Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515067
192 pages

p. 317 à 327
doi: 10.3917/ethn.012.0317

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Vol. 31 2001/2

2001 Ethnologie française

Le prix du succès

Être entrepreneur en Bulgarie aujourd’hui

Haralan Aleksandrov Nouvelle université bulgareInstitut bulgare des relations humaines13, rue Tzar SimeonSofia 1000
Ce texte analyse le comportement des entrepreneurs dans le contexte culturel et social de la Bulgarie d’aujourd’hui. Être entrepreneur se révèle une situation difficile à vivre : sentiments d’anxiété, de menace, conflits psychiques intérieurs, conflits culturels avec l’environnement. En l’absence d’une couche sociale constituée qui proposerait des normes de comportement, c’est à eux qu’il revient de construire des modèles et de produire une identité sociale et culturelle ad hoc.Mots-clés : identité, légitimité, statut, institution, Bulgarie. The author studies the behaviour of entrepreneurs in the cultural and social context of Bulgaria today. Being an entrepreneur is a difficult position which generates feelings of anxiety, of being threatened, internal and cultural conflicts. For lack of an established social class that would propose norms of behaviour, entrepreneurs have to construct their own behavioural patterns and an appropriate social and cultural identity.Keywords : identity, legitimacy, status, institution, Bulgaria. Der Autor analysiert das Benehmen von Unternemern in dem kulturellen und sozialen Kontext des heutigen Bulgariens. Die Position der Unternehmer ist sehr schwierig zu leben und ruft Gefühle von Angst und Bedrohung sowie innere und kulturelle Konflikte hervor. Aus Mangel an einer bestehenden sozialen Schicht, die Verhaltensmuster vorschlagen könnte, müssen die Unternehmer ihre eigene Modelle, sowie eine eigene soziale und kulturelle Identität konstruieren.Schlagwörter : Identität, Legitimität, Status, Institution, Bulgarien. Keywords : identity, legitimacy, status, institution, Bulgaria.
Il ne s’agit pas de donner ici une description exhaustive des caractéristiques sociales, culturelles et comportementales des hommes d’affaires bulgares, mais d’exposer quelques observations que l’auteur a faites sur les considérations et les croyances de ces entrepreneurs : quelle image du monde social se sont-ils formée ? Mon hypothèse était qu’elle se distingue particulièrement de celle des autre Bulgares. Or, il est apparu que la représentation mentale du monde social dans lequel vivent les entrepreneurs, la « société dans leur esprit », est une version simplement plus dense et plus inquiétante que celle de la majorité des Bulgares. En revanche, les représentations que ces personnes ont d’elles-mêmes se sont révélées très différentes tant par rapport à l’image publique qu’elles s’efforcent de créer et d’entretenir, que par rapport à l’image de l’entrepreneur que partagent les autres citoyens du pays.
Ces considérations se fondent sur une observation systématique du comportement d’un nombre limité d’individus se décrivant comme entrepreneurs. Les principales dispositions et croyances de quelques hommes d’affaires ont été étudiées relativement aux mécanismes régulant les rapports sociaux, en particulier ceux du monde du business. Mon hypothèse est que ces croyances et ces conceptions, formées dans un milieu dans lequel la modernisation est inachevée, un milieu qui fut longtemps sous l’influence des institutions de l’État communiste, prédéterminent le comportement des entrepreneurs pendant la période de transition et reproduisent des modèles relationnels traditionnels. L’étude a porté sur environ trente représentants du business légal et de celui « de l’ombre » durant la période 1995-1999 ; mon objectif était de suivre le développement des conceptions et des croyances dans le temps grâce à une série d’interviews.
Afin de permettre de comprendre les processus complexes et contradictoires de formation identitaire d’une nouvelle couche sociale, j’ai emprunté mes outils aussi bien à l’anthropologie sociale qu’à la théorique psychoanalytique des groupes et des organisations. En définitive, le langage dans lequel peuvent être décrits et expliqués les phénomènes étudiés est celui de l’expérience et du sens qui lui est attribué. Cette démarche que présente en détail Thomas Scheff [1997] suppose un mouvement permanent entre particulier et général, intérieur et extérieur, petit et grand, dans lequel la compréhension du singulier est recherchée dans le contexte de l’ensemble, les comportements et les conceptions individuels de la réalité prenant sens dans le rapport à de plus grandes entités : groupes humains, institutions, communautés et cultures.
 
L’entrepreneur et le milieu social
 
 
À la différence des cultures de tradition libérale, qui incitent à l’autonomie et à la réussite individuelle, la culture des communautés bulgares est patriarcale dans ses rapports aux valeurs et aux normes qui régulent le comportement individuel et collectif. C’est l’appartenance à un groupe préexistant, famille, lignée, ethnie, qui est prégnante et non l’intégration dans une communauté de valeurs ou d’idées résultant d’un choix autonome. C’est la survie du groupe qui est valorisée et non le développement de l’individu. Le principal mécanisme de régulation consiste en un contrôle des manifestations de l’individualité humaine, tant dans le domaine du comportement que dans le domaine de la réflexion. L’autonomie des choix et des décisions est limitée, comme l’est toute pensée autonome et créatrice : les conceptions idéosyncrétiques du monde, qui contestent les vérités établies, sont systématiquement marginalisées et dévalorisées. Les réussites individuelles sont évaluées à travers le prisme des contributions apportées au groupe primaire, et le fait de s’écarter de la norme est négativement sanctionné. Dans un tel milieu, le comportement libéral de l’entrepreneur se révèle déviant. Il est vécu comme un abandon des normes et des conceptions affirmées, comme une menace pour l’ordre établi et le bien-être commun.
Sans doute peut-on expliquer cet ostracisme par la croyance que les biens du monde sont par principe limités. Cette conception se révèle, en effet, indiscutable dans l’économie du village patriarcal, qui dispose d’une surface limitée de terres cultivables. Or c’est dans ces conditions que s’est formée la culture traditionnelle bulgare. Si les biens ne sont pas multipliables, mais seulement redistribuables, l’enrichissement d’un individu ou d’une famille se fait inévitablement aux dépens des autres membres de la communauté. L’enrichissement de l’un signifie l’appauvrissement de l’autre. Cette conception de l’activité économique envisagée comme une redistribution de ressources limitées et non comme la multiplication, même inégale, des biens est à la base de la culture de la pauvreté. Elle est codée dans des expressions métaphoriques comme borba za kokala (« lutte pour l’os »), razpredelyane na banicata (« partage du gâteau »), etc., qui décrivent l’activité économique et sociale comme une lutte pour la redistribution limitée de biens. L’environnement moral et psychologique qui soutient cette conception est égalitaire et hostile aux efforts fournis pour un enrichissement individuel. À la différence des cultures protestantes, dans lesquelles la personne riche est bonne et devient un exemple moral vers lequel il faut tendre, dans la culture bulgare l’homme riche est un être avide, égoïste, voleur et exploiteur. L’activité économique orientée vers le bénéfice n’est pas saluée comme une propension naturelle et louable à l’affirmation de soi, mais elle est condamnée parce qu’elle est une attaque perpétrée contre l’ordre social béni par la tradition.
L’individu entreprenant se trouve alors dans une situation difficile : afin d’être en mesure de déployer ses capacités dans une activité économique donnée, il doit expliquer et justifier son comportement en le présentant d’une manière socialement acceptable. En Bulgarie, la majorité des personnes continuent d’avoir honte de parler ouvertement de leurs intérêts et, quand cela est inévitable, elles se sentent mal à l’aise et ressentent le besoin de s’en excuser. L’intérêt personnel est lié à un sentiment de honte et de culpabilité. Les personnes qui, en raison de leur profession, doivent constamment parler d’intérêts, c’est-à-dire les hommes d’affaires, sont soumises à une forte pression qui les pousse à s’identifier à quelqu’un de peu honnête. Ainsi ils deviennent les dépositaires d’attentes sociales négatives et font l’objet de projections dont l’effet est particulièrement néfaste quant à l’intégrité psychique de l’individu. Pour parler en termes psychanalytiques, les entrepreneurs investissent dans leur activité économique les traits négatifs de leur Ego. Cela les place devant un conflit psychique difficile à résoudre et destructeur : comment gagner et s’enrichir, tout en conservant une image positive de soi ? Ce conflit intériorisé se projette de manière secondaire sur des rapports sociaux, dans lesquels ils entrent par la force de leur rôle, en l’aggravant davantage. Il suffit d’observer la manière dont les entrepreneurs entrent en relation avec les institutions publiques et l’administration de l’État.þ
 
L’entrepreneur et l’État
 
 
Les milieux bulgares du business partagent largement la conviction que pour survivre et réussir, l’entrepreneur a besoin de fortes protections que peuvent donner des cercles politiques ou des hauts fonctionnaires de l’administration publique. L’explication courante de la réussite économique est qu’elle est due à des « relations » qui placent le businessman dans une position privilégiée. L’un des hommes d’affaires que j’ai rencontrés est relativement jeune, ayant un niveau d’études élevé, qui a développé avec succès une production grâce à un partenariat qu’il a lié avec une compagnie autrichienne. Il se plaint surtout de ne pas pouvoir se vanter de sa réussite, à laquelle il est parvenu grâce à son sens des affaires, beaucoup de travail et un peu de chance. Même s’il annonçait publiquement qu’il a réussi sans protections politiques, personne ne le croirait. Lors d’un entretien, il m’a confié qu’il préférait que les gens croient qu’il a un « silen grab » (« dos fort »), ce qui signifie qu’il est soutenu par une personnalité du gouvernement ou du parlement, parce qu’ainsi il se sent plus confiant. En réalité sa position s’est révélée très convenable : le fait que personne ne sache exactement qui est son protecteur nourrit les interrogations et les rumeurs selon lesquelles il jouit d’une protection au plus haut niveau. En même temps, il se sent dépossédé de la fierté légitime qu’il éprouve du fait de son succès que l’on impute à ses mystérieuses relations et à ses protecteurs.
• La corruption
Pendant les années de transition en Bulgarie, la notion anglo-saxonne de corruption a connu une large utilisation publique. Elle inclut toute forme d’abus de pouvoir et de situation professionnelle visant le profit de l’individu et celui de son entourage. Dans le contexte bulgare, cette notion s’utilise dans un sens plus étroit et ne concerne pas les rapports de clientélisme. Avoir un protecteur dans les milieux du pouvoir et être son client est considéré comme faisant partie de l’ordre des choses, voire comme une raison de fierté : plus le protecteur est un personnage important, plus celui qu’il protège acquiert de l’importance aux yeux des autres. Les rapports de clientélisme font partie des mécanismes publics et légitimes de maintien du statut social. Prendre et recevoir des pots-de-vin est considéré, au contraire, comme quelque chose de honteux et de malhonnête, qui se fait dans l’ombre. C’est précisément ce type d’abus qui est appelé corruption. Cela explique pourquoi le thème de la corruption est évité ou discuté avec malaise. Les personnes préfèrent parler de la corruption « en général », comme quelque chose qui se passe indépendamment d’elles, plutôt que de l’expérience qu’elles en ont. Parallèlement, il devient clair que ceux qui ont participé à cette étude, d’une manière ou d’une autre, ont été impliqués dans des pratiques de corruption, soit en tant que victime, soit en tant que partie gagnante.
Mon hypothèse est que le thème de la corruption met en branle des mécanismes psychologiques de protection comme le rejet et la rationalisation, dont le but est d’éviter de rappeler une expérience traumatique, douloureuse et honteuse. Ceci a été confirmé : lorsqu’il leur est demandé pourquoi ils évitent d’aborder un thème qui fait tant de bruit en Bulgarie, les interviewés confient que ce n’est pas la peur de la publicité et des révélations qui les empêche de parler, ils refusent d’évoquer des situations et des rapports considérés comme malhonnêtes et souillants.
• Le conflit moral
La contradiction engendre une tension morale, qui menace encore davantage l’image positive que les entrepreneurs ont d’eux-mêmes et qu’ils entretiennent avec beaucoup de difficultés. Afin d’accepter le fait qu’ils ont été corrompus, ils s’efforcent de rationaliser : ils attribuent à leur comportement un sens différent qui les aidera à surmonter le sentiment de culpabilité et à continuer de penser qu’ils sont des personnes honnêtes. Selon ce principe, ils se construisent des explications qui leur ôtent toute responsabilité et ils en imputent la faute à des forces extérieures : les circonstances, la société, l’État. Il est courant d’entendre dire que la Bulgarie est un pays dans lequel, pour survivre, il faut accepter les règles du jeu même si elles déplaisent. Selon des théories psychologiques naïves, les Bulgares sont incapables de bâtir une société « normale ». Il semble que la thèse du défaut culturel, historique, voire génétique de la population bulgare est aussi répandue parce qu’elle permet à chacun de se disculper : « Si les choses se sont passées de sorte que tout le monde agit ainsi, ce n’est pas moi qui irai remettre le monde dans le droit chemin. » D’un autre côté, ce type d’explications exprime un profond sentiment de sacrifice : l’effort personnel à fournir pour rester honnête dans un milieu corrompu, avoir une double échelle de valeurs, est considéré comme une erreur, et par conséquent comme une stratégie de perdant. Certains m’ont confié comment le refus délibéré de jouer selon les règles de la corruption les rend étrangers à leur propre milieu, car les autres joueurs les considèrent comme des exceptions suspectes. Par ailleurs, cette marginalisation se mesure en perte de relations, de position et d’influence. Ces personnes ont découvert à leurs propres dépens qu’il était impossible de faire cavalier seul au nom de la justice dans un milieu de rapports complexes et d’interrelations qui impose, de manière inconditionnelle, ses normes de comportement.
• Le « familialisme amoral »
Pour surmonter le conflit intérieur que provoque la corruption, on peut déployer une autre stratégie : il s’agit de ramener la corruption à des proportions plus acceptables, ce qui signifie la sortir de la théorie du comportement moralement condamnable. Voici un exemple de corruption indirecte : le fait de rendre des services aux proches et aux parents d’un employé puissant qui, selon la logique de la réciproque, suppose l’obligation d’un contre-don. Pour ce faire, il est nécessaire que des liens soient déjà établis, de préférence de parenté ou d’amitié. Il apparaît qu’appartenir à un groupe commun de parenté ou d’amitié suppose une loyauté plus forte que celle que l’on peut éprouver envers l’établissement au sein duquel on travaille. Ceci est particulièrement vrai pour les organisations étatiques dans lesquelles les personnes peuvent travailler sans s’impliquer, sans s’identifier aux intérêts de l’institution.
La pratique d’une double échelle de valeurs morales – un ensemble de règles pour le cercle de « nos » hommes, un autre pour le reste – est si répandue dans la culture bulgare qu’elle ne suscite ni condamnation ni rejet. Cette forme primitive de relativisme moral est à la base de comportements sociaux destructeurs comme les différentes formes de corruption et de clientélisme. Ce type de rapport est décrit par le concept de « familialisme amoral » [Banfield, 1958]. Là se situe un phénomène de conception partiale du monde social, dans laquelle tous les liens sociaux significatifs sont réduits aux liens familiaux. L’une de ses manifestations est le fait que le profit à court terme de l’individu et de sa famille se situe toujours au-dessus de l’intérêt à long terme de l’institution ou de l’organisation dans laquelle cet individu travaille, ainsi qu’au-dessus de l’intérêt public. Il ne pense pas que sa prospérité soit liée au développement de la communauté, mais qu’elle est plutôt une part du bien commun limité qu’il réussit à s’approprier. L’incapacité de maintenir des règles et des normes communément valables, inhérente à la culture du « familialisme amoral », rend non seulement difficile l’instauration d’un milieu stable pour les affaires, mais baisse brusquement l’efficacité des institutions indispensables au fonctionnement d’une société moderne développée.
• « Institution in the mind »
Les entrepreneurs détestent traiter avec l’administration publique. Dès qu’ils peuvent se le permettre, les businessmen rompent tout contact direct avec les institutions et préfèrent payer un intermédiaire, généralement un juriste, qui prend en charge cette communication épuisante et ingrate. Les va-et-vient qu’ils font entre plusieurs administrations pour retirer licences, attestations, registres peuvent être rassemblés dans la rubrique « calvaire », un terme que les entrepreneurs eux-mêmes utilisent souvent pour exprimer leurs expériences. Les cas d’interaction bénéfique sont mentionnés comme des exceptions confirmant la règle. La perception que les hommes d’affaires ont de l’administration est fort négative et se fonde sur l’idée que celle-ci leur est hostile par définition et qu’elle n’existe que pour leur créer des difficultés. Ce préjugé se confirme très souvent dans la réalité, étant donné que l’administration a des croyances similaires et se comporte de manière symétrique, refermant ainsi le cercle vicieux de la suspicion et de l’hostilité mutuelles. Afin de décrire avec précision le mécanisme par lequel se construit l’interaction sociale entrepreneur/fonctionnaire, il est indispensable d’étudier les conceptions des adversaires et la façon dont elles sont actualisées dans les situations. Dans le cadre de cette enquête, je n’ai cependant étudié que les représentations mentales des hommes d’affaires, comment ils se représentent l’« institution in the mind » [Armstrong, 1991].
Sans aucun doute, la représentation négative que les entrepreneurs ont de l’administration est un écho de la peur éprouvée à l’égard des institutions de l’État totalitaire. Celles-ci ont pour fonction d’exercer un contrôle omniprésent sur le plus grand nombre possible de sphères de la vie sociale. Le principal mécanisme consiste à faire en sorte que le citoyen se sente surveillé, peu sûr de lui et indésirable, et qu’il s’interroge en permanence sur les erreurs qu’il a pu commettre. Maintenir le flou et l’opacité des règles de fonctionnement d’un organisme d’État est d’une importance centrale pour le succès de cette opération. Les règles ne sont connues que du tout-puissant fonctionnaire et sont soumises à des changements permanents dus à l’impénétrable logique de la bureaucratie. Il en résulte que plusieurs générations de Bulgares ont appris à franchir le seuil des établissements publics avec crainte et en se demandant quelle querelle les opposera au bureaucrate et de quelle manière celui-ci les rabaissera. Le citoyen bulgare commence à peine à se détacher de cette image dégradante. Il commence à peine à prendre conscience qu’il est un contribuable faisant vivre l’administration et qu’il a le droit, à ce titre, d’exiger qu’elle lui rende des services et que les fonctionnaires se comportent respectueusement envers lui.
• L’« apprivoisement » des institutions
Dans ce cadre, la corruption active à laquelle se livrent les entrepreneurs peut être interprétée comme une volonté d’« apprivoiser » les institutions du pouvoir, d’abord hostiles et imprévisibles, en les incluant dans un échange informel de services. Cet échange, ayant de profondes racines dans la culture de la société agraire traditionnelle, se développe à l’époque du communisme sous forme de réseau omniprésent de « relations » qui, parallèlement à l’économie planifiée, effectue une redistribution des produits et des services. Si dans l’économie planifiée l’échange réciproque de services prédomine parce que la valeur de l’argent est fortement limitée, l’introduction des rapports de marché rétablit l’argent dans sa fonction d’équivalent universel, et celui-ci devient un intermédiaire commode de l’échange. Tout ce qui peut être vendu est offert sur le marché, même le pouvoir qui découle de la position professionnelle. La prédisposition à contourner les règles et les limitations formelles, le contrôle institutionnel affaibli, l’absence d’une culture de la suspicion et du contrôle citoyen rendent possible la corruption de sphères entières de l’administration. Il ne reste que l’intégrité morale personnelle des agents comme barrage.
Dans ce contexte, comment ne pas considérer la corruption comme un comportement caractéristique de la période de transition ? Les institutions ne sont plus les mêmes, l’idée même de les corrompre ne traverse plus aucun esprit ; elles ne sont pas plus amicales. En revanche, leur bienveillance peut être achetée. Les individus organisent leur comportement économique, social et politique selon une image négative du monde et contribuent ainsi à la reproduire et à l’entretenir. À court terme, cela peut être un comportement d’adaptation, car tout est pensé en termes de survie ; mais, à long terme, c’est faire preuve d’inadaptation, et cela peut mener en fin de compte à la destruction, car il conduit à une croissance incontrôlée du clientélisme et de la corruption, ce qui bloquera de manière durable les possibilités de développement.
 
Une identité fuyante
 
 
L’entrepreneur n’a pas de tradition ancienne dans la culture bulgare, et, en ce sens, il n’est pas un élément du paysage social qui serait hérité et naturel ; il est plutôt un phénomène nouveau et exotique. En tant que tel, il a besoin d’un code comportemental qui permettrait de le reconnaître, d’une mythologie et d’un langage par lesquels il se décrirait et se situerait dans l’espace social. L’absence d’une identité propre place les entrepreneurs bulgares sous une pression sociale et culturelle, les poussant à légitimer leur statut nouvellement acquis en se construisant une identité, tâche qui apparaît plus difficile que faire fortune.
L’absence de normes de comportement et d’un style de vie reconnu qui se chargeraient d’inscrire un nouveau membre dans la classe des hommes d’affaires est douloureusement vécue et se compense dans un premier temps par une consommation démonstrative. L’investissement se fait surtout en habitations et en automobiles luxueuses. Ensuite, c’est voyager à l’étranger, s’offrir des villégiatures coûteuses, employer des domestiques et envoyer les enfants dans des établissements scolaires privés spéciaux. La crise commence en général quand les possibilités de consommation démonstrative afin de marquer son appartenance sont épuisées. L’instabilité de la fortune dans un milieu inamical et mal régulé pousse les personnes à rechercher d’autres dimensions à leur nouvelle situation. La formation de sociétés fermées copiées sur le principe du club émerge à peine ; elle se heurte à la résistance du lien familial.
• La liaison qui n’a pas eu lieu
Il était nécessaire de présenter le fait d’entreprendre comme une activité socialement utile et patriotique dans laquelle la satisfaction d’un individu singulier est pensé comme un apport utile au bien-être commun. Ceci échoua en raison des maladroits essais de légitimation de la redistribution des ressources économiques qu’effectua l’ancienne nomenklatura communiste à la suite des changements politiques de la fin des années quatre-vingt-dix, qui avait utilisé des moyens illégaux : appropriation des biens publics par des spéculations financières, retrait de moyens aux entreprises publiques subventionnées, privatisation effectuée au profit de privilégiés grâce à des protections politiques, etc. La principale thèse fut que la redistribution de la richesse nationale était en cours et que de ce fait, inévitablement, certains s’enrichissaient et d’autres non. L’unique manière de protéger les intérêts nationaux de l’afflux de capitaux étrangers serait la création d’une classe capitaliste nationale appelée un « capital à responsabilité nationale ». Cette idéologie tentait de mobiliser la peur de la pénétration occidentale, qui avait été implantée par la propagande durant des décennies. Mais elle fut en contradiction directe avec une autre idéologie de base de la propagande communiste, la haine du capitalisme. On proposa un compromis : des capitalistes, mais des capitalistes bulgares, un moindre mal. La tentation de concilier deux notions incompatibles, le capital et la responsabilité nationale, échoua et conduisit à une confusion totale de la conscience publique. Y contribua également le comportement des « capitalistes à responsabilité nationale » eux-mêmes, qui se conduisirent comme des irresponsables. L’intérêt public fut systématiquement et sans vergogne sacrifié aux intérêts corporatifs des puissants du moment. Ce comportement fut si arrogant, incompétent et destructeur qu’il fit échouer non seulement les prétendants d’une nouvelle élite du business, mais aussi leur mythologie de légitimation, et installa durablement le stéréotype de l’entrepreneur considéré comme un personnage social négatif.
• L’arrogance des vainqueurs
Certains hommes d’affaires qui ont réussi, surtout ceux qui n’ont pas réfléchi au choix des moyens et qui avancent plus ou moins légalement, ont élaboré une version bulgare particulière de l’idéologie du darwinisme social. Elle postule que la société humaine est une jungle qui a ses lois, qu’il faut lutter pour survivre, qu’y réussissent les espèces les plus fortes et les plus adaptables. L’avantage de cette thèse est qu’elle évacue le dilemme moral : si le monde est une jungle, alors le triomphe des forts qui se fait aux dépens des faibles est une loi naturelle et donc juste. La poursuite des intérêts égoïstes par tous les moyens ne nécessite pas de justification morale, car elle est morale en soi : telle est la nature des rapports humains. Dans un monde de forts et de faibles, de vainqueurs et de vaincus, la compassion et l’humanisme ne sont pas une vertu, mais seulement une faiblesse qui coûte cher, et on peut un jour se retrouver du côté des victimes.
C’est la plus sombre et la plus désespérée des visions du monde social, et les personnes qui l’adoptent, dans la plupart des cas, ont été soumises à une violence plus forte que d’habitude. Leur vie est pleine de trahisons et d’abus, les protagonistes y sont souvent cruels et malveillants. Ces individus utilisent un langage guerrier et des métaphores dans lesquelles les affaires, les rapports sociaux et même les relations intimes sont des batailles dans lesquelles, soit on gagne, soit on meurt.
Cette philosophie arrogante masque en général des sentiments de solitude, de vulnérabilité, de rejet et de menace. En y résistant, les individus veulent désespérément obtenir la confirmation que le monde peut être différent et meilleur, mais en même temps ils organisent leurs rapports de telle manière que cela n’arrive jamais. Ceux qui réfléchissent davantage se rendent compte qu’ils sont extrêmement pessimistes et qu’ils ont tendance à l’expliquer par les expériences négatives qu’ils ont cumulées dans le milieu des affaires. Peu d’entre eux prennent conscience que cette image trouve ses racines dans une expérience traumatique du temps où ils cherchaient à s’affirmer dans leur profession, et que le business est une voie qu’ils ont choisie de manière irréfléchie, où cette expérience traumatique peut être validée, réitérée et utilisée. C’est une découverte peu réjouissante car en règle générale de tels individus choisissent une voie criminelle ou quasi criminelle. On peut dire que les règles, les valeurs et les croyances d’une partie des milieux des affaires de Bulgarie se distinguent peu de celles du monde criminel.
• Une mission impossible
Devant l’impossibilité de voir légitimé le comportement des entrepreneurs sur le terrain national, il faut recourir à l’extérieur. Les hommes d’affaires qui ont adopté cette stratégie tentent de se raccrocher à une communauté supranationale et puisent leur légitimité et un soutien dans cette appartenance symbolique. Ce sont principalement des hommes jeunes, ayant voyagé à l’étranger, et dont le métier est lié à des contacts internationaux. À cette catégorie appartient également le petit groupe d’agents fortement rémunérés des compagnies internationales qui ont l’avantage de puiser leur identité dans la culture corporatiste de la compagnie qui les emploie. Ce sont des « yuppies », qui utilisent souvent des mots étrangers, qui communiquent par Internet et tissent des liens avec le monde, au sens large du terme. Ces Bulgares « globalisés » tentent de se démarquer des parvenus locaux en ne fréquentant que leurs propres clubs, en évitant une consommation démonstrative et en menant un style de vie onéreux, mais non provocant. Par exemple, ils préfèrent dépenser leur argent en voyageant dans le monde, au lieu d’acheter des limousines et de conduire sur les routes en mauvais état de Bulgarie.
Le conflit chez ces personnes provient de leur appartenance hésitante et incertaine : elles ne se sentent plus tout à fait bulgares, mais ne sont pas non plus cosmopolites. L’un des sujets qui revient constamment dans leurs conversations est le problème d’être bulgare, ce qui est à leurs yeux détestable et insurmontable. Elles s’expriment souvent comme si elles étaient des observateurs extérieurs et discutent de ce qui arrive dans la société comme si cela ne les concernait pas. La nécessité de renforcer leur identité nouvellement acquise en se distanciant de tout ce qui est bulgare prend parfois la forme d’un nihilisme extrême, qui traduit le vécu d’une marginalité et d’une incomplétude par rapport au monde. Ces individus pensent que les « Bulgares » forment une population de ratés, que s’en échapper est une condition de prospérité et de développement. Une telle vision est chargée de tensions et de contradictions : d’un côté, il y a l’effort fait pour surmonter cette position d’« émigré intérieur », et donc la douloureuse aliénation ainsi que la séparation, ce qui est le plus souvent résolu en se chargeant soi-même d’une mission civilisatrice : cette classe naissante apportera les valeurs du monde moderne dans cette province perdue. En même temps, cette mission est invalidée par la manière même dont est ressentie la société bulgare, désespérément endommagée et impossible à civiliser. Transposer ce conflit culturel dans le champ de la vie psychique condamne ces personnes à un dédoublement douloureux et à une anxiété névrotique. Il n’est pas surprenant qu’elles soient aliénées par le travail, que leurs rapports personnels soient marqués par des contacts instables, superficiels et peu engageants.
 
Le monde intérieur
 
 
L’un des paradoxes du comportement de l’homme d’affaires bulgare est de taire volontairement les succès qu’il ne doit qu’à lui-même. Plusieurs de ceux qui ont participé à notre enquête m’ont confié qu’ils avaient peur que l’on remarque leur réussite et qu’ils préféraient rester anonymes. Les raisons qu’ils donnent sont qu’ils craignent le racket et les violences, soit de la part de groupements criminels, soit d’administrateurs corrompus, soit de politiciens avides, mais derrière cela se cache une peur plus profonde, celle que provoque la jalousie.
• Jalousie et peur
Nous adoptons comme définition de la jalousie celle qui la présente comme le plus primitif et le plus destructeur des sentiments humains [Klein, 1957 : 176-235]. La jalousie est dirigée vers quelque chose de positif, précisément parce que ce quelque chose est positif. Afin de se protéger de la jalousie, il faut masquer le bien ou le présenter comme étant le mal. Il semble que, dans la culture traditionnelle bulgare, la jalousie est institutionnalisée comme un mécanisme central dans le contrôle social et la régulation, dirigés contre la réussite et le développement individuels. Le fait de ne pas supporter le succès individuel dans cette culture conduit à éloigner l’entrepreneur de son ancien milieu social. Étant donné qu’un milieu communautaire stable qui intégrerait l’homme d’affaires et compenserait les relations antérieures que ce dernier a perdues n’a pas encore émergé, l’éloignement du groupe social initial – famille, groupe amical – est vécu de manière particulièrement douloureuse, comme une « suspension » au-dessus d’un vide social. Cela oblige l’individu qui a réussi à s’« excuser » de s’être enrichi et à se « racheter » en rendant en permanence des services à ses proches et à ses parents. Dans certains cas, cette pratique est une véritable charge.
Les hommes d’affaires qui réussissent résident dans deux mondes parallèles : le monde de la richesse et du succès qui promet une liberté des choix, et le monde de la communauté traditionnelle qui exige d’eux une solidarité familiale. Vers Noël 1999, l’un des participants de notre étude, propriétaire d’usines, faisait le tour des domiciles de ses parents avec son coûteux 4x4 Mercedes, plein de cochons de lait désossés venant d’une porcherie rattachée à l’une des usines, et il les remettait personnellement à ses oncles appauvris. Il a confié qu’il se sentait mal à l’aise, mais que la peur de l’isolement et du rejet l’obligeait à payer le tribut de sa rapide ascension sociale.
• Solitude et aliénation
Presque tous les participants partagent le sentiment d’être à certains moments isolés et incompris de leurs proches. Pour eux, l’idée de proximité et d’intimité est contradictoire : tous affirment avoir un énorme besoin de soutien, mais en même temps ils vivent la proximité comme menaçante et indésirable. Peu d’entre eux ont des relations stables et heureuses ; la plupart vivent en concubinage, et même après leur mariage entretiennent des relations extraconjugales. En Bulgarie, dans le milieu des affaires, le mariage fait le statut : il vaut mieux être marié car pour les autres cela apparaît comme un signe de stabilité et d’espérance, mais la sexualité est quelque chose de différent. Celui qui a réussi peut se permettre d’avoir beaucoup de liaisons et il en a le droit, c’est pour cela qu’il s’éreinte au travail. Le rapport que les hommes d’affaires ont avec les femmes est ambivalent : d’un côté elles sont un présent divin dont il faut se réjouir pleinement. D’un autre côté, elles peuvent être dangereuses et destructrices, et doivent être surveillées de près, par exemple en s’assurant de leur dépendance financière. On aime beaucoup les histoires de femmes vampires qui prennent possession des hommes riches et gaspillent leur argent. La difficulté de parler des rapports de couple s’exprime par la peur de s’engager et de maintenir l’existence d’une mythologie masculine, dans laquelle la femme est simultanément dévalorisée et démystifiée, haïe et désirée, et aucun effort n’est fait pour la connaître et la comprendre. Dans cette culture de machos, la véritable proximité ne peut être atteinte qu’entre hommes. Le problème est qu’arriver sur le territoire du business, un champ de bataille, rétrécit de manière significative le cercle des amis auxquels on peut faire confiance, et renforce l’isolement et la solitude. Les histoires de trahisons et de perte de confiance, de dégradation d’anciennes relations dues au changement de statut est l’une des plus tristes parties de la mythologie des hommes d’affaires.
• Colère et culpabilité
Comme je l’ai montré, le milieu social dans lequel l’entrepreneur est quotidiennement plongé met son intégrité morale et psychique à rude épreuve. Garder une bonne opinion de soi et sa place dans la société, subir les attaques permanentes de son entourage et la dépréciation systématique de ses efforts ou de ses succès génèrent la colère et l’irritation. Une attitude méprisante est souvent manifestée à l’égard de ceux qui n’ont pas eu assez d’énergie et d’intelligence et qui, parfois, n’ont pas su se débarrasser de leurs scrupules afin de s’imposer et de réussir. Le rejet des « perdants » en tant que personnes qui sont seules responsables de leur situation misérable est évidemment une rationalisation de sentiments de culpabilité ayant pour dessein de libérer le peu de personnes qui ont réussi de la responsabilité de l’échec de la majorité des Bulgares. L’autre responsable de la situation peu enviable des choses est, bien sûr, le politicien, le bouc émissaire préféré de l’opinion publique bulgare. L’idée la plus répandue parmi les businessmen à propos de la situation du pays est que les choses sont pourries et qu’elles empirent, mais que pour les personnes actives et entreprenantes il y a toujours des possibilités : la vie est une bataille.
La culture du groupe masculin ne permet pas de parler de sentiments de faiblesse et de vulnérabilité, encore moins de culpabilité. Les entrepreneurs traduisent leur vécu par leur comportement, et, quand ils sont interrogés, ils sont mal à l’aise et ont tendance à le nier. En voici un exemple qui vient de l’un des participants de mon étude : un homme d’environ trente ans, après s’être enrichi grâce à des spéculations financières, a décidé de participer à la privatisation et d’acheter dans des conditions favorables quelques entreprises en mauvaise situation. La survie de l’une des usines imposait une modernisation de la production et le licenciement de quelques dizaines d’ouvriers. Durant des mois, le nouveau propriétaire, connu dans les milieux financiers pour être un requin, n’arrivait pas à se décider à licencier les employés et cumulait les pertes. Quand je lui ai demandé de s’expliquer sur ce comportement évidemment irrationnel du point de vue économique, il a répondu que son expérience dans les affaires financières ne l’avait pas préparé à prendre des décisions difficiles qui avaient une influence directe sur le destin d’autres personnes. Il a raconté comment son père, un enseignant qui observe avec inquiétude la carrière de son fils dans le business, lui avait recommandé de faire ce qu’il avait à faire mais de ne jamais laisser les gens simples sans pain. À nouveau le conflit moral, la culpabilité, la solitude et la responsabilité écrasante se projettent sur les liaisons familiales, le premier et le dernier point d’appui du monde intérieur du Bulgare.
• Puissance et impuissance
Plusieurs hommes d’affaires m’ont dit avoir vécu des périodes de dépression : ils se sentent paralysés, perdent le désir de travailler et se referment sur eux-mêmes. Aux états dépressifs succèdent des périodes d’activité frénétique, presque maniaque, pendant lesquelles ils abattent une grande quantité de travail avec le sentiment que le monde leur appartient. Ils essaient de les contrôler en consommant de l’alcool et des substances stimulantes. La plupart d’entre eux, au meilleur de leur forme, partagent la sensation qu’ils commencent à s’user, comme des machines surchargées de travail. Vieillissement précoce et amaigrissement sont les cauchemars de ces hommes, qu’ils essaient de surmonter en entretenant leur forme, en pratiquant des sports très physiques, fitness, boxe, arts martiaux, et très souvent en se lançant dans des divertissements dépravants. La vie ascétique et disciplinée est une exception dans ces milieux : il faut rechercher des divertissements intenses. La ténacité de certains d’entre eux est impressionnante : après des journées de travail de dix ou de douze heures, ils se lancent dans une vie nocturne épuisante. Démontrer sa puissance et sa ténacité est l’une des normes de cette culture, qui masque la peur de ne plus pouvoir contrôler les accès de panique et d’impuissance.
• Le fantasme de la catastrophe
Ces hommes d’affaires se rendent compte qu’une telle course contre le temps est exténuante, mais ils ne renoncent pas à ce style de vie destructeur. Chacun explique cela par le « stress ». Dans leur vocabulaire, ce mot englobe un ensemble d’expériences : anxiété, menace, incertitude de l’avenir et propension à vivre les joies du moment. Le stress les poursuit, les pousse à travailler comme des enragés, mais ne leur laisse pas le loisir de jouir de leurs acquis. C’est aussi une inquiétude permanente qu’ils tentent d’oublier. Ce vécu, engendré tant par l’environnement incertain que par la difficulté à trouver du sens à la voie qu’ils ont choisie, explique pourquoi il est difficile pour ces personnes de pratiquer la sublimation : remettre les plaisirs à plus tard et se satisfaire en investissant son énergie dans des projets à long terme. Dans ce sens, le businessman bulgare est situé loin du prototype du capitaliste protestant : la propension à s’enrichir n’est pas pensée et vécue comme une vocation et un service rendu à une cause extérieure à l’individu, mais comme une tentative de surmonter l’inquiétude et de remplir le vide et le non-sens du succès. Le seul projet à long terme est de cumuler une fortune suffisante qui assurera la survie du businessman et de sa famille au cas où l’échec et la ruine qui les guettent s’abattraient sur eux. Ce qui se cristallise avec le temps par une activité économique frénétique, ce n’est pas le plaisir, mais la menace d’une catastrophe.
• Une identité traumatique
Afin de comprendre le monde intérieur contradictoire et conflictuel de l’entrepreneur, j’introduis la notion d’« identité traumatique », notion qui fut créée pour décrire la réalité psychique de l’individu postcommuniste. L’identité traumatique est le résultat de la vie menée dans une société totalitaire, qui soumet l’intégrité psychique de la personne à une pression constante et à une manipulation pour opérer un contrôle social. Afin de survivre moralement, l’individu développe un système complexe de défenses psychiques, dont le but est de rendre son expérience du bien et du mal compatible avec les valeurs imposées par le régime. L’une des caractéristiques clés de l’identité traumatique est de se représenter le monde social comme un lieu menaçant et inamical, dans lequel l’individu est vulnérable, solitaire, frêle et soumis à une surveillance et à un contrôle constants exercés par des instances du pouvoir floues mais toutes-puissantes ; à n’importe quel moment il peut devenir l’objet d’une attaque et d’une punition. La formation de fantasmes paranoïdes, par exemple les conspirations dont les médias bulgares rendent compte, est l’une des formes extrêmes que prend l’identité traumatique [1]. Avec une telle image du monde, le nombre de rôles sociaux que peuvent jouer les personnes socialisées dans des sociétés libérales se réduit le plus généralement à deux : celui de la victime et celui du bourreau.
Manquer de possibilités pour un engagement social pose de sérieuses limitations aux interprétations du comportement de l’homme d’affaires. Celui-ci doit être le bourreau pour réussir, sinon il est identifié à la victime et à l’échec. Cela explique pourquoi la majorité des businessmen décrivent leur métier au moyen de métaphores polémologiques : une guerre que l’on perd ou que l’on gagne et dans laquelle une mobilisation complète des forces est indispensable parce que toute faiblesse est cruellement punie. Une grande anxiété et le sentiment permanent d’être menacé poussent ces personnes à chercher sécurité et protection, soit auprès de l’entourage familial, reproduisant ainsi les modèles traditionnels de la famille, soit auprès des groupes d’amis. La conviction dominante postule que l’individu peut difficilement survivre seul dans le rôle d’homme d’affaires indépendant ; s’il n’est pas un loup solitaire fort, il doit trouver un protecteur qui a du pouvoir. Les rapports de clientélisme qui découlent de ces considérations, exerçant un effet négatif sur le développement économique parce qu’ils déforment le marché et génèrent la corruption, peuvent être définis comme des mécanismes de protection socialement structurés [Lyth, 1988 : 43-85]. En réalité, c’est une tentative pour surmonter les inquiétudes et pour résoudre le conflit intérieur en l’extériorisant dans les rapports sociaux existants. C’est précisément pour cette raison que des normes de comportement établies, qui empêchent l’adaptation et sont irrationnelles du point de vue de la logique économique, apparaissent aussi résistantes au changement malgré le prix élevé que les individus, les organisations et l’ensemble de la société payent afin de les entretenir.
 
La culture du bon sens
 
 
L’un des résultats de cette étude est que les croyances des hommes d’affaires montrent une grande stabilité dans le temps. Cela signifie qu’elles sont profondément enracinées dans la culture et qu’elles forment une représentation durable du monde qui précède et en grande partie prédétermine l’expérience concrète du rôle d’entrepreneur. Tous les participants ont un rapport sélectif aux événements qui se produisent ; ils les interprètent à travers le prisme de la représentation du monde inhérente à leur culture et, de cette façon, la reproduisent et l’affirment. Toute tentative de remettre en cause les catégories de pensée établies et les versions qui en découlent concernant les relations sociales et interpersonnelles se heurte à une résistance affichée et se trouve rejetée parce qu’elle serait incompatible avec les réalités de la Bulgarie.
Ce mécanisme de maintien du sens social conduit évidemment à la reproduction de modèles de comportement qui, dans leur ensemble, sont épuisés et voués à l’échec. Il semble que la fonction des communautés et des institutions bulgares, qui permettrait d’apprendre grâce à l’expérience, de se transformer et de se développer, est bloquée, ce qui les empêche d’évoluer et de s’adapter. C’est une manifestation du bon sens dans sa variété bulgare. La culture du bon sens domine incontestablement l’esprit de la majorité des citoyens bulgares, y compris celui des élites du business.
Le bon sens remarque des faits, en ignore, en repère d’autres sur la base d’indications hasardeuses. La culture du bon sens se fonde sur la conviction que la signification des choses se trouve en surface : évidente, univoque et accessible, et que tout effort pour étudier les strates profondes est inutile et malsain. Au moyen d’un ensemble de mécanismes de régulation sociale – moquerie, dévalorisation, déni –, la culture dominante décourage, punit et marginalise les individus qui tentent de réfléchir sur eux-mêmes et de considérer comme problématiques les vérités établies.
Le bon sens commente sans interpréter, explique sans comprendre, recommande sans vérifier. Ceci rend la culture du bon sens amorale et opportuniste, par définition ; elle ne se fonde pas sur une conception stable du monde, n’entretient pas un ensemble de principes et de valeurs, mais elle en produit qui sont adaptés au besoin du moment. Afin de répondre aux exigences conjoncturelles de fournir une explication vraisemblable, le bon sens utilise sans sélectionner tout ce qu’il trouve : il a aisément recours à des croyances et à des mythes, il compile habilement des morceaux de théories incompatibles, il échange les significations avec insouciance et n’hésite pas à falsifier des faits.
Ce qui rend le bon sens si puissant, c’est sa commodité ; il explique de manière acceptable toute action, il donne une justification à tout échec. Le prix que nous payons pour cette commodité est le renoncement volontaire à la connaissance et la disparition de la signification de notre monde social. La possibilité des individus, des groupes et des organisations de s’étudier eux-mêmes et de formuler des explications différentes de celles qu’ils ont héritées de la culture, est bloquée. Ceci rend le développement peu probable étant donné que la condition minimale pour se développer est d’abandonner les croyances que les gens partagent parce qu’ils appartiennent à une communauté donnée, et de trouver le courage de les remettre en cause.
La culture du bon sens est infiltrée de misère, de désespoir, de cynisme et de haine. Elle en est issue, s’en nourrit et les reproduit quotidiennement. La conception du monde se réduit à un ensemble de croyances et d’affirmations formulées avec exactitude et avec l’arrogante intransigeance de la chalga [2], le sous-produit le plus démarqué et le plus bruyant de cette culture. Voici quelques assertions typiques présentées dans des textes des chalga les plus connues : les rapports humains se réduisent à l’échange matériel : « Si tu as des sous, tout le monde t’aimera. » Les rapports humains se réduisent à la violence et à l’exploitation du plus faible par le plus fort. Cette coutume est chantée par la victime : « Hier, maman, le chef s’est donné du plaisir avec moi. » Elle l’est également par le bourreau : « Pas de “Je ne veux pas”, pas de “Ne le fais pas”, si je te désire, je deviens un malfrat. » La limite des objectifs et des désirs humains est la consommation matérielle frénétique : « Je veux avoir cent Mercedes, les conduire pendant cent ans. »
Tout Bulgare est capable de réciter toute la liste des pensées sages des chalga qui couvrent tous les domaines des rapports humains. Admettre de devenir otage de ces vérités est un malheur pour chacun ; cela signifie renoncer à tout droit d’agir sur sa vie, et ainsi on se transforme en héros de la chalga. Pour l’entrepreneur, dont la profession consiste à défier les goûts et les besoins établis, à en reconnaître et en créer de nouveaux, à en tirer du profit, accepter la version de la chalga est une catastrophe. L’étude a montré en revanche qu’il existait une proximité dangereuse entre les croyances de la majorité des entrepreneurs et les vérités chantées dans la chalga.
En Bulgarie, devenir un homme d’affaires est donc un choix difficile, générateur de sentiments d’anxiété, de menaces, de conflits psychiques internes et culturels liés à l’environnement. Les personnes qui ont choisi d’être dans les affaires sont souvent mues par des motifs inconscients de nature traumatique, parallèlement à leur propension rationnelle à faire du profit et à entretenir un certain statut social. L’absence d’une couche sociale affirmée qui indiquerait des normes et des styles de comportement fait que ces personnes se trouvent en position de former des modèles de comportement et de produire une identité sociale et culturelle idoine, en utilisant sans les sélectionner des fragments d’entités culturelles différentes et souvent incompatibles. Les entrepreneurs bulgares éprouvent une grande difficulté à trouver une issue constructive à cette situation peu enviable, car ils sont pris en otage par la culture du bon sens, comme l’est la majeure partie de la population. Les explications quotidiennes que partagent les hommes d’affaires les mettent sur les rails d’explications et de significations qui ne dépendent pas d’eux et qui leur dénient le droit d’agir sur leur vie et de contrôler les processus sociaux.
Une part significative des problèmes des entrepreneurs bulgares prend ses racines dans la faible capacité qu’ils ont à engendrer du sens social, à donner du sens à leurs propres actes et à leurs propres comportements. Les stratégies intuitivement pratiquées échouent en grande partie, car elles ne sont pas orientées vers l’établissement de liens, mais vers l’isolement et la séparation, empêchant ainsi une participation dans la création du sens. Le sens est, par définition, engendré dans le processus de formation de relations et d’échange au sein des groupes et des communautés humaines. Il ne peut pas être fabriqué dans la solitude et l’aliénation. Le rétablissement des liens dans les communautés, entre les différentes strates et professions, est une condition de départ, tant pour bâtir un projet social commun que pour atteindre un bien-être individuel.
Parmi les entrepreneurs, ceux qui arrivent à surmonter les limitations que leur impose la culture et à intégrer leur expérience traumatique seront capables de s’affranchir de la tyrannie qu’exerce le bon sens et de découvrir de nouveaux territoires pour une participation sociale, fondée sur l’exclusion et le partage et non sur la création de liens et l’échange. Ces personnes, puisqu’elles sont en relations avec d’autres professions et d’autres domaines, ont la possibilité de devenir des acteurs de la vie sociale de leur communauté, et de trouver là un sens à leur vie, ce qu’elles avaient perdu. â– 
Traduit du bulgare par Detelina Tocheva
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Armstrong D., 1991, Thoughts Bound and Thoughts Free, Londres, The Grubb Institute Publications.
·  Banfield E.C., 1958, The Moral Basis of a Backward Society, New York, The Free Press.
·  Klein M., 1957, Envy and Gratitude and Other Works, Londres, Virago Press.
·  Menzies Lyth I., 1988, « The Functioning of Social Systems as a Defence against Anxiety », in Id., Containing Anxiety in Institutions : Selected Essays, vol. 1, Londres, Free Association Books.
·  Scheff Thomas J., 1997, Emotions, the Social Bond and Human Reality, Cambridge, Cambridge University Press/Éd. de la msh.
 
NOTES
 
[1]Dans une bonne partie des médias, cette explication des processus intérieurs et internationaux qui résulteraient d’un contrôle de forces floues et anonymes, mais toutes-puissantes, est présente de manière récurrente. Les conspirations dont il est question vont du complot fomenté par des anciens services secrets du régime communiste en passant par la participation du kgb et du fbi à un projet général pour instaurer un nouvel ordre mondial, conçu et systématiquement imposé par le capital.
[2]La chalga est une musique populaire, élémentaire du point de vue du texte et de la mélodie qui, depuis la fin des années quatre-vingt, occupe agressivement l’espace culturel. Adaptable à la mode et aux sujets du jour, répondant au goût des masses, elle a occupé d’abord les brasseries, puis la scène et enfin les médias, à tel point que des chaînes télévisées programment uniquement de la chalga.
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