2001
Ethnologie française
L’ethnologue et le juge
L’enquête de Giovanni Falcone sur la mafia en Sicile
Deborah Puccio
idemec5, rue du Château-de-l’Horloge13094 Aix-en-Provence
L’expérience professionnelle et humaine de Giovanni Falcone, le juge instructeur du plus spectaculaire procès intenté contre la mafia, nous amène à examiner les relations entre l’enquête judiciaire et l’enquête ethnographique : car c’est grâce à l’instruction du Maxiprocesso (1986) qu’aujourd’hui nous disposons d’une abondante moisson de données sur Cosa Nostra, son fonctionnement, ses règles internes et son code d’honneur. Si la reconstruction d’une vérité au moyen d’indices, dans un monde protégé par l’omertà, apparente les techniques d’investigation du juge au modèle épistémologique qui est au fondement des sciences humaines depuis le xixe siècle, l’utilisation d’informateurs appartenant à l’univers mafieux – les repentis – est à mettre en parallèle plus directement avec les méthodes de l’ethnographie.Mots-clés :
mafia, épistémologie, « enquête » judiciaire, Falcone, Sicile.
The human and professional experience of Giovanni Falcone, the examining magistrate in the most spectacular legal operation launched against the Mafia, makes us examine the relations between the judicial and the ethnographic investigation, for it is due to the inquiries of the Maxiprocesso (1986) that we now possess an abundant source of data on the Cosa Nostra, its operation, its internal rules and its code of honour. While, in a world protected by the omertà, the re-establishment of facts by means of evidence places the investigative techniques of the judge among those of the epistemological model, basis of the human sciences since the 19th century, the use of informers – the pentiti – from the world of the Mafia, on the other hand, reflects more directly the methods of ethnography.Keywords :
Mafia, epistemology, judicial inquiry, Falcone, Sicily.
Das berufliche und menschliche Erfahrenheit des Untersuchungsrichters Giovanni Falcone im spektakulärsten aller jemals gegen die Mafia durchgeführten Prozesse führt uns zu einer Überprüfung der Beziehungen zwischen gerichtlicher und ethnographischer Untersuchung, denn dank der Voruntersuchung im Maxiprocesso (1986) verfügen wir heute über eine umfangreiche Sammlung von Angaben über die Cosa Nostra, über ihre Arbeitsweise, ihre inneren Regeln und ihren Ehrenkodex. In einer durch die Omertà geschützten Welt gleicht die Vorgehensweise des Richters bei der Aufdeckung der Wahrheit dem epistemologischen Modell, das den Humanwissenschaften seit dem 19. Jahrhundert zugrunde liegt, während die Verwendung von Informanten aus dem Bereiche der Mafia – den Pentiti – sich eher mit den Methoden der Ethnographie vergleichen lässt.Schlagwörter :
Mafia, Epistemologie, Gerichtliche Untersuchung, Falcone, Sizilien.
La mafia ? Qu’est-ce que la mafia ?
Quelque chose qui se mange ?
Mimmo Piromalli
La mafia ? C’est peut-être une marque de fromage ?
Dites-moi ce que c’est, parce que moi, je n’en sais rien !
« Enquêter sur la mafia signifie procéder sur un terrain miné », affirme Giovanni Falcone dans une interview accordée à Marcelle Padovani
[2]. Paroles tristement prophétiques, celles du magistrat victime d’un attentat mafieux qui, le 23 mai 1992, fit sauter un morceau de l’autoroute reliant Palerme à l’aéroport de Punta Raisi. Palermitain, né en 1939 d’une famille bourgeoise et conservatrice, Giovanni Falcone passe le concours d’entrée dans la magistrature en 1964. Nommé, tout d’abord, juge au tribunal de première instance à Lentini, au sud de Catane, puis, dès 1967, avocat général à Trapani, il est, à partir de 1979, juge d’instruction au tribunal de Palerme, où il prépare le plus spectaculaire procès intenté contre la mafia, le
Maxiprocesso, le « maxi-procès ». Entreprise judiciaire sans précédents, ce procès se fonde sur une formulation théorique de Cosa Nostra considérée, non pas comme un ensemble de groupes plus ou moins liés entre eux, mais comme une organisation unitaire. Après plus de un siècle de silence – d’
omertà –, dans les années quatre-vingt, une image de la mafia réussit à s’imposer, celle d’une société secrète, masculine, initiatique, caractérisée par une structure rigide et pyramidale. La loi du 29 septembre 1982, qui a été promulguée en réponse à l’homicide du général Alberto Dalla Chiesa
[3], formalise l’existence d’une «
association de malfaiteurs de type mafieux », dont les membres sont punissables en tant que tels et non pas pour le fait d’avoir commis un délit particulier. C’est au nom de cette loi que, en 1986, le tribunal de Palerme, dans une instruction qui compte 8 607 pages, fruit de trois ans d’enquêtes, met en accusation 707 personnes. Les délits dont elles sont accusées, consommés à l’intérieur d’un projet stratégique fonctionnel aux intérêts de l’association, confirment la conception unitaire de Cosa Nostra assumée par les juges à la suite, aussi, des aveux des « repentis » Tommaso Buscetta et Salvatore Contorno.
Au-delà de la métaphore, tragiquement expérimentée par le magistrat qui avait consacré toute sa vie à enquêter sur la mafia, ce « terrain miné » est un cas particulièrement significatif pour mener une réflexion sur la relation existant entre l’enquête ethnographique et l’enquête judiciaire. C’est grâce au travail des juges d’instruction qu’aujourd’hui nous disposons d’une abondante moisson de données sur Cosa Nostra, son fonctionnement, ses règles internes et son code d’honneur. Si la reconstruction d’une vérité au moyen d’indices, indispensable dans un monde protégé par l’omertà, apparente les techniques d’investigation du juge au modèle épistémologique qui, comme on le verra, est au fondement des sciences humaines depuis le xixe siècle, l’utilisation d’informateurs appartenant à l’univers mafieux, les « repentis », instaure un parallèle encore plus direct avec les méthodes de l’ethnographie.
L’analyse du processus de construction culturelle et sociale qui conduit à l’affirmation du principe juridique que la mafia est une association criminelle est indissociable de l’étude des conditions historiques qui ont produit le changement de l’image des mafieux : de détenteurs de la plus authentique « sicilianité » ils sont devenus des « ennemis de la Sicile », figures d’une altérité sociale que l’ethnologue observe et que le juge punit. Au cours des interviews que le juge Falcone a données à Marcelle Padovani, il revient sur les premières années de sa carrière et aux limites « historiques » auxquelles son travail se heurtait à cette époque : « Dans l’atmosphère de ce temps, je respirais une culture “institutionnelle” qui niait l’existence de la mafia et repoussait tout ce qui s’y référait. » [Falcone, 1997 : 39] Jusqu’au début des années soixante-dix, ceux qui parlent de la mafia comme d’une association criminelle sont réduits au silence. Le 16 septembre 1970, le journaliste palermitain Mauro de Mauro, qui publie régulièrement dans le quotidien communiste L’Ora les résultats de ses enquêtes antimafia, disparaît mystérieusement. En 1971, le procureur de la République, Pietro Scaglione, est assassiné. Bien que les attentats et les homicides se multiplient, au sujet de la mafia, c’est encore la thèse du folkloriste Giuseppe Pitré (1841-1916) qui triomphe. Elle peut se résumer en quelques axiomes : la mafia n’est ni une secte ni une association ; elle n’a ni règlements ni statuts ; le mafieux n’est ni un voleur ni un criminel ; la mafia criminelle n’est pas mafia mais criminalité et il ne faut pas confondre la criminalité avec la mafia, cette dernière n’étant qu’une manière d’être, de sentir ou de se comporter, une attitude psychologique ou un tempérament liés à la « sicilianité » [Renda, 1997 : 168 et 184].
Pour comprendre l’enjeu réel de cette position théorique, il faut replacer cette thèse dans le cadre historique de sa production et revenir au débat politique qui, entre 1893 et 1904, accompagne le meurtre de Notarbartolo. La condamnation du politicien palermitain, Salvatore Palizzolo, à trente ans de prison pour l’assassinat du directeur de la Banco di Sicilia, Leopoldo Notarbartolo, soulève une vague de protestations. Ce qui est mis en accusation, comme le montre la presse de l’époque, ce n’est pas seulement la mafia palermitaine, mais aussi la politique sicilienne de Crispi et de di Rudini. L’affaire Notarbartolo se transforme en « procès de la Sicile et des Siciliens » [ibid. : 159]. Défendre Palizzolo équivaut donc, pour Pitré, à préserver la culture sicilienne des attaques des « gens du Nord » qui, en identifiant mafia à société, criminalisaient l’île tout entière. L’absolution de Palizzolo, dans un nouveau procès intenté à Florence, en 1904, a comme effet de banaliser la portée réelle du phénomène mafieux, le réduisant à un fait culturel ou, même, « folklorique ». Vingt ans plus tard, en 1925, le président du Conseil Vittorio Emanuele Orlando, le plus important des hommes politiques siciliens, affirme dans un discours public : « Si, par mafia, on entend le sens de l’honneur poussé jusqu’au paroxysme, la générosité qui affronte le fort et est indulgente envers le faible, la fidélité aux amis plus forte que tout, même que la mort, si par mafia, on entend ces sentiments et ces attitudes, même avec leurs excès, alors, il s’agit de signes distinctifs de l’âme sicilienne. Mafieux, je me proclame et je suis fier de l’être ! » [Ibid. : 26]
Certes, cette déclaration de fierté sicilianiste est elle aussi à resituer dans son contexte politique, celui d’une classe dirigeante tiraillée entre les problèmes de sûreté publique et la volonté de ne pas céder aux tentations policières du fascisme. Reste le fait que cette classe dirigeante est à un tel point impliquée avec le système local qu’elle paraît inapte à en apercevoir les distorsions. Ainsi Orlando, qui réitère la vieille distinction entre une mafia « mauvaise », criminelle, et une mafia « bonne », expression des sentiments d’honneur et de fidélité, se contente de ramener le fait mafieux à une culture régionale déviée, centrée sur l’individualisme [ibid. : 212, 228]. La position de Leonardo Sciascia n’est pas très différente. Dans des écrits qui sont à mi-chemin entre la fiction littéraire et l’essai, le plus connu des auteurs siciliens suggère que la mafia, phénomène intimement lié au pouvoir, relève d’une corruption générale. C’est pourquoi il ne croit pas que l’on puisse vraiment extraire Cosa Nostra de la société sicilienne, l’identifier, l’examiner et la juger, d’où la polémique qui l’oppose au front de l’antimafia au moment du maxi-procès [ibid. : 248, 304-305].
L’ethnographe, l’homme politique et l’écrivain ont en commun un point crucial, le fait de considérer la mafia comme un comportement et non pas comme une organisation structurée et unitaire. La thèse «
que l’association mafieuse existe, qu’on y rentre à travers le rituel du serment, que le nouvel adepte, à cette occasion, se déclare disponible à poursuivre les fins associatives, ainsi qu’à se soumettre à une série de règles comportementales parmi lesquelles sont fondamentales celle de l’obéissance absolue aux chefs, celle du secret et celle de l’omertà »
[4], affirmée dans le maxi-procès, est la conceptualisation juridique d’une « vérité » reconstruite à travers les aveux des repentis. Avant d’entrer dans le vif du processus historique et social qui a permis de révéler Cosa Nostra, nous croyons utile de rappeler d’autres exemples de mises à jour opérées par le biais de méthodes « policières ».
L’ethnographe et l’inquisiteur
Marcel Griaule assimile les procédés heuristiques de l’ethnographie au déroulement de l’instruction. Dans la Méthode de l’ethnographie (1957), l’enquête ethnographique est associée à l’interrogatoire judiciaire. De même que le juge instructeur, pour découvrir la vérité, réunit des pièces à conviction et compare les différentes versions des faits rapportées par ses témoins, de même l’ethnographe contrôle ce que disent les indigènes, qui ont été soumis à un interrogatoire serré sur leur culture, en utilisant toutes les informations dont il dispose et, en confrontant les informateurs aux versions divergentes obtenues dans d’autres entretiens, il essaye de les pousser à énoncer des vérités qu’ils n’avaient pas l’intention de révéler [Griaule, 1957 : 51, 60]. Ces écrits déconcertants et provocateurs présentent l’avantage de démasquer, quand bien même ils ne la dénoncent pas, la violence inhérente à la pratique ethnographique, violence irréductible au sein d’une relation de pouvoir. Griaule considérait l’enquête de terrain comme la continuation d’une grande tradition d’aventure et d’exploration. Et, en effet, la mission Dakar-Djibouti qui traversa l’Afrique en vingt et un mois est, à la fois, une entreprise de connaissance et de « colonisation » [Clifford, 1996 : 61]. Cette attitude agressive de l’ethnographe nous renvoie à des formes de proto-ethnographie qui ont été mises en place dans un contexte de colonisation et de domination culturelle.
C’est grâce aux rapports des conquistadores que nous possédons une abondante littérature sur les coutumes et les croyances des Nouveaux Mondes. C’est dans le cadre policier de l’extirpation de ces pratiques qui furent observées par les Espagnols que celles-ci sont minutieusement répertoriées. Les extirpateurs mexicains du xviie siècle nous livrent « des dates, des lieux, des portraits de coupables, des récits de leur existence, des descriptions détaillées de leurs pratiques » pour étayer leurs accusations et leurs interprétations [Bernand et Gruzinski, 1988 : 148]. Une même minutie caractérise l’observation des idolâtries andines. Dans la région de Cajatambo, au Pérou, on se sert de caciques et de sorciers « repentis » pour retracer les généalogies des ministres « païens » de l’époque. Encore au Mexique, on emploie l’« art de la confession » pour faire parler ceux qui s’y refusent, pour arracher le nom des complices. Les « chasseurs d’idolâtres » utilisent toutes les ruses du métier afin de contraindre l’indigène à révéler ce qu’il cache. Ils feignent d’en savoir plus qu’ils ne savent. Ils jouent sur les contradictions pour confondre les « coupables » [ibid. : 150, 171].
On le voit, la constitution d’un savoir est, ici, intimement liée à l’exercice d’un pouvoir. L’observation des mœurs et des coutumes de la Nouvelle-Espagne est, en effet, motivée par l’objectif de dominer les peuples à peine conquis. Même si la volonté de repérer des « idolâtries » est indissociable de la soif de connaître, l’effort de connaissance des extirpateurs vise à mettre en place et à légitimer une répression massive des populations indigènes. Cette entreprise d’uniformisation politique et culturelle avait commencé en Europe deux siècles auparavant. Au xive siècle, Jacques Fournier, évêque de Pamiers de 1317 à 1326, interroge scrupuleusement les paysans du comté de Foix et de la haute Ariège, afin de traquer, parmi eux, l’hérésie cathare ou toute forme de déviation par rapport au catholicisme officiel [Le Roy Ladurie, 1975 : 10]. Procédures et interrogatoires ont permis, à cette époque, d’inquiéter et de mettre en cause 114 personnes. Mais les volumes qui les recueillent, aujourd’hui à la disposition des historiens, révèlent une attitude qui, entre intérêt policier et curiosité ethnographique, déborde de beaucoup le strict domaine des poursuites inquisitoriales menées contre les tendances hétérodoxes. Maniaque du détail, l’inquisiteur éclaire, par-delà les déviances, la vie même du village « coupable » de Montaillou et offre à Emmanuel Le Roy Ladurie la matière de la plus célèbre des monographies villageoises.
De même, Carlo Ginzburg reconstruit la «
mentalité », les «
comportements religieux » et les «
croyances populaires » liés à la sorcellerie dans la société rurale du Frioul à partir des procès contre les
benandanti, les dépositaires d’un culte de la fertilité présent dans cette région de l’Italie nord-orientale où se croisent les traditions germaniques et slaves [1966, VII]. Dans un livre devenu à son tour un classique de l’historiographie italienne, Ginzburg s’attache à démontrer comment, entre la fin du
xvie et la moitié du
xviie siècle, on peut assister à la métamorphose de ces «
défenseurs des moissons » en «
sorciers » et à la transformation de leurs «
batailles nocturnes »
[5] visant à rendre propice la fécondité des champs en sabbat diabolique. De la même manière que les colonisateurs espagnols ont emprisonné les cultures rencontrées dans les Amériques à l’intérieur d’un ensemble de catégories religieuses centrées sur la notion d’idolâtrie, héritage à la fois du paganisme antique et de la scolastique médiévale [Bernand et Gruzinski,
op. cit. : 6], les juges des procès étudiés par Ginzburg ont inlassablement plaqué le schéma interprétatif de la sorcellerie (pacte avec le diable, sabbat, profanation des sacrements, etc.), élaboré durant une période allant de la seconde moitié du
xiie siècle à la première moitié du
xiiie, par l’œuvre de théologiens et d’inquisiteurs, sur les croyances et les «
superstitions » que les interrogatoires laissaient affleurer. Sous la pression des enquêteurs, pression pouvant aller d’un interrogatoire plus ou moins violent jusqu’à la torture, les accusés finissaient par admettre la version donnée par les juges. Cependant, les résistances des
benandanti à se laisser définir comme des sorciers – résistances que les actes des premiers procès laissent encore émerger – permettent d’atteindre un niveau de croyances authentiquement populaires.
D’autres documents d’archives, dépouillés par le même auteur, signalent une intensification des procès inquisitoriaux dans le diocèse de Modène, entre la fin du xve et la moitié du xvie siècle. Cette activité fébrile de l’inquisition modénaise est à mettre en relation avec la présence de fra’ Bartolomeo da Pisa. Aussi méticuleux que l’évêque de Pamiers, l’inquisiteur pisan conduit personnellement tous les procès de sorcellerie. Les relations des accusés fournissent au moine un matériau précieux pour élaborer ses traités de démonologie, révélant le lien existant entre répression pratique, réflexion théorique et élaboration doctrinale. Encore une fois, l’historien relève la technique agressive des interrogatoires. Le juge dirige habilement l’accusé sur une voie préétablie, lui propose implicitement le contenu des réponses, s’efforce, enfin, de faire coïncider la confession de l’inculpé avec une vérité qu’il possède déjà. À ce dernier il ne reste, donc, qu’à se rendre docilement, à demander pardon, « se repentir », et à accepter les pénitences qui lui sont imposées par l’inquisiteur [Ginzburg, 1986 : 3-28].
Lorsque Ginzburg tourne son regard vers l’époque contemporaine, ce sont les procès contre le terrorisme qui l’intéressent, puisqu’il y décèle les mêmes mécanismes rencontrés dans les procès de l’inquisition. Réexaminant les actes de celui qui fut intenté contre Adriano Sofri
[6], l’historien rapproche l’attitude du président de la cour de celle des inquisiteurs utilisant leur pouvoir pour convaincre les témoins de partager leur point de vue [Ginzburg, 1991 : 94]. Certes, le juge instructeur déclare avoir été guidé dans son enquête par «
un dessein précis », «
un problème à résoudre », «
une hypothèse de travail à vérifier » [
ibid. : 31]. Mais toute recherche visant à établir une vérité doit questionner la qualité des hypothèses élaborées et, au cas où les faits les contrediraient, ces dernières doivent être modifiées ou abandonnées. Or, au lieu de confronter la confession du repenti aux données objectives, l’instruction a utilisé la parole de Leonardo Marino comme source d’autorité, pour évaluer ou même écarter les versions des témoins oculaires
[7] [
ibid. : 21].
S’occupant du procès Sofri, Ginzburg entend explorer les rapports, intriqués et ambigus, entre le métier du juge et celui de l’historien, établir une comparaison entre les systèmes de validation propres au monde juridique et ceux qui sont mis en œuvre dans l’histoire. De même que l’argumentation judiciaire, l’exégèse historique utilise des indices, des traces, pour construire des preuves et asseoir une vérité. D’une manière plus générale, Carlo Ginzburg appelle « paradigme indiciaire » le modèle épistémologique qui est au fondement des sciences humaines depuis le xixe siècle, modèle que nous allons, maintenant, examiner.
Dans son essai Spie. Radici di un paradigma indiziario, Carlo Ginzburg prend comme point de départ la « méthode Morelli », un système d’attribution des tableaux anciens, pour illustrer un modèle épistémologique unifiant à la fois la symptomatologie médicale, la physiognomonie, la jurisprudence, le roman policier et la compétence en matière d’œuvres d’art. Selon Giovanni Morelli, pour restituer un tableau à son véritable auteur, il ne faut pas, comme on le fait d’habitude, se fonder sur les caractères les plus voyants, mais, au contraire, examiner les détails les plus négligeables : les lobes d’oreilles, les ongles, la forme des doigts des mains et des pieds, etc. « N’importe quel musée étudié par Morelli acquiert immédiatement l’aspect d’un musée criminel », écrit E. Wind. E. Castelnuovo rapproche la méthode indiciaire de Morelli de celle qui, à peu près dans les mêmes années, était attribuée à Sherlock Holmes par son créateur, Conan Doyle. Le connaisseur d’art est comparable au détective qui découvre l’auteur du délit (du tableau) sur la base d’indices imperceptibles à la plupart des gens. Les exemples de la sagacité de l’enquêteur dans l’interprétation des traces sont, nous le savons, innombrables [Ginzburg, 1986 : 160].
C. Ginzburg tisse un parallèle entre la capacité de remonter de données expérimentales, à première vue négligeables, à une réalité complexe qui ne peut pas être directement expérimentée et le savoir du chasseur qui reconstruit les formes et les mouvements de proies invisibles à partir de traces laissées sur la boue, de branches d’arbres brisées, de plumes accrochées aux broussailles, de mèches de poils et de boules d’excréments déposés sur le sol. «
Déchiffrer », «
lire » les traces des animaux, ce sont des métaphores qui désignent l’acte inaugural à l’invention de l’écrit [
ibid. : 166-167]. La tradition chinoise l’attribue à un fonctionnaire de rang élevé qui avait observé les traces d’un oiseau imprimées sur la berge d’une rivière
[8]. Umberto Eco classe dans la rubrique de la «
reconnaissance » les «
empreintes » (dans le sens que les chasseurs donnent à ce terme), les «
symptômes » (selon la signification que ce terme revêt dans le langage médical) et les «
indices » (par exemple, les objets abandonnés par un assassin sur le lieu du délit) [1988, cité par Caisson, 1995 : 120]. On entrevoit aussi, dans le paradigme indiciaire, le modèle de la sémiotique médicale, cette discipline qui permet de diagnostiquer des maladies inaccessibles à l’observation directe sur la base de symptômes insignifiants aux yeux du profane. Le modèle épistémologique qui s’affirme dans les sciences humaines durant la décennie 1870-1880 est, justement, axé sur la sémiotique [Ginzburg, 1986 : 165].
Pouvons-nous inclure l’ethnologie au nombre des sciences utilisant ce modèle ? C. Lévi-Strauss a souligné l’importance du détail en apparence le plus insignifiant dans l’œuvre de M. Mauss, lequel conseillait à ses étudiants de ne rien négliger et de s’intéresser même, et peut-être surtout, à ce qui est de l’ordre de l’ordure, du déchet, du « reste ». Lévi-Strauss ne définit-il pas la discipline ethnologique elle-même comme une « science dont l’objet se constitue de ce qui tombe de la table des chercheurs dans les autres sciences de l’homme » ? C’est avec ces restes que l’ethnologue « bricole » son monde signifiant. Recomposés selon un ordre différent, ces débris d’autres discours lui révèlent un sens initialement caché [Caisson, 1995 : 115-116]. Il y a une affinité certaine entre l’art d’interpréter les signes et les procédés herméneutiques de l’ethnologie. Ce « bricolage » dont Lévi-Strauss nous parle dans La pensée sauvage est, aussi, une traduction d’un système culturel à un autre : « Sous le nom de pensée sauvage, je désigne le système des postulats et des axiomes requis pour fonder un code, permettant de traduire, avec le moins mauvais rendement possible, “l’autre” dans “le nôtre” et réciproquement », précise-t-il dans une réponse à Paul Ricœur [1963, cité par Caisson, 1995 : 116]. L’ethnologue fait appel à des informateurs indigènes ou à des « traducteurs » que le rôle de médiateurs entre une culture et l’autre rapproche des témoins ou des repentis utilisés par la justice, perçus comme mouchards et « espions » par le groupe auquel ils appartiennent. Recourir à ces intermédiaires est d’autant plus nécessaire sur certains « terrains minés » où l’observation participante est particulièrement difficile ou quasiment impossible. Ici se justifie le parallélisme fait entre les modalités de construction d’un savoir ethnologique et les techniques d’enquête du juge Giovanni Falcone qui se fondent, d’un côté, sur la parole des repentis (et, plus spécifiquement, sur les confessions de Tommaso Buscetta) et de l’autre, sur la lecture minutieuse d’indices.
Morelli avait fait des études de médecine. Conan Doyle était médecin, avant de se consacrer à la littérature. On peut remarquer, en passant, que le couple Holmes-Watson, le détective à l’esprit fin et le médecin borné, est le dédoublement d’un personnage réel
[9]. Pour sa part, avant que le droit ne finisse par s’imposer à lui, Giovanni Falcone hésite entre la carrière de juge et celle de médecin. Si le magistrat emploie le langage médical pour caractériser son métier, en parlant de «
diagnostic » des faits criminels soumis à son «
examen » [Falcone, 1997 : 119], dans ses procédés de vérification, c’est la « méthode Morelli » qui s’impose, non tant pour identifier l’auteur du délit que pour authentifier le tableau brossé par son témoin : «
Au début des années quatre-vingt, il envoya un officiel des gardes des Finances à São Paulo du Brésil pour vérifier si, dans telle placette, il y avait ce banc en fer face à cette menuiserie dont Tommaso Buscetta avait parlé dans ses confessions. Non pas par amour du détail accessoire, mais pour s’assurer de la crédibilité de l’ensemble des témoignages du célèbre “repenti”. » [Falcone, 1997 : 5-6] Comme l’ethnologue, le juge ne doit négliger aucun détail, d’autant plus « [que]
dans le monde de Cosa Nostra, chaque détail a une signification précise et [qu’]
il est relié à un autre détail, dans un dessin logique » [
ibid. : 16-17]. Lorsqu’il s’agit de percer les secrets d’une société qui fonde son sens d’appartenance sur la loi du silence, l’enquête ne peut commencer que par la lecture des signes.
La première enquête qui fut menée sur la mafia et attribuée au magistrat est l’instruction Spatola : «
Une réalité complexe à déchiffrer était contenue dans les pièces du procès Spatola », dira-t-il quelques années plus tard [Stille, 1995 : 33]. Si la réalité est opaque, il existe bien des indices qui permettent de la décrypter. Défiant la thèse officielle qui soutenait qu’aucune enquête sur Cosa Nostra ne pouvait aboutir, étant donné l’impossibilité de franchir le mur de l’
omertà, Falcone s’attache à reconstruire un dense réseau de connivences entre les « familles »
[10] siciliennes et la famille Gambino de New York, en utilisant des indices infimes tels que documents bancaires, billets d’avion, photographies, empreintes digitales. L’enquête bancaire, qui consiste à suivre le trajet de l’argent en traquant les traces laissées dans les banques du monde entier par les chèques et les virements de comptes, est l’une des plus grandes inventions du juge d’instruction. Une autre technique qu’utilisa Falcone afin de remonter aux exécuteurs d’un homicide est l’examen des armes. Dans une société où l’obligation du secret est, à la fois, un interdit de parler et un interdit d’écrire
[11], quand l’arme est laissée sur le lieu du délit, elle tient place de signature. C’est pourquoi les mafieux lui préfèrent la
lupara bianca – la disparition de la victime, étranglée puis dissoute dans l’acide, de manière à ne pas laisser de traces – à moins qu’ils ne veuillent, justement, signer un homicide et, dans un jeu de signes internes au monde mafieux, s’approprier la renommée qui découle d’un acte de violence qui a été perpétué envers un personnage de poids. Les modalités de l’exécution peuvent, par ailleurs, indiquer les motivations du meurtre. «
Le chanteur Pino Marchese est retrouvé avec ses organes génitaux dans sa bouche : il avait eu une aventure avec la femme d’un homme d’honneur. Pietro Inzerrillo est découvert, à New York, dans le coffre d’une voiture avec des dollars enfilés dans la bouche et entre les organes génitaux. Message : “Tu as raflé
[12] trop d’argent et voilà comment tu te retrouves !” » [Falcone, 1997 : 27-28] Messages et, en même temps, avertissements qui rétablissent les règles non écrites internes au monde mafieux et la morale qu’elles sous-tendent
[13].
« Tout est message, tout est chargé de sens dans le monde de Cosa Nostra », dit Giovanni Falcone [ibid. : 51]. Mais pour interpréter ces messages, encore faut-il posséder un code : « Notre travail de magistrats consiste aussi dans la maîtrise d’une grille interprétative des signes. Pour moi qui suis palermitain, cela rentre dans l’ordre des choses. » [Ibid.] L’apprentissage du langage au sens plus large, expérience nécessaire à tout ethnologue qui pénètre dans une société étrangère, est un acquis pour le juge palermitain. Pour pouvoir comprendre une culture qui n’est rien d’autre que « l’exaspération de valeurs et de comportements typiquement siciliens » [ibid. : 61], il faut avoir « respiré le même air dont se nourrissent les mafieux » [ibid. : 68]. Le fait que le juge vit dans le même monde que les hommes d’honneur instaure les conditions d’une communication jusqu’alors impossible : « J’ai collaboré avec Falcone parce qu’il est un homme d’honneur », déclare Calderone aux journaux [ibid. : 17]. « Pourquoi ces hommes d’honneur ont-ils eu confiance en moi ? […] Je suis né dans le même quartier que beaucoup d’entre eux. Je connais profondément l’âme sicilienne. Je comprends plus de choses à l’inflexion d’une voix ou à un clin d’œil qu’à de longs discours. » [Ibid.] « Pendant l’interrogatoire de Michele Greco, chef de Cosa Nostra à Palerme, de temps en temps nous nous disions l’un l’autre : “Regardez-moi dans les yeux !”, car nous savions tous les deux l’importance du regard qui accompagne un certain type d’affirmation. » [ibid. : 16] Et le juge d’énumérer les maladresses commises par les magistrats qui l’ont précédé et qui n’ont pas réussi à briser le mur du silence derrière lequel les mafieux se retranchaient. Ainsi, en juillet 1984, Tommaso Buscetta commence à collaborer : « […] “Monsieur le juge, pour répondre à une question pareille, une nuit entière ne suffirait pas.” Je me tournai vers le magistrat italien qui m’accompagnait et, en suscitant son hilarité incrédule, je lui dis : “Je suis sûr que cet homme va collaborer avec nous.” La phrase qu’il m’avait adressée constituait, en fait, un signal clair de paix et d’ouverture. » [Ibid. : 51]
L’instruction de Falcone se divise en deux phases : avant et après Buscetta : « Avant lui, je n’avais, nous n’avions qu’une idée superficielle du phénomène mafieux. Avec lui, nous avons commencé à y regarder dedans. » [Ibid. : 40] De même, l’intervention du Dogon Ogotemmêli est un tournant capital dans le déroulement de la recherche de Marcel Griaule, premièrement, parce qu’elle lui offre « l’occasion de renouveler totalement la perspective de son enquête » [Griaule, 1966 : 7], deuxièmement, parce que, en reconnaissant implicitement l’autorité des informateurs, elle marque un changement de sa base épistémologique [Clifford, op. cit. : 87]. En octobre 1946, cet ancien chasseur aveugle fait appeler Marcel Griaule pour lui révéler la pensée des Dogons, immense construction philosophique dont l’accès est rigoureusement limité. Si, dans un premier temps, l’indigène est dans la position du « malade », du « coupable » ou du « candidat » qui répond patiemment aux questions du « médecin », du « juge », de l’« examinateur » [Griaule, 1952 : 542], au fur et à mesure que l’ethnologue approfondit sa connaissance des Dogons, l’informateur revêt un rôle de plus en plus actif, non seulement dans la transmission, mais aussi dans l’interprétation de sa propre culture [Rodeghiero, 1998 : 32]. En quoi consiste, plus précisément, l’apport de Tommaso Buscetta à l’instruction du maxi-procès ? « Il nous a donné une clef de lecture essentielle, un langage, un code. Il a été, pour nous, comme un professeur de langues qui te permet d’aller chez les Turcs sans avoir besoin de parler avec les gestes […]. D’autres repentis ont, peut-être, eu une importance plus grande que Buscetta, quant au contenu de leurs révélations. Mais il a été le seul qui nous ait appris une méthode […]. Cette méthode se résume en quelques concepts : nous devons nous résigner à conduire des enquêtes très vastes, à recueillir le plus possible d’informations plus ou moins utiles […] pour ensuite pouvoir, quand tous les morceaux du puzzle sont là, mettre en place une stratégie. » [Falcone, 1997 : 41-42]
Les dossiers judiciaires, jusque-là fractionnés par province, nécessitaient, pour déployer tout leur pouvoir révélateur, d’être rassemblés dans une seule et unique enquête sur la mafia en Sicile. C’est pourquoi Giovanni Falcone, qui considère le travail d’équipe comme un moyen efficace pour aborder les faits mafieux et produire une documentation complète sur une multitude de cas, en automne 1983, au lendemain de l’assassinat du chef du bureau d’instruction, Rocco Chinnici, rentre dans le groupe constitué par Antonino Caponnetto : le
pool antimafia. Des liens imperceptibles unissaient les faits criminels de l’île, tous contrôlés, quand ils n’étaient pas exécutés, par Cosa Nostra. Le sens d’un événement pouvait s’éclairer à l’aide des données recueillies pour un autre. Au fur et mesure que l’enquête s’approfondit, un réseau se dessine, une structure prend forme et, de proche en proche, émerge le «
caractère unitaire de Cosa Nostra ». C’est le «
théorème Buscetta ». Cette restitution d’une culture «
par le dedans », à laquelle tout ethnologue aspire
[14], permet au juge d’organiser les données déjà recueillies dans un système cohérent. Grâce au repenti, l’enquêteur peut accomplir un saut de qualité, franchir le même cap qui sépare l’ethnographe de l’ethnologue, le collecteur patient de matériaux du chercheur qui élabore des théories et construit des méthodes aptes à penser, classer, interpréter. La contribution d’Ogotemmêli à l’enquête de Griaule n’est pas moins importante : «
Là aussi des mythes cohérents donnaient la clef des institutions et des coutumes, et, à maints indices, on pouvait penser que sous les apparences variées de leurs rites et de leur comportement, les divers Noirs de ces régions cachaient les grandes lignes d’une même religion, d’une même pensée concernant l’organisation du monde et des personnes. » [Griaule, 1996 : 219]
Or, on a reproché à Marcel Griaule l’excessive confiance qu’il a montrée envers ses traducteurs et ses informateurs privilégiés. On peut se demander jusqu’à quel point l’interprétation d’Ogotemmêli a orienté le développement de la recherche de Griaule et jusqu’à quel point l’interlocuteur choisi est représentatif de sa culture [Clifford, op. cit. : 50-51]. Les mêmes réserves ont été émises à propos du travail d’enquête de Falcone, trop tributaire de la vision subjective et intéressée d’un ex-mafieux utilisant l’appareil d’État pour perpétuer sa vengeance personnelle. En réalité, dans l’argumentation du juge, construire des preuves sur la base d’indices directement vérifiables reste une source d’information indépendante de la collaboration orale, créant les conditions favorables pour provoquer, contrôler et vérifier les confessions. De plus, l’instruction du maxi-procès ne se fonde pas sur la seule déposition de Tommaso Buscetta. Le recoupement des témoignages de plusieurs repentis permet au magistrat de « tracer un panorama assez complet de Cosa Nostra, de tous les points de vue possibles » [Falcone, 1997 : 63], scrupule de « maximiser la pertinence de l’information par les jeux d’opposition des informations rapportées par les différents acteurs » [Bonnain et Elegoët, 1978 : 352], de vérifier les données recueillies auprès de différents informateurs en les comparant et de ne tenir pour exacts que les témoignages concordants, que le juge partage avec les ethnologues.
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Le juge Falcone au palais de justice de Palerme, en 1990 (© agence Studio Camera, photo F. Lannino).
Une autre raison encore rend indispensable le recoupement des témoignages de l’enquête Falcone. Elle tient, cette fois, à la nature même du monde exploré : « La fragmentation de l’information est une des règles les plus importantes. Cosa Nostra est secrète non seulement vers l’extérieur […] mais aussi à l’intérieur d’elle-même : elle décourage la connaissance complète des faits et crée des obstacles à la circulation des informations. […] Cosa Nostra est le royaume des discours incomplets. Il ne faut donc pas s’étonner si, aujourd’hui, des révélations de faits inconnus même aux hommes d’honneur qui ont été au sommet de Cosa Nostra se font jour. » [Aralcchi, 1994 : 85-87] Mais derrière ces stratégies de dissimulation se cache une vérité plus essentielle encore que Tommaso Buscetta a pressentie : « Après que j’étais rentré dans la société secrète, je m’étais rendu compte du fait que, derrière les manières circonspectes des hommes d’honneur, il n’y avait rien de particulièrement important. » [Ibid. : 46] Si la nature secrète, initiatique, du savoir révélé par Ogotemmêli à Marcel Griaule a été systématiquement exagérée [Clifford, op. cit. : 65], lorsque l’on se penche sur le secret mafieux, on est obligé de constater que, de même que pour le secret de l’initié, « son importance réside moins dans ce qu’il cache que dans ce qu’il affirme : l’appartenance à une classe, un statut » [Jamin, 1977 : 13]. Les deux phases de la carrière de Griaule s’articulent autour de la notion de secret, car le paradigme documentaire et le modèle initiatique se rattachent à l’idée que la culture est structurée comme quelque chose qui doit être révélé. James Clifford propose de remplacer cette vision de l’apparition de la vérité comme une « révélation » par une conception de l’ethnographie comme « entreprise dialogique » [op. cit. : 88]. Pareillement, on peut suggérer que, dans l’enquête de Giovanni Falcone, c’est le dialogue productif instauré entre le juge et son informateur, et non pas la simple transmission des secrets de l’ex-homme d’honneur au représentant de l’État, qui a été efficace. Les échecs des premiers repentis nous le montrent.
Le 30 mai 1973, le mafieux Leonardo Vitale se présente à la brigade mobile et, en proie à un profond tourment religieux, il se confesse. Après avoir raconté son initiation et révélé les noms des membres de dizaines et de dizaines de familles palermitaines, il se perd en « palabres » : « Infirmité mentale = mal psychique ; mafia = mal social ; mafia politique = mal social ; autorités corrompues = mal social ; prostitution = mal social ; syphilis, crête-de-coq = mal physique qui se répercute dans mon esprit, malade depuis mon enfance ; crises religieuses = mal psychique qui provient de ces maux. Voilà les maux dont j’ai été victime, moi, Leonardo Vitale, ressuscité dans la vraie foi de Dieu. » [Lupo, op. cit. : 312] Jugé fou, il est enfermé à l’hôpital psychiatrique judiciaire. Cinq ans plus tard, Giuseppe di Cristina invite les carabiniers dans une maison de campagne abandonnée et leur fournit un organigramme de la famille de Corleone. Il donne les noms de Bernardo Provenzano et de Salvatore Riina, les Corleonesi surnommés les « fauves ». Libéré par les carabiniers, l’homme d’honneur est assassiné dans une rue de Palerme, en mai 1978 [Lodato, 1994 : 21-27]. Fallait-il la rencontre d’un juge de l’étoffe de Giovanni Falcone et d’un repenti de l’intelligence de Tommaso Buscetta pour affirmer la réalité de la mafia ? La nouveauté du maxi-procès réside en ce que les mafieux parlent devant un tribunal et que, par conséquent, on assiste à l’institutionnalisation et à la légalisation d’un phénomène qui, jusqu’alors, se déroulait sous la forme nécessairement ambiguë du rapport personnel entre mafieux et policiers [Lupo, op. cit. : 307]. Toutefois, cet événement à lui seul n’aurait eu aucun impact sur la société, s’il n’avait pas été accompagné par des changements plus profonds. Pino Arlacchi emploie le terme de « révolution culturelle […] qui consiste dans le fait de ne pas considérer la mafia comme essentielle à la société sicilienne, comme une sorte de destin spécifique de l’île et de croire, par conséquent, dans la supériorité éthique de l’état de droit et de ses représentants » [Chinnici et al., 1992 : 56]. Nous allons, maintenant, essayer de saisir les lieux et les modalités à travers lesquels la mafia se transforme, comment de caractère intrinsèque à l’île elle devient un « mal social », une « maladie qui afflige la Sicile ».
La construction de l’autre
« Quand Buscetta, pour justifier son repentir, m’a dit que ses copains avaient violé les règles les plus élémentaires de Cosa Nostra et que, avec leur comportement, ils allaient ruiner l’organisation, j’ai eu la sensation de vivre un grand moment, un moment historique », dit Giovanni Falcone [1997 : 39]. Bien avant de s’élargir à toute la société, la construction de l’altérité mafieuse est un processus interne à l’univers mafieux. Depuis que les Corleonesi, connus pour leur brutalité, se sont emparés de Cosa Nostra, cette association semble avoir basculé du côté du monde sauvage : « Les familles s’entre-déchiraient et les soupçons de trahison et de double jeu s’insinuaient partout. » [Arlacchi, 1994 : 140] Dans ce scénario apocalyptique, Tommaso Buscetta « témoin d’un monde en train de disparaître », « général d’une armée fantôme » [ibid. : 222], se dit pouvoir transmettre l’agonie de l’entier univers dans lequel il avait cru sans « trahir » : « Il soutenait être, lui, le véritable homme d’honneur, alors que les Corleonesi et leurs alliés étaient la lie de Cosa Nostra, puisqu’ils n’en avaient pas respecté les règles. » [Falcone, 1997 : 60] Le juge est là, la plume à la main, chroniqueur fébrile d’un univers qui s’effrite et qu’il faut vite saisir par l’écrit afin de le préserver des dangers d’évanescence auxquels sont exposées les sociétés « sans écriture ».
Le mérite des juges d’instruction du maxi-procès réside dans le fait d’avoir suscité une parole qu’ils étaient les seuls à pouvoir recueillir. Ces magistrats nous rappellent, une fois de plus, les conquistadores espagnols qui s’empressent de fixer par l’écriture les rites et les coutumes des Indiens [Bernand et Gruzinski, op. cit. : 27]. En décrivant minutieusement les rituels d’initiation, les pratiques festives, les activités ludiques, le système de nomination, la structure des familles, les techniques de mise à mort, le code éthique des mafieux, les juges ont contribué à nous faire découvrir un monde au moment même où ils essayaient de le détruire. De même que la collecte d’informations des extirpateurs d’idolâtries, l’entreprise de connaissance des magistrats doit déboucher dans la lutte contre le « mal ». Le combat mené contre la mafia assume les contours d’une croisade : « Falcone semblait animé […] par le désir de libérer la Sicile de la peste de la mafia. » [Stille, op. cit. : 36] Si, à l’intérieur du monde mafieux, la pratique de la contrebande et le commerce de la drogue entraînent les guerres mafieuses, à l’extérieur, les méthodes terroristes adoptées par la mafia ne suscitent plus de consensus, mais alarme et protestation. Progressivement, l’image romantique de la mafia s’ébranle, et l’homme d’honneur finit par se conformer au stéréotype de l’étranger, marqué par une barbarie première, associé à la maladie, à la peste. L’idolâtre n’était-il pas lui aussi présenté sous les traits d’un pestiféré, l’idolâtrie étant assimilée à une « maladie » dont il fallait craindre la « contagion » [Bernand et Gruzinski, op. cit. : 163-164] ?
L’association faite entre mafia et peste s’enracine dans la longue durée. Elle fait son apparition au lendemain de la proclamation de l’Unité de l’Italie (1871). Lorsque l’État unifié se penche vers le Mezzogiorno, un tableau social affligeant se dessine. En Sicile, la misère des classes populaires, l’analphabétisme, le monopole de la terre dominée par quelques latifundistes sont perpétués à travers la violence imposée par les
gabelloti, qui servent d’intermédiaires entre les propriétaires terriens et les paysans. L’enquête Franchetti-Sonnino (1876)
[15] est un exemple du paternalisme à travers lequel l’État italien nouveau-né affronte la «
question méridionale ». Les Siciliens, sans distinction aucune, y sont identifiés avec «
la maladie à soigner ». «
Émaciés, affamés, couverts de plaies », ils portent les stigmates d’un mal physique et social qu’il revient à la «
classe cultivée de l’Italie du Centre et du Nord […]
à l’exclusion de tous les Siciliens ou, mieux, de presque tous les Siciliens » de guérir avec empressement «
parce que les plaies se sont gangrenées et menacent d’infecter l’Italie » [Renda, 1997 : 105]. Dans un article paru le 8 janvier 1900, signé par Alfredo Oriani, la Sicile tout entière est peinte comme «
un cancer au pied de l’Italie, comme une province dans laquelle ni la coutume ni les lois civiles ne sont possibles » [
ibid. : 156]. En 1910, le procureur Salvatore Pagliano dénonce «
l’infirmité sociale endémique de la région » [
ibid. : 175]. Les Siciliens eux-mêmes, surtout s’ils viennent de la capitale, partagent cette sombre vision de l’île. Santo Stefano de Quisquina, petit village de la province d’Agrigente, est décrit par le journaliste du quotidien palermitain
L’Ora – venu, en mai 1911, y faire un reportage sur le énième meurtre – comme un «
pays réglé par des coutumes barbares et primitives ». L’enterrement auquel il assiste lui paraît «
un cérémonial de rites archaïques et incompréhensibles d’une tribu sauvage » [
ibid. : 189]. Giuseppe Pitré se fait le porte-parole de la réaction « sicilianiste » à ce type de discours.
Ainsi, dans les premières décennies du xxe siècle, le débat mené sur la mafia focalise l’antagonisme entre le Nord et le Sud. Après l’instauration de l’État républicain (1945), le conflit devient politique. Dans la deuxième moitié des années cinquante, on assiste à une intense mobilisation pour la renaissance du Sud. Les tentatives de réforme agraire entendent s’appuyer sur les « forces saines de la Sicile », alors que le mouvement des paysans prend l’aura d’un « mouvement régénérateur » [ibid. : 308-309]. Les enquêtes ethnographiques de Carlo Levi, de Danilo Dolci, d’Ernesto De Martino naissent dans ce climat d’effervescence culturelle et politique. En 1955, Carlo Levi publie Le parole sono pietre, dont l’épisode conclusif est la biographie du militant syndical Salvatore Carnevale qui fut assassiné le 6 mars 1955 par la mafia de Sciara (Calabre). En Sicile, les enquêtes de Danilo Dolci sont animées par des projets sociaux visant à ranimer les villages de pêcheurs et de paysans de la baie de Castellammare qui se battent pour faire appliquer la réforme contre les chefs mafieux et les grands propriétaires. Danilo Dolci recueille des biographies qui racontent la lutte incessante des paysans pour faire appliquer la loi et rapportent les affrontements des gabelloti mafieux et des gendarmes.
Franco Castagnetta, médecin romain, entreprend une enquête sur le banditisme en Sardaigne, qui fait à son tour une large place au récit biographique. Ernesto De Martino, lui, procède à une « mise en écriture de la coutume » suivant un double modèle : juridique et médical. Les informateurs sont identifiés par leur nom, leur village de résidence, leur métier, comme dans des fiches d’état civil [Charuty, 1999 : 83-94]. Lorsque le gouvernement ordonne, en 1976, une enquête parlementaire sur la mafia en Sicile, on procède à la collecte des premières biographies des personnages mafieux. Les juges du pool antimafia de Palerme utilisent l’immense documentation contenue dans les actes de la Commission parlementaire et poursuivent ce travail, ouvrant la saison des biographies de repentis. Ils prennent ainsi le relais des ethnographes, suivis par des chercheurs qui, comme Anton Blok [1974], continuent d’utiliser la méthode biographique pour rendre compte du phénomène mafieux. La boucle est bouclée.
Les déclarations des repentis, recomposées et réorganisées par l’écriture judiciaire, ont produit de nouvelles connaissances, ouvert des perspectives inattendues, permis des avancées théoriques considérables aux chercheurs s’intéressant au phénomène mafieux. De nos jours, ceux qui sont reconnus comme spécialistes de la mafia peuvent obtenir des permis spéciaux qui leur permettent d’interviewer les repentis, se mettant ainsi à la place des juges. C’est le cas de Pino Arlacchi, sociologue, auteur de livres qui rapportent les confessions des repentis Antonino Calderone et Tommaso Buscetta [Arlacchi, 1992 ; 1994]. De leur côté, certains juges publient des articles dans des revues spécialisées. Roberto Scarpinato, le magistrat qui poursuit le travail d’enquête du juge Falcone, suggère que la mafia, avec ses rangs et ses rôles, offre un parcours identificatoire à des individus qui ne veulent pas rester «
nuddu miscatu a nenti », « personne mélangé avec rien », selon une formule qui revient souvent dans la bouche des repentis. En incarnant une image positive de l’État, Falcone et Borsellino
[16] ont rendu possibles d’autres identifications, provoquant le repentir des mafieux [Scarpinato, 1998]. Nous pouvons comparer les tentatives de quelques magistrats d’élucider les mobiles profonds des hommes d’honneur à celles des sociologues qui cherchent des raisons à la violence de certaines bandes criminelles. A. Ehrenberg, pour ne citer qu’un exemple, s’attache à démontrer, sur la base d’entretiens et du dépouillement de dossiers judiciaires, que les hooligans, «
ce ne sont pas des bandes de fous, de dégénérés ou d’animaux […]
une des formes de la déraison ou de l’inhumanité ; une pure monstruosité sociale parce que dépourvue, croit-on, de sens » [1991 : 46]. De même, dans l’expérience humaine et professionnelle de Giovanni Falcone, la volonté de réprimer la mafia va de pair avec l’effort de comprendre l’autre et, en retour, de se comprendre soi-même.
Au départ, la mafia, cet univers de violence auquel la raison semblait faire défaut, avait suscité chez le jeune étudiant en droit un sentiment de répulsion et d’étrangeté : « Je voyais Cosa Nostra comme l’Hydre à sept têtes : quelque chose de magmatique, d’omniprésent et d’invincible, responsable de tous les maux du monde […]. Face à la brutalité, aux attentats, aux agressions, j’étais saisi d’horreur. » [Falcone, 1997 : 39] Puis, au fur et à mesure que sa connaissance du phénomène avance, une plus grande compréhension des règles internes de ce monde opère des renversements de valeurs : « Ce qui nous fait horreur dans les cas de mort violente, en tant que magistrats ou simples citoyens – l’élimination d’un homme par la main de son meilleur ami, l’étranglement d’un frère par la main de son frère – ne produit pas les mêmes réactions auprès des hommes d’honneur. […] Étrange interprétation du concept d’honneur, celle qui impose de ne pas déléguer la tâche de tuer qui appartient à son propre sang ! » [Ibid. : 30-31]
Pour comprendre le phénomène mafieux, le juge recourt au comparatisme. Mais même si les hommes d’honneur sont comparés aux peuples les plus exotiques – aux Sioux, par exemple, avec lesquels ils partagent le sentiment d’être, eux seuls, des « Hommes »
[17] – Falcone ne cède jamais à l’exotisme. Qu’il s’agisse d’expliquer l’élimination des individus les plus faibles comme une stratégie de survie du groupe en faisant appel aux Esquimaux, ou de comprendre les bénéfices symboliques du meurtre d’un chef prestigieux en rappelant l’existence d’un même code chez les Indiens, le déplacement du regard sert à mieux saisir la logique interne aux comportements mafieux : «
Plus l’exécution apparaît à nos yeux de simples citoyens comme sanglante, impitoyable, cruelle, plus l’homme d’honneur pourra en être fier. » [
Ibid. : 31] Ou : «
Les représailles les plus répugnantes, […]
celles qui apparaissent au citoyen honnête comme inutilement cruelles, ne sont jamais exécutées à cœur léger, mais seulement par sens du devoir. » [
Ibid. : 32] Une fois découverte la «
rationalité des règles sur lesquelles se fonde la mafia » [
ibid. : 61], ce «
Sicilien du siècle des Lumières », comme il a été défini, se plaît à balayer tous les mythes qui l’entourent : «
Je voudrais abolir un autre lieu commun, très répandu et, même, exalté par un certain type de littérature : celui des dits rituels de meurtre […]
. On a raconté plein d’histoires à propos de l’incaprettamento
[18] […]
. Toutes les techniques de mise à mort sont valables, à condition qu’elles soient fonctionnelles et qu’elles ne provoquent pas trop de problèmes. » [
Ibid. : 27] À l’image véhiculée par les médias d’une mafia «
traditionnelle », «
survivance » d’une époque lointaine, Giovanni Falcone superpose celle d’une association criminelle qui s’adapte à la modernité [
ibid. : 78]. La mafia débarrassée de son «
folklore », il n’y a plus de place pour l’imaginaire du Sicilien sanguinaire appartenant à un monde archaïque : «
Journaux, livres, films, s’attardent sur la cruauté de la mafia. Certes, elle existe, mais elle n’est jamais une fin en soi. […]
dans l’organisation, violence et cruauté ne sont jamais gratuites. Elles représentent toujours la dernière issue, quand toutes les autres formes d’intimidation se sont révélées inefficaces ou quand la faute commise est tellement grave qu’elle ne peut mériter que la mort. » [
Ibid. : 28-31]
2
En 1989, le juge Falcone avec Leoluca Orlando, le maire de Palerme (© agence Studio Camera, photo F. Lannino).
Cosa Nostra, « sérieuse et parfaitement organisée », est d’autant plus redoutable qu’elle fonctionne à la manière de l’État moderne, avec ses systèmes de contrôle et ses mécanismes de répression : « Cosa Nostra est une société, une organisation, à sa façon, juridique, dont le règlement, pour être respecté et appliqué, nécessite des mécanismes effectifs de sanction. Du moment que, à l’intérieur de l’État-mafia, il n’existe ni tribunaux ni forces de l’ordre, il est indispensable que chacun de ses “citoyens” sache que le châtiment est inévitable et que la sentence sera immédiatement exécutée. Ceux qui violent les règles savent qu’ils payeront avec leur vie. » [Ibid. : 37] C’est à l’intérieur de la mafia, de « cette mafia qui, essentiellement, à bien y regarder, n’est d’autre qu’un besoin d’ordre et, donc, d’État », que Falcone retrouve, paradoxalement, son idéal étatique : « Cette aventure a rendu encore plus authentique mon sens de l’État. En me confrontant avec l’État-mafia, je me suis rendu compte à quel point il est plus fonctionnel et plus efficace que notre État. » [Ibid. : 71] Cette « aventure », comme il définit son expérience de dépaysement, l’induit à porter un regard nouveau sur sa propre société, regard critique, chargé d’un questionnement profond : « Par moments, ces mafieux me paraissent les seuls êtres rationnels dans un monde peuplé de fous. […] les hommes d’honneur ne sont ni diaboliques ni schizophrènes. Ils ne tueraient pas père et mère pour quelques grammes d’héroïne. Ce sont des hommes comme nous. La tendance du monde occidental, en particulier européen, a été celle d’exorciser le mal en le projetant sur des ethnies et des comportements qui nous apparaissent différents des nôtres. Mais si nous voulons combattre efficacement la mafia, nous ne devons pas la transformer en un monstre, ni penser qu’il s’agit d’une pieuvre ou d’un cancer. Nous devons reconnaître qu’elle nous ressemble. » [Ibid. : 72, 82-83] À la fin de son parcours, le magistrat ne voit plus Cosa Nostra comme « l’Hydre à sept têtes ». À « l’horreur » première a fait suite un sentiment de familiarité et la reconnaissance d’une commune humanité : « Connaître les mafieux a eu une influence profonde sur ma relation à l’autre et, même, sur mes convictions. J’ai appris à reconnaître l’humanité même dans le pire des êtres ; à avoir un respect réel, et non seulement formel, pour les opinions des autres […]. Bien que cela puisse paraître étrange, la mafia m’a donné une grande leçon de moralité. » [Ibid. : 71] Enquêter sur la mafia a signifié pour Falcone apprendre à connaître l’homme et à le reconnaître par-delà sa différence. Cet apprentissage de l’altérité, cette reconnaissance du même dans l’autre, cette leçon de tolérance confèrent une portée anthropologique à son enquête. Les mafieux ne sont pas des sorciers, ni des fous ni des sauvages, catégories dans lesquelles on enferme habituellement « l’autre » : « Ce sont des hommes comme nous. » Au fond du miroir tendu par une culture « autre », Falcone se reconnaît soi-même.
Le 30 janvier 1992, la Cour de cassation confirme les condamnations des hommes d’honneur ainsi que la conception de Cosa Nostra exposée au maxi-procès par Tommaso Buscetta et codifiée par Giovanni Falcone. Les attentats de l’été 1992 perpétrés contre les juges Falcone et Borsellino sont la conséquence immédiate de « l’écroulement de ce tabou judiciaire et cognitif sur la nature de la mafia et de la rupture d’un deuxième tabou, celui qui empêchait d’enquêter à fond sur les rapports entre mafia et politique » [Arlacchi, 1995 : 12-13]. Après la mort de Falcone, Tommaso Buscetta ouvre un chapitre inédit de ses confessions, celui des « complicités politiques, dans les plus hautes sphères, qui ont permis à Cosa Nostra de prospérer en toute tranquillité jusqu’aux années quatre-vingt » [Arlacchi, 1994 : 206]. Une fois l’autorisation du Sénat obtenue, en mai 1993, le 2 mars 1995, les juges de Palerme intentent un procès contre celui qui a été, pendant quarante ans, le personnage le plus en vue de la politique italienne, Giulio Andreotti : « Les temps sont désormais mûrs pour prononcer ce nom », affirme Tommaso Buscetta [ibid.]. L’accusation d’association criminelle de type mafieux est émise, entre autres, sur la base des déclarations de douze repentis. Le 24 septembre 1999, la cour d’assises de Pérouse acquitte Giulio Andreotti et d’autres accusés dont le mafieux Tano Badalamenti. Suit le désaveu des juges et des repentis, ainsi commenté par Buscetta : « Tano Badalamenti ne m’a jamais désavoué. Il s’est comporté comme un accusé et sa seule affirmation a été qu’il ne savait même pas ce qu’était la mafia. Ceux qui soutiennent, donc, que Badalamenti a désavoué Buscetta et qu’il a été cru par les juges, s’ils voulaient être cohérents devraient aussi soutenir que Cosa Nostra n’existe pas, qu’elle n’a jamais existé. » [1999 : 168] Nous sommes revenus au point de départ. L’aventure judiciaire de Giovanni Falcone, poursuivie par les juges palermitains, se révèle être une formidable entreprise de connaissance sans prise véritable sur le réel. « La transformation du courant andreottien en une sorte d’appendice-masque de la mafia » [Arlacchi, 1995 : 22] nous fait glisser des stratégies de dissimulation mises en œuvre au sein d’une société secrète à l’ambiguïté du jeu politique et nous amène à découvrir une inquiétante vérité anthropologique, que bien souvent, derrière le masque des « Autres », se cachent les « Nôtres ». â–
* Je remercie Fabio Gambrone, secrétaire du maire de Palerme, Leoluca Orlando, qui m’a procuré les photos de Giovanni Falcone, ainsi que l’agence Studio Camera qui m’a permis de les reproduire.
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Arlacchi Pino, 1992, Gli uomini del disonore. La mafia siciliana nella vita del grande pentito Antonino Calderone, Milan, Arnoldo Mondadori Editore.
·
– 1994, Addio Cosa Nostra. I segreti della mafia nella confessione di Tommaso Buscetta, Milan, Biblioteca Universale Rizzoli.
·
– 1995, Il processo. Giulio Andreotti sotto accusa a Palermo, Milan, Rizzoli.
·
Bernand Carmen et Serge Gruzinski, 1988, De l’idolâtrie. Une archéologie des sciences religieuses, Paris, Seuil.
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[1]
Propos de mafieux cités par M. Padovani [1987 : 9].
[2]
Les interviews accordées par Giovanni Falcone à Marcelle Padovani au sujet de la mafia ont été recueillies dans l’ouvrage
Cose di Cosa Nostra [Falcone, 1997]. La citation donnée se trouve à la page 45. « Cosa Nostra » est le nom indigène de la mafia : «
Le mot “mafia” [comme l’a précisé le repenti Tommaso Buscetta]
est une création littéraire. Les vrais mafieux sont tout simplement appelés “hommes d’honneur”. Leur association secrète s’appelle “Cosa Nostra”. » [Arlacchi, 1992 : 15] Les traductions en français des citations tirées de ce livre et d’autres ouvrages en italien mentionnés dans le présent article sont de moi.
[3]
À peine quatre mois auparavant, Carlo Alberto Dalla Chiesa, connu pour son succès dans la lutte contre le terrorisme, avait été envoyé en Sicile afin de combattre la mafia.
[4]
Tribunal de Palerme [Santino, 1994 : 105].
[5]
Traduit sous ce titre en français par G. Charuty [Ginzburg, 1980].
[6]
L’un des chefs de l’association d’extrême gauche Lotta Continua, accusé par le repenti Leonardo Marino d’avoir commandité le meurtre du commissaire des carabiniers Luigi Calabresi.
[7]
Plusieurs indices laissent supposer que les confessions de Marino ont été manipulées, voire «
confectionnées » en accord avec les carabiniers [
ibid. : 36].
[8]
E. Casade et C. Thomas, 1977, « Alfabeto », in
Enciclopedia Einaudi, vol. I : 289. Cité par C. Ginzburg [
ibid. : 167].
[9]
C’était l’un des professeurs du jeune Conan Doyle, connu pour ses extraordinaires capacités diagnostiques [
ibid. : 165].
[10]
Ces « familles » mafieuses ne réunissent pas forcément des personnes liées par alliance ou consanguinité.
[11]
Nombreux sont les épisodes qui confirment la force de cette interdiction. Nous nous limiterons à en citer deux : Michele Cavataio est tué dans le « massacre de viale Lazio » (1969) puisqu’il possède l’organigramme des familles mafieuses de Palerme. Le
golpe borghese, le « coup d’État », organisé en 1970 par le prince Valerio Borghese en collaboration avec le mafieux Luciano Liggio, échoue puisque les mafieux ne veulent absolument pas donner la liste des noms des affiliés [Arlacchi, 1992 : 75, 98].
[12]
« Rafler », en italien, se dit
pappare, mot qui signifie « manger » dans son sens premier.
[13]
«
Personne ne trouvera jamais une liste des membres de Cosa Nostra ni des récépissés de versement d’une cotisation. Ce qui n’empêche pas que les règles de l’organisation soient des règles de fer et qu’elles soient reconnues par tout le monde », affirme Tommaso Buscetta [Falcone, 1997 : 101].
[14]
«
Un peu comme si, archéologues du présent, nous exhumions, disjointes, les perles d’un collier ; et qu’il nous soit donné soudain de les apercevoir, enfilées selon leur disposition primitive, et souplement agencées autour du jeune cou qu’elles furent d’abord destinées à orner. » Préface de C. Lévi-Strauss à
Soleil hopi [Talayesva, 1959 :
x].
[15]
Menée par deux jeunes intellectuels toscans, Leopoldo Franchetti et Sidney Sonnino.
[16]
Paolo Borsellino, le juge d’instruction désigné comme l’héritier du travail d’enquête de Giovanni Falcone au moment de sa mort, est, à son tour, assassiné, le 19 juillet 1992, au moyen d’une voiture remplie d’explosif.
[17]
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’une des étymologies du mot
omertà fait dériver ce terme du sicilien
omu, « homme » [Padovani,
op. cit. : 261].
[18]
Technique qui consiste à lier les poignets et les chevilles derrière le dos en faisant passer la corde autour du cou de la victime, de sorte que, en essayant de se libérer, celle-ci s’étrangle toute seule.