2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Apports de la psychanalyse
à la sémiologie psychiatrique en Chine :
un effet de présentation
Yann Diener
C’est pour aller y présenter une exposition consacrée à l’histoire de la
psychanalyse en France que j’ai été embarqué dans cette aventure de la
psychanalyse en Chine
[1]. Lors du voyage organisé par l’association Psychanalyse en Chine, l’exposition a été accueillie chaleureusement : elle
offrait à nos hôtes chinois des images pour certaines références utilisées au
cours de nos interventions dans les colloques et ateliers de Xi’an, Pékin et
Canton, en montrant notamment des photos des pionniers du mouvement
psychanalytique en France, des figures topologiques, des couvertures de
livres, de revues ou des séminaires de Lacan, et en donnant les repères
chronologiques des scissions ainsi qu’une carte de la dispersion et des rassemblements des analystes en associations ou écoles. Mais lorsque le
comité de rédaction d’
Essaim m’a sollicité pour donner un écho de ce séjour
en Chine, j’ai plutôt eu envie de rapporter quelques propos entendus làbas. D’une part les propos d’une patiente et d’autre part ceux d’une jeune
psychiatre. Elles ne se connaissent pas, mais leurs propos se répondent et
contribuent à éclairer les enjeux et à répondre aux questions posées par ce
« passage » de la psychanalyse en Chine. La première est une patiente rencontrée lors de la présentation de malade menée par Érik Porge dans le
cadre de l’hôpital universitaire de Pékin, la deuxième est une jeune thérapeute rencontrée à Xi’an lors d’un atelier clinique en marge d’un congrès
de psychologie médicale dans le cadre duquel nous étions invités à intervenir. Nous y avons rencontré des praticiens et des étudiants en psychiatrie. Cette jeune psychiatre, qui réfère sa pratique à la psychanalyse, nous
explique comment elle a refusé à un patient une deuxième séance hebdomadaire parce qu’elle craignait, si elle accédait à sa demande, de ne plus
être maître du cadre.
En m’appuyant sur ces propos, je souhaite ici répondre aux objections
culturalistes avancées par quelques détracteurs depuis notre retour de
Chine. Certains ont considéré qu’en nous rendant en Chine, nous imposons notre façon de voir aux Chinois, nous leur imposons un modèle théorique strictement occidental alors qu’ils se contenteraient bien de leurs
bonnes vieilles « pratiques traditionnelles ». Les propos de la patiente et de
la psychiatre que je rapporterai ici me semblent témoigner du fait que ces
questions ne se posent pas pour les principaux intéressés, c’est-à-dire pour
ces personnes vivant en Chine et qui demandent à être entendues sur une
souffrance, un souci, un empêchement. Ni pour les thérapeutes qui ont à
répondre à ces demandes. Les propos de la patiente comme ceux de la psychiatre indiquent qu’il y a une forte demande à être écouté de la part des
patients, et une forte résistance à le faire du côté des thérapeutes qui pensent tenir une position psychanalytique.
Une patiente cherche un analyste
Il s’agit d’une jeune femme originaire de la province du Shandong, qui
cherche quelqu’un à qui parler. Elle regrette que le médecin qu’elle a
consulté dans sa ville lui ait donné des conseils : « C’est comme s’il avait
rien dit. » Elle est donc« montée » à Pékin pour trouver quelqu’un disposé
à l’écouter, à se faire objet de sa pulsion invoquante. C’est ainsi qu’elle a
demandé à être hospitalisée dans le service psychiatrique où nous l’avons
rencontrée. Elle est arrivée avec la plainte de ne pas réussir dans sa vie professionnelle et amoureuse, et de toujours craindre des mauvaises pensées
et actions des autres.
Nous avons d’abord été accueillis par le directeur de l’hôpital et par
l’équipe du service, qui ont accepté de faire l’expérience de la présentation
de malade. Érik Porge s’est donc entretenu avec la patiente choisie par
l’équipe, selon le dispositif de la présentation. L’assistance était composée
des médecins du service et de la délégation d’analystes français. Nous
avons été plusieurs, Français et Chinois, à prendre en note le dialogue qui
s’est alors instauré
[2]. Au cours de l’entretien, avec Rainier Lanselle comme
interprète, cette jeune femme s’est montrée agréablement surprise de l’attention prêtée à des petits détails de son propos, et très demandeuse d’être
justement entendue sur ce qui avait paru jusque-là insignifiant à ses interlocuteurs, déclarant par exemple au présentateur à la fin de leur dialogue :
« Il y a encore énormément de choses dont j’aurais voulu parler [… ] je
regrette beaucoup de ne pas pouvoir parler avec vous. J’ai l’impression
qu’on a parlé vingt minutes. » Alors que l’entretien avait duré environ
deux heures et demie
[3]. Comme le patient de la jeune psychiatre de Xi’an
lui demandait une séance supplémentaire, cette patiente voulait toujours
plus parler. L’entretien a été arrêté par une infirmière qui est venue la chercher pour le déjeuner. Vers la fin du dialogue, la malade déclarait :
« Aujourd’hui, je place de grands espoirs dans le fait de pouvoir dire, de
pouvoir parler de ce que j’ai éprouvé, dire des choses qui sont restées rentrées, et non dans le médicament. »
Comment souvent à l’issue d’une présentation de malade, la question
s’est posée de savoir avec qui cette parole engagée pourrait continuer à se
dérouler. Lorsque É. Porge lui demande si elle trouve aujourd’hui des
médecins à qui parler, elle répond : « J’ai un grand respect pour vous.
É. Porge : Vous trouvez que parler ça vous aide ?
La patiente : C’est ce sentiment de compréhension qui m’aide à parler. »
Elle ne veut pas de conseils, elle veut être écoutée. Savoir si ce qui se
passe là pour elle est de l’ordre de la psychanalyse ou pas, c’est le cadet de
ses soucis. Elle se moque de savoir s’il y a un enjeu théorique, un conflit
d’idées, une confrontation entre un modèle traditionnel et un modèle occidental de la psyché. Ce qui a compté pour elle a certainement été que dans
cette rencontre le désir de l’analyste était engagé, même si le présentateur
n’était pas strictement en position d’analyste pour la patiente.
À ce moment où se pose cette question de savoir à qui cette patiente va
ensuite pouvoir s’adresser, comme cela se passe toujours lors de telles présentations de malade, j’imagine qu’elle va rentrer dans sa province du
Shandong et réinventer le dispositif analytique en expliquant au premier
psychiatre qu’elle va consulter comment devra s’y prendre pour l’écouter.
Comme Fanny Moser l’avait fait avec Freud le 1
er mai 1899, j’imagine que
cette patiente va installer son futur interlocuteur en position d’analyste :
après avoir fait cette expérience subjectivante, elle pourra s’autoriser à lui
demander de l’écouter, à le « faire analyste ». Comme chaque fois qu’il y a
de l’analyse, c’est l’analysant qui fait analyste celui à qui il s’adresse. Fanny
Moser ( 1848-1925), plus connue sous le
nom de cas Emmy von N., compte
dans le mythe des origines de la psychanalyse puisqu’elle a été considérée
comme inventrice du dispositif analytique. Alors qu’il avait essayé sur elle
un traitement par massages, bains et hypnose, le 1
er mai 1899, lors d’une
séance d’hypnose, elle ordonna à Freud de s’écarter d’elle et de ne plus
bouger : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas
[4] ! » Ce que
Freud appelle une formule de protection. Elle lui explique qu’elle craint,
lorsqu’elle a des pensées angoissantes, d’en voir interrompre le cours,
parce qu’alors tout s’embrouille et qu’elle se sent encore plus mal. Freud
écrit :
« Seien Sie still – reden Sie nichts – rühren Sie mich nicht an ! » Si elle
reprenait ces formules, notre patiente du Shandong dirait à son interlocuteur apprenti analyste : «
Ni bie dong !
! – Ni bie shuo hua !
! – Ni bie peng wo !
[5]. » Un autre jour du traitement,
Fanny Moser, agacée par les demandes de précisions de Freud, lui
demande de cesser de l’interrompre :
« O, seien Sie still ! », « Oh ! taisezvous
[6] ! » Sans faire d’elle un mythe d’origine de la psychanalyse en Chine,
on peut imaginer que cette expérience de présentation avec cette patiente
comptera dans le passage du discours analytique auprès des médecins du
service où nous l’avons rencontrée.
La sémiologie et la discussion diagnostique
Pour le repérage sémiologique et diagnostique, la référence de ces
médecins est le DSM. Mais ils ont accepté de se laisser déranger par notre
façon d’appréhender le discours de cette patiente, et donc d’envisager
autrement les rapports entre les signes et le diagnostic. Plus facilement
peut-être que bien des psychiatres français, qui ne voient même pas pourquoi ils se référeraient à autre chose qu’au DSM. Le directeur de l’hôpital
universitaire de Pékin lui-même nous demande explicitement de déranger
les représentations de ses équipes, et nous demande de revenir bientôt
pour d’autres séances de travail. Bien sûr il continuera à organiser des
échanges avec des « formateurs » de l’IPA, mais il est également demandeur
du
French touch, de la subversion lacanienne. C’était une des visées d’une
présentation de malade menée par Lacan : celle de déranger les soignants
qui se consacrent au malade, et c’est bien ce qui s’est passé à Pékin. Dans
son article « Effets de présentation », Anne-Marie Braud souligne combien
la présentation a des conséquences sur l’appréhension du malade par
l’équipe soignante. « Au cours de la discussion, qui fait suite à la présentation, une faille peut parfois s’entrouvrir dans un assemblage de discours
qui enferme le malade dans une catégorie, une classification. [… ] On s’y
intéresse à nouveau, le terrain de la fausse compréhension ayant pu se dissiper. Un diagnostic peut se réinterroger, se modifier
[7]. » C’est ce qui s’est
passé lorsque nous avons discuté avec nos hôtes de la valeur du signe, de
l’intérêt de ne pas prendre le signe pour la structure, de s’intéresser plus
aux signifiants et à l’énonciation du sujet pour guider le recueil sémiologique, pour orienter notre clinique. Il est apparu que selon leur approche
phénoménologique et selon notre approche structurale, la patiente n’était
pas située de la même façon.
C’est dans une intervention préparatoire à un congrès sur l’« Apport
de la psychanalyse à la psychiatrie », que Lacan tente de dire en quoi la
psychanalyse apporte quelque chose à la sémiologie psychiatrique : « C’est
que peut-être elle donne au terme lui-même de signe un sens articulé d’une
façon strictement différente de ce qu’on croit qu’est le signe en sémiologie
générale
[8]. » Lacan parle de « trianguler autrement les rapports du signifiant et du signe ».
Le médecin-chef du service considéra à l’issue de l’entretien que la
patiente avait manipulé le présentateur en lui volant son temps, en lui
demandant trop d’amour, « comme elle avait d’ailleurs tenté de voler de
l’amour à ses parents ». Mais pour certains membres de l’équipe, les positions que nous avons tenues lors de la discussion ont pu faire énigme : ils
étaient très étonnés par l’hypothèse diagnostique que nous formulions, ils
la trouvaient loufoque, si différente de leur diagnostic, mais leur curiosité
et la rigueur de nos arguments les forçaient à y prêter attention.
Une psychiatre débordée par le transfert
Revenons à la jeune psychiatre rencontrée lors d’un atelier à Xi’an. Elle
nous a soumis son problème : un de ses patients lui a demandé une
deuxième séance hebdomadaire. Elle nous explique pourquoi elle lui a
refusé cette séance supplémentaire : pour ne pas se laisser « manipuler »,
« déborder ». Elle dit craindre de ne plus pouvoir « contrôlerla situation »,
elle ne serait plus garante du setting, du cadre. Elle est de fait débordée par
le transfert de ce patient, il lui est impossible de le soutenir. Ce qui est
logique puisqu’elle n’a pas fait l’expérience de l’analyse, mais seulement
des training, ces séances de supervision en groupe organisées par des thérapeutes allemands et américains membres de l’IPA, lesquels distribuent
des conseils. Elle demande autre chose, comme la patiente de Pékin
demandait autre chose que des conseils. Le désarroi de cette thérapeute
m’évoque un autre mythe des origines de la psychanalyse, qui raconte
comment Joseph Breuer a été troublé par le transfert de sa patiente Bertha
Pappenheim, alias Anna O., avant que ce trouble ne serve à Freud pour
théoriser le transfert.
Alors que le transfert est à la fois un frein et un moteur de la cure, nous
avons constaté que nos collègues chinois s’en tiennent pour l’instant à une
conception du transfert comme frein, comme résistance à la parole, et qu’il
en va là de leur résistance, comme cela continue d’être un enjeu pour
chaque analyste, comme cela a été le cas pour les premiers analystes.
« Nous voici donc en ce point $ qui situe ce qu’il en est spécifiquement de
l’acte psychanalytique, pour autant que c’est autour de lui qu’est suspendue la résistance du psychanalyste. La résistance du psychanalyste dans
cette structuration se manifeste en ceci, qui est tout à fait constituant de la
relation analytique, c’est qu’il se refuse à l’acte
[9] ». C’est dans le séminaire
L’acte psychanalytique que Lacan articule ainsi la résistance de l’analyste à la
structure de son acte. Mais c’est d’abord dans « La direction de la cure et
les principes de son pouvoir » qu’il avait énoncé qu’« il n’y a pas d’autre
résistance à l’analyse que celle de l’analyste lui-même
[10] ».
Freud avait formulé ce problème en 1912 dans son article « Sur la
dynamique du transfert » : « Le fait que le plus efficace des facteurs de la
réussite, le transfert, puisse devenir le plus puissant agent de la résistance
semble, au premier abord, constituer un immense inconvénient méthodologique de la psychanalyse
[11]. »
Ce problème est lié à celui du dispositif dit « du contrôle » : ceux de
nos hôtes qui tentaient de tenir une position analytique ne s’étaient engagés que dans des sessions de training, des formations faites de cours théoriques et de séances d’exposés de cas avec à la clé des conseils sur les
conduites à tenir. Mais par le témoignage qu’ils nous faisaient de leur
désarroi, on pouvait entendre qu’ils demandent autre chose que les
conseils de leurs superviseurs, qu’ils demandent à être entendus. Il semble
donc que la faille s’est également entrouverte pour eux. Ils ne savent pas à
qui parler de leurs propres soucis, en deçà de leurs difficultés de praticiens,
de cette difficulté à soutenir le si fort amour qu’est le transfert. Leurs super-viseurs, tout à leur résistance à la psychanalyse, préfèrent les limiter à de
jolis récits de cas.
Ce qui me semble confirmer que le problème n’est pas « culturel » : il
est celui posé par un désir insistant de parole, désir d’un lieu où le sujet
puisse énoncer ses symptômes. C’est un problème qui se pose en Chine, en
France et ailleurs, mais qui est d’une actualité particulièrement brûlante en
France, à l’heure où l’État français envisage de réglementer la pratique de
la psychanalyse en l’incluant dans le champ des psychothérapies. À l’heure
où de trop nombreux psychanalystes demandent eux-mêmes une réglementation et croient se purifier de tout charlatanisme en mettant en avant
des formations de type universitaire, en ravalant la pratique du contrôle à
une distribution de conseils des chevronnés aux débutants, confondant
ainsi la formation du psychanalyste avec une formation professionnelle. Ils
oublient qu’il n’y a pas de formation du psychanalyste, qu’il n’y a que des
formations de l’inconscient, et confirment ainsi que la résistance à la psychanalyse n’est pas un fait culturel.
[1]
Exposition réalisée en 2002 avec Anne Parian et Elisabeth Roudinesco sous l’égide du ministère
des Affaires étrangères et de sa régie du livre, l’Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF). Cette exposition est accompagnée de deux portfolios,
Psychanalyse I et
II. Après avoir
été présentée dans différents lieux du réseau culturel français à l’étranger, en particulier en Amérique du Sud et au Maghreb, l’exposition a été présentée à l’hôpital Sainte-Anne à Paris en
novembre 2003 en marge du XVIII
e colloque de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP). En avril 2004, simultanément à sa présentation lors du Congrès
international de psychologie médicale à Xi’an et à l’université de médecine de Pékin, elle était
présentée à Canton et à Hong Kong. Un guide de lecture était fourni, sous la forme d’un livret
bilingue français-chinois.
[2]
Un des effets de cette présentation aura été pour quelques-uns la mise au travail en cartel pour
en établir une transcription. Les propos que je cite ici sont extraits de cette transcription en cours.
Le cartel est composé de Anne-France Chatiliez, Yann Diener, Josiane Froissart, Rainier Lanselle,
Séverine Mathelin, Sophie Pierre. Nous rendrons compte plus tard de ce travail et de ses implications, sous une forme qui reste à déterminer.
[3]
Il nous a été souvent demandé si la « barrière de la langue » ne rendait pas le dispositif inopérant. Il est important de préciser ici que Rainier Lanselle, qui était en position d’interprète, a certainement pu faciliter cet échange du fait qu’il est concerné par la psychanalyse et qu’il est
familiarisé au dispositif des présentations de malades puisqu’il assiste à celles menées par
É. Porge en région parisienne.
[4]
S. Freud,
Études sur l’hystérie, trad. Anne Berman, Paris, PUF, 1956, p. 36 et 42; « Studien über Hysterie »,
G.W. I, p. 100 et 108.
[5]
Traduit par Rainier Lanselle.
[6]
Études sur l’hystérie,
op. cit., p. 60 ;
G.W. I, p. 132.
[7]
A.-M. Braud, « Effets de présentation »,
Essaim, n° 2, automne 1998, p. 138.
[8]
Intervention de Lacan à l’hôpital Henri-Rousselle avant le Congrès de neurologie et de psychiatrie de Milan en 1970 sur le thème « Apport de la psychanalyse à la psychiatrie »,
Bulletin de l’Association freudienne, n° 21, janvier 1987.
[9]
L’acte psychanalytique, 1967-1968, séance du 24 janvier 1968, version AFI, p. 114.
[10]
J. Lacan,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 595.
[11]
S. Freud, « La dynamique du transfert » ( 1912), dans
La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953,
trad. A. Berman, p. 52-53 ; « Zur Dynamik der Übertragung »,
G.W. VIII, p. 366-367.