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Essaim

2011/1 (n° 26)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749214078
  • DOI : 10.3917/ess.026.0075
  • Éditeur : ERES

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The cock crew,
The sky was blue :
The bells in heaven
Were striking eleven.
‘ Tis time for this poor soul
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J’ai encore dans l’oreille la voix de Lacan lisant ce poème en 1976 à son séminaire [3][3] Lacan, séminaire Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005,..., ainsi que la clef de l’énigme qu’il soulève, donnée par Joyce lui-même : « Je vous le donne en mille, dit Lacan, c’est “The fox burying his grand-mother under the bush”. L’analyse c’est ça, dit-il encore, la réponse à une énigme. » Je dirais, pour ma part, que dans « the cock crew » (le coq chanta), j’entends « corkscrew » (tire-bouchon), car le tire-bouchon, Joyce connaissait…

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De même que « fox », le renard, peut faire penser à George Fox, le fondateur de la secte des Quakers, qui à l’âge de 19 ans se sentit appelé par Dieu et se mit à errer dans la campagne, la Bible à la main, ou Fox, pseudonyme de Parnell au moment de sa chute, quant à « bush », on peut imaginer le peintre Wilhem Bush ou l’avocat Seymour Bushe, à moins que « bush » ne soit une allusion au buisson ardent [4][4] Ce texte datant de 1993, on ne pouvait penser à l’ancien....

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Je cite aussi ces quelques vers juste pour la sonorité :

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The ivy whines upon the wall,
And whines and twines upon the wall,
The yellow ivy upon the wall,
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« Ivy », le lierre, évoque la mort de Parnell, mais aussi Bacchus, s’il y en a sur le mur de l’auberge, c’est que vous pouvez y consommer de l’alcool… « whines » (gémit) s’entend comme « wine » (vin) et « twines » qui veut dire « se tord ».

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Je parle de Joyce et vous verrez comme il est stimulant pour nous autres analystes, il nous aide à ouvrir les oreilles…

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En tant qu’homme, Joyce est fort peu sympathique. Il devait toujours de l’argent à ses amis. Il a quitté l’Irlande en douce, s’enfuyant avec Nora, lui faisant mener une vie misérable tantôt à Trieste, tantôt à Rome, puis de nouveau à Trieste où il la laisse sans un sou avec deux enfants dans un appartement dont le loyer n’était jamais payé, pour aller tenter de fonder un cinéma à Dublin. Projet qui devait échouer. Son frère Stanislaus à qui il avait confié femme et enfants lui intime l’ordre de rentrer, car ils étaient menacés d’expulsion. Nora menace de rompre, mais il continue tranquillement son séjour, et avec l’argent emprunté aux amis il revient chargé d’un manteau de fourrure, de gants et d’un collier où il avait fait graver des vers pour Nora. Joyce s’est fâché avec deux de ses amis les plus chers, il y eut finalement une brouille avec Stanislaus quand celui-ci finit par se lasser de payer les dettes et d’aller ramasser James dans les caniveaux où il achevait ses nuits dans la vomissure, après la fermeture des cabarets. Et je passe sur les détails des procès qu’il dut entamer pour défendre son art.

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Mais en tant qu’écrivain, James Joyce est fascinant. Alors qu’il désespérait de voir publiés ses premiers écrits, vu qu’aucun éditeur ne voulait se charger de la publication de certains passages obscènes, Joyce refusant absolument de les supprimer, il finit par être découvert par Ezra Pound, poète américain aussi original que lui, qui s’intéressait à l’écriture cunéiforme. Dans le numéro du Magazine littéraire consacré à Gide [6][6] Le Magazine littéraire, « Gide », n° 484, mars 200... j’ai trouvé un petit article sur la biographie de ce curieux personnage. « Il chercha dans la réunion des cultures et des langages l’antidote à l’usure et à la désagrégation que le monde moderne impose à l’homme. » Dans la poésie de Pound se multiplient, sous forme de collages, des citations empruntées à toutes les littératures, jusqu’à la chinoise, dans la langue originale. On trouve chez cet auteur le refus du génie individuel au profit de la création collective. On signale aussi dans cet article que Pound dut passer plusieurs années dans un asile d’aliénés. Joyce, bien sûr, l’appelait « Monsieur Livre Sterling » ! T.S. Eliot s’intéressa aussi à la façon d’écrire de Joyce et l’aida à se faire connaître.

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L’œuvre de Joyce a finalement pu voir le jour grâce à des mécènes comme Miss Weaver et puis grâce à la rencontre, à Paris, d’Adrienne Monnier et de Sylvia Beach qui tenaient la librairie Shakespeare and C°, alors au 18 rue de l’Odéon. Et c’est là que Lacan, jeune homme, put l’apercevoir au milieu des écrivains célèbres de l’époque et qu’il fut convié à la lecture privée de la traduction française d’Ulysses. Miss Weaver, que Joyce appelait « Miss Ouai vère » (weaver veut dire tisseuse) fut une véritable Pénélope, elle aura tout supporté pour que la dernière œuvre de Joyce, Finnegans Wake, puisse paraître après dix-sept ans de travail laborieux dont les 900 pages dactylographiées ont été conservées au British Museum. Joyce a d’abord donné un titre provisoire : Work in Progress, qui veut dire progrès continu [7][7] Ou « œuvre qui ne cesse de s’écrire »., probablement d’après le titre de Pilgrim’s Progress de John Bunyan, mais le vrai titre, à savoir Finnegans Wake, fut gardé secret pendant ces dix-sept ans. « Wake » veut dire l’éveil mais aussi veillée funèbre.

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Voici maintenant quelques petites anecdotes pour vous mettre dans l’ambiance de ce que je voudrais vous communiquer à propos du patronyme et du style de Joyce.

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Il y a un passage dans le Messie de Haendel, très exactement l’aria n° 16, chanté par une voix de soprano : « Réjouis-toi fille de Sion » mais peu importe le sens, j’aime particulièrement ce passage, car dans ce « Rejoice, Rejoice, Re-joi-o-o-o-oi-ce » éclate la joie. Eh bien, imaginons Joyce au concert : il se lèverait et dirait « Joyce, c’est moi ». Mais il était plutôt amateur d’opéra et répétait amoureusement la « ri-i-i-ide-e-enti » de La Traviata. J’essaie de faire entendre ce qu’il y a de sensualité dans ce nom de Joyce. Lacan disait Joyce, c’est « rejoyçant » et je vous cite ce que Joyce écrit dans le Portrait de l’artiste à propos d’une recette de risotto : « pour prononcer un O doux, il avance ses lèvres pleines et charnues comme s’il baisait la voyelle ». Lacan dira dans Le Sinthome : « C’est la phonation qui transmet cette fonction propre du nom [8][8] Lacan, séminaire Le Sinthome, op. cit.. » Joyce savait bien que le nom de Freud signifiait aussi la joie, mais la prononciation en est plus gutturale. À faire entendre ce qu’il y a de réjouissant dans le signifiant « Joyce » [9][9] Cf. le travail de Bernard Mary lorsqu’il avait essayé..., j’essaie de faire entendre cette question : que fait un psychotique avec son nom propre et comment s’y prend un névrosé ?

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Joyce voulait non seulement occuper les universitaires pendant des siècles à essayer de déchiffrer ses énigmes et ses rébus, mais je crois qu’il voulait surtout nous réjouir avec ses jeux de mots. Lacan souligne cet aspect maniaque, et j’en donne ici quelques exemples relevés en feuilletant Finnegans Wake : « honeyoldmoon » où « honeymoon » veut dire lune de miel, mais Joyce insère « old » entre « honey » (miel) et « moon » (lune) ; ou encore : « bisexcycle » où vous avez le sexe entre les deux roues de « bicycle » (bicyclette). Et celui-ci : « Nobodaddy », « nobody » (personne) embouti dans « Daddy » (papa), n’est-ce pas une allusion à la carence du père ? Et celui-là encore : « turnisolated » pour tournesol, et Joyce ne s’est-il pas tourné contre l’Irlande et isolé ? Ou finalement les transformations qu’il fait subir au titre de son livre de poèmes Chamber Music qui devient Chambermaid Music (chambre de jeune fille) puis Shame bred music (musique engendrée par la honte) qui suggère ce qui résonne dans un vase de nuit.

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Autre chose, l’autre jour en remontant le boulevard Saint-Germain, mon attention a été attirée par une revue de mode dont le titre est Joyce, et à côté il y avait une revue sur les voyages, Ulysse, et j’ai pensé à cette anecdote citée par le biographe de Joyce, Richard Ellmann. Un jour Joyce est tombé sur une réclame pour une croisière sur un paquebot dont le nom était John Joyce, le nom de son père, et il a immédiatement écrit à l’agence de voyages pour avoir un prospectus. On apprend aussi qu’il s’était entiché de l’abbé Jousse qui sonnait comme Joyce. Il parlait de Jaysus, ou de Jocax, et j’en passe… À propos du prénom de Joyce il est à signaler qu’il a par erreur été inscrit sur les registres : James Augusta, à savoir que son deuxième prénom était féminin et qu’à l’université il s’était fait inscrire, toujours par erreur, sous le nom de James Augustine ; on connaît son affinité pour saint Augustin.

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Une dernière chose pour présenter Joyce. J’ai toujours eu un souhait, jamais tout à fait réalisé bien sûr, de faire avec des amis une partie de Lexicon, jeu de cartes sous forme de lettres (copyright Londres 1936) un peu plus souple que le Diamino ou le Scrabble (où l’on est coincé par des grilles), de jouer donc au Lexicon dans toutes les langues et d’utiliser les noms propres, ce qui est autorisé d’après la règle du jeu, à condition qu’ils figurent dans le dictionnaire. Eh bien, c’est ce que fait Joyce dans sa dernière œuvre, Finnegans Wake, œuvre qui se voulait universelle. Joyce en ce sens est resté catholique, puisque cela veut dire universel, et pour en donner une idée je citerai ce passage trouvé dans une littérature :

« L’inlassable Work in Progress joycien est ce montage échafaudé dans le paradigme mondial des mots qui reproduit la fable idéologique de l’histoire… Le très anonyme héros de Finnegans est celui qui s’écrit entièrement, qui est entièrement holographe. “Wrote it all”. Le héros H.C.E. “Here Comes Everybody” engendre Shem, le “penman”, “l’écriturant” [10][10] La littérature en France depuis 1945, Paris, Bordas,.... »

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Et voici une liste de quelques façons de jouer avec ces initiales que j’ai repérées dans Finnegans Wake entre les pages 384 et 404 :

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  • Howth Castle et Environs

  • Humphrey Chimpden Earwicker (père de l’humanité)

  • Humphrey Chimpden Airwinger (Airwinger = envoyer de l’air)

  • Humphrey Chimpden Earwigger (earwig = perce-oreille)

  • Hive the Court to Exchequer

  • His Craft Ebbing (Krafft-Ebing ; allusion à la perversion)

  • Haveth Children Everywhere (fait des enfants partout)

  • Hence Counsels Ecclesiast

  • Hung Chung Egglyfella (allusion à Humpty Dumpty)

  • Hired Camera in Extra (cameras caches en extra)

  • Here Endeth Chinchinatus

  • Hangars Cheminées et Equilines

  • Hear Caller Erin

  • How Copenhagen Ended (comment finit Copenhague)

  • Hush ! Caution ! Echoland !

  • hic cubat edilis, etc.

Dans sa conférence à l’université de Yale en 1975, Lacan disait : « … jusqu’à Finnegans Wake Joyce respecta ce que Chomsky appelle la structure grammaticale. Mais, naturellement, il en a fait voir de dures au mot anglais. Il alla jusqu’à injecter dans son propre genre d’anglais des mots appartenant à un grand nombre d’autres langues, y inclus le norvégien, et même certaines langues asiatiques ; il força les mots de la langue anglaise en les contraignant à admettre d’autres vocables… pas du tout respectables pour quelqu’un qui use de l’anglais [11][11] Scilicet n° 6/7, Paris, Le Seuil, p. 7. ». En effet, on y retrouve jusqu’à dix-neuf langues, l’italien, le français, l’allemand (puisqu’il vécut à Rome, à Paris, à Zurich), le norvégien, qu’il apprit pour se rapprocher d’Ibsen, le gaélique qu’il voulait faire revivre (rappelons que c’était la langue maternelle de l’Irlande jusqu’à ce que les Irlandais aient été contraints de se couler dans la langue anglaise, car c’est un peuple qui a été spolié de sa culture). On y retrouve également de l’hébreu, du grec, du latin. « Il a écrit d’une façon telle, dit Lacan, que la langue anglaise n’existe plus… il faudrait écrire l’élangues » et cette expression suggère l’élongation et même l’élation. J’ai trouvé cette phrase dans Finnegans Wake : « He had the tossmania. » Oui, il avait la manie de secouer la langue anglaise. Je pense que c’était sa façon à lui, Joyce, d’éviter la castration que cela représente de s’exprimer dans une seule langue à la fois. Un ami raconte qu’il avait ce don : « Le soir au café, il écoutait plusieurs conversations à la fois en plusieurs langues et les suivait toutes… » Je signale aussi la difficulté de Joyce face à la coupure. Finnegans Wake serait une sorte de roue qui tournerait inlassablement puisque la dernière phrase du livre : « A way alone a last a loved along the… » s’enchaîne avec le début du livre qui commence avec cette phrase sans majuscule : « … riverrun past Eve and Adams… ». Dans « finnegans » on peut entendre d’ailleurs la fin et « again » (de nouveau), soit « mort et résurrection ». C’est le sort de l’humanité. Le trajet de l’ouvrage s’inspire de la philosophie cyclique de Vico. Finnegans Wake est sorti du chaos des premiers brouillons de Joyce, son « scribblede-hobble » pour aboutir, dix-sept ans plus tard, non pas à un point final, mais à une ossature, à un plan qui se tient.

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Il est donc impossible de lire Finnegans Wake comme un roman, même s’il y a une histoire, et Philippe Lavergne s’est acharné pendant trente ans à la traduire, et si vous juxtaposez certains passages avec la traduction d’André Du Bouchet [12][12] Dans la revue Change (fin 1968)., vous verrez que le sens est totalement différent. On ne peut donc parler que d’adaptation. Il est préférable, si possible, de consulter Finnegans Wake en anglais et, à chaque page, à chaque ligne, vous verrez, comme dit Lacan, les signifiants s’emboîter et se télescoper, et aux homophonies en toutes langues répondent les mots d’esprit, les « jokes ». « Avec Finnegans Wake, disait Joyce, j’ai envoyé coucher le langage… Mon nouvel ouvrage se passe la nuit. J’ai endormi la langue… endormir, cela se dit en boxe dans le sens d’assommer, d’étourdir. » Il a supprimé les traits d’union et les guillemets, il a balayé l’orthographe, il a mis des majuscules aux noms communs et ôté les majuscules aux noms propres qu’il transforme en noms communs, adjectifs, adverbes ou verbes, et c’est ainsi que nombre de connaissances de Joyce s’y retrouvent dissimulées dans les mots, une façon que Joyce avait de leur rendre hommage. Je pense entre autres à Lewis Carroll. La ville de Dublin, elle, est mise à toutes les sauces, « doubling, Dieublin ou Dieublingue, Dubblen, et DUbLIn ». Voici quelques autres exemples : Tom Sawyer, le héros de Mark Twain, se retrouve en adjectif, cela donne des « topsawyer rocks » au lieu de « topsoil rocks ». Ou encore je trouve « Melanchtholy », et qui est Melanchton ? C’est un réformateur qui a aidé Luther à traduire en allemand le Nouveau Testament grec. Joyce y injecte « holy » (saint) en même temps que « melancholy », il veut peut-être parler de mélancolie chez Luther. Il y aurait toute une étude à faire non seulement sur les noms propres mais aussi sur les prénoms et surtout sur les surnoms. Le père de Joyce, anticlérical, avait l’habitude de critiquer les bons pères jésuites à qui il avait cependant confié l’éducation de son fils. Il disait en parlant d’eux « Paddy stink » et « Micky mud » (Paddy qui pue et Micky la crotte). Joyce fils, évoquant à son tour Freud et Jung, disait : « Tweedledum and Tweedledee » (expression anglaise pour dire que deux personnes sont identiques). C’est vrai qu’il s’est intéressé à une époque au commerce du tweed. A-t-il rencontré Jung en veste de tweed ? Et si on ajoute l’allemand « Leder », imagine-t-on Freud en veste de cuir ?

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J’en viens maintenant au titre de mon intervention, à savoir les différentes façons d’entendre « grasshopper ». Il y a une fable dans Finnegans Wake qui évoque la cigale et la fourmi, « the ondt and the grasshopper ». D’abord c’est une façon de souligner l’opposition des deux frères Shem et Shaun, fils du héros, comme Caïn et Abel, à savoir deux aspects de Joyce lui-même. The « ondt » est un mot ancien, traduit par fourmal, « the grasshopper » est, non pas la cigale, mais la sauterelle, peut-être parce que Jean-Baptiste se nourrissait de sauterelles dans le désert. « Grasshopper », celle qui sautille dans l’herbe, devient « grace hoper », celui qui espère la grâce, c’est-à-dire le thème qui court comme un fil rouge tout au long de l’œuvre de Joyce.

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Stephen Dedalus, porte-parole de Joyce adolescent, attend la grâce, et Joyce devait dire plus tard que le « Saint Esprit s’était niché dans sa bouteille d’encre », on pourrait dire que le Saint Esprit lui a soufflé des mots d’esprit. Enfin Grausssssss… Opr ! Voici mon interprétation : « grau » en allemand c’est l’effroi, la colère de Dieu. Je suis tombée sur « zooless » (sans zoo) à l’instar de « pennyless » (sans un sou), j’ai pensé qu’il s’ agissait de Noé, alors j’ai été voir dans une Bible au chapitre 8 de la Genèse, versets 6, 7, 17, effectivement, Shem et Shaun, les fils du héros de Finnegans Wake, sont les fils de Noé. Joyce, comme Schreber, s’est identifié à Noé, le « un seul » qui ait trouvé grâce aux yeux de Dieu. « Grau » évoque aussi le tonnerre dont Joyce avait une peur panique, voici comment Joyce le fait résonner dès la première page de Finnegans Wake : « bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerroonntuonthunntrovarrhounawskawntoordenenthurnuk ! » Philippe Lavergne écrit : « Tout comme Humpty Dumpty de la comptine anglaise, Joyce fait rouler cet œuf dix fois l’espace de cent lettres pour former dix fois le mot tonnerre en diverses langues, auquel répond le mot paix en autant de langues. Or il se trouve que l’un des tonnerres, le grec, est aussi « bron », le chagrin en irlandais, et nous voici au cœur du livre [13][13] James Joyce, Finnegans Wake, Paris, Gallimard, trad.... ». Je continue mon interprétation de « grausssssss ». Les sept « s », ce sont peut-être les sept jours qui ont précédé le déluge ; à moins que ce ne soit le bruit du vent qui apporta la pluie. Finnegans Wake est composé de sept épisodes. Dans Le Portrait de l’artiste, Stephen, évoquant la vie au collège, disait « à chacun des sept jours de la semaine, il priait pour que l’un des sept dons du Saint Esprit en chassât les sept péchés mortels ». Et enfin « opr ! » est probablement une contraction de « opus, operis », l’œuvre de Joyce, l’œuvre de Dieu.

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J’en arrive maintenant aux interrogations qui sont les miennes quant à la structure de l’écrivain James Joyce. Lacan avait demandé à Jacques Aubert : « Joyce était-il fou ? » S’était-il pris pour un « redeemer », un rédempteur [14][14] Jacques Lacan, séminaire Le Sinthome, op. cit., séance... ?

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Je n’ai pas vraiment l’expérience de sujets psychotiques, mais nous pouvons nous laisser enseigner par des textes de malades, par exemple celui de Schreber, Les Mémoires d’ un Malade des Nerfs, et cela m’a donné l’idée d’essayer de repérer dans les écrits de Joyce des traces de la non-inscription du Nom-du-Père ou de l’absence de la Verneinung. Mais il est impossible de dire que dans le Portrait de l’artiste ou dans Ulysse on ne trouve pas de métaphores, comme le dit Lacan pour les Mémoires. J’ai repéré du Un face au multiple, une difficulté avec la coupure ou un arrêt. Dans chaque ouvrage on a un double : Cranly-Stephen, Stephen-Bloom, Shem-Shaun, etc., sans parler du couple que faisait Joyce avec Nora, qui lui allait comme un gant (voir leur correspondance [15][15] James Joyce, Lettres, vol. 1,2,3,4, Paris, Gallimard,...). Deux fois dans sa vie Joyce s’est trouvé un alter ego. C’est d’abord ce chanteur Sullivan dont il s’était entiché parce qu’il avait une splendide voix de ténor « à trois dimensions » : « il atteignait le contre-ut avec une aisance qu’aucun ténor ne pouvait égaler ». Sullivan devint pour Joyce une cause à défendre, il multipliait les démarches pour le faire embaucher dans des concerts. Ce chanteur méconnu nous fait penser à l’écrivain Joyce méconnu à cette époque. Mais Joyce lui-même, dont le père avait la plus belle voix de ténor d’Irlande, a tenté un moment de faire carrière comme chanteur et il a poussé son fils Georgio dans cette voie. Un autre alter ego fut trouvé à la fin de la vie de Joyce, alors qu’il n’y voyait plus clair et qu’il craignait de ne pouvoir terminer son œuvre, en la personne de l’écrivain James Stephens, né comme lui à Dublin, le 2 février1882. La marque de whisky favorite de Joyce était le John Jameson and Sons, James Stephens portait donc le même prénom que Joyce et son nom est le prénom du héros du Portrait de l’artiste, il n’en fallait pas plus… Joyce le convoqua pour lui expliquer qu’il voulait lui passer la main pour achever son livre mais… il n’en fut rien.

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Une autre façon d’aborder la structure de Joyce serait d’essayer de répondre à cette question de Lacan : « par quoi ses écrits lui ont-il été inspirés ? » Je ne vais pas tellement m’arrêter sur le problème de la carence du père ou sur la nécessité de se faire un nom, je vais plutôt insister sur ce point qui nous interroge chacun à notre façon et qui serait le passage de la Chose au concept.

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On sait que par le langage la jouissance est perdue et il me semble que Joyce va pousser les limites jusqu’à l’extrême, comme s’il voulait retrouver quelque chose du plaisir de la matérialité sonore avant qu’elle ne soit évidée de sa richesse substantielle. Joyce essaie de faire sonner à nos oreilles « ce qui lui vient naturellement ». Lacan dit que « le prochain, c’est l’imminence intolérable de la jouissance. L’autre n’en est que le terre-plein nettoyé [16][16] Jacques Lacan, séminaire D’un Autre à l’autre, Paris,... ». Joyce ne cesse de jouer à désarrimer les signifiés du signifiant, mais est-ce que cela s’est un jour définitivement articulé pour lui ? Y a-t-il du S2 ou seulement un fourmillement de S1 ? Avant de citer des passages où l’on voit Joyce jouir du sonore ou rester perplexe devant un nom, je vais citer des textes qui me serviront de base.

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Il y a d’abord le travail sur le Réel de Solange Faladé datant de 1975 qui permet de comprendre que seule la symbolisation nous permet de connaître le Réel et qu’un névrosé ne pourra jamais le retrouver, et c’est bien ce qu’essaie de faire Joyce avec son gaélique mythique, que ses ancêtres ont renié ; il veut en retrouver un bout. Je cite donc Solange Faladé :

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« Le texte qui est en train de se dire, que le sujet est donc en train de dire, ce discours qui se constitue, c’est le coup de ciseau dans le réel qui, à l’instar de la coupure dans la bande de Moebius modifiant les rapports, permettra de saisir ce qui jusque-là ne pouvait être saisi. Ce coup de ciseau fait dans le réel va donner jour au sujet et va laisser choir un lambeau du réel, cet objet (a) qui n’a plus rien à voir avec la structure du réel [17][17] Congrès de Rome, 1975, Lettres de l’École freudienne.... »

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Alors voilà, je m’imagine l’univers comme un gâteau dans lequel on découperait une tranche, et Lacan dit bien que « le langage mange le réel ». Il dit aussi que le langage « fait copule avec le corps ». On a le verbe allemand « begreifen » qui veut dire concevoir, saisir avec la main ; à l’intérieur de cette part, il y a le « Begriff », le concept et ce qui n’est pas pris dedans, c’est « l’Unbegriff » (le non-concept). Le 23 mai 1989, Solange Faladé revenait sur ce point lors de son séminaire : « Ce que l’enfant reçoit de la mère comme langage, il ne va garder que ce qui est signifiant. La matérialité sonore, c’est ce que l’enfant va évider, tous ces sons qui lui viennent de la mère seront là évidés, rejetés, et il aura à lui sa langue propre, il va véritablement habiter le langage… » Alors est-ce que Joyce habite le langage ou est-ce qu’il est habité par le langage ? Comment entendre cette expression « d’élangues » que relève Lacan dans un article de Philippe Sollers ? J’ai trouvé, toujours en feuilletant Finnegans Wake, cette phrase : « He went from Tingsomingenting. » Ting, c’est das Ding, on pourrait traduire par : il venait de la Chose ou quelque chose comme cela, il y a aussi le « mean » qui veut dire signifier. Le biographe de Joyce, Richard Ellmann, cite cette lettre écrite à Stanislaus en 1905 : « J’étais à des lieues des humains sur un banc entouré de grands arbres. Je humais toutes les senteurs de la terre et j’offrais cette prière (qui n’est pas celle de Renan sur l’Acropole) :

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« Ô vague quelque chose derrière toutes choses [18][18] « O vague something behind everything », Richard Ellmann,... ! »

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S’agit-il d’une prière à das Ding ? Dieu nous entend-il ? C’est une question exprimée par le jeune héros du Portrait de l’artiste : « Si je prie Dieu en français pendant qu’un Anglais le prie en anglais et qu’un Allemand le prie en allemand, comment fait-il pour s’y reconnaître ? »

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Voici d’autres passages au sujet de cette matérialité sonore relevés dans des textes de Bernard Mary. Dans Cryptogramme du réel à propos de Schreber, il écrit ceci : « Les oiseaux, êtres de langage enfermés dans un système de serinage privé de sens, sont soumis à la Bejahung primordiale, messagers passifs et aliénés aux signifiants dans le réel au “ça parle de lui”. La prépondérance des sons et la fascination liée à leur similitude font envisager que leur matérialité sonore n’a pas pu être évidée, cette impossibilité attestant de l’absence de l’Ausstossung spécifique à la psychose [19][19] Bernard Mary, « Cryptogramme du réel », Bulletin de.... »

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J’essaie de comparer Joyce à Schreber, ce dernier subit malgré lui le serinage d’un oiseau où il lui semble entendre : « maudit gaillard ». La démarche de Joyce est au contraire active, il va à l’île de Man (d’où il peut apercevoir l’Irlande où il ne veut pas revenir), il marche sur la plage, se couche sur les galets et écoute la mer. Il entend ho ! ho ! ho ! ho ! et essaie d’imiter les mouettes pour évoquer la risée du roi Mark, le déplumé monarque fait cocu (thème délicat pour Joyce, devenu un jour à moitié fou quand, lors d’une visite à Dublin, un ancien camarade irlandais s’est amusé à lui dire : « Tu sais, Nora, elle en a eu d’autres avant toi. » Il faut lire ces lettres que Joyce, à ce moment-là, écrivait à Nora restée à Trieste. À son tour il envisageait une rupture puis il se calma lorsqu’un autre camarade lui révéla que c’était une blague). Donc, ces mouettes, il les utilise pour se moquer du roi Mark.

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Dans Étude d’un cas de psychose lacanienne qui traite encore de ce sujet : « La castration est ce qui permet d’être sourd aux voix dans le réel. Le psychotique, hors castration, est celui qui pourra entendre ces voix dans le réel et, pour lequel, il faut ajouter qu’il ne peut pas y être sourd… » Et un peu plus haut, à propos de ce patient présenté à Lacan, Bernard Mary écrit : « Il y a, en effet, à réfléchir à ce que peut représenter pour ce sujet le fait d’être poète, d’avoir recours à une “action poétique” qui va traiter du signifiant au travers des matières de la langue que sont le son, l’image, le rythme, la musique des mots dans leurs rapports à la chaîne signifiante et à la voix [20][20] Id., « Étude d’un cas de psychose lacanienne », Bulletin.... »

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Joyce nous apprend à décrocher le signifiant du poids du signifié. Un visiteur, Térence W. Gervais, demandait un jour à Joyce si son livre était un mélange de littérature et de musique. Il répondit carrément :

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« Non, c’est de la musique pure…

– Mais n’y a-t-il pas certains degrés de signification à y chercher ?

– Non, non, cela ne vise qu’à vous faire rire. »

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Et Joyce transforma « In vino veritas » en « In risu veritas ». Voici bien des difficultés pour les traducteurs. Joyce devait déconcerter un certain Nino venu le voir en 1937 pour traduire en italien Anna Livia Plurabelle [21][21] Héroïne de Finnegans Wake.. « Ils se rencontrèrent deux fois par semaine pendant trois mois. Joyce mettait tout l’accent sur la sonorité, le rythme et le jeu verbal, le sens lui paraissait indifférent ou négligeable. Tout ce qui l’intéressait était le flux du discours, et Nino avait souvent à lui rappeler que le sens existait et en traduisant il ajoutait de nouvelles choses ». Cela pouvait durer longtemps. Par exemple, un jour, alors que Joyce dictait un peu de Finnegans Wake à Beckett, quelqu’un frappa à la porte, « Come in », dit Joyce. À la relecture, Joyce s’aperçut que Beckett avait inscrit ce « come in ». « Laissez-le », dit Joyce [22][22] Richard Ellmann, James Joyce, éd. anglaise, op. cit.,.... Cela me fait penser à ce que peut faire un patient avec tout ce qui surgit d’imprévu au cours d’une séance. Et quand Joyce en avait assez, il proposait d’aller écouter prêcher le père Pinard à Notre-Dame, tout ce qui l’intéressait était le nom de Pinard.

36

Joyce est « avant tout un poète, un chanteur qui sait mélanger le son, le sens, le souffle et la voix », écrit Jean Gillibert. Et c’est Louis Gillet qui cite une conversation avec Joyce du 18 janvier 1931 : « Je n’aime pas la musique, j’aime le chant », disait Joyce [23][23] Cahiers de L’Herne n° 50, 1985, p. 176.. C’est le moment de citer ce que Joyce écrivit à la mort de son père : « Il me semble que sa voix, je ne sais comment, a récemment pénétré dans mon corps ou dans ma gorge plus que jamais et surtout quand je soupire [24][24] Richard Ellmann, James Joyce, éd. française, Paris,.... » N’étant pas retourné voir son vieux père malade, il eut des remords douloureux, il dit soudain à Eugène Jolas : « J’entends mon père qui me parle, je me demande où il est [25][25] Id., p. 648.. »

37

J’en viens maintenant à des passages du Portrait de l’artiste en tant que jeune homme qui ont particulièrement retenu mon attention :

38

p. 104 : « Stephen restait assis prêtant l’oreille aux paroles [26][26] Dans la version française, à savoir Dedalus, op. c...… »

p. 96 : « Les mots qu’il ne comprenait pas, il se les répétait jusqu’à les apprendre par cœur et, par leur intermédiaire, entraient en lui les notions du monde environnant. »

p. 261-262 : « Il se surprit examinant l’un après l’autre, au hasard, les mots qui se présentaient à son esprit, hébété de les voir tout à coup dépouillés de leur sens immédiat, jusqu’à ce que la moindre enseigne de boutique enchaînât sa pensée comme une formule magique et que son âme, soudain vieillie, se recroquevillât en soupirant, tandis qu’il suivait une ruelle encombrée par les débris d’un langage mort. Sa conception personnelle du langage débordait de son cerveau, s’insinuait dans les mots qui s’assemblaient et se disjoignaient en rythmes fantasques. »

p. 126 : « Il avait entendu constamment autour de lui la voix de son père, celle de ses maîtres, lui ordonnant d’être avant tout un gentleman, ou lui commandant d’être un bon catholique avant tout. Maintenant ces voix sonnaient creux à ses oreilles. Et c’était la rumeur de toutes ces voix, sonnant creux, qui le faisait hésiter dans la poursuite de ses fantômes. Il n’y prêtait l’oreille qu’un instant, mais il n’était heureux que loin d’elles, hors de leur atteinte, seul, ou bien en compagnie de ces phantasmes amis… il prévoyait qu’une voix séculière lui ordonnerait de rétablir par son travail la situation déchue de son père… »

p. 139 : « La voix de son père l’ennuyait et l’excédait. C’est à peine s’il reconnaissait ses propres pensées comme venant de lui-même, et il se redisait lentement :

– Je suis Stephen Dedalus. Je marche à côté de mon père qui s’appelle Simon Dedalus. Nous sommes à Cork, en Irlande. Cork est une ville. Nous logeons à l’hôtel Victoria. Victoria, Stephen, Simon. Simon, Stephen, Victoria. DES NOMS [27][27] Les majuscules sont ajoutées par moi-même.. »

(Et l’on sait que Joyce avait chez lui une vue de Cork encadrée avec du liège car « cork » veut dire liège. Fait souligné par Lacan.)

p. 248 : « Les copains l’appellent “Stephanos Dedalos ! Bous Stephanoumenos ! Bous Stephaneforos” ! Leurs taquineries lui étaient familières… son nom étrange lui semblait une prophétie. »

39

Stephen dit aussi en parlant du rival Vincent Héron : « C’est curieux, il a une tête de héron et il s’appelle héron. »

40

Voyons maintenant ce qui a pu faire l’environnement sonore du jeune James :

41

« … les aînés devisaient sans cesse sur les sujets qui leur tenaient à cœur : sur la politique de l’Irlande… sur les histoires de leur propre famille ; à tout cela Stephen prêtait une oreille avide. » Il était toujours question de Parnell, Stephen évoque la voix tonitruante de son père. Il y avait aussi les sermons tonitruants des pères jésuites (lisez dans Le Portrait cette prédication sur l’enfer). Grâce à la biographie d’Ellmann et surtout grâce à ce très beau film de John Huston, Gens de Dublin, où il s’agit de trois sœurs donnant une petite réception musicale pour leur anciens élèves et qui est tiré de la nouvelle de Joyce, Les Morts, on peut imaginer l’ambiance des dimanches après-midi en famille ou chez les voisins (les Sheehy… « She-He », disait Joyce, « c’est un nom hermaphrodite ») avec May, sa mère au piano, John, son père, chantant de sa belle voix de ténor et toute la famille unie dans la musique, chacun son tour y allant de son talent. N’oublions pas dans tout ce qui a été l’ambiance sonore familiale, la voix avinée du père revenant du cabaret maugréant ou chantant.

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À propos de l’apaisement éprouvé à chanter en chœur, je voudrais vous en souligner la nécessité pour les 7 ou 8 enfants de cette pauvre May, morte à 44 ans d’épuisement (puisque chaque année ils devaient subir un nouveau déménagement, la technique du père étant de quitter le logement quand il ne pouvait plus le payer). La liste est longue de toutes les rues de Dublin essayées, et on allait toujours vers un logement plus réduit et plus misérable. Le fils devait, à son tour, faire subir le même sort à sa propre famille. Je me suis amusée à faire un croquis des lieux de résidence de James et Nora. Donc, face à ce démantèlement de la vie familiale, voici un passage du Portrait, nous décrivant comment les enfants se retrouvaient unis par la musique. Un soir Stephen revient du collège et…

43

p. 240 [28][28] James Joyce, Dedalus, op. cit. : « Il poussa la porte dépourvue de loquet et gagna, par le couloir nu, la cuisine. Ses frères et sœurs étaient groupés autour de la table… Des croûtes rejetées, des morceaux de pain sucré, brunis par le thé où ils avaient baigné, jonchaient la table […]. »

« Triste et calme, le gris-bleu du jour mourant entrait par la fenêtre et par la porte ouverte, submergeant et apaisant une soudaine sensation de remords dans le cœur de Stephen. Tout ce qui avait été refusé à ces enfants lui avait été librement accordé à lui, l’aîné […]. Il se mit à table près d’eux et demanda où étaient son père et sa mère. L’un d’eux répondit : Daddyboro Maboro goneboro… (Ici il y a l’imitation du bredouillage enfantin où Stephen comprit que ses parents étaient partis à la recherche d’un nouveau logis, une fois de plus…) La voix du plus jeune des frères, de l’autre côté de la cheminée, se mit à fredonner : “Souvent dans la nuit calme”. Un à un, les autres reprirent la chanson, si bien qu’à la fin un chœur tout entier se forma. Ils allaient chanter ainsi pendant des heures, une chanson après l’autre, jusqu’à ce que la dernière lueur pâle mourût à l’horizon, jusqu’à ce qu’apparussent les premiers nuages nocturnes et que la nuit tombât. »

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J’en arrive aux « Épiphanies », petits poèmes en prose qui traduisent une émotion intense se réduisant à quelques bribes de paroles. Je vais citer quelques extraits d’un article de Catherine Millot à ce sujet, datant de 1983 [29][29] Catherine Millot, « Épiphanies», Joyce avec Lacan,.... Elle rappelle que Lacan a dit que les épiphanies concernent toujours le réel, le réel dans sa radicale étrangeté au symbolique. « Lorsqu’il s’épiphanise l’objet devient soudain la chose qu’il est… » J’ai oublié de citer cette discussion entre Stephen et Lynch à propos de la « claritas », Joyce en arrive à la « quidditas », à savoir la « whatness » de l’objet, ce qu’il y a de chose dans l’objet. Je cite encore Catherine Millot : « Les épiphanies sont ainsi les restes d’une opération de purification par évacuation d’un sens. Mais c’est seulement une face de l’opération, l’autre face consiste dans le renversement qui se produit par lequel la révélation jaillit de la trivialité : le non-sens auquel elle confine soudain s’inverse en plénitude. Les épiphanies représentent à la fois quelque chose de vide, d’un sens parfaitement futile, fuyant, inconsistant et de l’autre une densité absolue du sens, ineffable, intransmissible, totalement énigmatique, sur laquelle Joyce fonde la certitude de sa vocation. »

45

Ce commentaire de Catherine Millot fait suite à la citation d’un passage de Stephen le Héros évoquant les paroles d’une jeune fille à la voix traînante [30][30] James Joyce, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll..... Et en écrivant ceci je me suis souvenue que Joyce avait aimé Nora pour son accent de Galway, avec une voie légèrement traînante. Les épiphanies ont-elles à voir avec le fantasme fondamental ? Quel rapport a le psychotique avec le réel, quel rapport à le névrosé avec le réel ? Avec Joyce on est au cœur de ces questions.

46

Avant de terminer sur la démantibulation que Joyce a fait subir à sa langue maternelle, je voudrais insister sur ce qui a fait l’armature de la pensée de l’enfant Joyce. Il faudrait vous reporter à cette discussion entre Cranly, l’ami fidèle, et Stephen sur la foi [31][31] Id., Dedalus, op. cit., à partir de la p. 353.. Lacan la commente ainsi dans son séminaire du 10 février 1976. Stephen donc représente Joyce, et Cranly, celui qui n’a pas perdu la foi :

47

« Cranly le pousse, le harcèle, le tanne même pour lui demander s’il va donner quelque conséquence au fait qu’il dit avoir perdu la foi dans les enseignements de l’Église auxquels il a été formé. De ces enseignements il est clair qu’il n’ose pas se dépêtrer parce que c’est tout simplement l’armature de ses pensées. Manifestement, il ne franchit pas le pas d’affirmer qu’il n’y croit plus. Devant quoi recule-t-il ? Devant la cascade de conséquences que comporterait le fait de rejeter tout cet énorme appareil qui reste quand même son support [32][32] Jacques Lacan, séminaire Le sinthome, op. cit., séance.... » À propos de cette expression de Lacan « l’armature de ses pensées », il faut lire le début du chapitre 4 du Portrait, pour voir comment la semaine était découpée dans le temps pour ces enfants : « Le dimanche était consacré au mystère de la Sainte-Trinité. Le lundi au Saint-Esprit, le mardi aux anges gardiens, le mercredi à saint Joseph, le jeudi au très Saint Sacrement de l’autel, le vendredi à la Passion de Jésus, le samedi à la bienheureuse Vierge Marie. » Puis il y a le découpage des journées, puis celui de l’espace : la chapelle, la bibliothèque, la salle d’études, le dortoir, etc.

48

Avec en mémoire cette rigide structuration du temps et de l’espace, voyons à présent ce long passage du séminaire de 17 février 1976 où voici ce que Lacan dit de Joyce : « Dans le progrès continu de son art » – allusion au titre Work in Progress –, à savoir cette parole, parole qui vient à être écrite, de la briser, de la démantibuler, de faire qu’à la fin, ce qui, à la lire, paraît un progrès continu, depuis l’effort qu’il faisait dans ses premiers essais critiques, puis ensuite dans Le Portrait de L’Artiste et enfin dans Ulysse, pour terminer par Finnegans Wake, il est difficile de ne pas voir qu’un certain rapport à la parole lui est de plus en plus imposé. Imposé au point qu’il finit par dissoudre le langage même… comme l’a noté fort bien Philippe Sollers… imposer au langage même une sorte de brisure de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire.

« Sans doute y a-t-il là une réflexion au niveau de l’écriture. Je veux dire que c’est par l’intermédiaire de l’écriture que la parole se décompose en s’imposant, en s’imposant comme telle. À savoir dans une déformation dont il reste ambigu de savoir si c’est de se libérer du parasite, du parasite parolier qu’il s’agit, ou au contraire de quelque chose qui se laisse envahir par les propriétés d’ordre essentiellement phonémiques de la parole, par la polyphonie de la parole [33][33] Id., ibid., p. 96-97.. »

Joyce a conscience du fait que la parole est, comme dit Lacan, « la forme de cancer dont l’être humain est affligé », et il n’a cessé de jouer avec le plaisir d’essayer de retrouver ce temps d’avant le parlêtre. Il n’est pas envahi par la parole comme Schreber, il n’essaie pas comme Wolfson de se boucher les oreilles pour se défendre contre le sens et les sons de la langue maternelle. Il joue avec et nous fait part de ses trouvailles. Mais à partir de quand devient-on fou ? demande Lacan. Il faut dire aussi que Finnegans Wake est le livre d’un songe pour Joyce : « En écrivant sur la nuit… je sentais que je ne pouvais pas utiliser les mots dans leur rapports ordinaires… j’ai découvert que ce n’était pas possible avec des mots employés dans leurs relations et connexions originales… Mais quand le jour se lève tout redevient clair… Je leur restitue leur langage anglais [34][34] Richard Ellmann, James Joyce, op. cit, éd. française,.... » « Dans le sommeil, nos sens sont endormis sauf l’ouïe toujours en éveil, puisque nous ne pouvons fermer nos oreilles [35][35] Id., ibid., p. 647.. » Et Lacan devait reprendre cette idée dans son séminaire.

Pour étudier comment Joyce progressait avec les mots, j’ai relu la toute première version de Finnegans Wake afin de la comparer à la définitive. C’est là que je me suis aperçue de la vaste culture nécessaire à la compréhension de tout ce qui vient se nicher dans les mots. Il faut bien connaître l’Odyssée, avoir lu Vico, se reporter à la Bible, Shakespeare, Dante, etc.

Voici ce que Lacan disait déjà de Joyce en 1973 : « Qu’est ce qui se passe avec Joyce ? Le signifiant vient truffer le signifié. C’est du fait que les signifiants s’emboîtent, se composent, se télescopent – lisez Finnegans Wake – que se produit quelque chose qui, comme signifié, peut paraître énigmatique, mais qui est bien ce qu’il y a de plus proche de ce que nous autres analystes, grâce au discours analytique, nous avons à lire le lapsus. C’est au titre de lapsus que ça signifie quelque chose, c’est à dire que ça peut se lire d’une infinité de façons différentes [36][36] Jacques Lacan, séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975,.... »

Est-ce que Joyce aurait tiré profit d’une psychanalyse ? Dans Un discours qui ne serait pas du semblant Lacan évoque cette mécène, Mrs MacCormick, qui aurait souhaité que Joyce se fasse analyser par Jung et qui dans cette perspective lui avait octroyé une forte somme d’argent. Lacan dit :

« Au jeu que nous évoquons, il n’y eût rien à gagner, puisqu’il allait tout droit avec ce “a letter, a litter”, tout droit au mieux de ce que l’on peut attendre de la psychanalyse à sa fin [37][37] Jacques Lacan, séminaire D’un discours qui ne serait.... »

Voici l’écho que j’en ai trouvé dans Finnegans Wake (version anglaise) : « Get yourself psychoanalised !… I can psoakoonaloose myself anytime I want. » Dans le dictionnaire j’ai trouvé « to soak » (imbiber, faire macérer des cornichons dans du vinaigre par exemple), il y a aussi « coon » (expression pour dire : « il est fichu ») et « loose » qui veut dire délier.

Mais un jour Joyce a craqué. Nous en avons une idée d’après cette lettre qu’il avait fait dicter (il ne pouvait pas écrire) à sa chère Miss Weaver, le 18 janvier 1933 [38][38] Correspondance tome i, op. cit., p. 411. :

« J’ai eu samedi une crise de dépression nerveuse depuis longtemps prévue par mon entourage, de laquelle je suis encore en train de me remettre, bien qu’elle semble malheureusement avoir, pour un temps, beaucoup affaibli ma vue. Ma femme m’avait promis de m’accompagner vendredi à Rome entendre Sullivan chanter Sigurd de C. Reyer… Ce matin-là cependant, elle redevint inquiète au sujet de Lucia et me pria de trouver un autre compagnon… » Au retour, Joyce a commencé à se sentir mal puis il s’est trouvé complètement effondré. Il avait, en fait, interrompu brusquement un traitement de somnifères dont il avait abusé. « J’étais même allé jusqu’à prendre six comprimés avant de me coucher pour être sûr de dormir. » Il s’ensuivit « une nuit de douces horreurs : insomnie, hallucinations auditives (combien méritées) et parfois visuelles aussi. » Il devait commencer ainsi une lettre adressée un peu plus tard à son fils et à sa femme, Georgio et Helen, « Chers Oigroig et Neleh, Comme tout est sens dessus dessous ce sont les noms que je vous donne [39][39] Ibid., p. 439.… » Il fallut faire venir Miss Moscos, infirmière de Lucia, et le Dr Debray, consulté, conseilla trois jours consécutifs de sommeil. Comme d’habitude, il diagnostiqua des troubles nerveux et donna comme prescription : « Continuez à écrire [40][40] Richard Ellmann, James Joyce, op. cit., éd. française,... ! »

Notes

[1]

Cet article est la version écrite d’une présentation orale, dont le caractère oral a été pour partie conservé dans l’écriture. Article revu et mis en forme par Sophie Aouillé.

[2]

James Joyce, Ulysses, éd. anglaise, Penguin Books, 1984, préface de Richard Ellmann, p. 22.

[3]

Lacan, séminaire Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, séance du 20 janvier 1976, p. 61.

[4]

Ce texte datant de 1993, on ne pouvait penser à l’ancien président des États-Unis, George W. Bush.

[5]

James Joyce, Portrait de l’artiste, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1982, p. 706 ou Dedalus, Paris, Gallimard, 1943, réed. Folio, n° 570, p. 262.

[6]

Le Magazine littéraire, « Gide », n° 484, mars 2009.

[7]

Ou « œuvre qui ne cesse de s’écrire ».

[8]

Lacan, séminaire Le Sinthome, op. cit.

[9]

Cf. le travail de Bernard Mary lorsqu’il avait essayé de faire entendre ce qu’il y a de « Schreiber » (écrivain) dans le nom de Schreber.

[10]

La littérature en France depuis 1945, Paris, Bordas, 1970 et 1974, p. 697.

[11]

Scilicet n° 6/7, Paris, Le Seuil, p. 7.

[12]

Dans la revue Change (fin 1968).

[13]

James Joyce, Finnegans Wake, Paris, Gallimard, trad. et préface de Philippe Lavergne.

[14]

Jacques Lacan, séminaire Le Sinthome, op. cit., séance du 10 février 1976, p. 77.

[15]

James Joyce, Lettres, vol. 1,2,3,4, Paris, Gallimard, 1961, trad. Marie Tadié.

[16]

Jacques Lacan, séminaire D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, séance du 12 mars 1969.

[17]

Congrès de Rome, 1975, Lettres de l’École freudienne n° 16, p. 34.

[18]

« O vague something behind everything », Richard Ellmann, James Joyce, éd. anglaise, Oxford University Press, 1959, 1982, p. 201.

[19]

Bernard Mary, « Cryptogramme du réel », Bulletin de l’École freudienne n° 42, juin 1993, p. 55.

[20]

Id., « Étude d’un cas de psychose lacanienne », Bulletin de l’École freudienne n° 27, mai 1990, p. 28.

[21]

Héroïne de Finnegans Wake.

[22]

Richard Ellmann, James Joyce, éd. anglaise, op. cit., p. 649.

[23]

Cahiers de L’Herne n° 50, 1985, p. 176.

[24]

Richard Ellmann, James Joyce, éd. française, Paris, Gallimard, 1962, p. 648.

[25]

Id., p. 648.

[26]

Dans la version française, à savoir Dedalus, op. cit.

[27]

Les majuscules sont ajoutées par moi-même.

[28]

James Joyce, Dedalus, op. cit.

[29]

Catherine Millot, « Épiphanies», Joyce avec Lacan, sous la direction de Jacques Aubert, Navarin éditeur, Paris, 1987.

[30]

James Joyce, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1966, p. 512.

[31]

Id., Dedalus, op. cit., à partir de la p. 353.

[32]

Jacques Lacan, séminaire Le sinthome, op. cit., séance du 10 février 1976, p. 77.

[33]

Id., ibid., p. 96-97.

[34]

Richard Ellmann, James Joyce, op. cit, éd. française, p. 546.

[35]

Id., ibid., p. 647.

[36]

Jacques Lacan, séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 37.

[37]

Jacques Lacan, séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Le Seuil, 2006, séance du 12 mai 1971.

[38]

Correspondance tome i, op. cit., p. 411.

[39]

Ibid., p. 439.

[40]

Richard Ellmann, James Joyce, op. cit., éd. française, p. 691.

Résumé

Français

Le titre évoque le plaisir éprouvé par Joyce à tordre le langage. Evidemment ce jeu ne pouvait qu’interpeller Lacan. Joyce nous aide à ouvrir nos oreilles « matelas ». En tant qu’homme, Joyce toujours en dette envers ses amis, est fort peu sympathique, en tant qu’écrivain il, nous fascine. Grâce à une mécène : Miss Weaver, Finnegans Wake, le dernier ouvrage de Joyce, gigantesque, a pu voir le jour. L’auteur avait la prétention d’occuper les universitaires pendant des siècles. Lacan souligne son aspect maniaque. Joyce alla jusqu’à injecter dans son anglais un grand nombre d’autres langues. Finnegans Wake serait une sorte de roue tournant inlassablement, illisible en français. Jacques Aubert, spécialiste de l’écriture joycienne a dû répondre à cette question de Lacan : Joyce était-il fou ? Tenons-nous en à la devise de Joyce : « in risu veritas », mais on peut aussi s’intéresser à la façon dont l’auteur a voulu titiller le réel de la langue à savoir : essayer de décrocher le signifiant du poids du signifié.

English

Grasshopper = Grace hoper = Grausssssss… Opr ! (homme)ophonie and rejoyanceThe title conjures up the pleasure Joyce took in twisting language. This obviously found echoes for Lacan. Joyce opens our ears.
Joyce as a man, always in debt, is highly unpleasant, but as a writer he is fascinating. Thanks to his patron Miss Weaver, Finnegans Wake, Joyce’s tremendous last work, came to light, along with his pretension of busying universities for centuries to come. Lacan points out this manic aspect. Joyce’s treatment of the language involves injecting a large number of other languages into English. Finnegans Wake became an untiring turning wheel, illegible in French. Jacques Aubert, the Joycien expert was called to answer Lacan’s question : was Joyce mad ? Let us stick to Joyce’s motto : “in risu veritas”, without neglecting how the author teases the real of the language, namely in his attempts to separate the signifier from the weight of the signified.

Pour citer cet article

Lauth Marie-Lise, « Grasshopper = Grace hoper = Grausssssss… Opr ! (homme)ophonie et rejoycance. », Essaim 1/2011 (n° 26) , p. 75-90
URL : www.cairn.info/revue-essaim-2011-1-page-75.htm.
DOI : 10.3917/ess.026.0075.


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