2001
Ethnologie française
Camper en 1900
De l’ascèse laïque au loisir élégant
Catherine Bertho Lavenir
Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand IIDépartement d’histoire29, boulevard Gergovia63037 Clermont-Ferrand Cedex 01
Le Touring Club de France explore avant 1914 plusieurs formes de camping : la randonnée pédagogique, l’érémitisme et le camp fixe collectif. Dans le contexte culturel des années 1900-1914, les valeurs que ses responsables associent au camping sont dépourvues d’originalité. Permettant à ses pratiquants de se rapprocher de la nature, de faire preuve d’autonomie, de sens des responsabilités et de capacité à s’intégrer à une collectivité, le loisir nouveau répond à l’image que se forme d’elle-même la « bourgeoisie des talents » au sein de laquelle recrute le Touring Club.Mots-clés :
pédagogie, bourgeoisie, loisirs de plein air, nature, Touring Club.
Before 1914 the Touring Club de France explored several forms of camping : educational hiking, hermit life and fixed campsites. Its officials attributed to camping very common values in the cultural context of the years 1900-1914 : by enabling people to get a closer contact with nature, to show their autonomy and sense of responsibility, their ability to integrate into a collectivity, this new leisure activity corresponds to the image the « talents’ middle-classes », from which the Touring Club gains recruits, have of themselves.Keywords :
pedagogy, middle classes, open-air leisure activity, nature, Touring Club.
Vor 1914 erprobt der Touring Club de France verschiedene Formen von Camping : die erzieherische Wanderung, das Eremitenleben und den festen Campingplatz. Seine Leiter schreiben Camping gewisse Werte zu, die in dem kulturellen Rahmen der Jahre 1900-1914 nicht original sind : indem sie Leuten ermöglicht, eine nähere Berührung mit der Natur zu finden, ihre Selbstständigkeit, ihr Verantwortungsgefühl und ihre Fähigkeit, sich in einer Gemeinschaft zu integrieren, entspricht diese neue Freizeitbeschäftigung dem Bild, das das « Bürgertum der Talente » von sich hat, in dem der Touring Club rekrutiert.Schlagwörter :
Pädagogik, Bürgertum, Freizeitbeschäftigungen im Freien, Natur, Touring Club.
Quelles sont les représentations et les valeurs qui justifient, aux yeux des premiers campeurs français, la pratique d’un loisir aussi insolite que le camping ? Des éléments de réponse se trouvent dans les articles qui ont été publiés avant 1914 par le Touring Club de France (
tcf). Cette association, en effet, est l’un des acteurs majeurs de l’introduction du camping en France. Le terme apparaît dès janvier 1905 dans le compte rendu d’une réunion du Comité de tourisme nautique qui décide «
qu’une installation d’objets et de matériel de camping
sera organisée dans le local affecté au Touring Club à l’exposition de l’Automobile, du Cycle et des Sports au Grand Palais »
[1]. Le ton est donné : si le
tcf s’intéresse à cette activité, c’est qu’elle est étroitement associée aux loisirs nouveaux (voyages à bicyclette, à pied, descente de rivières en canoë, yachting léger) que l’association est en train d’organiser au sein de la société française.
Entre 1905 et 1914, le tcf intervient, selon sa stratégie habituelle, dans deux directions. Dans un premier temps, l’association contribue à fixer les valeurs associées à la pratique du nouveau loisir de plein air en diffusant des récits de voyages modèles et s’appuie, pour ce faire, sur les organisations de jeunesse protestantes qui semblent les seules à pratiquer réellement le camping en France. Ensuite le tcf contribue à l’institutionnalisation de la pratique en organisant en son sein un « comité de camping », qui propose des normes pour le matériel, repère des emplacements propices et organise les premiers camps fixes. Le tcf agit pour le camping comme il le fait au même moment dans de nombreux domaines liés à une culture de plein air : il précise et diffuse des normes culturelles et organise, en se substituant au besoin aux pouvoirs publics, les conditions concrètes de la pratique.
Dans ce contexte, les modèles élaborés pour le camping au sein du tcf paraissent singulièrement dépourvus d’originalité. Alors qu’individuellement les premiers campeurs revendiquent la nouveauté d’une pratique qu’ils ont le sentiment de découvrir, la revue du Touring Club de France, au fil des articles qu’elle lui consacre, réinscrit au contraire le camping dans une politique générale de développement des sports de plein air qui fait appel à un ensemble de considérations morales déjà largement partagées dans le milieu où œuvre l’association. Condamnation de la ville, éloge de la nature, goût de l’effort individuel et célébration de la solidarité du groupe, tous ces thèmes ont déjà été explorés, répétés, ressassés, dans les pages de la revue aux temps pas si lointains (les années 1890) où cette dernière s’occupait de cyclotourisme. Ils ne sont en rien propres au camping et sont utilisés, à l’époque où le tcf découvre les charmes des nuits passées sous la tente, pour faire, en parallèle, la promotion du canoeing, du yachting, de la randonnée pédestre et du tourisme scolaire.
Comme les autres loisirs de plein air, le camping est supposé développer chez ses pratiquants le goût de la nature, l’autonomie, l’indépendance, le sens des responsabilités, une santé florissante et un caractère adapté à la vie collective. Il est d’ailleurs difficile de savoir exactement à quel point les auteurs des articles sont convaincus par ce qu’ils écrivent et dans quelle mesure ils légitiment une activité qui leur plaît grâce à des arguments qui sont dans l’air du temps. On soupçonne parfois, à lire de trop éloquents plaidoyers associant la pratique du camping et le développement des qualités militaires, que leurs auteurs ont saisi un argument de circonstance. Dans l’ensemble, cependant, les discours et les pratiques qui président à la naissance du camping au tcf illustrent parfaitement l’esprit d’une association et la culture d’une époque. Ils légueront aux campeurs des décennies suivantes un ensemble de représentations remarquablement solides et propageront les valeurs et le projet collectif de la bourgeoisie innovatrice des années 1900, à un moment où la guerre l’a définitivement affaiblie en tant que groupe social.
Bourgeois actifs et solidaires
Lorsque, en 1905, le tcf commence à s’intéresser au camping, il s’appuie sur un milieu cohérent et s’est donné les moyens d’une propagande efficace. Il compte alors, à ce qu’il prétend, plus de 100 000 membres. Ses adhérents se recrutent à la fois dans les milieux des notables traditionnels (propriétaires terriens, professions libérales, universitaires, artistes) et dans des milieux nouveaux dont l’émergence est liée à la seconde révolution industrielle et dont l’intervention dans la vie culturelle et collective est récente : ingénieurs, employés (chemins de fer, banques, assurances), entrepreneurs, commerçants et négociants. On compte aussi 5 % « d’étudiants » et 5 % de femmes inscrites en leur nom propre. Ces dernières appartiennent à l’aristocratie, aux milieux artistiques (une activité sportive, même légèrement excentrique, est une marque de distinction), à l’enseignement : elles sont directrices d’institution ou professeurs [Bertho Lavenir, 1999].
L’association a les moyens de sa propagande et une stratégie claire. À Paris, le tcf possède un hôtel particulier, avenue du Bois, où l’on trouve une bibliothèque, une photothèque et un secrétariat permanent. Sa revue, fortement structurée et bien rédigée, paraît ponctuellement tous les mois [Bertho Lavenir, 1997a]. Des photographies et des schémas donnent aux articles techniques un ton particulièrement pédagogique. Le choix des domaines qui seront développés par l’association est déterminé par un conseil d’administration qui se réunit régulièrement. Le tcf veille, pour chaque type d’activité, à délimiter précisément ses zones d’intervention pour ne pas se créer d’ennemis et cherche, assez systématiquement, à se faire des alliés. Lorsque l’association choisit de développer une pratique (cyclisme, canoë, yachting), elle se dote du comité ad hoc et ouvre, dans la revue, une rubrique qui rend compte de ses initiatives. Elle le fait pour le camping, à partir de 1911-1912. En même temps, chaque fois qu’elle encourage ses membres à pratiquer un sport nouveau, elle publie les articles que ces derniers lui envoient, faisant ainsi circuler l’information. L’expérience a été tentée la première fois pour le cyclisme dans les années 1890, et les résultats ont été probants.
Cela permet d’ailleurs de nuancer le problème du modèle auquel se réfèrent les activités nouvelles. Qu’il s’agisse de tourisme pédestre ou de canoeing, les pratiquants font volontiers référence à des antécédents britanniques. On pourrait penser que le tcf se fait de façon privilégiée l’introducteur de loisirs adaptés au monde industriel et qu’il se contente de les diffuser sur le continent auprès de la bourgeoisie industrielle et commerçante qui forme sa clientèle naturelle. L’exemple du tcf, mais aussi ceux des Touring Club de Belgique [Bertho Lavenir, 1997b] et d’Italie montrent que la question est sans doute plus complexe. On note en particulier que, sur le continent, lorsqu’il s’agit de construire un loisir sportif nouveau, les pratiquants réinvestissent des savoir-faire issus de traditions autochtones : l’expérience militaire du plein air, par exemple, la sociabilité estudiantine et, en Italie, un engagement patriotique associé à un désir de modernité. Dans cette perspective, la publication des récits de voyage des adhérents du club représente l’élaboration d’une expérience collective autant – ou plus – que la diffusion d’un modèle anglo-saxon. C’est une dimension dont il faudra mesurer la pertinence dans le domaine du camping.
Par ailleurs, les comités interviennent dans l’organisation des cadres pratiques de l’activité. En ce qui concerne le canoë, par exemple, le tcf investit de l’argent dans la construction de pontons d’amarrage et dans le balisage de certains itinéraires ; il favorise la publication de recueils techniques destinés à guider, mètre par mètre, la navigation sur les rivières. Enfin les comités sont experts en lobbying. Ils mettent en œuvre le réseau de relations sociales des adhérents pour obtenir des pouvoirs publics l’adoption de réglementations favorables à l’activité qui les intéresse. Leur engagement recouvre un projet politique. Si le tcf recrute dans les couches supérieures de la bourgeoisie, il a un projet plus vaste, celui de faire partager ses activités et ses valeurs au plus grand nombre possible. Le club fait du prosélytisme dans tous les domaines auxquels il touche. Ses adhérents se voient eux-mêmes comme une élite des talents destinée à ouvrir la voie aux pratiquants plus ordinaires, idéologie qui n’est pas incompatible avec celle de la Troisième République [Parisis et Peraldi, 1981]. Le club est aussi très attaché à la dynamique associative et la substitue volontiers à l’initiative publique lorsque cette dernière est absente. Il faut peut-être y voir l’influence du solidarisme : cette sensibilité politique représentée, en particulier, par Léon Bourgeois, président du Conseil en 1895, est une variante du radicalisme qui privilégie l’action par la voie d’associations et demeure réticente à l’égard de l’intervention systématique de l’État [Ory, 1987 : 401]. Le tcf demeure cependant très prudent dans le domaine politique : il évite systématiquement tous les sujets qui divisent, notamment tout ce qui, autour de 1905, pourrait renvoyer à la question religieuse.
C’est dans ce contexte, et avec une perspective nettement prosélyte, que le tcf aborde la question du camping. Il n’y a pas, alors, une seule mais plusieurs façons de camper. Au cours des premières années, le tcf se fait l’écho de formes assez différentes de vie sous la tente. On repère, d’une part, un modèle proche de celui de la robinsonnade : le campeur s’isole pour être aussi proche que possible de la nature et pour vivre par ses propres moyens. Il existe, d’autre part, un modèle itinérant : le camping est alors associé au voyage à pied, à bicyclette, en canoë. Il délivre ses pratiquants de la fastidieuse nécessité de trouver un gîte nocturne. Enfin le tcf prévoit d’organiser, dès l’été 1914, des camps fixes. En ce domaine, deux modèles se dessinent, de façon encore assez floue. Le camp d’été peut être réservé aux enfants et aux adolescents : il s’inscrit alors dans la filiation des colonies de vacances ; d’autres emplacements réservés au camping collectif s’adressent aux familles : ils représentent alors le prototype des camps de vacances et une forme d’hôtellerie de plein air à coût réduit. Or les valeurs associées à ces différentes pratiques ne sont pas les mêmes, et leur justification à l’égard de la société tout entière prend des formes variées.
Des jeunes gens si bien élevés
La revue a, semble-t-il, demandé à ses membres d’envoyer des récits d’expériences pour que celles-ci puissent être partagées. C’est ainsi qu’elle a procédé pour populariser les voyages à bicyclette, puis ceux en automobile. René Pfender, membre du
tcf, relate donc, en 1907, le récit d’une première série de nuits sous la tente qu’ont vécues les membres de l’Union chrétienne des jeunes gens de Paris, d’inspiration protestante
[2]. Les hardis explorateurs avaient l’habitude de voyager à pied, chaque été, en couchant dans des granges. Désireux de camper, ils se sont d’abord pliés à deux week-ends d’entraînement (dont l’un, à la Pentecôte, en forêt de Compiègne), puis sont partis par le train en Vendée, chargés d’une «
tente abri collective » qui «
ne pesait que 25 kg ». Leur récit, retranscrit à partir d’une lettre, reprend le modèle des articles qui, vingt ans plus tôt, avaient permis de diffuser la pratique du voyage à bicyclette parmi les membres du
tcf. D’une part, il porte témoignage de la possibilité même de pratiquer le nouveau loisir. D’autre part, il contribue à en préciser les conditions techniques. Il est ainsi indiqué que le bagage individuel s’est révélé trop lourd, et que les voyageurs ont vite abandonné le circuit itinérant pour se poser au bord de la mer, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Le coût individuel du séjour est évalué à 25 F par tête pour huit jours. Des recommandations sont faites pour des expéditions ultérieures : il faut se limiter à un bagage de moins de 15 kilos et à des étapes courtes, pour tenir compte du temps de montage des tentes et du camp.
Le récit d’un voyage de ce genre permet aussi de faire l’inventaire des plaisirs escomptés et des valeurs morales attachées au camping. Notons en premier lieu que l’expédition tout entière a été conçue à partir de références militaires (« pour nous organiser, nous avons pris comme modèle le régiment »). Chacun a dû assumer une responsabilité exprimée dans des termes empruntés à l’armée, qu’il se soit chargé des « travaux du génie » ou de la fonction de « fourrier ». Il n’y a rien là d’exceptionnel : lorsque les cyclistes du Touring Club de Belgique dans les années 1895-1900 partaient pour leurs premières excursions collectives, ils adoptaient le même modèle. Tous ces jeunes gens – ces jeunes campeurs protestants étant exclusivement masculins – sont normalement destinés à être officiers : le partage des tâches et l’exercice des responsabilités font partie de leur apprentissage social.
Les plaisirs qui leur sont promis sont encore, en 1907, ambigus et, pour l’essentiel, appartiennent au registre du « faire ». « Notre triomphe fut la cuisine en plein air. » S’ensuit une liste de plats inattendus, tels que canards rôtis ou crabes cuits à l’étouffée. Rappeler que l’on a bien mangé et su faire, sur un feu de bois, de la bonne cuisine deviendra un leitmotiv des « récits de camping » et répond à deux nécessités : d’une part, rassurer les impétrants sur la qualité de la vie des campeurs ; d’autre part, démontrer le plaisir qu’offre l’acquisition de nouveaux savoir-faire, d’autant plus ludiques qu’ils sont gratuits chez ces jeunes gens qui jamais, en d’autres occasions, ne toucheront à des casseroles. Un autre élément de ce qui deviendra la rhétorique traditionnelle du camping apparaît ici : le plaisir pris au « sans-gêne » qu’autorise la vie en plein air. Il n’est sans doute pas surprenant que ce soit parmi les membres des catégories sociales où, surtout en Grande-Bretagne, règne la codification la plus stricte des usages de la vie quotidienne que se répande le désir d’une vie libérée des conventions sociales superflues.
Par ailleurs, le camping est ici affirmé haut et fort comme le vecteur d’une éducation collective. Le voyage à pied vers Saint-Gilles-Croix-de-Vie a l’air d’avoir été semé, sinon d’instants dramatiques, du moins de moments de tension, puisque l’auteur insiste : ce court épisode de camping a fait la démonstration « brutale » – c’est le rédacteur qui l’écrit – du fait que chacun doit, pour se consacrer à l’intérêt général, lutter contre l’égoïsme.
En 1907, ces propos n’ont rien de novateur. Le modèle militaire, l’apprentissage de techniques du plein air, la célébration de la liberté loin des contraintes sociales, l’éloge des vertus éducatives de la vie collective, tout ceci a déjà été dit, écrit, répété dans les pages de la Revue du Touring Club de France depuis 1890, où les mêmes propos ont d’abord contribué à faire l’éloge du voyage à bicyclette et où ils servent, au moment même où se diffuse la pratique du camping, à appuyer la propagande en faveur du voyage scolaire, du yachting et du canoeing. Tout un pan de ces arguments a servi aussi aux excursionnistes et aux alpinistes. Le camping, en 1907, est, aux yeux du tcf, une pratique de plein air comme une autre, décrite et sans doute éprouvée, dans les mêmes termes, à travers la même grille de valeurs.
Surprenant les passants comme l’avaient fait leurs prédécesseurs à pied ou à bicyclette, les campeurs ne sont même pas des perturbateurs de l’ordre. Ou plutôt, ils s’affairent à en convaincre leurs contemporains. La revue, en effet, se fait l’écho, discret jusqu’en 1912, d’autres voyages éducatifs associés au camping dont la relation est cantonnée à la rubrique des nouvelles diverses, rédigée en petits caractères. Une toute petite note insérée dans la partie de la revue réservée à la correspondance annonce ainsi, en 1907
[3], le projet d’un pédagogue britannique, qui médite de conduire à bicyclette une troupe d’adolescents sur les routes de France et de les faire coucher sous la tente. Sa lettre commence par des considérations sur la probable incompréhension des populations locales. Il voudrait vérifier si ses élèves ne s’attireront pas des quolibets ou des ennuis en traversant la France dans l’équipage qu’il décrit : «
costume touriste », culotte courte et bas attachés aux genoux.
Ces propos font partie des poncifs des récits écrits par des Britanniques parcourant à pied la France du xixe siècle. Ils sont destinés à souligner le fossé culturel qui sépare le bourgeois innovateur du paysan méfiant et à réaffirmer que c’est bien volontairement que le voyageur chemine et dort dans des abris précaires. Sa tenue de « touriste » en fait foi et devrait annoncer qui il est. Le propos du pédagogue anglais est cependant intéressant en ce qu’il esquisse, pour la première fois dans les lignes de la revue, le code de bonne conduite du campeur itinérant. Il affirme – pour que les lecteurs de la revue le fassent savoir urbi et orbi ? – que ses petits campeurs s’engagent à demander la permission des propriétaires avant de planter leur tente ; qu’ils promettent de payer les œufs et le lait qu’ils demanderont ; qu’ils jurent, enfin, de laisser l’emplacement occupé net de toute trace de leur passage. Camper, c’est manifestement risquer d’enfreindre les droits et les usages de la propriété rurale. Le désir de s’affranchir des auberges débouche paradoxalement sur la réaffirmation de la légitimité des droits du propriétaire. Loin de s’ébattre joyeusement dans une nature vierge, les candidats campeurs naviguent de propriétaire soupçonneux en locataire potentiellement irascible, dont ils promettent de respecter les droits.
Les campeurs adultes qui décident soudain de vivre sous la tente sont sans doute plus contestataires dans leur excentricité provocante. L’intérêt pour le camping dénote en effet chez les adultes la recherche d’une certaine distinction. Témoin ce récit d’un membre du
tcf, nanti apparemment d’un parc, d’un château et d’un métayer. En juin 1907
[4], il raconte à ses « camarades » comment, alerté par son employé qui pense avoir affaire à des espions, il rencontre des campeurs britanniques et les invite à dîner après les avoir conviés à planter leur tente au fond de son parc. C’est pour lui l’occasion, d’une part, d’afficher que les voyageurs et lui appartiennent au même monde – contrairement au métayer – et, d’autre part, de leur extorquer des renseignements sur leur savoir-faire, qu’il s’empresse de communiquer aux «
camarades de la revue ». Le prosélytisme de ce correspondant s’explique par le désir d’élargir à la bourgeoisie française une pratique aux références légèrement aristocratiques : «
Mes hôtes sont trop bons camarades et trop parfaits démocrates pour garder secrète une méthode qui peut obliger autrui. »
C’est pourtant en 1910 seulement qu’un article intitulé « Camping aux îles Chausey » propose aux lecteurs de la revue une pratique d’inspiration originale : la robinsonnade
[5]. La revue semble désireuse de prouver que, loin de se limiter aux jeunes gens protestants, le camping peut être un loisir de plein air adapté à des adultes qui iraient y chercher autre chose que la confirmation des bienfaits moraux de la vie en groupe. L’auteur, anonyme mais membre du
tcf, explique avoir campé sur les îles Chausey en 1907, à la Pentecôte, et y être retourné pour quinze jours en 1909. Comme beaucoup d’articles de la revue, ce texte organise la circulation de l’expérience : il témoigne d’une tentative réussie pour confirmer que d’autres peuvent faire de même. C’est pourquoi l’auteur n’est pas avare de détails techniques, témoignant d’une sorte d’exploration collective de ce qui peut ou ne peut pas se faire. Ainsi la tente : il s’agit ici d’un camp fixe, mais l’emplacement est inaccessible aux transports ordinaires. Comme, par ailleurs, l’auteur est accompagné de son épouse, il fait fabriquer une sorte de lit à deux places transportable au bout d’une perche dont il communique le coût et le prix. On vérifie, à cette occasion, une dimension du camping qui apparaît dans toutes les expéditions des années d’avant-guerre : camper n’est pas à la portée des bourses modestes car il faut faire fabriquer sur mesure le matériel ou l’acheter à des maisons anglaises spécialisées.
Les plaisirs qu’attend et obtient ce Robinson sont d’une nature différente de ceux qu’éprouvent les jeunes gens itinérants. Ce n’est pas la vie en groupe qui lui apporte quelque chose de neuf, mais au contraire l’isolement par rapport à la civilisation. Rupture avec le monde, la ville et ses fausses valeurs – pas de journaux surtout ; retrouvailles avec la nature, source de réconfort moral. On aura reconnu des leitmotive déjà banals en 1907. Plus intéressant est le rapport aux objets qu’entretient ce campeur. Il entre dans cet exil volontaire aux îles Chausey un désir de se dépouiller des objets superflus, d’apprendre à se contenter de peu, voire de reconstruire l’indispensable de ses mains. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette réflexion en action sur l’utile et le superflu se produit à une époque et dans un milieu où se multiplient les objets issus de la seconde révolution industrielle et où la possession des « choses » de la vie usuelle, désormais étendue à tous les milieux, n’est plus aussi clairement une marque lisible de supériorité sociale : la nouvelle aristocratie sera formée de ceux qui auront appris à s’en passer. Au moment où la vie urbaine et le confort matériel deviennent la norme, ce sont la nature et le dénuement volontaire qui procurent la distinction.
1911-1912 : organiser, décrire et propager
En 1911, le temps des pionniers excentriques est passé. Développant une politique en faveur du camping, la revue se fait plus systématiquement l’écho des réalisations des éclaireurs et des scouts anglais et contribue à la promotion d’un manuel de camping récemment rédigé. Une série d’articles associe le camping itinérant, le scoutisme et les sociétés de préparation militaire, dans un réseau serré de renvois et de références. Le premier texte intitulé « Camping ! » est signé en juillet 1911 par le président du
tcf lui-même, Abel Ballif. Ce dernier fait l’éloge de la «
société d’excursionnistes » animée par Henri Bonnamaux
[6], qui, avec son frère Charles, est l’un des pionniers du camping éducatif en France au sein des milieux protestants. Cette société est très probablement le groupe de campeurs de l’Union chrétienne des jeunes gens déjà citée et constitue le noyau du Camping club [Sirost, 1999] évoqué dans un article ultérieur. Ces « excursionnistes » semblent avoir fourni les grandes photographies qui montrent des jeunes gens occupés à faire la cuisine en plein air, sur les bords d’un étang, dans une forêt de la région parisienne, sous l’œil débonnaire d’un homme en uniforme, sans doute un garde-chasse ou un garde forestier (photo 1). Sans originalité, Ballif chante les vertus éducatives du camping itinérant à l’intention de groupes de jeunes gens.
En novembre 1911, un article est envoyé par un sociétaire charmé par les boy-scouts anglais qu’il a vu débarquer sur les plages du Boulonnais pour célébrer l’entente cordiale. Au printemps suivant, en 1912, Charles Bonnamaux
[7] propose à son tour un article intitulé « Camping ! », qui raconte une expédition en train de banlieue des éclaireurs unionistes vers les bois de Verrières où un jury note «
les campements propres et bien tenus ». La justification par la préparation militaire est à la fois présente et marginale. Les associations de préparation militaire semblent, en effet, épouser avec prudence le mouvement en faveur du camping, même si, en octobre 1911, la revue faisait déjà le compte rendu d’une « excursion-camping » faite l’année précédente dans le massif de la Vanoise par les jeunes gens de l’association parisienne Le Jeune Soldat. Elle les montre encadrés de marcheurs éprouvés et moustachus. Leur inspiration semble tout comme leur béret plus « alpine » que britannique (photo 2).
1
Touring-Club de France, juillet 1911 : la Coopérative d’excursions associe camping et canoë depuis 1905. Noter le drapeau et l’âge des pratiquants (archives de l’auteur).
2
Touring-Club de France, octobre 1911 : les adolescents de la société Le Jeune Soldat, sous la conduite de deux lieutenants, apprennent à camper (archives de l’auteur).
C’est à partir de ces expériences limitées que l’on passe du camping itinérant à vocation pédagogique au modèle du camp fixe, toujours par le biais des mêmes introducteurs. En octobre 1911, dans un autre texte intitulé sans grande imagination « Camping ! », Henri Bonnamaux revient à la charge pour décrire ce que devraient être des campements permanents, installés dans des lieux désignés comme particulièrement propices au séjour estival tels que bord de mer, lac ou montagne. Le modèle est celui des camps organisés par l’Association française des étudiants protestants : les campeurs s’abriteront sous de grandes tentes ou même dans des granges, les groupes s’y succéderont, chacun apportera draps, sac de couchage, vaisselle. Le camp ressemble ici plutôt à une colonie de vacances dont les installations seraient précaires. Il est d’ailleurs conçu comme une institution d’éducation, tenue d’une main ferme mais douce par un directeur pédagogue. Henri Bonnamaux demande au tcf d’envisager une politique générale, qui multiplierait ces camps de vacances conçus sur le modèle anglais. Le succès a l’air de tarder à venir : en 1913, la revue rapporte seulement l’existence d’un camp de boy-scouts invités à séjourner dans le Dauphiné.
Pour accélérer le mouvement, Théodore Chèze, membre fondateur du tcf et infatigable rédacteur de voyages modèles à bicyclette, publie, en juillet 1912, le Manuel du camping que le tcf finance et se charge de diffuser selon un schéma déjà éprouvé pour le Manuel de l’arbre et la revue Sites et monuments : 5 000 exemplaires seront envoyés gratuitement aux établissements d’enseignement. Sont visés principalement les lycées et les collèges, ce qui est normal puisqu’il s’agit là des enfants d’une bourgeoisie urbaine qui forme le fond des adhérents du tcf, mais aussi les Écoles normales d’instituteurs. Le tcf s’est tourné plus récemment vers elles, considérant qu’instituteurs (et institutrices) sont des intermédiaires privilégiés, capables de faire comprendre et admettre aux populations rurales, occupantes traditionnelles des espaces agricole et forestier, l’intérêt des politiques touristiques. Les bibliothèques régimentaires et les sociétés de préparation militaire doivent aussi recevoir le manuel. Même les canoéistes se joignent au mouvement : le docteur Sexe [1911], infatigable propagandiste de la croisière en canoë, précise les conditions techniques du bivouac en bord de rivière (photo 3).
On décide alors de créer une commission spéciale consacrée au camping. Cette procédure, au
tcf, est le moyen de mettre au service d’un projet la puissance de l’association, qui, en 1912, vient d’être déclarée d’utilité publique. La composition de la commission de camping, publiée en novembre 1912
[8], permet au Touring Club d’afficher ses alliances et de se proposer comme un lieu central pour l’organisation de la nouvelle pratique. Outre les frères Bonnamaux, dont l’un est responsable des Éclaireurs français, la présence de Francis Young, président du Camping club, confirme la solidité des liens noués avec les milieux protestants et les cadres du scoutisme français. Par ailleurs, le camping peut compter sur l’appui des responsables de deux activités déjà structurées au sein du
tcf : le nautisme et le canoë. Les années 1912, 1913 et 1914 voient donc l’association faire pour le camping ce qu’elle a fait auparavant pour le canoë, le yachting ou le tourisme en montagne : se substituer aux pouvoirs publics pour organiser une pratique collective de loisirs.
La commission se préoccupe d’abord de fixer des normes techniques et d’encourager la fabrication commerciale de matériel. Le
tcf a ainsi procédé pour la bicyclette, en particulier pour le freinage, les changements de vitesse, et a essayé de faire de même pour l’automobile en imposant les désirs des clients à des fabricants réticents. Ici, il s’agit de mettre en présence les quelques fabricants de tentes et les clients potentiels. Le camping étant considéré comme une annexe d’activités déjà structurées, la commission examine, en février 1913, des modèles de tentes à deux personnes différant selon que la tente doit servir au tourisme en montagne, à la bicyclette ou au canoë. C’est à l’occasion de la grande fête du yachting organisée par le
tcf à L’Isle-Adam, en juin 1913, que se déroule le concours de tentes
[9] dont un article donne un long compte rendu. Des fabricants de matériels, en général anglais, sont présents. La réunion de L’Isle-Adam souligne la diversification du matériel liée à la multiplicité des activités concernées. On voit apparaître les premières mentions du camping en automobile, qui autorise des installations lourdes et confortables.
3
Touring-Club de France, octobre 1911 : le lauréat du concours de récit de croisière en canoë de 1911 présente la tente qu’il a fait réaliser sur mesure (archives de l’auteur).
Le comité entreprend, par ailleurs, de dresser un répertoire des endroits propices au camping. Le 20 février 1913, 67 lettres issues des «
délégués du tcf » en province signalant 201 emplacements ont été reçues. Les meilleures installations peuvent faire l’objet de subventions de la part de l’association. Comme il l’a fait en son temps pour la route (fléchage des itinéraires) et le canoë (équipement des berges), le
tcf se substitue aux pouvoirs publics dans un domaine où ces derniers sont totalement absents. La revue est capable de publier, dans son numéro de mars 1914, une liste de 390 communes offrant «
des emplacements propres au camping ». La couverture du territoire est cependant encore très inégale et paraît surtout dépendre du dévouement des correspondants locaux, ce qui empêche d’en tirer des conclusions quant aux régions précocement vouées au camping. La proximité d’une grande ville ou d’une ville thermale semble cependant un facteur favorable. Ainsi, on recense 13 emplacements dans l’arrondissement de Soissons, 18 dans celui de Tournon et 20 dans celui d’Espalion, ainsi que 22 autour de Bagnères-de-Bigorre, mais 1 seulement à Quimper, 1 à Pontivy, 1 dans le Var pour 6 dans le Cantal
[10]. L’emplacement du futur camp fixe de Cauterets est photographié. L’équipement est encore réduit à sa plus simple expression : trois petites tentes se côtoient dans un paysage splendide sur une pelouse nue. La nature est omniprésente.
Camper en montagne en 1914
L’année 1914 est pleine de projets
[11]. Le
tcf commence à organiser des activités collectives. Une croisière de canoë et de camping est prévue sur les étangs du Sud-Ouest. Un crédit de 1 000 F est dégagé pour ouvrir trois «
campings collectifs » près de Saint-Pierre-de-Chartreuse, aux environs de Cauterets et au voisinage du lac de Chambon. En mars et en mai 1914 paraît un article fort long intitulé « Comment organiser un campement en montagne ». En le lisant, on a le sentiment que le camping est devenu une préoccupation centrale dans les activités du club, dont les engouements sont successifs, mais toujours méthodiques. Le
tcf se propose de développer une forme de camping qui ne serait ni une pratique éducative, ni l’accompagnement d’un autre sport, ni une robinsonnade, mais une sorte d’hôtellerie de plein air. Le public visé est celui des familles qui partent en vacances, dès juillet, vers des stations de bord de mer ou de montagne, frange encore limitée de professions libérales, de commerçants aisés, d’ingénieurs ou d’employés « supérieurs » qui peuvent emmener leur famille en vacances. Or il arrive que l’hôtel, ou la location, se révèle trop cher pour leur bourse et les logements trop étroits. Le
tcf leur propose le camping familial comme alternative. On mesure cependant un certain décalage entre le projet affiché et les conditions du séjour proposé comme modèle. Les « conseils » donnés en 1914 dessinent une pratique qui tient plutôt du bivouac montagnard à plus de 2 000 m d’altitude que du séjour de villégiature et s’inscrit dans un contexte assez aristocratique : les campeurs disposent d’un domestique qui fait la cuisine et que l’on envoie au ravitaillement éloigné de plusieurs heures de marche
[12].
Le texte est très pédagogique. L’auteur parle d’expérience, et une photographie permet d’identifier un homme d’une cinquantaine d’années. Cela fait six ans qu’il campe en montagne : ses débuts remonteraient donc à 1908. Ses indications didactiques sur la façon de procéder relèvent du partage de l’expérience, mais indiquent aussi que les savoir-faire du camping sont en train de se préciser. La forme de la tente, le couchage (lit, paillasse, matelas), la composition de la batterie de cuisine, le choix des outils, les vêtements (nombre, coupe, qualité) montrent que l’on est au début d’une spécialisation du matériel qui se différencie peu à peu du matériel militaire et de l’équipement des alpinistes. À l’achat, l’investissement est notable : il est estimé à 150 F par personne. Comme le cyclotourisme, à la même époque, pratiquer le camping suppose de nouvelles habitudes alimentaires, et l’article fait la différence, qui deviendra classique, entre nourriture portée
[13] et nourriture acquise sur place. Le campeur apporte avec lui des produits empruntés en partie aux nouvelles industries alimentaires : pâtes, conserves, café, chocolat, confiture, légumes secs. On se procure « sur place », c’est-à-dire auprès des agriculteurs locaux, les denrées périssables (pain, fromages, lait, œufs), sans que des commentaires précis soient encore faits sur la qualité de ces derniers.
Parce que l’on ne sait pas conserver la viande, l’auteur propose deux solutions qui semblent, l’une comme l’autre, difficiles à pratiquer : élever des poulets et des canards au camp ou se passer complètement de viande. La dernière solution est recommandée, car on l’estime bonne pour la santé. Ce sont là des choix diététiques relativement modernes en un temps où le pouvoir reconstituant de la viande est, dans les milieux où elle est rare, un poncif. Le campeur, plus généralement, se préoccupe ici, tout comme les cyclistes contemporains, d’avoir une nourriture saine, qui suppose de rompre avec les usages alimentaires habituels, mais la définition de ce qui est sain, voire adapté à une activité physique, ne semble pas encore totalement précisée. Le café et le vin sont prohibés – s’il est avéré que l’on peut s’en passer – au profit de l’eau « pure » de la montagne et de la camomille. Alléger sa nourriture fait donc partie, à la fois des savoir-faire techniques et de l’ascèse du campeur.
Les valeurs morales associées à ce camping résidentiel en altitude sont à la fois banales et légèrement décalées par rapport à la tradition de l’excursion collective inaugurée dans les années 1840 par Rodolphe Töpffer [1996]. La démarche est inversée par rapport au camping « pédagogique ». On plongeait les jeunes gens dans une collectivité pour que se révèlent les traits de leur caractère. Ici, les adultes sont priés de choisir, avant de partir, des compagnons de bonne composition afin qu’ils puissent supporter la vie en commun. C’est d’ailleurs l’une des fonctions des clubs de camping ou de randonnée que de garantir aux pratiquants qu’ils côtoieront des « camarades » partageant le même profil culturel et les mêmes choix éthiques. Dans cette perspective, il faut limiter le groupe (ici, à six, pour des raisons techniques et psychologiques) : ne campe pas qui veut. Les qualités qui fondent la sélection des partenaires se rapportent toutes à la capacité de vivre en collectivité et au rapport à l’autre : le campeur devra être « complaisant » et « serviable » et non point « égoïste ». De même, on veillera à choisir des compagnons qui ne soient pas « grincheux » : référence à l’incontournable bonne humeur qui fait partie de l’attirail du campeur comme de celui du marcheur. Elle se comprend, de la même façon, comme une qualité sociale qui permet au groupe de ne pas éclater lorsqu’il est confronté à d’inévitables tensions. Dernier élément qui rapproche ce camping naissant des autres activités du tcf : la dimension familiale. C’est en couple, recommande notre auteur, éventuellement avec des enfants, même petits, que l’on se retirera sous sa tente, pour redécouvrir les vertus de l’autonomie : la référence, ici, est celle des Robinsons suisses. Les loisirs de plein air permettent d’imaginer d’autres relations familiales. Cette opinion est partagée par les promoteurs du yachting, qui dessinent, au même moment, les contours de croisières modestes et familiales donnant une image renouvelée de l’autorité du paterfamilias, respecté pour sa compétence et non pas seulement pour son statut.
Août 1914 : les camps projetés ne verront pas le jour. Pendant quatre ans, il s’agira d’un autre camping, dans la boue des tranchées et sous la mitraille. Le tcf tentera d’ailleurs de moderniser, grâce au « paquetage du tcf », les conditions d’existence des malheureux, confrontés à la pluie et au froid avec un équipement inadapté, en leur offrant boîtes étanches et tapis de caoutchouc directement inspirés de l’expérience des campeurs. Il faut attendre 1919 pour que tout recommence, et que les camps qui avaient été prévus s’ouvrent enfin. Cependant, la commission de camping ne retrouve pas son activité d’avant-guerre. Quelque chose s’est cassé, qui ne réapparaît que dans les années 1930. Au cours des années 1920, le camping n’est pas mentionné régulièrement dans les pages de la revue. Le tcf échoue à se poser en organisateur de cette activité en France, faute peut-être de compter en son sein des animateurs suffisamment convaincus. En revanche, le camping redevient une activité dynamique au tcf au début des années 1930. En 1936 naît la revue spécialisée, filiale de la revue du tcf, L’Escargot. On peut comparer son contenu avec l’esprit des articles pionniers de 1907-1914.
Première constatation : techniquement, les actions entreprises ont été menées à bien. Le tcf met à la disposition de ses membres des cartes répertoriant les terrains propices au camping ; il organise des sorties collectives et des rassemblements où l’on peut confronter la qualité des matériels ; il diffuse des voyages modèles ; il se soucie de l’aspect juridique des choses, par exemple, des interdictions de camper dans les forêts domaniales, qui se multiplient. Par ailleurs il véhicule des représentations du camping relativement diverses dans lesquelles on peut reconnaître les voies qui avaient été explorées avant 1914. Son installation fixe principale est, depuis 1931, le camp de Cauterets qui s’est transformé en un « camp climatique et de vacances » à l’intention des enfants des sociétaires, sur le modèle des colonies. Les « cheftaines » qui s’en occupent savent exactement quels comportements elles doivent promouvoir. Les petites filles qui gagnent les concours de récits de vacances montrent qu’elles ont intériorisé les valeurs qui leur sont proposées [Bertho Lavenir, 1999 : 355]. Le camping, par ailleurs, demeure l’annexe des autres activités de plein air. L’essentiel des pages de L’Escargot est ainsi occupé par les canoéistes et leur souci de passer les barrages. La petite revue ouvre aussi ses pages aux randonneurs en montagne, aux cyclotouristes, aux campeurs « automobiles ». La sociabilité semble en passe de l’emporter sur le goût de l’érémitisme, encore qu’il faille à cet égard se méfier du biais introduit par ce type de source : la revue d’une association décrit plus volontiers des actions collectives que des champions de l’isolement ascétique.
Les valeurs associées à ces différentes activités sont, pour l’essentiel, celles que les correspondants de la revue exploraient avant 1914 : retour à la nature, refus de la ville, célébration de la « débrouillardise » (et de la capacité à maîtriser des techniques simples), pédagogie de la vie collective et encouragement à pratiquer une ascèse corporelle modérée. Autonome, responsable, respectueux des autres, de la propriété et de la nature, le campeur du tcf se veut un citoyen modèle. Bien plus : son projet, apparemment ludique et quelque peu égoïste, recouvre une vision politique au sens large du terme. Le campeur du tcf est prosélyte : il veut voir se multiplier les campeurs éduqués à son image. Il se voit comme le membre d’une élite démocratique, front de pionniers recrutés parmi les meilleurs mais nullement coupés des autres, et il invite à tout moment ceux qui acceptent d’adhérer à ses choix à le rejoindre, pour former une société meilleure. Idée qui, on l’a vu, est loin d’être incompatible avec le projet républicain. â–
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Bertho Lavenir Catherine, 1997a, « Le voyage : une expérience d’écriture. La revue du Touring Club de France », in Daniel Fabre (sous la dir. de), Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes, Paris, Éd. de la msh : 273-297.
·
– 1997b, « Normes de comportement et contrôle de l’espace : le Touring Club de Belgique avant 1914 », Le Mouvement social, 178 : 69-87.
·
– 1999, La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob.
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Ory Pascal, 1987, Nouvelle histoire des idées politiques, Paris, Hachette (coll. « Pluriel »).
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Parisis Jean-Louis et Michel Peraldi, 1981, « La ligne bleue des Alpilles. Le mouvement excursionniste à Marseille (1870-1914) », Recherches, 45, numéro spécial Tant qu’il y aura des arbres. Pratiques et politiques de la nature. 1870-1960 : 15-53.
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Sexe docteur, 1911, « De Besançon à la Méditerranée. 625 km en canoë à la pagaie. Croisière du Coquet (21 juillet-2 août 1910) », tcf. Revue mensuelle, octobre : 462-466.
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Sirost Olivier, 1999, Les mondes du camping : formation par l’image et évasions vers la nature. Les expériences de l’air à travers la revue Camping (1926-1963), thèse, Aix-en-Provence, Université de la Méditerranée Aix-Marseille II.
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Töpffer Rodolphe, 1996, Voyages en zigzag, Paris, Hoëbeke.
[1]
tcf. Revue mensuelle, 1905, octobre : 454.
[2]
tcf. Revue mensuelle, 1907, juin : 257.
[3]
tcf. Revue mensuelle, 1907, juin : 269, «
Un de nos camarades professeur dans une public school
d’Angleterre », lettre de M. J.-A. Costigan.
[4]
tcf. Revue mensuelle, 1907, juin : 257.
[5]
tcf. Revue mensuelle, 1910, novembre : 514.
[6]
La revue, à la suite de deux articles de son infatigable feuilletoniste Henri Bolland, s’intéresse depuis 1908 aux îles Chausey.
[7]
tcf.
Revue mensuelle, 1912, mai : 213.
[8]
tcf. Revue mensuelle, 1912, mai : 347. La commission comprend Léon Auscher, membre du conseil d’administration, H. Bonnamaux, président du comité parisien des Éclaireurs français, Ch. Bonnamaux, A. Glandaz, président du comité nautique, M. Minvielle, membre du Canoë club, Francis Young, président du Camping club.
[9]
Des prix, offerts par le
tcf, la municipalité et le Camping club, seront distribués. «
Le jury appréciera le matériel au point de vue solidité, légèreté, maniabilité […].
Les amateurs qui ont fabriqué leur matériel de leurs propres mains sont invités à concourir. »
[10]
tcf. Revue mensuelle, 1914, mars : 103.
[11]
En Corse, on se félicite du passage de campeurs belges.
[12]
tcf. Revue mensuelle, 1914, mars ; 1914, mai : «
La préparation des aliments et le lavage – très désagréable – de la vaisselle incombent évidemment au domestique. »
[13]
Des caisses de 15 kilos, portées à dos d’homme.