Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515050
192 pages

p. 103 à 115
doi: 10.3917/ethn.011.0103

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Vol. 31 2001/1

2001 Ethnologie française

Fermeture et transfert de trois hôpitaux parisiens

L’ethnologue, accompagnateur social

Anne Monjaret Centre national de la recherche scientifiquemnatp-cef6, avenue du Mahatma-Gandhi75116 Paris
Trois hôpitaux parisiens s’apprêtent à fermer totalement ou partiellement à l’occasion de leur transfert et de leur regroupement dans une nouvelle installation. Ces changements ont conduit les instances de direction à faire appel à des ethnologues pour la réalisation d’une étude sur la mémoire et l’identité de chacun des sites, et pour une collecte d’objets dans un dessein de patrimonialisation. En 1998, une convention est signée entre l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et le Musée national des Arts et Traditions populaires-Centre d’Ethnologie française. Cet article se propose de saisir, d’une part, comment s’élabore un dispositif mémoriel dans une telle situation, et d’autre part comment les chercheurs ont endossé de multiples et nouveaux rôles qui redéfinissent le métier d’ethnologue : experts des rites, du changement et des identités, ils se sont fait également « accompagnateurs sociaux » aidant au « travail de deuil » du personnel.Mots-clés : anthropologie appliquée, ethnologue, hôpital, mémoire, restructuration. Three Parisian hospitals will be closed down totally or in part on account of their transfer and reorganisation at a new location. These changes have prompted the management to call on ethnologists for a study of the history and the identity of each one of these units and for identifying objects, which may be recognized for their heritage values. In 1998, an agreement is signed between the Assistance publique-Hôpitaux de Paris and the Musée national des Arts et Traditions populaires-Centre d’Ethnologie française. The present article attempts to describe, on the one hand, how a memorial institution can be set up in a situation such as this, and, on the other hand, how the researchers have been able to cope with the new and varied rôles they have had to assume: in addition to their being experts in rites, in change and in identities they had to become « social workers » helping with the « mourning » of the personnel.Keywords : applied anthropology, ethnologist, hospital, remembrance, restructuring. Drei Pariser Krankenhäuser stehen vor einer völligen oder partiellen Schliessung im Rahmen ihrer Verlagerung bzw. Zusammenlegung zu einer neuen Einheit. Diese Veränderungen haben die leitenden Stellen veranlasst, Ethnologen mit einer Studie über Geschichte und Gestalt jeder dieser Anstalten und mit der Sammlung von entsprechenden Objekten zu beauftragen. Eine Übereinkunft hierzu wird 1998 zwischen der Assistance publique-Hôpitaux de Paris und dem Musée national des Arts et Traditions populaires-Centre d’Ethnologie française unterzeichnet. Ziel des vorliegenden Artikels ist einerseits, den Aufbau einer entsprechenden Gedenkeinrichtung zu beschreiben, und andererseits aufzuzeigen, wie die Forscher die verschiedenen und neuen Rollen übernommen haben, die ihnen hier zugeteilt wurden: aus Fachleuten für Riten, für Veränderungen, für Identitäten wurden sie hier auch zu « Sozialarbeitern » bei der « Trauerarbeit » des Personals.Schlagwörter : Angewandte Anthropologie, Ethnologe, Krankenhaus, Gedenken, Restrukturierung.
Trois hôpitaux pavillonnaires parisiens (Boucicaut, Broussais et Laennec, surnommés « BBL » quand ils sont regroupés) s’apprêtent à fermer, dans le cadre d’une délocalisation qui conduira chacun des établissements à fusionner dans un seul et unique bâtiment dont l’architecture est dite de « monobloc », l’hôpital européen Georges-Pompidou, l’hegp. Une équipe d’ethnologues (deux titulaires du cnrs et trois vacataires) est amenée à suivre les étapes de ce déménagement et à enquêter sur l’identité et la mémoire des sites. Cet article [1] relate les modalités de contractualisation de la recherche ethnographique et patrimoniale ; il propose d’abord de saisir comment s’élabore un dispositif mémoriel dans une telle situation, puis, au-delà d’une ethnographie des interactions institutionnelles ou individuelles, d’appréhender, dans ce contexte, comment les chercheurs ont endossé des rôles multiples et nouveaux qui incitent à se demander si le métier d’ethnologue n’est pas en train d’être redéfini.
 
Préparation institutionnelle de la fermeture et du transfert
 
 
L’organisation du transfert des trois hôpitaux qui entraînera leur fermeture et leur fusion dans un autre espace ne peut se comprendre qu’en resituant l’émergence du projet. Ce détour historique permet de saisir les mécanismes qui ont conduit à la formalisation d’une convention. On peut également se demander en quoi le ressenti de certains directeurs d’hôpitaux et leurs représentations de la situation peuvent apparaître comme des éléments moteurs dans l’élaboration de la demande sociale.
• Contexte historique du projet du nouvel hôpital
Dès les années soixante-dix, les hôpitaux Boucicaut et Laennec sont concernés par la construction d’un nouvel hôpital, baptisé très vite l’« hôpital du XVe ». L’idée de départ est ancrée depuis fort longtemps dans les mémoires du personnel et fait partie intégrante de la vie dans ces lieux.
Florent Champy [1998], qui s’est intéressé aux politiques architecturales des administrations publiques, retrace en particulier celles qui concernent les établissements hospitaliers de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (l’ap-hp) dont l’hegp ; se fondant sur des archives, il fait remonter l’origine du projet à l’année 1974, date à laquelle, explique-t-il, l’Assistance publique confie une mission d’études à un architecte en vue de bâtir un nouvel hôpital sur l’emplacement de l’hôpital Necker. Très vite le projet est abandonné. L’idée de la construction d’un hôpital sur un site nouveau est lancée en mars 1975 et renvoie à la question de la modernisation des hôpitaux Boucicaut, Vaugirard et Laennec. Deux ans après, la zac Citroën est adoptée comme lieu d’implantation, 1993 annonce le début du chantier de l’hegp, 1998 sa mise en service partielle. En 1991, alors que Broussais achève un plan interne de restructuration, il est intégré à ce programme de transfert.
Les enquêtes réalisées sur le terrain conduisent à formuler une autre version, a priori non officielle, quant à l’origine du projet. Pour Boucicaut, l’idée de fermeture serait antérieure aux années soixante-dix. Dans les années cinquante, nous a-t-on raconté, le personnel l’évoquait déjà : « Ce sera détruit en 60. On va tout raser. On reconstruira des bâtiments comme à Beaujon. » (Une administrative) En définitive, il n’en sera rien. L’hôpital poursuit ses activités jusqu’à l’arrivée, au début des années soixante-dix, d’une nouvelle directrice qui projette rénovation et construction. Elle est d’ailleurs surnommée la « femme architecte ». Elle vise, pour agrandir le site hospitalier, d’abord un terrain voisin, mais n’obtient pas l’accord de la direction de l’ap-hp. Elle continue à prospecter. Le terrain Citroën situé dans le même arrondissement semble adapté à ses ambitions. C’est ainsi que le personnel de Boucicaut insiste encore aujourd’hui sur le fait que leur hôpital est à l’origine de l’hegp. Une administrative nous précise d’ailleurs que leur directrice, compte tenu de son intérêt pour le projet, a été invitée à la pose de la première pierre du futur hôpital, le 15 novembre 1993. Le personnel des trois établissements, toutes hiérarchies confondues, a la certitude, depuis cette pose qui, à ses yeux, a concrétisé le projet, de devoir laisser derrière lui ce qui aura été un lieu de travail. Cette cérémonie a matérialisé la décision administrative de lancement du programme datant de 1975.
Florent Champy le confirme dans une note [ibid. : 279] et signale les enjeux concurrentiels provoqués par l’intégration, dans le programme, de l’hôpital Broussais. L’arrivée de Broussais entraîne des réactions de la part du personnel de Boucicaut qui se sent floué. Dans ces conditions, on comprend son besoin d’insister sur ses liens avec l’hegp et de rappeler ainsi à l’ethnologue que Boucicaut a contribué à sa genèse, comme pour contrebalancer une décision institutionnelle qui, comme l’interprète le personnel, place désormais Broussais en premier plan.
Mise en place d’un nouvel établissement (délocalisation, restructuration spatiale, réorganisation sociale et technique du travail) et fermeture conjointe de trois structures hospitalières (redéploiement humain et matériel), le programme est d’envergure pour l’ap-hp, et sa complexité laissait prévoir des retards dont les effets relèvent du cercle vicieux : « Dès lors qu’un projet prend du retard, les décisions déjà prises risquent de devenir obsolètes et de rendre nécessaires des modifications sources de nouveaux retards. » [Ibid. : 268] L’histoire des projets hospitaliers n’est pas sans exemple de ce type : il suffit de se référer à celle de l’hôpital Beaujon [Samson, 1996] pour entrevoir la complexité des projets où les acteurs en présence (politiques, administratifs, médecins, etc.) provoquent conflits et négociations qui freinent l’avancement de la programmation [Benkimoun, Mandraud, 2000]. En effet, si le projet d’un nouveau complexe hospitalier se met en place dès le début du siècle, il faut attendre 1935 pour voir l’hôpital Beaujon inauguré. Bien que s’inscrivant dans un contexte différent, nous pourrions reprendre à notre compte les propos que Roger Bastide formulait en parlant des administrateurs : « […] c’est que l’action des planificateurs […] se heurte à des obstacles ou des résistances. […] Un arrière-fond de manichéisme se dessine ainsi dans la pensée des planificateurs sûrs de travailler pour le bien de l’humanité, et qui se sentent déroutés, frustrés, par la réaction inattendue de ces groupes humains au milieu desquels ils travaillent, et qui ne veulent pas de leur “bien” ni de leur raison. » [1971 : 229] C’est dans ce type de situation de crise ou de changement que les représentants des institutions ont recours à des ethnologues ou à des sociologues.
• Formalisation d’une convention
Au printemps 1997, la rencontre d’un directeur de recherche du cnrs et de celui de l’un des hôpitaux, familier des sciences sociales, est à l’origine de la convention [2]. Préoccupé par la fermeture de son établissement et futur responsable du projet social d’accompagnement, ce dernier décide de faire appel aux compétences d’ethnologues pour saisir les identités des trois hôpitaux. Le projet est lancé et une déclaration d’intention rédigée par le chercheur. Après une pré-enquête réalisée en décembre 1997 par les deux chercheurs, le directeur de recherche et moi-même chargée de recherche, toutes deux du cef [3], le texte de la convention est élaboré, en concertation, par les principaux responsables du projet et n’est signé, après plusieurs versions, qu’en mai 1998 entre le Musée national des Arts et Traditions populaires/Centre d’Ethnologie française (mnatp-cef) et l’ap-hp (non sans hésitation, voire réticence de la part de certains de ses réprésentants). Ce projet « Hôpitaux en mouvement » réunit de multiples partenaires (des représentants du siège de l’ap-hp, du mnatp-cef, des trois hôpitaux, du nouvel hôpital et du musée de l’ap-hp) ainsi que cinq ethnologues, les deux chercheurs précédemment présentés, et trois contractuelles [4] recrutées pour leur connaissance du milieu hospitalier, chacune d’elles étant attachée à un site. Dans cette présentation d’équipe, il est important de préciser que ces dernières relèvent pour la circonstance d’un double rattachement institutionnel : l’ap-hp pour les aspects financiers – elles sont payées comme cdd (contrat à durée déterminée) – et le mnatp-cef pour l’aspect scientifique, elles dépendent du responsable du projet qui suit leur travail.
â–  De la division du travail… ethnologique
• Courte durée de l’enquête ethnographique
La commande a contraint les chercheurs, souvent habitués à travailler dans le long terme, à changer de rythme de production. En effet, principalement pour les trois contractuelles, le travail s’est étalé sur une durée de treize mois dont trois mois à temps plein et le reste à temps partiel [5]. Le contexte d’enquête – une situation « à chaud » et mouvante – a renforcé les difficultés d’exercice du métier d’ethnologue. Les consignes étaient, à l’origine, la réalisation d’une enquête ethnographique, l’équipe se devant de répondre à l’attente des commanditaires. En réalité, les conditions de terrain ont conduit les membres de l’équipe à adapter leurs outils d’enquête, combinant différentes méthodes propices à ce travail de courte durée : en dehors des « traditionnels » carnets de terrain, des entretiens formels mais surtout informels, des observations in situ ont été réalisées à partir de guides d’enquête individualisés. Un protocole collectif n’ayant pas été défini au départ, chacune des ethnologues impliquées dans le projet était libre quant au déroulement de l’enquête. Ce type de recueil de données pose, a posteriori, la question de l’harmonisation des matériaux et de leur possible exploitation.
Au début de l’enquête, ces conditions sont apparues, pour l’une des vacataires, comme une véritable réorientation de la pratique ethnographique acquise et exercée jusqu’alors. Mais les compétences de l’ethnologue ne doivent-elles pas se lire dans sa capacité à s’adapter au « terrain », quelles que soient les circonstances, la durée effective de l’enquête ? La fermeture, le déménagement par définition sont des processus (événements) uniques délimités dans le temps qui conditionnent la recherche et sous-tendent un travail d’urgence d’enquête et de rédaction.
Ce contexte n’est pas spécifique à cette seule enquête mais la pression temporelle s’est exercée d’une façon particulièrement prononcée pour les trois ethnologues contractuelles. En effet, le temps de terrain proprement dit a été réduit par la nécessité de rendre compte des matériaux dès la fin 1998 afin de rédiger les plaquettes dont la parution était prévue au printemps 1999, et alors même qu’elles ne sont employées à ce moment-là qu’à mi-temps. Difficile donc pour elles d’acquérir la distance nécessaire à l’analyse des matériaux, même si souvent elles ont consacré à l’enquête plus de temps qu’il ne leur en était payé. Difficiles aussi, nous ont-elles raconté, les transformations de fonction qu’elles ont connues au fur et à mesure que le terrain avançait et que des demandes se précisaient : d’ethnologues se consacrant à une recherche globale associée à un hôpital elles se sont senties devenir des enquêtrices. Là encore le passage du plein-temps au mi-temps a eu une répercussion sur la maîtrise temporelle et la gestion de la production. Ce sont autant d’éléments surajoutés et vécus comme des pressions.
• Effets des reports
De plus, au départ, l’enquête consistait à suivre l’ensemble du processus de transfert. Avec les reports de l’ouverture du nouvel hôpital, les ethnologues ont concentré leurs efforts sur le thème de la mémoire et sur la situation même de fermeture. Les reports ont également eu des effets concrets sur les demandes initiales. « Elle [la directrice du projet] signale aussi les répercussions de la nouvelle date d’ouverture de l’hegp (septembre 1999) sur le déroulement des travaux des ethnologues : puisque la convention s’achève fin juin 1999, les chercheurs ne pourront pas accompagner le transfert lui-même et observer la manière dont les équipes s’approprient les nouveaux espaces mis à leur disposition ainsi que les dynamiques à l’œuvre entre les équipes de BBL. » [6] L’équipe a dû s’adapter aux délais imposés par la convention, ce qui a donné l’impression de restituer un travail sans en avoir pu terminer l’ethnographie.
Juin 1999 a marqué le terme d’une recherche pour les ethnologues contractuelles et le sentiment pour elles d’un travail inachevé, presque d’une dépossession. Considérées par les informateurs comme leur porte-parole, elles se sont senties fortement redevables vis-à-vis d’eux ; leurs interventions orales, leur participation à l’élaboration d’expositions ou à l’écriture des plaquettes mémoires sont les traces tangibles de ce lien, de leur engagement, de cet accompagnement qu’elles ne pourront pas achever puisque les hôpitaux n’ont pas encore fermé leurs portes et que la convention a pris fin.
• Solidarité des cdd
L’ethnologue peut aussi être pris à partie ; on mesure mieux alors les tensions qui s’intensifient sur le terrain. Ainsi, la direction de l’un des hôpitaux a reproché à l’une des contractuelles sa trop grande proximité avec les syndicalistes, sa participation aux assemblées générales, au mouvement de grèves d’avril 1999 dénonçant la précarité professionnelle des cdd. Cette forme d’achoppement n’est pas exceptionnelle. On voit ici quelles ont été les conditions d’exercice d’enquête pour les trois ethnologues. Leur statut de contractuelles de l’ap-hp les a rapprochées des agents en cdd. Cette proximité les a renvoyées à leur propre situation de précarité. Ce statut fragile les a rendues d’autant plus inquiètes. Les bilans individuels de cette expérience restent à faire, mais il est encore tôt pour s’y atteler, l’affect étant trop prégnant pour permettre une distance critique. Les attentes de chacun des membres du groupe et les enjeux de ce travail ont dépendu des statuts mais aussi des desseins différenciés de carrière.
• L’impossible délégation
Les contraintes d’une enquête collective ne sont pas à nier, elles relèvent d’une question classique en sociologie qui est celle des incidences du contexte sur la division du travail. Se pose clairement ici le problème de la délégation dans l’enquête ethnographique. Au moment de rédiger la plaquette sur Boucicaut, la responsable scientifique a considéré que les données d’enquête jusque-là réunies ne suffisaient pas pour comprendre cet hôpital, un retour sur le terrain lui a été nécessaire. Chaque ethnographe a un rapport particulier au terrain, des intuitions à partir desquelles il élabore progressivement des logiques analytiques qui fondent le cheminement intellectuel de sa recherche. Le raisonnement est parfois difficile à cerner sans l’explicitation des clés d’entrée de l’enquête pour celui qui aurait à analyser les carnets de terrain d’un autre chercheur. Ce fait montre que le principe de délégation est impossible dans l’enquête ethnographique.
• L’après-convention
Aujourd’hui, en juin 2000, si la convention a pris fin depuis près de un an, il est intéressant de noter que le travail se poursuit sans les trois contractuelles, de nouveaux vacataires aidant ponctuellement à la retranscription des cassettes, au dépouillement des données. La plaquette consacrée à l’hôpital Boucicaut est sous presse. Enfin, la collecte d’objets sur les trois sites hospitaliers connaît un nouveau relais institutionnel, elle a pris la forme d’une campagne d’acquisition dépendant donc de la Réunion des Musées nationaux (rmn), ce qui a impliqué l’engagement d’un chargé de recherches et de collectes du mnatp.
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IMGIMGIMGIMFHôpital Laennec : des draps sont accrochés aux grilles de la cour d’honneur (© ap-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, 22 avril 1999).
Suivant la convention, l’équipe est chargée de « la sauvegarde sur site, au mnatp-cef et au Musée de l’ap-hp, de la mémoire des hôpitaux qui fermeront, pour permettre ensuite à celle-ci une réintégration raisonnée et mesurée dans le nouvel hôpital qui verra ainsi se construire une identité nouvelle ». La préparation de la fusion Boucicaut, Broussais, Laennec est au cœur de la demande originelle. Les ethnologues ont alors pour tâche de suivre la totalité du cycle du déménagement. En réalité, les reports de fermeture des sites réorientent l’étude : de juin 1998 à juin 1999, l’équipe s’attachera à faire l’ethnographie des hôpitaux avant leur départ, à saisir les identités et la mémoire de chacun, mais aussi à amorcer une collecte d’objets. La rédaction de plaquettes destinées au personnel des trois sites, la participation à l’élaboration de journées « portes ouvertes » et d’expositions concrétisent le travail de production du groupe et soulignent la diversité des demandes à assumer dans un laps de temps limité, ce qui a alourdi la réalisation du programme de travail.
La particularité de cette convention tient donc à la variété des attentes ; les unes patrimoniales sont énoncées par les musées – il s’agit de préserver le patrimoine matériel et immatériel des trois établissements. Les autres formulées par les hôpitaux sont de deux ordres : social – il s’agit d’aider au passage par la parole –, et culturel – il s’agit de participer à la préparation des expositions et des manifestations de fermeture. Se trouvent réunies dans ce cas toutes les difficultés et la complexité d’une réponse donnée à une demande institutionnelle. De plus, au cours du programme [7], les intérêts et les enjeux de l’ensemble des partenaires se sont révélés multiples et fluctuants, ce qui a provoqué discussions et négociations pour une clarification et une redéfinition des objectifs, et a rendu l’exercice plus difficile encore. Par exemple, au-delà de la commande d’une ethnographie hospitalière, une demande d’accompagnement social du personnel de la part des directeurs d’établissement était sous-jacente et s’est peu à peu explicitée. Donner la parole à tous les corps professionnels par le biais du travail d’enquête des ethnologues devait aussi aider, peut-on imaginer, à la cohésion. Trouver l’unité alors qu’il n’est question que de références plurielles, de cloisonnements et de réseaux formels et plus informels, telle est la tâche confiée à l’ethnologue [Althabe, 1992] et à laquelle l’équipe « Hôpitaux en mouvement » s’est attelée.
 
Partir et fusionner : deux logiques en présence
 
 
La volonté de planification ne suffit pas à assouplir les conditions du transfert. En général, le déménagement est générateur de désordre, bouleversant la routine, provoquant des changements dans la vie quotidienne tant professionnelle que familiale [Desjeux et al., 1998]. Plus encore, il provoque un état d’inquiétude, voire d’angoisse face à l’idée de nouveauté et de déracinement, et, dans les milieux professionnels, la peur de changer de statut est l’une des raisons de la fragilisation des agents, principalement de catégories inférieures. Ce qui complique la situation de déménagement apparaît dans le regroupement des trois hôpitaux.
• Savoir comment vivre ensemble
Si tous les agents se préparent à quitter un établissement pour en rejoindre un autre à Paris ou en province, ceux affectés à l’hegp doivent se préparer à une fusion. Pour eux, la question est, non seulement d’assumer la réorganisation de leur activité professionnelle, parfois un changement d’emploi, mais surtout de savoir comment ils vivront ensemble, de sorte qu’il s’agit pour chaque structure hospitalière d’accepter les deux autres, de valoriser son identité dans la masse. Malgré la dénomination BBL qui assoit leur unité, les trois hôpitaux n’ont cessé depuis leur intégration au programme de transfert, dans un jeu de positionnement, de se confronter les uns aux autres. Bien que sommaire, l’historique du projet de création de l’hegp laisse mesurer la teneur concurrentielle des relations entre les trois établissements. Les représentants du siège de l’ap-hp ainsi que les trois directeurs se sont efforcés, dès lors, d’organiser au mieux le regroupement et le transfert [8]. Par exemple, des cadres infirmiers en particulier, des administratifs et des informaticiens, ayant connu une mobilité répétée ou voulant vivre l’expérience d’un déménagement, ont été recrutés pour aider aux préparatifs du passage. Ils peuvent être ainsi qualifiés de « passeurs », si on les compare à ceux qui sont ancrés dans les murs des hôpitaux depuis parfois plusieurs décennies et que la seule idée de fermeture ou de départ déroute. Par ailleurs, le personnel encadrant principalement, affecté à l’hegp, a été amené à partager son temps de travail entre l’ancien site et le nouveau. Dans un autre registre, des visites de l’hegp ont été organisées pour familiariser le personnel de BBL aux nouveaux locaux [9].
• La fermeture, synonyme de disparition
Pour mieux comprendre la situation de fermeture qui nous intéresse, il est nécessaire de souligner plus précisément la relation ambivalente qui est entretenue avec la mort dans ces lieux de soin [Elias, 1987 ; Thomas, 1991]. Le paradoxe tient au fait qu’il y a un hiatus entre les faits – on meurt de plus en plus fréquemment à l’hôpital – et le discours des professionnels de la santé qui a tendance à se centrer sur la vie. Ceci pose le problème de la gestion, de l’accompagnement de la mort à l’hôpital. Bien qu’elle soit déniée [Thomas, op. cit.], elle est omniprésente : la réflexion et le travail de certaines équipes comme celle de Laennec autour des soins palliatifs en sont un exemple. À Broussais, le décès des malades est parfois consigné soigneusement dans un carnet (rose) conservé au sein de l’équipe qui y voit là le moyen de se souvenir. Même les murs en portent la trace. À Laennec, une citation latine gravée à la base d’un cadran solaire du xviie siècle, objet du temps mesuré, est pour le moins évocatrice : « Heu mortis fortasse tuae quam prospicis hora. » (« Hélas ! l’heure que tu regardes est peut-être celle de ta mort. ») Cette expression renvoie le lecteur à ses propres limites, révèle l’échéance, le temps dans sa discontinuité. Autre trace : les plaques commémoratives placées dans des lieux de circulation (entrée extérieure, couloir), de la même façon que l’a observé Noëlle Gérôme [1995] pour la ratp, invitent le personnel à ne pas oublier les collègues qui ont disparu lors des deux dernières guerres. La mort ne se réduit donc pas seulement à celle des patients. Ces objets sont le témoignage de l’ancrage historique de ces trois hôpitaux, un ancrage qui rend le déménagement, peut-on supposer, plus « douloureux » pour le personnel.
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IMGIMGIMGIMFHôpital Laennec : cadran solaire du xviie siècle (© ah-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, décembre 1997).
À l’heure du démarrage officiel des enquêtes en juin 1998, le processus de fermeture est bien engagé, mais les reports successifs des dates d’ouverture de l’hegp (septembre 1998, septembre 1999, premier trimestre 2000), ainsi que le départ de responsables ou de directeurs d’établissement perturbent et renforcent les zones d’incertitude du personnel. Cette situation contribue à cristalliser le discours autour de l’idée de disparition, parfois d’abandon ; ceci entraîne ou nourrit la rumeur, durcissant ainsi le contexte. Ici les représentations se forgent à partir d’un vécu sous tension. Les responsables de l’encadrement savent qu’à chaque nouvelle annonce de report ils sont discrédités aux yeux du personnel. Le contexte modèle les conditions de travail. Le redéploiement du personnel (tous les agents n’iront pas à l’hegp), le départ de certains remplacés par des employés en cdd, les restrictions budgétaires et l’attente de la fermeture contribuent à la perturbation de la routine. La difficulté tient au fait que les agents doivent tout à la fois « continuer, terminer et se projeter ». Le personnel, toutes hiérarchies confondues, semble perdre progressivement ses repères professionnels et amicaux. Ainsi, dans les deux plus petites structures hospitalières qui se vivent à l’échelle du village, plusieurs personnes disent avoir l’impression de ne plus reconnaître les collègues dans les passages de circulation et les cours. Par ailleurs, toute situation de crise a des répercussions notables dans la vie de l’entreprise et provoque un malaise social qui est facteur d’absentéisme, de dépression et d’autres comportements de fuite, qui sont confirmés lors des entretiens avec des responsables de l’encadrement et du personnel des ressources humaines. Un médecin témoigne de l’augmentation de l’alcoolisme chez les agents hospitaliers depuis l’annonce de l’intégration de son hôpital dans le projet de transfert.
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IMGIMGIMGIMFHôpital Broussais, service de néphrologie : plaque commémorative (© ah-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, décembre 1997).
Dans ces conditions d’instabilité, deux attitudes sont observées que l’on peut rapprocher de celles que décrit Albert O. Hirschman [1983], lesquelles oscillent entre l’« action publique » et le « bonheur privé ». Par moments, une attente passive et surtout une démotivation du personnel pour les affaires liées au fonctionnement général de l’hôpital se doublent d’une poussée des intérêts et des initiatives individuels. Un repli sur la sphère familiale a été noté par des membres de l’encadrement, qui ont été frappés par le nombre prononcé de congés de maternité. En revanche, celui des « pots », signe d’une sociabilité parfois intense au sein des services, diminue. Les informateurs justifient la diminution de ces moments collectifs privatisés par le fait que le travail est de plus en plus intensif et que la répétition des départs occasionne des dépenses trop régulières dues à l’achat de cadeaux et de victuailles.
Pourtant, après un abandon plus ou moins généralisé, la reprise des « pots » a été constatée par les trois ethnologues, au printemps 1999. Est-ce l’annonce de la fermeture prochaine qui a réamorcé un système d’action ? La (re)création de repères est là comme pour contrecarrer l’imprévu, pour du moins diminuer l’incertitude.
Le premier type d’action observé sur le terrain prend la forme de revendications. Des tracts, des affiches, des inscriptions en donnent la teneur. Ainsi, à l’automne 1997, sous le deuxième porche d’entrée de l’hôpital Broussais, on pouvait lire écrit à même le sol : « Non à la fermeture de l’hôpital. » Après Broussais le « revendicatif », c’est au tour de Laennec et de Boucicaut d’entamer des mouvements de protestation. Au printemps 1999, des grèves agitent les trois hôpitaux, elles restent cependant sporadiques et non unanimes. Des draps de l’hôpital sont utilisés comme banderoles et fixés sur les grilles d’entrée des établissements. Même si c’est un fait courant lors des manifestations du personnel hospitalier, on peut se demander s’il ne faut pas associer cet acte de communication et de « consumation » à celui qui est observé lors de rites de fermeture d’usine où les ouvriers se détachent de leur lieu professionnel en jetant, brûlant les objets et les vêtements de travail [10]. En avril 1999, une manifestation mobilise les hôpitaux de Paris, entre autres sur la question des emplois des cdd ; les agents hospitaliers des trois établissements y prennent part et manifestent d’autant plus fermement leur mécontentement dans les rues de la capitale que leur avenir n’est toujours pas réglé. Ces mouvements sociaux face au « projet social » (accompagnement et redéploiement du personnel) dans le cadre de la fermeture, en débordant de leur lieu géographique, brisent d’une certaine manière la loi du silence de l’hôpital.
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IMGIMGIMGIMFHôpital Boucicaut : draps fixés sur les grilles extérieures, rue de la Convention (© ap-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, 6 mai 1999).
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IMGIMGIMGIMFHôpital Broussais : le personnel se mobilise contre la fermeture (© ap-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, décembre 1997).
Le deuxième type d’action que l’on rencontre est à associer au souvenir, à l’évocation du passé. Il s’agit là d’une sorte d’instrumentalisation des mémoires collectives dans un but cohésif [11]. En décembre 1998, le personnel de Boucicaut s’est attaché à retracer l’histoire de l’établissement dans le cadre d’une exposition, réalisée par un « groupe mémoire » constitué de quelques membres. En juin 1999, Laennec a choisi, dans le cadre des journées « portes ouvertes » [12], des activités plus spectaculaires, professionnalisées et plus officielles aussi (spectacles, expositions, remise de médaille, messe) sans parler des cocktails, des buffets qui assuraient la commensalité ; la direction entendait par là stimuler un partage consensuel, réaliser une sorte de rituel de passage « compensateur » [Bastide, op. cit. : 240] qui permettrait, en accompagnant le personnel, de diminuer un sentiment d’insécurité. Un « drame » pour en quelque sorte dédramatiser. Encadré par des spécialistes de l’événementiel auxquels on a fait appel et qui ont préparé les textes des saynètes et orchestré les différentes manifestations sur quatre jours, le personnel a fait revivre la voix des morts, celle des ancêtres de l’hôpital, malades, médecins, donateurs. L’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre de Bossuet a été déclamée à la manière d’un sermon par l’aumônier actuel dans la chapelle. Une autre scène jouée dans la morgue, fermée en juillet 1998 et rouverte à cette occasion, évoque le réveil métaphorique de « morts », fantômes qui appartiennent au passé de l’hôpital. Elle vient souligner l’inscription historique de Laennec, la relation qu’il entretient avec ses morts (patients, médecins, etc.). Au-delà du travail de deuil permis, on peut interpréter ces faits comme des actes libérateurs du passé ; usant du langage de la dérision, ils sont un moyen de tourner la page et de se pencher sur l’avenir. Enfin, une messe célébrée en présence du cardinal Lustiger a clôturé ces journées festives. La mort est au cœur des évocations. Toujours à Laennec, l’équipe de soins palliatifs [13] s’est réunie pour réfléchir à la place des patients qui sont décédés au sein de l’hôpital et à l’éventuelle construction d’un monument aux morts ; le projet, devant les réticences d’autres collègues, a finalement été abandonné. Pour certains, c’était « enterrer une deuxième fois les morts ». Ces exemples montrent combien cette fermeture suscite le besoin pour les vivants d’un attachement, d’une continuité symbolique et de la concrétisation matérielle du lien avec leurs disparus [Déchaux, 1997].
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IMGIMGIMGIMFHôpital Laennec : premiers signes du transfert, les services ferment (© ap-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, juin 1999).
Quels sont les autres signes tangibles de la disparition ou la préfigurant ? Le projet de transfert a conduit à la fermeture de services. Il apparaît que les hôpitaux ont perdu des lieux stratégiques : Laennec durant l’enquête cesse les activités de deux espaces de communication, l’un avec les morts (le funérarium, l’été 1998) et l’autre avec les vivants (le service de communication, à l’automne 1998), deux services symboliquement forts dont l’absence ne fait que renforcer le silence et le fait que la mort est rejetée à l’hôpital. Les Urgences ont fermé en juin 1999. Octobre 1999 voit le déménagement de la maternité de Boucicaut.
Attachés à leur lieu de travail, les agents énumèrent, à la Prévert, pour Laennec : les puits, les cours, le grand amphi universitaire, la chaufferie, la cafétéria, la chapelle, le porche, le quartier, etc., tout ce qu’ils « perdront » en quittant leur hôpital et qu’ils regrettent déjà, sans pour l’instant mesurer leur manque. Le questionnement du personnel sur le devenir matériel de son lieu de travail fait surtout apparaître une expression d’inquiétude, parfois un sentiment d’angoisse quant à son éventuelle disparition totale ou partielle. Pourtant, la chapelle de Laennec et ses deux bâtiments en forme de croix sont classés Monuments historiques. L’allée des marronniers, si chère aux agents de Boucicaut, a aussi des chances d’être conservée compte tenu des règles de préservation du patrimoine naturel. Dans les discours du personnel, les porches apparaissent comme des symboles, qui représentent une trace matérielle, support mnémonique [Halbwachs, 1968]. À Broussais, la rumeur présente le dôme de l’entrée comme monument historique sans doute pour empêcher qu’il ne soit touché. Mais ce qui est particulièrement mal vécu par ceux qui restent dans cet établissement, c’est sa fermeture partielle. En effet, une partie du terrain sera vendue. Aussi les agents qui continueront à travailler dans les locaux épargnés par la fermeture supportent mal d’accompagner le progressif abandon des autres bâtiments et de voir aussi se réduire l’espace dans lequel ils avaient l’habitude d’évoluer. En revanche, ceux qui partent trouvent un réconfort et plus encore un support de mémoire dans le fait que Broussais continue à fonctionner. Dans tous les cas, ces hôpitaux pavillonnaires vidés des activités hospitalières perdront progressivement leur sens initial, à moins qu’ils se présentent comme des monuments, témoins d’une histoire professionnelle et religieuse, de l’exercice de pouvoirs ou comme des « monuments traces » ou encore comme des « monuments messages » [14] [Debray, 1999]. Pour l’instant, rien de tel, les hôpitaux sont en sursis, malades de ne pas mourir, dans le besoin d’un travail de mémoire et d’une préparation à la fusion qui les a conduits, entre autres, à faire appel à des chercheurs en sciences sociales.
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IMGIMGIMGIMFHôpital Broussais : le cœur, symbole de Broussais et de l’ap-hp, réinterprétré par le jardinier (© ap-hp, mnatp-cef, photo de S. Pezet, juillet 1999).
 
Les différents rôles de l’ethnologue
 
 
Il s’agit maintenant d’analyser les usages sociaux de l’ethnologie dans ce contexte difficile et de voir comment s’opère la construction des rôles de l’ethnologue.
Au départ, la nécessité de la démarche ethnologique n’a pas immédiatement convaincu l’ensemble des membres du corps médical et des administratifs. Ainsi, l’arrivée des chercheurs est parfois tenue par ces derniers pour un luxe assez mal venu du point de vue financier. Par ailleurs, l’ethnologue a été identifié comme « tourné vers le passé », véhiculant une image de nostalgie. Cette image ne correspondait pas à celle du projet porté par la direction du nouvel hôpital. Il est également celui qui, par son investigation, décrypte un milieu, et donc il est à même de dévoiler les fonctionnements et les dysfonctionnements d’une organisation. Sur le terrain, les interactions entre les enquêteurs, les directeurs d’établissement et les personnels ont progressivement fait apparaître les multiples rôles du chercheur.
• De l’expert des rites de passage à l’accompagnateur
L’ethnologue habitué à observer et à essayer de comprendre les rites est appelé ici non seulement pour réfléchir sur la notion de fermeture et de passage (matériel et symbolique) mais également pour intervenir comme expert et conseil : ainsi l’une des vacataires participe régulièrement au « groupe mémoire » mis en place à Boucicaut pour la réalisation d’une exposition.
L’ambiguïté de sa fonction apparaît ici. Quel sens donner à son action et à sa recherche ? Les membres de l’équipe se sont sentis parfois investis d’une mission, celle de donner la parole à ceux qui ne l’ont habituellement pas.
Des circonstances particulièrement sensibles, les tensions qui n’ont pas été résorbées par les équipes d’encadrement, conduisent l’institution à chercher des moyens de compréhension, de suivi et même d’apaisement. Un syndicaliste de l’union locale cgt du 7e arrondissement analyse la situation dans les termes suivants : « Ils ont essayé les psy, cela n’a pas marché, alors ils ont fait appel à des ethnologues. » [15] L’ethnologue est celui qui écoute et qui fait parler, raconter. Plus encore, il se voit confier la mission de relais, de soutien, certes d’une manière diffuse, et d’aide au « travail du deuil » en permettant aux personnels de prendre la parole et de formuler le « mal-être ». En raison de ses capacités et pour répondre à la demande institutionnelle, il devient un « accompagnateur social » se situant entre l’individu et le groupe, une sorte de médiateur entre les personnels et les directions, ce qui pourrait en faire le complice du pouvoir. Au fur et à mesure, son rôle social d’accompagnateur est explicité non seulement par les commanditaires, mais également par la responsable scientifique du projet : « À tout cela il faut ajouter aussi quelque chose qui n’est pas aisément quantifiable : être présent et professionnellement à l’écoute fait que les ethnologues remplissent un rôle non négligeable de support psychologique pour une partie au moins des personnes rencontrées. » [16]
L’ethnologue prend explicitement position sur le caractère et le contenu particulier de l’enquête sur le terrain, et légitime ainsi sa pratique aux yeux de tous. D’une façon générale, le chercheur doit-il se restreindre à la reconnaissance d’un état de fait, au diagnostic de l’état d’un groupe ? Jusqu’où peut aller son implication volontaire dans le processus qu’il étudie ? Ses compétences d’enquêteur en font-elles un thérapeute ? Si les membres de l’équipe n’ont pas été des thérapeutes au sens strict du terme, en définitive ils ont rempli ce rôle bon gré mal gré et ont parfois assumé un soutien psychologique. Nous ajoutons qu’ils ont été portés par une dynamique qui pouvait quelquefois les dépasser. La conscience de ce rôle est confortée par ce qui se dit de leur démarche. Les propos de l’un des directeurs dans l’introduction du journal interne de l’hôpital en sont un bon exemple : « En prévision du départ, l’inventaire ne pouvait être uniquement matériel et ne porter que sur les choses ; un travail de “récolement” des consciences, des souvenirs, des paroles s’est avéré indispensable : travail de mémoire aussi appelé par certains : travail de deuil. » [17]
Le travail de deuil s’élabore autour de celui de la mémoire [Candau, 1996]. Les hôpitaux en fermant ne laisseront rien, en dehors du cadre bâti qui connaîtra ou une destruction, ou une nouvelle utilisation ; dans tous les cas, les traces des activités hospitalières seront effacées.
• Constructeur d’un « objet-mémoire » : les plaquettes
Est-ce afin d’aider au départ et surtout de combler l’absence d’un « lieu-mémoire » que les ethnologues ont été sollicités pour la réalisation d’un « objet-mémoire », en l’occurrence des plaquettes distinctes [18] sur l’identité des trois hôpitaux [Pouchelle, Vega, 1999 ; Pouchelle, 1999 ; Pouchelle, 2000] ? Dans un compte rendu de réunion, il est énoncé par la responsable scientifique que « les plaquettes […] font partie des rituels de fermeture des établissements » [19]. Ce travail de mémoire peut-il aider à mieux supporter la séparation ? L’exercice est délicat car il s’agit d’un produit fabriqué en prévision de la fermeture alors même que les établissements sont encore ouverts. C’est aussi toute la contradiction de l’hôpital entre ancrage et mobilité qui apparaît ici : être dans le passé et se projeter dans l’avenir, faire fonctionner l’établissement jusqu’au bout tout en faisant aboutir le redéploiement du personnel. L’ethnologue se définit et est défini, tant par le personnel que par les membres directionnels, comme le fabricant de l’identité cristallisant la mémoire du groupe professionnel, une mémoire à la fois du passé et du vivant, une mémoire vive qui n’échappe pas aux tensions qu’engendre le contexte, plus encore, qui se construit dans l’interaction et la pluralité des situations. On ne peut en déconnecter le travail rédactionnel [20]. La plaquette « identitaire » relate donc un présent sensible et se fonde sur des témoignages qui reposent déjà pour certains sur une vision nostalgique de la vie passée à l’hôpital et sur la peur répulsive ou l’attirance du futur. Certaines personnes arrivent en fin de carrière en formulant leur désarroi et disent que, dans ces conditions, elles ne regrettent pas de partir. Le présent fait rupture avec le passé qui, lui, tend à devenir exemplaire. Néanmoins dans bien des cas, le degré d’attachement à la vie passée et présente de l’établissement est proportionnel à la durée d’une carrière au sein d’un lieu de travail.
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IMGIMGIMGIMFLes plaquettes, « objets-fétiches » (©).
Dès le début de la convention, la directrice du projet parle de ces plaquettes en termes d’« esprit des lieux », d’« objets fétiches » ; elles permettent de laisser une trace, de transformer les « choses » en « signes » [Bastide, op. cit. : 11] et de contribuer, grâce à un support matériel, à la transmission des mémoires. Là encore, l’ethnologue se perçoit et est perçu par les agents comme un « porteur de mémoire », un « passeur », celui qui marque la continuité. Des propos qui ont été recueillis lors de l’enquête l’attestent : « Vous êtes notre identité. C’est vous notre ethnologue. » « Vous direz que l’on a existé. » Une scène est en cela également révélatrice : dans une allée de l’hôpital Broussais, croisant un ouvrier, je lui demande si je peux le photographier, à ce moment-là passe un collègue qui l’interpelle sur ce qu’il est en train de faire, il lui répond : « Je pose pour la postérité. » Le devoir de mémoire se combine au devoir de parole, de celle des divers corps professionnels mais aussi des représentants syndicaux. Les plaquettes livrent donc leurs témoignages.
• L’ethnologue collecteur : recherche d’objets pour les musées
Si les récits de vie hospitalière ont une place majeure dans la construction mémorielle, les objets ne sont pas à oublier. Dans le cadre de la convention, le partenariat avec le mnatp et le musée de l’ap-hp ne pouvait que renforcer l’objectif de collecte, de conservation, renouant avec la démarche classique d’une ethnologie « d’urgence », « de sauvegarde ». La culture matérielle était, au début de l’étude, au cœur des interrogations sur l’identité et la construction de la mémoire collective. L’hypothèse de départ accordait une place prépondérante aux objets comme témoins singuliers de chacun des sites, ce qui devait conduire à choisir des objets phares, significatifs d’une identité et contribuant à leur manière à la fusion BBL. Les enquêtes de terrain ont vite conduit à réorienter cette hypothèse. En effet, les objets apparaissaient moins pertinents pour restituer l’identité spécifique de chaque hôpital. Les relations sociales, les différentes formes de sociabilité, les transformations des pratiques étaient des données centrales du discours et par là même constitutives de la mémoire de chacun des hôpitaux.
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IMGIMGIMGIMF« Je pose pour la postérité » (© ap-hp, mnatp-cef, photo de l’auteur, 28 juin 1999).
Le travail de collecte a, tout de même, été poursuivi. Il a consisté principalement à réunir des objets, traces matérielles des pratiques hospitalières en général. Nous avons demandé à nos interlocuteurs, dans un but mnémonique, de désigner le matériel et les fournitures les plus significatifs de leur pratique. Parmi ceux qui se sont prêtés au jeu, certains ont en plus sorti de leur réserve des objets réformés. Pour d’autres en revanche, l’exercice était moins aisé car il les conduisait plus ou moins consciemment à anticiper leur départ et à reconnaître la fermeture de l’hôpital dans lequel ils travaillent. On a pu observer dans ce cadre que l’intérêt individuel prévalait parfois sur la démarche institutionnelle et collective du souvenir. De la récupération à l’appropriation, les objets sont collectionnés, parfois transformés pour mieux les posséder. Si les collectionneurs appartiennent au paysage de l’hôpital, on a constaté lors des visites effectuées par l’équipe pour répertorier les objets susceptibles d’intéresser les musées – ou à la suite de ces visites – que du mobilier et du matériel avaient été récupérés par certains agents, les faisant disparaître du circuit muséographique. Ces derniers ont réalisé la valeur des objets au moment où les chercheurs ont manifesté de l’intérêt à leur égard. La conscience personnelle de la conservation et le désir de possession se font ici contre la logique institutionnelle et muséale.
Nous n’inventerons rien en parlant du paradoxe du musée : il fige pour faire durer. Le musée apparaît comme un « figeur social » tout en assurant aux objets sortis de leur environnement familier une longévité, une pérennité. L’objet acquiert un sens mnémonique, un nouveau rôle social. C’est sans doute cette ambivalence caractéristique du musée qui a fait parfois assimiler l’ethnologue à l’archéologue, au paléontologue. « Vous venez faire la paléontologie de Boucicaut et étudier les fossiles ? », relève un kinésithérapeute.
En outre, l’ethnologue est souvent vu comme celui qui travaille sur des populations en voie de disparition, qui récupère les objets avant qu’il ne soit trop tard. Lors d’une visite dans un service de biotechnique de Boucicaut, un petit groupe affairé à sa tâche lance, à notre passage, ces quelques mots : « Vous venez avant le crash ! » La conscience de la fin est certes soulignée, mais pas de n’importe quelle façon, le groupe use de la plaisanterie. On voit ici quels sont les mécanismes de distance et de résistance qui se mettent en œuvre face à l’événement attendu. Si ces désignations appartiennent à une rhétorique de la dérision et renvoient à un contexte particulier qui touche le personnel de trois hôpitaux, elles montrent aussi combien le rôle assigné aux ethnologues, par ce dernier, était ô combien fluctuant, voire indéfini.
Les lieux disparaissent, les objets perdent leur utilité, les pratiques se transforment, le personnel passera, avec ou sans les ethnologues, d’un hôpital à un autre. On l’a vu, l’équipe a eu un rôle à jouer dans la préparation au déménagement, et ce, même si l’enquête ne portait plus, comme prévu à l’origine, sur l’ensemble du transfert [21] et qu’il faut également relativiser l’impact de sa présence. La fonction sociale d’accompagnement du personnel hospitalier remplie par les chercheurs est à rapprocher de celle de la « femme qui aide » [Verdier, 1979]. En aidant à passer, les ethnologues se sont faites en quelque sorte « pleureuses » professionnelles.
Cette expérience pose d’emblée la question des modalités et des conditions d’exercice de l’ethnologue, autrement dit celle du contexte de l’enquête ethnologique, mais plus encore, celle de la transformation et de la redéfinition du métier. Les ethnologues ont assumé des rôles multiples. Penchons-nous sur les principes de leur construction. Du côté des ethnologues, la lourdeur de la demande, le court laps de temps imparti pour réaliser le travail, le contexte de fermeture, les statuts différenciés des chercheurs aussi bien que les rôles qu’ils ont eu à tenir ont pu, par moments, dérouter. Du côté de certains membres de l’encadrement des hôpitaux, les motifs diffèrent, mais la crainte de dévoilement a conduit, par exemple, à l’annulation, à la dernière minute, d’une conférence donnée par les chercheurs. Pourtant c’est bien à partir des regards croisés des partenaires de la convention (demandeurs et chercheurs) et du personnel enquêté sur les trois sites, et de ce que chacun attendait de l’enquête alors même que les raisons pouvaient être différentes, que se sont façonnées progressivement les fonctions de l’ethnologue. Les rôles se sont donc élaborés sur une base interactionnelle et consensuelle. L’équipe d’ethnologues les a non seulement acceptés, mais aussi assumés, voire légitimés par des écrits. L’appréciation du rôle dépend certes du statut et de l’ancienneté professionnelle du chercheur, mais ce qui est clair ici, c’est que les ethnologues ont pris part à la construction et à la formulation des nouveaux rôles, et qu’ils proposent de fait une nouvelle conception du métier. D’une ethnologie appliquée, on est passé à une ethnologie impliquée, voire engagée. â– 
* Je remercie l’ensemble des membres de l’équipe qui a travaillé sur le projet « Hôpitaux en mouvement », Marie-Christine Pouchelle, responsable scientifique, Lucienne Carpot, Muriel Pissavy et Anne Vega, ainsi que Françoise Loux, Stéphane Abriol, Hervé Jézéquel, sans lesquels cet article n’aurait pu aboutir. Mes remerciements vont également à Jean-Pierre Hassoun, à Federica Tamarozzi et à Henriette Touillier-Feyrabend pour leur lecture attentive du manuscrit.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Agier Michel, 1997, « Ni trop près ni trop loin. De l’implication ethnographique à l’engagement intellectuel », Gradhiva, 21 : 69-76.
·  Agier Michel (sous la dir. de), 1997, Anthropologie en dangers. L’engagement sur le terrain, Paris, Jean-Michel Place.
·  Althabe Gérard, 1992, « Choix et responsabilité en ethnologie », Journal des anthropologues, Éthique professionnelle et expérience de terrain, 50-51 : 35-37.
·  Bastide Roger, 1971, Anthropologie appliquée, Paris, Payot.
·  Benkimoun Paul et Isabelle Mandraud, 2000, « Les hôpitaux de Paris sous influence », Le Monde, samedi 27 mai : 18-19.
·  Candau Joël, 1996, Anthropologie de la mémoire, Paris, puf.
·  Champy Florent, 1998, Les architectes et la commande publique, Paris, puf.
·  Debray Régis, 1999, « Trace, forme ou message ? », Les Cahiers de médiologie : 27-44.
·  Déchaux Jean-Hugues, 1997, Le souvenir des morts, Paris, puf.
·  Desjeux Dominique, Anne Monjaret, Sophie Taponier, 1998, Quand les Français déménagent. Circulation des objets domestiques et rituels de mobilité dans la vie quotidienne en France, Paris, puf.
·  Elias Norbert, 1987, La solitude des mourants, Paris, Bourgois (coll. « Détroits »).
·  Gérôme Noëlle, 1995, Le deuil en hommage, monuments et plaques commémoratives de la ratp, Paris, Créaphis.
·  Halbwachs Maurice, 1968, La mémoire collective, Paris, puf.
·  Hirschman Albert O., 1983, Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard.
·  Pouchelle Marie-Christine, 1999, Regards sur l’hôpital Laennec, en collab. avec Muriel Pissavy, Paris, ap-hp (coll. « Histoires des hôpitaux. Mémoire et identité »).
·  – 2000, Regards sur l’hôpital Boucicaut, en coll. avec Lucienne Carpot, Paris, ap-hp (coll. « Histoires des hôpitaux. Mémoire et identité »).
·  Pouchelle Marie-Christine et Anne Vega, 1999, Regards sur l’hôpital Broussais, Paris, ap-hp (coll. « Histoires des hôpitaux. Mémoire et identité »).
·  Samson Stéphanie, 1996, Le transfert de l’hôpital Beaujon à Clichy ; du pavillon au bloc, les premiers pas de l’hôpital contemporain, mémoire de maîtrise, Paris, Université de Paris I.
·  Thomas Louis-Vincent, 1991, « L’homme et la mort », in Jean Poirier (sous la dir. de), Histoire des mœurs, Paris, Gallimard (coll. « La Pléiade »), t. II : 805-868.
·  Vanoni Didier, 1998, « Des simulacres rituels », Informations sociales, rites et mises en scène de la vie sociale, 70 : 106-110.
·  Verdier Yvonne, 1979, Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard.
·  Zonabend Françoise, 1994, « De l’objet et de sa restitution en anthropologie », Gradhiva, 16 : 3-14.

Filmographie

·  Hôpital Boucicaut
·  Schumacher Pierre, Une maison de la vie, 1999, Métaphore production/ap-hp.
·  Hôpital Broussais
·  Dubosc Patrick, D’une rive à l’autre, 1999, Local film.
·  Hôpital Laennec
·  Kidel Mark, Les hôpitaux meurent aussi, 1999, Arte/Les Films d’ici.
 
NOTES
 
[1]Il a été nourri du suivi de la convention (présence aux réunions de l’équipe et des partenaires), d’une approche transversale des terrains comme des nombreuses discussions collectives ou interindividuelles, plus informelles sur les conditions d’enquêtes, le ressenti des ethnologues sur leur site ainsi que grâce aux notes de synthèse rédigées par les trois contractuelles. J’ajouterai que c’est sans doute ma position d’entre-deux dans le groupe, en dehors d’un intérêt personnel pour les questions tournant autour de l’éthique professionnelle, qui m’a incitée à relater cette expérience collective. En effet, une implication à la fois du dedans et du dehors (je n’étais ni responsable du projet, ni enquêtrice sur un unique site) m’a permis d’avoir une certaine distance quant à ce projet d’étude ethnologique en équipe et d’adopter à ce sujet un point de vue critique qui n’engage donc que moi. Mes enquêtes portent sur les trois hôpitaux. J’ai réalisé des observations ponctuelles (pots, vœux, journées « portes ouvertes », etc.) et une soixantaine d’entretiens semi-directifs fondés sur une grille recouvrant des domaines de recherches personnels (les services administratifs et techniques, la sociabilité dans l’entreprise, le végétal dans l’hôpital, le déménagement). Je poursuis ces recherches.
[2]On voit ici comment la rencontre de deux personnes devient un élément constitutif de la mise en place d’un terrain et par là même d’une recherche.
[3]Respectivement, anthropologue de la santé et anthropologue de l’entreprise.
[4]Les deux premières ayant un doctorat et la troisième un dea d’ethnologie.
[5]Mais ces caractéristiques n’apparaissent ni nouvelles ni originales, si l’on se reporte aux propos de Roger Bastide : « L’anthropologue ne travaille pas pour son propre compte, dans une recherche gratuite ; il a été appelé, on lui a donné une tâche à remplir et à remplir dans certaines conditions bien déterminées, de temps et de budget. » [1971 : 33]
[6]Extrait d’un compte rendu de réunion daté du 14 novembre 1998.
[7]Des réunions de suivi regrouperont régulièrement l’ensemble des partenaires.
[8]La rédaction des plaquettes ethnologiques sur l’identité respective des trois établissements rentrait dans ce programme. Une anecdote autour de ces plaquettes montre combien l’unité BBL était à ce moment-là fragile. À l’origine, un coffret devait réunir les trois documents, signifiant clairement la fusion tout en respectant les individualités. Lors d’une réunion de suivi de la convention, une discussion entre les différents partenaires et les ethnologues de terrain a conduit à modifier le projet initial. Les ethnologues ont rapporté les dires du personnel à propos de ce qui était envisagé pour les plaquettes. Il se prononçait en faveur d’une présentation distincte, justifiant que tous les agents n’étaient pas concernés par la fusion, et que ce qui importait, c’était la mémoire du lieu qu’ils quittaient. À ces premières raisons, d’autres, d’ordre financier, devaient infléchir le premier choix. Les plaquettes allaient donc être distribuées distinctement ; seules la préface du directeur général de l’ap-hp et l’introduction des quatre directeurs d’hôpitaux concernés mentionnent la fusion et l’identité nouvelle qui en découlera.
[9]D’autres initiatives préparatoires ont évidemment été engagées, en particulier la constitution de groupes inter-hôpitaux, par exemple pour la mise en place du nouveau système informatique.
[10]Sur le thème de la destruction des lieux de travail, se reporter entre autres au séminaire « Démolition, disparition, déconstruction. Approches techno-économiques et anthropologiques », 1998-1999, sous la responsabilité d’Anne-Françoise Garçon (crhisco), de Paul Smith (Inventaire général) et de Gwenaël Delhumeau (École d’architecture, Lille).
[11]Cette démarche de commémoration, de rituels festifs rejoint celle qu’a décrite Didier Vanoni [1998] à propos des municipalités qui utilisent le travail de la mémoire sociale comme un outil thérapeutique pour restimuler les mécanismes de sociabilité dans les quartiers à difficultés.
[12]L’exposé de Yannick Lecherbonnier « Une disparition : la Société métallurgique de Caen » est un bel exemple du rôle des portes ouvertes. Les ouvriers en parlent métaphoriquement en disant : « On aura fait un bel enterrement. » (Séminaire « Démolition, disparition, déconstruction »)
[13]Se reporter à l’intervention sur l’hôpital Laennec d’Isabelle Marin, Dominique Senasson, Claude de la Génardière (séminaire « Démolition, disparition, déconstruction ») et au film de Mark Kidel [1999].
[14]Le nouvel hôpital, l’hegp, peut être considéré comme un « monument-forme » tel que le définit Régis Debray, c’est-à-dire entre autres choses que son édifice se présente comme une œuvre, dont la conception architecturale se fait signature. Il est lieu de mémoire, entendu comme lieu de pouvoir (politique, économique ou médiatique), « culmine en emblème d’une exception ». Il « court le risque de la démesure ». Il se place du côté du présent et de l’avenir, il est contemporain [1999 : 32-33].
[15]Conversation informelle.
[16]M.-C. Pouchelle, extrait d’un courrier adressé à l’ap-hp, daté du 29 novembre 1998.
[17]Broussais Actualités, juin 1999, 13 : 1.
[18]En effet, le personnel de chacun des hôpitaux, comme l’ont relaté les trois ethnologues contractuelles, a exprimé clairement sa volonté de distinction. L’histoire de BBL n’est pas consensuelle comme on l’a vu. Les agents ne se reconnaissent pas tous dans BBL, ni d’ailleurs dans l’hegp. La mémoire fusionnelle apparaît difficile à concevoir. Ce sont donc des mémoires séparées, fractionnées qui ont pris forme dans les trois ouvrages, le travail des ethnologues ayant consisté à dégager une logique intrinsèque.
[19]14 novembre 1998, rédigé par M.-C. Pouchelle.
[20]Sur la question de la restitution, nous renvoyons à l’article de Françoise Zonabend [1994]. L’auteur y souligne l’importance de la description du contexte de production.
[21]Cela a été, sans doute, l’un des éléments déstabilisants pour les trois contractuelles qui se sont vues initialement investies d’une mission qu’elles n’auraient finalement plus à assumer et dont l’effet a été de relativiser leurs fonctions sur le terrain, voire de les démentir.
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L’exposé de Yannick Lecherbonnier « Une disparition : la So...
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Se reporter à l’intervention sur l’hôpital Laennec d’Isabel...
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Le nouvel hôpital, l’hegp, peut être considéré comme un « m...
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Conversation informelle. Suite de la note...
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M.-C. Pouchelle, extrait d’un courrier adressé à l’ap-hp, d...
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Broussais Actualités, juin 1999, 13 : 1. Suite de la note...
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En effet, le personnel de chacun des hôpitaux, comme l’ont ...
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14 novembre 1998, rédigé par M.-C. Pouchelle. Suite de la note...
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Sur la question de la restitution, nous renvoyons à l’artic...
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Cela a été, sans doute, l’un des éléments déstabilisants po...
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