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Essaim

2012/2 (n° 29)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782749234458
  • DOI : 10.3917/ess.029.0167
  • Éditeur : ERES


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Ce livre récent d’Agnès Desmazières (historienne du christianisme contemporain) est intéressant, bien documenté mais tout aussi déroutant. Se basant en grande partie sur la chronologie ayant jalonné les rapports de la psychanalyse avec le catholicisme, sur l’arc d’une cinquantaine d’années, entre 1919 et les années 1960, il s’en dégage en effet un ensemble de questions qui restent d’une grande actualité.

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L’une d’elles concerne la laïcité de la psychanalyse et permet d’emblée de mesurer l’ampleur d’un débat très italien autour des psychothérapies. L’inconcient appartient-il à l’Église ou à la Médecine ? En fonction des papes, des époques et des personnalités chargées de l’activité scientifique du Saint-Siège les réponses seront différentes, oscillant entre spiritualité et positivisme. Dorénavant pluriséculaire le débat autour des grâces mystiques extraordinaires, de la reconnaissance des visions et des stigmates va s’ouvrir à une autre dimension. L’arrivée de la psychanalyse dans le panorama européen va en effet forcer le Vatican, bon gré mal gré, à prendre en charge des problèmes passés sous silence : la sexualité de ses fonctionnaires ainsi que la délicate question des candidats psychotiques au sacerdoce. La masturbation est-elle une maladie, comment la guérir si même la prière n’y réussit pas, comment prévenir certains troubles, peut-on dépister la psychose de façon à garder en ordre les rangs du clergé ? Peut-on évaluer la vocation religieuse ? Le débat sur la psychanalyse va donner le pouls de la modernisation de l’Église.

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Nous sommes habitués depuis plus de cent ans maintenant à assister au clivage entre pratique et doctrine psychanalytiques. Cet ouvrage en dresse le saisissant tableau historique. De nos jours la psychanalyse est parfois perçue par les catholiques, par les catholiques français en particulier, comme un rempart humaniste, un lieu de défense face à l’hégémonisme des neurosciences et des thérapies cognitivo-comportementalistes. Mais l’auteur rappelle au même titre que la psychanalyse fut aussi très régulièrement considérée comme une abomination moderniste, un procédé communiste, une méthode éducative chrétienne et, bien pire encore, on préféra clairement en Italie la psychothérapie déjudaïsée proposée par Göring plutôt que la discipline de Freud.

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Au ban des principaux accusés, souvent, l’argument de la sexualité infantile. Les mesures furent parfois drastiques comme celle prise par un certain padre Gemelli en 1959 : interdire aux membres du clergé d’entreprendre une cure analytique et de pratiquer en tant qu’analyste. Force est de constater cependant qu’un tel monitum fut relativisé par les différents protagonistes de l’époque. À cet égard les théologiens prennent de la distance face aux positions du Saint-Office : nullement en cause, selon eux, l’exercice occasionnel de l’analyse ou encore la cure selon les critères de l’orthodoxie freudienne…

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Les très nombreux événements historiques relatés par Agnès Desmazières sont accompagnés d’autant de noms propres, ceux des personnalités ayant d’une manière ou d’une autre participé au dialogue entre psychanalyse et pensée catholique. Ces noms sont parfois porteurs à eux seuls des énormités dont la psychanalyse a eu à faire les frais, spécialement le malentendu entre inconscient et âme. Igor Caruso est un analyste d’origine russo-italienne de confession orthodoxe converti au catholicisme ; pour lui l’analyste est à considérer comme l’archétype du Christ, il est l’instrument de la rédemption du névrosé. Gregory Zilboorg, dont aujourd’hui encore le manuel de psychiatrie est le livre de chevet des acteurs de la santé mentale italienne, est un juif orthodoxe converti au catholicisme et fait partie de la faction orthodoxe de la New York Psicoanalitic Society. Il participe activement dès 1938 à l’interdiction de l’analyse laïque, mêlant tant dans sa pratique que dans ses théorisations investigation de l’inconscient et conseils financiers.

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1938 : date fatale de l’histoire italienne. Elle correspond entre autres à l’émission des lois raciales, au rapprochement entre Mussolini et Hitler. Lois raciales à l’écriture desquelles a participé le très célèbre et très controversé padre Gemelli. Aujourd’hui en Italie des hôpitaux portent encore le nom de ce personnage tout comme l’université du Sacré-Cœur à Milan, fondée sur le modèle de Louvain. Agostino Gemelli, ami de Mussolini, athée, socialiste et franc-maçon, change brutalement d’orientation à un moment de sa vie, après une crise spirituelle. Il entre dans les ordres et devient, en qualité de psychologue, le président de l’Académie pontificale des sciences. Il devient également le confident du pape Pie XI. Agostino Gemelli est un acteur incontournable de la rencontre entre catholicisme et psychanalyse ; il est l’expert du Vatican pour toutes les questions de psychologie et l’interlocuteur des différents papes. Padre Gemelli a étudié à Paris auprès de Pierre Janet et en Allemagne auprès d’Emil Kraepelin et Oswald Külpe. Pour padre Gemelli la psychanalyse est une alliée quand il s’agit d’expliquer la mystique déviante et les luttes contre le positivisme médical.

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Avec la diffusion de la psychanalyse et les controverses qui se multiplient, le Saint-Siège se trouve saisi du dossier Freud. N’oublions pas non plus que les régimes fascistes s’appuient sur un électorat catholique. La question laïque de la psychanalyse en Italie se trouve ainsi d’emblée alourdie par les enjeux du contexte politique et par les manœuvres parfois sournoises, parfois virulentes mais toujours très habiles que se permet Gemelli, interprétant à souhait, selon une convenance toute personnelle, tant l’anticommunisme que l’antisémitisme. Le débat autour de la psychanalyse au Vatican et par voie de conséquence sa diffusion en Italie vont suivre ce même parcours retors.

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La diversité des attitudes des catholiques italiens à l’égard de la psychanalyse est révélatrice des rapports ambivalents de l’Église face au fascisme. Gemelli se situe toute sa carrière durant aux avant-postes pour négocier avec le pouvoir en place le contrôle de la formation de l’élite intellectuelle. Opportunisme, machiavélisme ? S’il était relativement favorable à la psychanalyse avant 1938, cette date marque son passage à un autre discours : valider les psychothérapies inféodées aux totalitarismes fascistes et nazis. Gemelli interdit la diffusion de la Rivista italiana di psicoanalisi tout en apportant, au même moment, son soutien à quelques-uns de ses amis juifs en difficulté, dont le psychiatre-psychanalyste Cesare Musatti.

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Le renforcement du lien entre Italie et Allemagne permet en outre à Agostino Gemelli de se rapprocher de Jung et de Matthias Göring, d’où la naissance de la psychothérapie déjudaïsée. Dans l’ensemble, Gemelli se montre particulièrement préoccupé par la laïcisation de la psychanalyse italienne ; il condamne sans distinction l’exercice des non-médecins et des non-psychologues. Sous l’influence de Karen Horney, padre Gemelli accueille par contre très favorablement la psychanalyse américaine. Il apprécie en effet son assise scientifique, adossée à la psychiatrie et à la psychologie. Il lui est également reconnaissant de proposer une vision unitive de l’homme, qui allie organique et psychique et prend en compte la dimension sociale de l’individu.

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Face à ces personnages puissants on apprend aussi que certains analystes n’ont jamais cédé. Mais on en parle plus rarement. Eduardo Weiss est le premier. Eduardo Weiss arrive à Rome, chassé par les fascistes de l’hôpital de Trieste car il est juif. Son arrivée marque un changement significatif dans l’attitude de l’Église catholique vis-à-vis de la psychanalyse. À elle seule sa personnalité tranche dans le paysage psychanalytique italien. Weiss publie Freud et le traduit. Il écrit aussi ses propres livres et il bénéficie de la caution de Freud qui en assure la préface. Le succès d’un de ses ouvrages, Elementi di psicoanalisi, en 1933 où il s’attache à vulgariser la théorie freudienne attire l’attention du Vatican qui le condamne partiellement.

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À partir de 1932 les autorités fascistes commencent à s’émouvoir de l’expansion de la psychanalyse italienne. Multipliant les contacts avec l’étranger celle-ci s’intègre en effet progressivement à un réseau psychanalytique international. Cette nouvelle dimension prise par la psychanalyse dans la péninsule s’accomplit parfois par l’intermédiaire d’actes isolés : il en va ainsi de la demande exprimée par le psychanalyste Emilio Servadio de s’affilier personnellement à l’ipa en novembre 1934. En 1936, deux ans plus tard, c’est la Società Psicanalitica Italiana créée en 1925 qui demande son intégration formelle à l’association internationale ; acte qui suscite de nouvelles oppositions et alerte encore une fois les autorités.

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Freud l’écrivait quant à la récupération de la psychanalyse par la psychiatrie. Force est d’étendre son propos : la psychanalyse est la bonne à tout faire d’un ensemble d’enjeux de pouvoirs et de savoirs. Chacun y prend ce dont il a besoin et peine à reconnaître sa dette. Psychologie des profondeurs, inconscient non sexuel, inconscient accommodé aux exigences pastorales : Jung va séduire le Vatican sans nullement satisfaire ni la médecine ni l’Église, ni le positivisme ni la soif de transcendance ; l’inconscient va dorénavant appartenir aux psychothérapeutes et la psychothérapie va devenir une nouvelle religion.

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Le livre d’Agnès Desmazières permet de repérer que la première acceptation de la laïcité appliquée à la psychanalyse concerne tout bonnement la religion. Mais on aurait tort, comme le démontre l’auteur, de penser hâtivement qu’il s’agit là pour la psychanalyse d’une descente en enfer : le vaste engagement des prêtres vers l’expérience du divan contribue paradoxalement au développement d’une psychanalyse laïque. En ce sens on peut dire qu’ici la diffusion de la pratique n’est pas seulement laïque : elle passe par les prêtres (de la même façon qu’elle passe par les médecins). Le néo-thomiste surtout, vecteur de la question transcendantale, va révéler un intérêt constant pour l’expérience de la parole et de l’être telle que la propose le dispositif du transfert.

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En imposant la psychanalyse dans le champ intellectuel français Jacques Lacan permet, entre autres, ce trait d’union. De nombreux intellectuels catholiques le suivront dès 1963, moment inaugural de l’École freudienne de Paris. La pensée lacanienne prend sa place en effet comme alternative à la vulgate freudienne de l’ipa mais aussi comme alternative à la psychanalyse américaine désexualisée et au jungisme. Un grand nombre de jésuites : Jacques Maritain, Roland Dalbiez, Émmanuel Mounier, Étienne Gilson, Louis Beirnaert, etc. vont s’engager à promouvoir un dialogue entre lacanisme et catholicisme. Le père jésuite Paul Jury sera quant à lui le premier prêtre français analysé et devenu analyste. En 1942, autre exemple, les Études carmélitaines publient La belle Acarie. Si l’objectif de Bruno de Jésus-Marie est de se servir de cette biographie pour sanctifier le mariage, madame Acarie est la figure de proue d’une béatification toute nouvelle : la beauté physique de la bienheureuse tout comme ses extases sexuelles participent des sommets du mysticisme. D’autres événements sont également innovateurs. En 1946, Grégoire Lemercier fonde à Cuernevaca (Mexique) un couvent ouvert à l’expérience psychanalytique. Pour lui la seule règle bénédictine ne suffit pas à assurer l’équilibre mental de ses moines ; son initiative le condamnera à quelques années d’exil. En 1955, Marc Oraison fonde une maison de soins pour prêtres et religieux, se faisant l’ardent défenseur de la psychanalyse. Il note que les problèmes les plus récurrents sont d’ordre sexuel. En 1961, dans la tentative de porter secours au clergé en difficulté Daniel Widlöcher et Jean Clavreul fondent quant à eux l’amar ; le dispositif se compose d’une passation de tests de personnalité, d’un entretien avec un analyste et d’un entretien avec un prêtre. Les jésuites lacaniens se positionnent eux-mêmes régulièrement en marge de l’institution ecclésiale et pèsent sur la diffusion de la psychanalyse à l’intérieur de l’Église. Quant à la psychiatrie un nombre considérable de « patrons » catholiques tels que Jean Delay, Henri Ey, Édouard Pichon, etc. suivront l’enseignement de Lacan. Dans les années d’après-guerre en effet les médecins étaient profondément marqués par le nombre considérable de morts dus à la malnutrition et aux manques de soins dans les hôpitaux psychiatriques. Dans un tel contexte on imagine bien quelle pouvait être la formation d’un jeune médecin et à quel autre mode de théorisation la psychanalyse pouvait contribuer.

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Le Vatican portera le deuil de Freud et dans les années 1950 le pape Pie XII dit à Léon Bartmeier, président de l’ipa, premier analyste catholique américain : « Freud a découvert plus sur la nature humaine que tous ceux qui l’ont précédé pendant des milliers d’années. » Ce livre d’Agnès Desmazières dépeint une situation historique bien précise de la psychanalyse en proie à ses habituels débats, sexualité et psychose ; comme si voiler ces problématiques tant cliniques que théoriques ne pouvait avoir comme conséquence que celle de voiler la psychanalyse en tant que telle.

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Le Vatican organise souvent des congrès centrés sur la spiritualité et la psychanalyse, parfois dans son enceinte elle-même. Comment de nos jours relier le souci de la transcendance inhérent à la religion et l’invasion des psychothérapies sur le sol italien, et s’il y a un lien lequel est-il ? La psychothérapie et ses acteurs peuvent-ils prétendre être les interlocuteurs du Saint-Siège quant à l’immense question de l’aventure spirituelle ? Ces quelques dernières interrogations ne figurent pas dans cet ouvrage. Toutefois celui-ci permet de repérer que la psychanalyse n’a nulle peine à se définir elle-même mais bien plutôt qu’elle est à la recherche de sa légitimité dans le monde.

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De telles fractures gagneraient à être portées à la conscience des scientifiques, des intellectuels, des psychothérapeutes, des jungiens et des psychanalystes italiens ; le livre d’Agnès Desmazières gagnerait à être traduit.

Notes

[1]

A. Desmazières, L’inconscient au paradis. Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse, Paris, Payot, août 2011.

Pour citer cet article

Dal Bon Christine, « Agnès Desmazières, L'inconscient au paradis. Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse », Essaim 2/ 2012 (n° 29), p. 167-172
URL : www.cairn.info/revue-essaim-2012-2-page-167.htm.
DOI : 10.3917/ess.029.0167


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