Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515067
192 pages

p. 197 à 198
doi: 10.3917/ethn.012.0197

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Vol. 31 2001/2

2001 Ethnologie française

Inconnue, méconnue : la Bulgarie

Mila Santova Institut de folklore, Sofia
Pour le public français, la Bulgarie se résume à quelques éléments épars, de valeur et d’importance différentes, aux connotations positives ou négatives : le Mystère des voix bulgares, le yaourt « au goût bulgare », l’attentat qui fut perpétré contre le pape, le parapluie bulgare, cette arme secrète dont personne encore n’a percé l’énigme. Quelques Français savent peut-être que l’un des messages de la civilisation humaine du xxe siècle qui ont été envoyés dans l’espace à bord de la sonde spatiale Voyager est la chanson bulgare Izlel e Delio haidoutin, interprétée par Valia Balkanska, ou que Sylvie Vartan est née en Bulgarie. Les universitaires connaissent les origines bulgares de figures comme Julia Kristeva et Tzvetan Todorov, dont la présence a marqué l’espace culturel français.
Même si, dans mon désir d’enrichir le tableau, j’y ajoutais d’autres détails, il n’en resterait pas moins que l’idée que les Français se font de la Bulgarie et des Bulgares demeurerait fragmentaire. La parution en 1998 du livre de Jean Cuisenier, Les noces de Marko, aux puf marque un nouvel intérêt du public français pour la culture bulgare, comme, en leur temps, les œuvres de Dozon et celles des figures qu’évoquent ici les articles historiques.
Certes, cette méconnaissance s’explique en partie par la barrière linguistique, en partie par l’isolement du pays qui a duré pendant presque la moitié du xxe siècle. Mais elle est due aussi à l’absence de personnalités bulgares liées à la tradition scientifique et à la formation universitaire françaises qui, par des contacts professionnels et personnels directs avec leurs collègues français, auraient contribué au maintien de relations systématiques. J’espère que ce numéro d’Ethnologie française contribuera à remédier à cette situation et ouvrira des perspectives nouvelles de coopération.
Articulée autour de l’idée du devoir moral de conserver pour les générations ultérieures les valeurs de la création populaire, la « science du peuple » – comme l’appelaient ses pionniers – est restée, en Bulgarie, longtemps attachée à la culture traditionnelle paysanne, qu’elle investissait souvent de connotations idéalisatrices. Nonobstant, la vision passablement abstraite d’une campagne patriarcale et traditionaliste avec sa culture s’est révélée fructueuse et suffisamment labile. Pôle d’intérêt durable pour les chercheurs, cette perspective leur a offert des possibilités pour constituer des archives et des collections de musée importantes. Elle a stimulé en outre un nombre considérable d’études. Mais surtout, dans les périodes de marasme idéologique, les recherches sur le monde rural traditionnel étaient épargnées par les dogmes et jouissaient d’une relative indépendance. C’est précisément dans ce champ d’études que l’on se permettait d’utiliser des méthodologies « bourgeoises » et « décadentes » bannies par le régime : structuralisme, sémiotique, études de la mythologie. C’est là encore, en visant ce terrain, que la sociologie, dont l’acceptation par la société était un processus difficile et ambigu, a enfin trouvé sa place et révélé ses possibilités. Quant à l’intérêt que l’on a manifesté pour la ville et l’étude systématique des problèmes urbains, il est apparu relativement tard, pour ne pas dire tout récemment, à quelques exceptions près.
Les paradigmes conceptuels dominant à tel ou à tel moment peuvent varier : la notion de folklore, par exemple, a été conçue tantôt comme la tradition orale du peuple, tantôt comme un type de culture artistique ou comme un type de culture globale ; l’ethnographie a été pensée soit comme une discipline simplement descriptive, soit comme une discipline descriptive et analytique, selon les formes établies d’institutionnalisation de la connaissance. La tradition nationale unit études folkloristiques-ethnographie-ethnologie comme les trois composantes d’une seule et même triade, bien qu’elle n’ait pas trouvé la formulation théorique adéquate.
Ainsi, ce que l’on a nommé le « mystère des voix bulgares » est en fait une émanation moderne originale de la musique traditionnelle bulgare. Conservée dans ses formes authentiques à un très haut point, cette musique attire rapidement l’intérêt des chercheurs. Ces derniers modèlent, au fil des années, une ethnomusicologie, une recherche folkloristique musicale et une choréologie, au point d’en faire une partie importante de la science bulgare. Les couches archaïques nettement perceptibles dans la matière étudiée, par exemple dans la polyphonie ou la danse rituelle, offrent une base intéressante pour de véritables reconstitutions. Cette ethnomusicologie, représentée par des personnalités comme le professeur Kaufman, est aussi l’une des sciences pionnières qui s’aventurent sur le terrain de la recherche sur la ville et les minorités.
La période traumatisante des grands bouleversements sociaux est l’un des éléments qui amènent, ces dix dernières années, à redécouvrir l’intérêt qu’il y a à chercher à comprendre et à interpréter les processus d’identification, à décrire et à saisir la variété des identités sociales. Dans ce domaine, il est très utile d’analyser l’expérience des autres traditions scientifiques, comme la tradition française. Notons également l’importance de la redécouverte, au cours des dix dernières années, de la problématique des minorités qui, après l’éclatement des tabous idéologiques, a connu un grand essor. Les marques et les traits discriminants retrouvés, lors des processus d’identification, sont de nature très variée : depuis les objets miraculeux, chargés de mémoire historique, jusqu’aux paramètres conceptuels d’époques culturelles entières. Les processus relativement homogènes qui se déroulent dans les Balkans après 1989 offrent ainsi un terrain privilégié aux recherches comparées.
Enfin, deux thèmes inédits, au moins, concernent directement le présent de la société bulgare moderne. Le premier consiste à étudier les particularités que présentent les groupes formels et les groupes informels dans le contexte d’une société en transition. Le second est de relire impartialement, sans aucune velléité idéologique, la période du socialisme, en procédant à la confrontation des interprétations qu’en donnent les acteurs de l’époque.
L’ambition des éditeurs de ce numéro d’Ethnologie française est de présenter l’histoire de l’ethnologie de la Bulgarie et de ses fondements dans la tradition nationale du pays ; de tracer un panorama aussi vaste que possible de l’état actuel des connaissances en ce pays ; de caractériser sa problématique, telle que la développent les différentes générations de chercheurs ; de relever aussi ses liens avec d’autres disciplines scientifiques, telles que l’histoire de l’art, la psychologie et ce que l’on appelle, dans les pays postsocialistes, la « culturologie ».
Certes, il est impossible d’évoquer dans un seul numéro l’éventail de toutes les tendances et de présenter tous les auteurs dignes d’intérêt. Mais, même en nombre réduit, les auteurs qui ont été choisis offrent sur la culture bulgare des points de vue différents et des interprétations variées. La seule condition préalable qu’ils avaient à respecter était qu’ils produisent et analysent des faits.
Les articles qui suivent parlent donc de miracles et d’images mythologiques, de langage et de parole, de signes visuels, de musique et de danse, de campagne et de ville, de pratiques politiques ou économiques, de l’homme et des sociétés où celui-ci cherche à se situer… Peut-on espérer que, une fois la dernière page tournée, la Bulgarie méconnue devienne plus proche, mieux perceptible pour les lecteurs français ? â– 
Traduit du bulgare par Isabelle Georgieva
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