2001
Ethnologie française
Les loisirs sous la tente
Traditions et innovations d’une pratique sociale
André Rauch
Université Marc-Bloch Strasbourg 2staps14, rue René-Descartes67084 Strasbourg Cedex
Plus qu’à une construction sociale, voire un idéal type, l’historien est sensible aux déconstructions successives d’une pratique de la nature.
Plusieurs traditions pèsent sur les comportements des campeurs en France depuis la fin de la Grande Guerre. Chacune porte la marque d’un milieu socioculturel défini. C’est le cas du scoutisme qui se développe sous l’influence de la mission « Good Will ». Avec le Club alpin français et les autres sociétés ascensionnistes, le Touring Club de France développe par ailleurs l’intérêt pour les loisirs au grand air. Dès les années cinquante, enfin, le camping familial entre dans les mœurs. Alors que la proportion des séjours chez les parents ou les amis se réduit, le camping devient le mode d’hébergement qui permet d’abandonner les vacances de proximité et favorise le départ hors de la région.Mots-clés :
loisirs de nature, camp scout, camping, club de vacances.
Historians are more interested in a social construction, or even in an ideal-type than in succesive deconstructions of a practice of nature.
Several traditions have been influencing campers’ behaviours in France since the end of the Great War. Each of them bears marks of a definite sociocultural milieu, like scouting that developed under the influence of the Good Will mission. Moreover, together with the Club alpin français and other climbing clubs the Touring Club de France takes an active interest in open-air leisure activities. From the 50s camping with the family becomes normal practice. While the proportion of stays with the family or friends decreases, camping becomes a mode of accomodation that enables people to spend their holidays in more distant places.Keywords :
leisure open-air activities, scout campsite, camping, holiday village.
Historiker sind mehr interessiert an einer sozialen Konstruktion, an einem Idealtypen, als an den suksessiven Dekonstruktionen einer Praxis der Natur. Mehrere Traditionen beinflussen das Verhalten der Camper in Frankreich seit dem Ende der Grossen Krieges. Jede ist von einem bestimmten soziokulturellen Milieu geprägt. Dies ist der Fall der Pfadfinderbewegung, die sich unter dem Einfluss der Good Will Mission entwickelt hat. Überdies interessiert sich der Touring Club de France zusammen mit dem Club alpin français und anderen Kletternvereinen an Freizeitbeschäftigungen im Freien. Ab den 50er Jahren ist Campen mit der Familie üblich geworden. Während die Zahl der Aufenthälte bei Eltern oder Freunden abnimmt, wird Campen eine Unterbringungsart, die ermöglicht Ferien in ferneren Örtern zu verbringen.Schlagwörter :
Freizeitbeschäftigungen in der Natur, Pfadfindercampingplatz, Camping, Ferienclub.
Les vacanciers français sont 17 % à faire du camping ou du caravaning (plus de 40 % des Néerlandais choisissent le camping-caravaning, seulement 11 % des Italiens et 12 % des Belges), mais cette forme de loisir favorise les départs en vacances [Boyer, 1999]. Elle réunit plusieurs caractéristiques : accessible à différents types de budgets, elle entretient un rapport singulier avec la nature, ne nécessite pas d’investissements à moyen ou à long terme, présente l’intérêt de la commodité, et, pour les plus convaincus, elle offre une convivialité sans « chichis » et sans manières. Au-delà de tels « avantages », qui ne permettent ni de construire sociologiquement cette pratique sociale ni de concevoir historiquement l’évolution de ce loisir, quels sont ses enracinements en France ?
Plusieurs traditions pèsent sur les comportements des campeurs. Certaines relèvent d’époques différentes et portent la marque d’un milieu socioculturel défini. Certaines se renouvellent avec les modes et les techniques, mais varient aussi selon les idéologies politiques ou confessionnelles. En un mot, même si tout se passe sous la tente, beaucoup relève de l’appropriation par les individus et les groupes sociaux d’un style de vie qui leur est transmis, d’un idéal ou d’un imaginaire qu’ils partagent.
Dans la diversité de ces traditions apparaît également l’influence culturelle qu’exerce, à un moment ou à un autre, une puissance étrangère forte de la fragilité du pays qui se met à adopter ses valeurs : c’est le cas du scoutisme qui se développe en France après la Grande Guerre sous l’influence de la mission « Good Will ». La question se pose dès lors de savoir en quoi cette culture étrangère nourrit ou altère une culture locale, proprement française ou propre à un groupe français dominant.
Les techniques peuvent elles-mêmes s’investir de systèmes de valeur. Leur renouvellement, leur caractère « plus » moderne peuvent alors pénétrer massivement les pratiques. Quelques avant-gardistes s’en emparent, bientôt rejoints par une masse plus importante de consommateurs.
Les sociabilités enfin peuvent changer. En concurrence avec d’autres formes de tourisme, plus ou moins proches en raison de leurs budgets, des systèmes de valeur qu’annonce la publicité, des appartenances à une classe sociale, etc. Elles s’emparent alors d’habitudes existantes dont elles renouvellent les modes de communication et de diffusion dans le corps social.
L’avènement du camping de masse ne se confond donc pas avec l’espoir du paradis pour tous. Se fondre dans la foule peut convenir à ceux qui ne se sentent pas vraiment chez eux sur certains lieux de vacances ; faire partie d’une communauté dans un camping surpeuplé donne un sentiment de revanche sur l’ordinaire et renforce les solidarités. Mais l’invasion des plages environnantes provoque en revanche le dédain de ceux qui avaient le privilège de les occuper avant que ne déferlent les « congés payés » et que ne se multiplient en masse aires et terrains de camping sur les sites de vacances les plus recherchés.
Trois exemples, il est vrai déjà connus, serviront à illustrer ces formes de pénétration culturelle en France, de l’issue de la Première Guerre mondiale à la fin du xxe siècle.
La recomposition du camp dans une société française désagrégée
Après la Grande Guerre, le Comité américain pour les régions dévastées de la France joue un rôle fondateur dans l’essor des patrouilles d’éclaireurs et de scouts [Laneyrie, 1985] : il affiche pour objectif de réparer les ravages causés par la Grande Guerre sur les nouvelles générations. Les rassemblements mobilisent la jeunesse à l’aide de rituels et de symboles. En 1920, M. Lorme et W. Barclay rendent officiellement visite aux éclaireurs réunis au camp de Francport : montée des couleurs, chants rythmés les accueillent [Babin, 1920] ; l’année suivante, les campements-écoles des éclaireurs de l’Oise et de l’Aisne reçoivent le fondateur du mouvement, Robert Baden-Powell en personne
[1]. La délégation « Good Will » donne son patronage à chacune de ces initiatives. En 1922, un camp est organisé sur sa proposition dans la forêt de Villers-Cotterêts par les troupes des éclaireurs de Corcy
[2]. Suivront, selon les mêmes rituels, les camps de vacances du commandant Fabre (directeur des camps de vacances au ministère de l’Hygiène), du capitaine Vuillemin, etc.
Trois grandes organisations se dessinent : les éclaireurs de France (laïcs), les scouts de France (catholiques), les éclaireurs unionistes (protestants). Chacune d’elles se compose de meutes de louveteaux et de troupes d’éclaireurs. Les jeux sont inspirés des récits du Livre de la jungle ; les noms des animaux qui animent la légende servent de fétiches, et leurs effigies figurent sur les écussons du clan : pas de maîtres ni d’officiers ici, mais des « grands frères » et des « chefs » de meute ou de patrouille. En août 1927, un camp en internat est organisé à Genève qui signale la dimension internationale du mouvement. Du 1er au 15 août 1933, un jamboree réunit 25 000 scouts de toutes obédiences qui campent dans le parc de Gödöllö, à trente kilomètres de Budapest. En 1937, près d’Amsterdam, sont réunis 30 000 éclaireurs de 44 pays. La délégation des scouts de France est conduite par le général Lafont, celle des éclaireurs unionistes par M. Faure et celle des éclaireurs de France par M. Lefèvre. Robert Lafitte, commissaire national adjoint des éclaireurs de France, dirige le contingent des 2 000 Français.
L’essentiel n’est pourtant ni dans les dates ni dans les chiffres, au reste, peu significatifs. Il tient aux discours et aux pratiques qui convergent pour réhabiliter la nature que les ruraux se sont mis à abandonner ; la crise des années 1920 développe par ailleurs les slogans du retour aux valeurs paysannes et à la vie simple. Les organisations scoutes, confessionnelles ou laïques, choisissent la montagne, la campagne et la forêt pour socialiser la jeunesse
[3]. Alors que s’imposent par ailleurs la vitesse et la commodité des moyens de transport, la lenteur de la marche à pied devient le support pédagogique de ces organisations ; son ascèse doit rappeler à la jeunesse la condition humaine du pèlerin [Rauch, 1997]. Elle donne prise à une initiation : vivre dans la nature par ses propres moyens, sans le secours des inventions de la civilisation industrielle. Durant les vacances, le grand camp d’été devient un moment clef de la vie scoute : «
Le moyen d’éducation le plus puissant de l’organisation. Voilà la pierre de touche des aptitudes et des caractères. Le camp, en plein air. Pendant huit jours, quinze jours, trois semaines. » [Toudouze, 1927] Compte aussi la démonstration de masse : en 1922, dans le parc de Chamarande au sud-ouest de Paris, le camp rassemble 600 scouts et 25 louveteaux. Des tentes et des feux, des alignements et des drapeaux, des insignes et des écussons, un langage, des chants et des rites d’initiation, des uniformes et des foulards servent de signes de reconnaissance.
Les patrouilles, composées d’éclaireurs et de scouts « loyaux » et « chevaleresques », se sont préparées pour le camp annuel, et les participants se sont entraînés à lire les cartes ainsi qu’à utiliser la boussole. Au fil des années, leurs membres ont subi les épreuves des différents grades et se sont initiés aux mystères du nœud de jambe de chien, au matelotage et au morse avant d’être admis parmi les trappeurs. Jeannettes et éclaireuses sont aussi invitées à partir « n’importe où : mer, forêt, montagne, plaine ; Nord, Sud, Ouest, Est. La France est là qui offre sa carte géographique, variée et partout attirante » [Toudouze, 1927 : 528]. Même initiation patriotique chez les catholiques : après avoir passé par les meutes de louveteaux, puis les troupes scoutes, on arrive chez les routiers. Leur mission mêle l’aventure et la responsabilité ; pionniers, les aînés servent de modèles. Entre 1918 et 1939, leur présence rajeunit les pèlerinages. Dès 1931, ils raniment celui de Chartres ; en 1936, les routiers du père Forestier y rejoignent les cadets du père Doncœur (organisation fondée en 1924, inspirée des Quickborn et de la Jugendbewegung allemande) [Laneyrie, op. cit. : 135 sq.]. En un mot, une ascèse militante anime ces loisirs qui échelonnent les âges de la jeunesse à l’aide des grades et des initiations.
La référence imaginaire passe du Livre de la jungle à la robinsonnade, de la loyauté des chevaliers à la règle chrétienne d’être « pur dans ses pensées ». La cuisine, la corvée d’eau et de bois, les courses de pain et d’épicerie, la lessive, le feu fait dans un trou de terre, le nettoyage des ustensiles, l’épluchage des légumes, ces gestes rudimentaires de la vie domestique deviennent des actes qui qualifient et honorent. Le défi lancé à la nature s’y mêle : qu’il vente, pleuve ou fasse soleil, la bonne humeur, l’endurance, l’adresse, la débrouillardise et la camaraderie sont de mise chez les jeunes gens comme chez les jeunes filles : « Compter sur soi pour toutes les besognes, mais être prête à venir au secours des camarades », voilà la devise. Peut-être le passage de l’une à l’autre de ces représentations marque-t-il l’évolution du mouvement des années 1920 aux années 1930, mais, dans leur ensemble, tous les mouvements de jeunes, les colonies de vacances et les camps d’été ont inspiré le camping, ce contact « direct » avec la nature sous la seule protection d’une épaisseur de toile. Camper a créé chez les nouvelles générations le désir de quitter la ville pour partir dans la forêt, la campagne ou la montagne, devenues les territoires de leur aventure. Prodigieuses mutations : elles élargissent les espaces disponibles, font entrer le temps du loisir dans l’éducation de la personnalité, renouvellent enfin le sens du loisir et les représentations de la nature.
De la découverte de la terre des ancêtres aux loisirs de pleine nature
Ces influences étrangères ne doivent pas dissimuler une tradition patriotique de la découverte de la nature bien antérieure à celle-ci. Parallèlement à ces modèles anglo-saxons qui s’imposent en France, mais aussi en Europe, après les destructions et les désarrois laissés par la Grande Guerre, associations et clubs, apparus dès le dernier tiers du
xixe siècle [Lejeune, 1988 : 148-150], renouvellent les initiatives qui inspirent la découverte du territoire national et, plus largement, initient à la connaissance de la nature [Corbin, 1995 ; Rauch, 2001a]. Avec le Club alpin français (
caf) et les autres sociétés ascensionnistes, le Touring Club de France (
tcf) développe l’intérêt pour les loisirs au grand air ; en vue de diffuser la pratique des sports de plein air, il organise par exemple des championnats de
bobsleigh et des coupes pour les skieurs
[4]. À cette innovation s’ajoute la curiosité pour les sports nautiques (l’organisation d’un salon nautique international figure dans sa
Revue mensuelle), les sports aériens (le comité, créé en 1908, compte parmi ses membres Charles et Paul Renard).
Après la Grande Guerre, le camping entre dans les prérogatives du tcf qui organise un camp de toiles à Cauterets, délivre des licences annuelles de campeur et publie des guides-itinéraires du campeur par région. Alors que sont aménagés en 1928 les campings de Saint-Jorioz, au bord du lac d’Annecy, de Cordon, près de Sallanches, le tcf s’installe à Morzine et à Neuvecelle, près d’Évian, où il possède des terrains. Le lancement de la revue Camping et la création, le 3 mai 1938, de l’Union française des associations de camping (ufac) soutiennent la tendance et actualisent les équipements. D’un goût plus excentrique, une première forme de caravane, Pigeon-Vole, vise à développer le « camping intégral » [Baudry de Saunier, 1922, 1923]. En agissant sur les commodités du tourisme, le tcf transforme les représentations et les usages ; plus que du retour aux joies simples et à l’ordre militaire des camps scouts, il donne aux campeurs le sens du progrès.
Dans la même veine, des associations culturelles, animées notamment par des enseignants, développent le tourisme organisé. C’est le cas de Connaissance du monde, et, plus universitaire, celui du Centre laïque de tourisme culturel (cltc). Le camping que promeut le Groupement de camping universitaire (gcu) n’échappe pas à ces initiatives à la fois corporatives et idéologiques. Ces regroupements ne demeurent pas des rassemblements de commodité ni des loisirs à bon marché, ils résultent d’un effet d’entraînement et sont des occasions de faire la fête : lorsque le groupe se retrouve, on chante et on danse. L’idée qu’il faut donner un contenu au temps libre est progressivement partagée par un plus grand nombre. Et ce partage fait plus que la joie du camping, il lui donne un sens.
Après la Seconde Guerre mondiale, le tcf rouvre en 1946 ses trois camps de jeunes à Andernos, dans le bassin d’Arcachon et à Cauterets. En étroite union avec la Jeunesse au plein air et les Centres d’entraînement aux méthodes actives (cemea), l’Union française des œuvres de vacances laïques (ufoval) participe activement aux enquêtes et aux études administratives des ministères et des secrétariats d’État. L’arrêté du 11 mai 1949 renforce les conditions d’ouverture auxquelles sont soumises les colonies de vacances et, parmi elles, les camps sous tente : des règles de qualification plus strictes sont progressivement exigées de leurs personnels. Le diplôme d’État de directeur de colonies de vacances et celui de moniteur, créés en 1937, sont revus en 1949, puis en 1954. Par ailleurs, les Francs et Franches camarades (les Francas), fondés en 1944 et qui regroupent les patronages laïques, font évoluer les centres de vacances.
Parallèlement, les Holidays Camps anglais ont inspiré les clubs de vacances. En 1936, l’homme d’affaires Butlin avait édifié un premier camp de vacances, avant de fonder une chaîne. À des tarifs étudiés, les activités composent un emploi du temps ; une organisation de vacances, à but lucratif, sans contenu idéologique. Un programme de distractions est prévu dans une aire réservée aux membres du club. Bientôt les tentes laissent la place à des chalets et à des pavillons construits sur une bande de terrain équipée pour les loisirs. Le tourisme entre dans une ère qui se développe massivement au cours des années 1960.
En France, il inspire les premiers villages de vacances du Club Méditerranée et son héros, Gilbert Trigano. Le club est en effet inspiré du « village olympique », sorte de camping sous tente improvisé à Calvi en 1949, où les participants prennent leurs repas en commun et se livrent à différents sports ; l’histoire se confond avec la mémoire de la Résistance. En 1950, le magazine Elle, créé en novembre 1945 par Hélène Lazareff dans le groupe Hachette, fait une large publicité pour des camps de 500 places, appelés « villages magiques » au Tyrol et en Sicile, que fréquentent des stars du cinéma et de l’actualité ; des animations y sont proposées aux adhérents. Gérard Blitz fonde une association pour vacances sportives : la légende prend tournure de mythe, la réussite par le mérite [Ehrenberg, 1990 : 126].
Bientôt, paillotes et bungalows feront oublier la rusticité du camping. Ils créent le décor d’une mise en scène dont l’essentiel tient à des équivalences simples : la détente du corps et des mœurs, le relâchement du temps et des activités programmées, la relâche des urgences, selon le cliché « Je ne sais jamais quelle heure il est, ni quel jour on est ». En un mot, la vraie vie mêle l’opulence de la consommation et la simplicité du sauvage. Mais les premières années des clubs de vacances ont porté l’héritage du camp sous la tente. Leur sociabilité, leur désir d’une vie naturelle, que ne brident pas les interdictions de la société civile, en portent les traces.
Car, signe révélateur, les organisations de jeunesse quittent la campagne, la forêt et se déplacent vers la montagne ou la mer. Les Alpes en tête, le Massif central ensuite, le Jura, les Vosges et les Pyrénées restent à égalité. Cet intérêt pour les Alpes n’obéit plus au principe de l’espace naturel et de l’air sain : l’altitude inclut désormais la randonnée, à pied, plus tard à cheval ou à vélo, plus récemment à vtt. Clichés et articles de revue ouvrent à la découverte des gorges et des canyons pour le nautisme, des rivières pour le canoë-kayak, des lacs pour la voile : « Le canoéiste voit la nature sous un angle exceptionnel […]. Mais, au grand désespoir des sportifs acharnés, les torrents tumultueux se font plus rares, “mis en bouteilles” par Électricité de France. Les amateurs de voile, en revanche, y trouvent leur compte, car derrière les grands barrages naissent des plans d’eau où l’on peut voguer, camper, faire de la voile en toute tranquillité. » [Réalités, 1953 : 80] La nature doit se montrer fonctionnelle, et l’alpinisme, l’escalade, la spéléologie en deviennent les pratiques les plus emblématiques.
Les techniques sportives focalisent l’intérêt sur la jeunesse. Ces initiations aux sports de montagne, aux sports nautiques et aquatiques, aux loisirs de pleine nature exigent de véritables connaissances, des équipements et un matériel coûteux. Les bases de yachting, comme le centre Virginie Heriot, situé près de Saint-Jean-de-Luz, Bénodet dans le Finistère, Niolon près de Marseille, Thonon et Annecy en Haute-Savoie organisent stages d’initiation et de perfectionnement. Au centre nautique des Glénans créé par d’anciens résistants, les formations commencent en 1947 sous l’impulsion de Philippe Viannay. Les stagiaires sont hébergés sous des tentes américaines prêtées par l’aviation, vaisselle et couvertures sont récupérées de la Compagnie générale transatlantique. Le centre occupe l’île « mère » de Penfret avant de mettre la voile pour Drennec. Plus tard, l’école des Glénans ouvre des bases en Corse, dans l’Hérault, en Irlande sur les îles Scilly. Équipés de grosses barques à moteur, de baleinières à voile, d’argonautes, de canetons, de caravelles et de vauriens, ses cadres accueillent les élèves pour quinze jours.
Mais l’essentiel est sans doute à venir. Après 1958, alors que la population des jeunes qui ont entre quatre et dix-huit ans passe de 12 millions en 1954 à 15 millions en 1964, le taux de développement des colonies de vacances reste stationnaire. Elles deviennent l’une des rares formes de vacances dont la croissance stagne. En 1964, camps et colonies accueillent 1 335 000 jeunes (un quart environ participe à des camps scouts) [Prost, 1981 : 503]. Lorsque, en 1967, Pierre Perret chante « les jolies colonies de vacances, merci papa, merci maman… », est tournée en dérision une organisation qui, selon les plus convaincus, a néanmoins fait ses preuves. Les affinités de goûts ont pris le pas sur les idéologies : jusque-là, les parents envoyaient leurs enfants chez les scouts, les éclaireurs, selon leurs convictions religieuses ou idéologiques. Les colonies de vacances, comme l’ensemble des mouvements de jeunes, n’échappent pas à la profonde mutation des sociabilités [Cholvy, 1985].
Les crises que traversent en 1957 les jeunesses catholiques et, en 1961, les jeunesses communistes en sont à la fois des signes avant-coureurs et des causes profondes. Les hiérarchies, les disciplines autoritaires propres aux organisations de jeunesse se sont essoufflées avec l’« avènement des copains » ; insensiblement s’impose une sociabilité moins structurée et moins formelle que celle des colonies ou des meutes scoutes. Une revendication de liberté s’oppose à des ordres hiérarchiques trop contraignants pour s’accommoder aux loisirs. Bientôt, ils sembleront répressifs. Des liens voulus plus intimes, considérés comme plus authentiques, puisque fondés sur des sentiments partagés, entrent en contradiction avec des disciplines imposées par un chef scout, un directeur de colonie ou un père aubergiste. Enfin, les idéologies de la sociabilité et du partage des responsabilités ne pèsent plus lourd, dès lors que les « copains » cherchent simplement à rencontrer d’autres jeunes, à l’écart de la famille, et attendent du séjour en plein air des loisirs sportifs ou du tourisme à l’étranger.
Avec le déclin des idéologies sont apparues des motivations portant plus sur les loisirs que sur les initiations à la vie communautaire. Camps, colonies et centres de vacances organisent des activités là où jusqu’ici l’enfant devait trouver la santé et la sociabilité. Les sports de haute montagne diffèrent des jeux de la colonie traditionnelle. Plus thématiques, colonies et camps de vacances se transforment en colonies « poney », camps de randonnée, stages de voile ou de ski, etc. Durant les années 1970, les activités sportives qui étaient jusqu’ici pratiquées par les aînés entrent dans les habitudes des préadolescents et des enfants. Plusieurs facteurs ont contribué au changement. Ils tiennent à la structure sociale et aux budgets. L’enrichissement des ménages, l’allongement de la durée des congés ont favorisé les départs en famille qu’autorisent désormais la voiture individuelle, le mode de résidence, les conceptions familiales de vacances.
Vacances sous tente en famille
Dès les années 1950, le camping familial entre dans les mœurs. Le nombre de journées passées sous la tente, plus tard en roulotte, rebaptisée caravane, s’élève rapidement, signe que le camping favorise le départ en vacances pour beaucoup de Français. De 12 % des journées sous tente en 1964 on passe à 15 %, deux années plus tard. L’augmentation est bien supérieure à celle des autres modes d’hébergement. En 1967, plus de 1 million de familles possèdent une tente et 160 000 une caravane. La France vient en deuxième position en Europe après la Grande-Bretagne. Les adeptes de la tente se recrutent parmi les familles d’ouvriers et d’employés qui jusqu’alors ne partaient pas. Alors que la proportion des séjours chez les parents ou les amis se réduit, le camping devient le mode d’hébergement qui permet d’abandonner les vacances de proximité et favorise le départ hors de la région. Moins onéreux, il ouvre l’accès au littoral à des couches de la population qui jusqu’ici n’y venaient pas, et leur permet de choisir un lieu de vacances pour, éventuellement, en changer. Il compense l’absence de résidence secondaire, plus onéreuse.
Dès lors, les tentes changent : les campeurs peuvent désormais s’y tenir debout, et un auvent isole le lieu des repas de l’espace couchage. Sur certains modèles, des alvéoles séparées pour les parents et les enfants sont équipées de petites fenêtres donnant sur l’extérieur. Anciens scouts et adhérents des clubs ont pris goût à ce contact avec la nature et ne redoutent pas les rhumatismes : la moyenne d’âge des campeurs s’est élevée, et les habitudes des temps héroïques ont évolué. Sur les terrains qui s’aménagent, le camping inclut les retrouvailles entre bandes d’enfants et d’adolescents ; les plus modestes ont ainsi le sentiment de rejoindre un milieu social familier, où l’on se retrouve entre familles de même condition. Dans les campings plus coquets, les résidents s’approprient très vite leur territoire en aménageant des parterres de fleurs autour de leur tente ; les plus originaux « plantent » des nains sur le gazon [Urbain, 1995 : 250]. Au cours des années 1970, les antennes de télévision se mettent à pousser. Pour les grandes occasions, on se rassemble au bar ou chez ceux qui ont un poste.
En sirotant un verre avec les voisins, on regarde les premiers pas sur la lune, le 21 juillet 1969. Neil Armstrong enfonce un pied dans la poussière lunaire : grand silence autour du poste. Tourné vers le téléspectateur, du lointain de l’astre, il prononce les paroles historiques immédiatement traduites en français : « C’est un petit pas pour un homme, mais un pas de géant pour l’humanité. » Les campeurs applaudissent. On se retrouve aussi chaque été pour les étapes du Tour de France ; le match France-Allemagne du Mundial 82 prendra les allures d’une cérémonie patriotique. Passer la soirée à regarder une émission télévisée crée des connivences. Bientôt, ne pas avoir de poste relèvera du militantisme, de même qu’il faudra affronter la contestation des enfants pour rester dans une caravane sans électricité. Le contact avec la nature et la vie vagabonde ne sont plus de règle.
Si la réglementation des terrains codifie des usages, en même temps se déclenchent les plaisirs gratuits du camping sauvage. Chez les jeunes, il s’associe souvent à l’auto-stop qui attise les attraits de l’itinérance et renouvelle les imprévus du voyage. L’aventure change ici d’enjeu. Alors que sur le littoral le séjour l’emporte, la passion de la tente ou les plaisirs de la belle étoile favorisent le nomadisme. Les plus jeunes, voire les campeurs de la seconde génération, poursuivent le voyage hors des frontières où ils rencontrent bien souvent ceux de leur classe d’âge. Grâce aux prix modiques et aux échanges polyglottes, ils découvrent un pays et des étrangers. Au cours des étés « pourris », ils guettent le coin de ciel bleu en attendant que le temps se lève et se jurent, la prochaine fois, de visiter des régions aux climats plus hospitaliers.
Notons un préjugé bien français : camper fait « congés payés », voire étudiant démuni. Cela vient du fait que les ouvriers et les employés sont les plus représentés dans les campings, même si les prix des premiers modèles de roulottes comme Escargot, Vagabonde, Gypsy dans les années 1950 restent très sélectifs. Les Anglais, pour qui le camping est plus traditionnel, les Allemands et les Hollandais, qui parfois ont participé à des mouvements de jeunesse, le pratiquent pour bien d’autres raisons que la modicité des dépenses. Leurs caravanes et leurs tentes voisinent avec des automobiles puissantes. Camper n’écarte ni le prestige ni l’aisance, mais permet d’échapper au confort de tous les jours [Simonnot, 1991 : 198].
La publicité pour retourner au naturel (la Camargue sans moustiques, la Provence sans fourmis) invite aussi à redécouvrir des arts perdus. Les conversations avec les voisins du camping à la ferme abandonnent le politique pour l’écologique : leurs discussions deviennent ainsi plus consensuelles : « C’est les vacances. » En 1995, sur les 11 600 campings décomptés en France par Libération, 9 300 sont aménagés et 2 300 sont ruraux ou à la ferme. Par le réseau de communications qui en assure l’exploitation, ils se distinguent des campings que les automobilistes découvrent en suivant les panneaux de signalisation ou en se fiant au bouche-à-oreille. Peu importent les chiffres, l’évaluation par enquêtes n’est pas anodine, la publicité démarque le tourisme vert des convivialités informelles qui caractérisaient le retour aux sources, les vacances sous la tente ou les sorties improvisées. Elle les inscrit dans l’industrie touristique.
Ces séjours verts s’accommodent au cyclotourisme (vélo en Isère ou sur une île anglo-normande, vtt dans les Vosges du Sud). Ils incluent le camping-car (la Corse en maison roulante), la randonnée pédestre (trekking en Lozère), le stage équestre (safari en Camargue), le séjour à la ferme assorti de randonnées à dos de mulet et d’un stage de pêche en rivière (pêche à la mouche à Pau). Les sportifs trouvent du canoë-kayak dans les gorges du Tarn, de la plongée sous-marine au large de l’île du Levant, de la planche à voile en Bretagne, des cerfs-volants à Berck-Plage. On joue même aux Indiens dans la vallée de la Drôme (hébergement sous tepee, repas au feu de bois, équitation, tir à l’arc). En résumé, l’habitat, le cadre bucolique, l’activité suggèrent le retour à la nature ; la lenteur, l’effort semblent devenir les opérateurs magiques de cette relation, perçue comme une fusion.
Mais celle-ci n’est pas la simple héritière des Trente Glorieuses ou la matrice d’une incitation à la consommation. Camper suppose qu’un goût s’est construit, qu’il s’est élaboré parmi d’autres choix possibles. Il devient l’expression de une ou de plusieurs histoires. Certes, le rapport à la nature qu’offre cette forme de loisir suppose une plongée dans l’imaginaire du sauvage. Mais celui-ci, curieusement, prend ses racines dans le camp, forme spatiale de la meute ou dans celui de la tribu, forme sociale du village, selon que l’on préfère la référence à l’animal ou au « primitif ».
Entre-temps, le concept de nature lui-même s’est prêté à de nouveaux usages. Le campeur scout se vantait de sa débrouillardise, c’est-à-dire qu’il disait vivre de peu. Plus tard, les sports de pleine nature nécessitent un équipement où les investissements de l’État sont indispensables [Parisis et Peraldi, 1981 : 111 sq.]. Insensiblement, on est passé d’une pratique qui tournait le dos à la civilisation industrielle à une autre qui se réinvestit dans le loisir. Mais le passage insensible de l’une à l’autre passe par un trait commun qui est cette illusion ou ce rêve de rester proche de la nature parce que l’on y campe.
Lorsque la famille devient le cœur de ces loisirs de nature, l’imaginaire de la meute ou de la tribu peut se dissiper. Compte à présent celui du retour, non plus le retour à la nature, mais le retour aux souvenirs passés, celui des vacances précédentes, avec des copains que l’on a choisis, voire la nostalgie des horizons oubliés ou des civilisations passées et qui, par la force des choses, c’est-à-dire, par goût pour la tente ou le camping, revivront.
Plus qu’à une construction sociale, voire à un idéal type, l’historien sera donc sensible à des déconstructions successives, celles par lesquelles s’expliquent continuités et ruptures d’une pratique dont le camping n’est qu’un analyseur. â–
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Babin G., 1920, « Scoutisme », L’Illustration, 25 sept., 4047.
·
Baudry de Saunier A., 1922, « Le camping intégral », L’Illustration, 7 oct., 4153.
·
– 1923, « Montage de pigeon vole », L’Illustration, 6 oct., 4205.
·
Bertho Lavenir C., 1999, La roue et le stylo, Paris, Odile Jacob.
·
Boyer M., 1999, Histoire du tourisme de masse, Paris, puf.
·
Ehrenberg A., 1990, « Le Club Méditerranée, 1935-1960 », Autrement, 111 : 117-129.
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[1]
Fils d’un pasteur londonien, professeur à Oxford, R. Baden-Powell publie en 1908, après ses campagnes militaires, un ouvrage adapté aux œuvres de jeunesse,
Aids to Scouting.
[2]
« Chez les éclaireurs de l’Oise et de l’Aisne »,
L’Illustration, 27 août 1921, n
o 4095 : 174 ;
L’Illustration, 12 août 1922, n
o 4141 : 136.
[3]
Distinguant les âges, les convictions morales et religieuses, séparant les jeunes filles des jeunes gens, le mouvement s’étend. En juin 1923 se crée la Fédération des guides de France, pour les jeunes filles catholiques ; la Ronde des jeannettes accueille les enfants âgés de sept à douze ans ; les guides aînées apparaissent vers 1930. À l’initiative de Robert Gamzon est fondé le mouvement des éclaireurs israélites (1927). Des chiffres donnent l’idée de cette expansion rapide. En juin 1924, les éclaireurs unionistes comptent environ 5 000 adhérents ; en 1926, les scouts de France en annoncent 8 000. En 1930, près de 40 000 jeunes participent au mouvement : 25 000 scouts de France, 8 000 éclaireurs de France, 5 000 éclaireurs unionistes et près de 1 200 éclaireurs israélites de France. L’importance accordée aux effectifs traduit le contexte missionnaire de la mobilisation.
[4]
Le
tcf crée en 1908 un comité du tourisme hivernal qui devient en 1909 le comité du Tourisme en montagne. En 1931, le
tcf entretient et « garde » le refuge de Rouge-Gazon (Vosges), les chalets d’Arvière (Jura), du Mont-Joly (massif du Mont-Blanc), des Bouillouses (Pyrénées-Orientales) [Bertho Lavenir, 1999].