Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515050
192 pages

p. 89 à 101
doi: 10.3917/ethn.011.0089

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Vol. 31 2001/1

2001 Ethnologie française

La photo volée

Les pièges de l’ethnographie en cité de banlieue

David Lepoutre Université de Picardie Jules-VerneChemin du Thil80025 Amiens
Lorsqu’il travaille en territoire stigmatisé au sein de sa propre société, l’ethnologue ne peut pas se contenter de mettre en place des conditions d’enquête qui satisfont les règles méthodologiques habituelles. La dissymétrie et l’inégalité de position entre le chercheur et ceux qu’il étudie pèsent ici non seulement sur les relations de terrain, mais encore sur la construction de l’objet lui-même. Au-delà de l’intégration de la relation d’enquête à l’enquête elle-même se pose ici la question de la restitution et de la diffusion des connaissances et des effets qu’elles sont susceptibles de produire sur les populations concernées et sur le traitement politique et institutionnel dont elles font l’objet.Mots-clés : banlieue, jeunesse, photographie, déontologie, restitution. An ethnologist working in a stigmatised area within his own society cannot simply be happy with setting up the usual methodological rules. The asymmetry and the inequality between the researcher and his objects not only appear when it comes to relations on the field, but also in the definition of the topic itself. Beyond the integration of the research relationship into the project itself, we are dealing here with the question of the rendering and the diffusion of the knowledge gained and of the effects that these may produce on the populations concerned and on the political and institutional treatment they receive.Keywords : suburbs, youth, photography, deontology, rendering. Wenn der Ethnologe innerhalb seiner eigenen Gesellschaft in einem stigmatisierten Bezirk arbeitet, kann er sich nicht damit begnügen, Untersuchungsbedingungen aufzubauen, die den üblichen methodologischen Regeln entsprechen. Das Ungleichgewicht und die Ungleichheit zwischen dem Forscher und seinen Objekten wirken sich hier nicht nur auf die Beziehungen am Ort aus, sondern besonders auch auf den Aufbau des Projektes selbst. Über die Einbindung der Untersuchungsbeziehung in die Untersuchung selbst hinaus, stellt sich hier die Frage nach der Rückführung und Verbreitung der Erkenntnisse und nach den Auswirkungen, die dies auf die betroffenen Gruppen haben kann, sowie nach der politischen und institutionellen Behandlung denen diese Erkenntnisse unterliegen.Schlagwörter : Vorstadt, Jugend, Fotografie, Berufspflicht, Rückführung.
Il y a déjà fort longtemps que l’on s’est interrogé sur la nature de la distance séparant l’ethnologue des populations qu’il étudie. On sait bien aujourd’hui que le fameux « regard éloigné » n’est pas seulement fondé sur une simple altérité culturelle « objective », mais qu’il s’inscrit également dans le cadre de relations sociales profondément inégales et dissymétriques. Si la chose n’était pas perceptible de manière évidente dans les études sur les sociétés exotiques, dont l’existence pouvait apparaître totalement décalée, c’est-à-dire à l’écart de la « civilisation occidentale », il n’en va pas de même pour les recherches qui portent aujourd’hui sur des unités sociales contemporaines incluses dans notre propre société. Dans ce contexte, les populations observées se trouvent en interaction avec l’ensemble des groupes sociaux qui constituent la société et notamment avec celui auquel appartient l’ethnologue.
S’il travaille en milieu populaire, il lui faudra non seulement dépasser son propre ethnocentrisme de classe, mais encore créer les conditions suffisantes pour que l’enquête ne se borne pas à recueillir une parole socialement contrainte, ce qui aboutirait à pointer les « déficiences » déjà maintes fois soulignées des groupes considérés. En la matière, les sociologues de l’éducation et les linguistes ont été les premiers à montrer le chemin.
Les choses se compliquent encore d’un degré et l’on peut alors sans doute parler de « champs d’investigation minés » [Bachmann, 1992] lorsque les études concernent des territoires sociaux stigmatisés et notamment des groupes de populations qui font figure de point de cristallisation des peurs de la société tout entière. C’est apparemment le cas de la jeunesse des cités de banlieue, vers laquelle convergent aujourd’hui tous les regards et qui semble porter en son sein bon nombre des malheurs du temps. La difficulté consiste alors à ne pas mettre sur un même plan problèmes sociaux et problèmes sociologiques, afin de pouvoir construire, en rupture avec les problématiques communes qui s’imposent « naturellement » à l’esprit, des objets scientifiques dignes de ce nom.
Si cette question spécifique du regard de l’ethnologue et plus généralement du chercheur en sciences sociales sur la société contemporaine semble avoir été bien mise à plat et débattue depuis un certain nombre d’années, il est néanmoins un autre problème qui ne semble pas avoir été approché dans sa complexité et qui prend pourtant tout son sens dans ce contexte ; c’est celui des effets des connaissances produites par les chercheurs à la fois sur les groupes qu’ils étudient et sur la société dans laquelle ils travaillent et dans laquelle sont compris ces groupes. On peut se demander, d’une part, de quelle manière les membres de ces groupes perçoivent et reçoivent ces livres dans lesquels les chercheurs dissertent sur leur vie et, d’autre part, quel usage est fait de ces « outils » de connaissance pour un éventuel traitement institutionnel et politique de ces populations.
Ce sont ces questions, relativement liées à celles qui précèdent, qui seront examinées ici à la lumière de quelques observations concernant mon propre travail de thèse d’ethnologie portant sur les adolescents d’une cité de la banlieue parisienne.
Rappelons que dans cette thèse, qui a été ensuite publiée [Lepoutre, 1997], j’ai décrit et analysé les conduites et les relations adolescentes en fonction d’un système cohérent, défini comme une version particulière de la « culture des rues ». Attachés, au double sens du terme, à un territoire, celui de la cité, et formant un groupe d’interconnaissance aux limites définies, les jeunes de la cité présentent en effet un mode de relation qui comporte des échanges verbaux spécifiques, sous forme de joutes oratoires notamment, et une pratique extrêmement valorisée des affrontements physiques et de la vengeance. C’est l’honneur, toile de fond des conduites exemplaires, de la plupart des conflits et aussi de compétitions sportives et artistiques, qui m’a semblé rendre le mieux compte des enjeux sociaux essentiels dans le groupe adolescent. Cette valeur centrale donne sa cohérence symbolique au système des représentations, et j’ai considéré la micro-société adolescente comme une certaine forme de société à honneur.
Il s’agira donc d’un retour réflexif sur les années d’enquête ethnographique et de rédaction de la thèse, sur la préparation et les modalités particulières de la publication de l’ouvrage et enfin sur l’expérience que j’ai eue de sa réception depuis trois ans.
 
L’ethnologue en territoire dominé
 
 
On insiste souvent, en ce qui concerne les enquêtes en milieu populaire, sur la nécessité préalable d’objectiver, afin de pouvoir en maîtriser les conséquences, la situation de domination sociale qui entre en jeu dans les relations entre le chercheur et la population qu’il étudie.
Dans mon étude portant sur la jeunesse des cités, l’inégalité de position entre le chercheur et les personnes enquêtées était assurément très marquée. J’étais membre de la classe moyenne par ma position d’enseignant du secondaire, affilié à la bourgeoisie par mes origines familiales, adulte, français, enseignant, résident de centre-ville. Les membres des groupes que j’observais appartenaient pour la plupart aux classes populaires, étaient pré-adolescents ou adolescents, presque tous issus de familles immigrées, élèves de collège et habitants de périphéries urbaines stigmatisées. Dans une telle configuration de rapports, toute démarche d’enquête impliquait une recherche de situations dans lesquelles la domination sociale fût annulée ou au moins en partie neutralisée.
Je me souviens de mes premières tentatives ethnographiques auprès d’élèves qui avaient, sans doute par fierté ou par simple curiosité, accepté de s’entretenir avec moi en dehors du collège. Quelques-uns me firent visiter le grand ensemble des Quatre-Mille, d’autres les hauts lieux de leurs activités de tagueurs. L’un d’entre eux, Sajo, accepta même un entretien formel dans un bistrot local. Les réponses que tous donnaient à mes questions étaient lapidaires ou évasives. Ils ne semblaient pas avoir grand-chose à raconter. Je ne reconnaissais pas du tout les adolescents volubiles, incontrôlables, parfois déchaînés et très durs qui perturbaient mes cours d’histoire-géographie au collège. C’est en tâtonnant que j’en vins, quelque temps plus tard, à la formule de l’entretien collectif avec deux ou trois adolescents autour d’une table du parc de La Courneuve. Par la suite, j’abandonnai même les entretiens enregistrés, au bénéfice de l’observation directe et notamment du recueil de propos en situation.
Il ne suffit pas que les inégalités de position entre le chercheur et les personnes enquêtées soient prises en compte. Au-delà de la méthodologie mise en œuvre, c’est la construction même de l’objet scientifique qui est en jeu. Or celle-ci est étroitement dépendante des rapports sociaux globaux dans lesquels s’inscrit la recherche. Il importait ici de considérer la place particulière qu’occupent les quartiers populaires de banlieue dans la société française depuis une vingtaine d’années. Espaces de relégation pour populations en difficulté, concentrant en leur sein les phénomènes de pauvreté, de chômage, de délinquance, de toxicomanie, de violence, etc., ces quartiers sont l’objet d’un regard sensationnaliste et souvent stigmatisant de la part des médias, mais aussi, dans une certaine mesure, des chercheurs en sciences sociales. Ils sont, pour finir, la cible de mesures politiques spécifiques depuis plusieurs décennies et se trouvent ainsi sous une dépendance et un contrôle particulièrement étroits de l’État [1].
L’alternative difficilement dépassable entre misérabilisme et populisme qui pèse généralement sur les écrits littéraires et sociologiques concernant les classes populaires, alternative liée à la configuration des rapports sociaux évoquée ci-dessus, a déjà été mise en lumière par les sociologues eux-mêmes [Grignon et Passeron, 1991]. Il me semble que si mon analyse du système des relations adolescentes a échappé en partie à cette dialectique du mépris et de la fascination, c’est essentiellement dû à la position spécifique d’observateur qui était la mienne. Si mon cursus d’ethnologie a précédé ma carrière d’enseignant et a toujours primé relativement dans mon esprit sur cette profession, en revanche, dans la situation d’enquête, j’étais d’abord un enseignant et, ensuite seulement, un observateur. Or, en tant qu’enseignant, j’étais confronté directement et de manière pratique aux comportements adolescents, ceux-là mêmes que j’analysais pour ma thèse, mais auxquels il me fallait d’abord réagir en tant que praticien. Bien souvent, je me suis sorti des difficultés de relations que je vivais dans mon travail au collège en considérant les échecs ou les ennuis divers comme autant d’occasions de recueillir des données ethnographiques.
Il serait en fait bien illusoire de penser que les populations habituellement considérées comme dominées subissent passivement les relations dans lesquelles elles se trouvent engagées. Cet aspect des choses a déjà été souligné, par exemple dans le cas des rapports entre parents des couches populaires et enseignants des classes moyennes et dominantes, dans les établissements scolaires [Thin, 1998]. Les adolescents dont on parle ici, bien qu’ils se trouvent selon toutes les apparences et à bien des points de vue tout en bas de l’échelle sociale, sont très souvent en mesure non seulement d’échapper à la domination, mais encore de la neutraliser, voire parfois de l’inverser purement et simplement.
Durant les premiers mois d’enquête, je fus ainsi confronté durement avec un adolescent, Samir, qui avait bien compris les enjeux de ma demande et qui se jouait de moi, à l’école et dans la cité, par tous les moyens possibles et imaginables. Il ne fait pas de doute que je fus à plusieurs reprises, et pas seulement avec lui, l’exemple parfait du « pseudo-pote pris en otage et roulé dans la farine » [Bachmann, op. cit. : 130]. Samir devint par la suite l’un de mes interlocuteurs privilégiés, sur le terrain. J’ai conservé avec lui des contacts et noué des liens d’amitié jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, il est remarquable qu’à toutes les étapes de notre relation, il ait toujours réussi à me faire payer, d’une manière ou d’une autre, même si c’était de façon parfois tout à fait anodine, le prix de l’objectivation de sa propre vie et de son milieu social.
En l’occurrence, j’ai le sentiment d’en avoir appris beaucoup plus dans les moments où j’étais moi-même dans une position dominée que dans la situation inverse. Si j’ai pu saisir l’un des ressorts fondamentaux de l’honneur, qui est la préoccupation très forte de l’image de soi en public, c’est notamment parce que j’ai subi, durant de longs mois, les désagréments bien réels de la pratique de l’affichage, qui consiste pour aller vite à « livrer » par différents moyens possibles une personne à l’opinion du groupe, par exemple en hurlant son nom à toute volée des fenêtres des immeubles, quand elle déambule dans les rues du grand ensemble.
Le refus détourné ou manifeste des adolescents de répondre aux questions de l’ethnographe, les réponses de sourds qu’ils lui opposent ou encore les vannes qu’ils lui adressent fréquemment, sont autant de moyens de lui résister quand il tente d’imposer une relationtrop inégale.
Dans certains cas, les adolescents peuvent faire preuve de grandes capacités pour manipuler des adultes, y compris ceux qui se trouvent dans des positions sociales dominantes. Dans le cadre de la compétition d’honneur que se livrent habituellement les groupes de jeunes de différentes cités, compétition qui implique la publicité des « faits de guerre » et de toutes les formes d’exploits réalisés, l’utilisation stratégique des journalistes de presse et de télévision est un phénomène qui a été remarqué depuis quelques années en France. Ce fut le cas à la fin du mois de décembre 1997, à Strasbourg, où les jeunes qui brûlaient des automobiles rivalisaient d’ingéniosité pour attirer les caméras dans leur quartier. Le jeu en valait d’autant plus la peine que durant ces quelques jours, les « feux de bagnoles » furent érigés au rang de spectacle national [2]. Je n’ai pas particulièrement cherché, au cours de mon enquête, à recueillir des données précises sur la façon dont les adolescents ont pu se servir de moi. Je peux seulement citer à titre d’exemple le cas de trois jeunes dont je sais aujourd’hui qu’ils acceptèrent de se laisser interviewer dans mon studio principalement dans le dessein de faire un repérage pour un cambriolage ultérieur – lequel faillit d’ailleurs bien avoir lieu.
â–  Dialogue de sourds
Dans son ouvrage sur les Nuers, Evans-Pritchard relate un extraordinaire dialogue qu’il a eu avec un membre de la tribu dans laquelle il tente, avec beaucoup de difficultés, d’effectuer son enquête. Ce qui est étonnant pour nous, et qui marque le décalage épistémologique, c’est que cette « résistance » qu’exprime l’interlocuteur indigène n’est en aucune façon objectivée par l’ethnographe ; il la considère simplement comme un obstacle parmi d’autres : « Pour barrer tout net les questions relatives aux coutumes, [les Nuers] appliquaient une méthode que je me permets de recommander à tout indigène incommodé par les curiosités d’un ethnologue. En voici un échantillon :
Moi : Qui es-tu ?
Cuol : Un homme.
Moi : Quel est ton nom ?
Cuol : Tu veux savoir mon nom ?
Moi : Oui.
Cuol : Tu veux savoir mon nom ?
Moi : Oui, tu es venu me visiter dans ma tente et j’aimerais savoir qui tu es.
Cuol : Très bien. Je suis Cuol. Quel est ton nom ?
Moi : Mon nom est Pritchard.
Cuol : Quel est le nom de ton père ?
Moi : Le nom de mon père, c’est aussi Pritchard.
Cuol : Non, ça ne peut pas être vrai. Tu ne peux pas avoir le même nom que ton père.
Moi : C’est le nom de mon lignage. Quel est le nom de ton lignage ?
Cuol : Veux-tu savoir le nom de mon lignage ?
Moi : Oui.
Cuol : Que feras-tu si je te le dis ? L’emporteras-tu dans ton pays ?
Moi : Je ne veux rien en faire. Je veux seulement le savoir puisque je vis dans votre camp.
Cuol : Eh bien, nous sommes Lou.
Moi : Je ne t’ai pas demandé le nom de votre tribu.
Cuol : Et pourquoi veux-tu savoir le nom de mon lignage ?
Moi : Je ne veux pas le savoir.
Cuol : Alors pourquoi me le demandes-tu ? Donne-moi du tabac. » [1968 : 27-28]
La question du chercheur qui domine les enquêtés est plus complexe qu’il n’y paraît. Il faudrait pouvoir prendre en compte la part importante de projection que le chercheur engage lui-même dans ses recherches et dans ses rapports avec les populations étudiées, pour comprendre les effets concrets des inégalités de position sociale entre enquêteur et enquêtés. Je croyais moi-même m’être débarrassé à bon compte de ce problème et être arrivé à conduire des analyses suffisamment objectives sur le système de relations sociales adolescent.
 
Comment j’ai obtenu certaines photos de mon livre
 
 
Mes premières interrogations sérieuses sur les enjeux et les conséquences de l’enquête sont venues des déboires survenus après la publication d’une photo. Les documents, notamment photographiques, tenaient une place assez importante dans le livre (trente planches d’illustrations et d’encadrés hors texte). Cela répondait à la volonté de livrer les matériaux ethnographiques variés que j’avais recueillis et au désir de reproduire une forme de texte « illustré » que j’apprécie dans les publications scientifiques.
On sait que l’image sous toutes ses formes a partie liée depuis longtemps avec l’ethnologie, au point de constituer depuis peu une branche séparée de la discipline, l’anthropologie visuelle. De fait, bon nombre d’ouvrages d’ethnologie, concernant des domaines divers, sont illustrés par des planches photographiques et parfois, même si cette pratique s’est beaucoup perdue, par des dessins de l’auteur.
Si la question générale de la photo en anthropologie et en sciences humaines a été déjà traitée [Banta, Hinsley, 1986 ; Maresca, 1996], il semble en l’occurrence qu’il n’y ait guère de réflexion sur les enjeux précis de la publication de portraits dans les ouvrages ou les revues. Cela est visible à la façon très variable dont sont éditées les images et à la manière dont elles sont reliées au texte, depuis la simple illustration de couverture jusqu’aux photographies en couleurs, insérées dans le texte et abondamment légendées, en passant par les maigres cahiers centraux en noir et blanc sur papier glacé, etc. En témoigne surtout l’absence générale d’explication concernant les conditions dans lesquelles les images ont été obtenues. Si les chercheurs ne se posent pas souvent ces questions, le droit les a posées en France depuis longtemps sous forme de lois contraignantes, en particulier pour les publications de photographies de mineurs, pour lesquelles il faut nécessairement obtenir une autorisation parentale.
Toutes les photos de mon livre concernées par ce droit à l’image provenaient du service photographique de la mairie de La Courneuve où j’avais fait quelques journées de recherche et sélectionné quelques dizaines d’épreuves se rapportant directement à mes chapitres. C’est donc longtemps après la prise des clichés que je partis à la chasse aux autorisations, auprès de familles qui n’avaient d’ailleurs jamais vu ces photos et en ignoraient pour la plupart l’existence.
Deux photographies me donnèrent particulièrement du fil à retordre. La première où figuraient quatre adolescents était prévue pour la couverture et m’entraîna dans une enquête digne d’un détective. Je ne connaissais pas toutes les personnes photographiées, et il me fut notamment difficile de retrouver la trace de l’un d’entre eux, dont la famille avait émigré entre-temps en Floride. Finalement, son père, qui avait été joint au téléphone après maintes démarches intermédiaires, refusa et menaça même de m’attaquer en justice si nécessaire [3].
Le deuxième cliché représente six jeunes Noirs, posant assis, côte à côte, sur la barrière du terrain de foot du grand ensemble. Ravis d’être photographiés, ils friment devant le photographe de la ville, les doigts pointés vers l’objectif, visages hilares. Ce portrait devait illustrer une partie sur la mise en scène des corps, dans le chapitre « Les conduites exemplaires masculines ». Je connaissais tous ces jeunes directement ou indirectement. Quatre d’entre eux avaient été mes élèves, deux étaient en plus mes voisins dans la cité, et je connaissais leurs parents. Comme pour la photo de couverture, il me fallut au moins faire deux visites dans chaque famille. Plusieurs rendez-vous furent annulés ou reportés. Un père, qui m’avait demandé au téléphone combien cela allait lui rapporter, me posa plusieurs « lapins ». Quand je réussis à lui rendre visite, son fils était introuvable, en fugue depuis plusieurs jours. Un autre adolescent, faisant l’objet d’une mesure judiciaire d’éloignement, était momentanément interdit de séjour à La Courneuve. Obstiné, je finis néanmoins par obtenir toutes les autorisations, dont une par le biais d’un cousin, mais je savais qu’elle n’avait pas été signée par les parents [4].
Le livre fut publié avec cette photo et presque toutes les autres. J’avais prévu d’envoyer un exemplaire à toutes les familles concernées. Mais, quelques jours après mon premier envoi, je m’aperçus que la photo se trouvait insérée de façon très malencontreuse, tout à la fin de la partie concernée, juste au-dessus de la suivante, intitulée : « Les activités délinquantes ». L’effet était bien sûr désastreux. Je téléphonai plusieurs fois longuement et rendis visite à la famille aux Quatre-Mille, pour essayer de réparer cette erreur. Le garçon qui se trouvait sur la photo m’accusa d’être venu habiter à La Courneuve « dans le seul but d’espionner ». Son frère ne voulait plus me parler du tout. Quant à leur mère, elle se lamentait, en tentant d’échapper symboliquement à sa condition d’habitante d’une cité dégradée à laquelle la renvoyait tout le contenu du livre : « À l’époque de la photo, cela faisait à peine quelques mois que nous habitions la cité, nous n’en faisions pas partie. »
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IMGIMGIMGIMFAdolescents dans un commissariat de banlieue parisienne en 1995, document paru dans Libération (© photo G. Herbaut).
Il convient de prendre en compte ici la complexité des relations qui sont mises en œuvre dans le travail ethnographique, dans les domaines du proche. La position du chercheur est souvent plus ambiguë dans ces univers sociaux que dans d’autres contextes d’enquête. Il occupe plusieurs rôles à la fois, y compris celui d’ethnographe, qu’il peut masquer plus ou moins. Dans mon cas, j’étais avant tout, aux yeux des adolescents comme à ceux de leurs parents, un enseignant du collège local. Mon statut de voisin n’était pas clair. Personne ne comprenait véritablement les raisons qui m’avaient conduit à m’installer dans la cité. Quant à mon statut de chercheur, il était presque ignoré. C’est donc au « prof », qui, par ailleurs, écrit un livre, que furent données les autorisations de publier ces photos. Sans doute que si ma position avait été plus claire et plus affichée, les familles ne m’auraient pas accordé la même confiance, et, surtout, je me serais posé d’autres questions.
Je n’en avais d’ailleurs pas fini avec les déconvenues de la publication. Pour nommer les personnes figurant dans l’ouvrage, j’avais opéré de simples permutations binaires ou ternaires à l’intérieur du lot de tous les prénoms cités. Pourtant, je ne maîtrisais pas tout à fait l’échelle de fréquence des prénoms étrangers. Or, certains prénoms peu usités (« Des Nourdine, y’en a qu’un dans toute la cité, c’est moi ») avaient ainsi servi à désigner des adolescents fortement engagés dans des activités de vol ou de racket. Cela ne manqua pas de revenir aux oreilles des porteurs de ces prénoms, après que le livre eut circulé dans le grand ensemble. Bencham, un des fils de la famille évoquée ci-dessus, était également concerné, dont la mère, en lisant le livre, crut découvrir toutes les activités illicites. Ses garçons furent interdits de sortie pendant plusieurs semaines, et, comme par le fait d’une prophétie, le premier d’entre eux, celui de la photo, fit, quelque temps plus tard, un long séjour en prison.
Les relations de relative confiance que j’avais pu établir avec mes interlocuteurs sur le terrain m’apparurent désormais sous un jour différent. Le respect de l’autre, qui figure comme un principe moral de base dans la démarche ethnographique, semblait ramené au rang de considération intéressée pour les « informateurs ». Si l’illusion d’une relation équitable avait pu être entretenue au cours de ces longues années d’enquête, notamment dans les échanges quotidiens avec les adolescents, la publication des résultats et les bénéfices de différente nature qu’elle mettait en jeu semblaient éclairer tout d’un coup la teneur réelle et concrète des rapports entre l’ethnographe et les populations qu’il étudie.
Comme beaucoup d’autres chercheurs avant moi, j’ai ainsi eu le sentiment coupable, mais après coup, d’avoir pratiqué une certaine forme de vol et même de viol dans mon travail [Schwartz, 1990] ou encore celui « d’exacerber les complexes d’infériorité, de mettre le doigt sur la plaie » [Fonseca, 1987].
Certes, il n’y a pas eu de suites judiciaires [5], et les déboires relatés ci-dessus peuvent sembler pour le moins anecdotiques. Pourtant, c’est sans doute de cette manière banale et très peu visible que s’établissent le plus souvent les processus de stigmatisation des groupes dominés. Il me semble aujourd’hui que l’on pourrait appliquer à la démarche de publication cette remarque d’un spécialiste du monde urbain sud-américain : « Il faut savoir peser, au moment même de la réalisation des observations et des interprétations, les effets politiques possibles des opérations routinières de recherche insérées dans les interactions sociales du terrain. » [Agier, 1999 : 13] Nous verrons, en dernière partie de cet article, que ces effets peuvent être analysés à la lumière de la culture et des représentations du groupe étudié.
 
Une société à honneur à dix kilomètres de la tour Eiffel
 
 
Si la question de la « protection des enquêtés », sur laquelle nous reviendrons, s’est posée rapidement après la parution du livre, il m’a fallu plus de temps pour être conduit à m’interroger sur les effets de la publication de matériaux ethnographiques sur la perception extérieure et le traitement institutionnel des populations concernées. Ce ne sont pas les déboires, cette fois, qui m’y ont amené, mais paradoxalement un certain succès.
Il me faut revenir ici brièvement sur l’expérience « enchantée » que j’ai eue de la publication et de la réception du livre. C’est relativement facilement et sans transformations majeures du manuscrit original que la thèse fut publiée. En fait, elle avait été rédigée avec l’idée et l’espoir d’une publication ultérieure. C’est Marc Augé, mon directeur, qui se chargea de proposer le manuscrit à Odile Jacob, qui l’accepta. Le sujet intéressait l’éditrice au double sens du terme. Il existe en effet depuis un certain nombre d’années une sorte de « marché » de la banlieue, qui ne concerne d’ailleurs pas seulement l’édition, mais également le cinéma, la presse, le travail social, etc. En publiant ce livre, Odile Jacob espérait faire (je l’ai su par la suite) une bonne « opération ». Elle fut finalement déçue par les chiffres de vente (presque 4 000 exemplaires au cours de la première année), qui n’étaient pas à la hauteur de ses espoirs.
J’ai eu, après la parution de l’ouvrage, à répondre à toute une série de demandes successives. Il y a eu des interviews de presse écrite, des émissions de radio et deux brèves interventions pour la télévision, au total une cinquantaine de participations. Par la suite, j’ai été sollicité une centaine de fois par différentes institutions, pour des conférences ou des journées de formation destinées aux éducateurs, enseignants, policiers, magistrats, gardiens d’hlm, surveillants de prison, etc. Sont comprises dans ces demandes les invitations pour des tables rondes, débats, congrès, salons du livre, déjeuners, etc. émanant d’associations, de mairies et même d’une préfecture et d’un ministère. J’ai répondu favorablement, quand je le pouvais, à toutes ces demandes, au point que cette activité est devenue, pendant un temps, une partie très considérable de mon travail. Un chapitre du livre a même été adapté pour une pièce de théâtre qui a tourné pendant deux ans dans des établissements scolaires et des espaces associatifs. Enfin, j’ai été invité à une vingtaine de reprises à participer à des séminaires de recherche de sociologie ou d’ethnologie et à des colloques scientifiques sur des sujets liés au contenu de l’ouvrage. Pour finir, on peut ajouter que la publication et le « succès » du livre ont largement contribué à mon recrutement à l’université.
Il me semble que l’on peut attribuer cet ensemble de demandes et de retours de natures diverses à un certain regard social contemporain sur les cités de banlieue, regard que mon travail et d’autres avec lui contribuent sans aucun doute à renforcer. L’approche développée dans cette étude correspond comme on l’a vu à une vision très culturaliste des groupes d’adolescents. Leurs pratiques sont analysées en fonction d’un système symbolique autonome et cohérent.
Ce point de vue sur les adolescents des cités prend nettement le contre-pied de la sociologie du désordre et de l’anomie, largement en vigueur dans les études sur la banlieue et sur la jeunesse populaire dans les décennies précédentes [6]. Mais il va également dans le sens du culturalisme ambiant, par lequel on magnifie, en considérant positivement la culture dont ils sont censés être les porteurs, toutes sortes de groupes sociaux régionaux, professionnels, sexuels, d’âge, etc. Au cours des dernières années, de nombreux ouvrages sur la « culture » des banlieues populaires sont parus, dont beaucoup se sont également bien vendus [7]. C’est aussi l’idéologie culturaliste qui conduit, au niveau du sens commun, à expliquer toutes sortes de comportements et de pratiques diverses, y compris parmi les plus déviantes ou les plus délinquantes, par les origines ethniques ou nationales.
À l’engouement culturaliste, il convient d’ajouter l’attrait pour l’exotisme, qui comme d’habitude emboîte le pas aux ethnologues, à moins que ce ne soit le contraire. Si ce besoin de différence fut pendant longtemps orienté vers les sociétés lointaines et « primitives », puis par la suite vers les populations rurales françaises « traditionnelles », ce sont aujourd’hui les espaces urbains, et spécialement les banlieues, qui semblent devoir satisfaire ce désir d’altérité. Le chercheur n’échappe pas toujours au chant des sirènes. Il serait intéressant d’objectiver par l’enquête – à supposer, comme l’affirme Devereux, que « toute recherche est autopertinente » [1980 : 212] – les facteurs qui déterminent le goût et l’attirance de certains sociologues ou ethnologues – dont je fais sans doute partie – pour des terrains d’étude situés dans les espaces de relégation, de misère ou de crime. On peut notamment évoquer toute la part de danger, réel ou fantasmé, que comporte le travail de l’enquêteur dans ces zones d’ombre. Deux articles constituèrent pour mon travail des sortes de modèle dans mes orientations de départ : l’un sur la boxe dans le ghetto noir de Chicago [Wacquant, 1989] ; l’autre sur le commerce de la drogue à Harlem [Bourgois, 1992]. Je me souviens aussi du plaisir ambigu que je ressentais, lorsque je retournais « parmi les miens » en cours d’enquête, ou plus tard, lorsque je communiquais mes premiers résultats en conférence, à endosser le rôle stéréotypé de « celui qui revient de là-bas », ce « médiateur donnant accès à un univers rare et secret » [Pinto, 1996 : 37].
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IMGIMGIMGIMFDouble page de l’hebdomadaire Marianne : la vision essentialiste d’une France multiethnique (© Marianne, 4-10 oct. 1995 : 54-55).
La prise de conscience des effets possibles de la publication de matériaux ethnographiques sur la jeunesse des quartiers est évidemment venue de ce retour occasionné par la forte demande sociale et institutionnelle évoquée ci-dessus. L’alarme fut en quelque sorte sonnée un jour où je reçus par la poste, de deux pédagogues aimablement reconnaissantes, un ouvrage intitulé Enseigner aux élèves issus de l’immigration, dans lequel j’étais abondamment cité [Clément, Girardin, 1997]. Dans ce livre, les auteurs, anciennes enseignantes du primaire et du secondaire, devenues formatrices, passent en revue une liste de thèmes généraux en rapport avec la question formulée dans le titre. Ainsi sont traités l’histoire de l’immigration en France « L’intégration à la française », « La dimension cachée de la culture », les traits culturels des différentes communautés immigrées en France, etc. Ne maîtrisant aucun des sujets abordés, elles ont puisé dans le contenu de quelques dizaines de travaux sociologiques, démographiques, ethnologiques et linguistiques, plus ou moins arbitrairement choisis et auxquels elles renvoient à l’occasion. Il en résulte une série de tableaux succincts, non dépourvus d’éléments intéressants, mais forcément très réducteurs et simplistes. La culture est ici envisagée en dehors de toute contextualisation historique, sociale et politique. Cette perspective est accompagnée de suggestions d’application, dans des rubriques « Que faire en classe », qui clôturent chaque partie du manuel et dans lesquelles sont fournies des solutions « clé en main » concernant le comportement à adopter face à tel ou tel type d’élève. Une sous-partie est spécialement consacrée à la culture des rues, dans laquelle les auteurs proposent, entre autres, quelques moyens de lutte contre les pratiques déviantes adolescentes.
Cet ouvrage apparaît en fait assez représentatif d’une approche professionnelle, largement en vigueur dans le travail social. Les institutions ont ainsi largement intégré cette approche culturaliste dans leur action. Cela va du saupoudrage ethnique opéré par les « chargés de peuplement » dans les offices hlm, jusqu’à la lecture racialiste orientant certaines pratiques policières, en passant par le développement des thèmes « cultures » dans le contenu des stages de formation des travailleurs sociaux, la pédagogie culturelle dans les établissements scolaires dits « multi-ethniques », etc.
Le problème est que ce genre d’approche institutionnelle, qui se nourrit, entre autres, des productions de l’ethnologie du proche et, en particulier, de celles de l’ethnologie urbaine, renvoie à une représentation du monde social en termes de natures éternelles et de contenus immuables. C’est le travers bien connu de l’essentialisme ou du substantialisme. On oublie toute perspective dynamique et relationnelle de la culture. On néglige le fait que celle-ci change en permanence et qu’elle est le produit de l’histoire et d’un système de relations donné, lui-même historiquement constitué. On omet enfin de penser que les institutions sont, dans le contexte particulier dont on parle, des acteurs collectifs à part entière, au même titre que les « jeunes de banlieue », du processus de différenciation sociale et culturelle qui a abouti à la formation progressive d’une culture adolescente relativement autonome.
L’un des signes frappants de cette nouvelle approche est certainement le développement fulgurant, depuis une dizaine d’années, des métiers dits de « médiation ». Le recrutement de ces agents intermédiaires (jeunes du quartier, personnels « ethniques », travailleurs de proximité), qui sont conçus un peu comme des interprètes, répond à l’idée qu’il faudrait rétablir la communication et la concorde entre des mondes qui ne se comprennent plus parce qu’ils seraient séparés par des fossés culturels.
Nul doute que la description et l’analyse de la « culture des rues » adolescente qui est contenue dans mon étude constitue, dans ce contexte, une sorte de pain bénit pour les institutions qui se trouvent confrontées aux jeunes des grands ensembles. Les praticiens peuvent y trouver matière à explication pour des pratiques et des comportements qui leur apparaissent plus ou moins incompréhensibles et bien souvent néfastes, dangereux, inacceptables.
Je ne dispose pas de données particulières concernant l’usage qui a pu être fait par des praticiens de mon étude. Je peux seulement me faire une idée de sa perception à travers les réactions les plus fréquentes que j’ai observées lors des nombreux stages de formation dans lesquels je suis intervenu. Cela va de la vision relativement enchantée des enseignants ou des professionnels de la culture, plutôt satisfaits de redécouvrir, par ce nouvel éclairage, une dimension positive et valorisante des conduites adolescentes, jusqu’aux réactions hostiles et parfois virulentes des policiers, magistrats et gardiens de prison, tous plus ou moins directement engagés dans des relations de violence ou de sanction avec les jeunes, en passant par tous les degrés d’adhésion ou de réticence possibles de ceux, par exemple les éducateurs, qui se trouvent dans des positions plus intermédiaires et d’ailleurs souvent pleines de contradictions. Dans tous les cas, l’adolescent, c’est-à-dire ici l’Autre, n’est jamais perçu et conçu dans le cadre d’une relation spécifique, à deux termes. On veut simplement connaître ses caractéristiques en quelque sorte intrinsèques, afin de pouvoir soit le socialiser et l’instruire, soit le contrôler et le punir, soit enfin le canaliser et le rééduquer. Le désir de connaissance de l’Autre n’aboutit qu’à un seul résultat, qui est finalement de le nier dans son altérité.
Non content, donc, d’avoir occasionné certains dommages symboliques, personnels et familiaux, en publiant imprudemment certaines photos et en faisant un usage mal maîtrisé des prénoms, je me suis trouvé finalement renvoyé à la question fondamentale de l’utilité et donc du sens général de mon travail ethnographique. Je peux d’autant moins échapper à cette question de l’usage institutionnel des connaissances scientifiques, que j’ai moi-même été praticien pendant dix ans dans l’institution sans doute la plus concernée par cette relation difficile avec la jeunesse des quartiers : l’école [8].
 
Vers une ethnologie participative ?
 
 
Cet ensemble de faits et de remarques pourraient laisser croire à une entreprise systématique de dénigrement du travail qui a été accompli. La publication de l’enquête n’aurait eu finalement pour effet que d’aggraver les rapports de domination sociale et de renforcer le traitement réifiant et discriminant des populations les plus démunies, en particulier dans une société qui voit, depuis une vingtaine d’années, s’accroître les écarts sociaux.
Il s’agit bien au contraire de considérer les erreurs et les conséquences imprévues de la recherche comme autant d’analyseurs possibles de la réalité et ainsi, en reprenant à d’autres fins des principes méthodologiques déjà édictés par les sociologues ou les ethnologues, de « faire avec les déconvenues » [Bizeul, 1999], ou encore de considérer « le ratage comme heuristique » [Jamin, 1986]. Précisons d’ailleurs que le malaise que ressent l’ethnologue ne peut avoir cette valeur heuristique que si la critique qui en ressort se situe clairement du côté de l’épistémologie, sans verser dans la protestation morale ou politique. C’est le modèle de la « culpabilité transférée » qui figure, selon M. Augé, comme l’un des cinq modes de renouvellement de la discipline [1994].
Reprenons donc dans l’ordre les deux difficultés majeures qui ont été abordées précédemment : celle de la restitution et celle plus générale des effets sociaux de la recherche.
Le problème de la restitution des connaissances auprès des populations enquêtées, notamment sous forme de livre, a été posé depuis longtemps dans les travaux américains de sociologie par observation participante [Becker, 1970]. Il a été abordé en France, plus récemment et de manière très ponctuelle, dans le contexte de l’ethnologie du proche [Zonabend, 1994]. Il peut être examiné selon trois axes principaux qui sont celui de la déontologie professionnelle, celui de la réception des contenus et enfin celui du rapport général qu’entretient l’ethnologue avec ses informateurs.
La principale règle de déontologie, généralement spécifiée dans les manuels, concerne le changement des noms des personnes et parfois des lieux cités. Mais la codification n’existe pas dans ce domaine, et la pratique est très variable, dépendant des objets étudiés et surtout des choix des auteurs, en fait rarement explicités. Traitant de la vie privée dans un contexte ouvrier, O. Schwartz a changé non seulement les noms de personnes et des lieux, mais encore la profession de certains [op. cit.]. Au pôle opposé, M. Abélès a conservé les patronymes réels – déjà publics – de ses enquêtés dans son étude sur la vie politique d’un département français [1989]. Il en va de même pour P. Bourdieu, épinglant les personnalités du monde médiatique dans son pamphlet sur la télévision [1996]. Certains conservent les noms de lieux, d’autres pas. Certains remplacent les noms de personnes par une initiale, d’autres par des patronymes fictifs.
Il me semble aujourd’hui que les choix que j’ai faits pour « protéger » mes enquêtés étaient tout à fait ambigus. J’ai conservé, tout en inversant les noms de quelques rues, ceux de la commune et du grand ensemble. Comme je l’ai indiqué, je me suis contenté d’intervertir les prénoms et de modifier les patronymes quand j’avais besoin de les citer. En quelque sorte, j’ai respecté une sorte de « minimum déontologique ». Même si j’ai tenté de m’en défendre tout au long de l’étude, il me semble que cela correspondait à un désir plus ou moins conscient de réhabiliter cette jeunesse des quartiers stigmatisés à laquelle j’étais confronté dans mon travail. Cette « perspective » est bien illustrée par le cas d’un adolescent à qui j’expliquais la pratique des changements de prénoms et qui me pria alors avec insistance de conserver le sien dans le livre – ce que j’ai d’ailleurs fait, considérant que rien de ce qui était dit dans le texte ne pouvait lui nuire [Lepoutre, op. cit. : 288].
En l’occurrence, il ne suffit pas toujours de changer les patronymes et les toponymes pour assurer la protection des personnes citées. Cela est d’autant plus vrai à l’intérieur du groupe étudié, où les gens ont tôt fait de se reconnaître dans les écrits publiés, si bien que les vérités dévoilées peuvent avoir des effets négatifs imprévus. « En un certain sens, les masques ou grimages que l’ethnographe s’emploie à mettre sur le réel fondent et tombent rapidement, de sorte qu’à terme ils n’ont plus qu’une valeur conventionnelle, une fonction de codage, non point de travestissement. » [Zonabend, op. cit. : 9]
Quant au problème de la réception et du jugement du travail publié par les populations enquêtées, il est également loin d’être simple. Certains auteurs considèrent qu’il est inévitable que les personnes et les groupes se sentent, dans une certaine mesure, trahis par les descriptions et les analyses contenues dans les livres et qu’une certaine hostilité suscitée par la publication est inéluctable [Arborio, Fournier, 1999 ; Zonabend, op. cit.]. D’autres évoquent les possibilités d’analyse supplémentaires que ce retour est susceptible d’offrir. Cela peut même impliquer que le chercheur revienne sur le terrain après avoir rédigé son compte rendu afin de soumettre son manuscrit aux personnes concernées. C’est la démarche qui fut conduite par L. Wylie, pour son étude monographique du village de Chanzeaux [1970]. Cet ethnologue revint en effet passer une quinzaine de jours sur les lieux de son enquête, pour faire lire son texte à quelques personnes, notamment du conseil municipal. Il ajouta finalement un chapitre, rédigé à partir des réactions enregistrées, avant de publier son ouvrage. Outre le fait que ce genre de démarche n’est pas toujours possible, elle apparaît comme un procédé assez artificiel, qui témoigne peut-être surtout du sentiment de redevabilité du chercheur. L. Wylie avait d’ailleurs proposé aux habitants de Chanzeaux d’écrire eux-mêmes les addenda, mais ils déclinèrent l’offre.
Ce qui est en jeu ici, c’est en fait plus généralement la teneur de la relation entre le chercheur et les populations sur le terrain. L’inégalité de l’échange, voire l’absence totale d’échange, a déjà été évoquée à de nombreuses reprises. On parle parfois même de rapports d’exploitation entre le chercheur et ses informateurs. C’est l’accusation qui fut portée contre le sociologue américain W. Whyte au sujet de son étude fameuse sur un quartier italien pauvre de Boston, dans l’entre-deux-guerres [1995]. Pourtant nombreux sont également les ethnographes (Whyte en fait certainement partie) qui ont fait l’expérience de relations allant bien au-delà des rapports dits « de confiance » que l’on préconise dans les guides d’enquête [Beaud, Weber, 1997 ; Maget, 1962]. Il s’agit de l’amitié, parfois définie comme une « condition sociale de possibilité de la production de données » [Wacquant, 1996]. L’amitié permet non seulement d’accéder à la sphère du privé et de l’intime [Schwartz, op. cit.], mais encore de mieux appréhender la complexité et la variabilité extrême des relations et des représentations au sein d’un contexte social et culturel donné. Ce que l’on omet cependant de prendre en compte, dans cette dernière perspective, c’est que l’amitié figure aussi et peut-être surtout comme une conséquence de l’enquête [9].
En ce qui concerne mon travail, j’ai eu, depuis que le livre a été publié, un certain nombre de retours variables, qui dépendent à la fois du rôle que les personnes occupent éventuellement dans l’ouvrage et de la position sociale, en particulier dans le contexte du grand ensemble. Samir, cité plus haut, m’a dit avoir lu l’ouvrage dans son intégralité. Il se considère en fait comme une sorte de héros du livre, d’autant que son « personnage » occupe le premier rôle dans une pièce de théâtre, Samir et l’ethnographe, qui en a été tirée par la suite. Nombreux sont les adolescents, parmi la vingtaine que j’ai eu l’occasion de rencontrer depuis la publication, qui ont fait des commentaires positifs, du type « trop bien », « trop marrant », etc. Mais certains d’entre eux se sont au contraire sentis atteints dans leur image. Cela concerne non seulement les jeunes cités à propos de la double affaire de la photo et des changements de prénoms malencontreux, mais aussi quelques-uns qui se sont reconnus dans des anecdotes où ils apparaissaient de manière assez dévalorisée et qui m’en ont voulu d’avoir raconté ce qui n’était guère racontable. Et j’ai entendu dire que quelques « cailleras » [10] de la cité m’attendaient de pied ferme pour me « massacrer » parce que j’avais évoqué les activités illicites de la cité.
En fait, très peu d’adolescents ont fait une lecture linéaire de l’ouvrage. Ce sont principalement les six exemplaires de la bibliothèque du grand ensemble et quelques autres, offerts par la municipalité à des lauréats du baccalauréat de 1998, qui ont circulé de main en main dans la cité. Ils ont été manipulés et consultés, individuellement ou, plus souvent, en groupe. La lecture qui en a été faite s’apparente donc, plus ou moins, à celle du journal dans lequel on se retrouve, avec ses pairs et sur les lieux que l’on reconnaît. Le livre semble donc avoir fonctionné beaucoup plus comme support de réputation, négative ou positive selon les cas, que comme contenu de connaissance et d’analyse à proprement parler. En somme, il a été réintroduit dans le circuit des relations d’honneur telles qu’elles sont instituées dans le groupe des pairs adolescents et telles que je les ai en partie décrites et analysées dans son contenu même.
Cela nous conduit finalement à nous interroger sur le sens de la démarche de l’écriture et de la publication en ethnologie. Pour qui écrit-on ? Et dans quel(s) but(s) ? S’agit-il de « communiquer des résultats » à l’attention exclusive de ses pairs ? Il faudrait, si tel était le cas, ne jamais sortir du cadre restreint – mais non clairement circonscrit – des revues spécialisées [11]. En ce qui me concerne, je ne peux pas établir de façon claire la part des différentes motivations que j’ai nourries, et qui ont d’ailleurs varié avec le temps, en écrivant et en publiant mon étude sur la culture des rues. Était-ce pour obtenir mon doctorat d’ethnologie ? Pour mes collègues sociologues ou ethnologues ? Pour le public cultivé ? Pour les praticiens de terrain ? Pour le grand public ? Pour les adolescents du grand ensemble des Quatre-Mille ? Pour moi-même ? Il n’y a, bien entendu, aucune réponse simple ni définitive à ce genre de question. Mais il est cependant nécessaire de se les poser à un moment ou à un autre.
On ne peut pas non plus faire l’économie d’une réflexion portant sur les effets à plus ou moins long terme de la publication et de la diffusion des connaissances scientifiques. On entend dire souvent que les chercheurs ne peuvent pas être tenus pour responsables de l’utilisation – immanquablement détournée – de leurs travaux. Peut-on s’en tirer si facilement ? Encore une fois, le problème n’est pas tant celui de la responsabilité morale – nécessaire à la prise de conscience – que celui des bénéfices épistémologiques d’une telle réflexion. Dans le domaine des études exotiques, nous reconnaissons bien aujourd’hui, à l’issue d’une prise de recul tardive mais salutaire, les liens étroits qui ont pu exister entre le regard culturaliste et ethniciste qu’ont porté les premiers ethnographes sur les populations indigènes et les modes de domination spécifiques de l’entreprise coloniale [Amselle, 1990]. Il ne s’agit évidemment pas de fustiger les ethnographes d’une époque révolue, mais seulement de considérer leur « raison ethnologique » avec distance critique et de s’appuyer sur cette base pour construire de nouveaux modes d’approche et d’analyse. Il serait indispensable, dans cet esprit, de travailler à l’historiographie de la diffusion et de l’usage social et politique des connaissances ethnologiques durant cette période. C’est l’objectif de l’histoire des sciences sociales et en particulier de celle de l’ethnologie quand celle-ci ne se limite pas à l’histoire des théories et des idées.
S’il est aujourd’hui acquis que la relation d’enquête fait partie de l’enquête elle-même, on considère souvent que les activités de publication et de diffusion du savoir, au-delà des limites de la communauté scientifique, sont extérieures à la démarche de recherche et qu’elles figurent comme un travail supplémentaire et facultatif, parfois dit significativement de « vulgarisation ». On ne se soucie pas non plus des retombées et des effets ultérieurs de la diffusion des connaissances, sauf à déplorer la chute vertigineuse des chiffres de vente des ouvrages de sciences humaines, depuis une vingtaine d’années, et la disparition du lectorat cultivé. Pourtant, il serait aussi utile de considérer que cette partie du travail s’inscrit également dans le cadre d’une relation de recherche : celle du chercheur avec les « indigènes » à qui il restitue les connaissances produites par l’enquête de terrain ; celle du chercheur avec la société qui l’entoure, qui finance ses activités et à qui il rend compte de ses résultats, notamment sous forme de livres. Il conviendrait d’intégrer aussi cette relation à la construction de l’objet, comme on le fait pour la relation d’enquête. Cela éviterait sans doute d’envisager de manière fataliste le rôle de l’ethnologue comme « décepteur du social » [Zonabend, op. cit. : 10].
Dans le contexte d’étude dont il est question ici, et dans d’autres contextes plus ou moins analogues où le chercheur enquête sur des populations socialement dominées, à fortiori sur des faits sociaux difficilement accessibles à l’observation, l’une des options possibles réside peut-être dans une méthodologie de recherche qui intègre une participation plus engagée des populations faisant l’objet de l’étude. Je m’appuie ici sur une double expérience personnelle de recherche actuellement en cours. La première porte sur la mémoire familiale des adolescents d’une cité de banlieue. Elle est menée depuis trois années dans le cadre d’un atelier d’écriture et de recherche documentaire sur le passé familial, dans un collège de la banlieue parisienne. La seconde a pour objet les trajectoires vestimentaires de jeunes étudiants issus des classes moyennes et populaires. Elle est conduite avec des groupes de travaux dirigés d’étudiants de première année de sociologie, à l’université d’Amiens. Dans ce dernier cas, les étudiants travaillent en binômes au sein desquels ils enquêtent mutuellement sur la trajectoire vestimentaire de leur partenaire. Ces deux recherches n’ont pas été conçues comme telles au départ, puisqu’elles sont issues de projets à visée principalement pédagogique. C’est au vu de l’intérêt des productions de ces « ateliers » que l’idée est venue par la suite de conduire une étude ethnologique à la fois parallèle et conjointe. Dans les deux cas, l’objectif d’une future publication collective, sous forme de livre à plusieurs « voix », a été explicitement formulé et annoncé, ce qui a garanti, au yeux des participants, le caractère « sérieux » de l’entreprise.
Ces deux « situations d’enquête », comparables entre elles bien que relevant de contextes différents, présentent un certain nombre de caractéristiques avantageuses pour la recherche. Les membres des groupes concernés, engagés personnellement dans les ateliers en tant qu’auteurs futurs de textes signés, s’investissent d’une manière évidemment plus importante dans le travail d’écriture et de production des données. Le chercheur, quant à lui, est en partie libéré de « l’examen de conscience continu, pendant et après l’enquête, qui peut se révéler générateur d’angoisses et de blocages analytiques difficiles à surmonter » [Wacquant, 1996 : 65]. La relation du chercheur avec les enquêtés, qui sont aussi ses collaborateurs, est instituée autrement que dans les enquêtes par observation participante traditionnelle. Concernant les entretiens d’enquête menés par le chercheur en parallèle, la question méthodologique de savoir qui accepte de parler ou pourquoi telle ou telle personne accepte de parler est ici résolue de manière tout à fait différente. En l’occurrence, tous les participants ont accepté le principe de l’entretien. On pourrait examiner bien d’autres avantages. Il existe également des inconvénients de taille : d’une certaine façon, les analyses du chercheur risquent par exemple d’être placées sous « contrôle », du moins pour ce qui concerne le texte qu’il écrira dans l’ouvrage. Il ne saurait en effet être question de taire l’identité des personnes concernées par l’enquête, puisqu’elles sont elles-mêmes coauteurs du livre. On peut aussi penser aux travers possibles d’une production de données effectuée « sur commande », dans le contexte particulier d’une relation d’enseignement entre professeurs et élèves d’un côté, professeur et étudiants de l’autre.
Ce type de travail renvoie en fait au domaine prolifique et hétéroclite de la « recherche-action » en sciences sociales, domaine qui s’inscrit dans une tradition fort ancienne et permanente aux États-Unis, tout aussi ancienne, mais beaucoup plus discontinue et nettement moins affirmée et reconnue en France [12]. Dans notre double contexte d’étude, l’action qui sous-tend la recherche est elle-même une démarche de connaissance. Au collège, l’objectif est en effet pour les élèves d’approcher autrement, à travers l’étude concrète du passé de leur famille, la connaissance de l’histoire contemporaine et la maîtrise de la langue écrite. À l’université, il s’agit tout simplement d’initier les étudiants aux méthodes d’enquête qualitatives en sociologie. D’un côté comme de l’autre, la collaboration entre le chercheur et les personnes concernées par l’étude aboutit à un contenu de connaissance, le livre publié. Mais c’est une expérience en cours dont on ne peut pas encore tirer tous les enseignements.
Si les cités constituent des terrains spécialement piégés pour l’ethnographe, c’est comme nous l’avons vu en raison de trois types de difficultés qu’elles opposent au travail de recherche. Le premier piège réside dans le fait que ces espaces et les populations qui les occupent sont déjà sous les feux de la rampe. Ils sont par conséquent l’objet de discours préconstruits qui s’imposent à la pensée et orientent – ou désorientent – l’analyse. D’où l’obligation pour le chercheur non seulement de rompre avec les points de vue dominants, y compris avec ceux qui émanent des recherches en sciences humaines déjà produites sur ce type de terrain, mais encore de désapprendre les savoirs déjà constitués. Le deuxième consiste à croire que le discours ethnologique ou sociologique est situé à l’extérieur de la circulation des discours et peut rester sans effet sur la réalité sociale considérée. L’une des solutions peut consister, pour aborder certains objets, à s’engager plus en avant, comme on l’a vu ci-dessus, dans les relations avec les enquêtés et à pratiquer une ethnologie non pas des populations considérées, mais avec les acteurs eux-mêmes, qui deviennent en partie sujets de la recherche. Cette posture méthodologique permet sans doute d’appréhender différemment les ressorts profonds de la relation à l’autre, qui est l’une des questions épistémologiques centrales de la discipline. Le troisième piège serait de vouloir établir une posture méthodologique universelle et définitive. La relation de recherche, à l’instar de toutes les relations humaines, est en réalité sans cesse à reconstruire, et cet incessant recommencement fait partie intégrante du travail scientifique.
En ce sens, sur ce terrain miné que constituent les banlieues populaires contemporaines, les mines désamorcées semblent toujours renaître de leurs cendres. Et l’ethnologue pourrait bien être ici une sorte de démineur permanent du social, en ce sens qu’il doit toujours travailler avec du temps, de la patience et de la délicatesse, sur un terrain fort risqué, pour lui comme pour l’ensemble du corps social. â– 
 
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NOTES
 
[1]L’intégration de la situation d’enquête dans la définition de l’objet n’est pas nouvelle puisque certains ethnologues spécialistes des sociétés exotiques avaient déjà procédé de cette manière dans les années cinquante. Ce fut notamment le cas de G. Balandier qui formula pour ses travaux en Afrique noire le concept de « situation coloniale » [1955]. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que le contexte contemporain des grands ensembles populaires s’apparente par certains côtés à celui de la situation coloniale. Les cités sont parfois définies comme des territoires en cours de tiers-mondisation [Bachmann et Leguennec, 1998]. Elles font l’objet de politiques dans lesquelles la notion de développement (économique, social) est très présente depuis longtemps. Elles sont également conçues et traitées par certaines institutions policières comme des espaces de reconquête quasi militaire [Laurent, 1999].
[2]Dans le contexte des grandes villes américaines, M. Sánchez-Jankowski a montré comment les gangs s’organisent pour contrôler stratégiquement les informations qu’ils fournissent aux journalistes et comment ils se servent des reportages de ces derniers pour étendre leur aire de renommée, recruter de nouveaux membres, adresser des avertissements aux gangs voisins, etc. [1994].
[3]Ce fut finalement une photographie de Sebastiao Salgado, tirée d’une série de clichés qu’il avait faits aux Quatre-Mille dans les années soixante-dix, qui fut retenue.
[4]Certaines photos de Cœur de banlieue, dont je n’ai pas réussi à retrouver les protagonistes, ont été légèrement « floutées » par la maison d’édition. Toutes les autres ont été publiées avec une autorisation écrite. Il y a quelques années les clichés des jeunes de banlieue qui paraissaient dans la presse étaient souvent publiées avec des barres noires. De nos jours, nombreux sont les photographes qui préfèrent des procédés moins stigmatisants tels que le floutage ou les effets d’ombre et de lumière (voir photo 2).
[5]On se souvient peut-être du procès auquel fut convoquée Y. Verdier, il y a une vingtaine d’années. Le magasine VSD avait publié, à la suite de l’enquête sur Minot, en Bourgogne, la photo d’une vieille femme du village, avec cette légende diffamatoire « La cuisinière, la voleuse », laquelle faisait directement référence aux représentations populaires analysées dans l’ouvrage de l’ethnologue.
[6]L’ouvrage emblématique de cette sociologie du désordre, faisant encore aujourd’hui référence dans ce domaine, est certainement celui de F. Dubet [1987]. Pour un aperçu bibliographique sur la question, voir C. Bachmann [1992].
[7]Un exemple parmi d’autres, l’ouvrage du linguiste J.-P. Goudaillier [1997], qui s’est vendu à 12 000 exemplaires.
[8]Cette question, qui ne concernait jusqu’à ces dernières années que les établissements d’enseignement secondaire, est en train de voir le jour au sein même de l’institution universitaire, avec l’arrivée récente, dans le contexte de la massification des études supérieures, d’un nombre croissant d’étudiants issus des grands ensembles populaires.
[9]Il est significatif que L. Wacquant inverse dans son article les deux termes de la relation de terrain : « Ceci pour souligner que les observations que j’ai pu réaliser au sein du ghetto de Chicago ne l’ont été qu’au prix d’un long travail de re-connaissance mutuelle avec ces amis qui deviendront peu à peu aussi des informateurs. » [1996 : 64] Chronologiquement, c’est sans aucun doute le contraire qui est arrivé.
[10]« Racailles » en verlan.
[11]Sur la question de la diffusion et de la vulgarisation des connaissances ethnologiques, voir P. Descola [1994].
[12]Sur l’histoire de la recherche-action et pour un panorama synthétique de ce genre d’approche, voir J.-P. Resweber [1995]. Sur une forme particulière de recherche-action en sociologie du travail, aux États-Unis, voir par exemple W.F. Whyte [1990].
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Ce fut finalement une photographie de Sebastiao Salgado, ti...
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On se souvient peut-être du procès auquel fut convoquée Y. ...
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L’ouvrage emblématique de cette sociologie du désordre, fai...
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Il est significatif que L. Wacquant inverse dans son articl...
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