2001
Ethnologie française
Folklore, ethnographie, ethnologie :
Recherche et théorie en Bulgarie au xxe siècle
Stoyanka Boyadzhieva
Institut de folkloreUl. Acad. G. Bontchev, bl. 6Sofia 1113
L’article traite de l’évolution des « sciences » du peuple – folklore, ethnographie, ethnologie – après la libération de la Bulgarie et la création d’un État national. Il en évoque les aspects institutionnels : musées, archives, instituts académiques, les grandes figures : Arnaudov, Vakarelski, Dinekov, les implications sociales et politiques, les problèmes et les contradictions conceptuels et méthodologiques.Mots-clés :
folklore, ethnographie, ethnologie, institution, méthodologie, Bulgarie.
The paper is concerned with the evolution of « folk-lore » – folklore, ethnography, ethnology – after the liberation of Bulgaria and the creation of a national state. Particular attention is given to its institutional aspects – museums, archives, academic institutions – great figures, such as Arnaudov, Vakarelski, Dinekov, social and political implications, conceptual and methodological problems.Keywords :
folklore, ethnography, ethnology, institutions, methodology, Bulgaria.
Der Aufsatz befasst sich mit der Entwicklung der Volkswissenschaften – Folklore, Völkerkunde, Volkskunde – nach der Befreiung Bulgariens und der Schöpfung eines nationalen Staats. Er erinnert an ihre institutionale Aspekte – Museen, Archive, Akademische Institute – an ihre wichtige Figuren, wie Arnaudov, Vakarelski, Dinekov und an ihre soziale und politische Auswirkungen, konzeptuale und methodologische Fragen.Schlagwörter :
Folklore, Völkerkunde, Volkskunde, Institutionen, Methodologie, Bulgarien.
Keywords :
folklore, ethnography, ethnology, institutions, methodology, Bulgaria.
La Renaissance nationale bulgare au
xixe siècle est appelée « époque de la science du peuple ». Ce savoir porte indistinctement sur la langue, les chants et les proverbes populaires, les coutumes, les manuscrits anciens, et confond dans un même ensemble science et idée politique [Arnaudov, 1934 : 72 ; Zhivkov, 1987 : 14-15]
[1]. Après la libération de 1878, l’esprit patriotique continue d’habiter les « sciences du peuple » qui s’émancipent progressivement. Cet esprit a marqué ces sciences jusqu’à nos jours, tout en subissant des métamorphoses régulières. L’État, qui couronna les mouvements nationaux et fut créé à la suite des batailles et des calculs que les grandes puissances ont fait subir à une partie de l’empire ottoman, doit aujourd’hui consolider l’identité nationale. La « construction » d’une nouvelle Bulgarie
[2] s’est faite au prix du renouveau de l’attention qui a été portée à la culture populaire et dans la perspective de sa « nationalisation » pour les besoins de l’État-nation.
Voici quelques dates de l’histoire politique officielle de la Bulgarie au xxe siècle. Après la libération de 1878 se crée la principauté de Bulgarie. Cependant, bien des terres de population bulgare restent dans le cadre de l’État turc : les Rhodopes, la Thrace, la Macédoine ; quant à la Roumélie orientale, elle demeure relativement indépendante. En 1885 s’effectue la réunification de la principauté de Bulgarie avec la Roumélie orientale, suivie de la guerre serbo-bulgare. L’indépendance du royaume de Bulgarie est proclamée en 1908. Une série de guerres catastrophiques s’ensuit : balkanique (1912-1913), guerre entre alliés ou seconde guerre balkanique (1913), Première Guerre mondiale (1914-1918), deux rébellions et deux coups d’État, Seconde Guerre mondiale (1939-1945). L’année 1945 est le début du pouvoir dit « populaire démocratique », de l’influence soviétique et du régime communiste du parti unique. Avec l’effondrement de l’urss et la désintégration du « camp » socialiste en 1989, le pays s’engage, lentement et avec difficulté, sur le chemin de la démocratie à l’occidentale. Durant cette centaine d’années alternent des formes de gouvernement étatique (monarchie, république), de systèmes socio-politiques (démocratie, dictature, régime totalitaire), de propriété et d’organisation économique (la propriété privée est étatisée et plus tard re-privatisée ; les rapports capitalistes établis se transforment par une voie « révolutionnaire » en socialisme d’État pour recommencer à se mettre en place, et ainsi de suite). C’est un siècle dynamique, de bouleversements et d’épreuves que subissent le peuple et l’État. L’État national connaît des transformations idéologiques, mais qu’en est-il pour le peuple ?
Au moins trois faits méritent d’être soulignés. Premièrement, des reconfigurations ethniques incessantes dans lesquelles des flux divers de populations – Turcs, Pomaks, en moindre quantité des Grecs, des Arméniens, des juifs et d’autres encore – s’en vont vers « leurs » États nationaux, anciens et récents, alors que les Bulgares de Thrace et de Macédoine, du Banat, de la Dobrudzha du Nord et d’ailleurs immigrent en Bulgarie. Ce processus s’effectue de manière massive, à différentes époques, de façon incontrôlée pendant les guerres et, par la suite, avec des conventions officielles pour l’échange de populations. Il s’agit aussi de l’une des dernières aventures du régime communiste – le « processus de renaissance » des années quatre-vingt qui, avec le changement forcé des noms, des répressions et de la propagande, devait effacer les Turcs bulgares de la carte ethnique du pays. Deuxièmement, le drame de la société bulgare tient dans les utopies qui étaient entretenues : l’« idéal national », la « réunification », la construction d’une « nation intégrale » avec un « territoire intégral », etc., existant dans la propagande officielle, mais également dans l’imaginaire populaire. Troisièmement, c’est une fois de plus le peuple qui a dû faire les frais de la grande expérience socialiste : collectivisation de l’agriculture, industrialisation, société et frontières fermées.
Quelle est la place de la « science du peuple » dans ces processus, à qui et comment servent ses disciplines et de quelle manière s’engagera-t-elle dans le xxie siècle ? Bien sûr, elle a sa propre évolution autonome – division et formation de disciplines scientifiques, spécialisation, stabilisation institutionnelle, personnalités reconnues, relations entretenues avec la pensée scientifique mondiale. De surcroît, elle possède une particularité importante, l’engagement et une forte motivation sociale, avec ses réussites, ses erreurs. Elle n’a jamais été isolée de la société et n’a pas perdu sa qualité démocratique. Je mentionnerai cependant ici quelques-uns de ses défauts – idéologisation, conformisme, manque de réflexivité – à partir d’une analyse, nécessairement fragmentée, de ses principales institutions scientifiques, personnalités, idées et paradigmes scientifiques.
L’intérêt manifesté pour le « populaire », le folklore et l’ancien, typique de l’« imaginaire » de la nation à l’époque de la Renaissance bulgare, reçoit un soutien institutionnel et se développe dans l’État-nation. Les institutions légitiment le savoir scientifique, elles s’efforcent de le rendre de notoriété publique et nationale. En plus, elles organisent la pratique culturelle, la vulgarisation, la connaissance et mettent en valeur les symboles et les valeurs de l’héritage culturel.
La collecte est couronnée par le musée. Là, les objets deviennent exemplaires. Ils ont l’avantage d’être « vrais », « authentiques » et le défaut d’être « morts », isolés de leurs contextes d’usage. Présents dans de nouveaux rapports et de nouvelles compositions, dans des expositions permanentes et temporaires ou traités dans des analyses scientifiques, la vaisselle, les bijoux, les tissus, les habits, les outils deviennent des monuments construisant à la fois le passé, la communauté, l’identité. La création de musées « populaires »
[3] leur donne des dimensions nationales. Ainsi, le Musée populaire de Sofia est fondé en 1892. Son département ethnographique devient, en 1906, un Musée ethnographique populaire
[4] indépendant, sur l’initiative d’Ivan Shishmanov, qui est le ministre de l’Éducation populaire. Le musée s’affirme et se développe particulièrement après la Première Guerre mondiale. Depuis 1921, ses
Izvestiya (« Nouvelles ») paraissent régulièrement. La culture matérielle et l’art populaire sont méthodiquement et systématiquement étudiés. L’ouverture d’un département de musique populaire, à l’initiative de Vasil Stoin, constitue un moment important de l’histoire de son développement. Ce département réalise, dans les années vingt, trente, des enregistrements systématiques de chants populaires bulgares, avec des mélodies de diverses régions du pays. Cette collecte est considérable du point de vue de sa couverture territoriale et de ses résultats. Le travail qui est effectué afin de compléter les fonds et les recherches scientifiques, ainsi qu’une série d’expositions au sein du pays et à l’étranger (Paris, 1900 ; Liège, 1905 ; Genève, 1914 ; Londres, 1922, etc.) ont pour principal objectif la culture traditionnelle villageoise. Le bâtiment et une grande partie des fonds du musée sont détruits lors des bombardements de Sofia, en 1944. Après la fin de la guerre, le statut du Musée ethnographique change. Depuis 1949, il est fusionné avec l’Institut de science du peuple de l’Académie bulgare des sciences (
ban), fondé en 1947 ; il existe de nos jours sous le nom d’Institut ethnographique et musée de la
ban [Popov, 1998 ; Romanski, 1953].
En dehors de Sofia, des musées ethnographiques indépendants existent à Plovdiv, à Varna, à Burgas, à Pazardzhik, à Berkovica, à Elhovo. Près de Gabrovo, un Musée ethnographique en plein air, Etara, a ouvert ses portes. Les musées historiques d’importances locale et régionale, dont le réseau s’agrandit et se stabilise sous l’État socialiste centralisé (1944-1989), ont habituellement des départements et des expositions ethnographiques. Des collaborateurs leur sont rattachés plus ou moins qualifiés. Plusieurs
chitalishta
[5], même de villages, disposent de collections ethnographiques d’amateurs. Il existe aussi des musées spécialisés : de la pêche (Tutrakan), de la culture des roses et de la production d’huile de rose (Kazanlak), etc.
Les différentes campagnes de collecte effectuées dans le domaine du folklore ont produit des archives dans lesquelles sont conservés chants populaires (avec textes et mélodies notées), contes, légendes, proverbes, devinettes, descriptions de rites et de fêtes, et autres, ainsi que photos, dessins, films (cinéma et vidéo), enregistrements sonores. De telles archives se rapprochent de la collection de musée dans la mesure où elles conservent des « œuvres », c’est-à-dire des occurrences présentant des valeurs en elles-mêmes, et non pas seulement des documents destinés à illustrer un fait ou un objet qui leur serait extérieur. Le centre de documentation le plus ancien est la Narodopisen arhiv (« Archive d’écrits populaires ») de l’Etnografski institut s muzey (« Institut ethnographique et musée »). Viennent ensuite les archives musicales de l’Institut de science de l’art de la ban. Au sein de l’Institut de folklore est créé un Nacionalen centar za sabirane i sahranenie na balgarskiya folklor (« Centre national de recueil et de conservation du folklore bulgare ») ; on y travaille sur le projet « Archive d’une base de données balkaniques folkloriques authentiques ». Des archives folkloriques se trouvent dans des musées locaux, des universités, des écoles et des chitalishta, chez des particuliers. Les collectes de professionnels et d’amateurs sont la source de nombreuses éditions présentant des matériels folkloriques traditionnels du quotidien bulgare.
Parmi les diverses éditions se démarque le périodique qui fut fondé en 1889 par Ivan Shishmanov,
Sbornik za narodni umotvoreniya, nauka i knizhnina (« Recueil d’œuvres de l’esprit populaire, science et lettres »). En 1913, il est édité par la
ban sous le titre
Sbornik za narodni umotvoreniya i narodopis (« Recueil d’œuvres de l’esprit populaire et écrits populaires »). À ce jour, soixante tomes ont été publiés, et cette collection unique est à elle seule une institution. Il s’agit non seulement d’un espace de publication, mais aussi d’une manière d’organiser le travail de collecte et de recherche dans le domaine du folklore et de l’ethnographie. Le projet initial est plus large, comme la plupart des entreprises culturelles de l’État en construction. Trois parties – scientifique, littéraire, œuvres de l’esprit populaire – réunissent science, littérature et folklore, les trois piliers de la nouvelle culture nationale
[6].
À partir du numéro 27, en 1913, le Sbornik devient avant tout un support du folklore. Il comprend des enregistrements, des descriptions, des recherches sur la culture populaire de diverses régions de Bulgarie (région d’Elena, no 27 ; Dobrudzha du Nord, no 35 ; les Rhodopes, nos 39 et 54 ; région de Kyustendil, nos 32, 42 et 45 ; région de Sofia, no 43 ; région de Blagoevgrad, no 58, etc.), de localités (village de Voynyagovo, situé près de Karlovo, ville de Koprivshtica, no 46 ; ville de Bansko, no 48). Y sont publiés des écrits fondamentaux comme Narodna viara i religiozni obichai (« Foi populaire et coutumes populaires religieuses ») de Dimitar Marinov (no 28), Narodna astronomiya i meteorologiya (« Météorologie et astronomie populaires ») de Yordan Kovachev (no 30), Balgarskoto obichayno sadebno pravo (« Le droit légal coutumier bulgare ») (no 33) et Balgarskoto obichayno nakazatelno pravo (« Le droit pénal coutumier bulgare ») (no 37) de S. Bobchev. Certains tomes exposent des parties représentatives du folklore bulgare – les chants épiques des yunaks (« chansons de geste ») (no 53), les ballades (no 60, parties 1 et 2) – avec de nouveaux enregistrements, des conclusions et un appareil scientifique. Les « fournisseurs » de matériels et auteurs du Sbornik sont des professeurs, des employés, des prêtres, des étudiants, qui sont des collecteurs amateurs, mais aussi des scientifiques folkloristes et des ethnographes de l’université et de l’Académie.
Fondée avant la libération sous le nom de Balgrsko knizhovno druzhestvo (« Société bulgare des lettres »), en 1869 à Braila (Roumanie), la Balgarska akademiya na naukite (« Académie bulgare des sciences »), qui change de nom en 1911, dispose jusqu’en 1944 de trois branches – historico-philologique, physico-mathématique et Droit, dans lesquelles sont discutés des travaux scientifiques – et de quelques commissions permanentes de travail scientifique organisé (lexicographique, historiographique, etc.). La politique étatique de reconstruction, qui se fait sur le modèle soviétique, transforme la ban en organisation regroupant des dizaines d’instituts et de laboratoires de recherche scientifique dans divers domaines. En 1947 est créé un Institut de science du peuple, et en 1949 un Institut ethnographique et musée avec des sections d’ethnogenèse et d’ethnographie historique, de culture matérielle, de culture publique, spirituelle et folklorique, d’art et architecture populaires (les données sont de 1953). Actuellement l’Institut ethnographique et musée comprend les sections et départements suivants : Culture matérielle traditionnelle et art appliqué populaire, Culture traditionnelle spirituelle et socio-normative, Ethnologie de la contemporanéité, Sources ethnographiques, Musée ethnographique, Archive d’écrits populaires. Son directeur est le maître de conférences Rachko Popov. L’Institut de folklore comprend les sections Théorie du folklore, Folklore oral, Folklore musical et danse, Folklore plastique, Folklore balkanique et slave, ainsi que des archives dont il a été question ci-dessus. Sa directrice est le professeur Mila Santova. Au sein des instituts académiques de musicologie et de science de l’art, il y avait des sections de Folklore musical, d’Ethnomusicologie, d’Arts (populaires) appliqués.
Jusqu’en 1989, la forte institutionnalisation scientifique est attentivement suivie par le pouvoir étatique et du parti. Elle est une pièce maîtresse des stratégies politiques. Le côté positif de cette croissance, son utilité, est visible aujourd’hui après la démocratisation du pays – des spécialistes formés et une base pour développer les multiples problématiques de la recherche scientifique.
À côté de l’Académie comme centre scientifique se situe l’université. À l’École supérieure de Sofia, qui fut fondée en 1888 (elle est aujourd’hui l’université de Sofia Saint-Clément-d’Ohrid) sont enseignés dès le début l’ethnographie et le folklore slaves par A. Afanasieva-Koleva, D. Matov, L. Miletich, Cv. Romanska, A. Teodorov-Balan, Cv. Todorov, par exemple ; de manière moins régulière sont enseignés la théorie de la poésie populaire (Iv. Shishmanov), le folklore bulgare et comparé (M. Arnaudov), les chants populaires bulgares (Y. Ivanov), la poésie populaire bulgare, l’œuvre populaire, le folklore bulgare (P. Dinekov, D. Petkanova, Y. Holevich, St. Stoykova), l’ethnographie bulgare (Iv. Koev, Iv. Georgieva et d’autres). Je ne m’égarerai pas dans les détails concernant les filières et les programmes, qui ont varié pour des raisons diverses y compris subjectives, je noterai seulement que les cours de folklore et d’ethnographie font partie du cursus de philologie et d’histoire. Au sein de la faculté d’histoire de l’université de Sofia fut créée une chaire d’ethnographie qui, pendant les années quatre-vingt-dix, traversa une série de transformations : Centre d’ethnologie, Institut d’ethnologie, chaire d’ethnologie.
Des cours de folklore et d’ethnographie sont donnés dans les universités de Veliko Tarnovo, de Plovdiv, de Blagoevgrad, de Shumen, qui furent créées pendant les années soixante-dix. La musique populaire fait partie du programme de la Visshe muzikalno uchilishte (« École supérieure de musique », actuellement Darzhavna muzikalna akademiya, « Académie musicale d’État ») depuis les années trente. Pendant les années quatre-vingt-dix, avec l’affirmation de l’autonomie universitaire et la libéralisation des programmes scolaires, de nouvelles filières et de nouveaux cours sont apparus grâce à l’initiative de différents scientifiques et collectifs. Les étudiants philologues de l’université Saint-Clément-d’Ohrid de Sofia suivent des cours d’anthropologie culturelle (Y. Holevich). L’ethnologie est enseignée à l’université Paisiy Helendarski de Plovdiv et à l’Université néophyte Rilski de Blagoevgrad (sur le programme de T.Iv. Zhivkov avec des cours d’histoire de l’ethnologie, d’ethnologie générale, d’ethnologie des arts plastiques, d’ethnosémiotique, d’ethnomusicologie, en même temps que les cours traditionnels de folklore bulgare et d’ethnographie). La Nov balgarski universitet (« Nouvelle université bulgare ») de Sofia a aussi des cursus d’ethnologie et d’anthropologie. Jamais jusqu’à présent il n’y a eu en Bulgarie autant et d’aussi diverses possibilités de formation et de qualification dans le domaine de la science du folklore, de l’ethnographie, de l’ethnologie, de l’anthropologie culturelle et sociale, c’est-à-dire dans le domaine de toutes les ramifications et les variantes des sciences des peuples et de l’homme. Parallèlement, un travail de recherche scientifique intensif se fait dans les séminaires, les cours pratiques, les expéditions, les conférences.
Les
chitalishta méritent également quelques mots : soutenues par l’État, elles sont publiques de par leur nature et leurs objectifs, comptent sur l’initiative locale et individuelle, et ont des traditions anciennes datant d’avant la libération
[7]. Leur épanouissement pendant le socialisme signifie « plus d’État », mais leur activité a toujours eu le même objectif : faire que se rencontrent personnes, art et science, et faire participer les individus en amateurs. Avec les cours pratiques, les clubs, les réunions, les expositions, les représentations théâtrales, les groupes d’étude et de présentation de l’histoire et du folklore locaux, ces « foyers de la culture », selon le cliché populaire, occupent la place d’un champ pratique de la science du folklore, de l’ethnographie et de l’ethnologie. Ces institutions développent ce que l’on appelle la création artistique d’amateurs. L’épanouissement de celle-ci eut lieu dans les années soixante-dix, quatre-vingt, mais elle continue d’être aujourd’hui une source principale autant du folklore que présentent des groupes, lors de festivals, etc., que du réel rapprochement culturel qui se fait avec le folklore, et de sa connaissance en tant qu’héritage national prestigieux.
Qu’elles soient liées aux institutions ou indépendantes, les grandes figures de la science ont su donner une forte impulsion à ce secteur de la recherche comme le montre l’activité pionnière d’Ivan Shishmanov. Plusieurs personnalités célèbres travaillent avec lui et après lui ; il est impossible de les énumérer ici selon leurs mérites
[8]. Trois d’entre elles, dont le parcours personnel et l’activité professionnelle s’entrecroisent et remplissent le siècle passé, méritent une brève présentation, ce sont Mihail Arnaudov, Hristo Vakarelski et Petar Dinekov.
M. Arnaudov (1878-1978) est né à Ruse. Il termine ses études de philologie slave à Sofia et se spécialise à Leipzig, puis à Paris, à Berlin, à Londres. Il soutient une thèse de doctorat à Prague sur les contes populaires bulgares. Il enseigne l’histoire littéraire comparée et les principes de la science littéraire à l’université de Sofia ; pendant les années trente, il donne des cours de folklore bulgare et comparé. En 1934 paraissent ses Ocherki po balgarskiya folklor (« Écrits sur le folklore bulgare »), l’un des livres de référence dans ce domaine. Par « folklore » Arnaudov entend la culture spirituelle populaire, mais aussi la science qui l’étudie « dans un sens plus étroit, national » ; la science du folklore est une science plus générale avec des « principes systématiquement développés » [1934 : 40]. Il étudie des rites, des mythes, des légendes, des ballades, des traditions de chant locales, Studii varhu balgarskite obredi i legendi (« Études sur les rites et les légendes bulgares », 1920, 1924) ; Folklor ot Elensko (« Folklore de la région d’Elena », 1913) ; Baladni motivi v narodnata poeziya. 1 : Pesenta za delba na dvama bratya (« Motifs de ballades dans la poésie populaire. 1. La chanson du partage entre deux frères », 1964). En tant que ministre du dernier gouvernement d’avant le 9 septembre 1944, il est condamné par ce que l’on appelle le Tribunal populaire. Après sa sortie de prison et jusqu’à la fin de sa vie, il écrit, édite et réédite ses ouvrages d’histoire littéraire et de folklore.
Hr. Vakarelski (1896-1979) est né dans le village de Momina Klisura, près de Pazardzhik. Après la fin de ses études de philologie slave à l’université de Sofia, il enseigne. Shishmanov lui propose de se spécialiser en ethnographie slave en Pologne (1926-1927). Vakarelski travaille au Musée ethnographique populaire de Sofia en tant qu’assistant, responsable, puis directeur. À l’Institut ethnographique et au musée, il dirige la section culture matérielle jusqu’en 1962. Il est l’un des ethnographes bulgares les plus productifs et l’auteur d’une Etnografiya na Balgariya (« Ethnographie de la Bulgarie », 1974), qui est parue d’abord en polonais, en 1965, et en allemand, en 1969, et d’environ mille autres titres. Vakarelski illustre une harmonie presque complète qui peut s’instaurer entre l’institution et la personnalité de l’ethnographe, collecteur, personnalité publique et scientifique.
P. Dinekov (1910-1992) est né dans le village de Smolsko, situé près de Pirdop ; il a fait des études de philologie slave à l’université de Sofia et s’est spécialisé en Pologne. À partir de 1938, il est assistant, puis maître de conférences et professeur à l’université Saint-Clément-d’Ohrid de Sofia. Il enseigne la littérature et le folklore bulgares. Manifestant des intérêts scientifiques et littéraires variés, Dinekov contribue à l’organisation et au développement de la science académique ; il dirige une section à l’Institut za literatura (« Institut de littérature ») de la ban, il est directeur de l’Institut de folklore depuis sa fondation en 1973 jusqu’en 1982, ainsi que du Kirilo-Metodievski nauchen centar (« Centre de recherche scientifique Cyrille-Méthode »). Il est l’auteur d’un Balgarski folklor (« Folklore bulgare », la première partie sort en 1959, la deuxième en 1975, la troisième en 1980), somme de recherches sur l’histoire de la science du folklore et des rapports existant entre folklore et littérature. En 1975, il fonde la revue Balgarski folklor (« Folklore bulgare »).
Idées et paradigmes scientifiques
Les activités de folklore et d’ethnographie, les sciences du peuple et de la culture populaire ont toujours eu, en Bulgarie, une place affirmée et un rôle social d’envergure, tant en raison des circonstances historiques objectives qu’en raison des inévitables idéologisations nationales. M. Arnaudov le dit explicitement quand il explique pourquoi l’enseignement et l’évolution du folklore sont indispensables. La Bulgarie était « si riche en matériels folkloriques, comme rarement un autre pays en Europe l’a été » et elle avait un grand besoin de « solidifier ses traditions nationales » [Arnaudov, op. cit. : 51]. Ce n’est pas un simple élan patriotique. Les Bulgares, comme la plupart des peuples balkaniques, ont possédé, jusque récemment, une culture populaire riche et vivante. C’est l’un des avantages de la modernisation tardive de la vie économique et publique. Des décennies après les constatations qui ont été faites par Shishmanov d’un déclin de la culture ancienne pendant les années trente, il est encore possible d’enregistrer, dans certaines régions, des centaines de chants avec des mélodies et des textes anciens, de reconstruire sur la base de contes et de souvenirs des traditions rituelles intéressantes. Détruite en tant que système de vie et de rapport au monde, la culture populaire est vivante en tant qu’héritage et mémoire. Pour l’État national, c’est la possibilité d’une « production » qualitativement nouvelle de symboles et d’une affirmation identitaire. C’est une valeur ajoutée à l’appui de l’intérêt pour la culture bulgare et, plus généralement, pour les cultures balkaniques. Ces terres ont été un « berceau » ou un « carrefour » – les deux métaphores sont répandues et adéquates – de multiples traditions culturelles riches et anciennes. Dans cette situation, malgré les appels réguliers, surtout au cours des dix dernières années, à déplacer l’intérêt que l’on portait du passé à la contemporanéité, les activités relevant de la science du peuple se répartiront pour longtemps encore ici entre une culture folklorique originelle, héritée du passé, et la vie sociale contemporaine.
Le cercle science-société concentre les tendances suivantes : création d’une identité populaire et d’une idée nationale ; réhabilitation sociale des travailleurs ; soutien pour l’égalité ethnique en droits, la tolérance, le pluralisme culturel ; affirmation de valeurs humaines, d’harmonie entre individu et société, d’un nouvel humanisme. Elles se manifestent de diverses façons dans l’évolution visible de la science bulgare du peuple au xxe siècle.
La première tendance est la plus durable et la plus forte. L’identité nationale est déjà l’objectif des efforts de la Renaissance bulgare. Le caractère, les mœurs, la culture, les valeurs doivent être établis, acceptés, connus, étudiés, en s’intégrant ainsi aux processus d’identification. Tout commence par la collecte, l’enregistrement, la publication, la vulgarisation des matériels du folklore et de la vie quotidienne, valorisés comme traditions, héritage, savoir, création, poésie, art, etc. Le rôle des institutions qui ont été récemment créées est important – le Sbornik et le Musée. La recherche scientifique est déjà entre les mains de spécialistes qui ont été formés par l’Académie et l’université. Travaillant sur les thèmes de l’origine, des racines, de la mythologie, elle construit le « propre », le « typique », le « spécifique ». Plus ou moins idéologisée, institutionnalisée dans le cadre de l’État national, cette approche a des manifestations pré-scientifiques et para-scientifiques. M. Arnaudov suggère un « nationalisme scientifique » plus singulier quand il caractérise le début (1885-1910) de la « période académique » comme étant l’« époque d’un nationalisme profond et privé d’exagérations, qui veut montrer le natal, domestique ou emprunté, à la lumière d’une théorie libérée de toutes considérations pratiques » [op. cit. : 72]. Les faits ne doivent pas être arrangés « au service d’un leurre national », mais il faut prouver que « nous méritons notre liberté afin de nous consacrer à des tâches culturelles et gagner le droit d’être reconnus en tant que peuple capable de mettre au monde de véritables penseurs et scientifiques » [ibid. : 187]. Ainsi l’existence nationale devrait se légitimer de manière plus certaine et objective.
Les catastrophes et les illusions nationales issues des deux grandes guerres, l’impossible coïncidence des frontières étatiques et ethniques, les problèmes des émigrés focalisent sur la question de l’unité ethnique ou ethnoculturelle. Dans ce contexte, l’attention portée aux Bulgares de Macédoine est compréhensible (les collectes de M. Cepenkov et K. Shapkarev occupent une place significative dans les premiers tomes du Sbornik), comme l’est l’importante recherche régionale développée dans les Rhodopes en un temps où la majeure partie de cette région est située en dehors des frontières de la Bulgarie, jusqu’en 1912. Pour autant, les folkloristes et les ethnographes bulgares ne se prêtent pas à un nationalisme superficiel. Par exemple, dans les études comparatives des sujets balkaniques communs, tels que « Martviyat brat » (« Le frère décédé ») et « Vgradena nevyasta » (« L’épouse intégrée dans la bâtisse »), les hypothèses généalogiques sont habituellement influencées par l’appartenance nationale de l’auteur – les Roumains sont pour l’origine roumaine, les Grecs pour la grecque, etc. Les Bulgares constituent une exception.
Pendant la seconde moitié du siècle, avec la proclamation de l’ethnogenèse pour l’un des principaux problèmes de la science ethnographique de Bulgarie, des conditions furent créées pour la renaissance de théories thraces, protobulgares, etc., et plus généralement pour des tentatives visant à interpréter dans cet esprit le matériel de l’héritage folklorique. L’idée nationale est le moteur de la réhabilitation périodique de théories mythologiques, du retour qui est fait sur les hypothèses de G. Rakovski ou de la mystification « Veda Slovena » publiée par Stefan Verkovich. De grandes célébrations nationales, comme celle des 1 300 ans d’existence de l’État bulgare en 1981, créent les conditions pour la production d’un discours durable de la science du peuple, qui, d’un côté, résout des problèmes scientifiques spécifiques et, de l’autre, crée des emblèmes et des logotypes de communauté. Comme le déclarait P. Dinekov, en 1974 : « L’intérêt pour le folklore à l’époque de la renaissance a été et continue d’être de nos jours la réalisation d’une profonde aspiration intérieure à l’unité spirituelle avec l’ensemble du peuple et de l’ensemble du peuple. Le folklore exprime le plus clairement les traits nationaux de notre spiritualité dans le passé, et pas seulement dans le passé […]. Mais si, de nos jours, le folklore a cessé d’être une somme réelle des particularités psychiques et caractérologiques spécifiques du peuple, il continue de jouer son rôle de symbole. » [1977 : 256-257]
Les propos de Maxime Gorki, cités dans tous les livres de science marxiste du folklore, introduisent cependant une autre nuance : « Le peuple n’est pas seulement la force qui crée tous les biens matériels ; il est l’unique et inépuisable source de valeurs spirituelles. » Ceci est une sorte de réhabilitation sociale des travailleurs, des masses, ignorés et exclus des mondes de l’art « savant » et de la littérature. La question n’est pas seulement dans le fait que la culture nationale, dans la société de classes, comme l’affirme Lénine, comprend deux cultures – démocratique et socialiste d’une part, bourgeoise et dominante, d’autre part –, mais dans l’attribution de valeurs historiques seulement ou principalement à la première de ces deux cultures, donc également au folklore, comme sa partie indépendante. Ce point de vue est trop extrême pour la mentalité bulgare ; l’époque socialiste cultive plutôt une symbiose des deux idéologies : nationale et sociale, au travers desquelles le folklore est étudié. Une sociologisation conduite dans une telle perspective se traduit par une surévaluation de la création par certaines classes et groupes sociaux « progressistes », ainsi que par l’élaboration de projets utopiques pour une culture socialiste unitaire.
La troisième tendance, qui s’émancipe surtout au cours des dix dernières années, s’efforce de surmonter l’ethnocentrisme afin d’instaurer l’égalité des droits de toutes les communautés et de tous les groupes ethniques, religieux, etc. Selon le dernier recensement de 1992, sur une population totale de 8 487 317 personnes, on compte 7 271 185 Bulgares, 800 052 Turcs, 313 396 Tsiganes, 17 139 Russes, 13 678 Arméniens, etc. Les données sur la religion sont les suivantes : 7 274 592 orthodoxes, 53 074 catholiques, 21 878 protestants, 1 026 758 musulmans sunnites, 83 537 musulmans chiites, etc. Ces différents groupes ne furent cependant l’objet que d’un intérêt sporadique de la part d’ethnographes et de folkloristes. Il fallut attendre l’impulsion des institutions
[9] et des commandes d’État pour que ces recherches devinssent organisées d’une façon systématique. Même avec des objectifs politiques prescrits, les études portant sur la population turque, en 1986-1987, liées au « processus de renaissance », furent, de manière paradoxale, également utiles. Pour la première fois, un matériel diversifié fut recueilli de façon systématique et avec ampleur ; cela permit à plusieurs personnes de travailler plus tard avec succès dans le domaine des traditions populaires turques. Depuis 1990, les projets de recherche scientifique sur les Turcs, les Bulgares musulmans (Pomaks), les Arméniens, les Juifs, les Tsiganes, les Valaques, les Gagaouzes, les Karakatchans se multiplient. Une attention particulière est portée à la religion en tant que marqueur de différenciation culturelle et identitaire dans des études sur la culture musulmane et la population catholique bulgares, etc.
La tendance est désormais à une nouvelle humanisation de la science du peuple, et met en avant-plan l’homme avec son quotidien, avec ses moyens de communication et d’expression dans une société contemporaine complexe et mobile. C’est précisément cette tendance qui conduit l’ethnographie et la science du folklore hors du cercle des sciences historiques et en fait une anthropologie du monde contemporain.
Quant à l’autre cercle problématique, les identifications, les méthodes et les approches scientifiques, nous tombons ici dans un tourbillon de notions contestées, toutes tributaires de l’organisation des institutions. Depuis le début du siècle sont mis en circulation des équivalents bulgares des mots étrangers Volkskunde, Völkerkunde, « ethnographie », « ethnologie ». Ce qui est remarquable, c’est que, dans la plupart des cas, les uns et les autres restent en circulation – en tant que synonymes équivalents ou avec des nuances justifiant l’« excès » terminologique.
Les termes bulgares, nouvellement formés ou forgés dans d’autres pays slaves, sont narodovedenie (« science du peuple »), narodoznanie (« savoir sur le peuple »), narodouka (« science du peuple »), narodopis (« écrits sur le peuple »), narodni umotvoreniya (« œuvres de l’esprit populaire »), narodno tvorchestvo (« œuvre populaire »). Le premier terme se révéla adéquat pour une utilisation non spécialisée – la notion large de science ou de savoir sur le peuple, qui renvoie toujours à un peuple au sens ethnique, par exemple les Bulgares, les Grecs, les Turcs, etc. Différentes disciplines peuvent s’y rapporter, comme le suggère Arnaudov : « Le narodovedenie bulgare, la science du Bulgare en tant que type ethnique et spirituel, comprend deux objets principaux : premièrement, l’ethnographie bulgare et, deuxièmement, le folklore bulgare. Tandis que l’ethnographie s’occupe de propriétés raciales et d’apparence extérieure matérielle du quotidien d’un peuple, c’est-à-dire l’apparence physique, le caractère, la tenue vestimentaire, l’habitat, les moyens de subsistance, les mœurs, etc., le folklore s’intéresse à la vie intérieure, à la pensée et à la création, au chant et à l’art, etc. » [Op. cit. : 167]
Cette conception est de celles qui sont durablement établies de nos jours encore. Le narodovedenie est souvent identifié à l’ethnographie et, plus rarement, à la science du folklore. Depuis un certain temps il est appelé aussi ethnologie. La distinction que l’on observe entre ethnographie et science du folklore a une longue histoire, mais la limite a toujours été floue et hésitante. Dans son article programmatique, couramment cité et utilisé, Iv. Shishmanov appelle « folklore » la culture ancienne originale du peuple et la définit comme « le riche héritage de nos ancêtres », « l’héritage paternel » [1966 : 8, 11]. Il comprend surtout les « œuvres de l’esprit populaire », slovestnost (« en paroles »), mais aussi l’art populaire, les monuments archéologiques, les personnes, la musique, les instruments, le folklore pour enfants. Rassembler et décrire cet héritage est une tâche de l’ethnographie, comme le montre le titre de l’article. Différentes sciences, l’histoire littéraire, l’ethnologie et la psychologie des peuples se chargeront de son analyse. Comme nous l’avons vu, M. Arnaudov suit un principe différent et se prononce catégoriquement pour une science séparée du folklore : le folklore et la folkloristique, la science du folklore. Il introduit une perspective européenne et un désarroi définitif dans la querelle terminologique en évoquant l’ethnologie, une fois opposée au folklore (comme la Völkerkunde l’est à la Volkskunde), une autre fois à l’ethnographie. Dans ce cas, l’ethnologie est une science théorique, alors que l’ethnographie est descriptive, empirique. Cette vision existe également aujourd’hui, malgré une forte résistance, surtout pendant la période socialiste, quand certains affirment que ce sont les « deux noms d’une même science » [Etnogafiya na Balgariya, 1980 : 20].
Dans la distinction de l’ethnographie et de la science du folklore, la spécialisation postérieure conduit à une acception étroite du folklore comme l’œuvre poétique orale du peuple. En fait, Iv. Shishmanov donne déjà des cours de théorie de la poésie populaire, Y. Ivanov présente à ses étudiants les « chants populaires bulgares », P. Dinekov la « poésie populaire bulgare ». Cette répartition par filières du milieu littéraire philologique des chaires et des cursus n’a pas de prétentions théoriques. Plus tard, le modèle soviétique d’organisation de la science octroie à l’ethnographie une plus grande prépondérance. La poésie populaire, le folklore, l’art et la musique populaires entrent dans son domaine. La situation reste la même en Bulgarie jusque vers les années soixante-dix, moment où une nouvelle génération commence à préfigurer les tâches de l’ethnographie et de la science du folklore. L’ethnographie étudie l’ethnie, le peuple en tant que catégorie ethnique avec ses particularités culturelles et sociopsychologiques. Elle est placée parmi les sciences historiques et tend à historiciser son objet. Dans une telle expérience, au centre des occupations ethnographiques, se situe la culture populaire en tant que « type de système culturel de la société lignagère et des communautés ethniques du type de la tribu » [Genchev, 1984].
Peu de temps auparavant T.Iv. Zhivkov développe la thèse du folklore comme culture artistique, créée dans les conditions du travail non indépendant (agricole et artisanal), ayant par conséquent une évolution « classique » pendant l’époque précapitaliste, surtout à la campagne [1974 ; 1977]. La vision historique se conjugue à l’analyse sociologique et à une démarche systématique. Le folklore est un système culturel dont les composantes sont mutuellement liées, qu’il s’agisse du folklore mis en scène (musical) et plastique (technique), ou des sphères de réalisations (chants, contes, création matérielle) ou des mécanismes de fonctionnement (travail, rites, festivités). Avec cette vision, le centre de gravité se déplace des textes, des œuvres et des genres vers les actions et les processus.
L’ethnographe S. Genchev et le folkloriste T.Iv. Zhivkov recherchent des typologies dans l’évolution historique de la culture. Des états et des modèles « classiques » liés au passé sont alors définis. L’ethnographie et la science du folklore demeurent consacrées à leurs occupations empiriques dans le domaine de la description du patrimoine culturel ; dans celui des reconstitutions, elles continuent à collaborer avec le musée, les archives, le Sbornik. Un mouvement méthodologique véritablement productif est en cours, les recherches de terrain se multiplient, une série de « taches blanches » dans les connaissances sur la culture traditionnelle s’effacent. Cependant, les années quatre-vingt montrent également des différences entre la théorie et la pratique – les études concrètes avancent sur des sentiers battus. Et, indépendamment du fait qu’au sein des deux disciplines existe un intérêt pour la contemporanéité – ethnographie de la contemporanéité, folklore contemporain –, celui-ci est extérieur à leur orientation principale, en tant qu’activité indispensable mais périphérique. Pour changer cette situation, il faudrait transformer de manière plus radicale la vision de l’objet de ces sciences, chose qui n’est pas évidente en Bulgarie. Une certaine avancée est effectuée par T.Iv. Zhivkov qui pense le folklorique comme un besoin spécifique de l’homme et des communautés humaines, comme une réalisation artistique du quotidien, un moyen de développer la personnalité et la communauté dans toutes les sociétés et les cultures, une « culture dans la culture » [1991 : 46-47]. C’est une tentative d’aller au-delà de l’image du folklore en tant qu’antiquité vivante et de le penser en tant qu’universalité culturelle. Ce folklore peut déjà être étudié du point de vue de l’ethnologie, de la sociologie, de l’anthropologie.
Cependant, à partir de là, les efforts pour distinguer, dans la théorie, la science du folklore et l’ethnographie sont abandonnés. En harmonie avec les profonds changements politiques et sociaux d’après 1989, la situation de la science bulgare du peuple devient dramatique. C’est le temps de l’ethnologie et de l’anthropologie. En quelque sorte, de manière silencieuse mais systématique, commence à se former un consensus de la société et des milieux scientifiques postulant que l’ethnographie et la science du folklore sont des sciences de la culture populaire traditionnelle, en priorité campagnarde et patriarcale, existant actuellement comme survivance et de manière périphérique et comme matériel pour un folklore national, ayant des fonctions de signe et emblématiques. Pour nommer l’intérêt scientifique qui est porté aux rapports contemporains et universels qui existent entre l’homme, les communautés et la société, on propose des notions moins chargées du point de vue terminologique, du moins dans la pratique scientifique bulgare. Ainsi, par exemple, le changement de nom de la revue Balgarska etnografiya (« Ethnographie bulgare ») qui devient Balgarska etnologiya (« Ethnologie bulgare ») en 1995, vise, selon la rédaction, à orienter la publication vers un discours scientifique privé de positionnement unilatéral et d’idéologisation, et lié aux problèmes de la contemporanéité, tandis que l’ethnographie s’occupe des « valeurs culturelles traditionnelles dans un cadre plus limité ».
T.Iv. Zhivkov, avec un groupe d’étudiants, appliqua un autre paradigme : l’ethnologie n’est pas une « ethnographie théorique », ni une « théorie de l’empirique constatable au moyen de l’ethnographie » ; elle est un « savoir sur les communautés humaines » [1998 : 78] ou une « forme de synthèse scientifique, utilisée pour connaître les communautés humaines comme un phénomène spécifique de la vie des hommes » [2000 : 4]. Par ailleurs, le relativisme du terme est connu. Il n’est probablement pas nécessaire de rappeler au lecteur français l’orientation du folklore vers l’ethnologie, qui va en réalité des faits et des phénomènes culturels concrets vers un mouvement plus général de la connaissance et de l’auto-connaissance, analysé dans le premier chapitre d’Ethnologie de la France de J. Cuisenier et M. Segalen [1986]. Le sens de la réflexion est semblable.
En Bulgarie, les années quatre-vingt-dix représentent le moment d’une véritable explosion de l’ethnologie, des « ethnodisciplines » et des « ethnonotions ». Des tentatives sont faites afin de distinguer l’ethnomusicologie de la science du folklore musical selon le critère bien connu, l’universel et le global face au traditionnel et à l’ethnocentrique
[10]. Hormis l’ethnolinguistique, on parle aussi d’ethnosociologie, d’ethnoanthropologie, d’ethnopsychologie, etc. Dans le discours professionnel sont de plus en fréquemment utilisées des expressions telles qu’ethnologies de la personnalité, de la religion, de l’art, de la littérature, de l’espace, du village, de la ville, de la montagne, du changement, du socialisme, du quotidien, etc., de tous les objets possibles du monde humain. Ne faudrait-il pas, au lieu de présenter de nouvelles disciplines et sous-disciplines, appliquer plutôt une approche et un point de vue ethnologiques ? Ceci représente probablement la possibilité de se pencher sur les objets en question en tant que lieu, produit, but, résultat de l’activité de communautés humaines, « par le bas » et « de l’intérieur », dans leurs manifestations et variantes locales et non officielles.
L’approche anthropologique n’en est pas éloignée ; elle prend également de la vitesse. Le savoir sur l’homme en tant que tel est complété et transformé au moyen d’une accentuation portant sur les expériences et les interprétations humaines – une tendance et un « tournant herméneutique » dans les anthropologies contemporaines [Dressel, 1997 : 29]. Ceci est visible dans des recherches récentes sur le conte oral, la religiosité populaire, la composition musicale, etc. La concentration sur le local et le régional, l’émergence en dehors du « paradigme national », les problèmes de l’identité – autant de moments qui définissent, selon G. Valchinova, la transition de l’ethnographie à l’anthropologie [1999 : 16-20], qui caractérisent également l’anthropologie du folklore, autrement dit l’approche anthropologique de la culture populaire.
Je m’arrête en espérant avoir éclairé un siècle d’évolution des sciences du peuple, de l’homme, des hommes et de la société bulgares. Le xxie siècle s’annonce avec de nouveaux défis pour l’humanité, mais aussi pour les anciens et les nouveaux avatars de la science du folklore, de l’ethnographie, de l’ethnologie. â–
Traduit du bulgare par Detelina Tocheva
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– 1998, « Moralnite predizvikatelstva na etnologiyata », Balgarski folklor, 4 : 73-80.
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– 2000, Uvod v etnologiyata, Plovdiv, Plovdivsko universitetsko izdatelstvo.
[1]
Lire l’article de S. Stoykova dans ce numéro.
[2]
Cette métaphore, qui a une large utilisation politique et littéraire, est tirée de l’ouvrage de l’écrivain et historien bulgare Simeon Radev
Stroitelite na savremenna Balgariya (« Les constructeurs de la Bulgarie contemporaine », 1910, t. 1 ; 1911, t. 1-2), consacré aux premières décennies du nouvel État bulgare.
[3]
Les établissements et les institutions appelés théâtre «
populaire », opéra «
populaire », bibliothèque «
populaire », banque «
populaire », etc. sont tout d’abord publics, et acquièrent ensuite une importance nationale.
[4]
Le premier directeur est Dimitar Marinov (1846-1940).
[5]
Ce sont des institutions typiquement bulgares : des bibliothèques populaires où des amateurs organisaient des événements artistiques. Lire aussi dans ce numéro, l’article de S. Stoykova.
[6]
Dans les trois premiers tomes du
Sbornik est publié le célèbre roman bulgare
Pod igoto (« Sous le joug ») d’Ivan Vazov.
[7]
En 1911, parmi les fondateurs de la Balgarski chitalishten sayuz (« Union bulgare des
chitalishta ») figure Shishmanov.
[8]
En voici quelques-uns : Rosica Angelova, Mihail Dragomanov, Stoyan Genchev, Ivanichka Georgieva, Atanas Iliev, Yordan Ivanov, Tatyana Koleva, St. L. Kostov, Dimitar Marinov, Dimitar Matov, Cvetana Romanska, Kuzman Shapkarev, Stoyu Shishkov, Anton Pop Stoilov, Stefana Stoykova, Todor Iv. Zhivkov.
[9]
Parmi les principales tâches de l’Institut ethnographique et musée figure l’étude de la vie quotidienne des groupes minoritaires de Turcs et de Karakatchans, ainsi qu’une partie de l’étude des «
transformations dans la vie quotidienne et dans la culture de notre peuple pendant la période de transition du capitalisme au socialisme » [Romanski, 1953 : 8].
[10]
«
L’ethnomusicologie bulgare a trop longtemps évolué à l’ombre de la science du folklore en s’autodéfinissant comme de la science du folklore musical avec son ethnocentrisme génétiquement inné. » [Zaharieva, 1994 : 99]