Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515050
192 pages

p. 29 à 39
doi: 10.3917/ethn.011.0029

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Vol. 31 2001/1

2001 Ethnologie française

Fragments d’une enquête dans un bidonville de Casablanca

Abdelmajid Arrif iremam5, rue du Château-de-l’Horloge13094 Aix-en-Provence
Mener une enquête ethnologique auprès d’une population soumise à une opération de relogement et marquée par sa dépendance des autorités publiques intervenant sur le cours de son destin résidentiel recèle des difficultés et des pièges que la vigilance méthodologique ne peut suffire à surmonter. Le rapport au pouvoir affecte les prises de paroles et les jugements, et brouille le statut du chercheur soucieux de trouver la bonne distance.Mots-clés : bidonville, relogement, pouvoir, écriture, Maroc. An ethnological research project concerning a population subjected to relocation and marked by a dependence on the public authorities that set the course of its residential destiny harbours difficulties and traps which methodological vigilance alone cannot overcome. To deal with power affects statements and judgements, and confounds the status of the researcher who tries to find his proper distance.Keywords : slums, relocation, power, writing, Morocco. Die Durchführung einer ethnologischen Untersuchung über eine Gruppe, die einer Umsiedlung unterworfen wird und von den Behörden in Bezug auf die ihnen zugewiesenen Unterkünfte abhängt, ist voller Schwierigkeiten und Fallen, die eine methodologische Wachsamkeit allein nicht überwinden kann. Die Beziehung zu den Autoritäten beeinflusst Äusserungen und Beurteilungen und stört den Forscher bei seinem Bemühen, den richtigen Abstand zu finden.Schlagwörter : Elendsviertel, Umsiedlung, Behörden, Schrift, Marokko.
« Tu sais, moi si je pouvais tomber sur quelqu’un qui puisse me comprendre [rwani, litt. “me boire”] et que je le comprenne et qu’il rapporte mes dires au M’âlem [le “roi”], je serais vraiment heureux et me sentirais soulagé. Mais il n’y a personne qui puisse te comprendre et qui te donne un peu de son temps pour t’écouter. Toute personne à qui je raconte mon histoire s’en va sans me donner le temps de… Si quelqu’un te laissait le temps de parler et pouvait t’aider, tu lui dirais même tes secrets. Les gens ferment les yeux et ne t’apportent aucune aide. Celui qui tombe sur un vieux ou un analphabète, il le maltraite. C’est ça qui me dérange l’esprit, me rend malade et me tend les nerfs ; et je me dis si seulement quelqu’un pouvait prendre le temps de m’écouter je m’en foutrais pas mal du travail et de mon chômage. Mais ce qui me pousse à… Tu sais, je ne dors plus, je réfléchis tout le temps. Pourquoi crois-tu que le médecin a écrit sur le papier [il me montre un certificat médical] qu’il s’agit d’une maladie psychique parce que, tu vois, je refuse d’accepter tout ce qui m’arrive. Est-ce que Dieu ne nous a pas en sa bénédiction ? Ne nous a-t-il pas accordé sa miséricorde ? Nous aussi il nous a installé une porte au paradis mais qui t’ouvrira la voix du repentir ? Qui te comprendra ?
Il y en a beaucoup comme toi qui s’intéressent aux problèmes des gens mais personne ne te comprendra, personne ne t’aidera… »
Il s’adresse à sa fille de quatorze ans :
« Fatima, est-ce que tu as apporté le pain ?
– Oui.
– Donne-leur du pain et du thé, qu’ils s’en aillent à l’école. » (Extrait d’un entretien)
« Terrains minés », terrains sensibles, terrains qui exigent une vigilance constante pour repérer et éviter les pièges qui parcourent le cheminement de l’enquête(ur). Mais l’un des pièges que le chercheur peut se tendre à lui-même est justement cette conscience aiguë, parfois poussée jusqu’aux limites de la paranoïa, qu’il peut avoir d’être menacé quant à l’« intégrité scientifique » de sa démarche. La restitution de ce cheminement, parsemé d’obstacles et de tentatives d’instrumentalisation, risque alors de verser dans une narration de la pratique de l’enquête qui emprunte les registres de l’héroïsme, de l’introspection, de la mise en scène de soi face aux autres, d’un sur-décodage de la réalité et des interactions propres à l’enquête pour éviter les dérives de l’épique.
La vigilance méthodologique, l’exigence de la distanciation et de l’objectivation des relations intersubjectives propres à l’espace-temps de l’enquête ne devraient pas occulter une dimension importante de cette pratique, à savoir l’incertitude, l’à-peu-près, le bricolage qui se traduit souvent par un réajustement permanent des questionnements, de la démarche et des positions face aux interlocuteurs et à leur perception des raisons qui animent la présence du chercheur sur leur territoire. L’intrusion de l’enquêteur dans la vie privée ou publique des enquêtés peut être elle-même source d’embarras et risque de « miner » leurs positions. La présence du chercheur sur un terrain donné, justifiée par une volonté de savoir, rencontre d’autres enjeux qui dépassent ceux, intellectuels et académiques, propres à cette volonté.
Or, l’enquêteur, tout en se défendant d’être l’un des acteurs pris dans les enjeux qui parcourent son terrain, intervient dans le déroulement des choses, non seulement à travers la position qu’on lui assigne et la représentation que l’on se fait de son rôle, de son identité et de l’objet même de sa présence, mais aussi à travers sa propre pratique d’enquête – entretiens, photos, relevés, transcriptions, enregistrements, etc. – qui peut susciter appréhension et malentendus et requiert dans tous les cas un rapport de confiance.
Sur le terrain, l’activité de recherche scientifique s’inscrit dans le cadre de la communication ordinaire et de ses multiples interactions et rituels (hospitalité, sociabilité, rapports statutaires de type générationnels, par exemple), mais également dans un rapport de pouvoir où l’oral et l’écrit sont primordiaux, où les prises de paroles des enquêtés peuvent représenter une menace pour eux et pour leur sécurité. Ils peuvent déployer des stratégies discursives en manipulant les informations et en recourant aux ruses de la duplicité, du double langage et de la « servitude volontaire » pour se protéger.
 
Un terrain en mouvement
 
 
Ces considérations méthodologiques générales peuvent être précisées et illustrées à partir d’une recherche qui a été effectuée dans le cadre de la préparation d’une thèse portant, entre 1988 et 1992, sur une opération de relogement d’une population du bidonville de Ben M’sik situé à Casablanca [Arrif, 1992]. Ce travail a été mené en marge de cette opération dans le sens où il n’avait aucune portée opérationnelle orientée vers l’action.
Après avoir effectué, en 1985, une première recherche portant sur les formes de sociabilité dans un bidonville casablancais, Douar El Wasti, proche du quartier où j’ai grandi, j’ai poursuivi en choisissant délibérément un terrain en mouvement inscrit dans une logique de changement. D’où la recherche ethnologique portant sur le bidonville de Ben M’sik qui faisait l’objet d’une opération de relogement [Arrif, 2000]. Travailler sur cette mutation résidentielle, le passage du bidonville au lotissement Hay Moulay Rachid, me semblait une manière de ne pas m’enfermer dans un territoire donné, ni enfermer ce territoire dans une perspective qui souvent le traite en tant qu’enclave marginale dans la ville, une sorte de ghetto témoin des formes traditionnelles, voire archaïques des relations sociales, et opposé à la modernité urbaine.
Le regard ethnologique porté sur le bidonville à travers la restitution de la mémoire résidentielle de ses ex-habitants ne répondait pas à un souci ou à un impératif d’archivage de cette mémoire, mais correspondait à la nécessité de contextualiser et de mettre en perspective la parole des habitants de Hay Moulay Rachid. Ils avaient constamment le bidonville à l’esprit dans leur interprétation et positionnement par rapport à leur passage d’une forme territoriale et résidentielle à une autre. La qualité du lieu et les ressources sociales, symboliques et affectives, que ces habitants lui attachaient m’amenaient à rechercher le registre adéquat pour en rendre compte sans succomber aux écueils du misérabilisme ou de l’enchantement ethnologique du vécu de ces personnes. Les habitants procédaient eux-mêmes aux réajustements discursifs nécessaires pour juger les gains matériels et symboliques de cette mutation résidentielle. Le résultat de ce travail est paradoxal. Les jugements sont moins tranchés balançant entre le sentiment nostalgique d’une perte des qualités humaines du bidonville, tout en appréciant l’amélioration des conditions d’habitation, et une volonté de rupture et d’affranchissement de cette mémoire synonyme d’une identité stigmatisée et d’un rapport d’exclusion de la ville.
Ancré dans un territoire donné, Hay Moulay Rachid s’inscrivait dans un entre-deux, un espace-temps de transition où la parole mettait au présent le passé pour juger de ce présent et envisager l’avenir. Il s’agissait d’une situation de rupture et de recomposition qui affectait tout à la fois les formes territoriales, l’habitat, les relations sociales, les identités et les catégories symboliques de jugement et d’interprétation. L’enquête, elle-même, a été prise et saisie par ce mouvement : elle s’est déroulée sur le lieu du relogement, à savoir le lotissement de Hay Moulay Rachid, tout en opérant un détour par le bidonville de Ben M’sik.
L’histoire du bidonville de Ben M’sik, apparu à la fin des années dix au voisinage des premières installations industrielles de la période coloniale, est jalonnée de déplacements, de refoulements sanctionnés par des dahirs (« décrets ») municipaux sous couvert de « salubrité publique ». Il s’est agrandi au cours de ces déplacements dans la ville en accueillant plusieurs petits bidonvilles disséminés sur le territoire urbain. S’il a fait l’objet de quelques modestes aménagements, il a été toujours maintenu dans une situation de précarité.
« Tu vois, si je devais tout te raconter et dire la vraie vérité, nos parents nous disaient que la ville de Casablanca est fondée à partir des bidonvilles. Le bidonville, selon les gens qui s’en souviennent encore, était situé près du marché au blé pas loin du palais. On l’a déplacé de près du palais vers Karyân Carlotti [“bidonville Carlotti”], et de Karyân Carlotti ils l’ont installé près de l’usine de phosphate en bas de Derb Mila [“Milan”], et de Derb Mila ils l’ont installé près de l’ancien cimetière, et de l’ancien cimetière au cimetière des Chouhadas [“Martyrs”], et de là ils l’ont “poussé”. Remarque d’où ils l’ont déplacé petit à petit : ils l’ont “poussé”, parce que tu sais ce qui est arrivé au bidonville ? On dirait quelqu’un que tu refoules, que tu expulses de ton pays ; tu lui marches dessus par-ci, tu le repousses par-là. C’est ce qui est arrivé au bidonville de Ben M’sik. Avant, le bidonville n’était pas comme ça. Maintenant, il est mieux. C’est la France qui a fait un plan pour le bidonville et l’a réglementé. Les baraques sont rangées dos à dos. Il y a plusieurs rues. De toute façon, là où il y a des rues et des blocs, ça veut dire qu’il y a eu un plan. Le bidonville, on l’installait dans des jardins ; et les gens abattaient les arbres pour construire leurs baraques. Ils utilisaient les bidons américains, ils se servaient des bidons qu’ils aplatissaient. Le problème actuel du bidonville c’est qu’il a été entouré de constructions en dur ; il s’est sali. On le considère comme de la saleté, comme une ordure parce que situé au centre de la ville propre. Comme si tu as, par exemple, quelque chose de propre dont le centre est sale. » (Un habitant de Hay Moulay Rachid)
Il faut attendre 1982 pour voir le début d’une opération de relogement des habitants de Ben M’sik à la suite d’un projet avorté de restructuration in situ qui ne résistera pas aux troubles et aux émeutes de juin 1981 [1]. Ce projet initié avec l’aide de la Banque mondiale et de l’usaid (US Agency for International Development) sera écarté au bénéfice d’une opération classique de relogement. Ce revirement trahit une volonté de maîtriser l’opération et de contrôler la population concernée. L’administration chargée de l’aménagement optera pour une gestion plus centralisée, administrative et autoritaire, marquant le projet de sa présence. Le relogement devient un enjeu politique fort. Au moment de l’enquête, seule une partie des habitants de Ben M’sik, qui compte 80 000 habitants, a été relogée dans les premières tranches réalisées du lotissement.
Ma recherche sur la mutation résidentielle s’inscrivait dans un espace-temps tendu entre un avant (le bidonville de Ben M’sik) et un après (Hay Moulay Rachid, espace de relogement). C’est ainsi que j’ai effectué quelques visites, observations et entretiens à Ben M’sik de façon plus flottante qu’à Hay Moulay Rachid. Ce mouvement d’itération a été facilité par la nature du relogement, qui avait les caractéristiques d’une « opération tiroir » : elle s’est déroulée sur plusieurs années, selon une logique d’écrémage privilégiant les habitants les plus solvables.
C’est sur ce « passage » que je me suis interrogé. S’agissait-il d’un passage linéaire, vers plus de progrès, de confort et de normalisation d’une situation « habitante » marquée par la précarité, l’exclusion et la stigmatisation ? Ou ce passage représentait-il un événement, au sens que M. Sahlins donne à ce terme [2], qui met en relation des rationalités d’actions et d’interprétations contradictoires ? En adoptant cette position, il s’agissait pour moi d’analyser cette mutation résidentielle, non pas du point de vue des institutions, mais du point de vue des habitants à travers le faisceau de significations, leur manière de s’inscrire dans le projet de relogement, les retournements de perspective intervenus à l’occasion de cet événement dans la redéfinition des rapports sociaux et résidentiels, dans les pratiques d’habiter et dans les formes d’expression des identités.
Face à une intervention lourde des acteurs institutionnels (administrations, services techniques de l’urbanisme, urbanistes, architectes, agents d’autorité liés à la préfecture et à la police, etc.) et ses conséquences en termes de perturbation et de déstructuration des propriétés locales du territoire, le chercheur risque de succomber à une sorte de déterminisme. Il peut ainsi être amené à imputer les différents changements, réajustements et ruptures, à l’intervention de ces acteurs, sorte de démiurges décideurs qui seuls impriment à l’action son sens et son orientation. Cela recoupe l’idée, avancée par P. Bourdieu et A. Sayad, de « loi ethnologique » qui associe de façon déterministe la destruction du support morphologique (territoire, habitat) d’un groupe social et la déstabilisation de ses fondements culturels, symboliques et sociaux. « Tout se passe comme si le colonisateur retrouvait d’instinct la loi ethnologique qui veut que la réorganisation de l’habitat, projection symbolique des structures les plus fondamentales de la culture, entraîne une transformation généralisée du système culturel. M. Lévi-Strauss remarque par exemple que les missionnaires ont vu dans la transformation de l’habitat imposée aux Bororo le moyen le plus sûr d’obtenir leur conversion. La réorganisation de l’espace habité est donc obscurément saisie comme une façon décisive de faire table rase du passé en imposant un cadre d’existence nouveau en même temps que d’imprimer sur le sol la marque de la prise de possession. » [1964 : 26-27]
Cette « loi ethnologique » est opérante tant que nous nous plaçons du côté de la logique des « reformulations exogènes violentes », pour reprendre les termes de F.P. Lévy et de M. Segaud [1983]. L’observation du changement du point de vue émique m’a au contraire amené à relativiser cette « loi » et à lui trouver des failles. À travers celles-ci s’exprime la compétence du sujet à se saisir du lieu, et se produisent des pratiques d’écart. De même, le rapport au passé du bidonville qu’instaurent ces « reformulations » n’est pas synonyme d’amnésie et de rupture totale avec le passé. En privilégiant cette vision restituée de l’intérieur d’un groupe résidentiel saisi à partir d’un territoire localisé et en cherchant à mettre en valeur les pratiques d’écart déployées par les habitants dans un cadre normatif contraignant (règles présidant à la construction et à l’extension de l’habitat), j’ai été confronté aux enjeux sociaux et aux rapports de pouvoir liés à l’enquête.
 
L’enquête, un dialogue à trois voix
 
 
Mon travail de terrain a été souvent pris dans une relation triangulaire, une sorte de dialogue à trois voix : l’enquêté, l’enquêteur et un tiers absent – mais dont la présence est permanente – qui réfère au contexte de l’action et au contexte plus général des formes des possibilités de prise de parole et des conditions d’expression d’une opinion publique. Il réfère également à la mémoire des rapports qu’éprouvent, notamment dans le bidonville, les habitants et les différents acteurs liés directement ou indirectement à l’exercice du pouvoir au sens large du terme.
La mémoire des relations que les habitants du bidonville entretiennent avec le pouvoir témoigne de leur exclusion, de leur « délégitimation » en tant que citadins et de la non-reconnaissance institutionnelle de leur présence sur le territoire urbain. L’un des moyens de contrôler et de subordonner cet espace, c’est d’abord de lui dénier toute valeur d’urbanité et de le confiner dans la « pseudo-clandestinité », ainsi que de le frapper d’illégalité. Cette situation marque, comme nous l’avons vu, l’histoire particulière des bidonvilles qui – du déménagement à l’interdiction – limite, voire entrave, l’accès de la population à la ville en tant que droit.
Il est essentiel de retenir que la précarité du bidonville est institutionnellement construite : illégal et illégitime, le bidonville est soumis à des actions d’expulsion dont les motivations sont multiples (foncière, réglementaire, hygiénique). La non-reconnaissance du droit de propriété et l’interdiction d’aménager le bidonville ou d’améliorer les baraques, et partant les conditions de vie des habitants, participent de ce processus de précarisation institutionnellement défini. D’autre part, le bidonville représente un espace perçu comme politiquement sensible dont les « humeurs » peuvent s’exprimer par des émeutes et des « perturbations » de l’ordre public.
Je ne pouvais ignorer cette mémoire et ce contexte dont les manifestations concrètes lors des entretiens étaient multiples et contribuaient à brouiller mon identité et la perception de ma présence. La prise de parole dans un « espace dominé », mis constamment aux épreuves de l’autorité et du contrôle, actualise ce rapport social qui mine la position de l’enquêteur soucieux de marquer sa distance avec cette situation et d’instaurer une relation de confiance, voire d’empathie avec les enquêtés. Le choix d’une approche non institutionnelle de cette opération de relogement et le fait de privilégier l’approche des pratiques d’écart déployées par les habitants ont rendu mon entreprise plus difficile et m’ont confronté à plusieurs obstacles. J’essaierai d’en présenter quelques exemples.
 
Autorisation d’enquête, autorisation de parler
 
 
Au Maroc, accéder au terrain requiert une autorisation délivrée par la préfecture après une longue enquête menée sur le chercheur par différents agents d’autorité : m’qadem [3], commissaires, administratifs du ministère de l’Intérieur et à différents échelons territoriaux : le quartier, le voisinage de l’enquêteur, le lycée, et les traces des faits et gestes consignés ou non dans les archives délocalisées de ce ministère. L’attente peut durer plus de un an. J’ai souvent été amené, pour essayer d’accélérer le déroulement de cette procédure, à parcourir ces différents échelons pour m’enquérir de l’avancement de l’enquête.
Si j’évoque cette autorisation, c’est parce qu’elle joue un rôle paradoxal dans les relations que j’entretiens avec mes « informateurs ». Ces derniers connaissent l’existence de cette enquête et les m’qadem les ont sensibilisés pour la réclamer et « éventuellement » signaler la présence de l’enquêteur sur leur territoire. Elle joue un rôle ambigu dans la mesure où elle parasite le statut du chercheur en faisant planer le doute sur sa proximité avec les autorités, mais en même temps elle peut rassurer les habitants quant à la latitude qui leur est donnée de s’entretenir avec moi sans risquer d’être sanctionné. Les habitants m’ont souvent réclamé cette autorisation, alors que, tout au long de mon enquête, je n’ai pas eu à justifier ma présence aux autorités qui quadrillent ce territoire. Cette attestation représente pour certains un gage leur permettant de me parler et de rompre avec un discours convenu et normatif qui, derrière des formes ritualisées d’échange verbal, leur évite de se prononcer et de donner un avis, tout en invoquant leur incapacité, due à leur manque d’instruction, à comprendre l’objet de ma démarche.
Cette stratégie discursive est liée à une parole qui n’arrive pas à s’énoncer sur la scène publique. C’est la « parole enjeu » menacée, sanctionnée, c’est la « parole acte » périlleuse. Elle se lit en creux et s’entoure de silence ou de formules divines, « Dieu le veut », « Dieu soit loué », pour signifier un processus plus complexe, enraciné dans le réel de la production urbaine et du rapport au pouvoir et à ses institutions. C’est une parole, au fond, ambivalente : faite de simulacre, elle joue de la polysémie, de l’incertitude que permettent le proverbe, la formule rituelle, le sens commun. Elle se réfère à la fatalité, au destin, à l’ignorance, et se révèle excessivement dominée, servile. C’est l’expression trompeuse d’une « servitude volontaire ».
Mais ce ne sont que des apparences, des mécanismes d’autodéfense dans un contexte dialogique qui « pourrait » actualiser des rapports de pouvoir. C’est en cela que l’entretien est un rapport social particulier, non coupé des relations sociales qui prévalent dans la société globale où il s’inscrit. Cette parole court-circuite le processus et fait l’économie de l’analyse du réel en privilégiant la forme tautologique (« Les choses sont là parce qu’elles sont là ») qui le naturalise. Ainsi, on aboutit à un récit mythique.
Aux différentes questions introductives à un entretien que j’ai eu avec un habitant de Hay Moulay Rachid, j’ai obtenu les réponses suivantes : « On mange ce que Dieu nous procure. C’est tout ce qu’il y a, Dieu soit loué. Ce qu’on mange on le mange tranquillement. Ce qu’on trouve on le mange et ce qu’on ne trouve pas on s’en passe. C’est tout ce que j’ai à dire, je n’ai rien d’autre à dire. » Ou : « Je ne peux pas t’en parler, car je ne suis pas instruit, je ne suis pas allé à l’école. Ce sont ceux qui sont allés à l’école qui peuvent t’en parler. L’analphabète ne peut rien dire. » Ou : « Le pauvre c’est le pauvre. » « Je ne comprends rien. Comment ? Non, non je ne comprends rien à tout ça, je ne sais pas en parler. »
Plus tard, à l’occasion d’autres rencontres, l’auteur de ces propos a justifié son attitude : « Je sais bien, j’ai bien compris ta démarche, ce que tu fais. Je sais, mais si le serpent te mord ne serait-ce qu’une fois, tu as peur après même d’une corde. »
Ces affirmations éclairent une stratégie d’ignorance et illustrent le jeu de simulacre. L’homme m’a expliqué qu’il avait été l’objet de harcèlements de la part des autorités, à la suite d’un entretien qu’il avait accordé à un journaliste de la radio officielle au sujet du projet de relogement. Dans ce cas, c’est l’autorisation d’enquête qui a permis de désamorcer les choses et de changer le registre du discours. L’autorisation fait, en quelque sorte, intervenir en permanence l’interlocuteur institutionnel trop présent malgré son absence physique, mais convoqué en permanence, lors des entretiens. Ceci fait de l’enquête un dialogue à trois voix.
D’autres incidents peuvent être plus significatifs de l’instrumentalisation de l’autorisation d’enquête et de la « convocation » de ce tiers « absent-présent ». Ainsi, une femme qui, après un long entretien que j’ai passé avec un homme âgé vivant seul, au rez-de-chaussée de la maison qu’elle habite, m’a interpellé. J’avais remarqué ses allées et venues et sa libre circulation dans la maison de l’homme. Elle donnait à manger aux poules dans la cour de celui-ci, étendait le linge, jetait un regard dans la pièce où se déroulait notre entretien. L’homme a fini par m’expliquer le conflit qu’il avait avec sa voisine du dessus et qu’ils étaient en procès. Elle, profitant de l’âge avancé et de la solitude de cet homme, s’était approprié une partie de la maison. Dans ces conditions, mon intrusion avec mon attirail – stylo, papier, magnétophone, appareil photo – n’a pas manqué d’attirer l’attention de la femme, voire de l’inquiéter. Elle m’a donc attendu à la sortie pour s’enquérir de ma présence et de l’intérêt que je portais à ce vieil homme dont elle s’occupait. Profitant de cet échange, je lui ai proposé un entretien. Elle m’a demandé de lui montrer mon autorisation d’enquête. Ce que j’ai fait, pensant désamorcer la tension. Elle a pris le papier et a remonté précipitamment les marches qui mènent au premier étage de la maison. Se tenant à bonne distance, elle m’a demandé d’attendre le retour de son mari ou celui de son frère, arguant qu’elle était analphabète et incapable de déchiffrer le papier. Toujours naïvement, je lui ai proposé de le lui lire. Face à son refus, j’ai dû moi-même faire référence au côté « sacré » de ce papier que lui confèrent l’en-tête de la préfecture, la signature, le tampon, et au risque qu’elle pouvait encourir si elle le détériorait.
La comédie a duré plus de une demi-heure, moi debout au pied de la première marche, évitant la « violation de domicile », et elle me tenant à bonne distance. Face à mon impatience et à mes menaces, qui participaient au comique de la scène, elle s’est décidée à mettre sa djellaba et à me conduire chez son frère, dont la boutique, prétendait-elle, ne se trouvait pas loin. Je l’ai suivie et nous sommes arrivés devant un garage où s’affairaient des hommes en uniforme. J’ai compris que nous nous trouvions dans le local des « forces auxiliaires » à qui j’ai expliqué les événements. La femme leur a présenté le papier et a avancé sa volonté de coopérer avec les agents de l’autorité en contrôlant ce qui se passait dans son quartier. Ces derniers ont contacté leur supérieur par radio, qui leur a demandé de me rendre mon autorisation et de ne pas l’« embêter avec ces histoires ». Ils m’ont expliqué que la réaction de cette femme était normale et qu’elle faisait partie des traditions marocaines de surveillance du voisinage. « Les enfants ne contrôlent-ils pas les passants étrangers au quartier, et ne chassent-ils pas les intrus qui s’attardent près des fontaines publiques [fréquentées par les femmes] ? Les hommes ne signalent-ils pas la présence d’intrus dans leurs rues ou leur quartier au m’qadem ? »
 
L’écrit comme relation d’autorité
 
 
Ces quelques éléments relatifs à l’autorisation d’enquêter soulignent un autre aspect important dans la relation d’enquête. Il s’agit du rapport à l’écrit comme véhicule et symbole du pouvoir et comme référence à la loi. Ceci est d’autant plus sensible que mon terrain est surinvesti physiquement et symboliquement par les représentants de la loi. Leur présence est liée, d’une part, à des considérations de maintien de l’ordre dans le cadre d’une opération de relogement socialement sensible, et, d’autre part, à la nature même du projet qui impose des normes de construction et contraint à respecter un plan type [4]. Celui-ci a force de loi et bénéficie de l’appui de l’appareil juridique et technique d’un urbanisme autoritaire et réglementaire. Il permet, du point de vue des acteurs institutionnels, de limiter la marge d’initiative des habitants – qu’ils considèrent, du point de vue de leurs pratiques et de leurs trajectoires résidentielles, en marge de la légalité et participant au « désordre » et à l’« anarchie urbaine » – à travers le contrôle et la maîtrise de l’habitat et de son évolution [Arrif, 2000].
Demander aux habitants de parler du plan qu’ils souhaitaient comme je les ai invités à le faire me semblait devoir susciter chez eux une parole qui investit l’imaginaire et qui exprime leur subjectivité. Mais, pour l’enquêté, parler du plan, c’est parler du concret, de la maison qu’il occupe. C’est aussi susciter des suspicions quant au regard (inquisiteur ?) de l’enquêteur dont le statut et la situation restent ambigus, eu égard à sa proximité (supposée) avec les autorités administratives avec qui il partage la « puissance du maniement du stylo ». L’enquêteur c’est « l’homme au stylo » à qui l’on confère un pouvoir lié à l’écrit et donc aux détenteurs de cet écrit que ceux-ci peuvent transformer, éventuellement, en sanction ou en droit, souvent assimilé à un passe-droit.
La référence au manque d’instruction, pour justifier l’incapacité intellectuelle [5] à établir un plan, était redondante. Elle trahit ce rapport social dont nous avons parlé, qui est caractérisé par la rupture entre le concepteur du plan et l’habitant. Ce dernier accepte de se situer en position de dominé dont la passivité et la conformité à la règle sont abondamment citées et soulignées. Prendre cette parole au premier degré, c’est conclure à une pratique banale dans sa « normalité » et sa servilité devant la loi du plan. Ce surinvestissement de la normalité et le discours qui l’accompagne cachent mal les pratiques d’écart, de détournement et de non-réalisation du plan type relevées par l’observateur. L’écart se love dans le silence que l’enquêteur risque de rendre public et, donc, passible de sanction. Ces pratiques d’écart ne réclament ni la reconnaissance ni la légitimité que confère l’expression publique. Je ne pouvais pas conclure à l’incompétence de l’habitant qui ne savait pas se saisir de son espace ni le faire exister. Les silences ne sont pas des « vides », mais réfèrent à l’interdit qui frappe tel ou tel usage ou à l’évidence – la naturalisation – de l’usage.
L’un des moments sensibles de l’enquête, où le rapport à la norme était prégnant, c’était celui où je procédais au relevé du mobilier et où j’essayais de confronter le plan type aux configurations architecturales réelles de l’espace habité et de son aménagement et, partant, de confronter la parole aux actes des habitants. Ceci a contribué parfois à brouiller mon statut et à susciter des attentes particulières. C’est ainsi que j’ai été pris pour un architecte, et que l’on m’a demandé des conseils pour aménager telle ou telle pièce. Est ainsi parfois renforcé le pouvoir accordé à l’enquêteur.
Il n’est pas insignifiant de relever l’insistance de certaines personnes sur leur rapport de proximité avec des représentants de l’autorité. En témoigne l’exemple suivant.
« Tout d’abord, monsieur Kha me dit qu’il s’entend bien avec le m’qadem et le caïd et qu’il a toujours bien reçu les enquêteurs qui font le recensement ; et que quand il a besoin d’un papier administratif ils lui rendent service. D’ailleurs, le m’qadem est venu le voir pour qu’il l’accompagne dans la démarche qu’il fait auprès des habitants pour les inciter à participer financièrement à la construction de la grande mosquée de Sa Majesté Hassan II. Implicitement, ces informations me sont adressées. On ne sait jamais, je suis peut-être quelqu’un du Makhzen.
Il m’appellera tout au long de notre entretien “si l’fquih” : homme religieux détenteur de l’écriture qui a un pouvoir magico-religieux, et qui peut, entre autres, confectionner des talismans et protéger des forces malveillantes. Le maniement du stylo et la transcription de notre dialogue ne sont pas étrangers à une telle dénomination. Que peut-il attendre de moi ? La même chose qu’il attend d’un fqih : guérir, donner une parcelle de baraka. Quelle baraka un homme assimilé à un fonctionnaire de l’État peut-il lui procurer ?
On me propose beaucoup de choses :
Tu es venu en mobylette ?
– Oui.
– Où est-ce que tu l’as laissée ?
– Je n’ai pas trouvé de parking alors je l’ai laissée près d’un café.
– La prochaine fois tu n’as qu’à la laisser chez nous, tu ne craindras rien du tout. Tu sais, c’est chez nous que l’agent de la rad [Régie de distribution de l’eau] laisse sa sacoche avec parfois de l’argent dedans. Ma femme la met dans l’armoire qu’elle ferme à clé. C’est chez nous qu’il la laisse, uniquement chez nous. Et si tu as besoin d’un verre de thé, tu le demandes à mon enfant et il te l’apporte. Tu sais ici il y a des gens qui ne t’offriraient même pas un verre de thé”. » (Notes du carnet de terrain)
Tout au long de l’entretien, il m’a fait comprendre qu’il a de bonnes relations avec les gens de l’autorité et de l’administration. D’ailleurs son invitation était due, entre autres, à son désir de connaître quelqu’un qui pourrait faire partie de ceux qui écrivent, donnent des papiers, interdisent et autorisent à coups de signatures et de tampons.
 
Le bidonville, un terrain d’enquête surinvesti
 
 
Le bidonville, nous l’avons vu, est un territoire marqué par la présence des autorités publiques, que ce soit dans le quotidien ou plus fortement à l’occasion de projets, avortés ou réalisés, d’intervention : expulsion, destruction, restructuration, relogement.
Ce territoire a été arpenté lors de ces divers événements par différents types d’enquêteurs relevant soit du ministère de l’Intérieur ou de l’Habitat, soit de l’usaid impliqué dans le financement de projets. Des enquêtes, des sondages, des recensements ont été effectués pour collecter des informations sur les ressources de la population et sur son habitat. Les habitants doivent, parfois en présence du m’qadem, répondre aux enquêteurs sans rien savoir des orientations, du projet d’intervention et des enjeux des informations qu’ils fournissent. L’évaluation des ressources des habitants et de leur capacité à épargner pour répondre aux impératifs financiers liés au projet de relogement est un enjeu fort, auquel les habitants doivent faire face sans savoir comment ruser : surévaluer les ressources pour faire partie des premiers relogés, les sous-évaluer pour ménager l’avenir et diminuer la valeur de la maison, donc des traites à payer, ou s’aligner sur les réponses du voisin pour faire corps face à l’enquêteur.
Nous avons été très surpris par la diversité des réponses données à notre question ayant trait à l’enquête qui avait été effectuée dans le cadre du relogement. L’essentiel de ce qui en a été retenu par les habitants – cinq ans après – renvoyait à la capacité financière de la population à supporter le coût du relogement. La question posée : « Si vous deviez payer un loyer combien pourriez-vous payer ? » reste souvent pour l’enquêté une abstraction dont il mesure mal les contours, mais dont il ressent, en revanche, l’enjeu. « Des instituteurs sont arrivés pour le recensement, ils nous demandaient : “Qui es-tu ? Qui vit avec toi ? Quel travail fais-tu ? Combien gagnes-tu ?” Et d’autres choses encore. Ils ne discutaient pas avec nous, ils ne nous expliquaient rien. Plus tard, une commission est passée [sans doute la cellule de Ben M’sik, s’occupant du suivi de l’opération] ; elle marquait sur un papier nos réponses aux questions du type : “Habites-tu ici ? Depuis quand ?” Puis on nous demandait : “Combien peux-tu payer ?” Sans insister mais on ne nous a pas prévenus. Si on nous avait dit depuis le début qu’on allait payer 4 000 DH [6], puis 4 000 DH et 2 000 DH comme avance, personne n’aurait accepté, sois-en sûr. Personne n’aurait accepté. Si on avait su qu’il fallait d’abord faire une avance de 10 000 DH et 1 000 DH avant d’être relogés et en plus dans une maison dont la construction n’est pas achevée. »
Dans ces enquêtes institutionnelles, les habitants ne sont pas informés de « ce qui se trame autour d’eux » et de ce qui engage leur avenir. Étant en marge du projet, ils se trouvent dans l’obligation de développer leur capacité à décoder les agissements des « forces obscures » intervenant sur leur destin, et d’être à l’affût des moindres signes de la présence des autorités et des techniciens. Dans les entretiens, nous n’avons décelé aucune trace de sensibilisation de la population au projet, et de son information. Les seuls contacts que celle-ci a pu avoir sont tributaires des enquêteurs. Leurs passages sont des moments dramatiques, dans la mesure où ils contribuent à déstabiliser les habitants, à défaut de les informer.
N’oublions pas que les habitants dépendent fortement du politique pour sortir du bidonville. Même si leur espoir a été souvent frustré, leur attente n’en était pas moins forte. Face à l’absence angoissante de « message institutionnel », la parole des habitants comblera ce vide. Elle est faite de rumeurs, de messages contradictoires, dont la référence est obscure ou s’appuie sur un mot, une confidence, le décryptage d’un message émanant d’un enquêteur ou d’un m’qadem. « Le m’qadem a dit aux gens : “Peut-être.” Il était au courant, mais il ne voulait pas confirmer aux gens la réalité du projet de relogement. Il parlait du relogement, mais ne désignait pas le bloc qui serait le premier concerné. »
Entre l’enquête (1980) et le premier relogement effectif (1984), les habitants du bidonville – au lieu de participer activement à la dynamique du projet – seront déstabilisés, atomisés, vivant le relogement non pas en tant que destin collectif, mais individuel et dépendant du bon vouloir des autorités et de la chance. Ceci est d’autant plus problématique quand on sait que chaque ménage a versé 10 000 DH d’apport initial. « On était très inquiets. Certains disaient que ceux qui n’auraient pas d’argent à avancer seraient renvoyés à la campagne. C’étaient des rumeurs. Certains étaient très inquiets, voire proches de la folie. Ils se voyaient perdre leur logement ; ils ne pouvaient savoir si on les relogerait ou pas […]. On n’a entrepris aucune démarche auprès des autorités, on n’a contacté ni préfet ni caïd, on attendait le jugement [la décision] de Dieu le glorieux jusqu’à ce qu’on atteigne cette terre heureuse [i.e. Hay Moulay Rachid]. On n’espérait pas tant. C’est grâce à Dieu et à Sa Majesté qu’on a pu atterrir ici. »
Face à cet « espace blanc » pénible à supporter, les habitants ont essayé de reconstituer le puzzle et de donner sens à leur attente et à leur destin par une sorte de sémiologie et surtout par la rumeur. La rumeur et la confusion qui s’ensuivent n’étant que le corollaire de l’absence d’information. Pour mieux rendre compte de ce « travail sémiologique » et de leur tentative de s’inscrire dans le projet malgré leur exclusion, je citerai un passage d’entretien : « Il y avait beaucoup de rumeurs. Au début des enquêteurs sont arrivés, puis d’autres plus tard encore. Ils nous avaient demandé combien on pouvait payer en cas de relogement, combien on gagnait d’argent ; puis un an passe sans que rien n’advienne, on commençait à douter. Puis ils sont revenus pour relever la surface des baraques, on s’est dit qu’on affecterait à chacun une maison dont la surface correspondrait à celle de sa baraque. Certains se sont mis alors à acheter une ou plusieurs baraques plus grandes que celles qu’ils occupaient […]. Ils ne nous ont rien expliqué. Les gens ayant remarqué la construction de certains lotissements à Sidi Mas’oûd ou à Hay Inara se sont dit que c’était destiné au relogement des habitants de Ben M’sik. Les gens n’ont été rassurés que lorsqu’ils ont vu les maisons échantillons construites près de la faculté. Il s’agissait de trois plans de maisons différents, mais aucun n’a été retenu. Nous on a été relogés parmi les premiers, on a reçu des mains de Sa Majesté les clés de nos maisons, on nous a même vus à la télévision. »
Celui qui bénéficie d’un logement presque achevé ne considère pas cela comme un « droit » à disposer d’un logement décent, mais comme une chance, un « don divin ». L’usage fréquent et excessif de la forme indéfinie « on », « ils » et celui du passif « on a été » dénotent la manière dont les habitants se situent par rapport au projet et celle dont ils appréhendent les intervenants, administrateurs ou techniciens. Parmi les premiers relogés, certains interprétaient cette chance, ce « don du ciel » comme une rétribution (au sens religieux du terme) de leurs bonnes intentions, et de leur confiance à l’égard des autorités responsables du projet de relogement. « On n’a pas été informés, les autorités ne nous informaient point. On ne savait que par ouï-dire, que par la rumeur. On apprenait que le bloc 17 allait être relogé et tout d’un coup un jour ils viennent t’ordonner de te préparer à déménager pour le lendemain […]. Les rumeurs allaient bon train. Il y en avait qui disaient qu’on n’allait pas nous reloger. Certains ne voulaient pas quitter leurs baraques avant de savoir ce qui allait arriver à ceux qu’on faisait déménager. Les gens qui y ont cru et qui avaient de bonnes intentions, comme nous, ont été relogés parmi les premiers. Les autres qui n’y ont pas cru et avaient de mauvaises intentions sont restés parmi les derniers à être relogés. Ils étaient méfiants et pensaient qu’il s’agissait de mensonges, qu’on allait voler aux gens leur argent. Ils n’y ont cru que le jour où ils ont vu arriver les papiers nous autorisant à déménager. »
Ainsi, la relation de dépendance des habitants vis-à-vis des différents acteurs institutionnels – agents de l’autorité, agents de recensement, enquêteurs – connaît une sorte d’« enchantement », dans le sens où l’intervention institutionnelle est perçue en référence au religieux, en termes de sacré et de merveilleux, et comme une « loterie du destin ». L’« irrationnel », loin de s’opposer aux formes autoritaires du modernisme, le renforce [7]. Ce don divin est exprimé par le passage de l’enfer, le bidonville, au paradis, le lieu de relogement. Ce passage étant de l’ordre de l’inaccessible par la seule force des habitants, seules certaines forces politiques détentrices de la puissance du sacré et aidées par la force divine pouvaient l’accomplir. L’enjeu pour chacun est énorme : achever le cycle citadin, relégitimer sa présence dans le territoire urbain malgré une longue implantation (le bidonville date de la fin des années dix), passer du bidonville au b’ni (le « dur »), s’affranchir – ne serait-ce que symboliquement – de la misère et d’une identité stigmatisée.
 
Garder les distances
 
 
Mon travail de terrain ne pouvait faire abstraction de ce contexte et des relations que les habitants avaient établies avec les différents acteurs institutionnels qui traversaient leur espace pour les contrôler, réduire leur marge d’initiative ou les interroger et les sonder pour éventuellement les reloger et influer sur leur destin résidentiel. Cela exigeait de ma part un réajustement permanent de ma position, toujours inconfortable, dans le souci de marquer mes distances par rapport aux approches (au double sens du terme) des institutionnels et de rompre avec leur registre de discours et de légitimité. En même temps, cette distance était instable, car souvent les habitants ne saisissaient ma démarche qu’en la rapportant à leur expérience en tant qu’enquêtés dans un cadre institutionnel. L’ethnologue était alors associé à l’exercice d’un pouvoir réel ou symbolique et en portait les « stigmates » : le registre de langue, l’écrit, l’instruction.
D’autre part, observer, interroger en tant qu’ethnologue marocain, participait à instaurer une distance avec les enquêtés. Cela ressortit à la difficulté d’exercer l’endo-ethnologie et de porter un « regard éloigné » sur sa propre société. Exercice d’autant plus difficile que l’ethnologie pâtit encore des conditions historiques de sa pratique dans les anciennes colonies, et qu’elle est associée à une folklorisation et à une tradition d’exotisme. La société marocaine ne reconnaît pas son image dans ce miroir et interprète cette démarche comme un déni de modernité et d’historicité. Le chercheur est alors l’objet d’un malentendu qui peut s’exprimer de différentes manières.
À l’occasion de mes déambulations et de mes premières prises de contact, j’ai pris quelques photographies de baraques et de scènes de la vie du bidonville. Les habitants étaient, dans un premier temps, sur la défensive pour ne pas dire hostiles. J’ai été souvent interpellé, essentiellement par les hommes, et j’ai dû expliquer pourquoi je faisais des photos. Certains ont exigé que je leur présente une autorisation, invoquant le m’qadem à l’appui de leur requête, car ce dernier leur aurait dit de procéder ainsi et de l’en informer. D’autres ne pouvaient concevoir ma démarche qu’en l’associant à celle d’un journaliste qui vend ses photos à des journaux étrangers (occidentaux, bien sûr) et qui salit l’image du pays. « Le bidonville, c’est pas le zoo », m’a-t-on dit. Ce qui en dit long sur la violence symbolique qu’un tel acte peut receler. Si l’on conçoit plus ou moins qu’un étranger, souvent assimilé à un touriste, puisse prendre des photos, on conçoit mal qu’un Marocain le fasse, car cela suppose qu’il a « traversé la frontière » et que son regard n’est plus familier de cette culture, mais distancié et synonyme de rupture. « Il se prend pour un touriste », dit-on. Loin de correspondre à l’idée, souvent véhiculée, que l’image est interdite dans les sociétés musulmanes, ces réactions posent plus la question du statut du regard et de celui des frontières de l’espace de l’« intimité collective ». Elles posent également la question des conditions d’exposition du soi individuel ou collectif à un regard extérieur « médiatisé » par un appareil photo.
J’ai éprouvé la même difficulté quand mes questions portaient sur des aspects de la culture et des pratiques d’habiter qui relevaient, pour les personnes interrogées, de l’évidence et de la naturalisation des usages et des représentations. Le chercheur n’est-il pas censé le savoir et en faire autant ? Ne partage-t-il pas la culture de ses concitoyens ? Ou tente-t-il de se définir comme étranger ? Cette perception rend le statut de l’ethnologue suspect et peut provoquer une réaction négative de la part de ses interlocuteurs ou au moins une réaction d’incompréhension.
Parfois, dans mes tentatives pour expliquer ma démarche et donner les raisons de mon enquête – un étudiant préparant une thèse en France –, le rapport social s’est inversé. « Mon fils, que Dieu t’aide et t’apporte son soutien ! Que tu réussisses tes examens et que tu rentres dans ton pays trouver du travail ! » Les formes d’adresse changeaient et ils utilisaient des formes ritualisées de communication qui sont propres aux grands-pères face à leurs petits-fils ou aux pères face à leurs fils. De même, ils compatissaient et me soutenaient dans ce qu’ils percevaient comme étant « une épreuve de l’exil » en France, faisant référence à la situation de l’immigré telle qu’ils l’avaient vécue directement ou indirectement (famille, voisins, connaissances, médias).
L’entretien a parfois donné lieu à des formes d’interactions inattendues. L’ethnologue est alors pris au dépourvu, déstabilisé. Le temps, alors, ne s’inscrit pas dans un mouvement pendulaire rythmé par le jeu des « questions réponses ». D’autres événements interfèrent, ponctuent et interrompent l’entretien. En voici un exemple : je frappe à la porte d’une maison, on appelle une vieille dame âgée d’au moins soixante-quinze ans. Elle me parle comme si je faisais partie de son cercle familial ou comme si j’étais l’une de ses connaissances. Elle me demande des nouvelles de ma famille, me questionne sur ma santé, etc., s’assoit sur le seuil ; je l’imite et tente de lui expliquer le motif de ma visite. Je vois qu’elle ne comprend rien à mon histoire. Elle saisit la première question pour me parler de tout autre chose : d’elle-même, de son âge, de sa fatigue, de sa maladie, de sa pauvreté, de ses enfants qui ne l’aident pas.
J’essaie de reprendre la maîtrise de l’entretien et je pose une autre question. Elle refuse de répondre avec précision, et explique ce fait par son âge avancé, sa maladie. Elle fait des raccourcis vertigineux de sa vie : elle était à la campagne, elle s’est mariée, son mari est mort, que Dieu le bénisse, son enfant est devenu aveugle. Il habite au bloc 4 et l’autre fils travaillait en France, maintenant il est au chômage. À chaque fois, elle s’arme de formules rituelles pour répondre à des questions qui la concernent personnellement et qui touchent à son passé et à son vécu. « J’ignore tout ça, je suis vieille, regarde mon ventre : c’est l’amertume et les enfants qui m’ont délaissée qui sont responsables de ma maladie. » Elle avait une sorte de poche qui s’avançait un peu, au niveau du nombril. Elle me répond dans son langage et refuse ma façon de mener l’entretien.
Cet entretien se déroulant dans un espace semi-public en présence des voisins m’a permis de converser avec un homme qui habitait au premier étage. Il s’est mis à rire quand il m’a entendu parler de ressources avec cette femme et m’a dit : « Elle mange du pain et du thé. Que cherches-tu ? Parfois c’est moi qui lui donne à manger. Elle est dans le besoin. » Elle ne s’est pas gênée pour me demander de l’argent, que j’ai gentiment refusé de lui donner. Le voisin m’a invité à monter chez lui, pour me signifier qu’il n’y avait rien à tirer d’elle et qu’elle ne comprenait rien à ma démarche. Ce que j’ai fait sans hésitation. « Tu sais cette femme, la pauvre, c’est moi qui la prends en charge de temps en temps. Je n’ai pas voulu te le dire devant les autres gens. Ça ne se fait pas. Ici, tu peux tout lui demander si lafqih. » [8] La vieille dame insistait : « Est-ce que je vais tirer quelque chose de cet entretien ? Tu sais ce logement est un bien de Dieu et du roi, que Dieu prolonge sa vie et ainsi que la vie des gens comme toi mon fils. Est-ce que je vais avoir un peu d’argent ? Tu vois mon fils, je suis seule, pauvre et le pain, je le demande parfois au voisin. » J’ai essayé, à plusieurs reprises, de lui expliquer que je n’avais pas de pouvoir et que ce travail je le menais dans un intérêt personnel, dans le cadre de l’université, ce qu’elle n’a pas dû croire, puisqu’elle a continué à demander, d’une façon directe et franche : « Donne-moi de l’argent, je sens que ta venue est bénéfique et les paumes de mes mains sont excitées à l’idée de recevoir de l’argent. » Je tentais de dissimuler ma gêne. C’est le voisin qui lui a demandé de rester raisonnable. Elle est restée tranquille tout au long de l’entretien collectif, et ne faisait que confirmer les réponses données par le voisin et sa femme.
Celui-ci m’a reçu dans la pièce des invités, qui est aussi utilisée par la famille. Sachant qu’il est né à Ben Ahmad, je lui dis qu’il est m’zabi comme moi. Cette information l’a intéressé. « Je suis des Oulad l’Maârif, près de Sid Zbir. » « Que Dieu nous fasse profiter de sa baraka. Comme ça tu es m’zabi comme moi. On est oulad l’âm [“cousins”]. » Cette proximité tribale donne un autre sens à l’entretien et lui confère une forte charge symbolique et sociale. Car notre affinité tribale est supposée (c’est l’ethnologue qui prend ses distances et neutralise cette affinité) nous rapprocher et réactiver les ressorts de la solidarité et des rapports symboliques de cousinage. Cette découverte fera basculer l’entretien dans des rapports plus amicaux, voire familiers. La tante de son épouse entre et me voit en train de transcrire les paroles de Mohamed. Elle me dit : « Qui es-tu mon fils ? Qu’écris-tu ? » Les autres s’empressent de lui dire : « C’est un M’zabi de Oulad Zbir. » J’essaie de lui répondre en lui faisant comprendre que je n’ai qu’une modeste pratique de la campagne et de Oulad l’Maârif. Elle me parle du pays avec nostalgie et des gens du M’zab comme si ceux d’aujourd’hui ne valaient rien et que les anciens étaient les seuls dignes de porter le nom d’hommes.
Ces affinités donnent plus de chaleur à l’entretien. Sa femme intervenait sans que cela pose problème. Peut-être parce que j’étais assimilé à un fqih et que je faisais partie de la même tribu. Elle travaillait la laine comme le faisait sa tante maternelle, qui avait au moins quatre-vingts ans et qui habitait chez eux. Alors que Mohamed me parlait des problèmes de couple qu’avait eus sa fille et qu’il me disait préférer garder ses filles chez lui plutôt que de les marier à quelqu’un qui les maltraiterait, la tante me demanda :
« Es-tu marié ?
– Oui.
– As-tu des enfants ?
– Non, pas encore.
– Tu sais, sa fille est très soigneuse, travailleuse et sérieuse. » Elle a répété cette dernière phrase au moins trois fois. J’ai fait la sourde oreille et continué à parler à Mohamed.
L’enquêteur est un acteur dont l’idéal est de voir sans être vu et d’établir un rapport de transparence avec la réalité qu’il observe dans le sens où il a le souci de ne pas interférer dans le cours ordinaire des choses qu’il a vues et observées.
Cet entre-deux pose le problème de la nature et du degré d’engagement dans l’espace-temps de l’enquête. Ceci je l’ai éprouvé maintes fois et plus particulièrement à l’occasion de situations socialement et humainement dramatiques que ce soit dans le bidonville ou là où les habitants du bidonville seront relogés. Quel ajustement opérer, quel truchement discursif et quelle ruse adopter face à des hommes et des femmes qui portent les stigmates de la précarité et du dénuement ? Quelles ressources peut-on puiser en soi et en sa discipline pour affronter les rues du bidonville dont l’odeur pestilentielle m’aurait amené, dans d’autres conditions, à les éviter ? Comment garder certains entretiens cohérents alors qu’ils se trouvent parfois saisis par d’autres interactions : l’interviewé répondant par le silence ou par l’énervement aux sollicitations de ses enfants affamés ; l’arrivée du percepteur exigeant le paiement des factures d’eau et d’électricité.
Un sentiment étrange d’irréalité et de dédoublement : être ici et maintenant, tout en étant ailleurs, préoccupé de l’utilisation des propos recueillis et des situations observées. Une sorte de rapport instrumentaliste traverse parfois la « scène » de l’enquête, enquête qui révèle une expérience humaine faite d’hésitation, de réajustements des discours et des positions. C’est une expérience qui parfois s’apparente au dédoublement de la personnalité, au mensonge par omission, où l’on se laisse emporter par le hasard des rencontres, par le profil psychologique et le caractère de chacun des interlocuteurs.
La restitution de quelques moments de cette expérience montre que les canons méthodologiques de l’enquête ethnologique sont parfois battus en brèche, et rappelle l’enquêteur à la modestie. Je dirais que la pratique de l’enquête est de nature paradoxale. Car qu’est-ce qu’il y a de plus artificiel comme registre de communication que celui de l’enquête ? Qu’est-ce qu’il y a de plus paradoxal que l’intrusion temporaire de l’ethnologue dans une population dont il veut s’assurer la sympathie et la collaboration en la soumettant à des questions qui exigeraient dans d’autres types d’interaction la discrétion, la distance et le respect de la vie privée ?
J’ai toujours été frappé par la disponibilité que me manifestaient souvent mes interlocuteurs malgré mon intrusion dans leur vie privée ou publique et malgré la perception floue qu’ils avaient des raisons de ma présence et de mon identité. Je reste convaincu que ma démarche était restée, dans la plupart des cas, incomprise de mes interlocuteurs. J’étais pour eux une sorte de « seni », un « sujet enquêtant non identifié » [9]. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Abouhani A., 1999, « Le rôle des amicales dans le fonctionnement et la restructuration des quartiers d’habitat clandestin au Maroc », in P. Signoles, G. El Kadi, R. Sidi Boumedine (eds), L’urbain dans le monde arabe. Politiques, instruments et acteurs, Paris, Éd. du cnrs.
·  Althabe G., B. Legé, M. Sélim, 1984, Urbanisme et réhabilitation symbolique, Paris, Anthropos.
·  Arrif A., 1992, Le passage précaire. Anthropologie appliquée d’une mutation résidentielle. Le cas de Hay Moulay Rachid à Casablanca, doctorat nouveau régime, Aix-en-Provence, Université Aix-Marseille 1.
·  – 2000, « Compétences habitantes : plans en projet, plans en acte », in Agnès Deboulet, Isabelle Berry-Chkhaoui (sous la dir. de), Les arts de faire du citadin ordinaire : compétences et apprentissages de la ville dans le monde arabe, Paris, Karthala (à paraître).
·  Bourdieu P. et A. Sayad, 1964, Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit.
·  Paul-Lévy F. et M. Ségaud, 1983, Anthropologie de l’espace, Paris, Centre Georges Pompidou.
·  Sahlins M., 1989, Des îles dans l’histoire, Paris, Gallimard/Seuil.
 
NOTES
 
[1]Elles ont été provoquées par les premières mesures du Programme d’ajustement structurel (pas). Le gouvernement de l’époque augmenta les prix des denrées alimentaires de base. La grève qui s’ensuivit, le 20 juin 1981, dégénéra en une série de très violentes émeutes dans les bidonvilles et les quartiers populaires de Casablanca [Abouhani, 1999 : 355].
[2]« Un événement n’est pas seulement quelque chose qui se passe dans le monde, c’est une relation entre un certain phénomène et un système symbolique donné. Et, bien qu’un événement entendu comme une occurrence possède des propriétés “objectives” et des raisons d’être provenant d’autres mondes (d’autres systèmes) que le sien, ce ne sont pas ces propriétés en tant que telles qui lui donnent son effet, mais leur signification projetée par un schème culturel particulier. L’événement est une occurrence interprétée, et nous savons combien les interprétations peuvent varier. » [Sahlins, 1989 : 158-159] Il écrit plus loin que « les événements ne peuvent ainsi s’interpréter en dehors des valeurs qui leur sont attribuées : c’est-à-dire en dehors de la signification qui transforme une simple occurrence en une fatale conjoncture » [ibid.].
[3]Le m’qadem intervient à l’échelle du quartier qu’il maîtrise à travers un réseau d’informateurs lui rendant compte des faits et gestes des habitants.
[4]Les logements de Hay Moulay Rachid sont des « cellules-embryonnaires », dites aussi « évolutives » donc susceptibles d’extension horizontale et verticale (mono ou bi-famille). Sur une parcelle de 60 m2, seulement 25 m2 sont bâtis, comprenant une pièce, une cuisine qui n’est dotée d’aucun élément lui donnant cette fonction et des toilettes. Il manque les finitions (menuiserie, peinture, crépi, etc.), le sol est de terre battue. Une cour est située en fond de parcelle. Il est interdit de la couvrir pour garantir la lumière et l’aération. Toute extension est soumise au contrôle du ministère de l’Habitat et doit se conformer au plan type.
[5]L’enquête a montré par la suite que cette « incapacité intellectuelle » est factice, puisque l’observation et le relevé de plans nous révèlent une capacité réelle à s’approprier l’espace, à le réaménager et à le qualifier.
[6]Un franc français équivaut à 1,60 dirham (DH).
[7]Ces observations rejoignent celles qu’a faites B. Legé sur la réhabilitation du quartier historique de Bologne : « La politique n’a alors de sens que comme moyen d’action sur le sacré pour accroître la manne céleste et récolter son dû. Ce qui compte réellement c’est le sacré dont les politiciens et administrateurs ne sont que les serveurs. » [Legé, Althabe, Sélim, 1984]
[8]Lafqih : le mot renvoie à une personne très respectée du fait de son savoir et de ses compétences, liés au champ du sacré.
[9]Ceci est accentué par le statut qu’a l’ethnologie au Maroc. Absente de l’enseignement universitaire ou enseignée comme matière annexe de la sociologie, l’ethnologie souffre encore de son statut de science auxiliaire du colonialisme, sa visibilité en est brouillée et reste nulle pour le plus grand nombre, lettré ou non. Lors de mes démarches entreprises auprès de la préfecture au sujet de mon autorisation d’enquête, un administratif, docteur en sciences politiques, m’a manifesté tout l’intérêt que le ministère de l’Intérieur portait à cette discipline notamment pour désigner ses cadres et les caïds dans les différentes régions du Maroc, ceci afin d’améliorer les rapports que l’administration entretient avec les tribus. L’ethnologie coloniale, décriée par ailleurs, retrouve ainsi droit de cité.
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