Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515081
192 pages

p. 621 à 629
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 88 2001/4

2001 Ethnologie française

La nature éducatrice

La pédagogie du camp dans les mouvements de jeunesse protestants

Arnaud Baubérot Université Paris XII Val-de-Marne61, avenue du Général-de-Gaulle94000 Créteil
L’étude de l’introduction du camping dans les mouvements de jeunesse protestants éclaire la façon dont s’élabore une « théorie du camp » associant au séjour dans la nature des vertus éducatives. Sa diffusion répond à l’émergence, au début du siècle, d’une nouvelle conception de l’adolescence qui pousse à la remise en cause des méthodes traditionnelles d’éducation. Cette étude montre comment les pédagogies nouvelles tentent, par l’allègement temporaire de certains codes de civilité et de comportement qui encadrent la présence sociale du jeune garçon, d’agir sur sa nature profonde et de renforcer son adhésion aux normes morales, civiques et religieuses.Mots-clés : camping, scoutisme, éducation nouvelle, mouvements de jeunesse, protestantisme. The study of the beginning of camping practice in protestant youth movements highlights the mode of elaboration of a « theory of camping » that attaches educational values to a stay in the nature. The development of this practice corresponds to a new conception of adolescence that appears at the beginning of the century and questions traditional educational methods. More generally, this study shows how new educational methods, through a temporary softening of certain codes of civility and behaviour that control the young boy’s social life, tend to act upon his deep nature and to reinforce his adhesion to moral, civil and religious norms.Keywords : camping, scouting, new education, youth movement, protestantism. Die Studie der Einführung der Campingpraxis in protestantischen Jungenbewegungen zeigt, wie sich eine « Theorie des Campingplatzes » erstellt hat, die dem Aufhalt in der Natur erzieherische Tugenden zuschreibt. Die Verbreitung dieser Praxis entspricht einer neuen Auffassung der Adoleszenz, die am Anfang des Jahrhunderts erscheint und die traditonnellen Erziehungsmethoden in Frage stellt. In allgemeiner Weise zeigt diese Studie, wie die neuen Erziehungsmethoden versuchen, durch eine vorläufige Lockerung gewisser Höfflichkeits- und Verhaltenskoden, die das soziale Leben des Jungen einrahmen, auf seine innerste Natur zu wirken und seine Zustimmung zu moralen, bürgerlichen und religiösen Normen zu verstärken.Schlagwörter : Camping, Pfadfinderbewegung, Neue Erziehung, Jungenbewegungen, Protestantismus.
Juillet 1910. Depuis quelques jours, vingt-cinq lycéens de la Fédération française des étudiants chrétiens campent à proximité du village de Domino, sur l’île d’Oléron. À Paris, Édouard Maury, un « vieux monsieur à l’esprit plutôt critique » [1], désireux de mesurer la qualité de cette entreprise, s’apprête à les rejoindre. Certes, le projet soulève son enthousiasme : « Un campement pour de jeunes garçons en vacances ? Mais c’est l’idéal : leur révéler les joies de la vie dans la nature ; leur apprendre à se suffire à soi-même, loin de la ville, loin des hôtels, c’est parfait : rapprocher des caractères différents, des individualités qui s’évitent parfois, mais c’est une idée à encourager ! » Pourtant, l’homme formule quelques réserves. « Un campement chrétien, c’est mieux encore… à moins que ce ne soit dangereux ; car avec ces jeunes intelligences, ces esprits facilement indépendants, frondeurs parfois, la note religieuse est délicate à manier. Saura-t-on, dans ces groupes, pratiquer l’esprit vraiment chrétien, l’esprit chrétien et viril ? Il vaut la peine de s’en assurer. »
Le voici donc parti, « sac au dos, comme un jeune en tournée de vacances », rejoindre le campement au pied de la dune. À son arrivée, les tentes sont vides, le camp est désert. Le visiteur inattendu surprend les campeurs endormis, faisant la sieste sous les pins. Nul protocole dans les présentations, nulle rigueur dans la tenue de ces jeunes, mais de la joie et de l’enthousiasme à travers lesquels l’homme croit déceler la nature profonde des caractères. « Heureux de constater qu’il ne risque rien pour sa dignité », le vieux monsieur se jette à l’eau pour participer à la baignade. « Maintenant qu’il est campeur comme les autres, et du plus petit au plus grand de ses nouveaux camarades, c’est le même entrain, la même liberté, sans un mot dissonant, sans trace de vulgaire. » L’arasement des hiérarchies sociales et la négation des privilèges de l’âge ne semblent nullement le gêner. C’est avec la même gaieté que le visiteur décrit le repas servi sous un hangar : les macaronis, la viande trop salée, les arrosoirs en guise de théière et, plus tard, la simple prière sous les étoiles qui tient lieu de culte, puis la nuit sous la tente, parmi les ronflements des campeurs. « Il faut encourager ces campements, les faire connaître, les seconder : c’est une institution profondément utile qui doit se développer. »
Les soubassements rhétoriques du discours sont classiques. L’auteur s’attribue le rôle du sceptique, exprime ses réticences afin de renforcer la valeur de l’éloge auquel il se livre. Le fond du propos n’en demeure pas moins paradoxal : voici un homme d’âge mûr, qui exprimait tout d’abord sa méfiance à l’égard de l’indépendance et de l’esprit frondeur de la jeunesse, exaltant finalement le relâchement de la tenue et du maintien dont Domino est le lieu. C’est ensuite à Charles Grauss [2], le directeur du camp, qu’appartient le soin de couronner cet apparent paradoxe en attribuant à ce relâchement une vertu régénératrice : « L’enthousiasme est la marque distinctive du génie français. Le susciter ou le fortifier au cœur des jeunes générations, c’est assurer, en partie, l’avenir moral de la France. La santé physique, la droiture du cœur, la foi dans la vie en sont les conditions essentielles. Or elles sont très compromises. La jeunesse studieuse, en effet, est menacée. Elle est atteinte dans ses énergies physiques par le régime anémiant des études ; sa conscience est ébranlée par l’utilitarisme et le terre-à-terre de l’enseignement moral ; le culte du “fait”, les théories tueuses de liberté et de responsabilité ont atrophié son âme. » [Grauss, 1911 : 1-2]
Initiée dans une perspective de rénovation pédagogique, la pratique du camping au sein de la Fédération des étudiants chrétiens prétend apporter une réponse efficace aux lacunes du système scolaire, alors que les conditions de la vie moderne mettent en péril le développement physique, moral et spirituel de la jeunesse des écoles. Comme les promoteurs anglo-saxons des pédagogies nouvelles et leurs importateurs français qui l’ont précédé [Denis, 1998], Charles Grauss s’inscrit dans un courant qui, par la recherche de nouvelles méthodes de formation des élites, prétend répondre aux menaces qui grèvent l’avenir de la nation. L’angoisse de la décadence, le sentiment de l’échec des structures traditionnelles d’enseignement dans l’éducation de l’individu fondent ici la légitimité du camping. « L’habitude de camper sous la tente durant les vacances commence à se répandre en France parmi la jeunesse des écoles. Toutefois, il y a différentes manières de camper. D’abord – et c’est le cas le plus fréquent –, on campe pour le plaisir de l’art : on couche sous la tente, on fait la cuisine en plein air, on chante, on s’amuse et cela suffit. Le camp cependant peut être considéré, non comme un but, mais comme un moyen : le moyen de vivre à la fois une vie physique saine et énergique, de se former le caractère et de s’élever l’âme. Le camp de Domino, précisément, vise ce triple objectif. » [Grauss, 1913 : 3]
Si la question nous préoccupe de savoir comment, à un moment donné et dans un contexte particulier, les mouvements de jeunesse protestants forment un milieu propice à la réception et à l’épanouissement de cette pratique et des idées qui la fondent, notre interrogation cherche à dépasser l’horizon de ces mouvements. Il s’agit, plus fondamentalement, de savoir en quoi le camping – conçu et présenté comme une activité de plein air dont le principal effet est de lever temporairement la contrainte sociale qui pèse sur le jeune garçon et de libérer ses énergies et son enthousiasme – apparaît comme le plus sûr moyen de former le citoyen et le chrétien de demain.
 
Les origines unionistes
 
 
Nées au milieu du xixe siècle, dans le sillage des Réveils protestants, les Unions chrétiennes de jeunes gens (ucjg) [3] connaissent, de la fin du siècle à la Grande Guerre, une phase d’expansion et de diversification de leurs activités. Des « sections cadettes », destinées à l’encadrement des adolescents, apparaissent dès 1878 dans certaines Unions. En 1898, des unionistes suscitent la création d’une branche étudiante. Celle-ci devient rapidement autonome et, sous le sigle de Fédération française des étudiants chrétiens, adhère à la Fédération universelle, fondée en 1895 sous l’impulsion des ymca américaines. Enfin, entre 1911 et 1914, les Unions participent activement à l’introduction et à la diffusion du scoutisme en France. On assiste alors à la transformation progressive de la plupart des sections cadettes en troupes d’éclaireurs unionistes. Censés s’adresser chacun à un milieu particulier – jeunes ouvriers et employés pour les Unions, étudiants et lycéens pour la Fédération et adolescents de milieux plus populaires pour le scoutisme unioniste –, ces trois mouvements, issus de la même matrice unioniste, partagent encore, au début du xxe siècle, une culture et un mode d’organisation communs. L’introduction du camping et son utilisation dans le cadre des buts poursuivis par ces associations sont le fruit de la conjonction d’un contexte culturel largement favorable au sein des mouvements et de la pénétration, dans le protestantisme français, de conceptions éducatives auxquelles le camping semble offrir un relais pertinent.
Nés dans la mouvance d’associations anglo-saxonnes, les mouvements de jeunesse protestants français sont rompus à l’art d’importer de Grande-Bretagne ou des États-Unis leurs objectifs, leurs méthodes et leurs modes d’organisation. La participation régulière de leurs cadres aux conférences mondiales des ymca, à des voyages d’étude ou à des séjours à l’école des cadres unionistes de Springfield, aux États-Unis, favorise la circulation des innovations et l’imitation des expériences menées avec succès dans les Unions ou les Fédérations étrangères. Le camping suit ainsi un parcours relativement classique, de son expérimentation par les riches et puissantes ymca américaines à sa diffusion dans les Unions européennes.
Chicago, juillet 1900. Les délégués européens qui participent à la conférence mondiale des ymca sont invités à visiter le campement de vacances organisé par l’Union locale sur les bords d’un lac du Wisconsin. Logés sous de vastes tentes confortablement aménagées, les campeurs – de jeunes hommes, venus parfois avec épouse et domestique – profitent des bienfaits offerts par le cadre délassant et hygiénique du séjour en plein air. Tout à la fois « retraite spirituelle » et « restauration physique », le camp permet le développement de qualités « chrétiennes et viriles » chères aux ymca. Il y a là assurément, affirme le délégué des Unions françaises à son retour, un exemple à imiter [Pourésy, 1900 : 118-119]. Ce sont pourtant les Unions suisses qui les premières importent le modèle en Europe. Leur secrétaire général, Pierre Bovet, qui était également délégué à la conférence de Chicago, s’inspire du modèle américain et organise un camp d’étudiants à proximité de la frontière française, durant l’été 1902. Quelques unionistes français rendent alors visite aux campeurs et observent avec intérêt le déroulement du camp.
Une telle pratique n’est pas totalement exotique aux yeux des Français. Depuis quelque temps déjà, un groupe d’excursionnistes de l’Union de Paris organise des randonnées en Île-de-France, le temps d’un week-end. De ces expéditions on vante tant les mérites sportifs que les liens d’amitié qu’elles permettent de tisser, propices à l’influence morale et religieuse ainsi qu’au recrutement de nouveaux unionistes. Mais ce n’est qu’à partir de 1905 que, progressivement, le bivouac en granges cède le pas à la tente plantée en forêt et que les randonneurs acceptent de devenir sédentaires le temps d’une journée. Fermement soutenue par Emmanuel Sautter, qui devient secrétaire général du Comité universel des ymca en 1910, l’idée d’organiser des « camps d’études et de vacances » en s’inspirant des expériences américaines commence à se diffuser dans certaines Unions de province. Un climat favorable au camping s’installe dans les milieux unionistes. Toutefois, sa pratique demeure encore marginale et tournée exclusivement vers le monde adulte.
C’est en tant que méthode d’éducation de la jeunesse que le camping connaît un essor considérable dans les années qui précèdent la Grande Guerre. Agnès Thiercé a montré la façon dont se développe, à partir des années 1890, un intérêt particulier pour l’adolescence qui suscite, notamment, la création d’œuvres postscolaires aussi bien dans les milieux laïcs que religieux [1999 : 165-166, 191-192]. Créées dans cette optique par les ucjg, les sections cadettes se révèlent décevantes, et le nombre de cadets stagne entre 1899 et 1906, alors même que les Unions connaissent une progression remarquable. Par ailleurs, les sections cadettes, implantées en milieu populaire, ne touchent pas la jeunesse lycéenne. La logique interne des mouvements de jeunesse protestants appelle donc à un renouvellement de l’organisation et des méthodes d’encadrement de l’adolescence.
La diffusion, dans le protestantisme français, de travaux portant sur la psychologie religieuse de l’adolescent, largement inspirés par le développement de cette discipline en Grande-Bretagne et aux États-Unis, renouvelle profondément la façon d’appréhender cet âge [ibid. : 210-215]. Une vision plus optimiste de l’adolescent apparaît, qui insiste sur la richesse de ses potentialités, notamment dans le domaine spirituel. L’« âge critique » est celui de l’enthousiasme et de l’altruisme, le moment le plus propice à la conversion, mais également un âge durant lequel l’adolescent peut voir s’effondrer ses croyances et sombrer dans le scepticisme. Cette conception de l’adolescence est largement relayée par les Unions chrétiennes, à travers leurs revues, les conférences ou les causeries qu’elles animent.
La psychologie religieuse de l’adolescent renouvelle également le rôle attribué à l’éducateur. Celui-ci n’est plus chargé de lutter contre les mauvais instincts du jeune homme et de le surveiller sans relâche pour lui inculquer une morale étrangère à sa nature, mais, au contraire, d’utiliser les potentialités naturelles de l’adolescent, ses qualités et ses défauts, pour les orienter dans la bonne direction. La « théorie du camp », telle que l’expose le délégué des Pays-Bas, lors de la conférence de la Fédération universelle des étudiants chrétiens de 1905, hérite directement de ces conceptions psychopédagogiques. L’organisation de camps de lycéens encadrés par des étudiants est présentée comme un moyen efficace d’agir sur les adolescents. Plus proches d’eux que leurs éducateurs traditionnels – parents, pasteurs, professeurs –, ces étudiants établiront avec les lycéens des relations plus sincères, plus personnelles et exerceront sur eux une influence propre à les orienter vers la vie morale et vers la foi [Fabre, 1985 : 141-142]. Cette formulation de la « théorie du camp » est reçue, en France, par une génération de cadres âgés de vingt-cinq à trente ans qui arrive aux commandes des mouvements de jeunesse protestants entre 1906 et 1912 [4]. Formés dans les ucjg, tous partagent une même adhésion au protestantisme revivaliste et social des Unions, un même attachement aux thèmes de la vigueur corporelle et de la virilité, ainsi qu’un patriotisme fervent. La pratique du camping leur offre un moyen d’action conforme à leurs options psychopédagogiques et adapté aux objectifs religieux, sociaux et patriotiques qu’ils prétendent poursuivre à travers l’encadrement de l’adolescence.
Le succès croissant du camping dans les Unions chrétiennes et les associations membres de la Fédération française des étudiants chrétiens montre que, au-delà de leurs cadres, les mouvements de jeunesse protestants forment un milieu propice à la réception de la « théorie du camp ». Durant l’été 1906, deux camps, situés l’un dans les Vosges et l’autre en Provence, rassemblent une douzaine de campeurs. En 1908, quatre camps sont organisés, mais les effectifs restent modestes et l’on dénombre, au total, 45 participants. Le véritable décollage s’opère avec le lancement du camp de Domino, en 1910. Sur la centaine de lycéens qui participent aux huit camps fédératifs cet été-là, près de 25 campent à Domino, sous la direction de Charles Grauss lui-même. Sitôt présenté comme « le camp type le plus développé et le mieux agencé » [Grauss, 1911 : 12], Domino connaît, d’année en année, un succès croissant qui le conduit au chiffre de 219 inscrits pour l’été 1914 [5]. C’est là que s’expérimentent et se perfectionnent des techniques de camping qui imposeront leur modèle à l’ensemble des camps organisés dans le cadre des mouvements de jeunesse protestants. Ainsi, les jeunes chefs qui diffusent, entre 1911 et 1914, la pratique du camping dans le scoutisme unioniste naissant sont, pour la plupart, des lycéens et des étudiants formés à l’école de Domino ou à celles des camps fédératifs dont ils reproduisent, dans un autre contexte, l’essentiel de la méthode.
 
Les vertus éducatives
 
 
Conforme au principe unioniste qui entend confier l’animation et l’évangélisation de la jeunesse aux jeunes eux-mêmes, la « théorie du camp » propose de remplacer les éducateurs traditionnels du lycéen par quelques étudiants bien intentionnés, chargés de l’influencer. Pourtant, ces nouveaux éducateurs ne sont que très rarement mentionnés dans les descriptions et les récits de camps publiés pour assurer la promotion du camping éducatif au sein de la Fédération ou auprès d’un public plus large [6]. Jamais la personnalité de tel ou tel étudiant n’est explicitement évoquée et ceux-ci, malgré le rôle majeur qu’est censée jouer leur influence morale et religieuse, restent toujours anonymes. Charles Grauss même, dont l’action est primordiale dans l’organisation et l’animation des camps de Domino, tend à effacer sa propre présence des descriptions qu’il fait de ces séjours. Récits et témoignages mettent en scène un camp où les adolescents, livrés à eux-mêmes, passent spontanément d’une activité à l’autre et règlent, sans la moindre contrainte, les détails de l’organisation pratique du séjour. C’est, finalement, le camping lui-même qui semble rendre possible une savante alchimie éducative, hors de toute intervention calculée, par le simple jeu de sa logique propre.
Dès les premières expériences, les camps fédératifs sont présentés comme des moments où s’allège la contrainte sociale et où le lycéen jouit d’une plus grande liberté. « Il y aura toujours assez de place dans notre camp pour ceux qui voudront trouver en dehors de toute servitude mondaine ou sociale, un foyer de notre famille unioniste, où ils pourront se reposer quelques instants », déclare un campeur en conclusion de son témoignage [Guéritot, 1907 : 55]. C’est en des termes similaires que s’exprime Charles Grauss, en 1909 : « Notre programme tend à réaliser : l’épanouissement de tout l’être, par la vie libre et joyeuse ; l’affranchissement social et mondain, par la vie simple ; la formation du caractère, par la vie en commun. » [7] Le camp s’offre ainsi comme théâtre d’un relâchement évident des codes d’apparence et de comportement. « La vie libre et simple au grand air, [nous donnait] des airs de brigands hirsutes » [8], raconte un campeur vosgien de l’été 1908. « La simplicité et la liberté dont on jouit au camp, venant après le mois de juillet fertile en examens, après la contrainte du lycée, frappent le nouveau venu. […] les campeurs [vont] libres de se remuer à leur guise, sans crainte de se déchirer, restant continuellement au grand air, sans aucun souci de toilette ; la suprême élégance c’est le pyjama », affirme un autre à propos du camp de 1910 [Grauss, 1911 : 16]. « Notre vestiaire était un vaste hangar en pierres servant de débarras. Le costume du campeur est simple et pratique. Le seul arbitre des inélégances conduit la mode. » [Grauss, 1913 : 7] Comme le souligne Rémi Fabre, cette « tonalité de fantaisie un brin libertaire » [op. cit. : 144] caractérise bien les débuts du camping fédératif. Cette tonalité n’a, toutefois, rien d’accidentel. Elle s’inscrit dans le cadre de la « théorie du camp » et prétend apporter une réponse efficace à des objectifs éducatifs précis.
Certes, comme le remarque encore R. Fabre, la « contestation de la vie bourgeoise » qui transparaît à travers les récits de camps cherche à transmettre aux jeunes lycéens le sens de leur devoir social et la conscience du sort des défavorisés [ibid. : 143-144] en leur faisant gratter la vaisselle, porter les seaux d’eau et manier le balai. On devine également, à travers les propos de Ch. Grauss, l’appel à un salutaire rapprochement des classes, alors que l’angoisse d’une explosion sociale travaille sourdement les couches moyennes et la bourgeoisie : « Obligés de faire le service du camp à tour de rôle, d’assurer la cuisine, le nettoyage, l’approvisionnement, les campeurs sont réciproquement les serviteurs les uns des autres. Ils apprennent ainsi de la façon la plus naturelle les conditions de la vie en société, la vraie discipline, la cordialité et la sincérité dans les rapports d’homme à homme, l’entraide mutuelle, les conditions nécessaires sont réunies, et l’harmonie sociale ne tarde pas à naître et à se développer. » [Grauss, 1911 : 3]
Toutefois, la simplification de l’existence par le camping agit, et c’est probablement là son principal intérêt selon ses promoteurs, à un niveau plus fondamental encore. En suspendant les codes de maintien qui encadrent la vie sociale normale de ces jeunes lycéens, le camping doit révéler la véritable nature de leur personnalité. Les récits de camps insistent, de façon récurrente, sur la sincérité des sentiments qui s’y expriment et des amitiés qui s’y nouent, sur l’authenticité de la personnalité qui s’y révèle : « Vivre ensemble de telles heures crée des liens bien puissants entre les individus. Dans la vie journalière, nous savons si peu nous créer de véritables amis ! Et cela tient à ce que nous dérobons le plus possible de nous-mêmes aux yeux des autres. Nous avons peur d’accuser trop nettement les traits de notre personnalité, et cette peur, qui serait louable, si elle était inspirée par la crainte de heurter autrui, est condamnable quand elle n’est dictée que par un sentiment d’égoïsme craintif. Nous avons peur, semble-t-il, des contacts d’âme à âme. […] combien d’entre nous, n’ont, hélas, au lycée, à la faculté, que des camarades, mais pas d’amis. Si nous croyons nous connaître parfaitement, c’est une illusion. À Domino, au contraire, les obstacles entre personnalités semblent disparaître, et il y suffit de quelques heures de causerie sur une plage ou dans les dunes, pour créer une amitié digne de ce nom. […] la simplification de l’existence contribue beaucoup à produire ces rapprochements. Les formules de politesse qui, trop souvent, ne sont qu’un vernis commode pour préserver notre personnalité de tout contact, ici n’ont plus cours. J’ai eu l’impression que les individus se révélaient tels qu’ils étaient. Il n’y a pas de place pour le factice dans la vie telle qu’on la mène à Domino. Y être vrai y est en quelque sorte une nécessité. » [9]
Ainsi les codes de civilité qui, selon des conceptions éducatives plus classiques, permettent de réprimer les pulsions malsaines de l’adolescence et de lui enseigner les règles de la vie en société, sont ici considérés comme un appareillage factice qui enserre et isole le jeune lycéen et empêche que s’épanouissent toutes les potentialités qu’offre l’enthousiasme propre à son âge. Une fois supprimées ces contraintes artificielles et éloignés les garants de l’ordre social qu’elles instituent, l’heure devient propice à la sincérité, aux confidences, à l’introspection. « Comme il n’y a là aucune personne vénérable par son grand âge, son savoir ou sa position, les campeurs n’éprouvent nulle gêne à se communiquer leurs impressions et ils le font souvent avec une belle ardeur », déclare Charles Grauss à propos des discussions qui suivent ses méditations matinales [1911 : 5]. Après le repas du soir ajoute un campeur, « on va s’étendre un moment sous les pins, on regarde les étoiles, on écoute le sourd grondement des flots, et l’on cause, serrés les uns contre les autres ; c’est alors que les cœurs s’ouvrent, que les confidences s’échangent » [Grauss, 1913 : 13]. Et c’est alors qu’intervient, modestement, discrètement, l’éducateur. Grâce à la profondeur et à la sincérité de la relation nouée, sur cette âme adolescente que le camping a méthodiquement dénudée, débarrassée de sa carapace de civilités et livrée à la force de son propre enthousiasme, la plus efficace des influences peut enfin s’exercer. À bien des égards, le camping participe au rêve des pédagogies nouvelles : parvenir enfin à une éducation totale de l’individu.
Si la civilisation et la complexité de ses codes sont perçues comme des obstacles à cette volonté éducative, la nature est ici décrite comme un puissant allié. Soustrait à l’ordre social, l’adolescent est intégré à un ordre naturel censé lui révéler les réalités de sa propre nature. Ainsi, ce n’est pas sans un certain lyrisme que Charles Grauss décrit la part éducative qu’il attribue au contact des éléments : « Dans le recueillement de la nature, en face de l’immensité de l’Océan, de l’infini du ciel étoilé ou de la grandeur imposante des montagnes, l’homme prend conscience de ce qu’il est. Il est contraint de se chercher lui-même. Pour peu qu’il ait le moindre sentiment, la solennité et la sérénité des choses, éparses partout autour de lui, le pénètrent, qu’il le veuille ou non. Il s’avance d’émerveillement en émerveillement. Du matin au soir, ses yeux ne voient que beautés ; teinte délicate de l’aurore et splendeur du couchant, éclat du jour et silence des nuits, tout est beau, tout est vrai… La nature, par ses multiples voix, lui parle une langue qu’il finit par comprendre. Le grondement sans fin des vagues, les chuchotements de la forêt, la vue des arbres qui vivent leur vie, tout lui dit et lui redit l’effort inlassable, la patience et la paix. Son esprit, que ne troublent plus les bruits de notre civilisation affolée, part à la découverte du monde mystérieux qui le porte et, dans l’harmonie universelle dont il se sent une partie, il trouve sa place. » [Grauss, 1911 : 3-4]
 
Une stratégie d’intériorisation des normes morales et religieuses
 
 
De telles conceptions éducatives laissent transparaître une part de l’héritage des Lumières. Les écrivains de la seconde moitié du xviiie siècle, à travers la figure du « bon sauvage », ont contribué à séculariser le mythe du paradis perdu et à bâtir un cadre culturel dans lequel peut se penser l’opposition entre une civilisation qui asservit les humains à des besoins artificiels, les conduisant sur la pente de la dégénération, et un état de nature associé à l’intégrité physique, l’innocence et la pureté morale. Héritières de cette façon de concevoir les rapports entre nature et civilisation, les pédagogies nouvelles – et, parmi elles, la « théorie du camp » – se proposent d’éduquer par le relâchement des codes de civilité et une relative libération du corps et des émotions. On assiste alors, de la fin du xixe siècle à la Grande Guerre, à des tentatives de mise en œuvre de ces conceptions par une partie des couches supérieures, dans un cadre scolaire [10] ou postscolaire.
Refusant d’associer l’éducation à une entreprise de contention de la nature profonde de l’individu, ces pédagogies engageraient ainsi une sortie du « processus de civilisation » par lequel, selon Norbert Elias, les codes de civilité – initiés par les élites et progressivement diffusés vers les autres couches de la société – ont conduit, depuis le Moyen Âge, au refoulement croissant des pulsions, des émotions et des manifestations corporelles [1973 ; 1975]. À ce titre, il est frappant de constater que c’est en déclarant explicitement renoncer aux codes de civilité et en prônant une simplification, à la fois matérielle et morale, de l’existence que les promoteurs du camping prétendent accéder à l’authenticité de l’individu, se donner véritablement le moyen de l’éduquer et lui permettre de faire l’expérience du divin.
Toutefois, les promoteurs du camping ne renoncent pas in fine aux codes de civilité. Le camping transporte le jeune adolescent hors de la civilisation, non pour éveiller en lui le goût de la sauvagerie, mais pour mieux l’éduquer à tenir le rôle social que l’on attend de lui. Et les récits de camps qui insistent sur le relâchement des codes de maintien n’omettent pas de signaler que les campeurs restent, aux yeux des habitants du village voisin, de jeunes garçons très polis. « Sans compter qu’au retour, suprême jouissance, nous stupéfierons [notre famille] par une gentillesse et une complaisance toutes nouvelles », souligne un habitué de Domino [Grauss, 1913 : 19].
Finalement, le déroulement du camp ne remet pas en cause la part de codes élémentaires de civilité et de refoulement du corps qui sont, comme le souligne également Norbert Elias, tellement intégrés et maîtrisés qu’ils n’ont plus à être explicités comme des normes de comportement. Le relâchement temporaire, dans le cadre du camping, du contrôle qui s’exerce habituellement sur le jeune lycéen s’apparente à ce que le sociologue qualifie, dans d’autres circonstances, de « libération contrôlée des émotions » [Elias et Dunning, 1994 : 158]. Celle-ci prend appui sur la certitude qu’un autocontrôle sans faille de la part des adolescents exclut tout risque de débordement. Ainsi, la « théorie du camp » repose-t-elle sur l’élaboration d’une frontière implicite qui sépare un ensemble de normes de comportement suffisamment intériorisées pour être associées à la nature même de l’adolescent et un autre ensemble de normes désignées comme artificielles. La mise à distance temporaire de ces dernières permet à la fois aux campeurs d’éprouver le plaisir d’un allègement des contraintes habituelles et d’associer le temps du camping à une expérience de l’authenticité. La « théorie du camp » révèle alors une « stratégie du camp » par laquelle les normes morales et religieuses qui encadrent implicitement le déroulement du séjour, s’associent discrètement au domaine de l’authenticité. La loi morale et la ferveur religieuse n’apparaissent pas comme des normes extérieures transmises sous la contrainte, mais comme des éléments de cette nature que l’adolescent, grâce au camping, est invité à découvrir à l’intérieur de lui-même.
 
Du camping au scouting
 
 
La difficulté à laquelle se trouvent confrontés les milieux unionistes, promoteurs de cette stratégie éducative, réside alors dans l’incertitude qui demeure quant à l’intériorisation des codes de civilité élémentaires chez les adolescents issus des couches populaires. Les sections cadettes qui recrutent en milieu modeste restent à la recherche d’une méthode éducative spécifique. Mais si l’échec patent des usages unionistes traditionnels – conférences, études bibliques et jeux de ballon – pousse à rechercher de nouveaux types d’activités, la turbulence des cadets, régulièrement soulignée dans les revues unionistes, n’incite pas au relâchement, même temporaire, de la contrainte. Ainsi, en 1910, alors que le camping lycéen arrive à maturité et que la Fédération des étudiants chrétiens rassemble déjà une centaine de campeurs répartis sur huit camps, aucune initiative similaire n’est proposée dans le cadre des sections cadettes.
Le scoutisme arrive à point nommé pour combler cette lacune. Déjà expérimentée dans les sections cadettes britanniques, la méthode du lieutenant-général Baden-Powell offre l’immense avantage de concilier les vertus éducatives du camping en pleine nature – largement éprouvées dans les camps de lycéens – avec les nécessités d’un encadrement plus strict, qui semblent s’imposer dès que l’on veut toucher la jeunesse populaire. Enserré dans une hiérarchie savamment codifiée, surveillé par une loi morale à laquelle il est invité à faire publiquement allégeance, pris dans un univers saturé de codes et de symboles, le jeune éclaireur peut enfin, à son tour, goûter au rare plaisir qu’offre le relâchement des contraintes sociales habituelles par le camping. Aux objectifs moraux et religieux que s’était fixés le camping fédératif, le scoutisme unioniste a ajouté la nécessité d’une intériorisation du sens de la discipline. Ce thème revient de façon récurrente dans le discours des promoteurs unionistes du scoutisme et fournit le critère qui permet, systématiquement, de mesurer les progrès réalisés par la transformation de la section cadette en troupe d’éclaireurs [Baubérot, 1997 : 140-141]. Les éclaireurs eux-mêmes, lorsque leur témoignage est publié, déclarent leur enthousiasme devant les progrès réalisés en matière de discipline durant le camp. Récits conformes aux attentes des éducateurs, ces exaltations de l’autodiscipline ne cachent pas non plus les joyeux chahuts, les pagailles nocturnes et les batailles de betteraves dans les granges. Le réel sentiment de liberté qu’éprouvent ces adolescents, le plaisir qu’ils prennent à partir camper ne doivent pas non plus être négligés, faute de quoi, on s’interdirait de comprendre une raison fondamentale du succès des camps de lycéens et d’éclaireurs.
En trois années, du printemps 1911 à l’été 1914, la grande majorité des sections cadettes françaises se transforme en troupes d’éclaireurs. Le rôle joué ici par les cadres unionistes qui avaient assuré la promotion du camping au sein des ucjg ou de la Fédération des étudiants chrétiens est tout à fait remarquable. À Paris, où le scoutisme unioniste se développe rapidement, les premières patrouilles d’éclaireurs sont lancées dans des sections cadettes dirigées par des membres du groupe de campeurs de l’Union de Paris. Dans les grandes villes de province, une part importante de l’encadrement des troupes est composée d’étudiants et de lycéens membres de la Fédération, dont certains sont des vétérans de Domino. À partir de 1913, Charles Grauss et Henri Bonnamaux [11] opèrent un rapprochement entre le scoutisme unioniste et la Fédération étudiante. Les lycéens sont encouragés à entrer dans les troupes d’éclaireurs, tandis que Bonnamaux tente de rassurer leurs parents en vantant les mérites de l’éducation moderne dont s’inspire le scoutisme [Bonnamaux, 1913 : 171-173]. Ce dernier participe, la même année, au camp de Domino en compagnie de quelques éclaireurs. Par ailleurs, alors que la plupart des camps d’éclaireurs ne durent encore que deux ou trois jours, le comité national des ucjg propose aux jeunes qui disposent de congés des camps d’une semaine, organisés sur le modèle des camps de lycéens [Baubérot, op. cit. : 112-117].
Ainsi, le scoutisme unioniste apparaît comme un médiateur permettant la diffusion du camping, depuis le milieu relativement aisé de la jeunesse lycéenne vers les couches populaires. Ce n’est pas, ici, le désir d’imitation qui guide cette diffusion, mais une intervention volontaire des cadres unionistes et fédératifs, à laquelle les angoisses liées au risque d’une explosion sociale ou d’une guerre avec l’Allemagne ne sont pas étrangères. Le camping lycéen, et tout particulièrement sa forme la plus aboutie, le camp de Domino, fournit à la fois un modèle d’organisation et un encadrement humain qui expliquent la rapidité avec laquelle la pratique se diffuse d’un milieu à l’autre. Progressivement perfectionné, le camp de Domino assume, de l’aveu même de Charles Grauss, son rôle de modèle destiné à éclairer la pratique du camping dans l’ensemble des mouvements de jeunesse protestants. « Domino 1913 subsistera dans nos mémoires comme le premier camp au cours duquel nous avons trouvé des méthodes types », déclare le secrétaire général devant le congrès de la Fédération en février 1914 [Grauss, 1914 : 22-23]. Et c’est effectivement à Domino, dans les années qui précèdent la Grande Guerre, que s’expérimenteront, puis s’institueront les modalités de la pratique du camping par les mouvements protestants tout au long des décennies suivantes.
 
Le phalanstère de Domino
 
 
Le domaine du camp est celui de la nature sauvage. Il n’est question, dans les récits et les témoignages, que de la mer, des dunes, de la forêt ou de la montagne. Les tentes de Domino ont beau jouxter les maisons du village, il n’est que très rarement question de cet espace habité. Et si les campeurs prennent bien soin de s’attirer la sympathie des habitants, la nature qu’ils recherchent n’est pas celle des champs et des fermes – toujours absents des récits –, mais un territoire qu’ils imaginent vierge de toute emprise sociale. La négation du monde rural et l’invention d’un espace sauvage, dans l’imaginaire du campeur, sont le préalable indispensable à l’édification du camp, cette société nouvelle, régénérée, enfin débarrassée des tares de l’ancien monde que l’on quitte sans regret. Camper, c’est bâtir une cité utopique.
Alors que le discours de promotion du camping fédératif insiste à loisir sur la simplification de l’existence et l’allègement des contraintes, les récits de camps révèlent la présence d’une organisation méticuleuse qui règle le séjour. L’espace du campement, tout d’abord, est un espace soigneusement organisé : « Il est installé dans une vaste cour : là sont dressées trois tentes pour nous coucher et la tente directoriale. […] un hangar nous sert de lavabos, de plus nous avons une cuisine et une salle à manger. La toilette se fait en plein air. On peut prendre des douches (quelques seaux d’eau que les campeurs se versent mutuellement sur le dos) très recommandées par le service hygiénique, moins peut-être par le directeur du service des eaux, chargé de remplir les seaux. […] nous avons un merveilleux cabinet de toilette (petit hangar ouvert de deux côtés […] avec des cuvettes en fer, convenablement placées sur des planches fixées aux murs). » [Grauss, 1911 : 12-14] Différents lieux se distinguent, chacun dédié à une fonction précise et aménagé à l’aide d’un matériel spécifique au camping. Encore fruste et relativement hétéroclite en 1911 – tentes importées de Grande-Bretagne, seaux militaires et bricolage improbable des campeurs –, ce matériel se perfectionne à mesure que le développement du camping suscite l’apparition de fabricants et de commerçants spécialisés. Ici, les campeurs s’approprient également les bâtiments qui leur sont antérieurs en les détournant de leur usage premier et en les pliant aux nécessités de leur propre organisation.
Le déroulement des journées n’est pas davantage laissé au hasard. À Domino, le lever, qui a lieu d’assez bonne heure, est suivi d’une partie de football. Puis viennent la toilette, le petit déjeuner et le culte donné sur la dune. L’après-midi est consacrée aux jeux et aux baignades. Après le dîner, la journée se termine soit sur la plage, soit sur la dune. Seule une partie de pêche ou une promenade à pied peuvent apporter quelques changements à cette immuable succession [ibid. : 15]. Par ailleurs, l’organisation des tâches quotidiennes est minutieusement réglée. Outre les corvées qu’il effectue à tour de rôle (rangement des tentes, nettoyage du campement, cuisine, vaisselle, corvée de pluches), chaque campeur est investi d’une fonction particulière. On trouve ainsi un secrétaire, un intendant, un lampiste, un bibliothécaire, un directeur des ptt, un capitaine des jeux, un directeur du service des eaux, un ingénieur « 2T » [12] et, pour la nuit, des chefs et des sous-chefs de tente [Grauss, 1913 : 11]. Plus qu’une simple organisation pratique, ces rôles et les expressions qui les désignent forgent un univers symbolique propre au camp. L’aménagement du camp, les rituels et les usages qui régissent son fonctionnement, son vocabulaire spécifique, participent à l’élaboration d’une culture particulière.
Le camping invente donc un espace de nature sauvage pour construire de toutes pièces une microsociété utopique censée former et édifier l’enfant. La cité utopique qu’invente le scoutisme est plus aboutie encore [13]. Véritable société d’ordres, strictement hiérarchisée, la troupe d’éclaireurs prend appui sur un code moral – la loi de l’éclaireur – qui régit les rapports des individus. La discipline y est « librement et joyeusement consentie », chacun a sa place et participe de l’harmonie de l’ensemble. Plus riche et plus foisonnant que dans les camps fédératifs, l’univers symbolique du camp éclaireur marque le caractère radical de la rupture avec le reste du monde. L’uniforme éclaireur lui-même – rencontre opportune des nécessités de l’utopie et des normes hygiéniques du début du siècle – contribue efficacement à distinguer les habitants d’Utopie et à marquer leur appartenance à un ordre régénéré.
Clairement engagés aux côtés des promoteurs de la rénovation pédagogique, les initiateurs du camping dans les mouvements de jeunesse protestants prennent appui sur une critique virulente des méthodes éducatives dominantes. Le camp se présente comme l’un des moteurs de l’éducation nouvelle, seule capable d’atteindre le jeune garçon dans les profondeurs de son âme et de le rendre apte à la mission régénératrice que l’on rêve de lui confier. Pourtant, du lycée républicain au camping en plein air, il s’agit toujours de soustraire le jeune garçon aux influences d’un monde jugé néfaste. Des humanités classiques au grand livre de la nature, il est toujours question de lui mettre sous les yeux la puissance édifiante d’un modèle monumental – que l’on a, auparavant, précautionneusement chargé de valeurs morales indiscutables. Les murs des internats peuvent être devenus invisibles, les lointains ancêtres gréco-latins remplacés par la majesté de l’océan et la splendeur du ciel étoilé, on se demande si l’éducation de l’adolescent ne nous joue pas, sur un autre instrument, la même partition – si ce ne sont pas, toujours, sur les mêmes fondations que l’on bâtit sa maison. â– 
* L’essentiel de cet article a été présenté dans le cadre du séminaire de Jean-Noël Luc (université Paris IV). Nous le remercions pour ses remarques qui ont fait avancer notre réflexion.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baubérot Arnaud, 1997, L’invention d’un scoutisme chrétien. Les éclaireurs unionistes de 1911 à 1921, Paris, Les Bergers et les Mages.
·  Bonnamaux Henri, 1913, « L’avenir du mouvement des Éclaireurs », L’Espérance, décembre.
·  Denis Daniel, 1998, « L’attraction ambiguë du modèle éducatif anglais dans l’œuvre de Demolins », Les Études sociales, 127-128 : 13-31.
·  Elias Norbert, 1973, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.
·  – 1975, La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy.
·  Elias Norbert et Éric Dunning, 1994, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard.
·  Fabre Rémi, 1985, « L’émergence d’un mouvement : les premiers camps de vacances de la fface, 1906-1914 », in G. Cholvy (éd.), Mouvements de jeunesse, chrétiens et juifs : sociabilité juvénile dans un cadre européen, 1799-1968, Paris, Cerf : 141-160.
·  Grauss Charles, 1911, Sous la tente, camps de vacances de la Fédération française des étudiants chrétiens, Nancy, Berger-Levrault.
·  – 1913, Le camp de Domino, Paris, Fédération française des étudiants chrétiens.
·  – 1914, La Fédération française des étudiants chrétiens en 1913-1914, Paris, Fédération française des étudiants chrétiens.
·  Guéritot Roger, 1907, « Camp de vacances de Moussey (Vosges) », Le Semeur, 1er novembre.
·  Ladous Régis, 1985, « Les Unions chrétiennes de jeunes gens, de 1844 à 1878. Les étapes et les causes de la construction d’un mouvement international », in G. Cholvy (éd.), Mouvements de jeunesse, chrétiens et juifs : sociabilité juvénile dans un cadre européen, 1799-1968, Paris, Cerf : 125-139.
·  Pourésy Edmond, 1900, « Campements unionistes », L’Espérance, août.
·  Servier Jean, 1967, Histoire de l’utopie, Paris, Gallimard.
·  Thiercé Agnès, 1999, Histoire de l’adolescence (1850-1914), Paris, Belin.
 
NOTES
 
[1]Avant-propos d’Édouard Maury à l’ouvrage de Charles Grauss, Sous la tente, camps de vacances de la Fédération française des étudiants chrétiens [1911 : V-IX]. Toutes les citations sont extraites de ce texte.
[2]Né en 1881, Charles Grauss est issu d’une famille alsacienne réfugiée à Nancy en 1871. Après des études de commerce et de droit, il devient secrétaire général de la Fédération française des étudiants chrétiens en 1906. À partir de 1910, il exerce également la fonction de secrétaire du comité national des Unions chrétiennes de jeunes gens.
[3]L’Alliance nationale des ucjg est la branche française de l’organisation internationale des Young Men’s Christian Associations (ymca). Implantées en milieu urbain, animées par des protestants de diverses dénominations, les ymca proposent aux jeunes hommes, nouveaux venus en ville (ouvriers, employés, étudiants), un lieu convivial et de saines activités de loisir fondées sur le développement physique, intellectuel et spirituel, afin de les détourner des « loisirs » plus immoraux qu’offrent les grandes cités. Pour une analyse approfondie des conditions de la naissance de l’Alliance mondiale, voir Régis Ladous [1985].
[4]Charles Grauss devient secrétaire général de la Fédération française des étudiants chrétiens en 1906, puis co-secrétaire du Comité national des ucjg, avec Samuel Williamson (né en 1878), en 1910. Henri Bonnamaux (né en 1880) est nommé, en 1912, secrétaire spécial du Comité national des ucjg chargé des Éclaireurs. Son frère Charles (né en 1878), diplômé de l’école des cadres unionistes de Springfield, dirige à la même époque le gymnase de l’Union de Paris et anime le scoutisme unioniste dans la région parisienne.
[5]Les camps d’été de l’année 1914 seront interrompus ou annulés par l’ordre de mobilisation générale du 1er août.
[6]Outre les ouvrages cités précédemment, on peut se reporter à la brochure Souvenirs des camps de vacances, organisés par la Fédération française des Associations Chrétiennes d’Étudiants, à Moussey (Vosges), Port d’Alon (B.-d.-R.), Gourdouze (Lozère), Les Mathes (Chte-Inf.) en août 1908 (1909, Paris, ffec), ainsi qu’aux articles publiés, à partir de 1905, par l’organe de la Fédération, la revue Le Semeur, et consacrés aux camps de lycéens suisses puis français.
[7]Souvenirs des camps de vacances… : 5.
[8]Souvenirs des camps de vacances… : 18.
[9]« Impressions d’un campeur de première année », 1920, Notre Revue, octobre : 3-4.
[10]On pense notamment à l’expérience de l’école des Roches. Le cas de l’orphelinat de Cempuis, fondé par Ferdinand Buisson, puis dirigé par l’anarchiste Paul Robin, montre toutefois que de telles expériences ne se limitent pas aux couches supérieures de la société.
[11]En novembre 1912, la conférence nationale des ucjg nomme Henri Bonnamaux au poste de « secrétaire spécial du comité national, chargé des éclaireurs ».
[12]L’ingénieur « 2T » est, à Domino, le responsable de l’entretien des latrines. Ce titre provient du canular d’un campeur qui, un soir, proposa de méditer sur un passage du Deutéronome (XXIII, 13). L’usage de ce titre perdurera dans certains camps d’éclaireurs unionistes.
[13]Nous nous appuyons ici sur les caractéristiques communes aux constructions utopiques repérées et analysées par Jean Servier [1967].
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Avant-propos d’Édouard Maury à l’ouvrage de Charles Grauss,...
[suite] Suite de la note...
[2]
Né en 1881, Charles Grauss est issu d’une famille alsacienn...
[suite] Suite de la note...
[3]
L’Alliance nationale des ucjg est la branche française de l...
[suite] Suite de la note...
[4]
Charles Grauss devient secrétaire général de la Fédération ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Les camps d’été de l’année 1914 seront interrompus ou annul...
[suite] Suite de la note...
[6]
Outre les ouvrages cités précédemment, on peut se reporter ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Souvenirs des camps de vacances… : 5. Suite de la note...
[8]
Souvenirs des camps de vacances… : 18. Suite de la note...
[9]
« Impressions d’un campeur de première année », 1920, Notre...
[suite] Suite de la note...
[10]
On pense notamment à l’expérience de l’école des Roches. Le...
[suite] Suite de la note...
[11]
En novembre 1912, la conférence nationale des ucjg nomme He...
[suite] Suite de la note...
[12]
L’ingénieur « 2T » est, à Domino, le responsable de l’entre...
[suite] Suite de la note...
[13]
Nous nous appuyons ici sur les caractéristiques communes au...
[suite] Suite de la note...