Essaim
érès

I.S.B.N.2-7492-0379-1
192 pages

p. 55 à 61
doi: 10.3917/ess.013.0055

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no13 2004/2

2004 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Apports de la psychanalyse à la sémiologie psychiatrique en Chine : un effet de présentation

Yann Diener
C’est pour aller y présenter une exposition consacrée à l’histoire de la psychanalyse en France que j’ai été embarqué dans cette aventure de la psychanalyse en Chine [1]. Lors du voyage organisé par l’association Psychanalyse en Chine, l’exposition a été accueillie chaleureusement : elle offrait à nos hôtes chinois des images pour certaines références utilisées au cours de nos interventions dans les colloques et ateliers de Xi’an, Pékin et Canton, en montrant notamment des photos des pionniers du mouvement psychanalytique en France, des figures topologiques, des couvertures de livres, de revues ou des séminaires de Lacan, et en donnant les repères chronologiques des scissions ainsi qu’une carte de la dispersion et des rassemblements des analystes en associations ou écoles. Mais lorsque le comité de rédaction d’Essaim m’a sollicité pour donner un écho de ce séjour en Chine, j’ai plutôt eu envie de rapporter quelques propos entendus làbas. D’une part les propos d’une patiente et d’autre part ceux d’une jeune psychiatre. Elles ne se connaissent pas, mais leurs propos se répondent et contribuent à éclairer les enjeux et à répondre aux questions posées par ce « passage » de la psychanalyse en Chine. La première est une patiente rencontrée lors de la présentation de malade menée par Érik Porge dans le cadre de l’hôpital universitaire de Pékin, la deuxième est une jeune thérapeute rencontrée à Xi’an lors d’un atelier clinique en marge d’un congrès de psychologie médicale dans le cadre duquel nous étions invités à intervenir. Nous y avons rencontré des praticiens et des étudiants en psychiatrie. Cette jeune psychiatre, qui réfère sa pratique à la psychanalyse, nous explique comment elle a refusé à un patient une deuxième séance hebdomadaire parce qu’elle craignait, si elle accédait à sa demande, de ne plus être maître du cadre.
En m’appuyant sur ces propos, je souhaite ici répondre aux objections culturalistes avancées par quelques détracteurs depuis notre retour de Chine. Certains ont considéré qu’en nous rendant en Chine, nous imposons notre façon de voir aux Chinois, nous leur imposons un modèle théorique strictement occidental alors qu’ils se contenteraient bien de leurs bonnes vieilles « pratiques traditionnelles ». Les propos de la patiente et de la psychiatre que je rapporterai ici me semblent témoigner du fait que ces questions ne se posent pas pour les principaux intéressés, c’est-à-dire pour ces personnes vivant en Chine et qui demandent à être entendues sur une souffrance, un souci, un empêchement. Ni pour les thérapeutes qui ont à répondre à ces demandes. Les propos de la patiente comme ceux de la psychiatre indiquent qu’il y a une forte demande à être écouté de la part des patients, et une forte résistance à le faire du côté des thérapeutes qui pensent tenir une position psychanalytique.
 
Une patiente cherche un analyste
 
 
Il s’agit d’une jeune femme originaire de la province du Shandong, qui cherche quelqu’un à qui parler. Elle regrette que le médecin qu’elle a consulté dans sa ville lui ait donné des conseils : « C’est comme s’il avait rien dit. » Elle est donc« montée » à Pékin pour trouver quelqu’un disposé à l’écouter, à se faire objet de sa pulsion invoquante. C’est ainsi qu’elle a demandé à être hospitalisée dans le service psychiatrique où nous l’avons rencontrée. Elle est arrivée avec la plainte de ne pas réussir dans sa vie professionnelle et amoureuse, et de toujours craindre des mauvaises pensées et actions des autres.
Nous avons d’abord été accueillis par le directeur de l’hôpital et par l’équipe du service, qui ont accepté de faire l’expérience de la présentation de malade. Érik Porge s’est donc entretenu avec la patiente choisie par l’équipe, selon le dispositif de la présentation. L’assistance était composée des médecins du service et de la délégation d’analystes français. Nous avons été plusieurs, Français et Chinois, à prendre en note le dialogue qui s’est alors instauré [2]. Au cours de l’entretien, avec Rainier Lanselle comme interprète, cette jeune femme s’est montrée agréablement surprise de l’attention prêtée à des petits détails de son propos, et très demandeuse d’être justement entendue sur ce qui avait paru jusque-là insignifiant à ses interlocuteurs, déclarant par exemple au présentateur à la fin de leur dialogue : « Il y a encore énormément de choses dont j’aurais voulu parler [… ] je regrette beaucoup de ne pas pouvoir parler avec vous. J’ai l’impression qu’on a parlé vingt minutes. » Alors que l’entretien avait duré environ deux heures et demie [3]. Comme le patient de la jeune psychiatre de Xi’an lui demandait une séance supplémentaire, cette patiente voulait toujours plus parler. L’entretien a été arrêté par une infirmière qui est venue la chercher pour le déjeuner. Vers la fin du dialogue, la malade déclarait : « Aujourd’hui, je place de grands espoirs dans le fait de pouvoir dire, de pouvoir parler de ce que j’ai éprouvé, dire des choses qui sont restées rentrées, et non dans le médicament. »
Comment souvent à l’issue d’une présentation de malade, la question s’est posée de savoir avec qui cette parole engagée pourrait continuer à se dérouler. Lorsque É. Porge lui demande si elle trouve aujourd’hui des médecins à qui parler, elle répond : « J’ai un grand respect pour vous.
É. Porge : Vous trouvez que parler ça vous aide ?
La patiente : C’est ce sentiment de compréhension qui m’aide à parler. »
Elle ne veut pas de conseils, elle veut être écoutée. Savoir si ce qui se passe là pour elle est de l’ordre de la psychanalyse ou pas, c’est le cadet de ses soucis. Elle se moque de savoir s’il y a un enjeu théorique, un conflit d’idées, une confrontation entre un modèle traditionnel et un modèle occidental de la psyché. Ce qui a compté pour elle a certainement été que dans cette rencontre le désir de l’analyste était engagé, même si le présentateur n’était pas strictement en position d’analyste pour la patiente.
À ce moment où se pose cette question de savoir à qui cette patiente va ensuite pouvoir s’adresser, comme cela se passe toujours lors de telles présentations de malade, j’imagine qu’elle va rentrer dans sa province du Shandong et réinventer le dispositif analytique en expliquant au premier psychiatre qu’elle va consulter comment devra s’y prendre pour l’écouter. Comme Fanny Moser l’avait fait avec Freud le 1er mai 1899, j’imagine que cette patiente va installer son futur interlocuteur en position d’analyste : après avoir fait cette expérience subjectivante, elle pourra s’autoriser à lui demander de l’écouter, à le « faire analyste ». Comme chaque fois qu’il y a de l’analyse, c’est l’analysant qui fait analyste celui à qui il s’adresse. Fanny Moser ( 1848-1925), plus connue sous le nom de cas Emmy von N., compte dans le mythe des origines de la psychanalyse puisqu’elle a été considérée comme inventrice du dispositif analytique. Alors qu’il avait essayé sur elle un traitement par massages, bains et hypnose, le 1er mai 1899, lors d’une séance d’hypnose, elle ordonna à Freud de s’écarter d’elle et de ne plus bouger : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas [4] ! » Ce que Freud appelle une formule de protection. Elle lui explique qu’elle craint, lorsqu’elle a des pensées angoissantes, d’en voir interrompre le cours, parce qu’alors tout s’embrouille et qu’elle se sent encore plus mal. Freud écrit : « Seien Sie still – reden Sie nichts – rühren Sie mich nicht an ! » Si elle reprenait ces formules, notre patiente du Shandong dirait à son interlocuteur apprenti analyste : « Ni bie dong !
! – Ni bie shuo hua ! ! – Ni bie peng wo !
[5]. » Un autre jour du traitement, Fanny Moser, agacée par les demandes de précisions de Freud, lui demande de cesser de l’interrompre : « O, seien Sie still ! », « Oh ! taisezvous [6] ! » Sans faire d’elle un mythe d’origine de la psychanalyse en Chine, on peut imaginer que cette expérience de présentation avec cette patiente comptera dans le passage du discours analytique auprès des médecins du service où nous l’avons rencontrée.
 
La sémiologie et la discussion diagnostique
 
 
Pour le repérage sémiologique et diagnostique, la référence de ces médecins est le DSM. Mais ils ont accepté de se laisser déranger par notre façon d’appréhender le discours de cette patiente, et donc d’envisager autrement les rapports entre les signes et le diagnostic. Plus facilement peut-être que bien des psychiatres français, qui ne voient même pas pourquoi ils se référeraient à autre chose qu’au DSM. Le directeur de l’hôpital universitaire de Pékin lui-même nous demande explicitement de déranger les représentations de ses équipes, et nous demande de revenir bientôt pour d’autres séances de travail. Bien sûr il continuera à organiser des échanges avec des « formateurs » de l’IPA, mais il est également demandeur du French touch, de la subversion lacanienne. C’était une des visées d’une présentation de malade menée par Lacan : celle de déranger les soignants qui se consacrent au malade, et c’est bien ce qui s’est passé à Pékin. Dans son article « Effets de présentation », Anne-Marie Braud souligne combien la présentation a des conséquences sur l’appréhension du malade par l’équipe soignante. « Au cours de la discussion, qui fait suite à la présentation, une faille peut parfois s’entrouvrir dans un assemblage de discours qui enferme le malade dans une catégorie, une classification. [… ] On s’y intéresse à nouveau, le terrain de la fausse compréhension ayant pu se dissiper. Un diagnostic peut se réinterroger, se modifier [7]. » C’est ce qui s’est passé lorsque nous avons discuté avec nos hôtes de la valeur du signe, de l’intérêt de ne pas prendre le signe pour la structure, de s’intéresser plus aux signifiants et à l’énonciation du sujet pour guider le recueil sémiologique, pour orienter notre clinique. Il est apparu que selon leur approche phénoménologique et selon notre approche structurale, la patiente n’était pas située de la même façon.
C’est dans une intervention préparatoire à un congrès sur l’« Apport de la psychanalyse à la psychiatrie », que Lacan tente de dire en quoi la psychanalyse apporte quelque chose à la sémiologie psychiatrique : « C’est que peut-être elle donne au terme lui-même de signe un sens articulé d’une façon strictement différente de ce qu’on croit qu’est le signe en sémiologie générale [8]. » Lacan parle de « trianguler autrement les rapports du signifiant et du signe ».
Le médecin-chef du service considéra à l’issue de l’entretien que la patiente avait manipulé le présentateur en lui volant son temps, en lui demandant trop d’amour, « comme elle avait d’ailleurs tenté de voler de l’amour à ses parents ». Mais pour certains membres de l’équipe, les positions que nous avons tenues lors de la discussion ont pu faire énigme : ils étaient très étonnés par l’hypothèse diagnostique que nous formulions, ils la trouvaient loufoque, si différente de leur diagnostic, mais leur curiosité et la rigueur de nos arguments les forçaient à y prêter attention.
 
Une psychiatre débordée par le transfert
 
 
Revenons à la jeune psychiatre rencontrée lors d’un atelier à Xi’an. Elle nous a soumis son problème : un de ses patients lui a demandé une deuxième séance hebdomadaire. Elle nous explique pourquoi elle lui a refusé cette séance supplémentaire : pour ne pas se laisser « manipuler », « déborder ». Elle dit craindre de ne plus pouvoir « contrôlerla situation », elle ne serait plus garante du setting, du cadre. Elle est de fait débordée par le transfert de ce patient, il lui est impossible de le soutenir. Ce qui est logique puisqu’elle n’a pas fait l’expérience de l’analyse, mais seulement des training, ces séances de supervision en groupe organisées par des thérapeutes allemands et américains membres de l’IPA, lesquels distribuent des conseils. Elle demande autre chose, comme la patiente de Pékin demandait autre chose que des conseils. Le désarroi de cette thérapeute m’évoque un autre mythe des origines de la psychanalyse, qui raconte comment Joseph Breuer a été troublé par le transfert de sa patiente Bertha Pappenheim, alias Anna O., avant que ce trouble ne serve à Freud pour théoriser le transfert.
Alors que le transfert est à la fois un frein et un moteur de la cure, nous avons constaté que nos collègues chinois s’en tiennent pour l’instant à une conception du transfert comme frein, comme résistance à la parole, et qu’il en va là de leur résistance, comme cela continue d’être un enjeu pour chaque analyste, comme cela a été le cas pour les premiers analystes. « Nous voici donc en ce point $ qui situe ce qu’il en est spécifiquement de l’acte psychanalytique, pour autant que c’est autour de lui qu’est suspendue la résistance du psychanalyste. La résistance du psychanalyste dans cette structuration se manifeste en ceci, qui est tout à fait constituant de la relation analytique, c’est qu’il se refuse à l’acte [9] ». C’est dans le séminaire L’acte psychanalytique que Lacan articule ainsi la résistance de l’analyste à la structure de son acte. Mais c’est d’abord dans « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » qu’il avait énoncé qu’« il n’y a pas d’autre résistance à l’analyse que celle de l’analyste lui-même [10] ».
Freud avait formulé ce problème en 1912 dans son article « Sur la dynamique du transfert » : « Le fait que le plus efficace des facteurs de la réussite, le transfert, puisse devenir le plus puissant agent de la résistance semble, au premier abord, constituer un immense inconvénient méthodologique de la psychanalyse [11]. »
Ce problème est lié à celui du dispositif dit « du contrôle » : ceux de nos hôtes qui tentaient de tenir une position analytique ne s’étaient engagés que dans des sessions de training, des formations faites de cours théoriques et de séances d’exposés de cas avec à la clé des conseils sur les conduites à tenir. Mais par le témoignage qu’ils nous faisaient de leur désarroi, on pouvait entendre qu’ils demandent autre chose que les conseils de leurs superviseurs, qu’ils demandent à être entendus. Il semble donc que la faille s’est également entrouverte pour eux. Ils ne savent pas à qui parler de leurs propres soucis, en deçà de leurs difficultés de praticiens, de cette difficulté à soutenir le si fort amour qu’est le transfert. Leurs super-viseurs, tout à leur résistance à la psychanalyse, préfèrent les limiter à de jolis récits de cas.
Ce qui me semble confirmer que le problème n’est pas « culturel » : il est celui posé par un désir insistant de parole, désir d’un lieu où le sujet puisse énoncer ses symptômes. C’est un problème qui se pose en Chine, en France et ailleurs, mais qui est d’une actualité particulièrement brûlante en France, à l’heure où l’État français envisage de réglementer la pratique de la psychanalyse en l’incluant dans le champ des psychothérapies. À l’heure où de trop nombreux psychanalystes demandent eux-mêmes une réglementation et croient se purifier de tout charlatanisme en mettant en avant des formations de type universitaire, en ravalant la pratique du contrôle à une distribution de conseils des chevronnés aux débutants, confondant ainsi la formation du psychanalyste avec une formation professionnelle. Ils oublient qu’il n’y a pas de formation du psychanalyste, qu’il n’y a que des formations de l’inconscient, et confirment ainsi que la résistance à la psychanalyse n’est pas un fait culturel.
 
NOTES
 
[1] Exposition réalisée en 2002 avec Anne Parian et Elisabeth Roudinesco sous l’égide du ministère des Affaires étrangères et de sa régie du livre, l’Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF). Cette exposition est accompagnée de deux portfolios, Psychanalyse I et II. Après avoir été présentée dans différents lieux du réseau culturel français à l’étranger, en particulier en Amérique du Sud et au Maghreb, l’exposition a été présentée à l’hôpital Sainte-Anne à Paris en novembre 2003 en marge du XVIIIe colloque de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP). En avril 2004, simultanément à sa présentation lors du Congrès international de psychologie médicale à Xi’an et à l’université de médecine de Pékin, elle était présentée à Canton et à Hong Kong. Un guide de lecture était fourni, sous la forme d’un livret bilingue français-chinois.
[2] Un des effets de cette présentation aura été pour quelques-uns la mise au travail en cartel pour en établir une transcription. Les propos que je cite ici sont extraits de cette transcription en cours. Le cartel est composé de Anne-France Chatiliez, Yann Diener, Josiane Froissart, Rainier Lanselle, Séverine Mathelin, Sophie Pierre. Nous rendrons compte plus tard de ce travail et de ses implications, sous une forme qui reste à déterminer.
[3] Il nous a été souvent demandé si la « barrière de la langue » ne rendait pas le dispositif inopérant. Il est important de préciser ici que Rainier Lanselle, qui était en position d’interprète, a certainement pu faciliter cet échange du fait qu’il est concerné par la psychanalyse et qu’il est familiarisé au dispositif des présentations de malades puisqu’il assiste à celles menées par É. Porge en région parisienne.
[4] S. Freud, Études sur l’hystérie, trad. Anne Berman, Paris, PUF, 1956, p. 36 et 42; « Studien über Hysterie », G.W. I, p. 100 et 108.
[5] Traduit par Rainier Lanselle.
[6] Études sur l’hystérie, op. cit., p. 60 ; G.W. I, p. 132.
[7] A.-M. Braud, « Effets de présentation », Essaim, n° 2, automne 1998, p. 138.
[8] Intervention de Lacan à l’hôpital Henri-Rousselle avant le Congrès de neurologie et de psychiatrie de Milan en 1970 sur le thème « Apport de la psychanalyse à la psychiatrie », Bulletin de l’Association freudienne, n° 21, janvier 1987.
[9] L’acte psychanalytique, 1967-1968, séance du 24 janvier 1968, version AFI, p. 114.
[10] J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 595.
[11] S. Freud, « La dynamique du transfert » ( 1912), dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, trad. A. Berman, p. 52-53 ; « Zur Dynamik der Übertragung », G.W. VIII, p. 366-367.
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