2001
Ethnologie française
Les débuts du camping en Auvergne
Aude Tissandier
Revue Ethnologie françaiseMusée des atp6, av. du Mahatma-Gandhi75116 Paris
Après des débuts difficiles, les pionniers du camping étant rares en Auvergne, la pratique se diffuse progressivement. Avant l’intervention des grands clubs nationaux, les mouvements scouts sont pour beaucoup dans un premier apprentissage de la vie sous la tente. Les autochtones restent toutefois, jusque dans les années 1950, plutôt circonspects devant ces touristes déroutants.Mots-clés :
Auvergne, pionnier, scout, club, autochtone.
After a difficult start due to the very small number of pioneers camping practice is gradually developing in the Auvergne. Before the contribution of great national clubs scouting movements largely promoted the life in the tent. However, until the 50s the native population remained rather cautious towards these rather disconcerting tourists.Keywords :
Auvergne, pioneer, scout, club, natives.
Nach schwierigen Anfängen, die auf die kleine Zahl von Pionieren zurückzuführen sind, verbreitet sich die Campingpraxis allmählich in der Auvergne. Vor der Entwicklung der grossen nationalen Klubs haben die Pfadpfinderbewegungen weitgehend dazu beigetragen, das Leben in der Zelt zu befördern. Bis in die 50er Jahre bleiben doch die Eingeborenen eher vorsichtig vor diesen verwirrenden Touristen.Schlagwörter :
Auvergne, Pionier, Pfadpfinder, Klub, Eingeborene.
Après des débuts difficiles, les pionniers du camping étant rares en Auvergne, la pratique se diffuse progressivement. Les mouvements scouts sont pour beaucoup dans la popularisation de la vie sous la tente, avant l’intervention des grands clubs nationaux. Les autochtones restent toutefois, jusque dans les années 1950, plutôt circonspects devant ces touristes particuliers.
Lorsque le camping apparaît en France au tout début du xxe siècle, les adeptes de la vie sous la tente sont rares. Peu nombreux sont alors ceux qui à l’image des membres du Touring Club vantent les vertus des sports de plein air comme le canoë, la bicyclette, mais aussi le camping et qui valorisent la découverte de régions inexplorées par les touristes conventionnels. Les campeurs suscitent généralement l’incompréhension et la curiosité, parfois même l’hostilité des populations rencontrées ; autochtones et maréchaussée assimilant fréquemment ces amateurs de plein air à des va-nu-pieds, voire à des romanichels en ce qui concerne les caravaniers. S’intéresser à l’histoire du camping, c’est donc étudier la diffusion d’une nouvelle activité de loisirs dans nos sociétés industrielles, qui ne devient légitime et ne se démocratise que progressivement à partir de la fin des années 1930 et surtout dans les années 1950 avec la création, puis l’amélioration, des camps aménagés.
Le camping est à l’origine une activité prisée essentiellement des citadins assez aisés pour s’équiper et partir, et sensibilisés aux valeurs qui sont associées à sa pratique : amour de la nature, simplicité de la vie au plein air, souci de la santé et du corps, valorisation de l’effort et de l’endurance. Nombre des premiers campeurs se recrutent à Paris ou dans sa banlieue et commencent à camper dans les environs de la capitale. Comment se diffuse la nouvelle pratique en France ? Quelles sont les réactions des populations hôtesses devant le développement de ce nouveau type de tourisme ? Prenons l’exemple de l’Auvergne, région très rurale où seule Clermont-Ferrand peut faire figure de grande ville et dont l’attrait touristique réside essentiellement dans ses stations thermales et climatiques. Étudier le phénomène au plan local n’est pas des plus faciles, étant donné les faibles effectifs des campeurs et leur discrétion. Nos sources essentielles sont donc les revues, plus ou moins spécialisées, permettant aux campeurs de s’exprimer, des bulletins de clubs pour la plupart. Elles nous renseignent sur les pionniers du camping en Auvergne, surtout les scouts, puis sur l’implantation des grands clubs nationaux et l’acceptation progressive de la légitimité de l’activité. Les camps fixes permanents étant d’invention plus récente, les archives départementales ne conservent de documents sur le sujet qu’après la Seconde Guerre mondiale.
Le Touring Club qui œuvre intensément pour la promotion de nouvelles pratiques touristiques s’intéresse au camping dès 1905. Priorité est donnée au tourisme des « interstices », c’est-à-dire à la découverte de contrées peu connues [Bertho Lavenir, 1999]. L’Auvergne, en dehors des villes d’eau, est donc une région particulièrement favorisée de ce point de vue. Le président du Touring Club de France (tcf) se déclare enchanté par son séjour en Auvergne, « région de premier ordre au point de vue du tourisme. La nature, ici, est aussi belle qu’elle est salutaire. On est venu jusqu’à présent en Auvergne pour l’usage de ses eaux, il faut qu’on y vienne, maintenant, pour la beauté de ses sites » [Ballif, 1908]. La volonté de créer un terrain de camping réservé dès 1914 près du lac Chambon peut s’inscrire dans cette politique de promotion de régions par la valorisation des paysages, des monuments et des sites naturels. L’intérêt des dirigeants du tcf pour le camping tend en effet à se concrétiser à la veille de la Première Guerre mondiale par le projet de terrains aménagés réservés. Ce sont sans doute les premiers camps organisés fixes pour adultes. En effet, le camping des pionniers reste ce que nous appellerions aujourd’hui « sauvage », c’est-à-dire hors de toute infrastructure d’accueil ; les premiers camps organisés apparaissent avec les grands clubs et ne se dotent que très progressivement d’un confort rudimentaire. Le camp aménagé tel que nous le concevons ne se développe réellement qu’après la Seconde Guerre. L’Auvergne est l’une des trois régions retenues pour tenter l’expérience en 1914. Le délégué local du tcf se charge des formalités et de l’organisation pratique. Malheureusement, la Première Guerre mondiale contraint les campeurs à repousser leur projet en 1919. L’hypothèse de la présence de campeurs en Auvergne à cette date n’est donc toutefois pas fantaisiste, si un lieu précis a été ainsi choisi, c’est que des campeurs s’y sont déjà installés et qu’ils l’ont trouvé adapté à l’organisation d’un camp. Les lacs et les rivières attirent sans doute déjà ces touristes sportifs, amateurs de canoë.
Le scoutisme [Baubérot, 1997], en tout cas, est implanté en Auvergne et sur ses marges avant guerre, comme le prouvent les bulletins de 1919-1920 du
Scout d’Auvergne édités par «
les sections d’Éclaireurs de France du Centre », dans le but de «
propager l’idée scoute, parmi la jeunesse d’Auvergne, faire comprendre et aimer à tous le scoutisme, montrer l’agrément des journées au grand air, loin de la ville, de nuits passées sous la tente et la grande utilité pour l’avenir d’une solide éducation morale autant que physique donnée en commun à notre jeunesse française »
[1]. Ce périodique donne les dates de fondation de certaines troupes et par conséquent signale les premiers campeurs officiellement recensés en Auvergne avant la Première Guerre mondiale. Certes, la pratique du camp ne doit pas être encore des plus fréquentes et les sorties restent relativement rares, mais l’idée se diffuse. À Clermont-Ferrand, la première implantation remonterait à septembre 1913, avec deux groupes de jeunes garçons. Cette section aurait compris 80 boy-scouts en janvier 1914, 100 en mars de la même année. D’autres troupes voient le jour avant guerre au Puy-en-Velay, à Châtel-Guyon, à Montaigut, et à Brive en mai 1912. À ces troupes, il faut rajouter, au moins à partir de 1920, celles de Montluçon, de Firminy, de Saint-Étienne et les Unionistes de Saint-Chamond. Si bien que la rédaction estime à 500 le nombre d’éclaireurs dans la région Centre en janvier 1920.
Le bulletin régional de ces scouts mentionne plusieurs camps organisés par les troupes locales. Bien que physiquement ces « randonnées » soient épuisantes et exigeantes, jamais pourtant un scout n’exprime la moindre réticence à endurer ces épreuves, comme l’illustre ce récit d’une excursion en juillet 1918. «
Partis le samedi 28 juillet, à 8 heures du soir, gaiement et en bon ordre, nous reçûmes un fort bel orage, avant d’arriver à la Fontaine du Berger. Abrutis par la violence des éléments, vers minuit, nous nous laissâmes choir dans les bras de Morphée, personnifiés par les confortables couchettes militaires du camp. Le lendemain, encore un peu humide, mais joyeux quand même, nous suivions allègrement la longue et droite route de Pontgibaud. […]
le lundi, à 7 heures du matin, le sac ayant repris sa place trop accoutumée, nous franchîmes la rude étape de 25 km sous le brûlant soleil d’août. »
[2]
Les scouts ne se couchent qu’à des heures très tardives, pour se lever aux aurores et se laver dans une eau gelée. Quelles que soient les conditions climatiques, orage, brouillard, canicule, les jeunes garçons enchaînent, « joyeux », des étapes d’environ 25 km par jour, fidèles aux valeurs cardinales des scouts. La force de caractère, la volonté, l’endurance sont valorisées dans le récit, tout comme la discipline et la bonne humeur. Outre les épreuves physiques, ces excursions sont l’occasion de visiter les « sites remarquables », « pittoresques » de la région. L’accueil des populations paraît favorable, mais c’est une vision bien particulière du camping qui leur est offerte, celle d’une activité formatrice pour la jeunesse.
Dans l’entre-deux-guerres, l’influence du scoutisme s’étend au gré de la création de nouvelles sections. Le mouvement des Scouts de France se diffuse ainsi dans la région, tout comme à l’échelle nationale [Guerin, 1997]. La première « promesse », le serment engageant le jeune dans l’organisation, semble dater de début 1925, soit cinq années après la naissance officielle du mouvement en France.
Le Scalp, «
bulletin mensuel des Routiers, Scouts et Louveteaux du district de Clermont-Ferrand », donne l’exemple de la progression dans le Puy-de-Dôme : le 17 mai 1925, les 9 premiers scouts de France de Clermont-Ferrand font leur « promesse » ; le 9 octobre 1927, ils sont 100
[3] ; en août 1929, 319, décomposés en 14 troupes et 8 « meutes »
[4], qui se divisent entre Clermont-Ferrand, La Bourboule, Riom, Chamalières, Issoire-Saint-Germain et Ambert. Leur pratique ne diffère pas de celle de la ligne nationale.
Pour le développement du camping, l’implantation du scoutisme est loin d’être anodine. Les jeunes garçons y apprennent en effet les bases de cette pratique, ce qui en fait des campeurs potentiels à l’âge adulte, pour peu qu’ils aient alors conservé le goût de ce mode de vie. Les sections organisent en effet des concours pour évaluer leur capacité à monter un camp. «
Elle comprend le montage de la tente, partie importante du camping, car de l’installation de “notre maison de toile” dépend souvent le bon repos de la nuit ; il faut qu’elle soit montée solidement pour résister aux assauts du vent et des diverses intempéries, parfois, aux assauts des boys, toujours. À ce sujet, les braves organisateurs ont oublié qu’il ne suffit pas de dresser la tente et de construire des feux. Dans un camp, il faudrait aussi songer aux commodités des éclaireurs : lavabos, latrines. »
[5]
Par la vie de camp, le scoutisme participe à l’échelle locale à la diffusion de principes pratiques. Le camp doit être un modèle, car c’est souvent la première et la seule vision que beaucoup de gens ont du camping. Fréquemment, en effet, «
des parents et des amis visitent le camp »
[6]. En 1930, l’ensemble des clubs de camping français ne regroupe sans doute pas plus de 1 000 membres
[7] ; pour la même date, A. Rauch [1993] estime à 40 000 les seuls scouts appartenant aux sections masculines. Or, les camps des scouts ou des colonies de vacances qui, alors, deviennent courants ne donnent pas l’image du camping attendue par les dirigeants des associations. Certains constatent en effet que «
ces deux modes de camping, ou plutôt de campement, ayant été réalisés sur une assez grande échelle, il en résulte que le public assimile tous les campeurs aux boy-scouts ou aux écoliers et considère le camping comme un amusement réservé aux jeunes qui doivent être embrigadés et conduits comme de petits soldats » [Faucher, 1926 : 3]. Comment faire reconnaître la légitimité de leur activité si on l’assimile à un jeu ? Aussi les clubs s’emploient à montrer un autre visage du camping, notamment par des manifestations, des rassemblements, l’organisation de camps, «
démontrant aux non-initiés que le camping n’est pas seulement un jeu réservé aux tout jeunes gens » [Faucher, 1930]. Les campeurs désirent légitimer socialement leur activité, mais aussi légalement. Les clubs jouent donc un rôle essentiel dans l’acceptation et la diffusion du camping, notamment par le biais de leur bulletin et de leurs sections locales.
L’intérêt des grands clubs pour l’Auvergne
Ce sont principalement les campeurs appartenant aux grands clubs nationaux qui nous ont laissé des témoignages sur le camping en Auvergne dans l’entre-deux-guerres. S’il existe alors des adhérents à des associations de camping en Auvergne, ils ne sont pas regroupés au niveau local, ni organisés en groupe de pression. Le camping est encore un loisir très confidentiel.
La région semble avoir attiré très tôt les campeurs, outre les scouts des régions voisines. Elle représente un terrain d’ébats pour citadins en mal d’air pur. Les récits d’excursions en Auvergne sont fréquents et présents dans les publications de tous les grands clubs dès les années 1920. Camping publie, en 1927, le récit d’une randonnée dans le Puy-de-Dôme [Desnot, 1927]. Obéissant aux directives du groupement des Campeurs de France, l’article se présente sous forme de programme. L’auteur décrit donc, étape par étape, son périple en terre auvergnate, donnant toute information nécessaire. Le seul problème signalé est la présence de vaches, ce qui, somme toute, n’a rien d’étonnant en ces lieux. Les lacs contribuent à la renommée de l’Auvergne (ceux d’Aydat, de Servières et surtout du Chambon sont quasi incontournables). C’est d’ailleurs sur les bords de ce lac Chambon que se rencontrent par hasard les fondateurs de l’Automobile club de France (accf) en 1926 et que le tcf, dès 1914, a projeté l’installation d’un camp. Les campeurs se déclarent le plus souvent enchantés du cadre bucolique qu’ils rencontrent, qu’ils soient randonneurs ou canoéistes tel ce narrateur qui succomba au charme des rivières auvergnates, lors d’une descente organisée par le Touring Club en 1937. « Ce voyage à l’antique pays des Arvernes, constituera un de nos meilleurs et plus durables souvenirs. Que dire en effet du cadre pittoresque et grandiose qu’enchâssent des montagnes encore recouvertes par places de leurs neiges toutes scintillantes sous un soleil généreux ? Et l’Allier, vallée mouvante, ondulant de toute sa beauté au creux des monts, sur lesquels sont juchés de fiers châteaux tous chargés de siècles et d’histoire. » [Leyrisset, 1937]
Les campeurs du tcf marient fréquemment leur passion au canoë et organisent de nombreuses descentes de rivières en Auvergne. Lors de la Pentecôte 1936 [Decap, 1937], c’est la Sioule qui avait eu les faveurs de 42 canoéistes du tcf. En 1937 [Gilbert, 1938], ils sont 13 à descendre l’Alagnon de Massiac à l’Allier. Les canoéistes doivent trouver des endroits pour planter leurs tentes le soir venu et connaître la praticabilité de la rivière, cette tâche étant confiée aux adhérents locaux.
Certaines associations anciennes, non spécialisées dans le camping, ont en effet depuis longtemps disséminé délégués et sections locales sur l’ensemble du territoire. Bien implantés en Auvergne, le
tcf et le Club alpin français (
caf) sont en tête de ce mouvement. Une ouverture culturelle caractérise ces clubs, ce qui rend potentiellement possible la pratique du camping, et l’encourage. Les délégués locaux du
tcf jouent un rôle primordial dans l’organisation de la venue de campeurs du groupement et ce dès 1914, où ils règlent l’organisation du camp prévu au lac Chambon. Cette action perdure et, en 1937, le maire de Brioude (Haute-Loire) décrit, dans une lettre adressée au préfet, l’action du délégué de la ville. «
À l’occasion d’une croisière organisée par le tcf au mois de mai 1937, le délégué à Brioude de cette association eut à rechercher un terrain à proximité de l’Allier capable de recevoir une cinquantaine de tentes et environ 80 participants. […]
ce terrain ayant donné toute satisfaction, son classement comme terrain de camping permanent fut poursuivi par le délégué du tcf et le président du Club Nautique Brivadois. »
[8]
Le fait est toutefois que le tissu associatif auvergnat n’a pas été précoce, malgré l’attrait exercé par la région sur les campeurs en général. Les groupements purement locaux sont rares et n’émergent que dans les années 1930. Exceptionnels sont les Cyclotouristes d’Auvergne, enregistrés en décembre 1930, dont l’objectif est «
la pratique et l’encouragement au tourisme cycliste sous toutes ses formes : grand tourisme, voyages, excursions, randonnées, camping, etc. »
[9] Ils prouvent en tout cas que le camping est connu et pratiqué par des adultes en Auvergne, qu’il s’associe légitimement comme à l’échelle nationale avec le cyclotourisme. L’Auvergne n’a toutefois pas le même dynamisme que certaines régions, notamment méditerranéennes
[10], où se sont constitués très tôt des groupes locaux spécialisés dans le camping, ce qui peut sans doute s’expliquer par des traditions culturelles plus favorables [Griffet, 1994].
L’aspiration au grand air se diffuse plus largement à partir des années 1930. La pénétration du camping dans les mentalités est ainsi perceptible dans une revue comme celle émanant principalement
[11] de l’Automobile club d’Auvergne (
aca), qui ne compte dans ses rangs que des possesseurs d’automobile peu nombreux encore (3 000 membres, début 1934
[12], 4 400 début 1935
[13]). L’« esprit camping » ne semble pas particulièrement imprégner ce club, assez mondain. Pourtant, dès 1930-1931, le bulletin s’axe vers le sport et la culture physique en plein air, arguant que «
le vrai sportif doit aimer la nature, le grand air et la saine pratique des exercices physiques dans un milieu sain » [Waltz, 1930 : 1]. Plusieurs articles paraissent sur des thèmes proches ou concernant directement la pratique du camping. L’intérêt pour l’activité est donc sensible en Auvergne dans les milieux sportifs et/ou aisés, les deux allant souvent de pair. L’escapade du week-end, la recherche d’air pur sont des expériences vécues par les automobilistes et racontées dans les pages de la revue. En Auvergne aussi, les citadins cherchent à s’évader de la ville. Ainsi, les Clermontois qui le peuvent vont se promener en voiture. Le contact avec la nature est valorisé. Un article de 1931 vante les joies du pique-nique. «
Ce qu’on cherche, ce qu’on désire par ces clairs dimanches, c’est de l’air, de l’air pur et frais ; toute l’atmosphère opaque des bureaux où la fumée du tabac se tasse par couches épaisses, tous les panaches noirs des usines, toutes les odeurs nauséabondes respirées au hasard des rues sans air, des salles viciées d’hôpital, de restaurant ou de café, tout cela s’oublie et va se perdre dans l’ambiance claire, parfumée et pure d’un petit coin de campagne printanier. »
[14]
Ce type de discours est similaire en tout point à celui des revues de camping. Il semble devenir un leitmotiv pour toute une part de la population : la quête du « bon air » est présente dans toutes les zones urbanisées. Si, vue de Paris, l’Auvergne symbolise pour beaucoup une contrée rude et sauvage et se présente comme un terrain privilégié pour campeurs, elle n’est pas non plus sans compter des centres urbains assez importants où se rencontrent les mêmes problèmes que dans n’importe quelle grande ville.
Le camping trouve logiquement sa place parmi ces activités de plein air. Plusieurs articles encouragent les lecteurs à le découvrir en 1930. L’intérêt de l’aca se concrétise en 1935 avec l’annonce de l’organisation d’un rallye d’auto-camping en Auvergne pour l’été 1936, c’est-à-dire avec l’intervention de clubs puissants.
L’activité de ces clubs spécialisés dans le camping ne commence en effet à s’organiser sur le terrain qu’à la fin des années 1930, à une époque où le camping est déjà plus connu, mieux accepté et où les citadins ont, pour partie, intériorisé les valeurs de l’esprit camping. Les premières sections régionales datent du milieu des années 1930. L’Auto camping club de France (accf) fonde une section du Massif central à Clermont-Ferrand en 1936, L’Escargot annonce des groupes de campeurs à Moulins et à Clermont-Ferrand en 1937. Le Groupement des campeurs universitaires (gcu) crée des comités départementaux avec des délégués dans tous les départements auvergnats dont l’action est perceptible surtout après guerre, enfin le Camping club de France (ccdf) regroupe en 1942, dans la section du Centre, des adhérents de l’Allier, du Cher, de la Creuse, de l’Indre et du Puy-de-Dôme totalisant ainsi 101 membres fin 1942.
Ces clubs sont très localisés au sein de la région. Le Puy-de-Dôme et l’Allier sont les départements les plus actifs ; ils comptent aussi les plus grandes villes, autour desquelles se cristallise la vie associative des campeurs. Le lien entre camping et grandes agglomérations semble se confirmer, à une autre échelle que celle de Paris. Les sections se retrouvent en effet à Clermont-Ferrand pour le Puy-de-Dôme, à Moulins ou à Montluçon pour l’Allier. Comme les premiers scouts, les campeurs se recrutent dans les zones les plus urbanisées. L’une des premières motivations est l’attrait d’un air non pollué, comme pour l’ensemble des campeurs français.
Des groupes de campeurs se forment donc localement. Ils sont constitués de quelques familles se rassemblant pour des camps assortis de visites et d’excursions, le temps du week-end. La majorité des sorties s’effectue dans un périmètre restreint, le plus souvent sans sortir du département. La revue
L’Escargot publie, à la fin des années 1930, les annonces des sorties des groupes de Moulins et de Clermont-Ferrand. En mai 1937, le groupe de Moulins a prévu un camp à Billy et la visite du château, un camp à l’étang de Saint-Bonnet-de-Tronçais et une promenade dans la forêt
[15]. Ces adhérents doivent rassembler les campeurs régionaux et les fédérer au sein de leur groupement. Ils cherchent donc à donner la meilleure image de leur activité. Ils ont surtout pour mission d’organiser le camping dans la région en faisant pression sur les autorités locales pour préparer au mieux la venue d’autres campeurs. La concrétisation de cette quête passe par le recensement des emplacements accessibles, cette comptabilité étant centralisée au niveau national dans un fichier ; mais aussi par la création de terrains aménagés réservés au club. La création, puis les activités de la section auvergnate de l’
accf illustrent parfaitement le rôle assigné au club. L’
accf s’emploie en effet à faire découvrir le camping et à le légitimer localement, notamment par la visite de ses camps.
L’implantation de l’accf en Auvergne
En octobre 1935, la revue de l’
aca, qui s’intitule
Revue mensuelle de l’Automobile club d’Auvergne depuis 1934, annonce la participation du club à l’organisation d’un rallye près de Clermont, du 12 au 19 juillet 1936. C’est l’occasion de faire visiter et apprécier la région aux campeurs, mais aussi de faire connaître le camping aux Auvergnats. La manifestation est organisée sous le patronage de deux associations expérimentées dans ce domaine : le
tcf et l’
accf. Au plan local, les responsabilités sont confiées au syndicat d’initiative de Clermont et à l’
aca, parmi lesquels se trouvent des campeurs auvergnats
[16], preuve de l’existence d’une pratique endogène préexistante. D’ailleurs, l’une des conséquences de ce rallye est la création d’une section Massif central de l’
accf à Clermont-Ferrand, dont certains membres présidaient sans doute cette manifestation. L’
accf est le club le plus représenté lors de ce rallye. Sur la soixantaine de clans présents, dont certains comprennent cinq à six personnes aux dires des organisateurs, l’
accf est largement majoritaire, et même son président s’est déplacé. Cette représentation n’est pas étonnante, car ce rallye s’adresse aux campeurs en automobile, l’
accf étant le seul club totalement spécialisé dans ce type de pratique, parfois dénoncée par d’autres clubs qui estiment que l’automobile dénature leur « sport ». De plus, ce club semble avoir des liens privilégiés avec l’
aca, dont le président s’investit aussi dans la manifestation. La conséquence de ces rencontres est donc la création d’un réseau de sociabilité autour d’une activité (le cercle est plutôt mondain dans le cas présent). Cette recherche d’appuis, qui peut s’apparenter à une quête de légitimité, concerne aussi les représentants de l’autorité locale. Ainsi, ces campeurs accueillent les maires de Clermont-Ferrand et de Royat, et visitent eux-mêmes des communes dont ils rencontrent les représentants, comme à Thiers où ils reçoivent un cadeau souvenir, en présence du sous-préfet, du maire, du président de la chambre de commerce, du président de la chambre syndicale de la coutellerie et du président du syndicat d’initiative.
Ce type de manifestation participe donc à diffuser dans les mentalités l’existence légitime du camping. Le camp, en lui-même, joue un rôle similaire. Les organisateurs ont voulu créer un camp sain, rationnel, en un mot « modèle », pour donner une image positive et attractive du camping. Le terrain est en effet « très bien éclairé, d’accès facile, installations hygiéniques commodes. Il faudra penser à ces détails pour l’avenir du camping en Auvergne » [Dezandes, 1936 : 5]. Ce camp est une sorte de vitrine pour le camping organisé, puisqu’il est visité par les Clermontois. « Le 14 juillet permet à beaucoup de Clermontois de visiter le camp de Charade. Certains s’attendaient à trouver […] des sauvages, couchant sur le sol, mangeant de façon sommaire des mets primitifs, et ils marquent leur étonnement devant nos installations saines, coquettes, parfois aussi confortables (j’allais dire “plus”) que les appartements entassés et superposés des villes. » [Ibid.]
En créant une relation de proximité, ces campeurs offrent l’occasion à des citadins de voir ce qu’est un rassemblement de campeurs et quel est le modèle à suivre. Ils espèrent donner une vision idéale, loin des spectacles pouvant être proposés par les campeurs non éduqués. « [cette démonstration] pourra […] par son respect absolu des paysages et de la propriété, servir d’exemple à ceux qui amorcent le camping en faisant des pique-niques ; et qui trop souvent, déshonorent nos sites par des amas de papiers graisseux, de bouteilles brisées et de boîtes de conserve. » [Ibid. : 6-7]
Cette manifestation est donc le support d’une propagande visant deux objectifs : faire admettre le camping comme une activité légitime, ce qui se concrétise par le patronage des notables locaux, parmi lesquels les maires ; et, en donnant une image attractive et saine du camping, encourager des citadins à camper. Il s’agit de faire accepter la pratique, mais aussi de la diffuser.
Ce camp est l’occasion de la création d’une section Massif central de l’accf à Clermont-Ferrand. Ce groupement local obtient une rubrique régulière dans la revue de l’aca, ce qui en fait en quelque sorte son bulletin officiel, sa tribune aussi auprès des possesseurs d’automobile. Des articles vantent ainsi les mérites et l’accessibilité du camping confortable qui, pour eux, ne peut être que motorisé. Un discours pédagogique soutient cette propagande, précisant ce qu’il faut apporter, comment s’organiser, etc. L’accf a une politique locale d’ouverture envers les membres de l’aca à qui il permet de venir visiter ses camps, dans l’espoir de rallier de nouveaux adeptes. « Le meilleur accueil sera réservé cet été à ceux de l’Automobile-Club d’Auvergne qui désireront le visiter ; ils pourront voir ainsi des campeurs au naturel et un camp qui ne sera pas un objet d’horreur dans le cadre magnifique du Chambon. J’espère qu’ils garderont des uns et des autres un excellent souvenir et qu’ils reviendront munis d’un matériel ad hoc pour connaître à leur tour les joies, les grandeurs et les servitudes du camping. » [Bastide, 1939b : 14]
Le rôle de la section locale est assez similaire à celui qui est dicté par les dirigeants du club au niveau national. Elle regroupe les campeurs de la région pour des sorties de proximité ou plus lointaines. L’ancrage du club est déterminant dans le processus de recensement et d’aménagement de terrains. Ainsi, le bureau local s’essaie à la mise en place de terrains réservés à l’accf, dès 1939. « En ce qui concerne notamment l’installation des camps, [l’accf] veut, dans le Centre, être en tête du mouvement de cet urbanisme spécial, où les préceptes d’hygiène matériel […] et moral, ainsi qu’un souci profond de l’esthétique des sites deviennent règles absolues. Le camp accf du lac Chambon, qui sera inauguré le 14 juillet, deviendra vite un exemple sérieux qui fera école. » [Dezandes, 1939 : 8]
D’un point de vue pratique, la présence de délégués locaux facilite toutes les démarches d’acquisition ou de location de terrain et l’obtention des permissions auprès des autorités locales et des propriétaires. De plus, ce sont les adhérents eux-mêmes qui aménagent le terrain [Bastide, 1939 : 14]. D’une part, le camp offre un emplacement agréable de proximité pour les campeurs accf locaux, par exemple pour leurs rassemblements du week-end ; d’autre part, il peut servir de camp fixe pour des campeurs venant de toute la France en touristes. Mais les campeurs auvergnats sont peu nombreux par rapport à ceux venant d’autres régions. Quelles sont les réactions de la population locale devant ces touristes encore inhabituels ?
L’accueil réservé aux campeurs
Pour certains Auvergnats, les campeurs apparaissent comme des touristes semblables aux autres, susceptibles d’être touchés par leur publicité. Les responsables du syndicat d’initiative de Montluçon, par exemple, envoient à la revue
Camping, en 1930, plusieurs encarts vantant l’intérêt touristique de leur région. Toutefois, l’écrasante majorité des guides publiés par ces organismes locaux ne fait jamais allusion à la pratique du camping, tout du moins, jusqu’à la fin des années 1930. L’une des seules exceptions précoces que nous ayons trouvées provient du guide de Blesle (Haute-Loire). Le guide publié par ce syndicat d’initiative en 1921 contient une allusion, très courte, aux possibilités de camper sur la commune : «
C’est un beau site pour l’établissement d’un camping. » Le fait que le village ait remporté l’année précédente le prix du village coquet organisé par le
tcf, laisse envisager l’influence du club dans la connaissance de cette activité. Le
tcf a sans doute diffusé ses idées en même temps que ses prix. L’intérêt des syndicats d’initiative pour le camping s’accroît avec l’augmentation du nombre des campeurs lors du Front populaire. Ils soutiennent des manifestations de plus grande envergure comme le rallye d’Auto-Camping de Charade en 1936, organisé en collaboration avec le syndicat d’initiative de Clermont-Ferrand. Ce rallye représente l’espoir pour les organisateurs d’attirer de nouveaux touristes et de faire mieux connaître leur région. «
N’oublions pas que, du fait de leurs déplacements incessants, [ces Auto-Campeurs]
peuvent devenir des commis voyageurs bénévoles des plus précieux pour le tourisme dans le Massif central. »
[17]
De leur côté, les maires sont plus ou moins favorables à la venue des campeurs sur leur commune. La majorité semble craindre la venue des campeurs non encadrés. Les associations tentent de les rassurer et présentent leur activité sous un jour positif, soulignant les avantages économiques qui peuvent être offerts par les nouveaux touristes que sont les campeurs. De nombreux récits insistent sur le fait que, loin de faire de la concurrence aux hôtels-restaurants, les campeurs ne dédaignent pas un bon dîner. Le président de la section Auvergne de l’accf estime ainsi qu’aménager des terrains peut se révéler rentable. « Il faudra penser à ces détails matériels pour l’avenir du camping en Auvergne. Les étés n’y sont pas toujours maussades et si une année normale voyait déferler sur les montagnes du Centre la vague énorme qui a submergé la Côte d’Azur cet été, il apparaîtrait tout de suite un manque de prévoyance et d’organisation pour recevoir des hôtes très intéressants pour le commerce régional. » [Dezandes, 1936]
Dans la section auvergnate de l’accf, ce sont les membres des clubs, c’est-à-dire les campeurs licenciés, qui sont valorisés. Ce système est plus rassurant pour les maires. Ceux-ci, comme les grands clubs, l’accf, le tcf, s’inquiètent du développement de l’activité. « Nos régions côtières surtout furent envahies, tellement parfois, que certains préfets prirent des arrêtés draconiens contre le camping. Dans quelques départements de la Côte d’Azur, les campeurs furent traqués par les agents de l’ordre. Des excès, de part et d’autre, ont peut-être été commis, et ces excès eux-mêmes vont appeler une organisation rationnelle du camping. […] notre région, si pittoresque, pourra-t-elle éviter ces obligations ? Nous ne le pensons pas. Les règles de camping qui, à bref délai, deviendront légales, ne l’épargneront point. S’il était vraiment possible de ne plus voir les papiers gras, les vieilles boîtes de conserve et les bouteilles cassées qui semblent être une conséquence logique des glorioles stupides de certains “pique-niqueurs” malpropres, nous nous résignerions à une réglementation qui choque le libre esprit des vrais campeurs. » [Dezandes, 1939 : 31]
Les associations sont même prêtes à soutenir localement les initiatives des collectivités locales en matière de réglementation. Elles se montrent d’ailleurs très fières d’avoir su, dès les origines, éduquer leurs adhérents et de pouvoir se poser en modèle et en conseiller.
Mais même après la Seconde Guerre mondiale, le camping a du mal à se faire accepter comme une pratique touristique légitime. Il est encore souvent mal perçu par les maires ou bien ignoré, l’intérêt économique leur semblant négligeable au vu des problèmes soulevés. Certes, les incidents n’ont pas les mêmes proportions que ceux rencontrés sur la côte méditerranéenne. Deux points principaux inquiètent les maires : les déprédations et la mauvaise tenue de ces vacanciers, encore un peu inhabituels. Le maire de Besse explique ainsi au préfet, en juin 1951, «
qu’à la suite du mauvais comportement de scouts, qui s’étaient permis de couper des arbres et d’en mutiler certains, dans des bois appartenant à des sections de la commune, le conseil municipal a décidé de ne plus donner l’autorisation de camper sur les terrains communaux »
[18]. À Aydat, une solution de compensation est adoptée, il est décidé en 1953 de réserver un terrain municipal, «
afin de localiser les campeurs et d’empêcher ceux-ci de camper dans l’ancienne forêt où ils causent des dégâts aux plantations »
[19]. Cette annonce est assortie de la prescription suivante : «
Le port du slip est interdit dans la commune en dehors du bois. » La légèreté de la tenue de certains campeurs est en effet le deuxième point pouvant susciter des mécontentements dans la population locale. Un article paru dans
La Dépêche d’Auvergne en 1949 illustre ces réticences locales face à des campeurs jugés inconvenants. «
Il y a campeurs et campeurs. Le plus grand nombre ont nette conscience de leurs responsabilités. Les autres se comportent en vrais bandits. Le malheur est que nos paysans en arrivent à se méfier des premiers comme des seconds. Et c’est vraiment dommage. Vallées, plateaux, forêts, montagnes de notre Haute-Auvergne offrent à tous les touristes de merveilleuses possibilités d’excursions et de délassements champêtres. Les hommes de chez nous savent apprécier les avantages que le pays retire de leur venue […]
. Leur unique souhait est que les brebis galeuses – il y en a – émigrent vers d’autres cieux », c’est-à-dire «
ces campeurs d’occasion qui présentent au soleil des académies de danse macabre ou débordantes de graisse, sans se soucier s’ils offensent la pudeur des petits bergers campagnards » [Flour, 1949].
Lorsque la méfiance ne préside pas à l’installation des campeurs, c’est souvent l’ignorance et le désintérêt qui l’entourent. Tant que l’ordre public n’est point troublé, il importe peu de savoir ce que font ces gens à dormir sous une tente. La mésaventure survenue, en 1950, à un campeur désirant s’installer à Monistrol-d’Allier, en Haute-Loire, est révélatrice. «
Enfin arrivés ! Je me mets immédiatement en quête du terrain de camping et de son propriétaire : l’un ignore l’autre ! Le maire me dit qu’il doit s’agir du terrain de sports aménagé pour les écoles, mais nous pouvons nous installer où bon nous semble. Et c’est au bord de l’Allier, à quelques centaines de mètres en amont du village, que nous plantons nos tentes. »
[20] Hors des lieux habituellement fréquentés par les campeurs, rien n’est vraiment prévu pour leur accueil. L’Auvergne n’est pas encore une région habituelle de ce type de pratique. Nombre de maires semblent avoir répondu au recensement de l’État à la fin des années 1930 et avoir indiqué des espaces communaux accessibles, mais sans jamais les avoir aménagés.
Dans les années 1950, si la pratique est mieux acceptée, l’aménagement des camps laisse toutefois souvent à désirer. En 1951, un article paru dans le numéro d’août-septembre de La Clairière est exemplaire à ce propos. La colère de l’auteur concerne le terrain communal de La Bourboule, dans le Puy-de-Dôme. « Le terrain aménagé consistait en une grande prairie bordant la route nationale, dont elle n’était pas séparée par une clôture afin de faciliter l’accès des enfants à la route […]. L’aménagement consistait en une simple construction avec deux W.-C. le plus souvent hors d’usage (la prairie est si vaste…), une fosse à ordures passablement pleine (la rivière coule à quelques mètres…) et un robinet d’eau pour tout le camp […]. Le tarif du séjour dépassait sensiblement ceux ordinairement pratiqués, à tel point que beaucoup avaient cru devoir protester […]. Les réclamations furent nombreuses, m’a-t-on dit, et les bénéfices substantiels pour la municipalité. » [Gayot, 1951] Ce type d’expérience est courant en Auvergne jusque dans les années 1960, décennie où les campeurs, désormais acceptés comme des touristes à part entière, voient se multiplier les camps bien aménagés.
Les relations avec les populations locales
Les rapports entre populations locales et campeurs, inéluctables, sont difficiles à étudier. Si le point de vue des campeurs peut nous être connu grâce à leurs revues, en revanche, l’opinion des populations locales n’est souvent perçue qu’à travers le prisme déformant des écrits des premiers, quand ceux-ci les mentionnent ce qui est loin d’être toujours le cas. Visiteurs occasionnels d’une région, les campeurs, majoritairement des citadins, ont tendance à considérer avec condescendance les populations, le plus souvent rurales, qu’ils sont amenés à rencontrer.
Dans leurs écrits, des portraits types des habitants sont dressés suivant les régions. Les hommes sont souvent assimilés aux caractéristiques de leur milieu, par un curieux amalgame, le caractère semblant se forger au contact des éléments naturels. Les Auvergnats sont comparés à leur terre au climat rigoureux. Il est dit d’eux que «
comme leur pays, ils sont peut-être rudes, mais ils sont aussi accueillants » [Bastide, 1939a]. L’approche difficile, le contact laborieux qui s’établit entre le campeur et la population locale est une image d’Épinal qui perdure. Ainsi, en 1947, les dirigeants du
gcu venus prospecter un terrain autour du lac Chambon se plaignent de la méfiance que leur témoignent des propriétaires, car «
il est très difficile pour des inconnus de faire parler les Auvergnats » [Fradet, 1947]. Cette vision du monde rural est profondément ancrée dans les mentalités. En 1953 encore, Hureau décrit de la façon suivante le paysan auvergnat : «
S’il paraît méfiant, renfermé voire sauvage, cela tient à sa nature de montagnard, souvent isolé dans une région pauvre. » [1953] Un tel raisonnement est en partie suscité par les réactions des gens que rencontrent les campeurs, rarement hostiles mais plutôt curieux. Il est vrai que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les campeurs sont encore rares dans les campagnes du centre de la France qui ne connaissent pas l’affluence des régions côtières. L’expérience que nous a contée Mme Frémion, enfant au début des années 1930, illustre bien cette situation. Elle témoigne avoir gardé un souvenir marquant de son séjour près d’Issoire, où elle a campé avec ses parents. Son campement avait suscité la curiosité des habitants du lieu. «
Les populations locales ont été ameutées. Ils sont venus, 2-3 d’abord, et puis après 4-5, et puis il y a eu tout un groupe, qui était là et qui nous regardait faire. Ils sont restés là, ils essayaient de voir l’intérieur de la tente pour voir comment c’était ; quand on a dîné, ils sont restés pour voir ce que l’on mangeait. Disons qu’on sentait que les gens n’étaient pas habitués à voir des campeurs. […]
quand on a 9-10 ans, se voir l’objet comme ça de la curiosité, moi, j’étais gênée. Mes parents ne l’étaient pas du tout. Ça les amusait, mais moi non, j’étais gênée, je me serais mise dans un petit trou au fond de la tente, je ne comprenais pas leur réaction. »
[21]
Une curiosité sympathique, et non envahissante, est, au contraire, fort appréciée de certains campeurs, qui témoignent dans leurs revues des bons rapports établis avec les populations locales. « Un charmant souvenir aussi : celui des habitants de cette région privilégiée où nous avons trouvé un accueil dont nous fûmes touchés, accueil fait de politesse, d’empressement, de sympathie et d’urbanité. » [Leyrisset, 1937 : 133] À Brioude, les campeurs ont trouvé une « population très intéressée et très compréhensive ». À Massiac, l’accueil est tout aussi cordial : « Au départ, plusieurs centaines de personnes ont tenu à nous souhaiter bon voyage et à nous faire leurs adieux. » [Gilbert, 1938 : 80] Les habitants des petites villes de la région, attirés par la venue de ces êtres un peu à part, ne manifestent visiblement pas toujours cette méfiance dont on crédite l’Auvergnat.
Il a toutefois fallu du temps, près d’un demi-siècle, pour que le camping se diffuse hors des cercles sociaux étroits où il était cantonné. Progressivement, il cesse d’être considéré comme une pratique réservée à de jeunes scouts ou à des citadins sportifs un peu excentriques. Les rivages maritimes et les hauts massifs montagneux, à l’air vivifiant, même s’ils demeurent des destinations privilégiées, n’ont plus l’exclusivité des campeurs qui se plaisent à découvrir l’ensemble du territoire, notamment par le relais des sections et des délégués locaux. La venue de campeurs, puis l’implantation de grands clubs en Auvergne illustrent cette acceptation progressive de l’activité comme une forme de tourisme légitime. â–
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Waltz R., 1930, « Éditorial », Auvergne sportive et mondaine, 15 septembre : 1.
[1]
« Notre but »,
Le Scout d’Auvergne, août 1919, n
o 1 : 1.
[2]
Le Vieux Coq, « Les huit jours de 1918 »,
Le Scout d’Auvergne, août 1919, n
o 1 : 2.
[3]
« Romagnat »,
Le Scalp, 10 octobre 1927, n
o 5.
[4]
Le Scalp, août 1929, n
o 25. La « meute » regroupe les louveteaux qui ont entre huit et onze ans, la « troupe » rassemble les jeunes plus âgés.
[5]
« Les concours régionaux »,
Le Scout d’Auvergne, mars 1920, n
o 7 : 2.
[6]
« Le camp de District »,
Le Scalp, juin 1929, n
o 23 : 297.
[7]
Le
tcf annonce 184 licences pour 1929, dans la
Revue du tcf, juin 1930 : 160 ; les Campeurs de France, 400 pour 1932, selon J.-J. Bousquet [1945 : 42]. L’
accf et le
mccf sont de création très récente : 1927.
[8]
Archives départementales de Haute-Loire 12 W 211.
[9]
Archives départementales du Puy-de-Dôme 1396 W 7.
[10]
Par exemple, Family Camping, à Marseille, les Excursionnistes toulonnais, etc.
[11]
Le titre complet est :
Auvergne sportive et mondaine. Organe de l’activité sportive du Centre de la France contenant les bulletins officiels de l’aca,
de la Fédération de ski d’Auvergne, de l’asm,
du Cercle d’escrime clermontois, des Clubs de tennis et de golf.
[12]
Revue mensuelle de l’aca, mars 1934 : 9.
[13]
Revue mensuelle de l’aca, janvier 1935 : 21.
[14]
L.N., « Dimanche de printemps »,
Auvergne sportive et mondaine, mars 1931 : 20.
[15]
« Groupe de Moulins »,
L’Escargot, mai 1937 : 63.
[16]
« Rallye international d’Auto-Camping »,
Automobile-Club d’Auvergne, mars 1936 : 21.
[17]
« Rallye »,
Automobile-Club d’Auvergne, juillet 1936 : 6-7.
[18]
Archives départementales du Puy-de-Dôme 235 W 17.
[19]
Archives départementales du Puy-de-Dôme 301 W 14, extrait du registre des délibérations du conseil municipal d’Aydat du 9 juin 1953.
[20]
« Monistrol-d’Allier (Haute-Loire) fin juillet 1949 »,
gcu, 1
er trimestre 1950 : 28.
[21]
Mme Denise Frémion, institutrice retraitée d’origine pied-noire, dont les parents ont été sensibilisés au camping par la
Revue du tcf [Tissandier, 1999].