2001
Ethnologie française
Les enfants dans leurs quartiers d’été
Martin de La Soudière
Centre national de la recherche scientifiquecetsah22, rue d’Athènes75009 Paris
Cette ethnographie de la vie des enfants et des adolescents sur un très grand camping de la côte languedocienne montre qu’en même temps qu’ils investissent là un vaste terrain de jeu et de loisir ils se plient malgré eux à des contraintes horaires, etc. ; c’est-à-dire qu’ils ont des pratiques finalement assez « sages » de l’espace-temps du camping. Insister, comme ici, surtout sur le conformisme, paradoxalement induit par l’institution-camping, c’est apporter un contrepoint à certaines analyses trop univoques et trop iréniques de ce phénomène.Mots-clés :
enfant, camping, adolescent, languedoc, ville.
This ethnographic study of the life of children and teen-agers in a very big campsite on the coast of Languedoc shows that while these young people invest there a wide playground, they unconsciously submit to time constraints, etc. and finally spend their time on the campsite quite wisely. Laying emphasis on conformist practices that are paradoxically induced by the camping institution counterbalances some too univocal and irenic analyses of the phenomenon.Keywords :
child, camping, teen-ager, languedoc, town.
Diese volkskundliche Studie des Lebens von Kindern und Jungen in einem sehr grossen Campingplatz an der Küste von Languedoc zeigt, dass während diese Jungen einen weiten Spielraum dort belagern, sie sich Zeitzwängen usw. unbewusst unterwerfen und schliesslich ziemlich vernünftigerweise ihre Zeit im Campingplatz vertreiben.Schlagwörter :
Kind, Camping, Jungen, Languedoc, Stadt.
Les vacances : on a besoin, pour y être, d’un lieu qui fasse « vacances » ; on les affiche et on les souligne par la carte postale que l’on envoie du Midi. On cherche aussi à entretenir l’idée que l’on est comme les autres. On s’entoure des signes de l’été, en quête d’une autre représentation de soi, mimant les vacanciers qui miment les vacanciers qui miment les vacanciers… Clef de voûte des vacances : le voyage. Les gens du voyage : à défaut de les suivre, peut-être les imiter.
Campement, camping. Les deux mots expriment la même démarcation par rapport à la ville, s’opposant ensemble à l’urbain, comme le nomade au sédentaire. En fait, hétérogène au premier, le second se nourrit de son image et de son prestige : en empruntant les signes extérieurs du campement nomade, le camping peut faire illusion sur sa nature. Affichés sur les murs de la ville, répandus dans des parcs d’exposition, étiquetés, commercialisés, ses attributs ont leur lieu dans la ville. La tente, la table de camping, la caravane, tout ce qui se plie, se déplie, et se replie
[1], bouge, circule, se déplace, exerce aujourd’hui une fascination (voir l’attirance éprouvée pour les lits et les vélos pliants, les sièges convertibles, les cloisons mobiles, les téléphones portables).
Le camping offre le cliché de la mobilité, du provisoire, face à l’immobilité du quotidien, face à la fixité et à la durée de la ville. Alors, on campe, les familles campent, de plus en plus nombreuses. Finis les séjours chez les parents de province, dans la tradition, la pesanteur, la poussière des ambiances familiales. Les campings font recette. Échelonnés sur les plages, regroupés à l’entrée de la moindre ville touristique, ils font maintenant partie du décor des vacances. Triomphants et banlieusards.
Le phénomène camping : l’exemple du Languedoc
Quelques chiffres (1977)
– Département du Gard : 91 campings
Argelès-sur-mer : 59
Agde : 23
– Capacité moyenne d’accueil : 250 campeurs
– Du hameau à la ville : du camping de la Canourgue (Lozère) qui compte 25 personnes à celui de l’Espiguette (Gard) qui en compte 15 000.
Les contraintes de l’espace y sont-elles moins fortes qu’en ville ? Les interdits disparaissent-ils ? Sur la plage d’un camping de bord de mer, on aurait envie de dire oui. Le corps s’y déploie en roue, en arbre droit, en barbotage, jambes écartées, en étoile, ou allongées sur l’eau, dans l’eau ou sous l’eau pour voir jusqu’où voir. Cette dépense du corps, cette immersion dans et sous le sable, cette liberté des mouvements, ces gestes éclatés se révèlent malgré tout situés, localisés. Le va-et-vient des corps respecte horaires et parcours. La pseudo-compensation liberté estivale/répression quotidienne se démasque : le camping porte en lui une organisation, une régulation secrète des contraintes, à l’insu des campeurs, qui, en fait, sans s’en rendre compte, y recherchent précisément ce qu’il propose : des habitudes, se prêtant par ailleurs fort docilement à respecter les limites ainsi imposées à leur rêve. On pense à la fable du chien et du loup. Et les enfants ?
Pour commencer à répondre, partons d’un cas extrême : l’enfant blotti dans le giron de sa mère, de sa tente. Sept-huit ans, cette petite fille est un peu dépassée par l’ambiance du camping. Ses parents habitent une hlm à Alès et, depuis plusieurs années, plantent leur tente au beau milieu du camping, non loin du bungalow de l’hôtesse d’accueil chargée de la « parcelle » où ils se trouvent, qui s’appelle Les flamants. Corinne doit s’occuper de son petit frère, l’accompagner aux w.c., le prendre dans ses bras s’il y a des cailloux sur le chemin de la plage, le garder quand sa mère s’absente.
Pas de plage le matin : la mère, la tante et l’oncle – qui cohabitent sous la même tente – n’y tiennent pas, la mer est encore trop froide, et puis il faut s’occuper des « pièces », balayer le sable qui s’infiltre partout, faire cuire les nouilles, répondre à la sœur qui vient d’écrire des Sables-d’Olonne, où elle prend ses congés avec sa mère et ses deux enfants. Corinne, appliquée, fait les courses au centre commercial du camping, avant de se plonger dans un Intimité, abandonné par sa maman dans un coin. Vers 1 heure et demie, c’est elle qui dresse la table, mais c’est plus amusant qu’à la maison. Les assiettes en plastique de couleurs vives s’emboîtent les unes dans les autres, et puis, pas de toile cirée à étendre et à ajuster. Le repas se déroule, un œil sur l’assiette, un autre sur le va-et-vient du camping : campeurs portant des maillots de bain et des chapeaux extravagants, voitures circulant à faible allure dans un nuage de poussière. Le repas achevé, les parents somnolent sous le parasol, affaissés sur leurs pliants, tandis que Corinne se rend au terrain de jeux – tourniquet, balançoire – où malgré tout elle a du mal à se faire des amis.
Puis l’heure H sonne, l’heure du départ pour la plage, en cohorte lente, empêtrée d’un parasol et d’un sac, débordant de serviettes de bain. Pas de seau de plage : on ne sait pourquoi, Corinne, comme sa sœur et son petit frère, n’aime pas beaucoup l’eau et la plage. Il est 15 heures. Un peu de vent, une Méditerranée irréprochable (l’eau est à 20 oC, indique le tableau du bungalow des crs), une plage qui fait le plein, mais assez spacieuse pour éviter le corps à corps vers la mer. Les trois frère et sœurs se retrouvent, comme sous l’auvent de la tente, entre la mère et la tante, peu bavardes, assises, droites dans leurs maillots de bain une pièce, les mains sur les genoux. Quelques rapides escapades aux abords de l’emplacement familial. Puis retour, fatigués (par quelle mer ? personne ne s’est baigné) et attente de l’heure du dîner.
Photos 1 à 4 : été 1977 : camping de l’Espiguette (clichés P. Bonnin).
Quand on suit ainsi certains enfants de ce camping, on s’aperçoit que leur marge de liberté est assez limitée, leur rythme quotidien très stéréotypé. Ils ne le quittent que pour la plage, suivant leurs parents pas à pas, évoluant dans leur ombre. Ces vacances tant attendues semblent n’être que la répétition – en plein air – de l’année, scolaire et urbaine.
Radiographie d’un camping
Le camping tend en effet à reproduire la ville. Depuis quelques années, il élargit sa fonction première et s’étoffe. Au début, point de départ, simple étape dans le voyage des vacances, il en devient le terme et le but. Non plus ville, cité-dortoir qui s’appellerait la « mer » ou la « campagne », mais ville à part entière, cité-loisir. Non plus village de toile, mais ville de toile.
Le camping de l’Espiguette peut représenter le stade ultime de cette évolution : l’année prochaine, d’ailleurs, ses allées seront goudronnées. Entre la Camargue et la Grande-Motte, 10 000 campeurs. Le plus grand camping de France. Réunie sur 32 hectares, la population d’une sous-préfecture, Mortagne-au-Perche par exemple. Plusieurs kilomètres d’allées caillouteuses ou sableuses que se partagent piétons et voitures.
Partout, des signes urbains : panneaux de signalisation, files de voitures en stationnement, gaines d’incendie, centre commercial avec galerie marchande, café, restaurant, vendeurs de journaux, camionnettes publicitaires, blocs sanitaires. Aucun arbre. L’anonymat. Le bruit : bruits d’été, mais malgré tout agressions sonores : transistors, avertisseurs italiens, motos, sonorités de réfectoire, appels au haut-parleur, voix d’enfants, aboiements, disputes, gifles.
Comme dans une ville nouvelle expérimentale, intégrer le campeur à son territoire est la règle, tout étant fait pour le fixer à son camp, l’y maintenir, le retenir, court-circuiter ses velléités d’indépendance : centre de soins, agence postale, manège et terrain de jeux pour les enfants. Chaque soir, le camping propose une activité de loisir différente : bal, cinéma, marionnettes, etc. À l’entrée, un centre équestre, où de petits chevaux camarguais vous donneront l’illusion de partir à l’aventure. Rien ne manque, pas même les bennes à ordures… ni les ethnologues.
On comprend que la plupart des familles y fassent de longs séjours, souvent depuis plusieurs années
[2]. Elles retrouvent chaque été les mêmes voisins, les mêmes amis, se créent leurs habitudes, leur rituel : apéritifs, parties de boules ou de cartes, barbecues, causettes sur la plage, toujours aux mêmes endroits. Installés lourdement, pesamment, sur le sable, leur premier geste, en arrivant, consiste à délimiter leur emplacement (10 m
2 autorisés) avec des piquets, des ficelles, des coquillages, des tentures. Si souvent on se les bricole, on peut aussi acheter ce que l’on pourrait appeler des « pare-voisins ».
D’autres, l’aristocratie du camping, ont, depuis des mois, réservé pour leur caravane des emplacements à branchement électrique. Les parcelles sont, dans ce cas, délimitées d’avance par des bornes, et l’on observe, d’un emplacement à l’autre, une débauche, une surenchère, une escalade de signes de propriété, depuis la niche où gronde un boxer, jusqu’à la tonnelle où l’on reçoit les amis. Quelques nains de plâtre courent même par endroits.
Camping de l’Espiguette
Extraits du règlement intérieur
Circulation
La vitesse des véhicules est limitée à 10 km/h, leur stationnement ne doit en aucun cas entraver la circulation, ni empêcher l’installation de nouveaux arrivants. Toute circulation est interdite de 22 h à 7 h.
Tenue
Une tenue correcte est exigée. Aucune parole, chanson ou attitude ne doit choquer les voisins, en particulier les enfants. Toute discussion politique ou religieuse, toute propagande commerciale sont formellement interdites.
L’usage de la radio n’est toléré que dans la mesure où il ne gêne pas les voisins. Les jeux violents sont interdits. Le linge doit être mis à sécher le plus discrètement possible.
Le silence total est de rigueur de 22 h à 7 h. Dès 21 h, les activités bruyantes, les chants, les appels doivent être évités.
Hygiène
Aucune personne ne peut séjourner sur le terrain, si elle est atteinte de maladie contagieuse.
S’installer sur le camping permet à ces pavillonnaires de l’été de concilier leur double aspiration : se protéger/se montrer. D’une tente à l’autre, ou entre le campeur qui circule et celui qui se trouve à son emplacement, s’établit un jeu subtil de regards, de plongées, de discrétion et d’indiscrétion, de retenue, de pudeur, de chuchotements et d’exhibitionnisme, d’exposition, de provocation. Et quand on marche dans les allées, on ne sait jamais jusqu’à quel point on a le droit de regarder les gens dans leurs tentes, quel geste précis est public et quel autre intime, jusqu’à quelle profondeur on peut regarder à l’intérieur, quel objet licitement regarder et quel autre éviter, bien qu’exposé. Les campeurs acceptent, recherchent le regard de l’autre, s’offrant à lui, et en même temps cherchant à l’endiguer ou du moins à marquer – par l’organisation de leur espace – les limites de leur tolérance.
C’est ainsi que l’on ne peut jamais voir la « chambre à coucher », donc surprendre l’intimité : duvets mal rangés, promiscuité… Ces 10 m2 autorisés, à qui appartiennent-ils réellement puisque privé (délimitation individuelle) et public (regards des autres) se chevauchent ; puisque le dehors s’insinue jusqu’à la fermeture Éclair de la tente ?
Une garderie « naturelle »
Cette intégration presque parfaite entre les espaces, les activités et les âges, soustrait l’enfant à tout danger. Il n’a guère de lieu réservé et se trouve partout chez lui. La vocation « familiale » du camping est évidente. Ville transparente, sans murs, appartements sans cloisons : tout se sait, se voit, s’entend. Le camping tend à interdire tout isolement à l’enfant, qui, dès lors, ne peut se faire ses cachettes, ne peut s’approprier un « derrière quelque chose » ni assurer ses arrières. Situé en pleine lumière, il ne peut se dérober au comportement, ludique, estival, que l’on attend de lui. Tout est manifeste, exposé.
Cette proximité rassure les parents : elle leur permet de mieux veiller sur leur enfant. Ils le disent : « On n’a pas besoin de les surveiller, on sait qu’ils ne sont pas loin, et puis, il n’y a pas de danger. » Mieux : la surveillance devient inutile, car ils savent que derrière la tente voisine, il n’y a pas non plus de recoin, d’ombre, de lieu malfamé, invisible, incontrôlé.
L’interjection classique « Où est-ce que tu es encore allé te fourrer ? » ne s’entend pas ici. Comme durant le reste de l’année, un autre regard assujettit ici l’enfant à son rôle, lui imposant tacitement le jeu de sable ou la baignade. Il n’échappe pas facilement à son âge. C’est le camping tout entier qui prend en charge « ses enfants », par des regards, ces regards successifs se relayant d’emplacement en emplacement, qui, de proche en proche, assurent la fonction de garderie « naturelle ».
Un contrôle s’opère donc, mais de manière détournée, et de plus loin : nous avons vu comment, dans la genèse
[3] du départ en vacances, l’enfant y est associé à son insu. Les enfants quittent peu leur quartier –
Les flamants,
Les cormorans, Les bengalis –, chaque parcelle offrant la même répétition des éléments et des repères, tente/abords de la tente/allée/bloc sanitaire/sol de sable. Ville saine, aseptisée, ce camping ne connaît pas d’agression. Un solide vigile en uniforme circule de place en place et, la nuit, transforme le pavillon d’entrée en poste de police. Le camping, celui-ci du moins, est le contraire d’une ville ouverte : barrières, limites, interdictions sont là pour le rappeler.
L’espace est donc vécu par l’enfant comme un immense village, avec sa place centrale où l’on se retrouve (le terrain de jeux), avec sa lisière de forêt où marauder (la plage, mais la maraude y est plutôt réduite), ou comme un square démesurément agrandi, qu’il ne cherche pas à fuir, dans lequel les habitations à fleur de sable permettent d’entrer et de sortir à tout moment. Certains font de longs séjours sous la tente, se chauffant au rêve de leurs parents. « Des fois, j’aime pas trop sortir. Je reste souvent dans la tente. Je m’y plais. J’aime pas trop rester dehors. Un jour, j’allume le poste. J’aime mieux être dedans pour faire des choses, écouter le poste. Le calme. Pas dehors, pas des choses bruyeuses. »
Par de petites entorses aux habitudes de l’année (horaires plus tardifs, moins de permissions à demander, etc.), les parents s’assurent aisément l’obéissance de leurs enfants, vécue comme une complicité dans la transgression, plutôt que comme une obligation. Révolte désamorcée, indépendance (illusion de liberté) partagée en famille, fantaisie institutionnalisée : un rituel du séjour s’établit où l’enfant, le plus souvent, accepte la connivence.
« Ici, j’aide beaucoup, comme à la maison. Je mets la table pour les petits bols. Je l’enlève. Je fais les lits, j’aide au ménage : on ferme la porte de la caravane à clef, on enlève le sable, on plie le grand lit à ma maman. On lave la cuisine et les pavés à l’eau. On le fait tous les jours. »
À peine décalés de une heure – mais le décalage reste toujours le même –, les horaires du camping sont ceux de la ville :
8 h 30 : réveil
9 h 00 : petit déjeuner, toilette
10 h 00 : ménage, courses
12 h 30 : déjeuner
13 h 00 : vaisselle, repos ou sieste
14 h 30 : départ pour la plage
16 h 30 : retour au camping, repos, lecture
19 h 30 : repas
22 h 00 : coucher.
Le matin, à 9 heures, on peut entendre tinter les cuillers dans les bols, bruit se répétant à l’infini ; et sentir, à midi, l’odeur des saucisses grillées, dans une effluve continue. Pas de pique-nique, pas de surprise, ici. Le camping, c’est sérieux. Les tables sont garnies (malgré la dénégation de certaines femmes : « Oh ! Ici, on fait moins à manger, c’est plus vite prêt. »), les longs repas qui se terminent par alcool et cigare rappellent immanquablement les lourdeurs et les langueurs des dimanches après-midi du reste de l’année. C’est la vie quotidienne « normale » qui se perpétue. Une femme dira à sa nièce de trente ans : « Tu oublies trop qu’on campe. Tu vois une pièce sale, tu la ranges. C’est pas les vacances, ça. Il faut se laisser aller un peu, tout de même, oublier les habitudes de la maison. »
L’enfant commet donc peu de transgressions, puisqu’il y a peu d’interdits, puisque l’espace tout entier est jeu, mais la coïncidence n’est pas parfaite entre la désignation des lieux et leur utilisation ; ou plutôt, comme en ville, c’est à côté, en marge, que se situe l’enfant, se créant son territoire, détournant certains espaces. Il n’est pas nécessaire de sortir du camping, d’aller ailleurs pour en sortir : l’enfant le vit autrement que les parents : à leurs rêves il substitue le sien, s’appropriant les signes de l’été, les assumant sur un mode qui lui est propre. Il se chauffe au même soleil, mais ce n’est pas pour bronzer. S’il va à la plage, ce n’est pas pour regarder béatement la mer.
Support privilégié : le sable, terrain d’une activité ininterrompue. Parfois, en traversant le camping, on peut apercevoir une forêt de pieds en l’air, des jambes s’exerçant à marcher sur les mains. Certains enfants creusent des trous, parfois très profonds, toute la journée : « On joue au trou. Des fois, on va se baigner. On joue au ballon. Quelquefois, quand on va faire des trous. Si on est énervé, on dit à l’autre : “Va faire un trou ailleurs”. »
Il y a aussi les fanatiques des châteaux de sable, ceux qui alignent indéfiniment leurs pâtés, jusqu’au délire, tout autour de la tente ; ceux, plus grands, qui passent volontiers une heure ou deux allongés sur le sable à se raconter des histoires, à bavarder, à se chamailler ; il y a les spécialistes des coquillages ; ceux qui ne veulent plus marcher que pieds nus, etc. Ce n’est plus la dépense, mais la débauche du corps. On dirait qu’ils en font trop. À l’inverse, il y a ceux qui n’en font pas assez (par rapport au comportement attendu), ravis de passer des après-midi entières à l’ombre de l’auvent, rechignant pour aller à la plage et que les parents obligent à se baigner.
Ce contact avec le sable et l’eau, ce repliement dans la pénombre de la tente n’ont plus rien à voir avec l’« institution-camping ». Au-delà. En deçà. Et puis, surtout, il y a le terrain de jeux. Situé à proximité du centre commercial, véritable agora des enfants, il polarise leur attention. Lieu désigné pour le jeu, ils en font un centre polyvalent, informel. C’est là qu’ils se retrouvent et lient connaissance : timidement, entre deux barreaux de la cage d’écureuil, ou, plus franchement, quand ils cherchent un compagnon-contrepoids pour la balançoire. Des parties de sable, des colloques de poupées s’organisent.
Protégé sur deux côtés par une haie très touffue, le terrain de jeux (le « sable », « on se retrouve au sable ») est le théâtre des amours enfantines, lieu des rêves adolescents, espace du secret, confidences et cachotteries. Dans la journée, chaque âge a son coin : les petits, les équipements de jeu ; les plus grands, l’ombre de la haie. Mais dès 20 h 30, le tourniquet ne tourne plus que pour des jeunes âgés de douze à seize ans, nostalgiques de vitesse, de mouvement, sevrés d’autos tamponneuses. Ils tournent indéfiniment, distraits, lentement dans la nuit qui hésite ; à mi-chemin entre l’adolescence et l’enfance, entre le cheval de bois et le juke-box ; ailleurs – eux aussi comme les très jeunes – que sur un camping.
Ce sont eux que l’on retrouve à l’entrée, en train de faire du stop pour aller passer l’après-midi au Grau-du-Roi ou à Aigues-Mortes. Cherchant autre chose. Les seuls à avouer que, souvent, ils s’ennuient ici. Ils ont pourtant leurs parcours, leurs repères : flippers du café (une pièce immense qui fait penser à une salle de maison de jeunes), galerie couverte du centre commercial, terrain de jeux.
Groupes labiles se faisant et se défaisant au gré des brouilles ou de l’humeur du moment, rendez-vous manqués pour une petite sœur qu’il faut garder, insaisissables, toujours survoltés (surtout les filles, encore gauches dans leur rôle de séductrices). Parfois vaguement inquiétants, rencontrés sous le passage couvert du centre commercial, vers les heures du soir, ces adolescents ont trouvé mieux que la mer : un canal situé à une cinquantaine de mètres, le long du camping. Personne ne va s’y baigner, des pancartes l’interdisant. On raconte, d’ailleurs, que, il y a un an, un enfant s’y est noyé. Ils vont là en petits groupes, s’y baignent, plongent, s’amusent. À la nuit tombée, les groupes de filles se font plus serrés pour rejoindre les « autres » qui font des feux sur les dunes dominant le camping. Une vie nocturne est donc permise aux plus grands, parce qu’elle se voit, s’entend, parce que les parents la devinent.
Loisir imposé (corvée de plage), proposé (cinéma le jeudi soir, marionnettes le mercredi), spontané (les bandes, le canal) : autant de rencontres. C’est ainsi qu’en parlent les enfants.
Une fille de neuf ans : « Je suis venue sur le camping à un an. Il y a neuf ans. J’y passe mes vacances. Je préfère le camping à d’autres vacances, je rencontre des copines que j’avais l’année dernière. On s’amuse, on va à la plage. Mes copines m’avaient donné des photos, pour voir chaque année si je peux les reconnaître avec les photos. »
Une fille de treize ans : « Le matin, je me promène un peu dans le camp. Je fais les courses. On est venu aux jeux. On se promène. On regarde, on fait du tourniquet, on discute… Sur le camping, on est mieux. On se fait beaucoup de copines. On discute, on s’amuse ensemble… À midi et demi, on va manger. On se donne rendez-vous vers 1 heure, 1 heure et demie, à la fin du repas, après la vaisselle… On est plus libre ici. On peut sortir plus tard le soir. On va au ciné, au bal, on reste jusqu’à la fin… On fait les andouilles… L’après-midi, c’est chez moi que mes copines me donnent rendez-vous. On dégage… Quand il fait beau, on va à la plage. Parfois on va au Grau-du-Roi, ou alors vers les naturistes, vers le phare. »
Quand on écoute les enfants se raconter, ils semblent se plaire sur le camping. La liberté et l’innocence de l’instant y sont bien réelles. Mais c’est en amont que s’opère, lentement, la mutilation de leur désir anesthésié.
On ne passe pas sur un camping, on l’habite. C’est d’ailleurs ainsi que disent les campeurs. Malgré son côté sain, sportif, provisoire, démontable, il fonctionne comme une ville. C’est la sécurité, la chaleur (solaire et humaine), la protection, la facilité, la nonchalance, le maternage que les parents viennent y trouver. Pour eux, mais aussi pour leurs enfants, sur qui déteignent leur comportement, leur attente, au point de tuer le rêve, de banaliser et de standardiser la fantaisie. Les enfants ne s’en rendent pas compte, qui déclarent innocemment s’installer sur la plage, près des crs, chaque jour au même endroit, qui s’inquiètent des satyres des dunes, qui rêvent d’aller en voyeurs au camp de nudistes, qui délaissent l’immense plage ondulée de dunes remplies de plantes étranges et d’arbres fous, qui n’éprouvent pas la curiosité d’aller en promenade jusqu’au phare voisin, distant de un à deux kilomètres.
Le même processus de « récupération » ou d’appropriation de l’enfant par la société s’opère ici, comme en ville : de manière plus détournée, mais d’autant plus puissante que la révolte est tuée dans l’œuf, désamorcée par la légitimation du plaisir, la légalisation de la jouissance. Parfois un instant échappé, égaré du côté du canal, l’enfant revient vite à l’enclos familial. Comme le pavillon, la tente des parents est presque impossible à déplacer. D’ailleurs, l’année prochaine, ils n’auront plus à la déplanter : ils auront une superbe caravane à branchement électrique.
5
En 1958, camping en Haute-Savoie (fonds Louis Montange, collection O. Sirost).
Dernière image : nomades et sédentaires face à face, un soir, à l’entrée du camping de l’Espiguette. Le cirque s’installe pour une unique représentation, sans tente. En plein air. Trois filles du camping s’approchent, en se poussant du coude, de la jeune écuyère de la troupe. Un dialogue gêné et malhabile s’instaure. Les réponses sont aussi brèves que les questions. La fascination joue, bien sûr, et l’envie : les paillettes, le tutu, le danger, le voyage, l’école vagabonde. Mais aussi la peur, un fond de mépris, la méfiance et, plus secrètement, l’exclusion et le jugement de valeur. Une heure après, les trois filles parlent d’elle comme d’une voleuse.
Laissons s’éteindre cette image, qui nous concerne trop, tous. Et retournons sur le camping, qui nous rassemble davantage. â–
* Ce texte [1977], issu d’une enquête ethnographique menée avec Philippe Bonnin, qui réalisa un film [1977], durant l’été 1977, près du Grau-du-Roi, sur le camping de l’Espiguette (l’un des plus grands campings français du bord de mer), apporte sa touche propre au portrait du campeur proposé au fil des articles de cette livraison. Très en vogue à l’époque où il a été publié, il sous-tend une posture critique qui nous a semblé intéressante car propice à un débat contradictoire. Ces deux raisons expliquent le parti d’Olivier Sirost, responsable de ce numéro, d’en proposer la republication. Je tiens à le remercier.
·
Bonnin Philippe, 1977, Enquête sur les pratiques des enfants en période estivale, Paris, Centre de création industrielle du Centre Georges-Pompidou (film super-huit).
·
Chombart de Lauwe Marie-José (éd.), 1983, Enfant en-jeu, les pratiques des enfants dans différents types d’environnement, Paris, Éd. du cnrs.
·
Dubost Françoise (éd.), Rolande Bonnain-Dulon, Jacques Cloarec, Françoise Dubost, Martyne Perrot, Martin de La Soudière, 1998, L’autre maison. La « résidence secondaire, refuge de générations », Paris, Éd. Autrement (coll. « Mutations », 178).
·
Perec Georges, 1974, Espèces d’espaces, Paris, Galilée.
·
Sansot Pierre, 1991, Les gens de peu, Paris, puf.
·
Soudière Martin de La, 1991, « L’inconfort du terrain. “Faire” la Creuse, le Maroc, la Lozère », Terrain, 11.
·
– 1977, « Une ville pour l’été », Paris, Éd. Autrement (coll. « Mutations », 10).
[1]
Lire l’hymne au pliant, par quoi se conclut
Les gens de peu, de P. Sansot [1991].
[2]
On retrouve la même forte fidélisation avec les locations de vacances, par exemple dans les gîtes ruraux et les gîtes de France d’Auvergne et de Lozère. Jacques Cloarec constate le retour régulier des Nantais et des Parisiens sur la même zone du littoral vendéen, en camping d’abord, puis dans la maison
Merlin-plage, qu’ils ont fini par acheter [1998].
[3]
L’enfant sert d’ailleurs souvent de justification dans le choix de passer les vacances sur un camping : «
C’est bon pour lui. Ça lui apprendra à vivre à la dure. »