Essaim 2009/2
Essaim
2009/2 (n° 23)
196 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749211572
DOI 10.3917/ess.023.0155
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Vous consultezSylvie Sésé-Léger, L’Autre féminin

AuteurEdit Mac Clay du même auteur



Parler du féminin est un exercice difficile, voire incommode. Lorsqu’on lit cet ouvrage de Sylvie Sésé-Léger, une autre notion vient à l’esprit, celle de l’étranger. Il y a dans le féminin quelque chose qui est étranger, au sens de ce qui reste inconnu, qui vient d’ailleurs et qui n’appartient pas à un ensemble ni à un lieu défini. « L’étranger » apparaît comme une métaphore de la division du sujet car il échappe à l’idée d’appartenance à un seul lieu, à avoir une seule « terre » de référence, reste inconnu et pas tout à fait « catégorisable ».

2 Dans les années 1970, Sylvie Sesé-Léger rencontre Jacques Lacan et assiste à son séminaire Encore. Cet enseignement semble marquer l’auteur de manière particulière. Elle écrit un premier article dans Scilicet sur le féminin et cette question semble demeurer présente. L’Autre féminin est constitué par un ensemble de chapitres inédits et d’articles remaniés. Les premiers concernent particulièrement l’œuvre de Freud et abordent des questions sur l’Autre fraternel, l’angoisse du féminin, la muse et Sidonie Csillag. D’autres chapitres ont été réécrits à partir d’articles publiés sur Anna Freud, Isabelle Eberhardt, Don Juan, la vierge, le transsexualisme et Joë Bousquet.

3 De la lecture de l’ouvrage deux idées ressortent : la première est la mise en évidence du caractère énigmatique du féminin, la seconde souligne l’errance propre à cette notion qui se manifeste dans l’organisation de l’ouvrage où on suit l’auteur dans sa recherche du féminin à travers des histoires qu’elle nous présente.

4 L’énigme du féminin se manifeste à travers le postulat suivant : le féminin n’est pas l’affaire des femmes mais une affaire de mots qui façonnent le corps. L’enseignement de Lacan va dans ce sens, à partir de l’introduction des formules de la sexuation, la seule donnée biologique ne suffisant pas à rendre compte du rapport du sujet au sexe et à son identité sexuelle. Le mot « féminin » nous induit en erreur car nous pourrions croire l’identifier dans ses formes apparentes, dans l’image et la parure. Parce que le féminin est difficile à dire, à nommer et à cerner, il fabrique des métaphores.

5 Il est bien déroutant que le mot féminin porte un article masculin « le » en opposition à l’article « la » de la féminité. La féminité semble avoir une consistance que le féminin n’aurait pas. Rien n’englobe le féminin complètement, ce qui rendrait compte de sa nature propre : le féminin échappe à la capture de l’image, au tout, à l’Un, au phallus. Sylvie Sésé-Léger rend compte du féminin qui ne se laisse pas circonscrire mais seulement entr’apercevoir dans les interstices et les ratages des personnages qui habitent l’ouvrage. Pour eux, le féminin se présente comme Autre et se lit en négatif dans ce qui n’advient pas dans leur vie.

6 Sylvie Sesé-Léger intitule son livre L’Autre féminin mettant en rapport d’emblée l’Autre, trésor des signifiants, et le féminin. Ces deux éléments sont en tension et liés, sans que l’auteur précise pour autant le sens qu’elle donne à ce titre et à la nature du rapport entre ces deux termes.

7 Cependant, l’auteur nous propose deux fils rouges à suivre tout au long du texte : d’une part, l’idée que dans le complexe d’Œdipe et dans la fratrie la rencontre de l’autre se produit comme corollaire de l’expérience de la différence sexuelle et de l’altérité. « La pulsion sauvage devient fraternité obligée dans le nécessaire partage [1] [1] Sylvie, Sesé-Léger, L’Autre féminin, Paris, Editions...
suite
. »
D’autre part, le rapport qui existe entre le féminin et la fonction paternelle, les-noms-du-père, le père – c’est dans cette diversité des noms que l’auteur l’écrit – le premier ne pouvant pas être accessible sans le second.

8 Pour révéler le féminin chez Freud, l’auteur s’appuie sur la notion de l’Autre fraternel pour mettre en relief la position de Freud avec ses collègues. Père de la psychanalyse, il invente et décide de son objet à la manière du père de la horde primitive. Cependant, Freud fait appel à ses collègues comme interlocuteurs. Les textes autobiographiques, la correspondance, les écrits cliniques en sont le témoignage. Mais ils ne sont pas en position d’égaux. « Le complexe d’Œdipe, élément primordial de la création du fondateur, laissa en creux sa modalité horizontale, le complexe fraternel [2] [2] Op. cit. , p.  21. ...
suite
. »

9 Sylvie Sesé-Léger recense certaines des métaphores du féminin chez Freud : les fleurs et l’acte de les arracher ; le prénom ANNA très présent dans l’entourage de Freud ; la statuette d’Athéna, déesse vierge à la lance cassée. La lecture que l’auteur fait de Freud montre chez celui-ci une conception de féminité virginale. La virginité serait en quelque sorte un équivalent de l’inconscient, terre inconnue, dont le sujet resterait exclu. Le féminin serait idéalisé par Freud en tant que signe de beauté, de charme et de bonté. En revers de cette image, les prostituées et les sorcières seraient l’Unheimlich du féminin.

10 L’auteur nous livre aussi des histoires extraites de sa pratique clinique, de personnages de la littérature ou de biographies d’écrivains. Dans ces histoires, la possibilité d’une réversibilité sexuelle et l’errance, comme une suspension dans le temps et l’espace, semblent être repérées par Sylvie Sésé-Léger comme des destins du féminin entravé.

11 Deux histoires sont particulièrement touchantes à cet égard, car leurs acteurs s’égarent dans le chemin de leur propre recherche de vie. Dans celles de Isabelle Eberhardt et de Joë Bousquet, Sylvie Sesé-Léger devient poète et approche, avec finesse, la question de la réversibilité entre homme et femme pour ces personnages et de leur errance comme mode de circulation dans l’existence. Elle ne les traite pas comme des « cas cliniques », malgré l’intérêt « clinique » des protagonistes. Elle se laisse prendre, comme ferait un passeur par les dires d’un passant, à entendre ce que Isabelle Eberhardt et Joë Bousquet ont pu faire de leur histoire.

12 Pour Isabelle Eberhardt la réversibilité sexuelle se décline dans les noms qu’elle utilise pour signer ses écrits, noms aussi bien féminins que masculins : Nicolas Podolinsky, Mahmoud Saâdi ou Isabelle Eberhardt. Elle s’habille en homme pour traverser le Sahara et rejoint la communauté de Kadriyas, réservée aux hommes, pour devenir l’un des leurs.

13 Par l’étude de l’islam, elle poursuit sa quête de savoir. « Ainsi, Isabelle forge-t-elle son origine en s’inventant une filiation dans le creuset de la mystique soufie [3] [3] Op. cit. , p.  138. ...
suite
. »

14 L’errance et l’exil pour Isabelle Eberhardt semblent se nouer avec l’écriture et la mystique. Par l’écriture, elle se fait « un nom » ; le nom que son père n’avait pas pu lui donner et qui lui aurait fait défaut à la naissance. Par la mystique, Isabelle trouve une nouvelle filiation, une reconnaissance de ses origines en souffrance. L’édifice signifiant de Isabelle Eberhardt semble avoir comme condition son effacement identitaire. « Isabelle a 27 ans lorsqu’elle quitte la route où elle rêvait de se rencontrer elle-même [4] [4] Op. cit. , p.  141. ...
suite
. »

15 Pour Joë Bousquet il est question d’autre chose car l’errance se présente dès son lit d’où il ne bouge plus, paralysé à vie. À Carcassonne, il s’installe dans une chambre aux volets fermés où des artistes et des intellectuels de l’époque le fréquentent tous les jours. Sylvie Sesé-Léger transmet un attachement particulier pour Joë Bousquet et nous fait part de l’émotion qu’elle éprouve pour cet homme immobile, qui écoute des gens menant leur vie dehors, comme le ferait un psychanalyste. Et en même temps, allongé comme un analysant, Bousquet s’abandonne à une esquisse d’autoanalyse. « Bousquet se livre, en effet, à une tentative d’autoanalyse centrée sur un fantasme de bisexualité où la figure du double se décline en dédoublements et réduplications [5] [5] Op. cit. , p.  265. ...
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. »

16 Il entretient des échanges passionnés avec Hans Bellmer et sa création, particulièrement sa poupée. Bousquet crée, à partir d’elle, un de ses doubles. « […] il est, lui Bousquet, cette poupée passivée entre les mains des autres [6] [6] Op. cit. , p.  268. ...
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. »

17 Une série d’événements et de mots semblent peser sur l’avenir du jeune Bousquet. Dans sa toute petite enfance, il frôle la mort à plusieurs reprises. L’absence de sa mère et la mort de sa nourrice marquent son rapport avec les femmes. « Bousquet illustre l’énoncé lacanien selon lequel le désir de l’homme est le désir de l’Autre ; le petit humain, par sa dépendance liée à sa lente maturation, est façonné par le désir inconscient des adultes qui l’assignent à une place dans ce désir et n’offre au sujet que l’élection de son fantasme [7] [7] Op. cit. , p.  271. ...
suite
. »

18 La rencontre amoureuse se trouve empêchée, les femmes le quittent. Bousquet provoque leur rejet en s’identifiant à elles et en devenant leur double : il est dans une position androgyne, d’homme et femme en même temps. « La femme, les femmes sont devenues interchangeables, dans le mouvement de la perte de l’une ressaisie dans l’autre. La même image féminine intérieure produit son reflet à l’infini [8] [8] Op. cit. , p.  282. ...
suite
. »

19 L’Autre féminin comporte une densité de notions telles que Père/Féminin/ Frère/Autre/Maternel/Réversibilité/Errance qui, tressées avec aisance, reviennent à chaque narration en se présentant sous des rapports et sous des angles divers. Le livre est un voyage dans des époques et lieux différents où des rencontres se produisent. Il ouvre des questions incontournables pour la psychanalyse : pourrait-on comprendre l’Autre féminin comme la rencontre de l’Autre et de l’autre sexué ? Pourrait-on dire que le féminin est la rencontre de l’Autre – rencontre impossible sans l’opération de la castration et sans la première rencontre de l’Autre maternel ? Accepter l’expérience de l’altérité serait une forme de castration. Altérité, Castration, Féminité seraient donc étroitement nouées.

20 Le féminin traverse la psychanalyse, soutient Sylvie Sesé-Léger. Je dirais que le féminin nous traverse tous du moment où l’on s’engage dans une cure. Il semblerait qu’une sorte de conquête du féminin comme « pas-tout » constitue un passage obligé.

 

Notes

[ 1] Sylvie, Sesé-Léger, L’Autre féminin, Paris, Editions Campagne Première, 2008, p. 24.Retour

[ 2] Op. cit., p. 21.Retour

[ 3] Op. cit., p. 138.Retour

[ 4] Op. cit., p. 141.Retour

[ 5] Op. cit., p. 265.Retour

[ 6] Op. cit., p. 268.Retour

[ 7] Op. cit., p. 271.Retour

[ 8] Op. cit., p. 282.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Edit Mac Clay « Sylvie Sésé-Léger, L'Autre féminin », Essaim 2/2009 (n° 23), p. 155-158.
URL :
www.cairn.info/revue-essaim-2009-2-page-155.htm.
DOI : 10.3917/ess.023.0155.