2001
Ethnologie française
La Lega Nord : entre volonté de subversion et désir de légitimité
Lynda Dematteo
École des hautes études en sciences socialesehess54, bd Raspail75006 Paris
Lorsqu’il a créé la Ligue lombarde, Umberto Bossi a détourné un ancien symbole risorgimentale, le Serment de Pontida, en en pervertissant le sens. La commémoration annuelle de cet épisode historique donne lieu à un rassemblement important aux abords du village de Pontida (Lombardie), tendant à matérialiser une nation virtuelle, la Padanie, contre l’Italie désormais perçue comme centraliste et impérialiste. À partir de ce renversement symbolique, la Lega Nord développe l’expression d’un véritable nationalisme à rebours et porte le trouble au cœur même des institutions italiennes.Mots-clés :
Lega Nord, nationalisme, rite, particularisme, stigmatisation, Italie.
When creating the Lombardian League, Umberto Bossi took over an old symbol of the Risorgimento, the Oath of Pontida, and perverted its meaning. The annual commemoration of this historic episode results in a large assembly near the village of Pontida (Lombardy) and intends to invoke a virtual nation, Padania, against an Italy now conceived as being centralist and imperialist. On the basis of this overthrow of symbols, the Lega Nord develops the expression of a true nationalism in reverse and carries confusion into the very heart of Italian institutions.Keywords :
Lega nord, nationalism, rite, particularism, stigmatization, Italy.
Bei der Gründung der lombardischen Liga hat Umberto Bossi ein altes Symbol des Risorgimento, den Schwur von Pontida, veruntreut, indem er dessen Sinn verdrehte. Die jährliche Gedenkfeier dieser historischen Episode äussert sich in einer umfangreichen Versammlung am Rande des Dorfes Pontida (Lombardei), in der die Verwirklichung einer virtuellen Nation, Padanien, gegen das nun als zentralistisch und imperialistisch angesehene Italien angestrebt wird. Ausgehend von dieser Umkehrung eines Symbols entwickelt die Lega Nord einen echten, rückwärts gerichteten Nationalismus und stiftet bis in die italienischen Institutionen hinein Verwirrung.Schlagwörter :
Lega Nord, Nationalismus, Ritus, Partikularismus, Stigmatisierung, Italien.
Lorsque, en 1982, Umberto Bossi crée la Lega lombarda, il reprend à son compte tous les symboles qui, de la destruction de Milan (1162) à la paix de Constance (1183), illustrent les hauts faits des communes de l’Italie septentrionale s’opposant au « centralisme médiéval » de Frédéric Barberousse. Ce sont pour l’essentiel d’anciens symboles guelfes
[1] : le nom attribué au mouvement, le Carrocio, terme qui désignait un lourd char supportant le mât du drapeau des communes dans la bataille de Legnano (1176) ; Alberto da Giussano, le guerrier qui s’y illustra, figure désormais sur tous les logos du parti ; le Serment de Pontida (1167) qui n’est autre que l’acte fondateur de cette alliance des cités contre le Saint Empire romain germanique. C’est finalement toute la poétique
leghista qui se nourrit de cette imagerie médiévale dégradée. Cet imaginaire partisan prêterait même à sourire s’il ne s’était révélé d’une redoutable efficacité en entrant en résonance avec une sous-culture territoriale « campaniliste » pluriséculaire, désormais émancipée de la tutelle démocrate-chrétienne. Le discours autonomiste de la Lega Nord s’oppose en effet point par point au discours centraliste qu’il soit fasciste ou communiste et renvoie systématiquement dos à dos les deux idéologies totalitaires
[2]. Au clivage gauche/droite Umberto Bossi substitue l’antique clivage guelfes/gibelins, désormais seul pertinent dans le combat que mène la Lega Nord pour la libération des peuples padans. Les grands rassemblements de Pontida matérialisent une nation virtuelle, la Padanie, contre une Italie impérialiste et centraliste.
Le rituel qui commémore le Serment de Pontida, désormais l’acte fondateur de la République de Padanie, donne à voir en synthèse les enjeux politiques territoriaux que la Lega Nord sait interpréter mieux que n’importe quelle autre force politique. Dans cette optique, nous reviendrons sur l’élaboration symbolique de l’événement historique qu’Umberto Bossi aura très judicieusement retenu, car, sans ce détour, il nous serait impossible de saisir la dynamique ambiguë des actions de la Lega Nord sans cesse tiraillée entre volonté de différenciation et désir de reconnaissance identitaire
[3].
Un symbole unitaire objet de toutes les discordes
Un épisode historique contesté fait de Pontida l’un des lieux de mémoire de la nation italienne. La légende rapporte que, le 4 avril 1167, les émissaires des villes lombardes se réunirent secrètement dans l’abbaye bénédictine de Pontida et y firent serment de rester unis jusqu’à ce que Frédéric Barberousse soit défait et Milan reconstruite. Ainsi naquit sous la bénédiction du pape Alexandre III la première Lega lombarda.
Le 20 mai 1990, Umberto Bossi prend sur lui de réactiver le symbole oublié : il convoque à Pontida les nouveaux conseillers communaux, provinciaux et régionaux de la Lega lombarda : « Nous sommes fatigués, aujourd’hui comme il y a huit siècles, fatigués d’être une terre d’invasions, investie d’abord par le Mezzogiorno et maintenant par le Tiers Monde. » Il les invite à prêter serment. Le poing serré sur la poitrine, les nouveaux élus leghisti répètent après lui : « Je jure fidélité à la cause de l’Autonomie et de la Liberté de nos peuples qui, aujourd’hui comme il y a mille ans, est incarnée par la Lega lombarda et par ses dirigeants démocratiquement élus. » Umberto Bossi évoque la marche des armées lombardes contre le centralisme et apparente ce nouvel engagement à celui qui avait lié leurs aïeux : « Aujourd’hui à Pontida, que les années de lutte pour la liberté de nos peuples nous lient aux sacrifices de nos aïeux qui choisirent ce lieu pour y jurer de défendre la liberté. »
Depuis cette date, chaque année au mois de juin, des milliers de militants leghisti envahissent le village. À l’appel du chef, ils s’y rassemblent pour réanimer l’expérience fondatrice du mouvement sécessionniste qu’ils soutiennent. Ces manifestations régulièrement évoquées par les chaînes de télévision nationale font de cette petite commune un lieu politique. Pour tous les Italiens, Pontida est désormais indissolublement liée au leghismo.
Je me rendis pour la première fois à Pontida en mars 1998 pour étudier la commémoration du Serment de Pontida. Bien qu’officiellement organisée par la Pro Loco du village
[4], il ne faisait aucun doute pour moi que la cérémonie fût orchestrée par la Lega Nord. Or, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant que, non seulement, le maire de Pontida était membre du Parti populaire italien (
ppi), mais surtout, que le symbole incarné était indissolublement lié au Risorgimento dans sa version démocrate-chrétienne. Je me rendis compte que Pontida était la seule commune des environs qui résistait encore et toujours à la Lega. Les bénédictins de San Giacomo et le président de la Pro Loco me firent comprendre qu’Umberto Bossi avait en quelque sorte «
pris Pontida à son propre symbole ». En effet, bien avant que les ligues autonomistes ne fissent leur apparition sur la scène politique italienne, Pontida avait été l’un des hauts lieux de la mémoire
risorgimentale. Je l’ignorais comme la majeure partie des Italiens. L’amnésie collective qui a suivi la défaite fasciste a englouti les symboles nationalistes, Pontida au premier chef. Exploitant habilement cette désaffection nationale, Umberto Bossi n’invente rien, il exhume et détourne de vieilles légendes patriotiques. En revendiquant pour son mouvement le nom de cette antique alliance, il s’empare d’un mythe bien structuré, voire saturé par les mentions dont celui-ci a pu faire l’objet depuis 1830.
La plupart des militants ignorent cette généalogie nationaliste, seule la saga chevaleresque dans la mesure où elle entre en résonance avec une sous-culture juvénile, masculine et populaire, retient l’attention de l’électorat
leghista. Arrêtons-nous un instant sur le processus de patrimonialisation nationale dont Pontida fit l’objet pour mieux saisir ce qui « se joue » derrière ce symbole
risorgimentale. Si le Serment de Pontida est un pur produit de ce qu’il est convenu d’appeler la «
révolution littéraire », c’est que la prose romantique contribua largement à la propagation du sentiment national dans les milieux lettrés, mais pour beaucoup d’historiens, dans ces derniers exclusivement. C’est un poème de Giovanni Berchet qui diffusa ce thème dans les cercles libéraux de la Lombardie-Vénétie. Les deux strophes qui suivent sont les plus célèbres, et furent régulièrement reprises par les orateurs jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale :
[5]
1
Le champ de Pontida vu des collines qui le surplombent (photo de l’auteur, 4 juin 2000).
« L’han giurato. Li ho visti in Pontida
convenuti dal monte, dal piano.
L’han giurato ; e si strinser la mano
cittadini di venti città.
Oh spettacol di gioia ! I Lombardi
son concordi, serrati in una Lega.
Lo straniero al pennon ch’ella spiega
col suo sangue la tinta darà. »
De son exil français, le poète rêvait de voir renaître l’Italie : ses vers farouchement patriotiques se teintent volontiers de revivalisme gothique. L’épopée glorieuse des guerriers lombards est censée rappeler aux Italiens que la servitude et la honte n’ont pas toujours été leur lot commun. Le Serment de Pontida ne pouvait que séduire les patriotes italiens : contrat social à l’échelle de la Lombardie, il devint sous la plume des patriotes italiens la promesse de la libération ; unis contre les Autrichiens comme jadis les chevaliers lombards contre l’empereur du Saint Empire romain germanique, la victoire leur appartiendrait, ils seraient libres. Dans sa version risorgimentale, Pontida est un symbole anti-germanique. L’Italie, terre de civilisation, s’en prend violemment à la Germanie, inculte et brutale. Les patriotes font de la lutte séculaire contre l’Invasore, l’« Envahisseur », le fil conducteur de l’historiographie nationale.
L’Italie est « la première entre toutes les nations », pour avoir, dès le xiie siècle, bousculé les structures féodales et initié le processus d’émancipation populaire qui aboutira au xixe siècle. L’extrapolation est grossière : la première Lega lombarda ne fut qu’une simple alliance militaire, Berchet en fait l’embryon de la nation italienne. Le Serment de Pontida est aux nationalistes de Lombardie ce que Les vêpres siciliennes sont aux nationalistes de Sicile : l’acte de naissance de la nation italienne. Les mythes patriotiques se régionalisent car, pour s’implanter durablement, la nation a besoin de ces lieux investis de forts sentiments collectifs. À Pontida, le village, la nation et l’Église se retrouvent pour célébrer ensemble la Concorde. La commémoration du Serment de Pontida est la mise en représentation de la conciliation entre trois espaces de pouvoir (local, national et universel), toujours au détriment du premier. La religiosité du symbole ne laisse pas de doute : la discorde est une malédiction, la servitude de l’antique nation italienne un état contre-nature, l’Unité l’accomplissement de la volonté divine. La bénédiction du pape est d’ores et déjà une garantie sur l’issue des combats à venir. La scénographie du Serment est de nature belliqueuse : les barons mandatés par les cités prêtent serment en levant leurs épées devant l’autel, l’abbé de Pontida sanctifie leur combat en bénissant les drapeaux, la guerre de libération nationale sera une croisade.
Le 4 avril 1848, les patriotes italiens, défiant le pouvoir habsbourgeois, se réunissent dans le cloître de l’abbaye de Pontida comme le firent jadis leurs ancêtres. On dit une messe, on bénit les drapeaux italiens portant le blason de la maison de Savoie et l’effigie des papes Alexandre III et Pie IX ; le discours fait bien évidemment référence aux vers de Berchet. Le nom de Pontida se diffuse alors dans tout le nord de l’Italie. Pour les artisans de l’unité, Mazzini, Garibaldi, mais surtout pour les partisans du néo-guelfisme
[6], l’historien Cesare Cantù et l’abbé bénédictin Luigi Tosti, Pontida allait devenir le «
sublime exemple » qu’il convenait d’imiter.
En consultant les discours, les chants patriotiques et les ouvrages historiques de 1830 à 1918, nous percevons nettement les priorités des contemporains : d’abord essentiellement associé aux luttes de la libération nationale, Pontida, une fois l’union acquise, devint le lieu où l’Église et la Patrie étaient susceptibles de se réconcilier, car très vite, le différend opposant la papauté et l’État italien devait nuire à l’élaboration d’une mémoire nationale unique. Alors que les catholiques faisaient de Pontida le symbole de leur résistance passive, les laïcs s’emparaient de Legnano. Pour les catholiques, les «
ennemis de la Concorde » n’étaient plus les étrangers, mais les socialistes et tous ceux qui ne respectaient pas le
non expedit
[7] de la papauté.
La commémoration de 1912 sembla mettre un terme au conflit, les fascistes usèrent indistinctement des deux villes symboles. Après la Seconde Guerre mondiale, seules quelques publications catholiques destinées à la jeunesse continuaient à y faire référence. Si Mussolini avait discrédité la nation et avec elle tous ses symboles, la sécularisation de la nation italienne rendit plus obsolètes encore les référents néo-guelfes. Le Serment sombra dans le folklore à mesure que le conflit entre laïcs et catholiques perdait de son sens. En 1967, sous l’égide de la paroisse, un groupe d’étudiants s’engagea à en perpétuer le souvenir en organisant chaque année une représentation théâtrale commémorative. L’abbaye de Pontida contribua à l’élaboration du spectacle ; l’exégèse risorgimentale y était scrupuleusement respectée jusque dans ses accents romantiques les plus surannés. La mise en scène, solennelle et hiératique, tenait de la représentation sacrée et prit tout naturellement pour cadre le parvis de la basilique. L’initiative rencontra un large consensus, mais le rite avait désormais perdu la charge émotionnelle qui pouvait être la sienne à la fin du xixe siècle.
Dans le conflit entre laïcs et catholiques, le Serment de Pontida fut l’un des points d’achoppement de la Concorde. Pourquoi la Lega Nord jusque-là foncièrement anticléricale s’empare-t-elle du symbole national des catholiques ? Pour l’Église il s’agit là d’un coup de force symbolique.
Depuis 1848, l’abbaye bénédictine de Pontida est le lieu d’un double pèlerinage, religieux et politique. Si la basilique abrite les reliques d’Alberto da Prezzate, le fondateur du monastère, les deux grandes plaques commémoratives qui ornent sa façade incarnent matériellement le symbole néo-guelfe. La sacralité du lieu ne s’est point démentie : le pèlerinage politique n’aura fait que relayer le pèlerinage religieux. Les bénédictins accueillirent les patriotes en exil, comme ils avaient accueilli les pèlerins sur la route de Rome, consacrant ainsi l’union de l’Église et de la nation. L’intrication du religieux et du politique est une donnée de fait dans la Bergamasca : la laïcité y est toujours en question. Les bénédictins consacraient l’union de l’Église et de la nation. À Pontida, la religiosité du nationalisme s’affiche sans fard ; en cela, l’ancienne vocation du monastère n’aura pas été fondamentalement altérée ; même le très républicain Mazzini [Lunardon, 1967] la lui reconnaissait : « Quel est le jeune Italien qui lisant les plaques où l’Historien et le Maçon ont enregistré les circonstances du pacte ne sentira vibrer la corde des sentiments forts de son âme ? Quel est le jeune Italien, qui parcourant Pontida et Legnano, cette terre sacrée où chaque pierre est une page d’histoire, ne se sentira religieusement ému […] ? »
L’importance que revêt l’enracinement territorial du symbole politique ressort parfaitement dans cet extrait. En allant se recueillir à l’endroit même où le pacte fut conclu, les jeunes patriotes expriment leur attachement à la nation, ils reconnaissent comme leurs les exigences de leurs ancêtres et s’inscrivent dans la continuité de la lutte contre l’étranger honni, pour l’indépendance du territoire. La dimension spatio-temporelle du rituel commémoratif en assure le fonctionnement, pour ne pas dire la magie. Pontida est un lieu sacré : lors des célébrations, les officiants, qu’ils portent chemises rouges, noires ou vertes, viennent rendre hommage au courage de ceux qu’ils désignent comme leurs ancêtres. En s’attribuant leur mémoire, ils s’attribuent également la légitimité du combat : comme les guerriers de Legnano, les Mille de Garibaldi luttaient pour l’unité et la liberté de l’Italie ; comme les guerriers de Legnano, les fascistes luttaient pour parachever l’unité italienne et libérer la nation des bolcheviks ; comme les guerriers de Legnano, les leghisti luttent pour l’unité padane et contre l’immigration clandestine. Ils affirment ainsi la pérennité du peuple italien, dans l’esprit des nationalistes, et celle du peuple bergamasque, chez les autonomistes.
Quel que soit le contexte, l’usage de cette filiation symbolique est essentiel à la stabilité du pouvoir politique local. Umberto Bossi l’avait, semble-t-il, pressenti. En 1991, les élus du mouvement indépendantiste succèdent aux démocrates-chrétiens dans les collectivités territoriales des pré-Alpes bergamasques. La Démocratie chrétienne usée par cinquante ans de pouvoir exclusif sera bientôt balayée, la classe politique locale presque entièrement renouvelée. En convoquant les nouveaux élus à Pontida, Umberto Bossi voulait consolider les acquis de la Révolution leghista. Il lui fallait d’une part s’assurer de leur indéfectible fidélité, d’où le Serment, il lui fallait ensuite les adouber, c’est-à-dire leur faire don d’une fraction de son propre pouvoir charismatique, mais aussi, et peut-être surtout, les investir d’une certaine légitimité, d’où le recours à cette filiation mythique. Pour Marc Abélès, « le rituel politique est inséparable d’une conception plus globale de la représentativité, conception qui ancre la légitimité dans le territoire : pour construire et entretenir cette légitimité, il faut réactiver des rites qui en appellent au local et à sa mémoire » [1994 : 254]. Ce renouvellement du personnel politique bergamasque nécessitait en contrepoint une réaffirmation de la continuité du pouvoir sur le territoire, ce que Marc Abélès définit comme la « création continuée de la légitimité politique » [ibid.]. Umberto Bossi y aura pourvu par la performance rituelle.
La scénographie du Serment de Pontida s’y prêtait avantageusement, elle avait, par ailleurs, déjà fait ses preuves. Le rite leghista aurait même pu être parfait, si l’abbé de Pontida n’avait refusé de s’y commettre. L’absence de cette figure traditionnelle hypothèque, en effet, le travail rituel. Depuis le naufrage démocrate-chrétien, l’abbé a fermé les portes du monastère bénédictin. Ce retrait s’apparente à un désaveu. La Lega Nord voyant que le parvis de la basilique lui est interdit envahit un champ situé à cinq cents mètres du monastère. En refusant de dire une messe sur le champ des rassemblements, il désavoue le nouveau pouvoir leghista. La direction du mouvement en est parfaitement consciente et s’efforce de contourner cette difficulté par le mensonge. Au cours de la campagne municipale de 1994, la Lega ayant dépassé le stade du simple « piratage médiatique », l’abbé s’est vu contraint d’entrer en lice. Selon le secrétaire communal, il aurait par ses sermons anti-leghisti fait pencher la balance en faveur du Parti populaire italien. La mairie fut sauvée. Les moines voulurent en 1997 faire éditer un timbre commémoratif pour rappeler aux Italiens que le Serment de Pontida est lié aux Chemises rouges du Risorgimento et non pas, comme beaucoup le croient désormais, aux Chemises vertes d’Umberto Bossi. Le projet n’aboutira jamais. Les bénédictins se voulaient les gardiens de la mémoire néo-guelfe et entendaient diffuser le message de concorde que Pontida incarnait. Ils le firent à leur échelle, jusqu’à ce que les projecteurs des médias nationaux n’éclairent le rite d’affrontement de la Lega Nord faisant alors nécessairement l’obscurité sur le rite consensuel et modeste que la Pro Lega avait jusque-là mis en scène à l’intention des écoles de la Bergamasca. L’instrumentalisation leghista des symboles néo-guelfes a discrédité leur commémoration, le public scolaire a déserté les gradins et la centaine de figurants bénévoles qui l’animait est désormais au chômage technique. Pour son président, la mémoire de la Lega lombarda a été souillée par l’usage politique qu’en a fait Umberto Bossi. Ce mythe était sacré, il l’a « jeté en politique », ruinant ainsi le spectacle de la Pro Loco.
Lorsqu’il se rendit à Pontida, Umberto Bossi s’appropria les signes de la légitimité que peut conférer l’Église dans une province blanche. La Bergamasca est en effet catholique avant tout. Les boutades anticléricales du leader, les publications néo-paganistes ne parviendront pas à entamer cette réalité. La direction du mouvement ne pouvait négliger cet aspect : l’Église devait sanctifier le nouveau pouvoir leghista. En piratant ce vieux symbole néo-guelfe, Umberto Bossi entendait d’une part légitimer la lutte qu’il mène, quitte à usurper, avec la complicité objective des médias nationaux, l’aval du clergé catholique, et d’autre part, imposer sa version du Risorgimento contre celle des démocrates-chrétiens. Si Pontida resurgit aujourd’hui sur les devants de la scène politique italienne, c’est que la nation n’y est plus consensuelle. Tant qu’elle le fut, on négligea la ville symbole de la première guerre d’indépendance, elle avait rempli son office. En envahissant Pontida pour en faire le symbole de la liberté padane, la Lega Nord retourne contre la nation son propre symbole. Le second enjeu de cette opération est bien évidemment exégétique. La médiatisation de la fête de Pontida couronne de succès le rituel leghista en étouffant définitivement le rite national déjà tombé en désuétude. Les fonctions cognitives et communicationnelles des rites, lorsqu’elles sont amplifiées par les médias, acquièrent une efficacité redoutable.
2
En attendant Umberto Bossi (photo de l’auteur, 4 juin 2000).
Par le travail rituel Umberto Bossi est parvenu à réactualiser les valeurs patriotiques en recyclant de vieux symboles du Risorgimento bergamasque. À première vue, il ne semble pas avoir altéré le sens du symbole qu’il réactive. Le rite leghista conserve la fonction intégratrice et conjuratoire que le motif initial laissait présager : il s’agit toujours d’unifier pour libérer. La Lega Nord se bat pour l’indépendance de la Padanie contre l’Italie. Comme cette dernière l’a fait jadis pour combattre l’Autriche-Hongrie, il s’agit de coaliser une myriade de particularismes enracinés dans un territoire compartimenté et de s’abstraire d’une domination psychologique et culturelle plus large : l’« italianité » dans ce qu’elle a de latin et de méditerranéen. Le Serment de Pontida incarne une fois de plus cette nécessité, mais au bénéfice de la Padanie et non plus en faveur du pouvoir central. L’intégration régionale s’y affirme à présent contre l’intégration nationale. Le déploiement de force leghista qui s’observe à cette occasion vise à démontrer l’existence du peuple padan et à impressionner les absents comme les opposants.
Nous pourrions cependant relever une incongruité dans cette réélaboration symbolique, car l’événement retenu est en flagrante contradiction avec le discours actuel du parti : hier les Lombards se rangeaient sous la bénédiction du pape Alexandre III contre l’empereur excommunié, aujourd’hui ces mêmes Lombards récusent l’autorité gouvernementale de Rome et font valoir leurs racines celtes et leur héritage autrichien. Nous pourrions nous en tenir à la simple déduction qu’après tout peu importe l’ennemi, ce serait le double mouvement unification/libération dans la mesure où il fonde nation qui intéresserait ici la Lega Nord ; la dimension opératoire du symbole aurait seule retenu l’attention d’Umberto Bossi. Nous négligerions alors l’essentiel. Le Serment est un appel au consensus qui prélude l’affrontement, c’est un rite dont la nature belliqueuse ne laisse aucun doute. Il symbolise la métamorphose de la violence réciproque en violence unanime. Le ressort de cette conversion positive, c’est l’étranger. Seul susceptible de détourner la violence qui caractérise les rapports des cités entre elles, il tient lieu de victime émissaire. Si la Lega ne remet pas fondamentalement en cause la conversion que le Serment réalise, elle en inverse les termes, et pour cause : le symbole risorgimentale repose explicitement sur l’antique clivage xénophobe Romains/Barbares. Les leghisti remettent aujourd’hui en cause l’identification Romains/Italiens et retournent l’antique clivage xénophobe. L’Étranger, ce n’est plus le Barbare, puisque c’est désormais Bruxelles et le nord de l’Union européenne qui incarnent la civilisation. L’Étranger, c’est le Romain, c’est l’État italien incarné localement par le fonctionnaire méridional réputé incompétent et, en élargissant le cercle des « indésirables », l’Albanais, le Maghrébin, tous les Méditerranéens. Le symbole leghista est brouillé dans la mesure où la liberté prime désormais sur l’unité de la nation. La liberté ne supporte plus de conditions, il faut briser les chaînes italiennes pour renaître libres et payer moins d’impôts.
L’Église catholique est contre son gré conviée à la cérémonie sacrificielle qu’Umberto Bossi met en scène. Les leghisti catholiques de la Bergamasca usurpent la bénédiction de rigueur. L’ancien pouvoir refusant de donner au nouveau les signes de la légitimité, la Lega Nord contourne cette difficulté par le mensonge : il importe peu que Jean Paul II condamne le mouvement, puisque l’abbé de Pontida soutient la lutte. Les fils leghisti s’approprient ainsi l’héritage des pères démocrates-chrétiens. Le Serment de Pontida dans sa version leghista est en quelque sorte une usurpation symbolique de la légitimité. Ce mensonge devient dangereux dans la mesure où il entretient les catholiques padans dans l’illusion que l’Église pense tout bas ce qu’Umberto Bossi dit tout haut. En construisant comme il le fait une forme historique de la légitimité, le rituel est bien ce « piège à pensée » que dénonce P. Smith.
Les leghisti ne nient pas que le Serment soit un symbole risorgimentale, « le lieu même où la nation italienne fut inventée », ils ne font que tourner en ridicule la rhétorique nationaliste des romantiques et minimiser l’importance du patriotisme italien car, selon eux, se dissimule derrière ce sentiment un guelfisme originel, un particularisme atavique, en somme du leghismo avant la lettre. Comme toujours et au-delà de toute rhétorique, le Lombard voulait être « maître dans sa propre maison ». La Ligue revient sur cet épisode pour mieux mettre en évidence le côté artificiel de la nation [Roveda, 1997 : 101].
Depuis 1997, le conflit qui oppose Padans et Italiens porte sur le champ qui accueille les rassemblements des pèlerins patriotes. La mairie de Pontida a en effet trouvé un moyen détourné d’interdire l’accès de la commune au peuple padan : elle vend le « champ sacré » par parcelles. Ce faisant, elle prend ouvertement parti, sans que la minorité leghiste du conseil communal puisse lui opposer d’argument, hormis la valeur symbolique du lieu et le bénéfice qu’elle pourrait en retirer en l’exploitant à des fins touristiques.
3
Les stands alignés le long du champ de Pontida (photo de l’auteur, 4 juin 2000).
Le 28 septembre 1997, le conseil communal de Pontida se réunit pour statuer sur le sort du champ : y verra-t-on s’édifier un supermarché comme le prévoit le plan d’attribution des parcelles ? C’est sans compter l’intervention des représentants du peuple padan : en effet, les militants du Carrocio investissent la salle du conseil avec à leur tête, le secrétaire provincial de la Lega Nord, le président de la province et une parlementaire leghista, mettant le maire de Pontida dans une situation inconfortable. Les débats sont particulièrement houleux : des applaudissements ponctuent les interventions leghista, des insultes celles des membres de la majorité communale. Les fauteurs de troubles refusent de quitter la salle du conseil, et le maire requiert la présence des carabiniers, qui ne lui sont cependant d’aucun secours. Le maire et les élus de la majorité doivent quitter la salle. L’hystérie atteint son acmé lorsque intervient le leader du groupe leghista : « Il ne fait aucun doute que ce conseil communal passera à la postérité sous le nom de “la Trahison de Pontida”. » Évoquant la globalisation et l’inévitable démantèlement des États-nations, il n’hésite pas à affirmer qu’« il faut être un imbécile pour penser que les revendications indépendantistes resteront lettre morte » et que « Pontida deviendra [à plus ou moins longue échéance] la Capitale spirituelle [et pas seulement] de la Padanie », et ce malgré « une coalition de vendus incultes qui n’ont à cœur que l’argent ». Il propose enfin de faire graver une pierre à l’intention des générations futures : « La Trahison de Pontida. Le 6 octobre 1997, nos concitoyens [suivent les noms des conseillers municipaux ayant voté en faveur de la vente du « champ sacré »]. En pleine possession de leurs moyens ont tué les idéaux qu’inspire le fameux Serment dont notre cité était si fière et leur ont substitué par avidité ceux de la trahison. Mais ils n’ont pas réussi à tuer l’espérance, le désir de justice, d’égalité et de liberté qui réside en chacun de nous. » À la suite de cette déclaration, le maire et les élus de la majorité durent quitter la salle. Les délibérations ne reprirent que une heure après et se prolongèrent fort tard. Les requêtes leghista furent toutes repoussées : non, Umberto Bossi ne recevrait pas la citoyenneté à titre honorifique « pour avoir fait connaître Pontida dans le monde entier », non, un espace ne serait pas aménagé afin de recevoir le monument que les leghisti se proposaient d’ériger en mémoire des rassemblements qui s’y étaient tenus. En sortant, le président de la province déclara aux journalistes présents : « En tant que président de l’Administration provinciale, je ne peux que déplorer qu’un lieu historique tel que le champ de Pontida soit sacrifié, en tant que leghista, je le déplore et c’est tout. » Le secrétaire provincial promit quant à lui : « Autorisation ou pas, notre monument y sera. »
Cet épisode est caractéristique du mode d’action leghista. Les militants et les sympathisants sont soudain saisis par une frénésie que seul le plaisir de la transgression peut expliquer. On chahute le politique, comme on chahutait le professeur méridional que l’on ne comprenait pas. Les militants de la Lega piratent le rite institutionnel en y introduisant des éléments d’anti-structure au sens où l’entend Turner, faisant ainsi du conseil communal la tribune de leur protestation. Ces chahuts entrent dans une stratégie de communication : plus l’événement est « folklorique », plus il sera retransmis par les journaux locaux brisant ainsi le boycott médiatique que dénonce le mouvement.
La scène telle qu’elle a été rapportée, comporte des éléments de nature carnavalesque : la présence d’acteurs inhabituels (le président de la province, les militants de la Lega, les carabiniers), les interventions tonitruantes de certains, parfois malséantes, contribuent à créer un climat particulier. Des éléments inattendus, voire scandaleux, brisent l’harmonie du rituel institutionnel. Les militants interpellent les élus en toute simplicité et abolissent ainsi les distances qu’imposent ordinairement les normes sociales. La violence qui s’exprime est verbale, rarement physique, mais la tension fait qu’à la moindre provocation extérieure les acteurs sont susceptibles d’en venir aux mains. Les militants de la Lega Nord sont passés maîtres dans l’art de la menace pour rire, ils jouent à faire peur, chacune de leurs interventions comporte une part d’indétermination, les désordres qu’ils mettent en scène sont toujours susceptibles de déraper. Sans la vigilance des cadres du mouvement, sans la patience des autorités italiennes les incidents se multiplieraient.
L’agitation des participants atteint son comble lorsque que le conseiller leghista prononce son discours. Un « rire réduit » au sens où l’entend M. Bakhtine, c’est-à-dire un rire privé d’expression directe, un rire qui ne résonne pas mais qui se devine, en émane. Des traits stylistiques y contribuent : les rapprochements inattendus (le champ, la boue et le sacré), l’alliance du sublime et du vulgaire (les idéaux de la liberté et les insultes), les registres des énoncés (institutionnel, familier), les éléments utopiques (Pontida, hypothétique capitale d’une hypothétique Padanie). Ce discours ridiculise le cérémonial du conseil communal, déconsidère la légitimité de l’ordre institutionnel, rompt la régularité ordinairement admise du droit et des jurisprudences qui garantissent le bon fonctionnement des institutions locales, et détruit le message que les élites ont voulu transmettre dans la liturgie institutionnelle. L’orateur, en révélant la fragilité du rite institutionnel, met soudain en péril le conseil municipal, espace politique local. En introduisant de l’incontrôlable dans ce cadre, les indépendantistes padans font preuve d’une grande créativité politique, c’est un nouvel ordre politique qu’ils cherchent à faire éclore. Les institutions locales étant incapables de répondre aux aspirations autonomistes, leurs rituels deviennent objets de dérision. Sous le « rire réduit », c’est l’angoisse qui affleure. Le rituel subversif tente de la canaliser en créant une situation liminale, un point de passage entre l’ordre institutionnel italien et le nouvel ordre padan, une ouverture, un appel à plus d’autonomie administrative.
Cet épisode met en évidence le fossé qui existe désormais entre les indépendantistes padans et les Italiens. Leur mutuelle incompréhension contribue à créer cet effet comique : les premiers sont convaincus de se battre contre un État colonisateur, les seconds restent confondus, ils ne sauraient leur opposer leur propre nationalisme, cela n’aurait aucun sens, du moins pas plus que le combat leghista pour l’indépendance d’une Padanie fantoche. Faute de pouvoir leur opposer des réponses sensées, on les renvoie dans l’idiotie. Umberto Bossi impose sa Padanie à coups d’attentats burlesques sans que l’État italien puisse s’y opposer, mais cette stratégie porte en elle ses propres limites, car qui oserait le prendre au sérieux ?
La description ethnographique de ce chahut isolé nous aura permis de mieux saisir la nature des rassemblements leghisti. Pontida est en fait le lieu du basculement, la Lega y démystifie l’ordre ancien (démocrate-chrétien) et cherche à y légitimer le nouveau (leghista) en y matérialisant la Padanie. L’importance symbolique dont le gratifient les militants n’est pas feinte. Le rituel est action de la société sur elle-même. En multipliant les dispositifs rituels comme elle le fait depuis bientôt une décennie, la Lega Nord dépêche le processus de transition qu’elle s’est proposée de réaliser. Les rassemblements de Pontida accélèrent ainsi la dissolution de l’identité nationale. Ils déchristianisent la politique pour mieux la réenchanter. Le rite que la Lega met en œuvre lui permet de souligner sa différence et de s’assurer elle-même en soudant la communauté des participants contre la tradition risorgimentale des démocrates-chrétiens.
La Lega a entrepris d’acquérir le « champ sacré » de ses meetings historiques en proposant aux militants de l’acheter mètre carré par mètre carré. Le monastère bénédictin de Pontida, le Serment, et l’idéal qu’il incarnait, sont finalement éclipsés au profit du lieu qui accueille les grandes kermesses leghista. En le patrimonialisant, les indépendantistes discréditent le nationalisme italien et concrétisent une anti-nation avec ces 21 000 mètres carrés. Le mouvement territorialise ainsi la transgression. L’espace symbolique que la Lega Nord s’est taillé à force d’interventions malséantes – ce qu’I. Diamanti appelle « le langage de l’impolitique » (associant obscénités, expressions dialectales et jugements à l’emporte-pièce) – se matérialise désormais à la faveur de rituels qui en appellent au territoire. Par ce biais, Umberto Bossi tente de convertir en ethnos ce qui n’est qu’un malaise social diffus. Cette stratégie rencontrerait un écho favorable dans l’électorat septentrional, qui chercherait par cette voie à conjurer l’anomie qui s’est étendue à mesure que s’industrialisait cette ancienne société paysanne. Les objectifs implicites du symbolisme rituel allant souvent à l’encontre des objectifs explicites, la sécession ne serait que le scénario catastrophe avec lequel ils « joueraient à se faire peur » pour mieux re-créer la nation, ne serait-ce qu’au travers d’un substitut virtuel. Les rituels de rébellion dramatisés par la périphérie et médiatisés par le centre permettraient alors d’exorciser les réelles menaces de dissolution, celles moins visibles, mais plus insidieuses que génèrent la construction européenne et l’engourdissement de l’appareil étatique italien.
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Umberto Bossi quittant la tribune (photo de l’auteur, 4 juin 2000.
Nous pourrions de ce point de vue établir un parallèle fertile entre les procédés de re-création de l’ordre tels qu’ils ont été observés par les anthropologues dans les sociétés primitives et les actes de rébellion mis en scène par la Lega Nord. Les contextes sont tout d’abord sensiblement les mêmes : à la phase d’interrègne correspond la phase de transformations institutionnelles et politiques que traduit le passage de la Première à la Seconde République. Les tenants de l’ordre traditionnel sont alors déconsidérés par les coupes claires que l’opération « Mani pulite » a opérées dans leurs rangs. Pour relégitimer contre eux le politique, la Lega Nord tout d’abord marquera la distance en brisant l’ordre du discours, puis retournera aux mythes d’origine (Garibaldi, le Risorgimento) pour mieux les réinvestir. L’incivilité des leghisti est ainsi censée exprimer l’altérité du mouvement qu’ils incarnent. Elle accentue l’opposition entre « eux » et « nous », quand « nous » ce sont les « gens simples » et « eux », « ces messieurs de Rome », la classe politique corrompue. En instaurant entre elle et les partis politiques traditionnels une distance stylistique, elle a ouvert un espace de liberté dans lequel se sont engouffrés des hommes qui selon toute probabilité n’auraient pas dû occuper des fonctions institutionnelles. Les rituels qu’elle réactualise sont des rituels d’inversion dans la mesure où ce ne sont plus les « messieurs » qui les mettent en œuvre, mais les « rustres » de la Lega, qui ont temporairement inversé la hiérarchie quotidienne et brouillé les frontières existant entre le domaine des gouvernés et celui des gouvernants. Cette stratégie communicative devait faire de la Lega un objet politique hors venu, et créer le scandale. La Lega Nord semble donc démontrer, à l’encontre de ses propres ambitions, qu’il n’y a d’autre alternative à l’ordre social que la dérision ou la menace du chaos.
Si l’on s’en tient aux seuls discours, leur incohérence, leur monomanie n’ont pas précisément pour but d’inspirer confiance. Galvaniser les uns, effrayer les autres en sont les deux uniques mobiles. La confusion des genres y accroît encore notre perplexité : la grandiloquence la plus outrée y côtoie la trivialité la plus franche, sans que quiconque y trouve à redire. L’oxymore qui tient lieu de programme au mouvement – l’extrémisme du centre – ne rend pas compte à lui seul de la politique paradoxale que conduit la Lega Nord. Le leader politique le plus incivil d’Italie est aussi celui qui appelle à plus de civisme. Dans l’esprit des militants, la Padanie incarne cette exigence, elle est la Suisse en Italie, la terre promise de tous ceux qui caressent le rêve d’un État prospère, démocratique, où les institutions seraient proches des citoyens et le sens civique unanimement réparti. Umberto Bossi invite ainsi tous les Italiens ayant encore un minimum de civisme (identifié abusivement avec le « Peuple du Nord ») à se défaire de leur citoyenneté italienne pour devenir padans et à condamner l’incivisme des politiciens méridionaux en commettant l’acte le plus incivique qui soit : faire sécession. Ce faisant, il accrédite l’idée, chez un certain nombre de militants, que le civisme est désormais incivil en Italie. Les plus fanatiques vont jusqu’à reporter sur les méridionaux la responsabilité de leur choix : « La Padanie, c’est l’Italie sans ceux qui ont trahi l’essere italiano et qui dans de nombreuses circonstances ont ruiné l’image de l’Italie en Europe et dans le monde, essentiellement les méridionaux. »
La Lega Nord développe de la sorte l’expression d’un véritable nationalisme à rebours, réaffirmant à sa manière la nécessité de lier religion civile et civisme. La désaffection qui entoure la nation italienne serait tellement grande que les sentiments patriotiques ne pourraient désormais trouver à s’exprimer qu’au travers de ce « double parodique » que constitue la Padanie. Le leghismo semble découpler, puis porter à leur comble les deux virtualités de l’expression du nationalisme italien : l’« italianité » se dit sur le mode de l’expiation (oui, nous sommes « chaotiques », oui, il y en aura toujours un parmi nous qui cherchera à vous embrouiller, etc.) ou bien sur le mode de la revendication (non, nous ne sommes pas que des joueurs de mandoline, etc.). Dans un cas, on s’en défend, dans l’autre on se défend, mais dans les deux, l’« italianité » est connotée négativement. Le stigmate mafieux s’éprouve indistinctement, et ceci ne fait que révéler la prégnance en Italie même des images caricaturales que véhiculent la littérature et le cinéma. La padanité est un masque, car une figure caricaturale du Sud ne peut engendrer qu’une figure caricaturale du Nord. Le nationalisme padan serait l’expression à la fois pathétique et burlesque d’une impossible fierté italienne. Une façon de résoudre la non-coïncidence de soi avec l’idée reçue de l’« italianité » ou comment être fier d’être italien sans être italien tout en étant italien. â–
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[1]
Au Moyen Âge, les guelfes, partisans du pape Grégoire VII, et les gibelins, partisans de l’empereur Henri IV, se sont affrontés au sujet de la collation des titres ecclésiastiques, la querelle des Investitures (1075-1122). Le pape cherchait à affaiblir le pouvoir temporel en s’appuyant sur les marchands qui avaient investi les assemblées communales, tandis que l’empereur s’appuyait sur l’aristocratie afin de rétablir l’ordre sur ses domaines, l’un et l’autre cherchant à établir sa suprématie.
[2]
La Lega Nord réalise une bien étrange synthèse qu’Umberto Bossi n’hésite pas à définir par un oxymore, l’«
extrémisme du centre », en raison du contraste observé entre la radicalité du discours et la modération de ses destinateurs sociaux (rappelons qu’il existe une exacte correspondance entre ex-bassin de votes démocrates-chrétiens et bassin de votes
leghisti). Le centre de la Lega Nord n’est cependant pas le centre traditionnel, il n’est pas l’expression du moyen terme, mais celle de l’étrangeté que l’on entend affirmer contre les forces politiques traditionnelles.
[3]
Cet article s’appuie sur une étude de terrain qui a été menée en 1998 à Pontida (province de Bergame, Lombardie) dans le cadre du
dea d’anthropologie sociale et d’ethnologie de l’
ehess.
[4]
Nom d’une association que l’on trouve dans les villages et les petites villes italiennes et qui se propose ordinairement de faire valoir le patrimoine local et d’animer la vie culturelle d’une commune.
[5]
«
Ils en ont fait le serment, je les ai vus à Pontida/Se réunir ceux de la montagne, ceux de la plaine./Ils en ont fait le serment ; et se serrèrent la main/Les citoyens de vingt cités./Quel joyeux spectacle ! Les Lombards/réconciliés, unis en une Ligue./L’Étranger donnera la couleur de son sang au drapeau qu’elle déploie. » Giovanni Berchet, vers extraits de « Il Giuramento di Pontida », qui fut publié pour la première fois en 1829 à Paris dans le recueil
Le Fantasie.
[6]
Le néo-guelfisme, qui fut théorisé par Vincenzo Gioberti (1801-1852), prêtre et patriote, était favorable à la création d’un État italien fédéré autour du pape. Le mouvement faisait référence aux péripéties de la querelle des Investitures.
[7]
« Il ne convient pas ». L’unité italienne achevée aux dépens des États pontificaux (1871), le tribunal de la « Pénitencerie apostolique » édicte qu’ «
il ne convient pas » que les catholiques prennent part à la politique de leur pays. Dans la province de Bergame, le
non expedit fut largement respecté : en 1895, 27 % seulement des électeurs se sont rendus aux urnes.