2001
Ethnologie française
Faire de l’ethnologie en Croatie dans les années quatre-vingt-dix
Jasna Čapo Žmegač
Institut d’ethnologie et de folklore de ZagrebUl. Kralja Zvonimira 17BP 28710 000 Zagreb (Croatie)
À partir d’une recherche sur les rapatriés croates des années quatre-vingt-dix, l’article évoque les dilemmes de l’anthropologue, en tant qu’elle est aussi citoyenne croate impliquée dans la société locale et globale. Il met en évidence le caractère profondément ambigu de la recherche de terrain et de sa restitution dans une société soumise à un régime autoritaire, où l’activité scientifique ne peut éviter d’incontrôlables interprétations politiques, tant de la part du groupe étudié que de celle de la société englobante.Mots-clés :
terrain, restitution, rapatrié, Croatie.
Starting from a project on Croatian returnees in the 1990s, the article evokes the anthropologist’s dilemma in that she is herself a Croatian involved in local society and society in general. It brings to light the profoundly ambiguous character of fieldwork and its rendering in a society that is subjected to an authoritarian regime under which scientific activity cannot avoid uncontrollable political interpretations both by the group being studied and by the surrounding society.Keywords :
field, rendering, returnee, Croatia.
Anhand einer Untersuchung über die kroatischen Rückwanderer der neunziger Jahre beschreibt der Artikel das Dilemma des Anthropologien, die als kroatische Bürgerin in die lokale und allgemeine Gesellschaft eingebunden ist. Er beschreibt die grundsätzliche Fragwürdigkeit einer Untersuchung an Ort und Stelle und ihrer Wiedergabe in einem autoritären Regime unterworfenen Gesellschaft, in der eine wissenschaftliche Tätigkeit unvorhersehbare politische Interpretationen nicht vermeiden kann, und zwar sowohl in Bezug auf die untersuchte Gruppe, als auch auf die sie umgebende Gesellschaft.Schlagwörter :
Feldforschung, Rückerstattung, Rückwanderer, Kroatien.
La débâcle du socialisme yougoslave en tant qu’idéologie et en tant que système étatique a déjà eu des conséquences sur l’ethnologie
[1] avant le conflit militaire du début des années quatre-vingt-dix. La lente agonie du socialisme dans la décennie précédente et sa mort en 1990 ont poussé les ethnologues croates à plus réfléchir sur eux-mêmes. Nous avons assisté, surtout dans les années quatre-vingt-dix, à de nombreux débats portant sur l’ethnologie et présentés comme des résumés de l’histoire de la discipline aux époques communiste et postcommuniste, ou comme des réflexions touchant les théories et les notions clés de la discipline en Croatie
[2]. La démarche des ethnologues croates a démontré que les chercheurs pratiquaient une certaine autocensure pendant la période communiste, et que le système politique totalitaire avait des effets restrictifs sur l’étude de certains thèmes [Rihtman-Augu
štin, 1992]. À l’époque, la plupart des ethnologues étudiaient la culture paysanne d’après le canon établi dans la première moitié du
xxe siècle, refusant opiniâtrement de changer de paradigmes ethnologiques et de sortir des cadres étroits de la recherche sur la culture paysanne dans le passé
[3]. L’avantage d’une telle orientation fut qu’elle généra une certaine autonomie du champ scientifique [Rihtman-Augu
štin, 1992, 1997], ce qui abrita l’ethnologie croate de l’endoctrinement idéologique qu’elle subissait dans d’autres pays de l’Est.
Dans les années soixante-dix, dans le sillage de certains textes présentant l’ethnologie comme une analyse culturelle critique du quotidien, ce qui avait été proposé par Hermann Bausinger, dont les travaux furent vite connus en Croatie, certains ethnologues avaient décidé de s’engager dans l’étude du contemporain. Une partie d’entre eux a alors abandonné le modèle positiviste et naturaliste de la recherche diffusionniste sur la culture rurale [Hammersley et Atkinson, 1996]. Ainsi ils ne se sont plus appliqués à étudier des traces, mais se sont intéressés aux living cultures – même quand il s’agissait de mener des recherches historiques ; l’orientation philologique et muséographique a cédé la place aux méthodes ethnographiques et sociologiques [Bausinger, 1997 : 69].
Les années quatre-vingt-dix ont vu naître une ethnologie nouvelle, tant par ses thèmes que par ses bases épistémologiques, qui est réflexive par excellence. Ceci implique que les orientations et les résultats des chercheurs sont modelés par leurs localisations sociales et historiques, et par les valeurs et intérêts que ces localisations confèrent aux chercheurs. La deuxième implication est que la production du savoir a des conséquences qui ne sont ni neutres ni nécessairement désirées [Hammersley et Atkinson, 1996 : 14-17].
La nouvelle ethnologie croate se voue surtout aux problèmes théoriques et méthodologiques posés par le premier pôle de réflexion : la position qu’occupe l’ethnologue dans la culture qu’il étudie et son rôle dans le texte ethnologique, les questions de la subjectivité du chercheur et de l’acquisition de l’objectivité, le caractère partiel de l’écriture ethnographique, etc. [Cale Feldman et al., 1993 ; Jambreœsić Kirin et Povrzanović, 1996 ; Povrzanović, 1993]. Je voudrais ici prendre en considération des aspects liés au deuxième pôle de réflexion : quelles sont les conséquences du travail ethnologique pour le rapport que l’ethnologue du proche entretient avec les sujets de ses enquêtes, sa société et sa communauté professionnelle ? Plus spécifiquement, je voudrais rendre compte des ambiguïtés éthiques et des décisions concrètes du chercheur quand il pratique une ethnologie du contemporain « chez lui », en particulier lorsque celle-ci se fait dans une situation politiquement difficile et lorsqu’elle porte sur des thèmes dans lesquels les acteurs et la société sont passionnément engagés.
Prendre ou non le(s) point(s) de vue des sujets d’étude ?
Les manières dont les ethnologues, qu’ils soient des chercheurs du lointain ou du proche, se sont rapportés à des situations de recherche liées à des thèmes politiquement chargés sont variées. Les ethnologues croates écrivant sur la guerre de 1991-1992 ont rendu transparent le fait qu’ils n’étaient pas les observateurs neutres du quotidien, mais des intellectuels engagés politiquement et humainement du côté des sujets d’étude [Čapo
Žmegač, 1999c]. Même pour les chercheurs extérieurs à une guerre ou à un conflit mais qui y sont confrontés, il est quelquefois difficile, voire impossible, affirme Nancy Scheper Hughes [1995], de ne pas prendre position, ce qui désormais définit le point de vue et l’approche du chercheur. Frank N. Pieke, également, qui en 1989 s’est trouvé au milieu des événements du Mouvement du peuple chinois, a décidé d’adopter la perspective de ceux avec qui il a fait cette expérience : «
I cannot but write from the perspective of the people with whom I experienced it », affirma-t-il [1995 : 78]. Dans le conflit qui opposait le régime chinois aux étudiants il s’est trouvé du côté de ces derniers ; sans prétendre adopter un point de vue omniscient, il a proposé celui qu’autorisait sa situation. D’observateur il est devenu participant : «
I was no longer an observer. The catastrophe that was about to happen changed me into a participant. Although undeniably a foreigner, the threat of violence from a common enemy made me part of the people I had come to understand and respect during my seven months of fieldwork. »
[4] [
Ibid. : 72]
Les cas des ethnologues travaillant en situation de crise ou de conflit qui ont adopté les points de vue des sujets de leur étude – qui, pourrait-on dire avec Antonius Robben [1995], ont succombé à la « séduction » de leurs souffrances – semblent les plus fréquents. Moins d’ethnologues ont adopté une attitude de réserve dans une situation conflictuelle et politiquement chargée. Il se peut même, affirme Christian Giordano [1998 : 36], que les ethnologues aient une certaine propension à rechercher les thèmes et les sujets pour lesquels le chercheur «
feels a certain emotive involvement » – les pauvres, les faibles, les dominés, les exploités, les marginaux, etc. – et à les présenter comme des
innocent victims. Le penchant que les ethnologues manifestent pour l’étude des milieux défavorisés mène, d’après le même auteur, à la négligence du «
“unpleasant”, if not outright “repugnant” part of society » [
ibid.]. Questionnant le «
sense of justice » et le désir de l’anthropologue de donner la voix à des victimes sociales plutôt qu’aux tenants du pouvoir ou aux manipulateurs du social, rejetant en même temps les principes d’empathie, de dialogue et de polyphonie dans la recherche ethnographique, Giordano déclare : «
I can describe those I don’t like better than those I do. » C’est ce que A. Robben [1995] a tenté en étudiant comment l’histoire de la violence politique en Argentine dans les années soixante-dix a été remémorée, négociée et reconstruite pour le public par ses acteurs. Mais embrassant les points de vue des participants des différents camps, à sa surprise l’anthropologue s’est trouvé « séduit » par les
bad guys, des généraux argentins accusés d’avoir fait disparaître des citoyens, tout autant que par les victimes. Cette expérience l’a poussé à mettre les ethnologues en garde contre la «
séduction ethnographique » : «
The ethnographic seduction trades our critical stance as observers for an illusion of congeniality with cultural insiders. We no longer seek to grasp the native’s point of view, but we believe, at least for the duration of the meeting, that we have become natives ourselves. We have become so enwrapped in the ethnographic encounter that we are led astray from our research objectives. »
[5] [
Ibid. : 85]
C’est sous le signe de ce dilemme – engagement ou désengagement pour le milieu d’enquête – et des conséquences du choix, que je voudrais présenter quelques aspects de ma recherche sur les rapatriés croates que j’ai menée pendant la seconde moitié des années quatre-vingt-dix. Mes dilemmes et mon inconfort tournaient surtout autour des problèmes de la responsabilité du chercheur envers son milieu d’enquête, sa société et sa communauté scientifique. Elle semble varier en fonction du rôle que le chercheur assume. Choisir d’être l’avocat ou l’analyste [Ginsburg, 1992 : 137] du groupe qui est étudié définit différemment les rapports avec le milieu d’enquête et la réception des analyses. Dans cette recherche, je ne me suis pas décidée à prêter ma voix au groupe pour représenter son point de vue. J’ai préféré être l’ethnologue analyste ayant son propre point de vue, lequel ne correspond d’ailleurs pas nécessairement avec celui (ou ceux) de mes interlocuteurs.
Cette option a impliqué plusieurs problèmes d’ordre éthique : quelle est ma responsabilité envers mes interlocuteurs ? Ne les ai-je pas trahis, ces gens qui m’ont accueillie et m’ont confié leurs histoires ? Quelles conséquences sur la réception de mes écrits dans le milieu d’enquête aura mon choix d’analyste ? Après la publication de mes travaux pourrai-je de nouveau rencontrer ces gens sans frémir, prête à leur expliquer ma position ? Pourrai-je poursuivre mes recherches ou non ?
La question des responsabilités envers le milieu d’enquête est compliquée par d’autres raisons dues à la situation politique et sociale en Croatie qui, jusqu’à récemment, revendiquait (ou même imposait) un certain type de political correctness qui n’était pas nécessairement celle du chercheur. Des dilemmes d’ordre social se posaient : comment concilier la demande sociale « d’en haut », qui est en même temps la source de financement de la recherche, et sa propre political correctness ? Comment, enfin, mais ceci n’est pas moins important, concilier ces deux axes avec les exigences de la profession et avec la political correctness que l’on attend d’un chercheur croate quand il dialogue avec des collègues étrangers ?
Dans cette perspective, avant de présenter mon expérience de terrain, une courte introduction s’impose.
Faire l’ethnologie des rapatriés ou comment choisir son terrain
La dissolution de l’ex-Yougoslavie et surtout les guerres en Croatie et en Bosnie-Herzégovine sont à l’origine de déplacements de population dont la portée est comparable à ceux qui se sont produits pendant et après la Seconde Guerre mondiale [Čapo Žmegač, 1996]. Les migrations qui se sont déroulées à l’intérieur et à l’extérieur des frontières des ex-républiques yougoslaves ont changé la structure ethnique des ex-républiques et ont contribué à l’homogénéisation des populations auparavant plus ou moins hétérogènes. Comme la Yougoslavie s’est désintégrée en plusieurs États indépendants, ces migrations sont pour la plupart des mouvements par lesquels les membres des minorités quittent leur patrie originelle pour s’installer dans le pays où ils appartiennent à la majorité ethnique.
L’émigration des Croates de Serbie coïncida en partie avec l’agression serbe de la Croatie, puis elle se prolongea après elle. Les Croates s’évadaient pour des raisons diverses et selon différents degrés de volonté. Certains ont fui par peur des persécutions, certains se sont exilés parce qu’ils étaient menacés de mort, d’autres par les effets de l’émigration en chaîne ou pour rejoindre leurs enfants qui habitaient déjà la Croatie. Il ne s’agit pas d’une émigration volontaire ; les rapatriés affirment qu’ils n’auraient jamais quitté leur domicile s’ils n’avaient pas été forcés à le faire.
Les rapatriés de la Serbie, en particulier ceux de la province septentrionale de Vojvodine, ne sont pas semblables aux autres réfugiés de cette période, qui, typiquement, étaient sans domicile et sans biens. Ils avaient échangé leurs maisons et d’autres propriétés immobilières avec les Serbes croates qui dans le même temps émigraient en Serbie. La migration n’a été organisée ni par l’État ni par l’Église, aucune de ces deux institutions n’ayant préparé l’exode ni assuré le logement ou le travail pour les rapatriés. Ces rapatriements sont le résultat d’un échange informel des deux groupes ethniques à l’échelle individuelle. Cependant, l’État joua un rôle important dans la solution de maints problèmes. Par exemple, il facilita l’accession à la citoyenneté croate et la légalisation de l’échange des biens [Čapo Žmegač, 1999b].
Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de données certaines sur le nombre de rapatriés croates venus de Vojvodine. Les estimations varient de 35 000 à 45 000 personnes [Bičanić, 1994 ; Čapo Žmegač, 1998 ; Černelić, 1994 : 73]. Celles-ci se sont établies dans les régions qui étaient auparavant habitées par les Serbes, en particulier dans certaines villes de Croatie du nord et du sud, et à Zagreb.
Pourquoi ai-je choisi de travailler sur les rapatriés et non sur les réfugiés proprement dits
[6], sur les femmes violées et les autres victimes de la guerre ? Mon choix n’est pas accidentel. Dès le début de la guerre, en 1991, j’ai compris que je ne pourrais pas étudier la peine, la souffrance, la mort, la disparition, etc. Profondément touchée par ces événements, je redoutais toute recherche sur la guerre et ses effets. Il me paraissait très difficile, voire impossible, d’en faire sur ces thèmes, parce que je pensais que ma compassion interférerait avec l’analyse ethnologique. Même si à l’époque j’avais connu la position postmoderne qui prône des modes de connaissance plus affectifs en ethnologie [Narayan, 1993], je doute que j’aurais pu les appliquer. C’est ainsi que j’ai choisi de travailler sur une population moins traumatisée, pensais-je, avec des gens qui, certes, étaient forcés de s’exiler, mais qui s’étaient installés en Croatie durablement et avaient commencé à reconstruire leur vie dans leurs nouveaux domiciles : une reconstruction peut-être difficile, mais facilitée par le fait qu’ils disposaient d’un logement, et le plus souvent de terres qui leur assuraient la survie
[7]. Je m’attendais à ce que le travail de terrain avec ce groupe fût moins lourd sur le plan émotionnel. En outre, j’ai commencé cette recherche quelques années après le rapatriement, quand on pouvait penser que les gens auraient cessé de regarder vers le passé. Mon attente s’est révélée fausse : bien que, en général, les rapatriés n’aient pas directement pris part à la guerre, qu’ils n’aient pas perdu des membres de leur famille ni vécu des catastrophes de guerre, qu’ils aient trouvé un nouveau domicile et gardé au moins la valeur approximative des biens délaissés en Serbie, ils se considéraient comme des victimes de guerre. Plusieurs années après leur déplacement, leurs discours sur l’exil étaient chargés d’émotion, et ils y revenaient souvent.
Le choix de ce terrain n’est donc ni accidentel, ni objectif, ni neutre. Il est seulement guidé en partie par un problème théorique ; pour le reste, il obéit à d’autres facteurs, et la personnalité du chercheur n’en est pas le moindre. Par souci d’éviter tout engagement émotionnel et par goût pour les thèmes à intérêt social, ma recherche n’a pas pris pour cible les circonstances qui ont provoqué l’émigration ni les narrations de l’exil. Le thème est l’étude des processus d’intégration dans la société croate, sur les plans local et global, et de redéfinition de l’identité des rapatriés, dans et par les contacts avec la population d’accueil. Ces processus m’intéressaient tant au niveau du discours qu’à celui de la pratique. L’un des buts de l’étude était de vérifier la vision selon laquelle l’origine ethno-nationale commune rendrait l’intégration des rapatriés dans la société croate rapide et sans problèmes. Certes, le discours officiel sur l’unité nationale, reposant sur la définition ethnique de la nation et sur l’homogénéisation culturelle de la société, soutenait cette perspective. Pourtant, la recherche a démontré qu’il s’agissait d’une attente trompeuse, semblable à celle des citoyens allemands avant la réunification de l’Allemagne [Kaschuba, 1996]. Non seulement l’étude a mis en évidence des irrégularités dans le processus d’intégration à l’échelle locale [Čapo Žmegač, 1998], mais elle a aussi montré, à l’échelle globale, les efforts des rapatriés pour la formation d’une conscience spécifique de groupe, avec une tendance à se créer en communauté ayant des droits particuliers et des représentants dans les administrations locale et globale [Čapo Žmegač, 1999b].
Pendant le travail sur le terrain et l’analyse des données, j’ai pris conscience que j’avais sous-estimé les implications sociales et politiques de la recherche et les complications qu’elle m’apporterait lors de la publication des travaux. Rétrospectivement, je peux dire que j’ai été insuffisamment sensible aux effets que la publication de mes travaux pourrait avoir sur la population enquêtée (les rapatriés et la population locale), aux dilemmes que ce projet m’apporterait. Ayant refusé le rôle d’avocate et choisi d’analyser le groupe que j’étudiais, j’avais le sentiment d’avoir déçu la confiance que m’avaient accordée les rapatriés, qui, d’ailleurs, n’ont pas demandé à être étudiés et n’ont pas tout à fait compris ce que je voulais
[8]. Je n’avais pas prévu que cette recherche m’impliquerait différemment dans la société dans laquelle je vivais et me forcerait à réfléchir sur les contradictions qu’impliquent les rôles d’ethnologue, de citoyenne croate et de chercheuse dans le contexte international. Cet inconfort et ces dilemmes sont devenus évidents au moment où j’ai mis mes analyses par écrit, quand j’ai commencé à réfléchir sur la façon dont ces écrits seraient reçus.
Françoise Zonabend écrit que la restitution est un contrôle a posteriori de l’enquête, ou la connaissance des effets de l’observation et de l’analyse que l’on a faites sur ceux à qui l’on renvoie cette objectivation d’eux-mêmes [1994 : 4]. Le cours désengagé et analytique que ma recherche avait pris me faisait réfléchir sur la façon dont je restituerais mes observations dans le milieu d’enquête.
La première divergence entre mon approche et celle des rapatriés était que je ne pouvais pas les présenter comme des victimes de guerre. Les rapatriés sont bien des gens qui ont perdu leur domicile et ont quitté leur région d’origine involontairement, mais ils ne sont pas les sans-abri qui étaient forcés de s’enfuir avec des sacs de plastique contenant tous leurs biens, comme c’était le cas de tant d’autres personnes qui furent déplacées au début des années quatre-vingt-dix
[9]. En effet, grâce à leur richesse matérielle beaucoup d’entre eux ne pouvaient en aucun cas être rangés parmi les « victimes de guerre ». Certains refusent une telle qualification, tandis que d’autres s’en servent pour des buts personnels, qu’ils voudraient présenter comme engageant toute la population des rapatriés
[10].
Un deuxième point de divergence ressortait de mon choix épistémologique : je n’allais pas rechercher
la vérité sur les raisons du rapatriement ni sur l’équivalence matérielle des biens qui avaient fait l’objet d’échanges. Je ne m’intéressais pas aux questions qui occupaient les rapatriés, telles : qui est coupable du rapatriement ? Comment a-t-il commencé ? S’agissait-il d’un vieux plan des Serbes pour s’emparer des maisons croates – d’après mes interlocuteurs en général de meilleure qualité que celles des Serbes – et s’installer en Serbie
[11] ? Dans quelle mesure les rapatriés étaient-ils grugés dans l’échange ? Est-ce que les Serbes ont respecté le contrat qui spécifiait l’échange du mobilier
[12] ou les Croates ont-ils trouvé des maisons échangées vidées de meubles, quand ils sont arrivés ? Tout ce que les informateurs prenaient pour
la vérité sur leur émigration, je le traitais comme un discours, comme un essai pour organiser la mémoire de l’exil, comme une tentative de construire le récit de l’exil. La proposition selon laquelle «
informants think in terms of truth, we do not » [Robben, 1995 : 96] s’est révélée pertinente pour cette recherche. Plutôt que de penser en termes de vérité comme mes interlocuteurs, j’ai pensé en termes de comparaison avec d’autres récits d’exil.
La position que j’ai adoptée s’est compliquée à cause du rôle que m’avaient assigné certains rapatriés. C’était précisément celui que je voulais éviter : être leur avocate. Ils m’ont fait confiance à cause de plusieurs faits : je suis croate – ce qui évidemment était très important pour eux, puisque l’opinion générale accusait les Serbes d’être coupables de la guerre et de l’émigration – et je suis une proche parente d’un rapatrié distingué. Ces deux caractéristiques faisaient de moi une parfaite avocate de leur cause, un médiateur qui ferait comprendre leur malheur au public. Qu’y a-t-il de mieux que d’avoir un porte-parole qui est externe au groupe qu’il représente ? Ce fait même rajoute à sa crédibilité et au caractère convaincant de son discours. Certains rapatriés ont donc attendu que mes écrits légitiment la mythologie naissante portant sur leur émigration et leur victimisation. Ils ont voulu aller plus loin encore, en m’avertissant qu’il faudrait contrôler ce que deux autres collègues engagés dans le projet, sans le même « pedigree » que moi, publieraient sur eux.
Mon sentiment d’inconfort a été aggravé par ce que disaient les rapatriés sur la population locale et sur le niveau de vie qu’ils ont rencontré dans les localités de leur installation. Leurs discours étaient, et c’est un euphémisme, peu flatteurs pour leurs nouveaux voisins. Ils notaient des différences de détail par rapport aux pratiques sociales et culturelles de la population d’accueil [Čapo
Žmegač, 2000]. Bien que la réalité de la différence ne soit pas décisive, bien qu’il s’agisse de l’attribution de qualités que l’on prétend caractériser par leur diversité et qui, par la suite, servent à prouver le « caractère étranger » de l’autre [Kaschuba, 1996 : 277] – et dans notre cas le « caractère arriéré » de la population locale – j’ai longtemps remis la publication de ce matériel, parce que je craignais qu’il ne provoque localement des problèmes, entre les nouveaux venus et les établis. Une autre difficulté consistait aussi en ce que mon matériel ne concernait que les points de vue de rapatriés, la population locale hésitant à se prononcer sur les nouveaux venus. Leur manque de collaboration est en partie lié au fait que j’avais entamé ma recherche avec des rapatriés, ce qui a rendu les locaux méfiants. Parfois ils ont refusé l’entretien, parfois ils l’ont accepté, mais ils ne se sont pas prononcés sur leurs rapports avec les rapatriés, ou bien m’ont donné une opinion officielle sur les relations entre les deux groupes. Dans un cas, il a même fallu qu’un rapatrié convainque une famille d’accueil à me parler
[13].
Le problème lié à la restitution des résultats de l’enquête ethnologique dépasse d’ailleurs les enjeux locaux. Dans son article consacré à ce thème, F. Zonabend se concentre surtout sur les relations avec le milieu d’enquête. Cependant, il me semble que, au moins dans le contexte de la Croatie des années quatre-vingt-dix, la restitution doit aussi être abordée dans le cadre de la société globale où vit l’ethnologue. À une époque où le parti au pouvoir
[14] exaltait l’unité nationale, estimant que la reconnaissance d’une diversité intérieure quelconque affaiblirait et diviserait une nation menacée et encore insuffisamment intégrée, on pouvait argumenter que ma recherche « divisait » la société croate d’après une ligne inventée sur la base des différences sociales et culturelles proposées par les rapatriés, ce qui pouvait servir à la formation d’une nouvelle sous-catégorie ethno-culturelle à l’intérieur de la société
[15]. Au moment où les pouvoirs central et local soutenaient la rhétorique d’unité ethno-nationale d’où découlerait l’intégration rapide des rapatriés, la démonstration que l’insertion par la nationalité commune [Kaschuba, 1996] n’était pas évidente pouvait être vue comme une observation malvenue, même comme une critique de l’idéologie nationale. Cela m’impliquait dans ma société d’une manière particulière et me rendait sensible à la façon dont je présenterais ma recherche. Pour comprendre mon inconfort, il faut savoir qu’à partir de la seconde moitié des années quatre-vingt-dix le régime politique en Croatie est devenu de plus en plus autoritaire, dénonçant publiquement toutes sortes d’« ennemis » de l’État.
De plus, dans mes recherches, j’ai abordé un thème qui était désagréable au régime. Il s’agit de la loi sur la remise temporaire des biens des Serbes qui ont quitté la Croatie aux citoyens croates
[16]. Lorsque cette loi a été proclamée, un groupe de rapatriés a proposé au gouvernement un plan exhaustif de repopulation des territoires abandonnés par les Serbes et de gestion des biens de ces derniers, ainsi que de ce qui, dans la période communiste, appartenait à l’État. Pour avoir une image plus complète de ce projet, j’ai contacté un haut fonctionnaire qui en était responsable, mais il a refusé toute coopération. Il est évident que l’on préférait se taire à ce sujet. Pourtant j’ai décidé d’en parler dans l’un de mes textes, tout en m’inquiétant des conséquences de cette décision. En même temps se présentait une autre inquiétude : en exposant ce projet j’ai dévoilé au public la participation des rapatriés dans cette tentative, légale mais illégitime [Giordano, 1996], de prise de possession des biens des Serbes exilés. Ceci pourrait produire, pensais-je, une image négative des rapatriés dans le public qui pourrait les accuser de profiter de la guerre. Ainsi s’imposait une double nécessité : il a fallu trouver une manière de protéger non seulement mes informateurs, que j’exposais au jugement public, mais aussi moi-même [Robben et Nordstrom, 1995 : 4], car j’étais confrontée à la
political correctness du régime autoritaire dans lequel je vivais.
Une autre facette de l’inconfort que je ressentais face au pouvoir étatique était l’aspect sous lequel se présentait la restitution de mes travaux par rapport au bailleur de fonds. Étant donné que ma recherche avait été partiellement financée par l’État, je me demandais quelle était ma responsabilité envers lui
[17]. Bien que je pense que la recherche scientifique doit être indépendante, et que mon rôle en tant qu’ethnologue du quotidien contemporain est d’être critique, vu le système politique où je vivais je n’ai pas pu m’empêcher de me demander quelle serait la réaction du ministère des Sciences et de la Technologie après la publication de mes travaux. Je me demande si balancer entre deux loyautés – celle due au bailleur de fonds, représenté par le pouvoir politique, et celle due à l’éthique professionnelle – se pose différemment dans des régimes politiques moins autoritaires et plus démocratiques que ne l’était le système croate dans les années quatre-vingt-dix. Je me demande aussi si mon inquiétude à présenter mes opinions au public n’est qu’un héritage du passé, une « survivance » de ma socialisation dans une société totalitaire, qui a fait que j’ai intériorisé certains réflexes, dont l’un est l’hésitation, même la peur, devant une prise de position critique publique, même indirecte, de l’idéologie et de la politique officielles. Le régime communiste était un système où régnait la duplicité, la divergence entre les points de vue privés et publics, imposée par la peur des persécutions. Ce n’est pas par hasard si c’est dans ce système que les ethnologues croates ont développé des stratégies d’autocensure. Il me semble que, en partie, j’étais l’héritière de cette stratégie, ou que, du moins, j’hésitais à rompre avec elle. Ma réticence à critiquer dans mes travaux, même indirectement, le régime était probablement aussi liée à la peur que propageait la chasse aux ennemis intérieurs qui hantait les discours du président Tudjman dans les dernières années de son mandat.
Stratégies pour faciliter la restitution
Pour réduire ces difficultés, j’ai développé plusieurs stratégies. Elles variaient selon que le public visé était croate ou étranger, c’est-à-dire selon la langue de publication. J’ai produit deux versions plus ou moins différentes de chaque texte, une en croate et l’autre en anglais, les adaptant au lectorat. L’une des stratégies quand j’écrivais pour le public croate, bien connue d’ailleurs dans la littérature anthropologique, était de masquer l’identité des informateurs et le lieu de l’enquête.
Incorporer les entretiens, parfois très longs, était la deuxième stratégie, que j’appliquais surtout quand le texte s’adressait au public croate. Je voulais donner de la crédibilité à mes interprétations et souligner que mes analyses avaient pour base les récits des informateurs. En plus, je pensais qu’une telle présentation serait plus accessible à ceux-ci, que je considérais comme des récepteurs particulièrement intéressés par mes écrits.
En troisième lieu, avant de soumettre un texte à publication, je le donnais à mon oncle pour qu’il le « contrôle ». C’est un vétérinaire, âgé d’une cinquantaine d’années, et il est lui-même un rapatrié. Il a joué un rôle important dans ma recherche : il faisait figure d’informateur, d’hôte lors de mes séjours sur le terrain, de médiateur dans les premiers jours tâtonnants de la recherche. À ma grande surprise, au texte sur les stratégies discursives d’identification des rapatriés qui reposaient sur leur fabrication de différences par rapport à la population d’accueil, il a réagi succinctement et clairement : « C’est ça ! Tout est correct ! » Il me semble que son commentaire montre avant tout que la partie analytique, où les différences perçues sont traitées comme des stratégies d’identification et non comme les différences réelles de deux populations, lui a échappé. C’est la seule manière pour moi d’expliquer sa réaction approbatrice. J’ai retenu une autre réaction : « Maintenant je comprends, tu le veux ainsi, objectivement, tu ne veux pas le présenter comme nous le faisons. » Ceci a été suivi par l’explication de son propre point de vue, qu’il a jugé nécessaire de m’exposer encore une fois, comme si cela n’était pas déjà inclus dans le texte. Pour moi sa réserve signifiait reconnaissance : il me semblait que son commentaire témoignait que j’avais réussi à proposer des points de vue différents sur la position des rapatriés dans la société croate. Ma satisfaction se faisait aux dépens de la déception de mon oncle et, selon toute probabilité, de celle de ses compagnons. Le troisième texte a eu le même destin : mon oncle a compris que mon rôle n’était pas celui que les rapatriés m’avaient donné, mais il n’a pas été offensé. Il voulait encore coopérer. Cette stratégie de restitution, qui fonctionne comme une sorte de restitution préalable, vise à être à l’écoute des réactions probables du groupe enquêté. Le résultat était encourageant : les interprétations que je proposais dans un langage technique semblaient ne pas offenser l’un de mes informateurs. Mais le dilemme éthique de l’avoir tout de même déçu, sans qu’il s’en rende compte, n’était pourtant pas minime et contrariait le soulagement que j’éprouvais devant ses réactions.
Finalement, la dernière stratégie, que j’ai découverte
a posteriori, était de publier en langue étrangère
[18]. La barrière linguistique semble offrir un moyen très sûr pour éviter que les analyses atteignent les informateurs, ou au moins pour renvoyer cela à plus tard. C’est une stratégie de circonstance convenant à la position de l’ethnologue qui n’est plus quelqu’un qui «
est là-bas et écrit ici », pour utiliser les expressions de Geertz, mais qui «
est ici et écrit ici », et elle semble très utile pour un ethnologue qui se veut analytique et critique des pratiques sociales contemporaines. On pourrait même dire qu’elle est une nécessité pour tout ethnologue du proche qui n’étudie plus le folklore, des lieux neutres et dépersonnalisés de la « culture matérielle », mais des thèmes contemporains, les problèmes politiques controversés de sa propre société, en particulier dans une société qui vit dans un conflit fondateur ou qui en sort, et qui n’est pas encore ou pas suffisamment constituée en un système démocratique.
L’expérience d’un ethnologue extérieur à la société qu’il étudie est très différente, même quand il s’agit d’un ethnologue comme Peter Loizos qui, quoique étranger au groupe, a des liens d’origine avec lui. Malgré son origine grecque, cet anthropologue britannique travaillant sur Chypre n’est qu’un visiteur dans ce milieu d’étude. Il vit dans un autre pays et écrit dans une langue qui est généralement inconnue de ses interlocuteurs grecs [1994]. Cependant, la situation de l’ethnologue qui cohabite avec le groupe sur lequel il enquête, dont il partage la langue – son principal moyen d’expression –, est plus précaire, surtout quand il traite une thématique contemporaine aux implications politiques. Il doit être prêt à assumer des conséquences qui peuvent apparaître pour lui et pour ses interlocuteurs après la publication de ses écrits. Il ne faut non plus sous-estimer la vigilance d’un État autoritaire surveillant avec attention les voix critiques. À la différence de P. Loizos [1994] je ne peux pas quitter mon pays pour y retourner dix ans après, puisque mon terrain c’est mon pays. Ma présence dans la société où je travaille est durable, et je ne peux pas partager mes identités entre deux lieux et deux États [Okely, 1996 : 26].
Écrire dans une langue étrangère, cependant, fait surgir un autre problème : celui de communiquer les résultats des recherches à des collègues appartenant à des traditions ethnologiques différentes et qui s’inscrivent dans une autre version de la political correctness. Les possibilités de se faire comprendre à l’intérieur de la communauté scientifique internationale ne sont pas garanties, bien que ses membres se rencontrent de plus en plus souvent. Je ne citerai qu’un exemple : une sociologue française à qui j’ai décrit mon projet sur les rapatriés a dit qu’il était « tout à fait intéressant et d’actualité – pour la Croatie ; il est dépaysant pour le lecteur français qui, contrairement aux cadres mentaux anglo-saxons, n’a pas l’habitude de parler en termes d’ethnie : l’usage se répand récemment dans le public et dans la littérature scientifique ». Les traditions des disciplines sont divergentes, les concepts peuvent être les mêmes mais différer par leur contenu, les idéologies sous-jacentes et les positionnements des acteurs variés ; tout ceci rend parfois le dialogue international assez difficile. Rendu dans une langue étrangère un texte ethnologique doit s’adapter à un tout autre public. Ce faisant, l’ethnologue choisit scrupuleusement ses termes et ses formulations, il modèle son écriture d’après les usages professionnels du pays de la langue qu’il a choisie et il doit être à l’écoute de la political correctness de ce pays. Il le fait pour ne pas être reçu par ses collègues comme un nationaliste ou comme un indigène sans qualifications professionnelles [Povrzanović, 1995, 2000], pour que son objectivité et ses conclusions ne soient pas remises en cause et la crédibilité de son analyse discréditée.
La position d’un ethnologue indigène en situation politique spécifique
La thèse selon laquelle la restitution est un faux problème [Zonabend, op. cit. : 13] n’est pas acceptable dans les conditions de recherche qui se présentent à un chercheur croate dans les années quatre-vingt-dix. L’ethnologue a le droit et le devoir de proposer sa propre vision de la société, et de cette vision particulière peut toujours naître un malentendu [ibid.], mais cela ne doit pas l’empêcher de prendre ses différents publics en considération. La restitution fait partie du nouveau rapport qu’établit le chercheur contemporain « à domicile » avec son terrain, en particulier lorsqu’il est dans une situation politique conflictuelle ou autoritaire. Quand l’ethnologue croate ne travaille plus sur les paysans d’autrefois mais sur des marginaux d’aujourd’hui, quand il ne traite pas seulement des victimes du social et du politique mais qu’il inclut dans son projet l’État et les manipulateurs sociaux des différents milieux, la guerre et les conséquences qu’elle a sur la population, l’identité nationale, etc., ses problèmes sont différents de ceux que rencontrent couramment les ethnologues. Quand des personnes vivantes sont impliquées dans sa recherche, quand il s’agit de leurs choix, de leurs idées et de leurs actes politiques, ils suivront son travail et le jugeront, sans toutefois entièrement le comprendre. La société fera de même. L’ethnologue ne peut pas se dire que la marginalité de sa discipline permettra à ses écrits de passer inaperçus.
Le contexte croate, il est vrai, est extrêmement sensible : ici les relations sont plus tendues, les points de vues polarisés, et très grande l’intensité émotionnelle des événements et des gens étudiés. C’est une situation dans laquelle on ne peut pas éviter que les tensions imprègnent les efforts de l’ethnologue dans toutes ses phases, et où les enjeux sont plus élevés. Le travail ethnologique n’est pas seulement une contribution scientifique, mais aussi, et directement, une contribution politique, exposée à des évaluations, des pressions et des attaques venant de tous côtés, parmi lesquelles l’ethnologue cherche son autonomie et sa place.
Miné par les événements politiques, un tel contexte de recherche place le chercheur dans des inconforts et des dilemmes souvent contradictoires, dont quelques-uns ont été abordés dans cet article. J’ai cherché des solutions découlant de mon expérience d’ethnologue ayant été formée dans une tradition, de mon histoire personnelle qui s’est construite dans des systèmes sociaux et politiques spécifiques (communiste et post-communiste autoritaire) et de ma sensibilité. ■
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[1]
En Croatie, l’ethnologie est, dans la pratique, une discipline du proche, mais le terme recouvre aussi l’ethnologie du lointain.
[2]
[Čapo
Žmegač, 1991, 1997, 1999a, 1999c ; Prica, 1995a, 1995b ; Rihtman-Augu
štin, 1992, 1997, 1999 ; Rihtman-Augu
štin et Muraj, 1998 ;
Škokić, 1997.]
[3]
La base en fut le diffusionnisme graebnerien et kroeberien. Assistés par la cartographie culturelle de Moszynski les ethnologues croates se sont voués à l’analyse spatiale des éléments de culture matérielle et de folklore, en vue de découvrir les couches historico-culturelles du développement de la culture rurale. L’ethnologue afficha pour but la reconstruction de l’origine et des voies de diffusion des éléments de culture, ainsi que des aires culturelles. Ce paradigme diffusionniste reste l’un des courants les plus influents de l’ethnologie croate, puisque c’est à ce jour celui qui domine le cursus dans l’unique département d’ethnologie à l’université de Zagreb.
[4]
« Je n’étais plus un observateur. La catastrophe qui était en train de se produire avait fait de moi un participant. Tout en restant indéniablement un étranger, la violence dont me menaçait un ennemi commun avait fait de moi l’une de ces personnes que j’étais arrivé à comprendre et respecter pendant mes sept mois de terrain. »
[5]
« La séduction ethnologique transforme notre position d’observateur critique en une affinité illusoire avec les indigènes. Nous ne cherchons plus à saisir leur point de vue, mais nous croyons, au moins durant notre rencontre, que nous sommes devenus nous-mêmes des indigènes. Nous sommes tellement pris dans la rencontre ethnographique que nous avons perdu nos objectifs de vue. » (Notre traduction)
[6]
Les réfugiés sont des personnes qui se sont expatriées le plus souvent très rapidement, sans savoir où elles allaient et, très fréquemment, avec un sachet plastique à la main contenant tous leurs biens. En revanche, le groupe que j’ai appelé les « rapatriés » ont quitté leur domicile après avoir signé un document par lequel ils échangeaient leurs biens avec ceux des Serbes croates. Leur déplacement n’était pas temporaire, ils sont venus en Croatie pour y rester, tandis que des réfugiés y étaient logés provisoirement en attendant le retour dans le pays d’origine.
[7]
Les rapatriés avec qui j’ai travaillé sont majoritairement des paysans.
[8]
Comme l’ethnologie est vue dans la société croate comme l’étude du folklore, plusieurs rapatriés ne cessaient pas de me suggérer de parler surtout avec leurs parents qui pouvaient me raconter la vie telle qu’elle était dans les lieux d’exil. L’un d’eux, méfiant, m’a demandé plusieurs fois pourquoi je m’intéressais à eux. Il a offert une explication en me disant que je faisais une sorte de sociologie contemporaine. Il m’a ainsi rangée dans une catégorie qu’il connaissait et il est devenu plus coopérant.
[9]
Le nombre de personnes déplacées en Croatie croissait rapidement ; jusqu’en juillet 1992 il était de 670 000 personnes, ce qui représentait 15 % de la population croate [Čapo
Žmegač, 1996].
[10]
Ceci montre que le pseudo-
native point of view au singulier n’existe pas. Il prend la forme du pluriel, bien que les ethnologues aiment présenter un groupe étudié en bloc comme un ensemble homogène [Narayan, 1993].
[11]
Mes informateurs ont affirmé se souvenir des étudiants serbes qui leur avaient rendu visite pour photographier leurs maisons longtemps avant que le processus d’échange n’ait débuté. Pour eux c’était une preuve que les Serbes avaient soigneusement, et bien avant la guerre des années quatre-vingt-dix, prémédité le plan d’échange et de rapatriement.
[12]
Pour faciliter le déménagement, qui était cher et, à un moment, assez difficile puisqu’il fallait traverser la Hongrie quand les communications en Croatie étaient coupées et quand la guerre en Bosnie-Herzégovine a rendu le passage par ce pays impossible, les gens sont partis avec le moins de choses possible, la transaction stipulant que les biens mobiliers étaient inclus. Ainsi ils ont échangé non seulement des maisons mais aussi des meubles, des éléments de cuisine, des outils, etc.
[13]
L’hésitation de la population établie à parler semble aussi témoigner de certaines difficultés d’intégration et d’acceptation des rapatriés dans la société locale. Mais il se peut qu’elle résulte en partie de la méthode d’investigation. En général, les ethnologues croates ne pratiquent pas la recherche sur le terrain à la façon de Malinowski, en s’immergeant plus ou moins longtemps dans la vie d’un groupe. Ils pratiquent de courts séjours répétés, le plus souvent il ne s’agit que de quelques jours, rarement plus d’une semaine, et il arrive souvent qu’ils habitent l’hôtel. Bien que j’aie prévu un séjour de un mois, je ne suis restée qu’une vingtaine de jours.
[14]
De 1990 jusqu’au début de l’année 2000, c’était le parti nommé Communauté croate démocratique mené par Franjo Tudjman.
[15]
En effet, les représentants des rapatriés ont fait un effort dans ce sens [Čapo
Žmegač, 1999b].
[16]
Cette loi a été promulguée immédiatement après la libération des territoires croates qui avaient été sous la tutelle serbe, de 1991 à 1995. Dès lors, la population serbe a quitté le pays en exode organisé par les pouvoirs locaux serbes. Il paraît que l’une des intentions de cette loi était de décourager le retour des Serbes en Croatie. Elle a été vite condamnée par la communauté internationale, mais elle n’a pas été révoquée jusqu’à 1998. Il est difficile de savoir dans quelle mesure elle a été appliquée.
[17]
Mon travail, comme toutes les recherches en sciences humaines et sociales en Croatie d’ailleurs, est financé presque exclusivement par le ministère des Sciences et de la Technologie. Excepté l’Open Society Institute, plus connu sous le nom de son fondateur George Soros, un entrepreneur américain d’origine hongroise, qui dans les années quatre-vingt-dix a été considéré comme un élément subversif dans la société croate, il n’y a pas de fonds indépendants pour financer la recherche en sciences humaines et sociales. Le président Tudjman accusant l’Open Society Institute d’être une «
institution traître », qui par ses appels d’offres veut miner l’État croate, se présenter au concours organisé par cet institut était mal vu et déconseillé à tous les chercheurs. Pourtant, après avoir obtenu pour ma recherche « l’argent de Judas », comme Tudjman a appelé toute aide humanitaire ou scientifique qu’offrait Soros, je me suis sentie mieux parce que je ne devais pas tout à l’État.
[18]
Étant donné la position marginale de la langue croate et la taille restreinte de la communauté scientifique croate, en Croatie, il n’est pas rare que des revues soient publiées en langue étrangère, le plus souvent en anglais.