Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515050
192 pages

p. 61 à 67
doi: 10.3917/ethn.011.0061

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Vol. 31 2001/1

2001 Ethnologie française

La mafia d’un village sicilien

Anton Blok Université d’AmsterdamDépartement de sociologie et d’anthropologieO.Z. Achterburgwal 1851012 DK Amsterdam
Plutôt que de pénétrer directement en terrain miné, l’ethnologue s’attache au contexte dans lequel se développe la mafia : l’environnement des grands domaines fonciers, les réseaux de paternité et d’amitié, les relations patron-clients. C’est ce biais qui permet l’observation et le recueil d’une histoire orale.Mots-clés : hasard, histoire orale, mafia, Sicile. Fieldwork focussed on the context in which the Mafia developed : the immediate local setting of large estates and the wider networks of kinship, friendship, and patron-client relationships that tied local people to the outside world. This oblique approach favoured observation and collecting stories over asking straightforward questions. Open-ended and contingent, fieldwork avoided running into minefields or deliberately creating them.Keywords : hazard, oral history, Mafia, Sicily. Die Untersuchung an Ort und Stelle konzentrierte sich auf das Umfeld, in dem sich die Mafia entwickelte : die direkte örtliche Szene der grossen Landgüter und die ausgedehnteren Netze von Verwandtschaften, Freundschaften und Klientismus, durch welche die Bewohner mit der weiteren Umwelt verbunden waren. Dieser indirekte Zugang stützte sich mehr auf die Beobachtung und die Sammlung von Geschichten als auf offene Befragung. Dieses ungezielte und dem Zufall unterworfene Vorgehen vermied das Betreten oder die absichtliche Schaffung von Minenfeldern.Schlagwörter : Zufall, Mündliche Überlieferung, Mafia, Sizilien.
On est convaincu, en France, que la Sicile est un
pays sauvage, difficile et même dangereux à visiter.
Guy de Maupassant, Sicile.
Le travail de terrain que j’ai mené en Sicile dura une trentaine de mois (1961, 1965-1967) à Contessa Entellina, un village d’environ 2 500 habitants situé à l’extrémité sud-ouest de la province de Palerme. Depuis la sortie de mon livre The Mafia of a Sicilian Village, en 1974, les gens m’ont souvent demandé s’il n’était pas dangereux et difficile de travailler là – en d’autres termes, si cela ne revenait pas à s’aventurer en terrain « miné », pris presque au sens littéral du mot. Au début de ma recherche en 1961, je ne pensais pas que je finirais par écrire un livre sur la mafia. Mes thèmes de recherche originels étaient les modes de concession des terres et le régime foncier. Ce n’est que bien plus tard que ces sujets se révélèrent cruciaux pour la compréhension du monde de la mafia rurale de l’intérieur de la Sicile occidentale.
À l’évidence, je ne pouvais pas faire mon enquête de terrain de façon directe en posant des questions à brûle-pourpoint. D’ailleurs existe-t-il un sujet, plus ou moins sensible, sur lequel on peut enquêter de cette façon ? Les « méthodes » dont je me suis servi pour arriver à une meilleure compréhension de la mafia locale et de son développement au fil du temps impliquaient certains détours et subterfuges qui n’étaient pas tous prévus ou intentionnels. Avant d’entrer dans le détail, je me permettrai de dire un mot sur le rôle joué par le hasard et la chance dans le choix de mon sujet définitif.
L’idée de mener cette étude ne s’est précisée que progressivement et a beaucoup dépendu des rencontres fortuites, tout comme le fait de me rendre en Sicile. Le travail de terrain a commencé par une recherche préparatoire de six mois à Contessa Entellina en 1961. Situé à 90 kilomètres au sud de Palerme, ce village est à 600 mètres d’altitude environ. Orienté vers le nord, il domine une grande partie de la Sicile occidentale intérieure avec la fameuse ville de Corleone. Dans la direction nord-ouest se dresse la montagne tabulaire d’Entella, nommée ainsi d’après la célèbre cité antique [1]. Dans la même direction, le village domine le Val del Belice, où un tremblement de terre détruisit une demi-douzaine de villes en janvier 1968, six mois après mon départ.
Les origines de Contessa datent de la fin du xve siècle, quand de nouvelles implantations y furent établies pour répondre à la demande de main-d’œuvre qu’exigeait la production de blé pour une population européenne en augmentation. Comme ailleurs à l’intérieur de la Sicile occidentale, de vastes domaines pastoraux céréaliers, les latifondi, ou feudi, prédominaient. Comme le laisse entendre le terme « latifondo » (du latin latifundium), ils remontent à l’époque romaine et probablement à une période antérieure [2]. Mon travail se focalisa d’abord sur les résultats décevants de la réforme agraire qui fut introduite dans les années cinquante et la forme de colonisation dominante – les villes agraires – qui paradoxalement sépare les paysans de la terre. Dans deux études préparatoires, j’ai montré comment les tentatives d’expropriation pour attribuer la terre aux paysans avaient échoué [Blok, 1966, 1969]. Au printemps 1965, je retournai au même endroit pour une période de deux ans afin d’en savoir plus sur les effets qu’avait eus la migration de travailleurs dirigée vers le Nord industriel. Mais les choses évoluèrent d’une autre façon. Ce n’est qu’après que j’en eus appris plus sur le village et son histoire, particulièrement sur la gestion des vastes domaines terriens, les réseaux de parenté et d’amitié, les régimes fonciers, et les politiques locales, que me vint l’idée de me concentrer sur le développement de la mafia locale. Le fait de retracer les vicissitudes des familles qui, entre 1860 et 1960, avaient géré les domaines des propriétaires absents et qui, comme leurs semblables du reste de l’île, formaient l’épine dorsale de la mafia rurale, offrait une occasion à ne pas manquer.
D’abord, j’eus la possibilité d’exploiter une abondante littérature traitant de la mafia naissante, vers le milieu du xixe siècle, époque de l’unification italienne. Je pouvais apporter ma contribution puisque, jusqu’à présent, aucune étude étalée dans le temps et portant sur une zone pénétrée par la mafia n’avait été menée. J’espérais que mon étude ouvrirait de nouvelles perspectives. Deuxièmement, bien que mon centre d’intérêt fût microanalytique (la mafia d’une communauté locale), mon approche était contextuelle : je voulais découvrir comment la mafia locale s’était développée en réponse aux forces sociales, économiques et politiques à plus grande échelle [Wolf, 1956, 1966]. Pour démêler les imbrications entre la microstructure et la macro, je dus combiner le travail de terrain ethnologique et l’histoire orale avec l’étude archivistique et la recherche documentaire. Le résultat ne serait pas l’étude d’une communauté, mais l’étude dans une communauté, choisie, comme l’écrivait R. Redfield, non pour tout en découvrir, mais en référence à un problème délimité – un problème d’intérêt scientifique général défini à l’avance [Geertz, 1973 : 22 ; Redfield, 1960 : 155]. Une partie du contexte local dans lequel la mafia prospérait avait déjà été relevée lors de mon premier séjour sur le terrain. Il comprenait l’établissement des villes agraires et des grands domaines, le régime agraire, les techniques agricoles, les contrats de travail et la pâture, les réseaux de parenté et les relations de « clientèle ». Il était tout à fait légitime d’explorer la plupart de ces sujets, et la majorité des gens consentaient à en parler, bien qu’ils n’eussent pas soulevé le sujet dans les conversations ordinaires.
Une autre raison qui explique mon changement de centre d’intérêt était que j’avais la chance d’inspirer confiance et de pouvoir nouer des liens d’amitié avec une poignée d’informateurs avec qui je pouvais discuter de presque tous les aspects de ma recherche. Pendant mon second séjour, plus long, je maintins ces relations, et sur la base de conversations, d’entretiens, d’histoire orale, de documents écrits je tentai de reconstituer l’histoire de plusieurs familles qui avaient dirigé et géré de grands domaines dans le secteur, depuis l’unification italienne. Je réalise maintenant que je dépendais dans une large mesure de rencontres de hasard. Sous cet aspect, le travail de terrain, en ethnographie, n’est pas sans rappeler la vie ordinaire, qui n’est pas moins (mais beaucoup plus que nous ne voulons l’admettre) conditionnée par le hasard. Mais habituellement on essaie de l’évacuer, on le rationalise ou simplement on l’ignore, parce qu’il défie le sens et l’ordre.
Il est évident que ma recherche fut considérablement facilitée par la nouvelle attitude qu’adopta l’État italien vis-à-vis de la mafia peu de temps avant que je ne revienne. Au début des années soixante, la violence mafieuse (surtout celle, interne, qui s’exerça pour s’assurer le contrôle de l’industrie du bâtiment et du commerce de la drogue) avait atteint des proportions jusque-là inégalées. La « pire des guerres meurtrières qu’on ait connues » culmina dans l’explosion d’une voiture à Ciaculli en juin 1963 qui tua sept carabinieri [Sterling, 1990 : 102] [3]. L’État commença à sévir contre les mafieux, dont beaucoup furent arrêtés et emprisonnés. D’autres cessèrent toute activité criminelle et se dispersèrent temporairement [Sterling, op. cit. : 103-104]. En outre, un comité parlementaire antimafia fut mis en place et chargé de surveiller l’activité passée et présente de la mafia et d’en rendre compte [Li Causi, 1971]. De ce fait, à l’époque de ma recherche, les mafiosi se firent discrets, ce qui créa une atmosphère favorable à ma présence et, en définitive, à mon travail. Pendant quelque temps, mon italien resta maladroit, mais ceci, paradoxalement, favorisa aussi mon travail de chercheur. À l’évidence, j’étais venu pour apprendre, ce qui a pu faire percevoir ma présence comme peu menaçante.
Ma recherche exigea beaucoup de temps et de patience. Plutôt que de poser des questions, j’écoutais et j’observais attentivement, mettais tout par écrit, et espérais que, après coup, quelqu’un accepterait de m’aider à clarifier certains points de ce que j’avais entendu, vu ou ce qui m’avait complètement échappé, à commenter les histoires que l’on me racontait et les questions qui avaient été soulevées. J’ai eu la chance de trouver ces personnes. Cette ouverture et cette flexibilité, cet attentisme, cette dépendance consciente sur la contingence et le hasard devinrent une stratégie manifeste, qui en fait correspondait à mon habitus, compte tenu que je devais travailler avec des gens connus pour leur réserve et que j’avais – chance ou malchance – choisi les sociétés secrètes comme sujet de recherche [4]. Je ne pouvais pas réellement réaliser d’interview, et d’ailleurs ce n’est pas ce que je souhaitais. Comme le dit le célèbre mafieux Tommaso Buscetta : « Dans le milieu mafieux les questions ne sont pas bien vues. » [Arlacchi, 1994 : 86] Pourtant je pouvais parler aux gens, et beaucoup acceptaient de converser avec moi sur des secrets qui après tout étaient publics.
Sur le terrain il y a plusieurs raisons de ne pas poser de questions – certainement en Sicile et probablement ailleurs – ou du moins de le faire très prudemment, en particulier au tout début du travail, juste au moment où vous avez un besoin pressant de saisir quelque chose à ce qui se passe.
Premièrement, le principal travail de l’anthropologue est de comprendre une autre culture dans ses propres termes et non selon des schémas qui ont été imposés de l’extérieur [Lévi-Strauss, 1962a ; Wolf, 1964 : 88-89] [5]. En posant des questions, vous pouvez, très facilement et sans le vouloir, introduire et imposer vos propres catégories sur les individus dont vous voulez précisément cerner les catégories propres. Ceci irait au-delà de la raison de votre présence : comprendre ces personnes dans leurs propres termes, découvrir leur vision du monde. La « traduction » vient plus tard. La première préoccupation est qu’il y ait quelque chose à « traduire ». En posant des questions au mauvais moment, au mauvais endroit, à la mauvaise personne, vous pouvez « miner » vous-même votre propre terrain.
Deuxièmement, en posant des questions vous courez le risque d’instaurer une hiérarchie, c’est-à-dire de vous mettre dans une position supérieure. Prenez le cas d’un policier, d’un juge ou celui d’un examinateur scolaire. Le pouvoir qu’ils exercent sur vous leur permet de vous interroger et ils peuvent insister : si vous leur demandez quelque chose, ils peuvent vous répondre : « C’est nous qui posons les questions. » Mais il vous est possible naturellement de poser des questions du point de vue d’un enfant, d’un touriste ou d’un apprenti (ce que vous êtes en fait sur le terrain). Cependant demander des renseignements ou en fournir reflète et change la distribution du pouvoir. Savoir et pouvoir « marchent main dans la main », comme on le dit couramment.
En troisième lieu, au début, vous ressentez le besoin de poser des questions sur beaucoup de choses que vous comprendrez plus tard de toute façon en observant et en écoutant les gens. Il faut être patient. Vous pouvez certes demander des explications sur ce que vous avez vu et entendu, mais vous ne devez pas le faire avant de savoir quelle est la personne à qui vous devez vous adresser.
Quatrième point : souvent les gens n’aiment pas être questionnés. Les Siciliens détestent que les gens se mêlent des affaires des autres. Mais l’anthropologue doit se mêler des affaires des autres, per forza, pour pénétrer les domaines privés. Il doit créer la confiance et se montrer discret. J’ai tiré parti du récit qu’a fait W.F. Whyte à propos du travail de terrain qu’il a effectué dans un quartier italien de Boston [1955 : 279-358].
En cinquième lieu, quand on répond à vos questions, il se peut que l’on vous raconte ce que vous voulez entendre. C’est souvent le cas dans les interviews.
Sixièmement, les gens peuvent mentir. En Sicile, et ailleurs en Méditerranée, on pense couramment que « seuls les idiots disent la vérité » [Gilsenan, 1976 ; Jamous, 1993]. Mentir est presque obligatoire dans certains groupes d’âge. On pense que c’est avoir une attitude irréfléchie et stupide que de dire la vérité, de livrer des informations sur soi-même, parce que cela peut être utilisé contre vous. Ceci concerne particulièrement les amis qui vous connaissent le plus. De nombreux proverbes et dictons populaires attestent la défiance, parmi lesquels « Dieu me protège de mes amis » est sans doute le plus célèbre [Blok, 1999 ; Maxwell, 1956].
De manière significative, quelques semaines après mon arrivée au village, un vieux paysan avec qui je partageais quelquefois mon repas me conseilla : « Amicizia con tutti ; confidenza a nessuno. » [6] En discutant sur l’amitié sicilienne, on ne peut pas faire abstraction du lien qui l’unit à la politique italienne. Comme la violence n’est pas contrôlée les gens dépendent de la protection de leurs amis. Ceci nous conduit à la discrétion qui a rendu les Siciliens célèbres. En Sicile, j’ai souvent été amené à me rappeler ce que Marc Bloch écrivait sur ce que signifiaient les « liens de dépendance » à l’époque mérovingienne : « Ni l’État ni le lignage n’offraient plus d’abri suffisant […]. Partout le faible éprouvait le besoin de se rejeter vers un plus puissant que lui. Le puissant, à son tour, ne pouvait maintenir son prestige ou sa fortune ni même assurer sa sécurité qu’en se procurant, par persuasion ou par contrainte, l’appui d’inférieurs obligés à l’aider. […] Ainsi commença à se construire un vaste système de relations personnelles, dont les fils entrecroisés couraient d’un étage à l’autre de l’édifice social. » [1973 : 212-213]
Septièmement, quand vous posez des questions sous forme d’interview, vous pouvez récolter des informations hors contexte. Il est plus sensé, d’abord, d’observer des situations et des événements, les histoires que l’on raconte, sur lesquelles vous pourrez demander plus tard des éclaircissements, des commentaires, des avis, des explications. Les surnoms offensants fournissent un bon exemple, car ils constituent un sujet sensible. Nommés ingiurie (« insultes ») dans le dialecte local, ces surnoms peuvent vous apprendre quelque chose sur l’identité d’une personne et quelle place elle occupe dans la communauté. En outre, ils vous informent aussi sur la culture locale, sur les préoccupations et les thèmes culturels dominants. Vous devez relever les surnoms (de manière indirecte) afin d’identifier les personnes qui ne sont connues que par leur surnom [Blok et Buckser, 1996 ; Sciascia, 1990 : 102].
Huitième point, les questions les plus importantes sont les questions concernant directement les thèmes ou les objets de la recherche. Il ne faut pas attendre que les informateurs, amis ou interlocuteurs soient à même d’y répondre. Trouver les réponses exige non seulement des dispositions analytiques et sociales, mais aussi la faculté de combiner distance et implication. De plus, les questions portent souvent sur des choses qui vont de soi pour les autochtones, et s’ils pouvaient y répondre, la recherche ethnographique et le dépaysement n’auraient plus de raison d’être.
Neuvièmement, il se peut que les indigènes ne comprennent pas ce que vous voulez dire – ou qu’ils fassent semblant de ne pas comprendre ce que vous cherchez.
Dixièmement, les questions peuvent les offenser, parce que vous ne connaissez pas encore les formalités d’usage. Cependant, poser la « mauvaise » question, faire un faux pas, aussi gênant soit-il, peut aussi apporter beaucoup de renseignements et se révéler payant d’une certaine façon. B. Malinowski en donne un exemple chez les Trobriandais : il fit publiquement une remarque sur un homme qui ressemblait beaucoup à son frère, ce qui déclencha un embarras général, parce que la ressemblance est liée à la pollution [Malinowski, 1966 : 88-91]. D. Maybury-Lewis apprit au début de son travail de terrain chez les Shavante du Brésil que demander le nom d’un enfant était déplacé et gênant. Sa première question d’anthropologue lui parut « à la fois naturelle et inoffensive ». Cependant il ignorait ce que les précédentes générations d’anthropologues avaient écrit sur les tabous et les interdits au sujet de l’usage des noms propres [Lévi-Strauss, 1962b : 176 sq.] : « Comment espérer arriver à comprendre ces gens si la plus simple des questions provoque tant de confusion et d’incompréhension ? » [Maybury-Lewis, 1984 : 2] Bien sûr, le problème est qu’il n’existe pas de question « simple ».
À l’évidence on ne peut pas faire du terrain (en particulier sur le développement de la mafia locale) d’une façon directe en posant des questions sur le sujet lui-même. Cela n’aboutirait à rien et entraînerait une fermeture plutôt qu’une ouverture. Il y a nécessairement un contexte dans lequel les questions émergent et dans lequel les réponses arrivent. Mais, même dans ces cas, les gens peuvent vous répondre de manière évasive, peuvent ne vous donner que leurs opinions, vous dire par exemple que la mafia n’existe pas, que c’est quelque chose qui a été inventé par les journalistes et les étrangers qui n’aiment pas la Sicile ou qui ne comprennent pas la société sicilienne. D’autres peuvent reconnaître que la mafia existe, mais pas ici, pas dans cette ville si sympathique. D’autres encore vous diront que la mafia était ici dans l’ancien temps, qu’aujourd’hui elle n’existe plus. Il ne faut pas écarter ce type de réponses. L’importance de la mafia varie beaucoup d’un village ou d’une ville à l’autre en Sicile occidentale.
Et, encore plus important, cela dépend beaucoup de ce que vous entendez par le terme « mafia », ce que justement je cherchais à éclaircir. Quelques personnes mettent l’accent sur l’amitié et la protection ; d’autres insistent sur la violence et l’exploitation. Mais certains définissent les mafieux comme des individus « qui s’occupent de leurs affaires ». En définitive, il y a différentes représentations de la mafia quand on parle de « crime organisé » : cela peut aller d’une organisation unifiée et hiérarchisée, d’une part, à une structure plus morcelée comprenant des coalitions de familles en mouvement constant, de l’autre. En vérité, jusqu’à quel point le crime organisé est-il « organisé » [Blok, 2000] ?
En tenant compte des limites et des inconvénients que présente le fait de poser des questions, la « méthode » que j’ai suivie pour éviter les « champs de mines » était indirecte : j’ai utilisé une voie détournée, l’approche oblique que recommandent P. Burke [1978] et C. Ginzburg [1980]. J’ai cherché à concentrer mes efforts sur un contexte plus vaste, à explorer l’environnement géographique, écologique, spatial, économique, social et culturel de la mafia et à retracer les relations qu’elle entretient avec les champs plus larges de la politique et les structures historiques.
Ce que je fis réellement, en y consacrant beaucoup de temps, fut de recueillir des récits : histoires de vie, narrations de certains événements, contes que partout les gens aimaient raconter et entendre. « Ce qui émeut les gens, ce qu’ils éprouvent, racontent et se remémorent, sont les récits. Chaque individu a un conte à raconter qui constitue son problème, son échec ou son succès. Un savoir personnel concernant la vie prend généralement la forme d’un conte, et c’est sous cette forme qu’il est stocké et transmis. […] le conte est la forme par laquelle une expérience complexe devient communicable. » [Burkert, 1996 : 56] Comme le dit W.F. Whyte : « Il m’a fallu longtemps pour réaliser que je pouvais mieux expliquer Cornerville en racontant les histoires de ces personnes et de ces groupes que je n’aurais pu le faire de toute autre façon. » [Op. cit. : 357]
Comme je l’ai déjà dit, ce n’était pas la stratégie que j’avais prévue. L’idée d’effectuer une micro-étude de la mafia d’un village situé dans l’arrière-pays de Palerme ne prit forme que peu à peu, après les investigations préliminaires que j’entrepris sur la réforme agraire et les systèmes dominants d’habitat. La tactique de l’approche indirecte se mit en place parce que j’ai rencontré par hasard des gens qui devinrent des informateurs clés, que j’ai trouvé des documents, tout au long d’un itinéraire qui était encore moins planifié, moins prévu, moins structuré que nous ne voulons généralement le reconnaître et le présenter. J’ai fini par trouver les hasards heureux et j’ai développé une aptitude à rendre les découvertes accidentelles profitables. Pendant un certain temps, je n’avais pas de scénario de ce que je devais faire. Et si un plan se précisait, ce n’était que d’une manière circonstancielle, au cours du travail et, plus tard, chez moi devant mon bureau [7].
Après avoir terminé mon manuscrit [8], je ne me faisais aucune illusion sur le fait de pouvoir retourner à Contessa Entellina. J’avais changé les noms des lieux et des personnes pour protéger mes informateurs des curieux, quoique n’importe qui de la région pût deviner qui était qui. En 1974, alors que je corrigeais les épreuves du livre, l’un de mes amis de Contessa Entellina, un étudiant de l’université, me fit une visite surprise. Je lui montrai le manuscrit et lui demandai de le lire et de me donner son opinion. Quand il l’eut fini, il me dit qu’il aimerait en avoir des exemplaires pour la bibliothèque locale, « mais pas avant une dizaine d’années ». Les autochtones qui liraient le livre pourraient en être offensés. Je suis repassé à Contessa Entellina à deux reprises, en novembre 1983 et en août 1984. J’ai séjourné chez des amis qui habitaient près du village et je ne parlais qu’à quelques personnes. Certains avaient lu le livre et il leur avait plu.
Au cours de l’une de mes visites, j’entendis parler d’un conflit local qui avait déchiré les bergers mafieux à la fin des années soixante-dix et qui s’était terminé par la mort violente de l’un d’eux. Je publiai un article sur ces événements [1983] et le donnai aussi comme postface à l’édition italienne du livre, qui parut en 1986. Au lieu de pseudonymes, j’ai utilisé les initiales des noms de famille et des surnoms des protagonistes. Peu de temps après la parution, un groupe d’historiens et de sociologues italiens débattirent du livre à la rédaction de Meridiana, le périodique qui publia la discussion dans son édition de septembre 1987 [Catanzaro, 1987]. L’un des participants, l’historien sicilien Salvatore Lupo, critiqua l’usage de pseudonymes pour des lieux et des personnes. À l’évidence peu au courant de cette pratique qui est appliquée en anthropologie et ignorant le bien-fondé de cet usage, il révéla les noms réels de plusieurs familles locales. Plusieurs années plus tard, en 1998, au moment où la rhétorique antimafia faisait partie du langage courant, je reçus une invitation du conseil municipal de Contessa Entellina, nouvellement élu. Il me demandait de leur rendre visite et d’accepter la citoyenneté honoraire pour avoir contribué, selon les termes du maire, « par [mes] études à mettre en lumière la mentalité archaïque de la violence qui a régné, et qui continue de régner en partie, dans notre pays connu dans le monde, non point tant par les monuments que nous ont légués tant de grandes civilisations que par le phénomène de la mafia ». Il poursuivait en disant que mon livre, « publié en anglais dans les années soixante-dix et en italien dans les années quatre-vingt, a été le précurseur de tant de livres d’autres auteurs illustres qui ont mis en lumière le monde secret (omertoso) de la mafia ». Il terminait en disant que si, aujourd’hui dans la conscience des gens, il était devenu honorable de mépriser l’omertà et la mafia, c’était grâce au livre La mafia di un villaggio siciliano. Bien que ces mots ne m’aient pas totalement rassuré – je ne pouvais m’empêcher de penser aux bergers mentionnés dans la postface de l’édition italienne du livre –, j’acceptai l’invitation parce que certains amis me dirent que je devais y aller, qu’il ne fallait s’inquiéter de rien puisque « tout avait changé ».
En octobre de la même année, je fus, avec mon épouse, pendant deux semaines, l’invité de mes premiers hôtes et de leurs enfants. Grâce à la campagne que l’État avait menée contre la mafia, aux arrestations de pratiquement tous les principaux leaders et à la collaboration de quelques centaines de mafiosi, qui furent connus plus tard sous le nom de pentiti (les « repentis ») [Stille, op. cit.], les choses avaient réellement changé au village. L’atmosphère et le discours antimafia allaient même si loin que, après avoir regretté que le livre soit épuisé et en avoir souhaité une nouvelle édition, ils m’encouragèrent à rétablir les noms réels des lieux et des personnes. Au cours de ma visite, je rencontrai beaucoup de gens, mais les seuls mafiosi qui étaient restés au village gardèrent leurs distances, et ainsi se trahirent. J’appris, comme je m’y attendais, que certaines personnes s’étaient vexées de ma postface où je commentais la tuerie liée à la mafia. Mais ceci ne ternit en rien l’hospitalité et la jovialité de mes hôtes qui m’assurèrent qu’ils seraient ravis si je revenais travailler : « Vous serez toujours le bienvenu, surtout maintenant que vous êtes citoyen honoraire. »
Cependant derrière l’euphorie apparaissaient des restes de « l’archaïque mentalité de violence » à laquelle le maire faisait allusion dans sa lettre. Un samedi soir, au beau milieu de mon séjour, cinq jeunes gens à peine âgés d’un peu plus de vingt ans revinrent au village après une fête bien arrosée à l’extérieur, qui avait dégénéré. Chez l’un d’eux, la boisson avait provoqué un état de choc et on dut l’amener à l’antenne médicale locale. La guardia medica, une femme médecin, s’occupa de lui, mais s’estima offensée par les plaisanteries des amis du jeune : « Madame le docteur, il faut nous faire la piqûre ? Alors, nous devons enlever nos pantalons ? La piqûre on la fait devant ou derrière ? » La doctoresse se plaignit à son frère, un politicien local, avocat et juge de première instance de Corleone, qui avait aussi son cabinet à Contessa. Outré, il partit au matin pour le village avec quatre hommes de main (picciotti). Grâce à des amis de Contessa, il identifia les domiciles des jeunes, réussit à entrer et, à l’aide de ses picciotti, fit rosser au moins l’un des gars.
Le père du garçon porta plainte à la station locale des carabinieri le même matin ; l’avocat et ses quatre associés furent amenés pour interrogatoire. Le lendemain, l’avocat alla trouver le père du garçon et l’implora de retirer sa plainte. Après que le comandante de la station des carabinieri eut expliqué au père du garçon que la plainte mettrait fin à la carrière de l’avocat en tant qu’« homme de loi », le père obtempéra. Peut-être réalisa-t-il qu’il serait plus avantageux pour lui d’avoir l’avocat pour « ami » qui serait son obligé que de le transformer en ennemi en maintenant la plainte. L’affaire donna lieu à un débat orageux. Les gens critiquaient vivement l’attitude de l’avocat et se demandaient comment un homme qui est le représentant de la loi avait pu traiter l’affaire de sa sœur d’une façon aussi « archaïque ». Nous voilà au début d’un nouveau conte dont les personnages nous fourniront peut-être l’image de la continuité et du changement de la société rurale sicilienne au passage du millénaire. â– 
Traduit de l’anglais par Jacques Tourrel
* Je remercie Dionigi Albera et Rod Aya, de l’université d’Amsterdam, pour leurs conseils.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Ginzburg Carlo, 1980, « Morelli, Freud and Sherlock Holmes. Clues and Scientific Method », History Workshop, 9 : 5-36.
·  Jamous Raymond, 1993, « Mensonge, violence et silence dans le monde méditerranéen », Terrain, 21 : 97-110.
·  Lévi-Strauss Claude, 1962a, Le totémisme aujourd’hui, Paris, Plon.
·  – 1962b, La pensée sauvage, Paris, Plon.
·  Li Causi G., 1971, I boss della mafia, Rome, Editori Riuniti.
·  Malinowski Bronislaw, 1966 (1927), The Father in Primitive Psychology, New York, Norton.
·  Maupassant Guy de, 1982 (1885), Sicile, Paris, Entente.
·  Maxwell Gavin, 1956, God Protect Me from my Friends, Londres, Longmans.
·  Maybury Lewis David, 1984, « Name, Person, and Ideology in Central Brazil », in Elisabeth Tooker (ed.), Naming Systems, Washington (D.C.), The American Ethnological Society.
·  Redfield Robert, 1960, The Little Community, Chicago, University of Chicago Press.
·  Sciascia Leonardo, 1990, Occhio di capra, Palerme, Adelphi.
·  Schiro Atanasio, 1902, Memorie storiche di Contessa Entellina, Palerme, Nobile.
·  Sterling Claire, 1990, Octopus. The Long Reach of the International Mafia, New York, Touchstone Books.
·  Stille Alexander, 1995, Excellent Cadavers. The Mafia and the Death of the First Italian Republic, Londres, Jonathan Cape.
·  Whyte William Foote, 1955, Street Corner Society, Chicago, University of Chicago Press.
·  Wolf Eric R., 1956, « Aspects of Group Relations in Complex Societies », American Anthropologist, 58 : 1065-1078.
·  – 1964, Anthropology, Englewood Cliffs (N.J.), Prentice-Hall.
·  – 1966, Peasants, Englewood Cliffs (N.J.), Prentice-Hall.
 
NOTES
 
[1]Voir le bilan archéologique réalisé sur Rocca d’Entella depuis 1983, par M. Cecilia Parra, dans Antiquarium di Entella, « Guide du musée », Contessa d’Entellina, 1997. Pour un descriptif détaillé, voir Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, 1986-1994.
[2]Antiquarium di Entella, 1997.
[3]La « première guerre » de la mafia fut surpassée en cruauté, en nombre de victimes et en échelle par la « seconde guerre » qui eut lieu aux environs de 1980 et qui établit l’hégémonie des Corleonesi [Stille, 1995].
[4]Avant de revenir sur le terrain en 1965, j’avais vu le film de Vittorio De Seta Bandits à Orgosolo (1961) sur la situation critique des bergers sardes de la Barbagia. Dans un commentaire paru dans la revue américaine Film Culture (1962), De Seta expliquait comment les idées de base de son film lui étaient venues alors qu’il rencontrait des bergers avec qui il avait voyagé dans le Sopramonte. Ces idées, écrit De Seta, il ne les aurait jamais eues devant sa machine à écrire, à Rome. Le hasard lui fit aussi trouver ses principaux acteurs, et, parmi eux, Michele Cossu, un berger, qui durant le tournage ajouta des détails de première importance au scénario. Le texte, qui a inspiré le film Bandits à Orgosolo, est celui de Franco Cagnetta (1963) qui fut publié à l’origine dans Nuovi Argomenti sous le titre Inchiesta su Orgosolo (1954).
[5]Voir aussi E.E. Evans-Pritchard, particulièrement quand il écrit : « L’anthropologue doit suivre ce qu’il découvre dans la société qu’il a choisi d’étudier […]. J’illustre ce fait par ce qui m’arriva personnellement. Je n’étais pas intéressé par la sorcellerie quand j’allai au Zandeland, mais les Azande l’étaient ; alors je dus me laisser guider par eux. Je n’étais pas spécialement intéressé par les vaches quand j’allai à Nuerland, mais les Nuer l’étaient, aussi bon gré mal gré fus-je amené à porter mon attention sur le bétail moi aussi. » [1976 : 240-254]
[6]« Amitié avec tous, confidences avec aucun. »
[7]Evans-Pritchard découvrit que l’articulation d’une ethnographie dans une théorie générale « commence à se révéler quand l’enquêteur revient chez lui pour écrire un livre sur les gens qu’il a étudiés […]. La bataille décisive n’a pas lieu sur le terrain, mais dans le bureau, ensuite » [op. cit. : 243].
[8]Je l’ai présenté comme thèse de doctorat (PhD) à l’université d’Amsterdam en 1972 ; alors que j’enseignais au département d’Anthropologie de l’université du Michigan, à Ann Arbor, j’ai révisé le texte avec l’aide de Rod Aya pour le publier en 1974.
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Voir le bilan archéologique réalisé sur Rocca d’Entella dep...
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[2]
Antiquarium di Entella, 1997. Suite de la note...
[3]
La « première guerre » de la mafia fut surpassée en cruauté...
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[4]
Avant de revenir sur le terrain en 1965, j’avais vu le film...
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[5]
Voir aussi E.E. Evans-Pritchard, particulièrement quand il ...
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[6]
« Amitié avec tous, confidences avec aucun. » Suite de la note...
[7]
Evans-Pritchard découvrit que l’articulation d’une ethnogra...
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[8]
Je l’ai présenté comme thèse de doctorat (PhD) à l’universi...
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