Essaim
érès

I.S.B.N.2-7492-0379-1
192 pages

p. 9 à 24
doi: 10.3917/ess.013.0009

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no13 2004/2

2004 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Bingham Dai, Adolf Storfer et les premiers pas de la psychanalyse en Chine : 1935-1941  [1]

Geoffrey Blowers
Il aura fallu attendre la seconde décennie du XXe siècle pour assister à une première diffusion des concepts psychanalytiques en Chine. Mais c’est seulement vers la fin des années 1930 et de façon assez sporadique qu’une véritable culture psychanalytique finit par voir le jour, essentiellement sous l’impulsion de deux hommes dont les brefs séjours en Chine n’ont que rarement coïncidé. Originaire de Chine et diplômé de la St Johns University de Shanghai, Bingham Dai avait suivi une formation psychanalytique tout en préparant un doctorat de sociologie à Chicago. Rentré en Chine en 1935 où un poste lui était proposé par le Peking Union Medical College, il y enseigne la psychologie médicale aux médecins chinois, crée un petit groupe de formation à la psychanalyse et reçoit des patients. En 1939, l’intensification de la guerre sino-japonaise met un terme à ses projets et il repart pour les États-Unis.
Paradoxalement, c’est aussi la guerre qui pousse Adolf Storfer, l’éditeur de Freud, à gagner la Chine en 1939 pour se soustraire à l’antisémitisme viennois. Établi à Shanghai, Storfer y publie le Gelbe Post, journal rédigé pour la communauté germanophone expatriée et qui se propose d’explorer les liens entre les cultures asiatiques, la psychanalyse et la linguistique. Mais il attire ainsi l’attention des autorités japonaises et, en 1941, quitte la Chine pour l’Australie où il devait mourir trois ans plus tard.
Sur place, ces deux hommes ont manifesté un réel attachement à la culture chinoise qui explique en partie le succès de leurs efforts pour sensibiliser à la psychanalyse les communautés auxquelles ils appartenaient. L’exil a mis fin à leurs deux tentatives. Cet article revient plus en détail sur ces différents événements et trace un parallèle entre les destinées historio-graphiques de ces deux personnalités.
 
Le retour du lauréat
 
 
Lorsque Bingham Dai (Dai Bingyeung) ( 1899-1996) – le premier analyste profane chinois récemment formé – revient dans son pays en 1935 pour enseigner la psychologie médicale aux médecins de Pékin, la culture psychothérapeutique chinoise fait un grand pas en avant. Les idées psychanalytiques – essentiellement freudiennes – y circulaient déjà depuis près de deux décennies, quoique de façon assez diffuse, dans le sillage du mouvement du 4-Mai ( 1919) qui avait intensifié parmi de très nombreux étudiants chinois le désir d’un changement social généralisé. Formés à l’étranger, plusieurs d’entre eux avaient découvert Freud un peu par hasard, soit par la lecture directe de ses ouvrages, soit par le biais de commentaires toujours plus nombreux, et des traductions en chinois étaient déjà en cours. Pour la plupart de ces étudiants, les travaux de Freud servaient des objectifs plus politiques que thérapeutiques. Les écrits de cette période concernent principalement la théorie freudienne de la sublimation « en tant qu’exutoire aux désirs refoulés mis au service d’autrui » (Blowers, 1997 a, 1997 b; Zhang, 1992).
À l’époque, il n’existe pas encore de pratique psychanalytique per se et les quatre écoles de médecine chinoise où la psychiatrie est enseignée s’intéressent plutôt à une réforme globale de la prise en charge des malades mentaux, dans le droit fil des acquis de la médecine somatiqueet de la neurologie. Par ailleurs, la volonté existait aussi de réformer les centres de guidance infantile placés sous contrôle médical, de mieux former les travailleurs sociaux à la psychiatrie et d’organiser des séminaires postuniversitaires de psychothérapie.
Formée à Vienne par Julius Wagner-Jauregg et Alfred Adler, Fanny Halpern a été l’une de ces réformatrices mais elle ne se sentait aucune inclination pour la psychanalyse. Dans un rapport rédigé en 1935, elle n’accorde qu’une priorité toute relative à la formation psychanalytique et il lui paraît plus urgent d’améliorer les services psychiatriques en général. Elle pensait également que la psychanalyse devait rester l’affaire des médecins dans le cadre d’une pratique privée avec, en dernière instance, la possibilité d’ouvrir des cliniques psychothérapeutiques et d’organiser un enseignement médical post-universitaire (Halpern, 1935 ; Westbrook, 1950). Halpern avait accepté un poste au National Medical College de Shanghai en 1933 où elle prenait la succession de Richard Lyman, diplômé de la Johns Hopkins School of Medicine, lequel avait rejoint le Peking Union Medical College (PUMC ). C’est Lyman qui avait proposé à Dai un poste d’enseignant au département Neurologie et Psychiatrie de la faculté et lui avait suggéré de donner des cours de psychologie et de psychothérapie aux médecins chinois.
Le choix d’une personnalité telle que Dai s’était vite imposé au PUMC, hôpital universitaire chinois le plus prestigieux et le plus richement doté du point de vue financier. Au moment où Dai postule, il a déjà achevé sa thèse de doctorat en sociologie à l’université de Chicago et il a été choisi en 1932 pour participer à Yale à un séminaire d’un an sur le thème « Culture et personnalité » parrainé par la Rockefeller Foundation. Ce séminaire était animé par l’anthropologue Edward Sapir et par le sociologue et psychanalyste John Dollard. Leur objectif commun était de former à l’anthropologie et à la sociologie une douzaine d’étudiants étrangers qui, une fois rentrés dans leur pays, pourraient étudier l’impact de la culture sur la personnalité et « rassembler des données empiriques en vue d’une étude interdisciplinaire sur le sujet » (Darnell, 1990, p. 332). Plus tard, Dai a tenu à préciser que c’était le choix par Dollard de l’approche psychanalytique qui avait pesé sur sa décision de commencer lui-même une analyse. Et l’occasion lui en a été donnée après que l’un des conférenciers invités, Harry Stack Sullivan, eut proposé à Dai de venir chez lui, à New York, se perfectionner en techniques de l’entretien. Sullivan prit toutes les dispositions nécessaires pour que Dai puisse faire une analyse au Chicago Institute avec Leon Saul qui, à l’époque, avait pour contrôleur Karen Horney.
C’est ainsi que Dai est devenu le premier psychothérapeute chinois formé à la psychanalyse. Sullivan et Horney s’étaient l’un et l’autre écartés de l’orthodoxie freudienne et, à propos du développement psychosocial, ils avaient créé un appareil conceptuel qui devait jouer un rôle important dans l’élaboration par Dai de ses propres idées sur la psychothérapie. Lorsque Dai rentre à Pékin, il travaille à sensibiliser les médecins à différentes thérapies basées sur un système de pensée qui s’écarte du cadre de référence freudien. À l’instar de ses deux mentors, plutôt que d’envisager les problèmes de la personnalité exclusivement en termes de tensions intrapsychiques, il pensait les comprendre en les situant dans leur contexte socioculturel. Si cette orientation devait beaucoup à l’influence de Sullivan, dans le cas précis de Dai, elle trouvait son origine dans une série de rencontres intellectuelles bien antérieures.
 
Des influences précoces
 
 
Si la formation de Dai en tant qu’analyste néo-freudien peut apparaître comme le fruit génial de circonstances fortuites, il avait déjà développé une représentation élargie et plus éclectique de la résolution des problèmes psychologiques avant même de se rendre aux États-Unis pour y parfaire sa formation. Issu d’une famille convertie au christianisme lorsqu’il était encore enfant, le jeune lycéen Dai se passionne pour l’instruction religieuse et, en 1920, il obtient une bourse de la St John College School of Theology. Il s’intéresse alors à différents sujets qui touchent à la philosophie, à la psychologie, à la sociologie, à la religion, et c’est l’anglais qui est sa langue de travail. Bon élève, il est désireux d’acquérir les toutes dernières connaissances dans chaque domaine et se plaint de ce que, en tant qu’institution à vocation missionnaire, l’objectif principal de l’établissement qu’il fréquente ne soit pas de faire découvrir la science occidentale à la Chine mais de développer l’influence du christianisme sur les étudiants et de recruter des néophytes (Dai, 1932).
Cette perspicacité devait éloigner Dai des pratiques les plus autoritaires de l’établissement et le pousser à s’intéresser à d’autres écoles de la pensée religieuse et philosophique. Il lit la Baghavad-Gita et les poèmes de Rabindranath Tagore mais c’est le livre de Liang Shuming, Les cultures d’Orient et d’Occident et leurs philosophies, publié en 1922 [2], qui devait avoir sur lui l’influence la plus profonde. Ancien bouddhiste devenu adepte du confucianisme, Liang était un critique résolument conservateur dans une époque de réformes culturelles. Ouvrage à succès, son livre s’attarde sur la nécessité d’identifier, de développer et de protéger l’essence de la culture chinoise contre les atteintes des idées scientifiques récemment importées d’Occident. En soi, le problème n’était pas nouveau. Pendant la dernière décennie de la dynastie Qing qui avait précédé la proclamation de la République, il y avait déjà eu de nombreux appels à une modernisation basée sur le principe du ti-yong, concept issu de la juxtaposition de deux caractères chinois ti (essence) et yong (utilité) selon lequel l’adhésion à la culture chinoise traditionnelle devait être le fondement des apprentissages et l’apport de l’Occident réservé aux considérations pratiques et techniques. La traduction de nombreux ouvrages avait permis à la Chine d’accéder aux connaissances élaborées en Occident mais la préoccupation était restée vive dans certains milieux de voir ce type d’éducation faire peser une menace réelle sur les valeurs traditionnelles, jugées irremplaçables pour la culture, et qu’il fallait donc protéger à tout prix. Bien que les nombreuses références à l’idée d’une « essence nationale » soient restées assez floues et qu’il y ait eu des divergences sur la manière de la préserver au mieux, les étudiants, les poètes et les enseignants étaient tous d’avis qu’elle signifiait un retour aux valeurs éthiques confucéennes, et notamment au principe selon lequel, dans le cours de l’existence, tous les éléments sont harmonieusement reliés avec, pour rendre compte au mieux de cette réalité, le concept de ren (bienveillance). En réaction contre la « modernité », Liang pense qu’un savoir exclusivement basé sur la science occidentale ne pourra que favoriser la critique rationnelle, laquelle, à son tour, fera peser une menace sur toutes les valeurs traditionnelles par simple dépréciation critique. Pour remédier à cet état de fait, il suffirait d’inscrire les apprentissages dans des contextes qui favorisent non seulement les acquisitions intellectuelles mais aussi l’épanouissement moral (Alitto, 1976).
En 1922, Liang soumet ses idées à l’épreuve de la réalité et crée dans la province de Shandong une petite « communauté de vie doublée d’une structure d’enseignement » (Alitto, 1986, p. 136); les étudiants et les enseignants partagent la même vie et chacun veille sur les défaillances morales des autres, tout à fait dans l’esprit des premiers sages confucéens et de leurs disciples. Les étudiants sont vivement encouragés à tenir leur journal, à y noter les pensées qui leur viennent à l’esprit et à laisser libre cours à leurs émotions tout en exprimant leurs difficultés éventuelles à les comprendre. C’est à cette brève expérience (elle ne devait, en effet, durer que quelques années) que Dai s’intègre en qualité de jeune enseignant, après avoir obtenu son diplôme à St Johns. Il avait déjà joué un rôle de conseiller auprès des étudiants – mais sans véritable préparation – dans un établissement de Tianjin où il avait brièvement enseigné. Après s’être installé à Shandong, s’il adopte rapidement les pratiques plus systématiques de Liang, il conserve une position différente de ce dernier pour qui ces expériences éducatives vécues doivent se dérouler dans le strict respect des impératifs confucéens, ce que Dai ne pouvait plus admettre après son séjour à StJohns. Tout en acceptant qu’il soit parfaitement légitime d’insister sur la piété filiale et le respect fraternel, il lui semble que la meilleure politique consiste à faire découvrir aux étudiants différentes écoles de pensée et à les laisser former leur propre jugement. Bien que, pour des raisons de santé, cette aventure ait pris fin pour lui en 1925, il est resté convaincu par ses méthodes de prise en charge des difficultés psychologiques des étudiants et par la nécessité d’élaborer un cadre philosophique qui permette de les affronter.
Dans un ouvrage beaucoup plus tardif qui devait lui permettre d’articuler les similitudes entre son approche psychothérapeutique et son expérience religieuse, Dai prend pour exemple le concept zen du « désintéressement » en vue de définir l’objectif primordial d’une psycho-thérapie : « [… ] au sens de l’implication dans une tâche permanente ou une relation interpersonnelle sans la contrainte des préoccupations égoïstes compulsives ; [le désintéressement] n’est pas qu’un idéal religieux ou philosophique ; c’est également un objectif concret fixé à la psycho-thérapie » (Dai, 1973).
 
À Pékin
 
 
Dans une lettre de recommandation rédigée à son intention, Edward Sapir soutenait que la formation suivie par Dai à Yale avait mis l’accent sur l’importance des « modèles culturels sur le comportement individuel » et lui permettait d’être « plus sensible que d’autres à la réalité des différences personnelles significatives ». Sa formation analytique ultérieure avait aussi nourri cet intérêt et il avait rapidement adopté « la façon particulière qu’avait Saul de [décrire] les forces émotionnelles du psychisme et, en particulier, les sentiments induits par les structures affectives de l’enfance ». Pour Dai, la personnalité est un ensemble structuré « de désirs et d’attitudes, conscients et inconscients, centrés sur la représentation fondamentale que l’individu a de lui-même »; les difficultés éprouvées trouvent leur origine dans « l’ajustement social considéré comme un processus bidirectionnel d’adéquation aux nécessités de la personnalité et aux besoins de la société au sens large » (Dai, 1939). Dans le cas particulier des patients chinois, les « situations sociales étaient le reflet des affections dont le pays souffrait et, notamment, la perte de membres de la famille, les tensions sexuelles induites par le concubinage et les problèmes sexuels avant le mariage » (Dai, 1941).
Lyman avait été suffisamment impressionné par Dai pour lui donner carte blanche. Pendant sa première année, Dai a bénéficié d’une bourse de la Fondation Rockefeller [3] mais à compter de 1936 et jusqu’à son départ de Chine trois ans plus tard, il a vécu de son activité de maître assistant. Au cours de cette période, il a « reçu des patients, formé des internes et d’autres personnels à la psychothérapie d’inspiration analytique et joué le rôle de contrôleur au Peking Municipal Psychopathic Hospital » (Dai, 1979). Il a aussi sélectionné un petit groupe de médecins et formé chacun d’eux pendant une période de dix mois à la technique de l’introspection, « assez semblable à l’analyse personnelle dans une école de psychanalyse mais pas tout à fait identique » (lettre à Bolton, 11 avril 1986). Il avait également été question de former une association psychanalytique mais, après le début de la guerre sino-japonaise et avec l’entrée à Pékin de troupes japonaises venues de Mandchourie, Dai a décidé de repartir pour les États-Unis. Il obtient un poste à la Fiske University mais en 1943, il rejoint Lyman – déjà rentré de Chine – au département Psychiatrie de la Duke University, où il restera en poste pendant les vingt-six années qui vont suivre; jusqu’à sa retraite, il proposera chaque année aux internes en psychiatrie une formation didactique accélérée. Il meurt en Caroline du Nord en 1996 après n’être retourné en Chine qu’à deux reprises et pour de courts séjours : le premier en 1945 dans le cadre d’un travail sur la guerre [4], et l’autre en octobre 1982, à l’invitation du gouvernement chinois, pour y faire des conférences sur la psychothérapie.
Dai aura surtout cherché à réorienter la problématique de la santé et de la maladie. Il se plaignait autant de l’attitude de nombreux médecins de son propre pays à l’égard des patients dont aucune réalité organique connue ne justifiait l’état que de l’incapacité de la médecine moderne – même dans les conditions où elle se pratique en Occident – de s’affranchir de ses traditions. Il a donc choisi de combiner la psychanalyse et la socio-logie et n’a éprouvé aucune difficulté à justifier son approche : s’il était apparu important à Freud, dans le contexte culturel de son époque, d’aider le patient à résoudre les conflits intrapsychiques induits par ses pulsions primaires, « les cliniciens chinois, dans l’environnement culturel qui leur est propre, préfèrent mettre l’accent sur les relations interpersonnelles et il leur paraît plus urgent d’aider les patients à affronter les problèmes liés au fait qu’ils sont des êtres humains » (lettre à Lowinger, 27 décembre 1986). Dai a tout fait pour intégrer son modèle de la personnalité et de la culture à la formation des futurs psychiatres. Mais ce projet a dû être écourté en Chine et n’a pu être repris qu’après son retour forcé en terre étrangère (Vivian Dai, communication personnelle). Au cours des trente années qui ont suivi, il a continué d’approfondir ces orientations théoriques bien après qu’elles furent passées de mode.
 
Puis vint Storfer…
 
 
Le 31 décembre 1938, quelques mois avant que Dai ne quitte la Chine, un autre exilé proche des cercles psychanalytiques, Adolf Josef Storfer ( 1888-1944), y débarque. Qui était Storfer ? Dans l’article qu’elle lui consacre, c’est la question que pose pour la forme Inge Scholz-Strasser, avant de hasarder une réponse : « Journaliste, écrivain, éditeur de journaux, membre de l’Association psychanalytique de Vienne, directeur d’une maison d’édition, éditeur lui-même et… émigrant » (Scholz-Strasser, 1989-1990, p. 26). Né en Europe de l’Est, c’est en 1910 que Storfer attire pour la première fois l’attention de Freud en lui adressant un article que Freud devait ultérieurement publier sous le titre « De l’importance particulière du parricide » ; à l’époque, Storfer était reporter au Züricher Tagesanzeiger. Il se rend à Vienne en 1913 et assiste régulièrement aux réunions de l’Association psychanalytique de Vienne.
Au début de la Première Guerre mondiale, il est enrôlé en tant qu’officier dans l’armée autrichienne mais est réformé deux ans plus tard alors que, toujours selon Scholz-Strasser, il semble qu’il ait commencé une analyse avec Freud. En 1921, il est l’assistant d’Otto Rank à la maison d’édition viennoise International Psycho-Analytical Publishing House. Il en prend la direction en 1925. Esprit universel, il consacra deux semestres à l’étude de la philosophie, de la psychologie et de la linguistique comparée à Klausenburg [5], avant d’aller étudier le droit à Zürich et de s’y jeter à corps perdu. Il occupa des fonctions de direction dans de nombreux journaux : codirecteur d’Imago, il a également publié la revue Die psychoanalytische Bewegung (Le mouvement psychanalytique) ainsi que l’Almanach der Psychoanalyse et il a rédigé des articles et des études pour ces deux dernières publications. Il était toujours en quête de travaux à publier sur les idées psychanalytiques. À l’occasion du soixante-dixième anniversaire de Freud en 1926, il publie une édition de luxe des Œuvres complètes. Mais il semble qu’il n’ait pas eu véritablement le sens des affaires et il est souvent arrivé que l’entreprise dont il assurait la direction connaisse des difficultés financières ; finalement, il a renoncé à ses fonctions en 1932 et compromis à cette occasion ses relations personnelles avec Freud.
Jusqu’à son exil en 1938, il vécut de son travail de journaliste à la Frankfuter Zeitung puis comme écrivain indépendant, auteur de deux dictionnaires étymologiques – le Wörter und ihre Schicksale (Les mots et leur destin) publié en 1935 et Im Dickicht der Sprache (Dans le labyrinthe du langage) publié en 1937; ces deux ouvrages ont été récemment réédités et chaleureusement accueillis par la critique (Storfer, 2000a, 2000b). Pendant cette période, il conserva de bonnes relations avec de nombreuses personnalités du mouvement psychanalytique viennois, dont Paul et Ernst Federn, Edit et Richard Sterba, Siegfried Bernfeld et Fritz Wittels, qui tous restèrent ses correspondants après qu’il eut émigré.
Comme bon nombre de ses collègues, il a désespérément tenté de gagner les États-Unis. Fritz Wittels et A.A. Brill ont tout fait pour l’y aider. Mais, à cette époque, il y a encore une interdiction d’entrée de dix ans pour certains émigrants et notamment pour ceux qui, comme Storfer, étaient nés en Roumanie (Mühlleitner, 1992). C’est pourquoi il s’embarque pour Shanghai, destination de nombreux juifs autrichiens et allemands contraints d’émigrer dans des circonstances analogues ; en effet, la Chine est à l’époque le seul pays au monde qui autorise l’immigration des juifs sans leur imposer de fastidieuses formalités administratives ou des délais qui, ailleurs, pouvaient atteindre deux mois. Jusqu’en août 1939, lorsque les autorités japonaises en charge de l’administration du port décident de restreindre l’immigration des juifs européens, aucun passeport, ni visa n’est nécessaire pour entrer dans le pays. Un simple billet de bateau suffit. C’est ainsi que plusieurs milliers de juifs autrichiens, allemands, polonais, tchèques et roumains – tous germanophones – ( 18000 selon une estimation pour la période 1933-1947) ont pu entrer en Chine et y trouver un refuge sûr (Scholz-Strasser, 1989).
À l’époque, Shanghai était divisé en trois secteurs : la ville chinoise, la colonie internationale (britannique et américaine) et la concession française. La ville était administrée par un conseil municipal où siégeaient des Européens, des Américains et des Chinois. Comme la plupart des immigrants, Storfer s’installe à Hongkew, secteur sous contrôle japonais. Il y est logé avec d’autres immigrants dans des locaux financés par une caisse de secours créée par Paul Komor, un homme d’affaires installé à Shanghai. Connu sous le nom de Comité Komor, cet organisme propose aux nouveaux arrivants des logements dans l’un des foyers de l’institution. Par le biais de donations privées, de riches familles juives telles que les Sassoon, les Kadoorie ou les Abraham ont mis d’importantes sommes d’argent à la disposition du Comité. C’est l’American Joint Distribution Committee – ou « Joint » pour faire vite – qui a soutenu financièrement cette organisation de secours depuis l’étranger.
Confronté, pour trouver du travail, à la concurrence des nombreux arrivants, Storfer décide de revenir à l’édition. Cinq mois seulement après son arrivée, il fait paraître sous sa direction les cinq premiers numéros d’un bimensuel, le Gelbe Post.
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Publié en allemand pour la communauté germanophone expatriée, il peut se prévaloir des contributions de plusieurs réfugiés qui avaient été des figures intellectuelles respectées en Allemagne, et notamment des journalistes Julius Kaim et Bruno Kroker – ce dernier également directeur des magazines The China Journal et The Far Eastern Engineer –, du sinologue Willy Tonn qui s’était particulièrement distingué par ses traductions et ses adaptations de textes chinois et de Lothar Brieger, célèbre historien d’art. Le contenu rédactionnel des toutes premières livraisons donnait clairement le ton de la publication : elle proposait un mélange d’articles de grande qualité sur la psychanalyse, de textes divers sur le cuivre, l’argent ou le papier-monnaie en Chine, de reportages sur différentes manifestations culturelles à Shanghai, de critiques de pièces de théâtre, de films et de livres, d’études linguistiques, d’extraits des ouvrages de Storfer, d’essais de Sigmund Freud, pour ne rien dire des toutes dernières nouvelles qui intéressaient beaucoup les immigrants, comme la liste des vapeurs en provenance d’Europe. Storfer pouvait aussi compter sur les contributions de différents auteurs restés à l’étranger et souhaitait plus que tout réserver à la psychanalyse une place centrale dans sa publication (lettre à Siegfried Bernfeld, 31 mars 1939). C’est ainsi qu’il put obtenir des articles sur les pionniers de la psychanalyse au Japon et en Palestine [6], sur l’interprétation d’un rêve dans un roman japonais du XIe siècle [7], et un essai de 1927 sur la psychanalyse des caractères chinois [8]. Storfer avait insisté pour associer à cet article quelques exemples de l’écriture manuscrite de Freud.
Aux dires de Fred Fields, un jeune Allemand âgé de 19 ans seulement qui travaillait gratuitement à la composition des textes pour Storfer, celui-ci était « un homme brillant, très exigeant pour tout ce qui concernait la précision de l’expression écrite… C’est à lui que je dois d’être devenu très attentif à la beauté du langage ; c’est lui qui m’a appris à élaguer tous les termes inutiles dans le texte des articles et à tout faire pour être aussi ouvert d’esprit et honnête que possible. Il avait de très solides acquis, se comportait en vrai gentleman et il était très fier d’avoir travaillé pour Freud » (interview de Paul Rosdy, décembre 1998). Mais Storfer pouvait aussi se montrer obstiné, voire même franchement buté, en refusant par exemple de tenir compte des contraintes financières ou des avis de ses collègues qui lui recommandaient de publier un texte moins sophistiqué (Rosdy, 1999).
Une fois encore, Storfer se retrouve à la tête d’une entreprise qui reflète bien la portée et la diversité de ses préoccupations intellectuelles. Mais il est intéressant de noter ici que, n’ayant au départ aucune intention de vivre en Chine, il a pourtant rapidement placé au cœur du renouveau de son activité éditoriale divers aspects de la culture ancestrale de ce pays. Dès son arrivée, il avait remarqué, tout comme de nombreux autres réfugiés récents, qu’il n’y avait que peu ou pas du tout de contacts entre les immigrants et la haute société européenne, britannique et russe, installée à Shanghai. C’est pourquoi il a tout fait pour entrer en relation avec l’intelligentsia chinoise qu’il considérait comme le groupe avec lequel il partageait, plus qu’avec les autres occidentaux, une véritable identité de vues. Il s’en est clairement ouvert dans une lettre à son ami Fritz Wittels : « J’ai l’impression que seuls les Chinois ont une vie intellectuelle. Ici, les Européens et les Américains ne sont que des brasseurs d’affaires et du genre sans scrupules, comme on peut facilement l’imaginer dans cette ville sans références ni traditions. En dehors de l’argent, ils n’ont d’intérêt que pour le sport, les ragots et la vie mondaine. Il ne fait aucun doute qu’un coiffeur jouit ici d’une bien meilleure réputation et qu’il a beaucoup plus de chances de bien gagner sa vie qu’un professeur de la Sorbonne, par exemple » (Reichmayr, 1987).
Si des intellectuels chinois font régulièrement paraître leurs articles dans le Gelbe Post, il semble que tous ces textes ont déjà été publiés ailleurs et la question reste posée de savoir si Storfer a ou non réussi à établir un contact direct avec ces sources originales. Quoi qu’il en soit, le Gelbe Post « a été à cette époque un vecteur important pour les échanges intellectuels entre cultures » (Rosdy, 1999). Malheureusement, rien ne dure jamais… Ce même été, Storfer est atteint par la malaria. Il interrompt provisoirement la publication du Gelbe Post qui reparaîtra en 1939, d’abord sous la forme d’un hebdomadaire puis d’un bihebdo. Le coût de la publication avait considérablement augmenté et Storfer recherchait à l’étranger un soutien financier qui tardait à venir, comme il le précise dans ses lettres à Bettina Warburg ( 22 septembre 1939) et à Fritz Wittels (juillet 1941) [9]. Finalement, l’argent arrive de New York mais seulement durant l’été 1940. À la suite d’une crise cardiaque consécutive aux efforts qu’il a dû faire pour tenir tête à ses concurrents, il vend à son principal rival, Ossi Lewin, éditeur du Shanghai Jewish Chronicle – beaucoup plus solide financièrement et qui avait le soutien du Comité Komor. La diffusion du Gelbe Post cesse immédiatement. Lewin avait la haute main sur le marché très lucratif, quoique relativement restreint, des publications destinées aux émigrés; il avait ainsi obtenu les droits exclusifs sur des listes d’adresses actualisées en permanence par le Comité Komor, où figuraient également les courriers reçus par les nombreuses organisations de secours aux émigrants. Ces listes comportaient des informations déterminantes pour survivre et elles étaient donc très importantes pour tous les émigrants. Lewin a profité de ce monopole pour élargir son lectorat et il a été le seul éditeur de presse à s’être montré capable de créer un groupe d’abonnés à son journal (Seywald, 1989, cité par Scholz-Strasser, 1989-1990).
Storfer parvint à trouver un poste de rédacteur et de lecteur de dépêches auprès des services britanniques de renseignement. Des émigrants ont indiqué qu’ils avaient entendu sa voix dans une émission de la radio britannique en langue allemande. C’est grâce à ce travail qu’il put s’échapper de Shanghai. Peu après Pearl Harbour ( 8 décembre 1941), un navire britannique l’a évacué, d’abord vers Manille, puis vers Melbourne en Australie. Dans sa notice nécrologique, Josef Kalmer rappelle que Storfer a pu y trouver du travail dans une scierie, avant de mourir d’un cancer des ganglions lymphatiques, dans un hôpital de Melbourne, le 2 décembre 1944 (Rosdy, 1999). À en croire Wittels, il était « l’un des derniers bons vivants de Vienne… Il était le “Viennois” par excellence : un travailleur acharné et un ami dévoué. Il est tragique de penser que celui qui incarnait si bien ce type d’homme ait fini par disparaître avec le type lui-même » (Wittels, 1945, p. 235).
 
Dai et Storfer : une destinée historiographique commune
 
 
Menacés par la poursuite des incursions japonaises, Dai et Storfer ont dû quitter la Chine et leur départ a signifié la fin de leurs activités (et de l’influence qu’ils exerçaient dans le pays). Considérés isolément, chacun y a joué un rôle personnel important. Pendant leur séjour en Chine, l’un et l’autre ont manifesté un réel intérêt pour la culture chinoise qui n’a pas peu contribué au succès de leur tentative de sensibiliser leurs communautés respectives à la psychanalyse. Les contributions de Dai montrent également comment les nécessités concrètes d’une intervention d’inspiration psychanalytique se sont d’abord manifestées dans le domaine de l’éducation, plutôt que dans des contextes cliniques; ainsi, ce sont des étudiants et des médecins qui ont été les premiers à être analysés et non des patients au sens strict. Par ailleurs – et peut-être de façon plus significative encore – Dai considérait que l’orientation néo-freudienne, associée aux exigences confucéennes qu’il reconnaissait, était davantage caractéristique des populations avec lesquelles il était entré en relation.
Quoi qu’il en soit, la recherche ultérieure n’a que très imparfaitement rendu compte du rôle joué par ces deux émigrés. En dehors d’une sélection de ses textes compilés par l’un de ses anciens étudiants peu après sa mort (Atkins, 1997), bien peu a été dit sur la contribution de Dai [10]. C’est peut-être à cause de ses trop brefs séjours en Chine que je n’ai pu découvrir aucun texte en chinois qui fasse mention de ses activités. Il est cité parmi les membres du personnel dans une histoire du PUMC rédigée en anglais (Ferguson, 1970), mais l’étude la plus exhaustive de cette institution en chinois (Deng, 1987) – qui débute après la fondation de la République populaire de Chine – n’en dit pas un mot. Au cours de sa longue existence, que ce soit à la Duke University ou après avoir pris sa retraite, il a pourtant publié des travaux très divers, largement diffusés dans des revues de socio-logie et régulièrement dans Voices, publication de l’American Academy of Psychotherapists. En ce qui le concerne, Storfer s’est distingué à plus d’un titre et, récemment, les sept premiers numéros de son Gelbe Post ont fait l’objet d’une réédition (Storfer, 1999). Non seulement ses expériences en Chine ont été le sujet de plusieurs ouvrages d’érudition, articles et monographies sur lesquels je me suis appuyé, mais il a également fait l’objet d’un récent documentaire filmé sur la vie des juifs de Shanghai en temps de guerre. Coréalisé par Joan Grossman et Paul Rosdy, Port of Last Resort [11] (Le port de la dernière chance) utilise non seulement des documents amateurs assez rares en 16 et 8 mm mais la bande-son du film intègre également en voix off le texte de lettres de Storfer, pour « donner vie à des scènes qui plongent le spectateur dans le passé et rendre ainsi plus intense l’évocation nostalgique de l’émigration en temps de guerre [12] ».
Que le Gelbe Post de Storfer soit considéré comme « un monument de la résistance intellectuelle au Troisième Reich », comme le prétend Rosdy ( 1999, p. 7), ou plus modestement comme un énième exemple des ambitions de son propriétaire mises au service d’une presse de qualité – ambitions motivées, dans ce cas précis, par les impératifs de la survie économique –, cette publication qui restituait bien la diversité de l’univers intellectuel de son directeur a constitué, ne fût-ce que brièvement, un authentique forum où la trame de l’orthodoxie psychanalytique a croisé la chaîne de la spécificité culturelle chinoise.
Dai et Storfer avaient l’un et l’autre prévu que la présence japonaise rendrait plus difficile la poursuite de leurs travaux mais, après la défaite du Japon, ni l’un ni l’autre n’ont su anticiper la guerre civile en Chine, pas plus que son virage idéologique inspiré par la Russie soviétique immédiatement après la création de la République populaire. Il faudra attendre encore quarante ans pour assister dans le pays à la renaissance de la psychanalyse.
 
Remerciements
 
Je souhaiterais adresser mes remerciements à M. Fan Ying qui a réussi à obtenir pour moi dans les archives du Peking Union Medical College les copies des documents originaux, ainsi qu’à M. Fu Wai qui a bien voulu en assurer la traduction ; mes remerciements vont aussi au professeur Sally Atkins qui m’a autorisé à consulter les documents personnels de Dai ainsi que tous les articles de lui qu’elle a rassemblés ; je remercie également Charles Rutt et la bibliothèque du Centre médical de la Duke University qui m’ont donné accès à la documentation de Richard Lyman, ainsi que Vivian et Meiling Dai qui ont accepté de partager avec moi leurs souvenirs d’épouse et de fille de Dai. Je souhaiterais aussi remercier tout particulièrement Paul Roazen et Paul Rosdy qui m’ont guidé vers certaines sources sur Storfer, mais également Albert Koenig qui s’est procuré les copies des exemplaires du Gelbe Post et des articles de Rosdy et Scholz-Strasser, Elke Mühlleitner, pour une copie de l’article sur Storfer publié dans son Biographical Lexicon, et enfin Mme Tonja Fung qui les a traduits. Un grand merci également à Alex Freund qui a retrouvé des documents dans les archives de Fanny Halpern à la Simon Fraser University.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Cet article a d’abord été publié dans la revue Psychoanalysis and History, 6 ( 1), 2004, p. 93-105. Il a été traduit de l’anglais par Magnolia Chiang-Laluc. Une version antérieure de cet article a été présentée aux Neuvièmes rencontres internationales de l’Association internationale pour l’histoire de la psychanalyse, Barcelone, 24-27 juillet 2002, sous le titre Psychoanalysts in Exile : Elements of a History (« Psychanalystes en exil : fragments d’une histoire »).
[2] Traduction française, Les cultures d’Orient et d’Occident et leurs philosophies, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Orientales », 2000.
[3] La Fondation assurait également le financement de la faculté par le biais de son Comité médical pour la Chine.
[4] Bien que Dai se soit trouvé en Chine avec Richard Lyman pendant l’été 1945 pour évaluer les besoins de l’Administration nationale chinoise de la santé en services neuropsychiatriques, il travaillait également à Kunming pour l’OSS. Sa collaboration était probablement liée au travail confié à la même époque à Henry Murray, chargé d’estimer les aptitudes des parachutistes chinois dans les domaines du « combat, du sabotage et du renseignement derrière les lignes japonaises » (Robinson, 1992).
[5] Aujourd’hui Cluj-Napoca en Roumanie.
[6] « Die Psychoanalyse in Japan », article de Marui Kiyoyasu, Gelbe Post n° 1, p. 9 ; « Psychoanalyse in Palästina », ibid., article de Max Eitingon, p. 105-106.
[7] « Ein Traum aus einem japanischen Roman des elften Jahrhunderts », article de Ruth Jane Mack (initialement publié dans le numéro XIV d’Imago), ibid.
[8] « Zur Psychoanalyse der chinesischen Schrift », article de J.L. McCartney, ibid., p. 9-11.
[9] Ces correspondances ainsi que la lettre adressée à Siegfried Bernfeld le 31 mars 1939 figurent toutes dans Rosdy, 1999.
[10] Tout récemment, le critique Lung-Kee Sun (Sun Longji), dans son ouvrage The Chinese National Character : From Nationhood to Individuality, présente Dai comme un « disciple » de Harry Stack Sullivan (égratignant au passage la graphie de son nom) mais ne semble pas accorder beaucoup d’importance à sa contribution puisque son livre insiste sur ce que les étrangers – plus que les Chinois eux-mêmes – pouvaient penser de la Chine du XX e siècle, du double point de vue psychologique et anthropologique.
[11] Pinball Films, 1998, couleur et noir et blanc, 16 mm, 79 min.
[12] Notes de la production, publiées à l’occasion du 23e Festival annuel du film de Hong Kong, 1999.
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