2001
Ethnologie française
Langue et esprit national : mythe, folklore, identité
Iveta Todorova-Pirgova
Institut de folkloreUl. Acad. G. Bontchev, bl. 6Sofia 1113
À partir d’observations portant sur la période postérieure à 1989, l’auteur s’interroge sur le rôle de l’ethnicité dans la construction et le maintien des différentes identités nationales en Bulgarie, Macédoine, Serbie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, il étudie notamment la dimension linguistique du discours nationaliste de ces États-nations. Il y a là une voie pour comprendre comment un certain nationalisme se perçoit, se décrit et se présente et comment une communauté marque ses « frontières » et parle des « autres ».Mots-clés :
identité nationale, ethnicité, État-nation, langue, slaves du sud.
On the basis of observations concerning the period posterior to 1989 the author analyses the role of ethnicity in the construction and preservation of the various national identities in Bulgaria, Macedonia, Serbia, Croatia, Bosnia and Herzegovina, and more especially the linguistic dimension of the nationalist discourse of these nation-states. This enables to understand how a certain nationalism perceives, describes and presents itself and how a community defines its « borders » and speaks of « the others ».Keywords :
national identity, ethnicity, nation-state, language, south slaves.
Aufgrund von Beobachtungen, welche die Periode nach 1989 betreffen, untersucht die Autorin die Rolle von Ethnizität in der Bildung und Erhaltung verschiedener nationaler Identitäten in Bulgarien, Macedonien, Serbien, Croatien, Bosnien-Herzegovina und insbesondere die linguistische Dimension der nationalisten Rede dieser Nationen-Staaten. Dies ermöglicht zu verstehen, wie ein gewisser Nationalismus sich versteht, und eine Gemeinschaft seine « Grenzen » bestimmt und von den « anderen » spricht.Schlagwörter :
Nationale Identität, Ethnizität, Nation-Staat, Sprache, Südslawen.
Keywords :
national identity, ethnicity, nation-state, language, south slaves.
On peut parler de la nation de deux façons, idéologique ou académique. Ces deux façons sont relativement indépendantes l’une de l’autre, elles sont déterminées par la position de l’énonciateur : évoque-t-il « sa » nation ou la nation en général ?
Nous pouvons déceler les origines du discours nationaliste dans les écrits d’Herder et de Goethe [1773], de Humboldt [1836-1840]. La notion d’« esprit national » et ses représentations connexes concernant l’« âme nationale » et le « caractère national » deviennent plus tard partie intégrante des rhétoriques nationalistes de plusieurs communautés européennes. L’« esprit national » est à la base de l’unité conceptuelle spécifique formée par langue, nation et État. De nos jours encore, dans le discours nationaliste de la nation, l’« esprit national » dirige la pensée et l’émotion vers l’établissement du caractère « unique » de « sa » communauté. C’est vers ce type de discours que vise mon article. Afin de marquer la différence qui existe entre une rhétorique nationaliste et la rhétorique académique, je placerai entre guillemets les notions qui ne me semblent appartenir qu’à l’idéologie.
Dans le discours académique que l’on tient sur la nation, diverses tendances peuvent être mises en avant. Celles qui considèrent la nation et la communauté nationale en rapport avec l’ethnie et la communauté ethnique sont les plus consistantes
[1]. Ces travaux étudiaient la spécificité de l’identité nationale en relation avec les caractéristiques de l’identité ethnique. Ce type d’analyses de la nation est particulièrement pertinent dans le cas des États-nations tels que les États balkaniques. Voilà pourquoi, en nous penchant sur la « construction », la « fabrication » et la « production » de la communauté nationale
[2], nous devons prendre en considération sa base ethnique.
C’est la communauté ethnique la plus grande, dans l’État-nation, qui acquiert le statut de nation. Les autres groupes ethniques sont marginalisés et, dans le meilleur des cas, se voient attribuer un statut de « communautés minoritaires ». Le plus souvent, ils restent sans statut et sont assimilés à la majorité. La construction nationale concerne la majorité. Seuls ses mythes, qu’ils soient anciens ou nouvellement créés, s’inscrivent dans la mythologie nationale. Ce fut le cas des pays balkaniques au cours des deux derniers siècles, quand apparurent les mouvements nationaux du type « Renaissance nationale », et que se formèrent les États-nations actuels. Ce fut un échec et la tragédie de l’ex-Yougoslavie est aussi l’échec du modèle de l’État-nation appliqué aux Balkans.
Lors du processus d’édification nationale, un rôle primordial est accordé à la langue, elle est le ciment de la nation qui émerge [Fishman, 1973]. Mais la langue est toujours celle de la majorité qui se définit/s’auto-définit comme nation. C’est sur cette langue que reposent les espérances romantiques d’unir nation et État ; c’est autour et sur la base de cette langue que se construisent les principales représentations nationales.
La présence d’une langue commune aux membres de la nation contribue à la description et à l’auto-perception de la communauté comme homogène. La langue permet de dessiner les frontières avec les autres communautés. Dans le discours nationaliste, avant d’être revendiquée comme véhicule de signification, la langue est le symbole de l’identité nationale [Bugarski, 1995 ; Fishman, op. cit.]. Les caractéristiques linguistiques sont alors analysées afin soit de « prouver » la « richesse linguistique spécifique » de « notre » nation, soit de différencier celle-ci par rapport à des communautés linguistiques proches (en priorité voisines), qui auraient des prétentions à l’égard de « notre » langue, « notre » ego ou « notre communauté ». En témoignent les batailles linguistiques entre Bulgares et Macédoniens d’un côté, et entre Croates et Bosniaques de l’autre.
Le développement de ces processus dans les conditions extrêmes de la guerre a pour caractéristique non seulement de les accélérer, mais également d’exacerber le nationalisme. Dans cette situation, « notre langue sacrée » s’oppose à celle de l’« adversaire ». Les batailles linguistiques deviennent une part des actions militaires [Bugarski, op. cit. : 96-99].
Deux précisions cependant, avant de me livrer à de plus vastes développements.
La région et la période de ma recherche : les pays balkaniques slaves du Sud pour la période depuis 1989. Une comparaison avec des périodes antérieures sera faite quand cela sera nécessaire. La seconde vise la problématique. Dans le contexte des mythes nationaux, je m’attache à définir le rôle de la langue dans le discours nationaliste, d’une part, à l’influence du nationalisme linguistique sur la formation de l’identité nationale, d’autre part. Mais d’abord, quelques précisions terminologiques.
Je retiendrai ici la définition de l’ethnie qu’a proposée A. Smith : elle me permet d’envisager l’ethnie comme une « population humaine nommée, partageant des mythes sur des ancêtres communs, des souvenirs historiques, un ou plusieurs éléments d’une culture commune, un lien avec une patrie et un sentiment de solidarité entre au moins une partie de ses membres » [1986].
Il me paraît important, en effet, de mettre en avant, dans la définition de la nation, deux composantes : politique et ethnie. Indépendamment du fait que la nation est interprétée comme une communauté réelle ou imaginaire, on observe dans les États-nations une interaction dynamique entre ces deux composantes. Cette interaction influe directement sur la création et la formation des représentations nationales.
Si l’on considère que l’« identité est toujours fondée sur l’accentuation des particularités […] en faisant la distinction entre “nous” et “les autres/eux” » [Grekova et al., 1995-1996 : 11], il est crucial d’analyser les mécanismes de « construction », de « production » de l’identité nationale d’un côté, et de sa « reproduction », de sa « réaffirmation » de l’autre. Ce type de considérations constitue l’un des principaux axes de cet article.
La production de l’identité nationale est, en effet, une activité spécifique de l’élite intellectuelle politique, et plus largement nationale. Dans les cas où il y a un danger (réel ou imaginaire) pour l’identité, des représentations mythiques anciennes sont réactivées pour « défendre » l’identité nationale et restaurer son statut prestigieux. Cette activité se fait selon de multiples configurations. Je propose d’en décrypter quelques-unes, grâce aux outils de la science folklorique.
Langue et mythologie nationale
Dans le discours nationaliste, la langue est le véhicule de l’« esprit national ». Elle est chargée du maintien de la mémoire nationale, de faire fructifier l’héritage des ancêtres. Elle se confond à la nation et à l’existence nationale. La maxime « s’il y a langue, il y a peuple ; pas de langue, pas de peuple » stimule les efforts des tenants de la nation vers l’établissement de l’« unique », la « pure », la « vraie », « notre » langue, la langue qui « exprime l’âme et la sagesse populaire », la langue dont se servent les témoignages écrits sur « notre » culture et « notre » civilisation anciennes.
Mais de quelle langue s’agit-il précisément ? De la langue officielle de l’État-nation.
La standardisation de toute langue nationale est un acte politique. De riches possibilités de création mythologique linguistique s’ouvrent grâce à cette standardisation. Des mythes linguistiques apparaissent également autour du choix de la base dialectale de la langue, de même qu’avec les premières tentatives faites pour déterminer sa genèse et sa périodisation, et avec la mise en avant de ceux de ses traits qui soulignent son unicité par rapport aux langues proches.
L’un des principaux mécanismes de la création de mythes linguistiques est de substituer aux réalités linguistiques les représentations nationalistes ayant trait à ces dernières, formant des oppositions du type langue/dialecte
[3], territoire national/régions géographiques dialectales, système linguistique/variantes linguistiques, etc. Voilà pourquoi c’est moins d’un point de vue linguistique que nationaliste que sont posées des questions comme : un dialecte bulgare de l’Ouest peut-il devenir la langue nationale macédonienne ? Une variante linguistique peut-elle exister en tant que langue serbe ou croate indépendante ? La langue bosniaque peut-elle exister sans une version de référence normalisée ?
Ainsi, c’est précisément la langue nationale officielle standardisée contemporaine qui devient partie intégrante de l’autodescription nationale des Slaves du Sud, et qui commence à s’introduire dans le mythe national de chacun des pays que j’examine ici. C’est cette langue qui doit être vénérée comme la « langue sacrée des ancêtres » [Vazov, 1955 : 309]. C’est la langue qu’il faut porter dans son cœur parce qu’elle est « notre » passé, présent et avenir, la partie la plus essentielle du patrimoine spirituel, sur lequel repose toute fierté nationale. « Pour chaque peuple, sa langue est sacrée, elle est la patrie de l’âme humaine, peu importe où l’homme vit – près du foyer domestique, ou à l’étranger. » [Brozovi‘c, 1997 : 7]
La participation de la langue nationale au mythe de la naissance de la nation ou au mythe de l’exception et de l’unicité nationales ne peut se réaliser que si elle est « ancienne », « authentique », « pure », « domestique », « originelle », « vraie », « mystérieuse ».
Le culte de la langue en Serbie contemporaine et sa transformation en partie intégrante du discours sur l’« authenticité » de la nation serbe sont très bien exposés dans l’étude de l’ethnologue serbe I. œColovi‘c [2000]. Cette étude comporte de nombreux exemples concernant la façon dont langue et nation sont liées dans la mythologie nationale serbe. En voici un extrait : « D’après notre mythe national, les premiers seigneurs et les responsables ecclésiastiques de la fin du xie siècle avaient compris que le secret de la survie du peuple serbe résidait dans la défense de sa langue vis-à-vis des étrangers. En février 1998, à deux reprises, le journal Politika consacre ses pages à des contes tirés du mythe ethnique serbe. L’un de ces contes relate les paroles du moine malade Simeon [nom monastique du premier Nemanic, père de saint Sava] : “Mon cher enfant, gardez la langue comme la terre. La parole peut se perdre comme la ville, comme l’âme. Et que serait notre peuple s’il perdait la langue, la terre et l’âme ? Un peuple qui perd ses paroles cesse d’être un peuple”. » [Ibid. : 5-6]
Dans les formes les plus extrêmes de la rhétorique nationaliste, la langue se révèle le « porteur d’une force magique » (souvent curative) ou possède des capacités de communication « transnationales » (voire « transgalactiques »). Ces propriétés prêtées à la langue se trouvent évidemment liées aux potentialités spirituelles exceptionnelles d’une nation élue.
De tels propos sont souvent tenus par des personnes qui sont en relation avec des organisations, des clubs ou des associations dont les membres se préoccupent de phénomènes paranormaux. Grâce à l’immense explosion de ce type d’activités en Bulgarie et en Serbie, tout au long des années quatre-vingt-dix, ces idées ont acquis une popularité significative. Nous ne pouvons plus tenir pour négligeables leurs mythes nationaux.
En Bulgarie, dans la période 1992-1997, des journaux tels que Fenomen (« phénomène »), Svrahestestveno (« surnaturel ») et Taynstvo (« mystère ») ont consacré une multitude d’articles à la langue bulgare. L’argument est constant : la langue bulgare est « intergalactique », elle est une « langue parlée sur les planètes divines », elle est la « base mathématique de toutes les langues naturelles ». Tout cela est accompagné de formules, d’équations, de graphiques démontrant que la langue bulgare sera seule capable d’assurer le contact des terriens avec les civilisations extraterrestres.
Notons qu’un grand nombre d’
ekstrasensi-kontaktyori
[4] qui entrent en contact avec les esprits des saints bulgares, des rois ou des héros populaires profèrent certes les noms de saint Jean de Rila, de Siméon le Grand, de Vasil Levski, mais aussi ceux des frères saints Cyrille et Méthode
[5], considérés comme les créateurs de l’alphabet et de l’écriture slaves, en particulier bulgares. Ces
ekstrasensi nous enseignent certaines « vérités », tant au sujet de la langue bulgare, qu’à propos du destin des Bulgares. Ainsi, par exemple, un
ekstrasens bulgare, après avoir communiqué pendant dix jours avec l’esprit de saint Constantin Cyrille Philosophe, connaît tout de son « testament », appelé «
clé vers l’alphabet sacral, le glagolitique », clé à l’aide de laquelle l’homme contemporain peut expliquer à la fois le passé et le futur jusqu’en 3480 [Vezneva, 1993 : 35].
D’autres font part de leurs observations linguistiques au sujet du contact qu’ils ont eu avec l’« esprit de l’au-delà » ou avec l’« esprit supérieur ». « Je pense en bulgare, et cela n’empêche pas le contact, mais, au contraire, le facilite. Tout se passe très naturellement. Cela ne vient ni de moi-même ni de mes facultés, mais bien de la langue. Tu dois savoir que rien n’est un hasard. Ce n’est pas un hasard si le bulgare est la première langue écrite de toutes les langues slaves. Pourquoi pas une autre langue ? Parce que dans la langue bulgare, il y a un secret. Il y a en elle une force venue d’en haut. C’est à travers cette langue que l’énergie se transmet, et je ne rencontre aucun obstacle pour réaliser le contact. Je ne reçois pas de symboles, comme d’autres dans le monde, mais des phrases entières. Je n’interprète pas, car je peux parler directement. » [Todorova-Pirgova, 1994]
Les
kontaktyori serbes interprètent leurs contacts avec les esprits des anciens seigneurs et des saints serbes
[6] de manière similaire. Il existe de multiples témoignages écrits et oraux au sujet de la langue « céleste » serbe, la langue de la « Serbie céleste » [Todorova-Pirgova, 1999].
Ainsi, la langue incarne, certes, l’esprit national, mais, au-delà, elle relie ses locuteurs aux forces surnaturelles. Comment ne pas la sacraliser et la transformer en élément constitutif du mythe national ?
Le nationalisme linguistique peut être analysé dans ses dimensions sociales, psychologiques, historiques, mais celles-ci sont toutes liées et en grande partie découlent de sa dimension politique. C’est précisément la politisation de la problématique linguistique qui génère le phénomène lui-même. C’est un processus très complexe, qui ne peut pas toujours être fidèlement décrit, mais dont on peut souligner quelques étapes :
Formulation de l’idéologie politique nationale → politisation de la langue et des moyens linguistiques → création de mythes autour des idées de « souveraineté » et d’« authenticité » de la langue nationale, de la « langue sacrée de mes ancêtres » → diffusion et popularisation des principaux mythes au moyen de la presse nationale et de l’éducation de masse → adaptation, folklorisation d’une partie des mythes nationaux → transformation ou affirmation de l’identité nationale.
Les observations des folkloristes et des ethnologues peuvent être particulièrement utiles tant pour révéler le caractère des mythes nationaux que pour suivre les mécanismes par lesquels ils se transforment en connaissance commune. La suspicion que l’on peut éprouver à l’égard d’une partie de ces mythes se repère dans des blagues et des anecdotes touchant au purisme linguistique et qui signalent la limite au-delà de laquelle le « sacré » devient « drôle ». Le périmètre possible des mythes nationaux se dessine ainsi. Lors des périodes d’un nationalisme fort, ce périmètre est nettement plus large, et la popularisation de conceptions extrémistes devient possible. Il est important d’étudier ces conceptions car elles déterminent l’engagement de chacun au moment de multiples conflits ethniques et nationaux.
Formes d’intégration et de différenciation
Nous pouvons aisément repérer deux caractéristiques du discours nationaliste. D’un côté, l’attention est orientée vers la possibilité de manifester une identité nationale, à travers son nom et ses moyens d’expression. La base de l’unité recherchée entre langue et nation ne va cependant pas de soi. Pour les États-nations, la correspondance du nom de la langue et de celui de la nation « légitime » leur existence aux yeux des États-nations voisins. Ainsi, le nom de la langue macédonienne et son statut de langue nationale sont rejetés par les Bulgares durant cinquante ans, tandis que le nom de la « langue bosniaque » suscite la moquerie des Serbes et des Croates de nos jours encore.
D’un autre côté, la relation conceptuelle se projette sur les expressions linguistiques portant sur l’intégration et la différenciation communautaires. Dans le cas de l’intégration nationale, la langue est interprétée comme un véhicule des valeurs nationales et de traits nationaux uniques. Ces derniers sont l’héritage des grands-parents et des ancêtres, et sont connus seulement par les membres de la communauté nationale. Dans ce cas, le regard se tourne vers le passé, afin de trouver en lui les fondements de la politique linguistique actuelle. Chacun s’efforce alors de trouver les « vrais mots », ceux « qui ont été lavés au moins neuf fois dans les eaux de la mémoire populaire » [œColovi‘c, op. cit. : 6].
Dans ce sens, les observations de R. Bugarski sont particulièrement intéressantes ; elles portent sur le discours épique et mythique du pouvoir politique en Serbie contemporaine. Le discours sur le Kosovo doit rappeler aux Serbes d’aujourd’hui la glorieuse bataille du Kosovo, l’exploit du prince Lazare
[7], et le fait qu’eux, en tant que descendants directs du légendaire seigneur serbe, sont naturellement responsables de la conservation de la sainte terre serbe du Kosovo. Ce discours explique comment la lutte pour la conservation de la « serbité » dirige le regard vers le passé. Cependant, quand on y recherche les fondements de la politique linguistique actuelle, on constate des décalages considérables par rapport aux pratiques linguistiques contemporaines [Bugarski,
op. cit. : 142-146]. En témoigne l’introduction de l’
ekavien en République serbe de Bosnie, où l’on parle en général en
jekavien
[8], ou encore l’exigence d’utiliser l’alphabet cyrillique comme unique système graphique. La relation directe entre l’
ekavien, l’alphabet cyrillique et la serbité produit des anomalies linguistiques, car elle oblige massivement les gens à changer leurs habitudes linguistiques et fait vaciller des représentations nationales serbes déjà affirmées. Les Serbes dits d’« outre-Drina » se révèlent alors être des Serbes « plus vrais » que ceux de Serbie, car ils savent trouver aisément les symboles principaux de la serbité linguistique : l’
ekavien et le cyrillique [
ibid. : 125-129].
Dans une telle perspective, la différenciation linguistique sert à délimiter à la fois les frontières linguistiques et les frontières géopolitiques. C’est la raison pour laquelle les questions linguistiques dans les pays slaves du Sud sont particulièrement à l’ordre du jour. L’argument est invariable : la « nation (ancienne ou nouvelle) est en danger ». Au sujet de la politique linguistique, ce sont d’un côté les querelles entre la Bulgarie et la Macédoine concernant l’existence et le statut de la langue macédonienne qui sont activées, d’un autre côté, c’est une série de discussions extrêmement intenses et violentes qui se produisent autour de la « souveraineté » et des « traits uniques » des langues serbe, croate et bosniaque. Cette dernière est considérée comme la plus discutable. Son existence fut longtemps réfutée. Pourtant, à la fin de 1995, elle acquiert le statut de langue nationale : c’est la langue des musulmans bosniaques dans l’État nouvellement créé de Bosnie-Herzégovine.
Ainsi, dans le cadre de la différenciation linguistique, le nationalisme linguistique dans les pays slaves du Sud est représenté principalement par deux groupes de pays en désaccord – Bulgares et Macédoniens d’un côté, Serbes, Croates et Bosniaques de l’autre. Examinons chaque cas.
La vieille querelle portant sur la langue macédonienne a retrouvé une vigueur farouche depuis la proclamation de l’ancienne République yougoslave de Macédoine comme État indépendant. Des travaux sont publiés en Bulgarie concernant l’« invention » de la langue macédonienne, dont certains prouvent qu’elle appartient « indubitablement » aux dialectes bulgares de l’Ouest. En Macédoine, on se défend furieusement des « prétentions bulgares » en démontrant les « grandes » différences qui existent entre les langues macédonienne et bulgare depuis des temps immémoriaux.
En Bulgarie, on plaide le « droit du premier », dans la mesure où la codification de la langue bulgare est effectuée nettement plus tôt, au xixe siècle, par rapport à celle du macédonien, qui a été standardisé il y a seulement cinquante ans. Selon une partie des linguistes bulgares, tenants des droits nationaux, cela signifie qu’au moment de la standardisation de la langue bulgare, la stratification des langues slaves du Sud s’est arrêtée, et que depuis aucune langue n’a le droit d’acquérir le statut de langue nationale. La période pendant laquelle les deux langues avaient une histoire commune est sacralisée, parce qu’elle fait partie du mythe du commencement saint de la nation bulgare. Si l’on admet la possibilité d’une future stratification linguistique de la branche linguistique slave du Sud, cela signifierait relativiser la communauté linguistique (nationale), perdre l’assurance en la représentation de son « authenticité », « naturalité », « unicité ». En d’autres termes, cela signifie profaner des éléments consistants du mythe national bulgare, discuter des « vérités nationales », affirmées avec beaucoup d’efforts par les activistes bulgares de la Renaissance, mettre à l’épreuve l’identité nationale bulgare. Avant de prendre un tel risque politique, il est indispensable de disposer d’un ensemble constitué de mythes nationaux, dont la sacralité n’est pas contestée et qui seraient garants du prestige de l’idée d’identité de la nation bulgare. Depuis 1989, cet ensemble est en revanche particulièrement diminué, et chaque atteinte à la mythologie est perçue comme une menace à la stabilité de la nation. Voilà pourquoi c’est précisément dans cette période que le « secret » autour de la création de la langue littéraire macédonienne est dévoilé au peuple bulgare, et qu’il lui est expliqué qu’en réalité elle n’existe pas, car elle est « inventée à un endroit précis, à une date précise et par un décret » [Kochev, Kronshtayner, Aleksandrov, 1993 : 6].
En revanche, en Macédoine la lutte consiste à fonder la « taille » de la différenciation linguistique et à situer son origine dans les temps les plus reculés. Mais, dans le meilleur des cas, le mouvement révolutionnaire macédonien ne va pas au-delà du xixe siècle [Koneski, 1993 : 209-220]. Son repérage est même accompagné de falsification de documents. Ainsi par exemple, le titre du livre de St. Verkovi‘c Narodne pesme makedonski Bugara (« Chants populaires des Bulgares macédoniens ») se transforme en Makedonski narodni pesni (« Chants populaires macédoniens »), le recueil des frères Miladinov Balgarski narodni pesni (« Chants populaires bulgares ») est réédité comme Zbornik (« Recueil »), etc. Cela approfondit le conflit avec les Bulgares, mais contribue de manière significative à la construction d’une identité nationale macédonienne. Dans les mythes nationaux plus extrémistes, l’histoire de la langue nationale macédonienne est nettement plus ancienne, et son écriture doit définitivement mettre fin aux disputes avec Bulgares, Serbes et Grecs à propos de la consolidation « naturelle » de la nation macédonienne et de la langue macédonienne.
Le début de la querelle linguistique en ex-Yougoslavie est probablement issu de la parution, en 1967, de deux documents : Déclaration sur le nom et le statut de la langue littéraire croate, et la réponse serbe Proposition de réflexion d’un groupe de membres de la Société littéraire serbe, de 1967. En fait, cette dispute acquiert une notoriété internationale à peine après la proclamation de l’ancienne République yougoslave de Croatie comme État indépendant en 1991.
La mythification commence en favorisant la langue, ou certains éléments linguistiques, et en la transformant en symbole de l’identité nationale. La différenciation initiale s’effectue au moyen de l’affirmation de la « variante
jekavienne » de la langue serbo-croate et de l’alphabet latin pour la langue nationale croate, et respectivement de l’
ekavien et du cyrillique pour le serbe. Ensuite commencent une croatisation et une serbisation actives des langues, principalement du lexique. La partie croate est plus dynamique, parce que c’est précisément elle qui crée son État national et doit donc consolider une identité croate. Voilà pourquoi elle introduit massivement dans la langue des archaïsmes, tels que
pucanstvo au lieu de
stanovniœstvo (« population »),
vojarna au lieu de
kasarna (« caserne »),
dvojba au lieu de
sumnja (« doute »), etc., ou des néologismes tels que
oporba au lieu de
opozicija,
brzoglas au lieu de
telefon,
zrakomlat au lieu de
helikopter,
dalekovidnica au lieu de
televizija, etc.
[9].
Ces efforts sont le résultat d’un purisme linguistique, et la plupart de ces archaïsmes ne parviennent pas à entrer dans la pratique orale, à quelques exceptions près, comme, par exemple,
oporba [Saito, 1998]. Cependant, ils fournissent l’occasion de créer des histoires drôles, qui se répandent dans l’ensemble de l’ex-Yougoslavie et se moquent des absurdités où conduit ce nationalisme linguistique. Toutes ces blagues commencent par la question : «
Sais-tu comment on dit en croate ? » Après suit l’ancien mot en serbo-croate, par exemple
pas (« chien »). La réponse est : «
Okoku‘cno lajalo. »
[10] Ou comment on dit
pojas (« ceinture ») «
Okotrbusni pantolu drzac »
[11], ou
bicikl (« bicyclette ») «
MeÄ‘unozno dvunozno guralo »
[12], etc. [
Ibid.] Elles peuvent être également racontées comme des histoires courtes. Par exemple : «
Savez-vous que les Croates n’ont plus de “kolovoz” [mois d’août],
parce qu’ils l’ont remplacé par “kolovlak” ? »
[13] [Bugarski,
op. cit. : 150]
En Bosnie-Herzégovine, la situation se complexifie par le fait que, dans le nouvel État, trois nations sont déjà présentes – serbe, croate et bosniaque – avec trois langues nationales distinctes. L’activité des Serbes de Bosnie dans les réformes linguistiques que j’ai évoquées ci-dessus devrait être considérée non seulement comme une intégration aux Serbes de Serbie, mais aussi comme une différenciation par rapport aux musulmans bosniaques et aux Croates. Les musulmans bosniaques, dont la langue est en cours de standardisation, se trouvent dans la situation la plus compliquée, car ils doivent très rapidement distancer leur langue du serbe, comme du croate. Ils se fondent sur le jekavien, qui est déjà perçu comme étant croate, mais en insistant, par exemple, sur l’utilisation du son h comme trait distinctif consistant de la langue bosniaque. Cela commence à se répercuter sur la pratique orale des musulmans bosniaques. Plusieurs d’entre eux essaient de l’accentuer fortement dans des mots comme kahva (« café ») au lieu de kafa, qui est la version serbe, ou de kava, qui est la version croate ; lahko au lieu de lako (« légèrement ») ; mehki au lieu de meki (« doux ») ; polahko au lieu de polako (« lentement, plus lentement »), etc. [Halilovic, 1991, 1996 ; Saito, op. cit.] Voici la justification : « Même si la langue bosniaque était une simple somme de deux composantes, ce qu’elle n’est pas, alors elle serait quand même une langue à part entière comme le serbe et le croate, parce que ces deux composantes ne s’expriment pas en tant que A + B + (A + B), mais comme A + B + (AB + C), où C est l’utilisation spécifique du son h. » [Isakovi‘c, 1995 : 10].
Ce qui est intéressant dans cette différenciation linguistique, c’est l’accentuation de traits linguistiques secondaires et leur élévation au rang de caractères différentiels fondamentaux. Ainsi, par exemple, dans la codification de la langue macédonienne on insiste sur la présence de groupes k, g, ou sur la présence d’un accent constant sur l’antépénultième syllabe de chaque mot, mais on ignore le son ä qui est pourtant présent dans les dialectes macédoniens. Cela se passe ainsi parce que la codification de ce son indiquerait une ressemblance avec le bulgare, alors que précisément, c’est de la langue bulgare que le macédonien doit se distinguer le plus. Selon la même logique, les sons h et f se révèlent importants pour la langue bosniaque, ainsi qu’une multitude de mots d’origine turque, et l’utilisation égale des alphabets latin et cyrillique [Grani‘c, 1993 : 3-40].
Dans ces processus que les folkloristes connaissent bien, la délimitation de « son » territoire (en l’occurrence linguistique) et l’interprétation de toute chose à l’intérieur de ses frontières comme étant sacrée et intouchable, s’accompagnent d’un rejet de tout ce qui est à l’extérieur, « étranger ». Si l’un des membres de « notre » communauté ne s’exprime pas dans les termes de la rhétorique nationaliste, il est également marginalisé ou considéré comme « traître à la nation », voire même « ennemi de la nation ». Les autres sont les « vrais patriotes », des rodolyubci (« qui aiment leur patrie ») et tenants respectivement de la bulgarité, de la serbité, de la croacité, etc. L’important est de souligner les symboles du « nôtre » et de l’« étranger », le comportement par la suite étant prédéterminé.
L’histoire mythique de la langue et de l’alphabet nationaux
Je souhaite maintenant commenter certains exemples de mythification de l’histoire de la langue et de l’alphabet, qui servirent à intégrer ces derniers dans la politique nationale. Ici, de nouveau l’observation des processus linguistiques réels passe à l’arrière-plan, car c’est une histoire plus ancienne et plus glorieuse que celle décrite par les académiciens qui est indispensable aux créateurs de mythes nationaux. C’est une histoire de temps immémoriaux qui est indispensable, une histoire qui atteindra deux objectifs principaux : premièrement, elle démontrera le chemin indépendant (par rapport aux communautés linguistiques proches) qu’a suivi « notre » langue nationale ; deuxièmement, elle permettra de faire de la situation actuelle la conséquence « naturelle » d’une évolution pluriséculaire ; troisièmement, elle trouvera sur ce chemin un grand nombre de traces de cultures et de civilisations anciennes, qui inciteront chacun à construire le lien entre les sommets spirituels de l’Antiquité et nos contemporains ; enfin, il apparaîtra que c’est précisément « notre » nation qui a joué le principal rôle civilisateur dans la région ainsi qu’en quelques autres endroits du monde. Voici quelques exemples.
• La Bulgarie
« Nos ancêtres, tout comme la langue qu’ils parlaient, appartiennent à l’un des plus anciens peuples ayant vécu sur la planète Terre avant le choc cosmique. Sur le territoire de la Mésopotamie, au début du IIIe millénaire avant J.-C., vivent déjà : au sud, des Sumériens, dans la partie intermédiaire entre les deux rivières des Akkadiens, et dans ses parties les plus au nord (Kurdistan) les Hourrites, c’est-à-dire les Protobulgares, connus aussi sous le nom de Houles […] les tribus anciennes du groupe protohittite s’apparentent de par leur langue aux Hourrites [les Protobulgares]. Quant au fait que nos ancêtres, les Protobulgares-Hourrites, avaient une écriture, nous ne devons pas mettre cela en doute. Les annales anciennes qui content leur histoire sont conservées dans le tombeau de la déesse Bastet, qui se trouve dans la montagne de la Strandzha. » [Moutafchiev, 1998 : 195, 212-213, 242] Le même auteur parle aussi de l’épanouissement culturel du royaume de Babylone au temps du seigneur protobulgare Nabuchodonosor Ier (1126-1105 av. J-.C.).
Un autre auteur évoque l’« alphabet particulier dont se servaient les Bulgares à l’époque du khan Asparuh, avant l’introduction de l’écriture cyrillique, dit écriture runique bulgare », qu’ils avaient apportée de leur ancienne patrie près de la montagne d’Imeon (aujourd’hui Pamir) et qu’ils avaient offerte à tous les peuples sur leur chemin, depuis cet endroit jusqu’aux actuelles terres bulgares [Dobrev, 1998 : 27-28, 224-227]. Un troisième auteur met en évidence le lien génétique entre la langue protobulgare et le bulgare actuel, de même que l’appartenance du bulgare actuel au groupe linguistique de l’Oural et de l’Altaï, mais avec des influences indo-européennes, contrairement aux autres langues slaves qui sont indo-européennes, mais avec des influences de l’Oural et de l’Altaï [Tsvetkov, 1998 : 90-91, 100, 142].
• La Macédoine
« La Macédoine s’inscrit dans un des plus riches sites historiques de la péninsule balkanique […] de 7000-6000 av. J.-C. à nos jours. La chronologie absolue de son évolution témoigne de la présence constante d’un peuple [macédonien], qui habite ces lieux […] la présence d’une haute culture de la population dite pré-slave […] des catastrophes et de la violence, des tentatives d’assimilation, mais aussi l’identité préservée du peuple macédonien, de sa culture et de sa mythologie pré-védiques, de son culte du soleil et du cosmos, de l’alphabet phonétique macédonien préhistorique et de la langue macédonienne préhistorique [souligné par moi], de l’existence du droit macédonien préhistorique et de l’État macédonien préhistorique. » (Iliyov, 2000) Différents types de « preuves » archéologiques et proprement linguistiques mènent l’auteur à la conclusion que la « Macédoine, c’est-à-dire les Balkans, est le berceau de l’écriture européenne et mondiale » [ibid.]. Un autre auteur affirme que les « Vénètes sont les ancêtres des Macédoniens avec leurs deux dynasties, les Temenide et les Antigone » et que, par conséquent, la « présence d’une tradition écrite de plus de 2 500 ans n’est pas un paradoxe, mais une vérité historique » [Belchev, 1995 : 7, 41-42].
• La Serbie
« Les Indo-Européens n’étaient nullement un peuple indo-européen informe, mais à l’échelle de l’époque ils étaient un peuple serbe disséminé, tandis que sa langue était ce que les scientifiques ont reconstitué en la nommant langue indo-européenne, cependant ils n’ont pas encore pu relier cette langue à un peuple précis. » [Loukovic-Pyanovic, 1994 : 224] Dans le schéma de la stratification des langues indo-européennes, l’auteur pose le « serbe archaïque » à sa base et démontre que toutes les autres langues, de surcroît non uniquement indo-européennes, en ont découlé [ibid. : 227]. Quant aux langues slaves, il devient clair que la « langue serbe est pour les langues slaves ce qu’est le latin pour les langues qu’il a formées » [ibid. : 220-221].
Selon un autre auteur serbe, le « plus ancien alphabet du monde, la “serbica”, fut découvert dans la région de Vinca ; il date du quatrième millénaire av. J.-C. De cette ancienne “serbica” découlent tous les autres types d’écritures européennes, certaines écritures de l’Afrique du Nord, ainsi que l’écriture des tribus ariennes d’Asie et l’écriture arménienne, hébraïque et arabe du Sud. La présence de la “serbica” dans les différents pays est une preuve irréfutable de la présence de la culture serbe et de son immense influence sur eux » [Deretic, 1998 : 364].
• La Croatie
«
Peu nombreux sont les peuples qui, sur la base d’une connaissance concrète, peuvent suivre la genèse et l’histoire de leur ethnie le long de quatre millénaires complets : de la préhistoire à nos jours. » [Tko su…,
op. cit. : 4] Les auteurs de ce recueil sont également convaincus que la langue croate n’est pas slave d’origine, mais que la langue slave lui a été imposée [
ibid. : 12-13]. Une analyse attentive des données linguistiques, comme des comparaisons avec la langue kurde, permettra d’établir sa véritable origine. La langue des Croates anciens-Hourrites est la langue hourrite (comparer ci-dessus avec la version bulgare de la langue des Protobulgares–Hourrites) qui avait une écriture syllabique cunéiforme [
ibid. : 25-26]. Quant au temps historique de son utilisation, voici ce que nous avons : «
Le peuple caucasien des Hurvates (d’où proviennent les actuels Croates), connu dans l’histoire internationale comme Hari, Huri ou Hourrites, dirigé par son aristocratie guerrière, commence à se disséminer au troisième millénaire av. J.-C. […]
aux alentours de 1800 av. J.-C. sont fondés deux États proto-croates – Haraiva et Harahvaiti. » [
Ibid. : 41] «
De la fin du quatrième au milieu du deuxième millénaire av. J.-C. […]
se forment quatre principaux groupes ethno-culturels Sumériens, Sémites, Hurvates (Hourrites) et Hittites. Les Hurvates (Hourrites, Huri) ont leur propre langue et leur propre littérature, leurs propres croyances et, probablement, leurs propres arts savants. » [
Ibid. : 64] Dans une version plus mesurée, l’histoire ancienne de la langue et de l’écriture nationales commence il y a 1 300 ans : «
Il est prouvé, sans aucun doute, que les Croates comme nation [souligné par moi]
habitaient ces terres depuis 1 300 ans, et que durant les 1 000 dernières années ils avaient des documents et une littérature dans leur langue maternelle. »
[14]
• La Bosnie
Le problème de la langue bosniaque vient à l’ordre du jour avant tout au moment des actions militaires en Bosnie et Herzégovine en 1992-1995, et commence à partir de la revendication du droit d’appeler leur langue « langue bosniaque ». Aujourd’hui, elle est la langue des musulmans bosniaques, cependant les musulmans bosniaques eux-mêmes proposent diverses définitions de la relation langue-nation, l’une d’entre elles étant la proposition d’appeler « bosniaque » la langue de tous les habitants de la Bosnie : Serbes bosniaques, Croates bosniaques et musulmans bosniaques. Cette proposition est rejetée par les Croates et les Serbes, qui ont déterminé l’orientation de leur identité nationale et affirment qu’une telle langue n’existe pas. C’est pourquoi le bosniaque est la langue des seuls musulmans bosniaques. Le nom de la langue se fonde sur celui du pays, pourtant il devient désormais évident que tous ses habitants ne l’acceptent pas en tant que langue nationale. « Dans la plupart des cas, le nom du pays et du peuple s’est appliqué aussi à la langue. Dans ce sens, le pays appelé Bosnie, que les sources historiques mentionnent bien avant d’évoquer sa langue, n’est pas une exception. […] du nom Bosnie sont d’ailleurs dérivés plusieurs ethnonymes comme boshnyak, boshnyo, bosnenec, etc. Par conséquent, il n’est pas difficile de conclure d’où vient le nom langue bosniaque. » [Grani‘c, op. cit. : 25] Et encore : « Le nom Bosnie date probablement de la période pré-slave, ce à quoi nous conduit le fait que tous les affluents de la Sava portent leur nom de la période pré-slave. » [Ibid. : 25]
Toute recherche portant sur la langue est donc, indissociablement, une recherche sur l’histoire. L’histoire prouve son droit à l’existence en tant que langue nationale souveraine. Il devient important de porter le regard plus loin dans l’histoire et de rechercher les liens de « parenté » des musulmans d’aujourd’hui avec les bogomiles, dont ils ont hérité la langue, sinon la foi. « Si l’on retourne en arrière dans notre histoire, écrite par ceux qui avaient du pouvoir et de la puissance, nous verrons que nous tous qui sommes sur le territoire de la Bosnie et de l’Herzégovine avons la même ascendance de parenté, c’est-à-dire que nous sommes tous du même groupe ethnique. Nos prédécesseurs sont des Slaves ethniques, tandis que, de religion, ils sont bogomiles. Étant donné que les bogomiles étaient monolithiques du point de vue religieux, ils nous ont transmis tous les signes que nous appelons aujourd’hui nationaux. Les bogomiles en tant que Slaves ont apporté leur foi, leur langue, leurs coutumes, leur folklore et tout ce qui est un signe de parenté. Nous savons qu’ils se sont convertis, c’est-à-dire qu’ils ont accepté la foi islamique, et dans cette foi nouvelle ils ont importé tous les signes de parenté qu’ils portent même de nos jours. Dans d’autres régions (en dehors de la Bosnie), ces mêmes bogomiles ont été christianisés. » [Babi‘c, 1993 : 51]
Les comparaisons des différentes hypothèses nationales sur l’alphabet glagolitique sont d’un grand intérêt. Pour les Bulgares et les Macédoniens, c’est respectivement un alphabet bulgare ancien ou macédonien ancien. Les Croates proposent une autre hypothèse, selon laquelle le glagolitique a été créé par les Croates beaucoup plus tôt, entre le xe et le vie siècle avant J.-C. dans leur patrie caucasienne ancienne. On aperçoit la conclusion : Cyrille et Méthode n’ont rien à voir avec cet alphabet, parce qu’ils ont rédigé le cyrillique, comme son nom l’indique [Tko su…, op. cit. : 65]. L’enjeu de ces polémiques est de faire de « son écriture » la plus ancienne de toutes. La langue et l’alphabet doivent être les plus anciens possibles, afin de fonder l’évolution unique de la langue nationale contemporaine et le rôle essentiel de la nation, spécifique pour la culture écrite des pays de la région. Autrement dit, le mythe raconte l’origine ancienne du peuple, mais il légitime la nation instituée en héritière des grands moments culturels du passé. Il crée l’indispensable appui psychologique et culturel de l’identité nationale contemporaine.
Les mythes nationaux contemporains des Slaves balkaniques se construisent dans la contradiction existant entre un localisme renforcé dans la région et le désir de ses habitants de participer aux processus de globalisation de notre contemporanéité. Ils ne doivent donc pas être sous-estimés en tant qu’objets de recherche, d’autant plus que le travail que nous menons fait partie de l’indispensable démarche réflexive de tout chercheur. Or, linguistes et ethnologues sont très souvent à la limite entre la mythologie et les faits, avec toutes les conséquences que cela implique sur le caractère des sciences humaines contemporaines. â–
Traduit du bulgare par Detelina Tocheva
·
Anderson B., 1991, Imagined Communities. Reflections on the Origines and Spread of Nationalism. Londres, Verso.
·
Babi‘c M., 1993, « Bosnjak : Katolik, Musliman ili pravoslavni », in Bosna, Bosnjastvo i Bosanski Jezik, Zurich, Matica Bosnjaka.
·
Ballbar E., 1996, « Fictive Ethnicity and Ideal Nation », in J. Hutchinson et A. Smith (eds), Ethnicity, Oxford, Oxford University Press : 164-168.
·
Barfield T. (ed.), 1996, The Dictionary of Anthropology, Oxford, Blackwell.
·
Barth F. (ed.), 1969, Ethnic Groups and Boundaries, Boston, Chicago, University of Chicago Press.
·
Belchev T., 1995, Makedonija : Cetiri iljadi godini istorija, civilizacija i pismenost ili Etnogenezata na makedonskiot narod, I, Skoplje, Strk.
·
Benedict R., 1946, The Chrysanthemum and the Sword : Patterns of Japanese Culture, Boston, Houghton-Mifflin.
·
Brass P. (ed.), 1985, Ethnic Groups and the State, Londres, Croom Helm.
·
Brozovi‘c D., 1997, « Deset Teza o Hrvatskome Jeziku. O kljucnim pitanima hrvatskogo knjzevnog jezika », in E. Hekman (sous la dir. de), Deklaracija o Nazivu i Polozaju Hrvatskog Knjizevog Jezika. Gradja za poviest deklaracije, Zagreb, Matica Hrvatska.
·
Bugarski R., 1995, Jezik od Mira do Rata, Belgrade, Biblioteka XX.
·
Cohen R., 1978, « Ethnicity : Problem and Focus in Anthropology », in B. Siegal, A. Beals and S. Tyler (eds), Annual Review of Anthropology, 7.
·
Cohn B. et N. Dirks, 1988, « Beyond the Fringe : The Nation State, Colonialism and the Technologies of Power », Journal of Historical Sociology, 12 : 224-229.
·
Colovi‘c I., 2000, Novi jargon autenticnosti. Kult narodnog jezika u Srbiji danas (sous presse).
·
Connor W., 1978, « A Nation is a Nation, is a State, is an Ethnic Group, is a… », Ethnic and Racial Studies, I (4) : 378-400.
·
Cvetkov P., 1998, Slavyani li sa balgarite ?, Sofia, Tangra Taaa.
·
« Deklaracija o Nazivu i Polozaju Hrvatskog Knjizevog Jezika. Gradja za poviest deklaracije », 17/03/1967, Telegram.
·
Deretic J., 1995, Zapadna Serbia, Chicago, Sardonia, Zavod za Srbistiku.
·
– 1998, Serbi – Narod i Rasa, Banja Luka, Glas Srpski.
·
Dobrev P., 1998, Balgarskite ognishta na civilizaciya na kartata na Evraziya, Sofia, Tangra TanNakRa.
·
Eriksen T., 1993, Ethnicity and Nationalism : Anthropological Perspectives, Londres, Pluto Press.
·
Fabre D. (sous la dir. de), 1996, L’Europe entre cultures et nations, Paris, Éd. de la msh.
·
Fishman J., 1973, Language and Nationalism : Two Integrative Essays, Rowley, Newbury House.
·
Fox R. (ed.), 1990, Nationalists and the Production of National Cultures, Washington, American Anthropological Association.
·
Gellner E., 1983, Nations and Nationalism, Oxford, Blackwell.
·
Grani‘c A., 1993, « Bosanski Jezik. Mit ili Stvarnost », in Bosna, Bosnjastvo i Bosanski Jezik, Zurich, Matica Bosnjaka.
·
Grekova M., L. Deyanova, S. Dimitrova, M. Yakimova, Buundzhulov, M. Kanushev, 1995-1996, Nacionalnata identichnost v situaciya na prehod. Istoricheski Resursi, Sofia, Minerva.
·
Halilovic S., 1991, Bosanski jezik, Sarajevo, Biblioteka Kljucanin.
·
– 1996, Pravopis Bosanskog Jezika, Sarajevo, Preporod.
·
Herder J. et J. Goethe, 1773, Von Art und Kunst, Konigsberg.
·
Hobsbawm E. et T. Ranger (eds), 1983, The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press.
·
Horowitz D., 1985, Ethnic Groups in Conflict, Berkeley, University of California Press.
·
Humboldt Karl, Wilhelm, 1836-1840, Über die Kawisprache auf der Insel Jawa (Kawi language of Java), Berlin.
·
Hutchinson J. et A. Smith (eds), 1996, Ethnicity, Oxford, Oxford University Press.
·
Ilyov V., 2000, Website : www.umet.com.mk/ancient-macedonians/Vasil.htm
·
Isakovi‘c A., 1995, « Siovo o Bosanskome Jeziku », in Rijecnik Bosanskofa Jezika, Sarajevo, Bosanska Knjiga.
·
Kochev Iv., O. Kronshtayner, Iv. Aleksandrov, 1993, Sachinyavaneto na t.nar. makedonski knizhoven ezik, Sofia, Makedonska biblioteka, 23.
·
Koneski B., 1993, « The Macedonian Literary Language », Baikan Forum, 1 (4) : 209-241.
·
Loukovic-Pyanovic O., 1994, Srbi. Narod naj-Starîjî, vol. 2, Belgrade, Miroslav.
·
Mead M., 1995, « National Character », in A. Kroeber (ed.), Anthropology Today, Chicago, University of Chicago Press : 642-667.
·
Moutafchiev K., 1998, Prabalgarite v svetovnata istoriya, Sofia, Gutoranov i Sm.
·
Predlog za razrnisUane grupe clanova udruzenja knjizevnika Srbije, Borba, Belgrade, 03/04/1967.
·
Saito A., 1998, Current Croatian Nationalism and the Problems of the National Integration Policy, thèse, Université de Tokyo.
·
Smith A., 1986, The Ethnic Origins of Nations, Cambridge, (Mass.), Blackwell.
·
– 1988, « The Myth of the “Modern Nation” and the Myths of Nations », Ethnic and Racial Studies, I (1) : 1-26.
·
Tko su i odakie Hrvati, 1994, Zagreb, Znasveno drustvo za proucavanje podrijetia hrvata.
·
Todorova-Pirgova I., 1994, Materials Collected during Field-work in the Region of Sofia, and Stored in the Archive of the Institute for Folklore, Sofia, Académie bulgare des sciences.
·
– 1999, « Cultural Images of the Ethnic Groups and Ethnic Interrelations in the Balkans », Canadian Folklore Canadien (sous presse).
·
Vazov I., 1955, Sabrani sachineniya v 20 toma, Sofia, Bulgarskî Pîsatel.
·
Vezneva M., 1993, V ochakvane na apokalipsisa. Novo talkuvane na Otkrovenieto na 5v. Ap. Joan Bogoslov. Glagolicata na 5v. Ravnoap. Konstantin-Kiril Filosof, Sofia, InfoDAR.
·
Weber M., 1968, Economy and Society : An Outime of Interpretive Sociology, New York, Bedminster.
[1]
[Cohn et Dirks, 1988 ; Eriksen, 1993 ; Fox, 1990 ; Gellner, 1983 ; Smith, 1986, 1988].
[2]
[Anderson, 1991 ; Ballbar, 1996 ; Fabre, 1996 ; Fox,
op. cit. ; Hobsbawm et Ranger, 1983].
[3]
Dans la langue bulgare « dialecte » a surtout le sens de « parler local ».
[4]
Le terme
ekstrasens désigne une personne, dotée de capacités extraordinaires, qu’elle peut utiliser pour la voyance, pour le contact avec des forces divines, des esprits de défunts ou des civilisations extraterrestres, pour des guérisons avec des bioénergies, ou suivant des recettes données par le « haut ». Parmi ces personnes, celles qui se « spécialisent » dans le contact avec les « forces de l’au-delà », sont appelées
kontaktyori (« contacteurs »).
[5]
Saint Jean de Rila est un ermite bulgare du
ixe siècle. Il aurait vécu dans une grotte près du monastère de Rila (dans la région de la ville actuelle de Blagoevgrad), dont il devient le saint patron. Siméon le Grand est roi de Bulgarie au
xe siècle ; pendant son règne l’État est politiquement et culturellement épanoui. Vasil Levski est un héros national du
xixe siècle, connu pour avoir combattu l’empire ottoman.
[6]
Il est important de rappeler que la plupart des seigneurs serbes ont été canonisés.
[7]
Il s’agit de la bataille historique du Kosovo polje (« champ des merles ») opposant l’armée du prince serbe Lazare et celle du sultan ottoman Murad en 1389. Le prince Lazare perd la bataille, et ainsi commençent cinq siècles de dépendance serbe. La légende relate que la veille de l’affrontement décisif le prince Lazare vit le Royaume céleste et des Messagers divins ; devant la Face divine il dut choisir le destin de la future Serbie. Il choisit le Royaume céleste et non le terrestre, parce que le «
royaume terrestre est court, alors que le Royaume céleste est maintenant et à tout jamais »
(Épopée du Kosovo) ; ainsi il donna aux Serbes beaucoup d’épreuves sur terre et le bonheur éternel au ciel. Les deux seigneurs meurent lors de cette bataille, cependant la légende du choix décisif du prince Lazare devient une importante partie du mythe national serbe.
[8]
Ekavien (ekavica) et
jekavien (jekavica) désignent respectivement la prononciation dure ou molle du
e (e/je) dans des mots comme
svet (svijet) (« monde »),
uvek (uvijek) (« toujours »), etc. Durant l’existence de la langue serbo-croate, les prononciations en
ekavien ou en
jekavien étaient considérées comme étant les deux variantes d’une même langue.
[9]
Terme qui désignait, dans la République de Dubrovnik, la population non aristocratique ; aujourd’hui, c’est un archaïsme linguistique, et même s’il s’impose dans la pratique orale, quelques personnes continuent de s’y opposer, parce qu’elles le considèrent comme révolu.
Vojarna « de guerrier » ;
dvojba « de bifurcation » (en l’occurrence de la pensée) ;
oporba « lié à l’opposition » ;
brzoglas, de
brz (« rapide ») et de
glas (« voix »), « qui a la voix rapide » ;
zrakomlat de
zrak (« air ») et de
mlatiti (« battre »), « qui bat l’air » ;
dalekovidnica, de
daleko (« loin ») et de
videti (« voir »), « qui se voit de loin ».
[10]
« Ce qui aboie autour de la maison. »
[11]
« Ce qui tient le pantalon autour du ventre. »
[12]
« Cette chose à deux jambes qui te poussera si tu la mets entre tes jambes. »
[13]
Voz, « train », est un mot serbe, alors que
vlak est un mot croate (ma traduction).
[14]
Croatian Language website, 15/04/2000.