2001
Ethnologie française
À la conquête de la pleine nature
Bernard Kalaora
inraConservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres36, quai d’Austerlitz75013 Paris
Plus que la pratique du plein air, le culte contemporain de la nature privilégie la « nature naturelle » qui induit une sollicitude à son endroit et le maintien de sa plénitude. Partout sur le territoire sont identifiées des « réserves primitives » ou de « sauvagerie » que l’on tente de soustraire aux actions humaines ou de rendre compatibles avec celles-ci, en établissant règles de précaution et cahier des charges. Le grand récit épique du progrès fondateur de la découverte de la nature et de la conquête des sommets est achevé pour être remplacé par la re-création de nature et la restauration de l’ensemble de la planète Terre. Il existerait des droits de la nature qui plaideraient en faveur de son intégrité. L’émergence de la question environnementale modifie ainsi l’expérience de la nature et cela particulièrement dans le registre du loisir de plein air.Mots-clés :
nature, écologisation, protection, imaginaire, valeur.
More than the practice of open air activities the present-day cult of nature lays emphasis on « natural nature » thus implying solicitude towards it and preservation of its integrity. Everywhere in the country one tries to protect « primitive reserves » or « wildness reserves » from human activities or to make these not prejudicial to them by establishing precaution rules and regulations. The great epic story of progress that would have founded the discovery of nature and the conquest of summits is finished and replaced by a re-creation of nature and a restoration of the whole planet Earth. Nature would have right to be protected in its integrity. The environmental problem thus changes the approach of nature, more especially regarding open-air leisure activities.Keywords :
nature, ecologisation, protection, imagination, value.
Mehr als das Betreiben von Aktivitäten im Freien preist der heutige Kult der Natur die « echte Natur », was voraussetzt, dass man zu ihr liebevoll ist und ihre Integrität bewährt. Überall auf dem Land versucht man « ursprüngliche » oder « wilde » Reserven unbeeinträchtigt zu halten oder vor den Menschenaktivitäten durch Vorsichtmassnahmen zu schützen. Die grosse epische Erzählung des stiftenden Fortschritts der Naturentdeckung und der Gipfeleroberung ist vollendet und wird durch die Wiederschaffung der Natur und die Restaurierung des gesamten Planets Erde ersetzt. Auch die Natur würde Rechte haben, die ihre Integrität schützen würden. Das Umweltproblem verändert den Umgang mit der Natur was die Freizeitbeschäftigungen im Freien, besonders betrifft.Schlagwörter :
Natur, Ökologiesierung, Schutz, Vorstellungswelt, Wert.
À l’imaginaire de la conquête, de l’expansion et de l’optimisme prométhéen caractéristique des Trente Glorieuses succède un imaginaire social de protection, de sécurisation, de confinement. L’aspiration à une nature sauvage, authentique et protégée se substitue au désir d’exploration et de domestication d’une nature envisagée tantôt comme sublime, pittoresque, tantôt comme bucolique ou champêtre.
L’écologisation de la pensée recompose les perceptions et les représentations sociales de la nature, ce qui se traduit par l’ébranlement du culte moderne des monuments naturels dont on verra qu’il a inspiré, du xixe siècle à la fin des Trente Glorieuses, les modes de pratiquer la nature.
En agissant sur les représentations et les pratiques d’aménagement par la mise en réserve d’espaces dénommés sensibles ou la recréation de la nature par le génie écologique, les attitudes et les valeurs s’en sont trouvées modifiées. Une idée semble parcourir les représentations contemporaines de l’usage de la nature : en la consommant activement pour satisfaire des besoins sociaux, on l’abîme et on la dégrade.
L’émergence de la question environnementale modifie l’expérience moderne de la nature. Cette expérience se manifeste par des modes aujourd’hui connus qui varient dans le temps et l’espace, tels que le naturalisme religieux, l’appréciation esthétique scientifique avec les touristes modernes et le goût pour le pittoresque, l’exploration archéologique, etc. L’expérience écologique vient se surimposer depuis une vingtaine d’années aux autres registres et brouiller le message. Elle s’y alimente, incorpore les différentes significations, mais les recompose pour les refonder. Elle procède par métissage et mélange des genres sans souci d’ordre, de hiérarchisation et de distinction. En ce sens, nous émettons l’hypothèse de l’apparition de ce que nous appelons le culte contemporain de la nature par opposition au culte moderne caractéristique de l’avènement de la société industrielle.
De l’appréciation esthétique à l’expérience écologique
Dans l’un de mes livres (un produit des Trente Glorieuses), Le musée vert [1981], la forêt nous est apparue, non comme un bien naturel hors jeu des compétitions sociales, mais comme un produit de consommation culturelle, comme une expérience esthétique fondée sur le savoir regarder, juger et évaluer les paysages dont la fréquentation signait l’appartenance ou témoignait du désir de reconnaissance par les groupes sociaux dotés de capital économique ou culturel. Dans le contexte d’une société divisée, clivée en groupes, la forêt de Fontainebleau, de même qu’une œuvre d’art, est un bien statutaire, emblématique dans lequel se reconnaît une élite culturelle assignant à la forêt une identité paysagère.
Ce modèle rousseauiste de la nature reconnu comme légitime par les élites sociales a été progressivement intériorisé par d’autres couches « moyennes » aspirant à imiter les pratiques des groupes statutaires afin de bénéficier des attributs symboliques liés à la fréquentation de la forêt et à sa reconnaissance sociale comme bien légitime, culturel et statutaire.
Les enquêtes sur la forêt de Fontainebleau faisaient apparaître la relation entre la fréquentation, le statut socioculturel et l’utilisation de la forêt par les plus cultivés : à revenu égal, ceux qui possèdent un diplôme ont plus de chance de fréquenter la forêt. Par ailleurs, elles mettaient l’accent sur les processus initiatiques qui, par le relais de la famille ou du mouvement associatif, facilitaient l’entrée dans le monde des élus. Le Club alpin français (caf) et le Touring Club de France (tcf) réglementaient les comportements et créaient de fortes solidarités sociales entre les pratiquants.
Les valeurs mises au centre des pratiques étaient l’ascétisme par opposition à la facilité, l’esthétisme par opposition au mauvais goût et la contemplation solitaire par opposition à la pratique familiale. Aux sources de ce modèle, on devine la mythologie chevaleresque de distanciation, de domination de la nature, et de condescendance à l’égard de l’indigène qui, lui, ne sait rien des beautés du lieu qu’il habite.
L’un des résultats les plus saillants de notre recherche peut se résumer dans la proposition suivante : consommer et pratiquer la forêt, c’était participer aux valeurs de modernité, de croissance, de mobilité statutaire. L’étude des pratiques des Français en forêts périurbaines relevait donc d’un champ d’analyse proche de celui des pratiques culturelles. L’analyse des pratiques de loisirs en forêt, le goût exacerbé pour celles qui se rapprochaient le plus d’une nature artialisée, jardinée (la forêt de Fontainebleau en est l’expression idéale typique) révélaient les valeurs d’une société fondée sur la compétition et la différenciation sociale. Les comportements en forêt étaient mus par l’affirmation de compétences valorisées et valorisantes ainsi que par le souci d’établir de la distinction et du classement social. Ce modèle de consommation de loisirs est spécifique à un contexte de rationalisation instrumentale de la société et de développement industriel mû par la concurrence et la compétition où les biens ont une valeur, non seulement économique, mais aussi statutaire et symbolique. À ce propos, nous pouvons parler de paradigme de rationalisation industrielle. Aujourd’hui, ce dernier est en passe d’être supplanté par le paradigme de la complexité qui remet en cause le modèle de croissance antérieure et ses finalités sociales et culturelles. La forêt, de bien culturel et statutaire devient un espace naturel ayant une valeur écologique et autonome. Sous l’effet de la pression écologique (scientifique et militante), de la dénonciation de l’utilisation de la nature à des fins économiques et récréatives, celle-ci acquiert un droit ontologique à l’existence. De l’état de bien, elle passe à celui de l’être, ce qui du même coup la rend impropre à une appropriation abusive. Cette mutation est accélérée par la fin des Trente Glorieuses et celle de l’État providence, et s’accompagne sur le plan des mentalités par la crise de la mystique de la verticalité (de la mobilité ascensionnelle). Le partage des bénéfices et les profits statutaires ne sont plus les seuls fondements et motifs de l’action sociale. Quant à la nature, elle n’est plus cantonnée à la sphère des loisirs versus monde du travail, mais acquiert une dimension publique et politique qui modifie son rôle et son statut. Son autonomisation, sa publicisation, les actions menées en son nom propre sont autant de faits qui changent les obligations à son égard (le souci écologique) et qui transforment attitudes et représentations.
En effet, l’extension et la banalisation des besoins de nature, et la diffusion des thèmes écologiques provoquent l’autonomie des espaces naturels et de leurs usages, ce qui fait émerger la fonction de conservation comme nouvel élément structurant du territoire et de son aménagement. À l’expérience collective, socialisée, où le touriste était orienté, canalisé dans les filières de récréation en fonction de son temps libre et de son statut social (cf. l’analyse des budgets-temps), se substituent les expériences individuelles qui débordent les catégories sociales et qui éclatent dans tous les interstices du temps. Elles touchent des individus qui ne cherchent plus à paraître mais plutôt à s’épanouir, pour certains même à s’éclater et à se défoncer, pour d’autres à se fondre dans une nature « sanctuaire » et protégée.
Ce qui se joue est la multiplicité contre l’univocité qui invite le chercheur à passer d’une approche fonctionnaliste et culturaliste à une approche phénoménologique, organique du vécu. Les cadres sociaux et culturels de structuration des comportements se désagrègent, entraînant une plus grande indétermination où l’individu devient le principe auto-référentiel.þ
L’écologisation de la société ?
L’écologisation des esprits s’effectue à l’horizon d’un tournant historique qui signe la fin d’une époque, celle de l’expansion continue des partages et des bénéfices et, sur le plan symbolique, de la compétition statutaire. L’hypothèse que l’on peut émettre est celle de l’apparition d’un nouveau sens commun en train de naître, qui constitue l’environnement en problème central autour duquel tous les discours et projets sociaux doivent être reformulés pour être légitimes. Cette mutation est à mettre en perspective avec la multiplication des mouvements locaux et internationaux et la publicisation de l’environnement par les médias. Paradoxalement, la montée en puissance de l’environnement s’inscrit d’autant mieux dans les agendas politiques que les systèmes de régulation sociale s’essoufflent. L’environnement se nourrit à la fois de la crise de l’État providence et de la libération des marchés, dont l’une des conséquences est la « mondialisation ».
L’idée de société sous-tendue pour le paradigme « progressiste », « industriel » cesse d’être au cœur du discours pour être incluse dans une autre notion : la « nature ». Celle-ci n’est plus ce qu’elle était depuis des siècles, le pôle opposé de la culture, un ordre de réalité dont les limites devaient sans cesse être repoussées par le progrès de la civilisation et la domination technique. La nature classique, qui était aussi celle de la modernité, était vécue comme hostile si elle restait naturelle. À l’inverse, la nature inventée par l’écologie est une nature systémique dont les hommes sont eux-mêmes des éléments. Dès lors, anciens systèmes d’évaluation et d’appréciation deviennent caducs. L’angoisse de la question sociale, que trois quarts de siècle de rationalisation avaient su résoudre, fait place à celle de la catastrophe écologique. En outre, l’écologisme abolit l’histoire comme théâtre du changement et remet en cause la temporalité moderne. La nature systémique n’a d’histoire qu’en termes d’irréversibilité ou de dégradation.
Sauvegarde, restauration, préservation, tels sont les nouveaux mots d’ordre. Le grand récit épique du progrès dans lequel s’originaient la découverte de la nature et la conquête des sommets est achevé pour être remplacé par la restauration de la planète Terre, la recréation du
Jardin planétaire, du paysagiste Gilles Clément
[1], dans son intégrité originelle. Les représentations ainsi induites sont radicalement contraires à ce qu’elles étaient au
xixe siècle. À la socialisation intégrale de la société succède la naturalisation du social. Quant aux sciences humaines, elles intègrent, de plus en plus, des schémas propres aux sciences biologiques et écologiques.
Le culte contemporain de la nature se nourrit de cette manne écologique, et les relations à la nature récréative s’en trouvent modifiées. Quelles sont alors les caractéristiques du culte contemporain de la nature ?
La mystique de la conquête, du mythe prométhéen, est remplacée par une tendance au retour « placentaire » avec ce que cela comporte d’égoïsme, de repli et d’immobilisme. Par la clôture et le renfermement dans les espaces hyperprotégés, les acteurs sociaux tentent de conjurer la peur et la hantise des catastrophes en rejetant à tout prix le risque que l’on croit pouvoir réduire à zéro. L’enquête Causa rerum [1995], menée sur la manière dont les journaux télévisés ont traité le thème de l’environnement en 1994, a révélé les nouvelles dimensions sémantiques que recouvre le terme « nature ». Il évoque, en premier lieu, les catastrophes naturelles, les pollutions et non plus un cadre de vie ou un milieu vivant. Ces catastrophes sont perçues comme des fatalités qui s’abattent sur l’homme et face auxquelles il est impuissant parce qu’il en ignore les causes : sa responsabilité est minimisée car il apparaît comme une victime plutôt que comme un coupable. Les auteurs du rapport observent que, dans les informations télévisées, les dysfonctionnements de la nature servent fréquemment de métaphores des problèmes de société. Le chaos, la violence des éléments, le risque, l’insécurité sociale font écho à la perturbation de l’ordre quotidien et à la rupture des liens sociaux. La nature relève alors de l’univers de l’insécurité sociale avec le sida, la drogue, le terrorisme et devient un fléau social, défini par son caractère incontrôlable, massif et invisible. Alors qu’elle était une source de plaisir pour l’homme, elle devient un souci. Nous ne pouvons plus nous baigner ou ouvrir un robinet sans nous demander si l’eau est conforme aux normes ; respirer sans nous inquiéter de la qualité de l’air ; utiliser un aérosol sans nous sentir coupables de trouer la couche d’ozone ; manger des fruits sans penser aux pesticides ; vivre à proximité d’une décharge, même contrôlée, sans craindre de ressentir les symptômes d’une maladie invisible et mortelle ; s’alimenter sans penser à la mort.
L’imaginaire social de la protection de la nature
Au Conservatoire du littoral, l’étude qui a été réalisée sur l’imaginaire social lié à la protection de sites littoraux montre la hantise de la catastrophe que ressentent les populations et le rôle prédateur de l’homme [Les Cahiers du Conservatoire du littoral, 1995]. À la notion de protection est associée celle de catastrophe. La protection ne suggère aucune idée positive ou créatrice ; seule une conception négative s’accompagnant d’une attitude défensive est mise en avant. Autour du thème de la protection viennent se greffer les différentes phobies et angoisses de notre société : la guerre, les clandestins, le sida, la pollution, les seringues, etc. Certains extraits d’entretiens le montrent clairement : « On voit des préservatifs, des seringues, des poubelles renversées. Parfois, il y a des nappes de pétrole. » « J’ai entendu pour la première fois parler de protection du littoral à cause de l’Amoco Cadix, de la marée noire, des déchets sur la plage, des constructeurs de béton, de la pollution de l’eau, des oiseaux morts. »
Quant à la représentation du lieu, objet d’une protection, il apparaît comme un refuge, une bulle, un univers clos, privatif plutôt que public. Cet isolement-enfermement est connoté tantôt négativement, tantôt positivement. Il symbolise l’Éden mais aussi la prison et l’exclusion. La nature refuge est ambivalente car son authenticité est ressentie comme exclusive de la présence humaine : « C’est petit, fermé, délimité, cerné, il y a protection des animaux, des oiseaux, de l’eau, interdiction de chasse, il y a aussi l’entretien de la végétation et le repeuplement de la faune. » « C’est pas pour les familles, c’est plein de limites, d’interdits. » « C’est pas pour tout le monde, c’est pour régénérer comme une cure. C’est pas pour les salauds, les spectateurs, les Bidochon, ni pour Bouygues, les Allemands, les Français non plus, les Japonais. »
Le terme « salauds » désigne le genre humain. Et la figure la plus noire qui condense tous les défauts du genre humain, c’est le promoteur, ici Bouygues, symbole éculé et ringard du pouvoir, de l’argent, de la mise en béton de la nature et de la planète Terre. Cette nature refuge telle qu’elle apparaît, est une réserve où ne devraient être admis que les repentis et ceux qui ont fait profession de foi et de respect : « C’est pour tout le monde qui respecte la nature. » « C’est pas pour faire ce qu’on veut, pas pour circuler en voiture à toute vitesse, klaxonner. Pas pour construire, pour pique-niquer et laisser des choses, pas pour les gens mal intentionnés. » « C’est pas pour frimer, aller en boîte tous les soirs, avoir un certain confort, recréer la ville, aller au cinéma, aller à la chasse. »
Cette nature n’est pas celle où l’on « s’éclate », mais celle où, au contraire, est bridé ce que l’on appelle communément vivre, un espace de repli et de renoncement.
Des enquêtes nationales sur les relations qu’entretiennent les Français avec leur espace et leur environnement
[2] font ressortir les transformations de l’imaginaire du territoire et la place proéminente qu’y occupe la nature par opposition à la ville. Max Weber et Georges Duby nous avaient habitués à l’idée que la ville rend libre. Durant des siècles, celle-ci était en effet apparue comme un lieu d’émancipation et d’épanouissement. Cette relation semble caduque : aujourd’hui, la ville inquiète. Nombreux sont ceux qui associent tensions sociales et pollutions physiques au phénomène urbain. Cette remise en question du milieu urbain est amplifiée par les médias et les scientifiques qui se penchent sur les diverses pollutions et les répercussions qu’elles ont sur la santé. Face aux dysfonctionnements vécus ou médiatisés, la nature apparaît dès lors comme une valeur refuge. Aménager le territoire, c’est d’abord fondre ville et campagne dans nos représentations, et repenser la question agricole et forestière. De vastes parties du territoire doivent être mises en réserve, notamment pour les loisirs des citadins. Une enquête sur l’avenir de la forêt, son rôle et sa fonction dans la société
[3] montre que la majorité des Français l’imagine comme une réserve naturelle protégée et non comme un moyen de production ni même comme un espace récréatif.
De même – et en cela l’opinion diffère peu des décideurs –, on imagine le territoire clairsemé de parcs naturels, de zones protégées. Pourtant, on rêve d’horizons différents, signe du mal-être grandissant, on veut la nature dans la ville, le sauvage dans les espaces de loisir, l’urbanité dans les espaces ruraux. Quant à la réalisation d’une telle vision, personne ne veut vraiment y croire, car on reste convaincu que dans vingt ans « les choses seront dans le même état, la nature même peut-être encore plus spoliée car les mentalités et les comportements ne changent pas ».
Ne pas gaspiller la Terre et partout où cela est possible libérer des morceaux de nature, dans les villes, dans les campagnes, sur le littoral est un thème récurrent. Amenés à se projeter dans la France de l’an 2015, des lycéens en font un portrait saisissant [Viard et Boué, 1996]. Ils accentuent certaines tendances en les poussant à l’extrême. Invoquer l’espace sauvage est une aspiration unanime. Pour que la nature puisse reconquérir ses droits, il faut concentrer et densifier les habitats et les activités humaines et soustraire le maximum d’espaces à la consommation urbaine. Ainsi, par exemple, on propose de créer des îles artificielles et d’y transférer les populations occupant la côte afin que les rivages retrouvent leur aspect sauvage. Dans les villes, on imagine une solution identique : éloigner, refouler dans les sous-sols les hommes et leurs prothèses industrielles et marchandes, enterrer tous les réseaux d’échanges, qu’il s’agisse des transports, de l’énergie, de l’eau. Quant au rôle de l’État, il devrait être de racheter les espaces désaffectés du centre-ville ou de la périphérie pour y créer des îlots de nature.
Sur le plan rural, l’agriculture apparaît de moins en moins comme une utilité sociale et de plus en plus comme une nuisance. Elle occupe trop d’espace et, pour restreindre les superficies agricoles, on envisage de créer des parcs naturels dans la majeure partie du territoire. Le sentiment général est qu’il faut réinventer l’aménagement en l’orientant vers les valeurs de conservation, de protection de la nature, en permettant à celle-ci de reconquérir ses droits partout où ils ont été spoliés par les équipements et les activités humaines. On ne veut plus laisser l’État ni ses services transformer le territoire, tracer des voies de tgv, décider d’implantations lourdes.
Autour de la fonction de conservation se construisent donc de nouveaux arguments socio-spatiaux et de nouvelles logiques de territorialité. Toutefois cette recherche d’authenticité n’est pas sans équivoque, le naturel devant être fabriqué par l’homme.þ
Nature sauvage ou nature sécuritaire ?
Au même titre que l’humain, il existerait une ontologie de la nature qui plaiderait en faveur de son intégrité et de sa mise en défens. La nature sauvage semble s’être imposée comme la référence la mieux partagée par l’opinion publique, reléguant au second plan la nature bucolique ou pastorale. Il faut cependant relativiser cet engouement pour le sauvage et le restituer à sa juste place. L’authenticité de la nature est jaugée, moins à partir de son statut biophysique que de sa capacité à renouveler et à déplacer le regard vers des horizons nouveaux pour nous extraire de la quotidienneté [Granier et Kalaora, 1996]. Cependant, pour la majorité des publics, le sauvage ne doit pas être synonyme de chaos ; il doit être organisé et conçu dans un objectif d’accueil. Désirer une nature épargnée par l’activité humaine semble vouloir dire : « Faites-nous des équipements d’accueil pour pouvoir profiter de la nature, y accéder, y circuler et la contempler. » Cela explique nos aspirations contradictoires.
On attend des gestionnaires des sites qu’ils trouvent le point d’équilibre entre nature « sauvage » et nature « arrangée » en fonction des caractéristiques du milieu et du public qui fréquente le lieu. Ces attentes paradoxales obligent à trouver des voies médianes où l’utilisateur serait tout à la fois rassuré, assisté, mais libre et autonome. Prendre le public en charge sans pour autant que soit altéré le caractère prétendument sauvage : tel est le nouveau mot d’ordre de l’aménageur. Cette nature « naturée » a bien peu à voir avec ce que l’on entend par « milieu naturel » en écologie ou en géographie physique. Une tension existe entre le désir de nature « sauvage » et le souhait de la voir aménagée pour la contemplation ou la jouissance. Comment faire sauvage tout en éliminant les mauvaises herbes ? Comment rendre aimable ce qui ne l’est pas ? Il semble que nous ne puissions pas nous départir des influences littéraires ou picturales qui ont modelé nos pratiques de la nature [Roger, 1995]. Pour désigner le sauvage, nous n’avons pas d’autre vocabulaire que celui emprunté au registre du pittoresque, du superbe, de l’unique, de l’exceptionnel. Ce sont toujours des catégories appartenant au champ esthétique qui le qualifient, où se trouvent valorisées les notions de composition, d’harmonie, de symphonie, éventuellement de sublime, mais rejetées celles de désordre, de chaos, de vide, propres au sauvage. Par un curieux retournement de sens, la nature non arrangée est la nature polluée. En conséquence, la protection de la nature devient synonyme de protection d’une nature sauvage.
En dépit de ces équivoques, il n’en reste pas moins qu’une évolution des valeurs se fait jour sous la double influence de l’idéologie écologique et des médias qui renouvellent la géographie des lieux dits « naturels ». La rhétorique écologique envahit la sphère des loisirs et du tourisme. Avec elle réapparaît un désir romantique de « polysensorialité », qui se manifeste par l’envie d’éprouver la nature, non seulement par le regard, mais par tous les sens, de faire corps avec elle. D’où le succès que connaissent les sports de glisse (escalade, parapente, etc.), qui apparaissent comme des pratiques naturalistes, douces, permettant la rencontre harmonieuse et fusionnelle du corps et d’un élément naturel.
On aspire à une vie à la fois mieux protégée et plus excitante. Dans tous les domaines, l’exigence de sécurité augmente, et, chaque fois que celle-ci manque, elle entraîne une imputation de responsabilité, voire une procédure de dédommagement. D’une part, une vie protégée par la confiance qu’elle donne, mais aussi par l’ennui qu’elle propage, pousse à la prise de risques. D’où le succès des sports extrêmes dans lesquels on cherche un jeu limite : le flirt simulé avec la mort procure une griserie de tous les instants et renouvelable à volonté. Paradoxalement, en montagne, l’apparition de nouveaux matériels (corde, piolet-traction, spit, textiles, chaussons, ballerines) renforce l’illusion que l’on peut fusionner avec la nature et propulse l’escalade dans le monde de l’ylinx, du vertige, où l’étourdissement du moi est poussé à l’extrême, jusqu’à l’extase mystique. Par la pratique du vol en falaise, tout un jeu où l’homme se prend pour Icare se développe autour de la gestuelle, du vide, de la chute.
Quant aux médias, qu’il s’agisse de la télévision, de films ou de spots publicitaires, on ne peut qu’être frappé par la récurrence d’images qui montrent des terres désolées, abandonnées, arides, inhospitalières et valorisant ce que l’on pourrait dénommer des territoires bruts. Des émissions à succès comme Ushuaia, Thalassa renouvellent notre géographie des lieux et exemplifient la recherche des extrêmes et des limites contre la tendance au cocooning et à la ritualisation. À expérience sauvage, nature extrême [Cloarec, 1996]. Que le désert, la montagne ou la mer prévalent dans ces images ne saurait nous étonner : ils sont devenus les lieux obligés de ces nouvelles pratiques du dépassement de soi.
Cette nature hors limite n’a certes rien de commun en apparence avec la nature cocooning des lieux-refuges ; elle participe pourtant d’un même principe, la recherche d’un corps à corps. Une culture de la wilderness (« primitivité »), où sont valorisés pêle-mêle le risque, l’observation écologique, le contact naturel, semble éclore et modifier nos repères traditionnels. Les médias donnant à ces natures perdues et lointaines un poids de plus en plus important, elles deviennent des sources d’inspiration et d’imagination. Chacun tente d’en retrouver les fragments en ayant recours à un art du naturel qui seul produit l’illusion de la nature. Faut-il voir dans cette profusion médiatique de morceaux de nature une manière de conjurer le retour de la mauvaise nature, monstrueuse et menaçante, celle dont a accouché la société industrielle ?
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de conquérir le monde, mais de le protéger et de se protéger soi-même des agressions liées à son exploitation immodérée. La nature protégée évoque immédiatement la nature agressée que l’on protège pour elle-même, mais pour remédier aux menaces que, potentiellement, elle recèle et qui risquent tout autant de se retourner contre nous.
La figure de la victime devient la métaphore de notre condition moderne. La nature violentée, l’enfance violée (qui symbolise le naturel) ont supplanté la figure de l’ouvrier exploité. Nous avons délaissé la noblesse des passions politiques pour la compassion éprouvée pour des individus souffrants. L’héroïsme politique et libérateur qui trouvait à s’incarner dans la conquête de la nature et dans ses vertus régénératrices (s’isoler pour devenir fort) s’est mué en « victimisme » juridique et accusateur. L’appel systématique au droit, au contentieux, est un signe de l’indigence du social et de son anomie. D’où sans doute l’inflation de l’inscription de principes éthiques dans la loi, sans valeur normative
a priori, mais qui cependant, par la jurisprudence, peuvent servir de base à l’exercice procédurier (le principe de précaution,
znieff
[4], etc.). La victimisation de la nature renforce les argumentaires ontologiques à son égard et milite en faveur de l’existence d’une réalité naturelle originelle et indépendante de l’homme.
Ces transformations remettent en question l’exercice classique du métier de sociologue : celui-ci ne peut plus se contenter de partir de groupes constitués a priori et, à plus forte raison, de classes sociales. Le tourisme de plein air a tendance à s’échapper du temps qui lui était imparti par le système de l’époque industrielle et à débrider toutes les catégories sociales. Ce tourisme éclate dans tous les interstices du temps libre et touche des individus qui ne cherchent plus à paraître en se distinguant mais qui veulent s’épanouir dans des espaces ressentis comme sauvages. Les nouveaux usages sociaux de détente sont de plus en plus revendiqués comme une nécessité vitale. Il convient donc de passer d’une posture critique (sociologie de la domination) à une posture a-critique, relativiste et pluraliste, pour saisir cette notion de nécessité vitale exprimée par la recherche effrénée du naturel. â–
·
Cahiers du Conservatoire du littoral (Les), 1995, « Les Français et la protection du littoral », 4.
·
Causa rerum : l’environnement dans les journaux télévisés, 1995, Paris, rapport au cabinet du ministère de l’Environnement.
·
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Latour Bruno, 1991, Nous n’avons jamais été modernes : essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte.
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[1]
Exposition qui s’est tenue à La Villette en 2000.
[2]
Sondage
csa-cevipof (Centre d’étude de la vie politique française) réalisé du 23 juin au 10 juillet 1994 auprès d’un échantillon national de 2 023 personnes. Cette étude est issue d’un programme de recherche confié par le groupe de prospective rurale de la
datar au
cevipof. L’un des résultats les plus frappants est que la nature est plus importante que l’espace rural, et ceci plus pour les ruraux que pour les urbains.
[3]
Les Français et la forêt, enquête réalisée par
bva en 1991 à la demande de l’Office national des Forêts (
onf) sur un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus (
N = 1 011 personnes) apporte des résultats significatifs sur l’évolution de la perception des forêts-loisirs. Ils témoignent de l’importance que prend l’écologie dans les représentations. Sur le rôle prioritaire de la forêt, 54 % des personnes interrogées pensent qu’elle est amenée à devenir une réserve naturelle, alors que, pour 31 % d’entre elles, il s’agit d’un lieu de détente et pour 13 % de production de bois. Bien que les réponses varient selon les catégories socioprofessionnelles et le niveau d’éducation, il n’en reste pas moins que le rôle de réserve naturelle que jouerait la forêt est unanimement partagé par l’ensemble des couches sociales ; la fonction d’accueil ou de lieu de détente est reléguée au deuxième rang, même parmi les classes populaires. Enfin, interrogés sur leurs motivations principales concernant les sorties en forêt, 69 % des Français prônent la promenade et 40 % l’observation de la faune et de la flore.
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Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique, floristique.