Essaim
érès

I.S.B.N.9782749208152
278 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

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n° 19 2007/2

2007 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Ouverture

Alain Vanier
Les lettres de Freud à Fliess occupent une place particulière dans l’histoire de la psychanalyse. La place qu’elles ont prise dans les élaborations post-freudiennes est une réponse différente de la volonté de Freud et de ses héritiers. Freud’s letters to Fliess occupy a particular place in the history of psychoanalysis. The place they took up in the post-Freudian elaborations is a different answer to the wishes of Freud and his successors.
Nous avons souhaité, avec ce colloque [1] organisé à l’occasion de la parution en français de la correspondance intégrale de Freud à Fliess [2], ouvrir plusieurs questions. Tout d’abord, et avant tout, celle de l’origine de la psychanalyse et des mythes qui la figurent, ainsi que la place de cette correspondance et de celle de Freud en général dans son Å“uvre. La correspondance appartient-elle à l’Å“uvre ou l’accompagne-t-elle ? On sait, en particulier par les lettres à Martha, qu’elle s’adressait au-delà du destinataire à ses supposés biographes. Mais est-ce le cas de cette correspondance-ci ? La censure dont elle a été l’objet et le coup d’éclat de Jeffrey Moussaieff Masson [3] montrent bien qu’elle occupe une place particulière dans l’histoire de la psychanalyse.
La postérité de ces textes, avec la place qu’ils ont prise dans les élaborations postfreudiennes, est une réponse sans doute différente de la volonté de Freud et de ses héritiers.
Faut-il rappeler ici l’importance de cette correspondance et des manuscrits qui l’accompagnent, avec en premier lieu l’Entwurf (esquisse ou projet) dans l’Å“uvre de Freud ? Ainsi le « retour à Freud » de Lacan n’est-il pas seulement retour aux textes « linguistiques » des premiers temps que sont la Traumdeutung, le Witz et la Psychopathologie de la vie quotidienne, mais aussi à cette correspondance qui paraît en même temps que le début de son enseignement [4]. L’après-coup, das Ding (la Chose), l’incroyance, tout comme la place de la lettre autrefois 52 (112 dans la nouvelle édition), etc. montrent l’importance de cette lecture pour Lacan.
Je ne reviendrai pas sur la rocambolesque histoire du sauvetage de ces lettres et de leurs éditions successives, mais soulignerai la malédiction – au sens littéral – qui a pesé sur elles et le rôle aujourd’hui encore conflictuel, passionné qu’elles jouent. Ces textes « fondateurs » pour la psychanalyse, témoins de son commencement, n’étaient-ils pas compris par ce titre de « Naissance de la psychanalyse » ! Certes, l’Esquisse (ou le Projet) est, selon Octave Mannoni, une sorte de temps moins un de l’origine de la psychanalyse, un grand travail de résistance, dont le franchissement, et la vérité, se manifestent dans le chapitre VII de la Traumdeutung, qui est en quelque sorte sa reprise moins l’adresse au neurologue. Ce texte n’est alors que la marque qui permet de délimiter l’avancée ultérieure en témoignant de ce que Freud abandonne. Mais est-il ce qu’il faut retenir de Freud avant son prétendu « égarement métapsychologique », comme le proposent certains neuroscientifiques, ce texte, le seul dont aujourd’hui on pourrait faire crédit à Freud ? Ou est-ce le lieu de sa reculade, qui a pour nom fantasme, comme le suggère Masson ?
Or ces textes n’ont rien perdu de leur actualité, et ces différents débats, pour passés qu’ils soient, restent toujours au vif de nos approches de ces documents. Faut-il les considérer comme le témoignage de l’auto-analyse [5] de Freud ou comme le lieu même de son analyse, selon une lecture inaugurée par Octave Mannoni [6], avec le lien à Fliess installant le sujet supposé savoir nécessaire à toute analyse, hypothèse prolongée brillamment par Erik Porge [7] qui a fait sortir Fliess de son silence, lié à l’absence de ses lettres mais aussi marque d’une censure. Analyse peu standard, utilisant le médium de l’écrit, il pose ainsi des questions dérangeantes : une analyse peut-elle être menée par un paranoïaque ? Quels en sont les effets ? Questions qu’on a pu préférer passer sous silence.
Le mythe sert à loger la vérité, disait Lacan : c’est un traitement de celle-ci. Notre projet, qui n’est que le projet de la psychanalyse, est de la rendre vive. Nous pourrions ainsi reprendre à notre compte cette formule de Walter Benjamin. Selon Bruno Tackels, l’enjeu est d’en finir avec l’origine. Car l’origine est un mythe, un bouchon sur ce qui commence sans aucune origine assignable, ce qui « ne cesse pas de ne pas commencer ».
Mais pour nous, en finir avec l’origine, c’est l’analyser, car à l’origine, « quelque chose dans Freud n’a pas été analysé », quelque chose qui se transmet depuis – sous le manteau –, sans se dire, et c’est à cette tâche que nous sommes conviés aujourd’hui.
 
NOTES
 
[1]Il s’agit du colloque Aux débuts de la psychanalyse. Freud Fliess en français, organisé par La Lettre lacanienne et Espace analytique à Paris, les 20 et 21 janvier 2007.
[2]S. Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, trad. F. Kahn et F. Robert, Paris, PUF, 2006.
[3]Directeur des Archives Freud, il établit, avec la collaboration de G. Fichtner et de M. Loring, une première version de la correspondance complète, qui paraît, en anglais, en 1985. Dans Le réel escamoté (1983, traduit en français par C. Monod en 1984, Éd. Aubier), il reprend l’histoire de l’abandon de la théorie de la séduction qu’il présente comme un recul de Freud « par manque de courage ».
[4]Une première édition incomplète de cette correspondance parue en 1950 fut traduite en français par A. Berman en 1956 sous le titre La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF.
[5]D. Anzieu, L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, Paris, PUF, 1959-1988.
[6]O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans Clefs pour l’imaginaire, Paris, Le Seuil, 1969.
[7]E. Porge, Vol d’idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, suivi de Pour ma propre cause de Wilhelm Fliess, Paris, Denoël, 1994.
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