de parler d’une marque de curiosité pour la culture
indienne qui ne parviendrait pourtant pas à se traduire dans un véritable
intérêt (comme dans le cas de la mystique hindoue, du nirvâna, et même
des
Upanishad), il vaut mieux ici ne pas forcer notre travail interprétatif et
nous contenter de constater l’ouverture du Freud collectionneur qui, malgré sa prédilection pour la Méditerranée, n’hésite pas à inclure l’Inde et le
monde indien parmi les sources premières de la civilisation universelle, à
côté des cultures grecque, mésopotamienne, égyptienne, étrusque, chinoise
ou japonaise. De sorte que l’objet indien ou indianisant, tout en ayant
perdu comme objet de collection son statut objectal, constitue aussi une
trace sur le chemin de la poursuite de « la Chose », comme indice de l’inconscient universel.
La rencontre avec Rabindranath Tagore
et le symptôme ironique
En octobre 1926, à Vienne, Freud rencontre Rabindranath Tagore, le
célèbre poète bengali, prix Nobel en 1913, alors de passage dans la capitale
autrichienne à l’occasion d’une tournée européenne. L’épisode est relaté
par Freud lui-même qui y fait brièvement allusion dans une lettre à
Ferenczi, en décembre de la même année : « [… ] le 25 octobre j’ai rendu
visite à Tagore, sur sa demande; la semaine dernière j’ai rencontré un autre
Indien, un certain Das Gupta, un philosophe de Calcutta – mon besoin
d’Indiens est pour le moment pleinement satisfait
[36]. »
Cette indication faite en passant avait été précédée par une communication à Anna von Vest datée du 14 novembre 1926, dans laquelle Freud
décrivait sa rencontre avec cette figure majeure de la culture indienne
moderne d’un ton suspendu entre le sarcasme et l’ironie, marque peut-être
d’un certain malaise. Après avoir précisé à sa correspondante que ce n’était
pas, comme l’avaient rapporté les journaux, sa fille Anna qui voyageait à la
suite du poète, mais sa nièce Lilly, laquelle, actrice de théâtre, récitait en
anglais des pièces du poète, Freud ajoute : « Tagore nous a invités à lui
rendre visite le 25 octobre à l’hôtel où il est descendu. Nous l’avons trouvé
fatigué et souffrant, mais il s’agit tout de même d’une apparition surprenante
(ein wunderbarer Anblick). C’est comme si nous nous étions présentés
véritablement au “Seigneur”, seulement âgé de 10000 ans de plus que dans
le portrait qu’en fait Michel-Ange dans la chapelle Sixtine
[37]. »
Ces deux notes épistolaires constituent tout ce qu’il nous est donné de
savoir sur la rencontre entre ces deux grandes personnalités
[38].
L’ironie de ce premier compte-rendu vire ensuite, comme on l’a vu, au
sarcasme des lignes adressées à Ferenczi. On recueille ainsi l’impression de
revenir au point de départ de notre enquête qui prétend soustraire à Freud
une « idée de l’Inde », idée qu’il ne s’est jamais préoccupé de formuler, audelà des multiples occasions qu’a eues la théorie analytique de croiser des
« produits » de la culture indienne. Le sarcasme freudien mélangé à une
attitude obstinément naïve vis-à-vis de sa rencontre avec Tagore nous
ramène à la suffisance, mal dissimulée derrière les déclarations de modestie, qui caractérise les lettres « indiennes » à Romain Rolland.
La rencontre avec Tagore a lieu d’ailleurs peu de temps avant la
« phase aiguë » de la correspondance avec le Français ( 1927-1939) et, si la
sécheresse de la réaction freudienne nous frappe, elle paraît ne constituer
que la énième occasion manquée d’une rencontre plus profitable entre l’horizon analytique et l’une des grandes civilisations de la planète.
La réticence freudienne apparaît plus étonnante encore lorsqu’on
considère la nature polyédrique de la personnalité de Tagore, nullement
réductible au mysticisme philosophico-religieux, ni à son œuvre poétique,
mais s’étendant de la pédagogie au théâtre, de l’engagement politique à
l’écriture littéraire, en passant par la peinture, le tout baigné dans une
fébrile activité de mise en relation de l’Orient et de l’Occident. Freud se
montre une nouvelle fois plutôt insensible à la complexité de son interlocuteur, dans lequel il ne semble reconnaître que le poète mystique et l’ascète. Un tel désintérêt est confirmé, si besoin était, par l’absence de réponse
de sa part à l’offre que lui adresse, en 1931, l’éditeur Ramananda Chatterjee de donner une contribution à un
Golden Book of Tagore, dont le soixante-dixième anniversaire du poète fournit l’occasion. Parmi les contributeurs
de l’ouvrage, on notera les signatures de Gandhi, d’Einstein et de Rolland
[39]. Le fait même qu’une telle demande ait été adressée à Freud peut
étonner, mais elle est vraisemblablement davantage due aux contacts
entre Freud, Rolland et Einstein qu’à l’intérêt freudien pour l’auteur de
Citrãgadã.
L’humour de Freud à l’occasion de cette rencontre mérite peut-être,
cependant, une ébauche d’interprétation. « Mon besoin d’Indiens est pour
le moment pleinement satisfait », dit-il à Ferenczi. « C’est comme si nous
nous étions présentés véritablement au “Seigneur”, seulement âgé de
10 000 ans de plus que dans le portrait qu’en fait Michel-Ange dans la chapelle Sixtine », dira-t-il à Anna von Vest. Dans ses deux seules allusions à
l’entrevue, Freud ne peut donc s’empêcher d’ironiser. L’ironie est certainement présente dans la première réflexion. Dans la seconde, il s’agit davantage d’un effet comique. On pourrait le définir, en suivant la topographie
du Mot d’esprit dans sa relation avec l’inconscient, comme fonctionnant « par
surenchère » : l’effet humoristique dérive du fait même de donner un âge
au « Seigneur » de Michel-Ange, avant de donner « 10000 ans de plus » au
poète bengali. Mais si l’on suit Freud lui-même nous apprenant l’économie
du Witz, il est légitime de soupçonner derrière ses boutades quelque chose
de plus qu’une simple suffisance : l’élaboration d’un certain embarras renvoyant à une Inde comme figure du religieux. Le tour humoristique freudien semble ici vouloir se défaire d’un excès de connotation religieuse,
voire mystique, dont pâtit tout ce qui se relie aux Indes, et dont Tagore ne
serait qu’un avatar vivant. En somme, l’ironie apparaît comme symptomatique de cette identification compulsive et toute-puissante de l’Inde avec le
mysticisme, l’Origine, la dissolution du moi – toutes choses avec lesquelles
l’initiateur de la psychanalyse prend ses distances, ou plutôt qu’il déplace
au moyen de la « formation de compromis » du Witz.
Reste à éclaircir davantage la nature de cette méfiance – non exempte,
au fond, de quelque sympathie – pour « les Indes mystiques ».
Un souvenir suisse : Freud, la Bhagavadgita
et le piège de l’imaginarisation de l’Autre
Concluons notre enquête en reportant le témoignage du poète suisse
Bruno Götz, au sujet de ses conversations juvéniles ( 1904-1905) avec Freud
autour des risques que recèle la passion pour la philosophie indienne, et en
particulier la Bhagavadgita. Cette dernière pièce à notre dossier n’a pas
exactement le même statut que les précédentes. Non pas tellement à cause
des doutes sur la fiabilité du document (Goetz prétendant avoir retrouvé à
un demi-siècle de distance ses notes, dans lesquelles il s’était efforcé de
transcrire l’essentiel de ses entretiens avec Freud) que parce qu’il constitue
une trace indirecte, filtrée par le regard d’un jeune homme passionné de
choses indiennes. Elle mérite cependant d’être incluse dans notre puzzle,
par devoir d’exhaustivité autant que par l’intérêt de ses éléments, comme
on le verra freudiennement familiers.
Voici ce qu’écrit Götz : « Il fixa donc notre rendez-vous à neuf heures
du soir. Après s’être intéressé à mon état de santé, il m’interrogea sur mes
études, et je lui parlai alors avec enthousiasme des lectures de la Bhagavadgita auxquelles j’assistais à l’université Leopold von Schroeder. Je n’avais
quasiment pas commencé à parler que Freud se leva et commença à mesurer la pièce à longs pas.
“Fais attention, mon garçon, fais attention, s’exclama-t-il dès que j’eus
terminé. Tu as sans doute tes raisons pour faire preuve d’autant d’enthousiasme, tes mots témoignent de l’impétuosité de ton cœur. Le cœur a toujours raison, mais cherche néanmoins à garder l’esprit froid, comme tu l’as
fait jusqu’à présent. Ne baisse pas la garde. Un intellect clairvoyant et limpide est le plus grand des biens. Le poète de la Bhagavadgita serait le premier à en convenir. Sois attentif, garde les yeux bien ouverts, prends
conscience de toute chose, sois d’un courage indéfectible, mais ne te laisse
pas éblouir, ne te trompe pas. La Bhagavadgita est un poème grand et profond, mais il ouvre sur des abîmes. Et elle demeure au-dessous de moi dans la
rose lumière, récite le plongeur de Schiller, qui jamais n’est revenu de sa
deuxième et téméraire tentative. Si, en revanche, tu te plonges dans la lecture de la Bhagavadgita, là où rien ne semble assuré et où toute chose se
confond avec toute autre, sans l’aide d’une intelligence lucide, dans ce cas
tu te trouveras tout d’un coup face au néant. Est-ce que tu sais ce que veut
dire “se trouver face au néant”? Est-ce que tu peux même seulement l’imaginer ? Et pourtant un tel néant n’est que le fruit d’un malentendu de notre
part, à nous Européens : le nirvâna hindou n’est pas le néant mais ce qui
dépasse toute contradiction. Il n’est pas, comme les Européens le croient
trop souvent, une extase des sens, mais la dernière étape de l’entendement
humain. Une intuition sidérante, omnicompréhensive et difficile à représenter. Or, s’il est mal compris, il amène tout droit à la folie. Qu’est-ce que
ces soi-disant mystiques d’Occident comprennent à la profondeur de
l’Orient ? Ils s’imaginent des choses, mais ils ne savent rien. Et puis ils
s’étonnent lorsqu’ils perdent la tête, et souvent ils perdent la raison – ils se
perdent littéralement.”
Il se tut et regagna sa place.
“Pardonnez-moi, ajoutai-je après une brève pause, mais il y a une
question qui me tracasse. Est-ce que je peux vous la poser ?
– Sans hésiter, me répondit-il, il est essentiel de ne pas hésiter à poser
des questions. Maintenant vous vous intéressez à la philosophie hindoue.
Cette dernière s’est souvent avancée si loin qu’elle formulait ses réponses
sous forme de questions. Les philosophes indiens savaient pourquoi
[40]… ” »
On aura remarqué, au passage, le soin freudien de précision, réfutant
l’homologie entre le nirvâna et le néant. Mais c’est l’équivalence plus générale entre la pensée indienne et le mysticisme qui est ici niée et attribuée à
un malentendu, à un effet imaginaire. La citation de Schiller, chère à Freud,
semble prouver une certaine crédibilité de fond du témoignage de Götz.
Ici, l’essentiel du constat de Freud semble résider non pas tant dans une
méfiance pour la Stimmung indienne en tant que telle que dans le souci de
souligner les risques d’imaginarisation de l’Autre auxquels toute indophilie se trouve forcément exposée, en raison de cette sorte d’extimité dans
laquelle l’Inde se trouve par rapport à la pensée européenne.
La rareté des éléments à notre disposition ne nous permet pas d’évaluer si, et dans quelle mesure, la résistance freudienne à l’Inde s’explique
par la sensibilité et l’éducation du fondateur de la psychanalyse ou par la
nature même de la rationalité qui soutient la psychanalyse. Cette dernière
relevant de l’amour du juste milieu et de la mesure hérité de la philosophie
grecque, elle serait incompatible avec les « extrêmes » orientaux (dissolution du moi dans l’atman ou dans le nirvâna, dévotion panthéiste, etc.).
L’enjeu de la question à première vue marginale de la relation entre « Freud
et l’Inde » s’est néanmoins, nous semble-t-il, quelque peu précisé au cours
de notre enquête.
Si c’est Freud lui-même qui est l’obstacle, la recherche devrait alors
s’orienter vers une explication analytique de cette résistance freudienne à
une Inde identifiée avec l’Origine des romantiques, avec le Tout, ou le
néant du mysticisme et du bouddhisme (passés au filtre de la leçon schopenhaueronietzschéenne), tous ces éléments renvoyant, en dernière analyse, aux figures maternelles de l’indistinct et du primordial. Freud
lui-même semble procéder en ce sens lorsqu’il tend à identifier l’Inde avec
la « tentation mystique », et cette dernière avec le sentiment océanique de
Rolland, comme voie d’un retour du moi à l’état originel et nostalgique de
fusion avec la mère primordiale. Rien d’étonnant dès lors s’il refuse l’attirance régressive exercée par la culture indienne, tout comme il avait refusé
par exemple dans
Totem et Tabou la théorie du matriarcat de Bachofen
[41].
Resterait dans ce cas à discuter non seulement l’unilatéralité de l’équation
freudienne entre Inde et mysticisme, mais la conviction, qui est celle de
Freud, que les cultures de l’
Urmutter seraient en position régressive par
rapport aux civilisations patriarcales, et qu’elles iraient en quelque sorte
contre le sens de l’évolution de l’histoire humaine, cédant aux sirènes d’un
narcissisme primaire lié à la pulsion de mort. Comme si l’amour
pro matrem
ne pouvait, en absence de médiation paternelle, que représenter une instance mortifère.
Si, au contraire, c’est l’incompatibilité foncière entre les attendus de la
raison psychanalytique et les « extrêmes » orientaux qui est au cœur du
problème (avec tous les risques d’imaginarisation de l’Autre qu’une telle
idée comporte), la question de l’universalité de la psychanalyse et de son
extensibilité au-delà des limites de l’horizon judéo-chrétien se trouverait
dramatiquement relancée, voire, pire encore, résolue négativement
[42].
Entre ces deux solutions, et au point même de leur indistinction
ultime, prend corps l’impression que la relation manquée de Freud à l’Inde
ne repose pas tellement sur un refus frontal et catégorique des instances
qui la représentent, telles que la tentation mystique, la tendance à l’extinction de l’énergie pulsionnelle, l’Originaire : il s’agirait plutôt d’une inquiétante étrangeté, d’une proximité aveuglante, d’une extimité qui en ferait
plus une figure de l’Unheimliche qu‘un paradigme de l’altérité absolue.
Il resterait même à s’interroger – au-delà de l’énigmatique trace textuelle justifiant la méfiance de Freud par son jüdische Nüchternheit, son
« prosaïsme juif » – sur la proximité entre judaïsme et hindouisme au point
même du privilège qu’ils accordent, l’un comme l’autre, à la question de
l’Origine, tout comme aux solutions mystiques. Une telle proximité vaudrait naturellement, pour ce « juif infidèle » qu’est Freud, comme une raison supplémentaire de résistance vis-à-vis de l’Unheimliche indien.
·
ASSOUN, P-L. 1995. Freud, la philosophie et les philosophes, Paris, PUF.
·
ASSOUN, P-L. 1980. « Freud et la mystique », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 22.
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BISWAS, S. 2003. « Rabrindhanath Tagore and Freudian thought », International Journal of Psychoanalysis, 83,2003.
·
BOSE, G.; FREUD, S. 1955-1956. « Correspondence », Sãmiksã, Calcutta.
·
DAVIES, E. 1993. « Freud’s oriental collection », Bulletin of the Sigmund Freud
Museum, Vienna.
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FREUD, S. 1996. « Au-delà du principe de plaisir » ( 1920), dans Œuvres complètes XV,
Paris, PUF.
·
FREUD, S. 1992. « Le problème économique du masochisme » ( 1924), dans Œuvres
complètes XVII, Paris, PUF.
·
FREUD, S.; VON VEST, A. 1995. « Korrespondenz », Jahrbuch der Psychoanalyse, 17.
·
FREUD, S. 1994. « L’avenir d’une illusion » ( 1927), dans Œuvres complètes XVIII,
Paris, PUF.
Freud, S. 1994. « Malaise dans la civilisation » ( 1930), dans Œuvres complètes XVIII,
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·
GOETZ, B. 1975. « That’s all I have to say about Freud : Bruno Goetz’s reminescences of Sigmund Freud », International Review of Psychoanalysis, 2.
·
KAKAR, S. 1985. « Psychoanalysis and non-western cultures », International Review
of Psychoanalysis, 12.
·
KAKAR, S. 1989. « Considérations sur l’histoire et le développement de la psychanalyse en Inde », Revue internationale de psychanalyse, 2.
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LACAN, J. 1968. L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VIII, Paris, Le Seuil.
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LAPLANCHE, J. 1982. Problématiques IV, Paris, PUF.
·
POL-DROIT, R. 1989. L’oubli de l’Inde, Paris, PUF.
·
POL-DROIT, R. 1997. Le culte du néant, Paris, PUF.
·
VAYDIANATHAN, T.G.; KRIPAL, J. 1999. (sous la direction de) « Vishnu on Freud’s
desk », A reader in psychoanalysis and hinduism, New Dehli.
·
VERMOREL, H.; VERMOREL, M. 1993. Sigmund Freud et Romain Rolland : correspondance 1923-1936, Paris, PUF.
[*]
Une première version de cette étude a été publiée dans la première livraison de l’année 2002 de
la
Rivista di psicoanalisi, organe de la Société italienne de psychanalyse. Je tiens à réitérer ici mes
remerciements au
Freud Museum de Londres, et plus particulièrement à Michael Molnar et Erica
Davies, pour leur collaboration à mes recherches.
[1]
Sinon des allusions accidentelles ou folkloriques. Qu’on consulte pour les repérer les entrées
« India », « Yoga », « Upanishad » qui figurent dans les « Indexes and Bibliographies » de la
Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, London, Hogarth Press, 1974, vol.
XXIV.
[2]
Cf. S. Kakhar, « Considérations sur l’histoire et le développement de la psychanalyse en Inde »,
Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, n° 2,1989, p. 499-503.
[3]
Cf.
Sãmiksã, revue officielle de l’Indian Psychoanalytical Association, 1956, p. 104-110 et 159 et
suiv.; 1957, p. 44-46.
[4]
H. et M. Vermorel (sous la direction de),
Sigmund Freud et Romain Rolland : Correspondance, 1923-1926, Paris, PUF, 1993, p. 304
.
[6]
Cf.
The Complete Works of Swami Vivekananda, Advaita Asrama, Calcutta, 8 vol. Pour une introduction historico-biographique du personnage, l’ouvrage de référence demeure le texte de
R. Rolland,
La vie de Vivekananda et l’évangile universel, Paris, Stock, 1930, ceci bien qu’il s’agisse là
plus d’une apologie que d’une étude.
[7]
H. et M. Vermorel,
op. cit., p. 309-310.
[8]
Cf. (outre la déjà citée biographie de Vivekananda) R. Rolland,
Essai sur la mystique de l’Inde
vivante.
La vie de Ramakrishna, Paris, Stock, 1929; et R. Rolland,
Mahatma Gandhi, Paris, Stock, 1924
(seize éditions). La relation de Rolland avec le père de l’indépendance indienne se trouve en large
mesure retranscrite dans
Gandhi et Romain Rolland : Correspondance, extraits du journal et textes
divers, Paris, Albin Michel, 1969; également dans : R. Rolland,
Inde. Journal ( 1915-1943), Lausanne,
éd. Vineta, 1951.
[9]
H. et M. Vermorel,
op. cit., p. 311 (texte original allemand p. 603).
[10]
Cf. le cycle d’écrits sur Beethoven des annés 1920-1940 :
Beethoven. Les grandes époques créatrices,
tout comme la biographie de jeunesse :
Vie de Beethoven ( 1903), sans oublier la correspondance
avec Richard Strauss (
Richard Strauss et Romain Rolland, correspondance et fragments de journal,
Paris, Albin Michel, 1951) et la biographie de
Haendel ( 1910).
[11]
J.-M. Masson nous relate un témoignage d’Anna Freud qui doute que son père ait lu en entier la
trilogie de Rolland, d’ailleurs plutôt redondante (cf. J.-M. Masson,
The Oceanic Feeling and the Origins of the Religious Sentiment in Ancient India, London-Boston-Dordrecht, D. Riedel, 1980,44 n.).
[12]
H. et M. Vermorel,
op. cit., p. 313.
[13]
Ibid., p. 312. Pour la formulation du concept de
σωφροσυνη, cf. Aristote,
Éthique à Nicomaque, III,
p. 13-15.
[14]
In primis la Kabbale. Sur cette question, voir : D. Bakan,
Freud and the Jewish Mystic Tradition, London, Free Association Books, 1990 ; M. Robert,
D’Œdipe à Moise : Freud et la conscience juive, Paris,
Calmann-Lévy, 1974 ; D. Meghnaghi,
Il padre e la legge, Freud e l’ebraismo, Venezia, Marsilio, 1992.
Au sujet du rapport freudien avec la pensée mystique plus en général, voir P.-L. Assoun, « Freud
et la mystique »,
Nouvelle revue de psychanalyse, n° 22,1980.
[15]
H. et M. Vermorel,
op. cit., p. 314, je souligne.
[17]
Schlegel formule son «
credo indomane » dans une lettre à Tieck datée du 15 septembre 1803 : « Ici
se trouve la source de toutes les langues, de toutes les pensées et de toute l’histoire de l’esprit
humain ; tout, sans exception, est originaire de (
stammt) l’Inde », cité dans R.-P. Droit,
L’oubli de
l’Inde, Paris, PUF, 1989, p. 124, ouvrage auquel on renvoie le lecteur pour une présentation du rapport entre l’Inde et la philosophie européenne depuis le romantisme jusqu’à Husserl.
[18]
Cf. H. et M. Vermorel,
op. cit., p. 320.
[19]
P.-L. Assoun, « Freud et la mystique »,
Nouvelle revue de psychanalyse, n° 22,1980, p. 66.
[20]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », dans
OSF, XV, p. 329-330. Cf. aussi B. Low ( 1877-1955),
Psychoanalysis, a Brief Account of the Freudian Theory, London, G. Allen & Unwin, 1920, p. 173.
[21]
OSF, XVII, p. 11.
[22]
Cf. P.-L. Assoun,
Freud, la philosophie et les philosophes, Paris, PUF, 1995, p. 253-272.
[23]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », dans OSF, XV, p. 323.
[24]
A. Lalande,
Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1997, vol. II, p. 682.
[25]
R.-P. Droit,
Le culte du néant, Paris, Le Seuil, 1997, p. 135-152.
[26]
R.-P. Droit,
op. cit., p. 127-148.
[27]
À propos de la relation entre Nietzsche et la « pensée orientale », cf. R.-P. Droit,
L’oubli de l’Inde, op.
cit., p. 178-197 ; et G. Parkes (sous la direction de),
Nietzsche and Asian Thought, Chicago, The University of Chicago Press, 1991.
[28]
Sur le rapport entre la pensée de Nietzsche et la théorie freudienne, cf. P.-L. Assoun,
Freud, la philosophie et les philosophes,
op. cit., p. 353 et suiv.; et du même auteur,
Freud et Nietzsche, Paris, PUF,
1982.
[29]
Cf. J. Laplanche,
Problématiques IV, 220-234, et, plus particulièrement G. Allyn, « Désir, souffrance
et ego : approche bouddhique et approche psychanalytique », dans
Nirvâna, cahiers de l’Herne,
Paris, éditions de l’Herne, 1993.
[30]
Cf. Platon,
Le banquet, 189c-193d, et P.-L. Assoun,
Freud, la philosophie et les philosophes,
op. cit.,
p. 187-194.
[31]
OSF, XV, p. 332.
[32]
Ibid. Heinrich Gomperz, philosophe, connaisseur de la pensée antique, fils du philologue et historien de la philosophie, ami de la famille Freud, Theodor Gomperz. Freud lui écrit en 1921 : «
In
indischen Dingen bin ich leider ebenso unwissend wie in philosophischen, wogegen aber nichts mehr zu
machen ist. » (« En matière de choses indiennes je suis autant ignorant qu’en matière de philosophie, et je doute d’ailleurs de pouvoir désormais pallier à un tel manque. »)
[33]
J. Lacan,
L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 135-137.
[34]
Cf.
Sigmund Freud and Art. His Personal Collection of Antiquities, London-New York, Thames and
Hudson in association with the State University of New York and The Freud Museum in London,
1989. Cf. également E. Davies, « Freud’s Oriental Collection »,
Bullettin of the Freud Museum,
London.
[35]
La présence de pièces indiennes
et indianisantes nous a été confirmée par Micheal Molnar, actuellement responsable des archives du Freud Museum. La seule information textuelle précise sur un
de ces objets qu’il m’a été possible de trouver concerne la statuette en ivoire représentant Vishnu
que Freud gardait bien visible sur son écritoire, où elle se trouve toujours. Il s’agit en fait d’un
présent offert au fondateur de la psychanalyse par l’
Indian Psychoanalytical Association à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire ( 1930). La statuette était à l’origine accompagnée
d’un poème traduit du sanskrit qui en illustrait le sens dans la mythologie hindoue, et qui apparemment ne suscita aucune curiosité de la part de Freud (cf. E. Jones,
La vie et l’œuvre de Sigmund
Freud, vol. III, Paris, PUF, p. 181, et C. Hartnock, « Vishnu on Freud’s Desk. Psychoanalysis and
Colonial India », dans
Vishnu on Freud’s Desk,
op. cit., p. 97).
[36]
S. Freud et S. Ferenczi,
The Complete Correspondence, London, p. 289, ici dans notre traduction.
Quant au « philosophe de Calcutta », il s’agit presque certainement de Surendranath Das Gupta,
l’auteur de
AHistory of Indian Philosophy et du
Yoga as Philosophy and Religion (Londres, 1924), que
Jung rencontrera en 1938 à Calcutta - pour ensuite l’inviter à un cycle de conférences auprès du
Club de psychologie de Zurich - et qui fut entre autres le maître de Mircea Eliade lors de son
séjour à Calcutta (voir M. Eliade,
Sur l’érotique mystique indienne, Paris, L’Herne, 1997). Cf. également E. Jones,
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud,
op. cit., vol. III, p. 146.
[37]
Lettre de Freud à Anna von Vest datée du 14 novembre 1926, ici dans notre traduction ( cf.
Jahrbuch der Psychoanalyse, n° 17,1985, p. 269-295). Anna von Vest ( 1861-1935) fut patiente de Freud à
partir de 1903. Il la soigna d’une difficulté déambulatoire de nature hystérique. Dans un
deuxième temps, comme en témoigne ce document, la relation professionnelle se doubla d’un
rapport d’amitié.
[38]
Malgré la « graphomanie » de Tagore, nous n’avons pu retrouver aucune référence de sa part à
la rencontre avec Freud, ni dans ses journaux, ni dans l’ensemble de sa correspondance publiée.
Sur le sujet, voir la toute récente reconstruction historico-philologique, très documentée, de Santanu Biswas : « Rabindranath Tagore and Freudian Thought », parue en 2003 dans l’
International
Journal of Psychoanalysis (n° 83, p. 717-732). On y apprend que Tagore ne cessa plus de s’interroger sur l’impact du freudisme sur la critique tout comme sur la composition littéraire.
[39]
Cf. la lettre du même éditeur – responsable à Calcutta de
The Modern Revue – datée du 25 juin
1931 et disponible aux archives du Freud Museum. La seule autre réference indirecte de Freud à
Tagore dont nous ayons connaissance se trouve dans une lettre à G. Bose datée du 2 janvier 1929,
dans laquelle il nomme l’étude du « prof. Helder » (auteur de deux essais sur la psychanalyse et
les arts, cf. S. Biswas, « Tagore and Freudian Thought », art. cit., p. 732) concernant la poésie de
Tagore. (cf.
Sãmiksã 1956-7). Une photographie de Tagore se trouve également dans les archives
du Freud Museum. Quoiqu’elle ne soit pas dédicacée, on peut penser qu’il s’agit d’un hommage
du poète bengali.
[40]
B. Götz, « That’s all I have to say about Freud : Bruno Goetz’s reminiscences of Sigmund Freud »,
International Review of Psychoanalysis, 1975, n° 2, p. 141-142; ici dans notre traduction. Pour le texte
original, cf.
Neue Schweitzer Rundschau, n° 20,1952, p. 3-11.
[41]
Théorie dont il n’exlcut pas la possible prévalence, mais transitoire, entre l’assassinat du père de
la horde et l’instauration du patriarcat exogamique. Sur l’argument, cf. F. Duroux, « Les avatars
du
Mutterecht »,
Revue internationale d’histoire de la psychanalyse », n° 4,1991, p. 523-541.
[42]
Sur cette vaste question, voir « Psychoanalysis and Non-Western Cultures »,
International Review
of Psychoanalysis, 1 2,1985, p. 441-448 ; et S. Kakar, « Considérations sur l’histoire et le développement de la psychanalyse en Inde », art. cit. Signalons pour terminer le seul article à notre
connaissance où il est question en détail de la perception freudienne de l’Inde : W.B. Pearsons,
« Freud’s encounter with hinduism. An historical textual point of view », dans
Vishnu on Freud’s
Desk, op. cit., p. 41-80. L’auteur y concentre son attention sur la relation entre Freud et l’Inde à travers la médiation rollandienne. Il ne traite pas du « principe de nirvâna » (paragraphe II de notre
essai) mais fait mention de la note d’
Au-delà du principe de plaisir que nous avons citée ; l’auteur
cite le témoignage de Bruno Goetz.