2007
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Argument du colloque
Les 20 et 21 janvier 2007 s’est tenu à Paris un colloque organisé par
Espace analytique et La lettre lacanienne, une école de la psychanalyse, « Aux
débuts de la psychanalyse. Freud Fliess en français », pour célébrer la
parution en français de l’édition complète des lettres de Freud à Fliess.
En voici l’argument d’annonce.
Les exposés et les discussions à ce colloque ont donné lieu aux
articles qui suivent.
En 1986, Michael Schroeter faisait paraître aux éditions S. Fischer l’établissement non censuré des lettres de Freud à Fliess. En 2006, les PUF
publient une traduction en français de ces lettres, réalisée par François
Robert et Françoise Kahn. Pour célébrer cet événement, Guy Lérès, Catherine Mathelin, Erik Porge, Renate Sachse et Alain Vanier se sont réunis en
vue d’organiser un colloque sous l’égide d’Espace analytique et de La lettre
lacanienne, une école de la psychanalyse.
On peut commencer par s’interroger sur les raisons d’un tel délai de
publication de cette moitié de correspondance, car rappelons qu’elle est
amputée des lettres de Fliess à Freud. Ne serait-il pas en rapport avec la
censure dont ces lettres ont fait l’objet depuis le début : par Freud d’abord
qui voulut les détruire, puis par ses premiers éditeurs (en allemand en
1950, en français en 1956, mise à part la publication par Fliess de deux
lettres dans « En ma propre cause ») qui n’en retinrent que quelques-unes,
elles-mêmes caviardées.
Cette correspondance possède un statut exceptionnel : par la force de
l’amitié entre les deux hommes puis la violence de leur rupture et par le fait
qu’elle se relie à la naissance de la psychanalyse et que, outre les lettres de
Freud, elle contienne des manuscrits qui furent souvent de premières
ébauches de textes décisifs, telle la fameuse Entwurf (esquisse, projet) de
1895 à propos de laquelle la psychanalyste berlinoise Mai Wegener a publié
un livre très éclairant. Le statut de cette correspondance serait à mesurer à
l’aune de cette autre grande correspondance de Freud avec Ferenczi, dont
Françoise Samson a réalisé la traduction avec l’équipe du Coq-Héron.
L’association de ce statut exceptionnel et de la censure dont elle a fait
l’objet a érigé cette correspondance à un rang quasi mythique et a entraîné
à son sujet des interprétations souvent empreintes de fantasmes, même (et
surtout) si elles prenaient appui sur des déclarations de Freud. Notamment
l’interprétation qui a prévalu de la constituer en roman des origines, voire
en journal autobiographique d’une auto-analyse.
C’est un autre point de vue qu’a développé l’ouvrage d’Erik Porge, Vol
d’idées ?Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, paru chez Denoël, et qui contient
entre autres une traduction de plusieurs textes de Fliess.
Même si le mythe de l’auto-analyse de Freud a pu à sa façon et à son
époque contribuer aux études freudiennes et à la recherche de documents
originaux, il a en même temps imposé une vision de la cure psychanalytique qui a divisé les psychanalystes.
Pour ne citer que trois exemples, il a fait prévaloir une dimension réaliste des origines, de la psychanalyse personnelle de Freud, au détriment
d’une interprétation logique du temps premier d’analyse, d’une logique de
l’après-coup que Lacan a prise au sérieux.
Il a conforté le ravalement à une interprétation des phénomènes de
transfert en termes d’intersubjectivité, alors que d’emblée, dans la relation
entre Freud et Fliess, a existé une troisième personne, le sujet supposé
savoir (Octave Mannoni le premier appliqua le terme à Fliess), dont chacun
dans son domaine anticipait l’existence pour édifier le socle d’une science
à venir.
Enfin, le mythe de l’auto-analyse permet de jeter un voile pudique sur
l’importance et les effets sur Freud du délire fliesséen d’un déterminisme
biologique rigide, et cela à son insu, avant que n’éclate l’affaire de plagiat,
qui alors servira à Freud de modèle pour interpréter le cas de D.P. Schreber. Cela n’a pas été sans jouer un rôle dans la transmission de la psychanalyse et l’histoire de son mouvement.
Souhaitons que la parution en français de la correspondance et la
tenue de ce colloque, qui examinera aussi les problèmes de traduction sur
lesquels les travaux de Georges-Arthur Goldschmidt (Quand Freud voit la
mer. Quand Freud attend le verbe) nous ont grandement éclairés, permettent
de revisiter les données historiques dont nous disposons et se mettent au
service de l’inépuisable invention de la psychanalyse par Freud.