2001
Ethnologie française
La nature sauvage et ses consommateurs : le Game Fair
Sergio Dalla Bernardina
Université de Bretagne occidentale20, avenue Duquesne29200 Brest
Le Game Fair, grande fête de la nature d’origine britannique organisée aussi en France (à Chambord) et en Italie (au lac de Bracciano), est un observatoire propice à l’étude du monde contemporain. Les participants font penser à autant de « tricksters » : personnages protéiformes, ambigus. En fait, les visiteurs du Game Fair peuvent passer sans gêne d’un enthousiasme inconditionnel pour les « traditions ancestrales » (traditions « vraiment authentiques », puisque ce sont eux-mêmes qui les ont inventées) aux rêveries technologiques les plus audacieuses.
Derrière un désordre apparent, la cohérence des représentations repose sur un nombre restreint d’idées sous-jacentes : la nature sauvage comme lieu utopique où l’on retrouve l’« initié » (l’homme hors pair, l’aristocrate) qui sommeille en chacun d’entre nous ; la nature sauvage comme nouvel espace dominical où l’on exerce la bonté à des doses homéopathiques.Mots-clés :
plein air, imaginaire, trickster, nature, fête.
The Game Fair, a great celebration of the nature of British origin that is also organised in France (Chambord) and Italy (Lake Bracciano) is a suitable observation post to study the contemporaneous world. Its participants remember « Tricksters », these ambiguous protean figures. Visitors of the Game Fair can pass easily from an unconditional enthusiasm for « ancestral traditions » (« really authentic » traditions, since they have been invented by themselves) to most audacious technological daydreams.
Behind an apparent disorder the coherence of these representations rests on a restricted number of underlying ideas : wild nature as an utopic space where one can meet the « initiate » (the outstanding man, the aristocrat) who lies dormant in each of us ; wild nature as a new Sunday space where goodness is practiced in small doses.Keywords :
open-air, imagination, trickster, nature celebration.
Das Game Fair, ein grosses Naturfest von britischer Herkunft, das auch in Frankreich (Chambord) und Italien (am See von Bracciano) veranstaltet wird, ist ein günstiger Beobachtungspunkt für die Studie der zeitgenössischen Welt. Die Festteilnehmer erinnern an den « Trickstern », diesen mehrdeutigen proteischen Figuren. In der Tat können die Besucher des Game Fair von einer uneingeschränkten Begeisterung für die altüberlieferten Traditionen (« richtig echte » Traditionen, da sie sie selbst inventiert haben) zu den kühnsten technologischen Träumen leicht übergehen.
Hinter ihrer scheinbaren Ungeordnetheit ruhen diese zusammenhängenden Vorstellungen auf einer beschränkter Anzahl unterliegender Gedanken auf : die wilde Natur als ein utopischer Platz wo man den Eingeweihten (den einzigartigen Mann, den Aristokraten) wiederfindet, der in jedem von uns schlummert ; die wilde Natur als neuer Sonntagsort, wo die Güte in schwachen Dosen ausgeübt wird.Schlagwörter :
Freie, vorstellungswelt, Trickster, Natur, Fest.
Ce n’est pas moi,
c’est la réalité qui est baroque.
Carlo Emilo Gadda
Notre rapport aux espaces extra-urbains, en quelques décennies, a radicalement changé. Il y a encore peu de temps, pour travailler à la campagne ou pour vagabonder dans les bois et les clairières, on mettait plutôt des vieux habits : « Alors, est-ce que tu te décides à jeter ce pantalon usé ? – Non, attends, c’est encore bon pour aller aux champignons. » Aujourd’hui, pour accéder à la wilderness, pour sortir de la ville, on s’endimanche. On va chez Décathlon, chez Nature et Découverte et on choisit son costume. C’est que la nature sauvage, en dépit des représentations mystiques ou New Age proposées par les médias, n’est plus prioritairement cet espace intime, privé décrit par les écrivains romantiques et par les chantres inspirés des vertus de la promenade. Elle est devenue un lieu public où échanger, se montrer, se confronter. Même lorsque l’on se déguise en « homme de terrain », comme Fulco Pratesi, ancien président du wwf, qui apparaît dans les publicités d’American Express habillé en « humble paysan », c’est au sein d’une rhétorique de l’image ponctuelle et très sophistiquée. Même lorsque, comme Kenneth White ou Pierre Sansot, on pratique les grands espaces désertés par les humains, là où l’être s’épanouit et l’homme recouvre sa fierté originaire, c’est pour revenir en ville en parler à droite et à gauche.
Cette évolution récente dans le statut du « plein air » va de pair avec une prolifération des représentations qui le concernent, une prolifération à l’allure chaotique où les figures les plus contradictoires semblent se côtoyer sans trop de problème. Pourquoi cette inconstance des représentations ? Les réponses anthropologiques ne manqueraient pas. Les spécialistes du rapport à la nature, Philippe Descola, Maurice Godelier, Georges Haudricourt, nous ont appris que les façons de penser l’environnement humain – des taxinomies aux cosmologies en passant par les mythes étiologiques – sont directement liées (sans en être le simple reflet) aux conditions à la fois écologiques, technologiques et économiques qui caractérisent les différentes cultures. Si les chasseurs-cueilleurs, les bergers méditerranéens ou les pèlerins du Moyen Âge disposaient, dans leurs univers respectifs, d’une vision uniforme et cohérente de leur place dans la nature, c’est en raison de l’emprise directe que cette nature, à la fois lieu et moyen de production, exerçait sur leur vie quotidienne. Une nécessité intrinsèque, en d’autres termes, reliait le travail des hommes à leur conception du monde (et ce n’est sûrement pas Marx qui aurait dit le contraire).
Aujourd’hui, dans la société occidentale, les lieux et les conditions du travail ont beaucoup changé. Notre vie professionnelle se déroule de préférence dans les espaces urbains ou dans des maisons confortables qui ne craignent plus l’irruption des loups et le déchaînement des éléments naturels. Et c’est par rapport à ce type d’environnement que nos représentations sont tenues à la cohérence. Si le banquier niçois peut se balader dans les Dolomites déguisé en petit montagnard (j’en ai vus de splendides, très bronzés, en pantalon court de cuir, qui semblaient à peine sortis d’une boîte de nuit) on aurait du mal à imaginer un huissier de justice exerçant sa fonction habillé en Indiana Jones. C’est dans les lieux de travail investis par notre présence quotidienne que l’on assiste à l’uniformisation des conduites et à l’homogénéisation des valeurs. Quant aux espaces naturels, éloignés de notre regard, de moins en moins contraignants, de plus en plus ouverts à la rêverie, ils deviennent des écrans idéaux pour la projection des utopies les plus disparates. L’univers naturel se transforme ainsi en espace ludique, festif. Et qui dit fête – faisons semblant d’y croire, pour l’instant –, dit liberté, transgression, désordre
[1].
Aurions-nous toujours été postmodernes ?
D’un autre point de vue, on pourrait avancer l’hypothèse que cette dérive des représentations soit moins liée à la disparition de l’horizon rural (la crise de la civilisation paysanne) qu’à l’influence croissante, dans notre société, de la sensibilité postmoderne
[2]. Dans cette perspective, le vécu collectif dans sa totalité (et pas seulement le rapport à la nature) serait soumis à la désagrégation et à la dérive sémantique. Si le client de
Décathlon peut sortir du magasin habillé en cow-boy texan, en gentleman-farmer ou en cycliste fluo ultramoderne, c’est en raison de la fragmentation des « modèles forts ». Autrement dit, derrière l’éclectisme vestimentaire du consommateur contemporain, il faudrait voir moins la naissance d’un nouvel espace scénique (la nature sauvage comme salle de pose à ciel ouvert) que la crise des idéologies, c’est-à-dire le déclin du marxisme, le malaise de la psychanalyse et les autres apocalypses culturelles annoncées par Jean-François Lyotard.
Mais la perte de cohérence des représentations contemporaines en matière d’environnement est-elle une donnée univoque ? La question est complexe. Nous pourrions, par exemple, avancer que cette incohérence a toujours existé, mais que les instruments de l’anthropologie structurale et symbolique n’étaient pas calibrés pour la prendre en compte (leur action se déployant à une autre échelle et par rapport à d’autres objets de réflexion). L’ambiguïté des attitudes collectives en matière d’environnement est difficilement contestable : on peut adorer les virées en 4 × 4 tout en se présentant comme esthète et protecteur de l’environnement ; on peut blâmer les chasseurs et allègrement pratiquer la pêche à la ligne ou la chasse sous-marine ; on peut manger du « thon éthique » (je l’ai entendu à France-Info), pris avec des filets qui ne tuent pas les dauphins, et donner à son chat des aliments carnés issus des décès d’animaux les plus hétéroclites. Mais cette ambiguïté pourrait n’être qu’apparente. La cohérence, dans ce cas, se situerait sur un autre plan : non plus celui des représentations collectives conçues comme des entités statiques (ou mouvantes comme dans le cas du mythe) dépassant le cadre des choix individuels, mais celui de l’interaction sociale et symbolique. Si le passionné de nature contemporain change de discours et de figure projective comme il change de chapeau, c’est peut-être pour s’adapter à la variabilité des contextes et à l’éclectisme des interlocuteurs [Dalla Bernardina, 1997].
Mais, avant de proposer quelques clés de lecture, cherchons à mieux observer le fonctionnement de ces représentations polymorphes là où nous avons quelque chance de pouvoir le cerner d’un seul regard panoramique.
Le Game Fair italien : la fête de la nature
En fait, il existe des lieux où les figures qui animent l’imaginaire naturaliste contemporain apparaissent toutes en même temps sur la scène comme à la fin d’une représentation théâtrale. C’est le cas du Game Fair, fête du sport et des activités en plein air, née il y a une trentaine d’années en Grande-Bretagne à l’initiative de la Country Landowners Association (« association des agriculteurs et des propriétaires fonciers »), importée il y a une quinzaine d’années par les Français à Chambord, avec une affluence annuelle d’environ 100 000 visiteurs, et parvenue tout récemment en Italie. La première édition, qui s’est déroulée sur les rives du lac de Bracciano, près de Rome, sous les remparts du château Odescalchi, naît avec des visées promotionnelles explicites. Organisée à l’intention de « tous les passionnés de la nature », comme moment « de confrontation et de contact entre les citoyens et les chasseurs », la manifestation se donne pour une réponse valable à la « quête fort diffuse des traditions les plus anciennes et des styles de vie les plus authentiques ». En même temps, et je cite Il Cacciatore italiano (mars 1990, n° 2 : 38), le Game Fair constitue « un grand espace d’exposition, où l’on peut pratiquement tout acheter, des tableaux aux automobiles, des voyages aux bateaux, et naturellement – c’est l’ingrédient le plus important – tout l’univers suggestif de la chasse, de la pêche, et des sports “de plein air” ».
Exprimé en ces termes, le programme révèle déjà l’ambivalence du passionné de nature contemporain. Sorte d’oxymore vivant, celui-ci se tourne d’un côté vers un passé plus ou moins mythique où puiser son authentification et, de l’autre, comme il ne sait pas renoncer à la logique mercantile qui règle ses rapports avec le monde (y compris celui de la nature), il n’hésite pas à placer ce moment privilégié sous le signe de l’achat. L’hétérogénéité des messages qui traversent cette « fête du plein air » évoque l’image du rébus : un décor fragmentaire, fourmillant de citations puisées dans le répertoire de la mythologie, de l’archéologie, de l’histoire de l’art, mais aussi de la science-fiction, de l’héraldique ou de la bande dessinée. Chacune des initiatives du Game Fair, chacun des cent cinquante stands installés dans le parc ne nous parle évidemment pas de la nature telle qu’elle est aujourd’hui, mais de la nature telle qu’elle devrait être pour s’accorder à l’usage pratique et symbolique que nous voulons en faire.
La nature est traditionaliste, donc monarchiste
La première chose que nous apprenons au lac de Bracciano est que le contexte idéal pour célébrer la nature incontaminée est un décor de type aristocratique. Il existe un lieu, dans l’imaginaire naturaliste contemporain, où nature et histoire ne font qu’un. C’est le règne de la tradition, ou plus exactement de la « tradition authentique », une dimension latente mais toujours à portée de main, comme le confirment les commentateurs de la manifestation : « On n’a pas le temps, au Game Fair, de penser ne serait-ce qu’une minute aux choses de tous les jours, au travail, à la pollution, au stress. » « Ici les gens doivent comprendre que, aux portes de la ville, il y a encore tout un monde propre, fondé sur des valeurs et des traditions qui sont restées comme miraculeusement intactes. » [Foti, 1992 : 29]
Comment ce monde est-il fait ? Le plan même de la foire nous le dit, qui prévoit avant tout une installation spéciale pour les gens qui comptent, le « village
vip »
[3]. Cet ensemble, constitué de pavillons blancs dont la forme rappelle vaguement le style Renaissance, domine le « ring », c’est-à-dire l’espace destiné aux exhibitions et près duquel s’étend une tribune métallique réservée aux roturiers. Tout semble donc ordonné comme pour un tournoi de chevaliers : en haut, la noblesse, en bas le peuple, et entre les deux, les hommes « armés », qui se mesurent pour le plus grand profit des uns et des autres. C’est dans ce décor hiérarchisé que nous voyons se succéder les différentes manifestations destinées à illustrer l’approche « traditionnelle », la « plus authentique », du monde naturel.
Entrent alors les joueurs de cor de la Val Pusteria (Haut-Adige), que suivent à cheval et en veste rouge les membres de la Società romana caccia alla volpe (« Société romaine des chasseurs de renard »), derrière lesquels arrive l’Accademia italiana cavalieri di alto volo, c’est-à-dire les fauconniers à cheval habillés à la manière de Frédéric II pour rendre la chose encore plus « traditionnelle ». Une note « western » nous est donnée par les pseudo cow-boys équestres, mais l’ensemble reste moins exotique : burlesque, partie de polo, poney club, quarter horse, border collies, aiad doberman, labrador, différentes façons de mettre en scène l’habileté des chiens et des chevaux, voire de leurs dresseurs.
1
Au Game Fair, les butteri, les protagonistes du tournoi (1991, photo de l’auteur).
2
Les joueurs de cor (photo de l’auteur).
Qu’est-ce que la nature ? À partir de ces premières séquences, on dirait que c’est un paysage anglo-saxon à parcourir de préférence à cheval. Dans cet espace essentiellement nobiliaire, le peuple a lui aussi ses représentants : ce sont les butteri, gardiens de troupeaux de la Maremme, à cheval eux aussi ; c’est le Palio de Pescia, cortège surréel en costumes d’époque, n’ayant avec la nature que des liens fort minces (uniquement fondés sur le syllogisme : qui dit nature dit tradition, le Palio est une tradition, donc le Palio est naturel). Ce sont aussi les chiocciatori (« siffleurs »). Ces derniers, présents à la manifestation, mais peut-être trop « humbles » pour mériter d’être cités officiellement, n’apparaissent pas dans le programme. Et pourtant ils sont peut-être les seuls, paradoxalement, à pouvoir prétendre représenter une antique tradition italienne, sans avoir inventé ou exhumé quoi que ce soit.
Comment interpréter ce curieux refoulement des activités ludiques traditionnelles (tels le concours de mangeurs de pastèques qui avait lieu sur les berges du Pô et, plus sanglante, la chasse au coq exercée rituellement dans de nombreux villages de la péninsule) au profit de pratiques nobiliaires désuètes ou en tout cas exogènes ? Le fait que le Game Fair soit une importation étrangère y est évidemment pour quelque chose (par exemple, la messe de saint Hubert, qui a un sens en Alsace-Lorraine, en a moins, ou disons qu’elle prend un sens différent, lorsqu’elle est célébrée à Bracciano). On pourrait observer aussi que la manifestation, précisément parce qu’elle repropose l’horizon féodal, est une fête pour le peuple, plutôt qu’une fête du peuple, un événement spectaculaire où c’est la noblesse elle-même qui se met en scène. Mais il y a peut-être aussi autre chose.
Si nous partons du principe que le monde du plein air, dont le Game Fair est une sorte de concentré, n’est pas le lieu des rapports objectifs nécessaires entre l’homme et son milieu, mais l’espace au sein duquel on peut mimer ce rapport après l’avoir revu et corrigé, le problème de la cohérence, de la pertinence philologique cesse tout bonnement de se poser. Du même coup, l’hypothèse sociologique selon laquelle ce type de manifestation serait le simple reflet des rapports de force réels au sein de la société perd toute valeur. Bien entendu, le lien demeure entre les deux dimensions, mais en des termes plus articulés et plus indirects. « Observez les traditions dont le public du Game Fair fait étalage, elles sont toutes fausses », nous dit le philologue scandalisé. « Pas du tout, elles sont authentiques. Je peux vous le garantir, puisque c’est moi qui les ai faites. Et pendant que j’y étais, j’ai cru bon de les faire belles et de les ennoblir, plutôt que de les rendre embarrassantes et démodées », répond l’intéressé. Il serait absurde de vouloir interpréter ce triomphe anachronique des coutumes courtoises comme l’action d’un lobby aristocratique décidé à monopoliser le discours sur les bons usages du plein air. Il est vrai que le paysan est encore une fois laissé pour compte, ou « domestiqué » sous la forme du buttero pittoresque.
Mais il est légitime d’imaginer que celui-ci est le premier à approuver cette négligence : « S’il est permis ici de réinventer le passé et de se projeter dans des figures plus avantageuses [dit le visiteur d’extraction rurale ; on me pardonnera cette simulation bien peu philologique, mais peut-être pas inutile], pourquoi devrais-je choisir précisément le personnage du paysan ? Pour ma part, si rien ne s’y oppose, j’aime mieux m’imaginer en gentleman ou en cow-boy. » En somme, il n’y a vraiment pas de quoi être réaliste : dans cette énorme kermesse tout est rigoureusement artificiel, de la chasse au renard à la fauconnerie, en passant par la compétition de polo et la course des ânes nains. Et en fin de compte, le « peuple » lui-même n’est qu’un rôle à jouer, exactement comme le « vip ». Il y a aussi des nobles authentiques, c’est vrai, mais comme les butteri, ou la tête de sanglier empaillée qui domine le stand des cochonnailles, ils sont là parce que le scénario l’exige, ce sont de simples figurants au service du visiteur.
L’idée du cadre naturel comme espace ludique réservé à certaines catégories sociales, théâtre propice à la mise en scène des qualités physiques et morales des élites, n’est certes pas récente
[4]. L’empereur Trajan,
optimus princeps, prouvait à tout le monde sa trempe exceptionnelle en chassant comme un fauve dans les forêts du Latium [Fedeli, 1990 : 121] ; Benito Mussolini, lui, s’adonnait à des exercices plus variés. Juste avant la guerre, le quotidien
La Stampa, enthousiaste et vaguement flatteur, décrit la vie du Duce comme une sorte de pentathlon moderne : «
Le lundi, il marche avec joie et sans aucun effort pendant des kilomètres, le mardi, il se livre à des plongeons audacieux, le mercredi, il se met au volant et dévore les belles routes romaines, le jeudi, il déploie son talent équestre sur un cheval qui sait comprendre l’affection de son maître en hennissant de façon significative. » [Stella, 2000 : 24]
Les rêveries contemporaines n’ont que partiellement changé. Les images publicitaires qui encombrent nos journaux confirment sans arrêt que le passionné du plein air aime à se figurer dans le rôle d’un aristocrate : de la marque de cigarettes
Rothmans affichant les «
goûts supérieurs » des participants au tour du monde en bateau, à la ville de Garmisch-Partenkirchen promettant au touriste que, après quelques jours de vacances dans la région, il fera partie de l’«
aristocratie du froid »
[5] (je cite au hasard, tant les exemples pullulent). Ce même touriste, lorsqu’il tombera sur des chasseurs (autochtones ou non) au cours de ses promenades « initiatiques », trouvera très normal de les considérer comme des personnages déplacés, des « non-initiés » à qui il faudrait apprendre les bons usages de la nature, pour paraphraser en le détournant le titre d’un ouvrage récent [Larrère et Larrère, 1997]. Ce que ce parvenu des espaces extra-urbains aurait tendance à oublier, dans son enthousiasme d’évangélisateur, c’est que la plupart des poses qu’il adopte en « vrai connaisseur » et qu’il prétend divulguer, non seulement préexistent à sa découverte de la nature, mais sont directement issues de l’univers cynégétique. Il suffit de parcourir le Game Fair avec l’esprit d’un comparatiste (prêt à saisir, derrière les différences de surface, les analogies structurales), pour se rendre compte que les figures de l’imaginaire naturaliste contemporain ne sont assez souvent que la traduction dans un langage écologiquement correct d’anciennes rêveries de chasseur empruntées, à leur tour, aux idéaux de la civilisation courtoise où la chasse, on le sait, occupait un rôle premier.
Cette prédilection diffuse pour un scénario de type aristocratique semble trop constante et trop répandue dans toutes les classes sociales pour ne pas répondre à quelque exigence anthropologique.
Prenons les lieux communs du discours sur la nature au pied de la lettre. Ils nous parlent d’un monde hors du temps, originel, où l’on peut savourer, dans une sorte de palingénésie, la fraîcheur des commencements. «
C’est la preuve que le temps du mythe est toujours là, prêt à faire son irruption dès nos premiers pas dans l’univers naturel », conclurait peut-être le disciple d’Eliade. «
Et puisque les archétypes s’enchaînent, voilà la royauté sacrée qui apparaît timidement, profitant du décor “sauvage”, derrière les chênes verts du lac de Bracciano » (assez proche, par ailleurs, du lac de Nemi, où officiait le
Rex nemorensis rendu célèbre par les études de James Frazer)
[6]. L’hypothèse est charmante. Mais avec Roland Barthes, nous préférons penser que l’instauration du temps mythique, en dépit de la perception des acteurs, n’est au fond qu’une stratégie symbolique, et plus précisément, une « mise en nature » de ce qui appartient à l’ordre de l’Histoire (le mythe naturalise). Même si elle se présente à la conscience des sujets comme une réalité psychique qualitativement différente [Kérényi, 1997], cette construction parfaitement humaine n’a rien de transcendant. La « mise en nature », autrement dit, est une convention : le changement d’état qu’elle postule n’est que le produit d’une fiction, une « ruse de l’intelligence » assurant des opérations autrement irréalisables.
Quelles sont donc ces opérations ? Quels avantages nous sont offerts par ce changement de régime officiellement décrit comme un « retour au royaume » ? D’un point de vue phénoménologique, l’immersion dans la nature se présente comme une activité récréative qui prévoit une certaine altération des rapports normaux avec le monde, en promouvant une disposition psychologique de type « régressif » qui rapproche le sujet du rêveur, de l’enfant, du primitif (tel qu’on le décrit chez les pionniers de l’ethnologie). Affranchi du principe de réalité, le sujet abdique, fût-ce partiellement, les tâches qu’il lui faut affronter dans la vie de tous les jours, à commencer par celle d’être là, de défendre sa position, de concilier ses propres désirs avec ceux des autres. Définir le rapport à la nature en termes de « re-plongée » (Eliade parlerait de
regressus ad uterum) revient à désigner un lieu où l’on peut être accepté et reconnu tel que l’on est, indépendamment de ses propres mérites. Une fois que l’on a fait retour à ce monde régi par des lois immuables, il n’est plus nécessaire de s’escrimer pour changer sa propre condition. Mieux encore : il est impossible de le faire. Dès lors, à quoi bon s’angoisser ? On est fait ainsi, voilà tout. C’est de ce point de vue que la nature est « monarchiste » : elle choisit ses élus en se reconnaissant en eux, par « sympathie ». La nature est même tyrannique : elle fait grâce aux uns et répudie les autres à partir d’une logique souverainement arbitraire. Le fait est injuste, mais dans un certain sens rassérénant, vu que chacun, en son for intérieur, a le sentiment d’avoir été accepté, tout en sentant que l’autre a été écarté, disons même démasqué
[7].
À ce point du raisonnement, la fonction de la mise en scène aristocratique commence à se dévoiler. Ainsi représentée (mais il vaudrait mieux dire organisée), la nature devient une patrie lointaine où le sujet débarque pour être « reconnu » (contre tiers, soulignons-le) et repris dans les rangs. Nourrice prévenante, la nature encourage les fantasmes narcissiques de son pupille en renforçant sa conviction d’être le meilleur (le plus « authentique », le plus « vrai »)
[8]. Mais la nature comme scénographie monarchiste n’est pas seulement un décor de roman-photo pour la célébration des triomphes et des revanches : c’est aussi un lieu de désengagement où chaque « sujet » peut déléguer à d’autres l’exercice de l’autorité. Essayons de synthétiser cette dynamique par rapport à notre exemple italien. Sur la scène du Game Fair, fauconniers, veneurs et gentilshommes à cheval retrouvent les fastes de l’antique
ars venandi. De la tribune, le chasseur de base, qui depuis toujours se doutait bien, au fond, qu’il pouvait revendiquer un passé noble et prestigieux
[9], observe satisfait ses propres représentants. À quoi bon s’inquiéter ? Se montrer vigilant ? Prendre ses distances ? Pourquoi s’obstiner à être critique ? Ce monde consciencieusement encadré par les
vip, pullulant de mythes, de rites et de traditions ancestrales, est parfait tel qu’il est : un univers antique et immuable qu’il serait vain, outre qu’absurde, de vouloir transformer. Mieux vaut donc s’abandonner plein de confiance au passage du temps, en respectant les lois de la nature et les conseils de saint Hubert.
Double identification, donc, d’un côté avec le sujet (le confort de la délégation), de l’autre avec le monarque. En dépit des apparences, encore une fois, il n’y a pas de contradiction : la logique symbolique prévoit et même favorise ce genre de rapprochements
[10]. Mais, au demeurant, c’est le scénario lui-même, avec sa structure féodalisante, qui nous présente les acteurs comme étant les vassaux de quelqu’un et les suzerains de quelqu’un d’autre. Une grande partie des spectacles d’animation que l’on nous propose à Bracciano est centrée sur la seconde de ces deux situations : « dressage », « démonstration d’obéissance », « arrêt et obéissance ». Nous voyons apparaître ici un autre stéréotype bien connu : celui du rapport auxiliaire-maître comme métaphore de la dévotion et de la subordination. Les épreuves dites « d’obéissance », dont les affinités avec le monde du cirque sont plus qu’évidentes [Aymard, 1951 ; Fedeli,
op. cit.], mettent en scène la même histoire : la civilisation humaine triomphant de l’animalité brute. La bête change de front, elle est gagnée à la culture, elle apprend à contrôler ses instincts.
La nature, donc, comme lieu où exhiber et reproduire la capitulation de l’animal. C’est à partir de cette soumission, qui doit dans tous les cas être bien claire, que les différentes figures de la reconnaissance réciproque deviennent pensables. Le maître, qui a trouvé dans le dressage le langage lui permettant d’exercer sa domination sur une autre créature (à de bonnes fins, c’est entendu), est reconnu par le chien qui le préfère à tout autre, et même l’adore sans conditions
[11]. Le chien, en échange de sa dévotion et de son talent, est traité comme un prince et explicitement comparé, dans sa noblesse, aux représentants du genre humain qui ne sont pas à sa hauteur (la nature comme lieu où il est clair que certains animaux sont meilleurs que bien des hommes).
On pourrait définir les stands de la foire comme autant d’hologrammes reproduisant les stéréotypes cynégétiques en trois dimensions. Y entrer est un peu comme entrer dans le stéréotype même et en observer de près les éléments constitutifs. Il y a les stands « microcosmes », des Game Fair en miniature qui traitent simultanément tous les thèmes présents dans l’univers rhétorique du chasseur. Ou bien les stands monographiques qui misent tout sur un seul sujet : « tradition », « tourisme », « aventure », « écologie », etc. En passant d’un stand à l’autre, on a l’impression d’être à l’intérieur d’un gigantesque jeu de l’oie. Chaque case nous invite à nous arrêter devant l’un des messages forts, à méditer sur l’un des « mystères » qui guident le consommateur contemporain dans l’exploitation symbolique du plein air : « liberté », « régénération », « cueillette et prédation », « exploit physique », « exercice de la pitié et de la bienveillance », « communion avec mère nature par l’ingestion d’aliments biologiques », « amours ancillaires », « dissipation des anciennes croyances », « surveillance et punition », et pour finir, mais la liste n’est certainement pas exhaustive : « célébration de la mort animale en ce qu’elle a d’instructif et de spectaculaire ».
Coiffé du béret d’un beau jaune vif aimablement offert par l’Arcicaccia
[12] (rien de moins mimétique, de moins gentleman-farmer, et pourtant rien de plus « authentique » et de plus révélateur
[13]), le visiteur trouvera une confirmation de l’idée que la chasse est une tradition dans l’espace « minimaliste » de la région de la Basilicate, où une poignée de douilles et quelques vieilles boîtes de poudre à cartouche suffisent à réaffirmer le concept. Bien plus imposante et presque hyperréaliste est la mise en scène d’une maison d’antiquités qui reproduit une espèce de « cabinet freudien » meublé de fauteuils de cuir, de tableaux et d’estampes, de livres d’équitation et d’autres gadgets plus ou moins « classiques » pour militaires en retraite, au bon sens du terme.
Le
topos voulant que chasse et art soient synonymes (l’adepte de Diane comme
connaisseur) revit dans les stands des peintres animaliers, mais aussi au pavillon de la Libre chasse, fédération dont le nom même évoque un penchant ouvert pour les aspects créatifs de la pratique cynégétique (l’utopie, l’improvisation, le principe de plaisir). La dimension nostalgique, associée à l’idée que la manipulation d’objets nobles et anciens permet de renouer avec un passé fabuleux (le fétichisme de l’arme, l’instrument de mort comme objet doué de
mana), réapparaît au stand de Pedersoli, avec ses reproductions de fusils d’époque en parfait état de marche. Même atmosphère au polygone de l’
ata
[14] où le public est invité à éprouver les plaisirs baroques du tir avec une arme à chargement par la bouche. Falsification ? Pas exactement : mise en scène plutôt, citation, et aussi
simulation, mais au sens où l’expérience scientifique est répétée artificiellement en laboratoire.
D’autres stands nous proposent l’arme comme objet transitionnel projetant son possesseur dans une autre dimension : ce sont ceux des grosses entreprises qui produisent de tout, de la Durandal à l’épée de samouraï, en passant par l’arbalète à lunette qui ne rate pas une boîte de bière à cent mètres, et l’arbalète de poche que l’on peut garder dans sa voiture pour parer à toute éventualité. Chacune de ces marchandises correspond à un fantasme venant compléter notre collection. Qu’est-ce que la nature ? La boutique des objets parle clair : c’est un bois néogothique où l’on pénètre la rapière à la main comme un mercenaire ; c’est une jungle hostile, à la Conrad, qu’il faut affronter en costume de judoka ; une clairière visitée par une troupe de daims qui seraient très bien dans notre congélateur ; un espace transgressif où faire prendre un bol d’air au braconnier endurci qui couve en chacun de nous. Dans l’univers de la chasse comme représentation, nous sommes évidemment en pleine rêverie. Et pour confirmer l’idée que tout, dans l’horizon cynégétique, est artificiel, voici les stands de tir sur silhouettes animales. Tir au sanglier : une cible mobile à peine moins « vraie » que les sangliers élevés par l’organisation des producteurs de gibier ; et tir à l’arc sur chevreuils en carton-pâte grandeur naturelle. Et puis nous avons les jeux électroniques, où toute la séquence cynégétique, réduite à son plus simple appareil, peut être commodément revécue dans un fauteuil. Cette dernière phase peut être considérée comme l’aboutissement d’un processus de stylisation de l’acte cynégétique, qui a eu son point de départ avec ce que l’on a appelé le « prélèvement d’animaux de lâcher », et son perfectionnement avec les épreuves de chasse pratique, pour se faire encore plus ascétique dans les compétitions de ball-trap (il en existe aujourd’hui une version particulièrement réaliste, sur des cibles qui partent à l’improviste dans les fourrés en simulant le vol de différentes espèces).
3
Vente de produits (photo de l’auteur).
On pourrait voir dans cette emphatisation de l’acte cynégétique ce qu’il y a de plus éloigné des motivations du promeneur non violent qui tous les dimanches vient répandre la bonne nouvelle au fin fond de nos campagnes (« La barbarie est derrière nous : la guerre fratricide entre les hommes et les animaux n’est plus qu’un mauvais souvenir »). Ce serait ne pas avoir compris que le rêve autarcique à la Robinson Crusoé, qui anime les nouveaux usagers des espaces naturels, les conduit de plus en plus vers la prédation : on commence par les champignons et les fruits sauvages, on passe aux escargots et aux grenouilles, on continue avec la pêche, et ce n’est pas fini. Nous trouvons des traces de cette nouvelle tendance dans les manuels de survival où l’on apprend aux aventuriers dilettantes comment fabriquer un arc, poser un collet, rendre un ragondin comestible. Mais c’est la philosophie même de l’alimentation biologique, en mettant au ban tout ce qui n’est pas « naturel », qui est en train de restituer à la nourriture sauvage ses lettres de noblesse. On parle souvent de conversion, en citant l’exemple du chasseur repenti qui a raccroché. On parle aussi avec transport de la loi Verdeil et de ces néo-ruraux qui interdisent la chasse dans leurs propriétés. Parallèlement à cette mouvance incontestable (le nombre des chasseurs, en quelques années, a diminué de 50 %) n’est-on pas en train d’assister à un processus qui va dans le sens opposé ? D’ici quelques années, parmi les enthousiastes du plein air qui prônent aujourd’hui l’abolition de la chasse, on pourrait bien trouver un certain nombre de « convertis » qui, de plus en plus intégrés dans le terroir, de plus en plus charmés par les traditions locales, finiront par demander, timidement, leur permis de chasse qui entre-temps aura changé de statut, devenant un label d’authenticité campagnarde.
Mais coupons court aux prophéties pour passer à une autre famille de stéréotypes présents au Game Fair, partagés aussi bien par les chasseurs que par leurs antagonistes. Je veux parler des différentes figures pouvant se référer aux thèmes de la protection et du sauvetage. Dans les récits de chasse, comme je l’ai montré ailleurs, le protagoniste a souvent tendance à brouiller les cartes en faisant passer son action pour un service. L’environnement a besoin de son intervention pour être sauvé des paysans, des braconniers et des animaux nuisibles. Mais l’animal sauvage, menacé par les calamités naturelles (épidémies, chutes de neige surabondantes) ne dédaigne pas lui non plus son aide. Dès lors, tout peut se présenter sous un jour providentiel. Même le fait de blesser la proie, vu au départ comme une erreur, peut se révéler être une bonne occasion pour démontrer l’utilité du chasseur : en se transformant en secouriste, celui-ci aura en effet la tâche de retrouver la victime à temps pour abréger ses souffrances. Dans chacun de ces cas, le scénario prévoit un antécédent dramatique à partir duquel le milieu naturel devient le théâtre d’un geste charitable. Ce qui équivaut, sur le plan de la rêverie, à prévoir d’office la circonstance tragique, à penser ses propres actions en fonction d’une éventualité négative, qui devient en quelque sorte « souhaitable », dans la mesure où elle nous donne une visibilité toute particulière en tant que protagonistes.
Or, parmi les associations présentes à Bracciano, nous en trouvons quelques-unes qui concrétisent ce fantasme en des termes presque paradigmatiques ; c’est le cas, par exemple, des rangers d’Italie. Il s’agit d’organisations philanthropiques, dont il serait injuste de déchiffrer les motivations comme de simples laissez-passer pour des expériences collectives d’ordre narcissique (du genre : «
Regardez-nous, nous sommes des sauveteurs. »)
[15]. Il n’empêche que l’action de ces groupes, dont l’existence dépend des tragédies mêmes qu’ils sont appelés à prévenir, présente de remarquables affinités avec les processus d’affabulation qui structurent l’expérience cynégétique. Dans les deux cas, en fait, la séquence fantasmée met en scène un rapport asymétrique : d’un côté le maximum de générosité (le Sauveteur, le Protecteur), de l’autre le maximum de besoin (le Sauvé, le Protégé).
La nature, ici, comme lieu où il y a (enfin) quelqu’un qui a besoin de notre protection. La nature comme lieu où se produisent des sinistres qui imposent notre intervention. Et puisque cette intervention est sacro-sainte, autant l’effectuer, comme le fait le ranger, en exhibant une superbe veste rouge bien voyante. C’est la nature comme lieu où l’on se distingue, où l’on se fait remarquer ; espace vert où l’on souligne par des couleurs vives l’opportunité de sa propre présence. La nature comme créature fragile, menacée et reconnaissante.
Derrière ces figures récentes, on voit apparaître des images bien plus anciennes. Celle du roi thaumaturge qui guérit les pauvres par sa seule présence bénéfique, celle du chevalier errant qui parcourt la forêt à la recherche de brigands à mettre en déroute et de demoiselles à libérer, celle du saint protecteur, celle de l’adjuvant magique, comme dans les contes de fées, qui intervient à la dernière minute pour sauver la situation : autant de clichés bien rodés, tout à fait gratifiants, qui nous accompagnent dans notre découverte du monde naturel.
Cet univers complaisant, où le passionné se produit sous les applaudissements reconnaissants de la nature, est donc synonyme de triomphes assurés. Et les récompenses ne manquent pas. Coupes et médailles, surtout, en vente chez les fabricants présents à la manifestation (dans la logique mercantile selon laquelle tout peut s’acheter : la vie de l’animal aussi bien que l’amitié de l’autochtone, le titre nobiliaire aussi bien que la « sauvagerie » de la proie). Tout peut s’acheter, y compris les sourires et les attentions des dames. Timidement, mais en des termes qui n’en sont pas moins efficaces, les organisateurs du Game Fair ont trouvé le moyen de matérialiser une autre vaste catégorie de fantasmes régressifs, relevant de la notion d’« amour ancillaire » ou d’« aventure galante ». De prime abord, l’observateur désenchanté qui pénètre dans le pavillon de la maison d’édition Olimpia ne voit pas bien le rapport entre la chasse, activité éminemment masculine, et la présence de nombreuses hôtesses toutes plutôt provocantes, en collants verts, parmi lesquelles il est invité à élire une miss. Encore plus difficile pour celui qui aurait fait sienne l’idéologie pragmatiste de l’actuel « technicien cynégétique » (la chasse comme activité utile et nécessaire) de comprendre la fonction du charmant mannequin en combinaison mimétique que la Ferdercaccia (Fédération italienne de la chasse) met à la disposition du public (beaucoup plus concrète et rabelaisienne, l’Arcicaccia, fédération des chasseurs communistes, a pensé qu’il valait mieux offrir à ses visiteurs du cochon de lait rôti). Mais ce qui frappe le plus, c’est que le visiteur trouve la chose absolument normale : il s’approche du mannequin en brandissant son appareil photo, lui demande de prendre la pose sur la grosse Jeep qui sert de toile de fond et commence son mitraillage d’instantanés comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie.
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Un mannequin se fait prendre en photo sur une Jeep (photo de l’auteur).
Il suffit de décomposer les éléments constitutifs de la scène ou de la transférer mentalement dans un contexte différent pour comprendre les raisons d’une telle faculté d’adaptation. Ce que l’on nous propose sous prétexte de reportage, c’est de concrétiser l’un des
topoi les plus enracinés dans l’imaginaire cynégétique. Le mannequin est en effet un concentré d’images : on y retrouve la « fille de la nature » qui trône dans les illustrations satiriques sur la chasse, sorte d’équivalent féminin de l’homme sauvage disponible pour des aventures à fond sexuel ; la fille du peuple complaisante qui agrée les attentions du hobereau sans trop se faire prier
[16] ; la préférée du roi ; et puis les diverses lady Chatterley qui battent la forêt à la recherche de « vrais hommes » à reconnaître et par qui se faire « authentifier ». Nous avons ensuite une série de figures liées à la métaphore guerrière qui nous présentent la femme sous la forme d’un butin : c’est là un fantasme étroitement rattaché à la conception du règne de la nature comme structure rigoureusement hiérarchisée (la nature comme lieu utopique où les femmes « restent enfin à leur place »). Pour finir, nous trouvons la femme/proie, symétrique et inverse par rapport à la proie/femme que l’on rencontre dans le récit cynégétique, créature édénique à laquelle le chasseur peut accéder librement en appuyant sur le déclic de son appareil photo. Mais avant même de représenter la femme, le mannequin symbolise, bien entendu, la nature elle-même. Et dans ce tableau vivant où chaque chasseur/photographe est invité à pénétrer, nous voyons donc, cités en succession rapide, d’autres
topoi bien connus : la nature comme jolie femme qui ne se livre pas au premier venu, le chasseur/pygmalion qui met en valeur sa découverte («
Avec mes photos je ferai de toi une vraie star »), le
p-dg qui «
travaille, gagne de l’argent, paye et exige », mais aussi le protecteur de la nature, qui peut y accéder gratuitement puisqu’il en est le légitime propriétaire (au sens où il est le seul à connaître le mode d’approche qui lui convient).
Une mascarade très sérieuse
Au premier abord, on serait tenté d’attribuer ce penchant pour le sexe dans la pratique de la nature à une catégorie unique de consommateurs : celle des chasseurs, souvent taxée de « machisme ». Mais l’allusion aux rencontres galantes en plein air, avec parfois des résonances néocolonialistes, apparaît aussi bien dans la littérature et le cinéma, que dans les publicités des agences de voyages. Pour en avoir une preuve, il suffit d’ouvrir le catalogue de Diplomatour (décembre/juin 1992), truffé d’allusions aux amours exotiques, qui nous présente une version kenyane du déjeuner sur l’herbe avec touriste blanc et partenaire indigène servis à table en pleine brousse (comme la baronne Karen Blixen et son ami), par un impeccable valet africain.
Au bout du compte, modèle courtois et modèle mercantile cohabitent sans grande difficulté. Dans la perspective que nous sommes en train de privilégier, l’un et l’autre possèdent la même fonction : celle de prédéfinir l’échange avec la réalité naturelle en termes avantageux. De prédisposer la nature, en tant qu’espace de projection (en la « préparant » comme on prépare une expérience scientifique, un saut de la mort, un acte sacrificiel) pour faire en sorte que l’opération soit menée à bonne fin. Donc, rien d’irréversible, apparemment, dans les identifications du « naturophile », puisque ses prises de position ont une valeur essentiellement tactique. L’opinion publique et la conscience même du chasseur viennent mettre quelque obstacle à la réalisation de ses désirs ? Qu’à cela ne tienne : il les affrontera à cheval, vêtu d’un costume Renaissance en velours vert. L’argument traditionaliste n’est pas convaincant ? Une minute de patience, et voici le cavalier transformé en un performant « technicien cynégétique ».
Cette dimension transformiste s’impose au visiteur qui se promène parmi les stands le dimanche soir, quand le Game Fair approche de son terme, et que les figurants, après avoir rompu les rangs, entrent enfin en contact les uns avec les autres. C’est alors que l’appareil photo pourrait surprendre les rapprochements les plus imprévisibles. Au stand des éditions Olimpia, par exemple, les hôtesses se sont emparées des chapeaux à plumes des joueurs de cor et se font photographier avec un buttero à leur droite et un Piémontais habillé comme Louis de Bavière à leur gauche. Des cow-boys équestres, côtoyant des carabiniers motocyclistes, s’arrêtent pleins d’intérêt devant le pavillon d’Opel. Un archer du Palio de Pescia portant un arc moderne et un costume d’époque discute plein d’entrain avec un tireur de fusil à chargement par la bouche en costume moderne et fusil d’époque. Une voiture de la Radio télévision italienne côtoie un fauconnier à cheval faisant mine de rien. Une mascarade ? C’est vite dit. Les acteurs sont très sérieux, ils tiennent beaucoup à ce qu’ils sont en train de faire. Gardons-nous bien, alors, de voir en cette kermesse hétérogène une expression désenchantée de l’idéologie postmoderne. Dans cet horizon, comme dans celui de la chasse, il n’y a pas place pour le détachement, l’ironie est interdite (pas la satire, bien entendu, qui est même prévue, mais selon des moments et des modalités rigoureusement conventionnels). Évidemment, ce qui est en jeu ici est quelque chose d’important, et le risque de voir un esprit sceptique venir briser l’enchantement de cette mise en scène doit être soigneusement évité.
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Des membres du Palio de Pescia portant un arc moderne et des vêtements anciens (photo de l’auteur).
Les acteurs sociaux en tricksters
Pour conclure, comment donner un sens à cette matière bouillonnante ? Les pistes sont multiples. On pourrait voir dans cet éclectisme des figures projectives une illustration parodique des théories de Lucien Lévy-Bruhl sur la mentalité prélogique. Le retour à la nature, nous assurent les commentateurs contemporains, correspond à la restauration de l’affectif, de l’émotionnel, là où trônaient les froides lois de la raison et les abstractions de la logique formelle. L’un des traits majeurs de la mentalité prélogique, orientée, on le sait, par la dimension affective, est bien de méconnaître le principe de non-contradiction. « Je peux être à la fois mon ancêtre, moi-même et l’esprit du crocodile », nous dit le primitif. « Et moi je suis à la fois un grand seigneur, un égalitariste convaincu, un pêcheur acharné, un ennemi des chasseurs, un inconditionnel du ski hors-piste et un protecteur émérite des tétras », lui répond l’écologiste contemporain.
Mais une image issue de la littérature ethnologique pourrait aussi nous aider, de façon tout à fait impressionniste et non philologique
[17], à traduire cet ensemble d’attitudes en une image cohérente : il s’agit de la figure du trickster telle qu’on la retrouve dans la mythologie amérindienne. Multiforme, ambigu, le trickster est un personnage mythique qui remonte, selon le récit, aux origines des temps, quand le chaos l’emportait encore sur l’ordre du monde. Le trickster, justement, peut être plusieurs choses à la fois : malin et stupide, trompeur et trompé. D’un côté, nous racontent les mythes, il fonde les règles de la vie en société, de l’autre, il s’empresse de les transgresser. «
Il réunit les vagues souvenirs d’un passé archaïque des âges primordiaux, où la démarcation entre ce qui est divin et ce qui ne l’est pas n’était pas encore nette. Le Fripon symbolise cette époque. Sa faim, sa sexualité, son humeur vagabonde n’appartiennent ni aux dieux ni aux hommes. […]
il représente aussi ce qu’il y a de rudimentaire dans chaque homme des temps présents. C’est en cela que réside sa force d’attraction générale et durable. C’est ainsi que pour tous il resta tout à la fois un dieu, une bête, un être humain, un héros, un bouffon, lui qui existait déjà avant la différenciation du bien et du mal. En en mot, il est le Fripon divin. » [Radin, 1993 : 145]
[18]
C’est peut-être une sorte de trickster que nous avons surpris sur les berges du lac de Bracciano, un joli béret jaune bien calé sur le front ; très sérieux au passage du Palio de Pescia : « Ah ! qu’elles sont belles les traditions ancestrales. Il faudrait en inventer de nouvelles. » Ému pendant la messe de saint Hubert : « Eh oui, la chasse est un rite immémorial et le son des cors me fait frissonner. » Assis comme un pilote de Formule 1 dans la Range Rover en exposition : « J’aime la dépense physique, c’est vrai, mais dans le confort. » Intimidé et salace à la fois à proximité du mannequin : « Mais tu as vu quelle race d’animal ? Mademoiselle, vous avez des beaux yeux, vous savez. » Le trickster est un être des marges, et ce n’est pas un hasard si l’on peut en trouver quelque trace – pour prêter foi aux représentations collectives – dans les zones frontières, « aux portes de la ville », comme le disent les organisateurs du Game Fair, là où « il y a encore tout un monde propre, fondé sur des valeurs et des traditions qui sont restées comme miraculeusement intactes ».
Mais ce sont peut-être les acteurs sociaux en général, au bout du compte, qui gagneraient à être étudiés, non pas comme des entités statiques, comme les centres de gravité d’un univers stable et immuable, mais bien comme des pragmatistes aux multiples facettes, certaines conscientes et dûment maîtrisées, d’autres inconscientes
[19].
Au lieu de suivre cette piste prometteuse (les contradictions du trickster n’épargnent pas les chercheurs), je propose de conclure dans une tout autre direction.
En effet, les postures adoptées par le passionné du plein air contemporain sont-elles vraiment si hétérogènes qu’elles le semblent à première vue ? La nature sauvage, cet espace imaginaire que nous aimons nous représenter comme autre chose qu’un espace social, nous permet-elle vraiment toutes sortes d’identifications ? On rappelait, plus haut, les contraintes vestimentaires auxquelles est tenu l’huissier de justice dans l’exercice de ses fonctions. Or, il apparaît que ce même fonctionnaire ne pourrait pas non plus, décemment, parcourir le gr du parc des Écrins vêtu d’un imperméable, du costard cravate et, une fois arrivé au refuge, sortir de son attaché-case le dernier numéro du Financial Times. Autrement dit, ce qui change, lorsque nous nous rendons dans la nature, n’est pas la persistance des contraintes sociales (c’est une banalité, mais que nous avons tendance à oublier), mais bien la spécificité de ces contraintes. Dans son ouvrage La nature domestique, Philippe Descola avance l’hypothèse que l’opposition domestique/sauvage qui caractérise la vision occidentale du monde ne serait au fond pertinente que dans un certain nombre de sociétés, la nôtre en particulier (et peut-être à une époque circonscrite) [1986]. En allant dans la même direction, on pourrait dire que même chez nous, aujourd’hui, cette opposition cesse d’être opératoire. Nous faisons encore semblant de croire à la nature incontaminée, à la wilderness, comme à une région radicalement autre par rapport au monde social, mais nous savons très bien qu’elle demeure sous la dépendance de ce dernier. Preuve en est que pour y aller, justement, nous soignons notre image. Notre environnement naturel, autrement dit, est un espace domestique où mimer la sauvagerie.
C’est ainsi que, si l’on observe d’un peu plus près l’ensemble des figures projectives évoquées jusqu’ici, on se rend compte que, en dépit de leur apparente hétérogénéité, elles répondent à une logique tout à fait cohérente.
Exploitons jusqu’au bout notre métaphore du paysan endimanché. Lorsque le dimanche, à la campagne (mais aussi en ville, ne soyons pas sectaires), on mettait son plus beau vêtement, c’était d’abord pour sanctifier les fêtes, comme l’imposent les commandements, mais aussi, implicitement, pour quitter la dimension privée, intime, du cercle familial et se fondre dans la sphère publique
[20]. Le choix vestimentaire, dans ce sens, anticipe une mise en représentation, une « exhibition ». Cela implique et, pourrait-on dire, « produit » un rapport différent à la réalité. Le croyant vénitien proprement vêtu qui écoute, transcendé, le sermon du curé n’est pas le même croyant qui, tout au long de la semaine, jure comme un Turc
[21] et cherche peut-être à abuser ses clients en trichant sur les poids et les mesures (cela arrive parfois même en Italie). Il n’est pas non plus le même croyant qui, à la sortie de la messe, traînera peut-être un peu trop dans le bistrot, un verre de rouge à la main. Le moment collectif et cérémoniel qui est au cœur de l’expérience festive est celui des valeurs idéales, des bons sentiments, de la santé de l’âme et de la régénération morale. Autre chose, justement, que la réalité prosaïque du monde profane.
On aura sûrement remarqué la fréquence avec laquelle le vocabulaire qui décrit notre rapport à la nature s’alimente de métaphores religieuses. On parle volontiers de mythes, de rites sylvestres célébrés dans une nature inviolable qui est parfois comparée à un « sanctuaire » ou à une « verte cathédrale ».
La nature sauvage, dit-on, est un espace sacré. Soit. Mais si elle est sacrée, elle l’est d’abord au sens durkheimien. Le sacré, nous rappelait Émile Durkheim, n’est pas autre chose que l’expérience du pouvoir contraignant exercé sur l’individu par la société. Nous croyons être libres de nous endimancher. Être beaux, propres et parfumés, au moins le dimanche, est une obligation sociale (nous pouvons la contester, certes, mais enfreindre une norme revient à la reconnaître)
[22]. Nous croyons pouvoir choisir nos attitudes face au milieu naturel. Cependant, dans la plupart de nos choix, et voilà une autre métaphore religieuse, nous sommes « endoctrinés ». Les tenues orthodoxes nous sont suggérées aussi bien par les médias et les publicités que par les messages implicites, vestimentaires et comportementaux, émis par notre prochain.
Pour terminer, je rappellerai que, à bien voir, même le credo du naturaliste contemporain rappelle de près les consignes religieuses : fréquenter les humbles, réparer les injustices, protéger les faibles, martyriser son corps et purifier son âme, gracier, sauver et préserver
[23]. La nature, on le voit clairement, est un nouvel espace dominical
[24] où exercer la bonté à des doses homéopathiques.
Cette idéalisation de notre rapport à l’environnement prévoit un certain nombre de contraintes morales, c’est vrai (ne pas polluer, ne pas faire du bruit, ne pas arracher les fleurs, ne pas écraser les crapauds, ne plus dire que le loup est une sale bête méchante, sympathiser avec les serpents, saluer les autres promeneurs, tenir en laisse son chien, etc.), mais elle offre aussi tous les avantages du dédoublement stratégique qui caractérise notre rapport au religieux : l’opposition sacré/profane, l’articulation fonctionnelle festif/férié. Une fois quelques tabous respectés, une fois la dîme payée, en fait, nous voilà libres d’accéder à ce qui reste, à savoir l’essentiel.
Aimer la nature à plein temps serait, en fait, une expérience épuisante. Heureusement, comme pour notre fidèle vénitien, une chose est la messe, là où l’on règle métonymiquement, dans un cadre et un temps circonscrits, nos dettes avec le transcendant. Autre chose est la vie de tous les jours [Dalla Bernardina, 1996]. â–
·
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– 1997, « Pourquoi les informateurs se contredisent-ils sans arrêt ? Les Corses, les Alpins et le déclin du substantialisme dans les sciences de l’homme », in J.-F. Staszak (éd.), Les discours du géographe, Paris, L’Harmattan.
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– 1999, « Du zoophile à l’ethnophile. L’amitié homme/animal comme modèle de subordination », in G. Ravis-Giordani (éd.), Amitiés. Anthropologie et histoire, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence : 99-117.
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[1]
Même si Johan Huizinga et Roger Caillois nous ont montré que les manifestations ludiques répondent elles aussi à des règles bien précises et ne sont jamais indépendantes, ne serait-ce que sous la forme d’inversions rituelles et symboliques, des institutions et des valeurs dominantes.
[2]
J’aurais préféré écrire l’« idéologie » postmoderne. Mais le postmodernisme, loin de constituer une idéologie parmi tant d’autres, ce qui reste à démontrer, est présenté par ses analystes comme une «
condition post-idéologique ».
[3]
La description que je propose ici renvoie à la première manifestation italienne, qui a eu lieu au mois de mai 1991 et à laquelle j’ai personnellement assisté.
[4]
N’oublions pas que le règlement des jeux Olympiques de Londres, en 1908, n’acceptait pas la participation des forgerons, des paysans et des marins.
[5]
La redondance de ces fantaisies d’ordre aristocratique apparaît à plusieurs niveaux : dans des domaines circonscrits, comme par exemple le monde du cyclisme (de la bicyclette
Passatore Cimelli, reine de la route, reine de la forêt, à la selle
Royal Aigle, la reine des montagnes, en passant par le vélo
Legnano, présentant son propriétaire en héros civilisateur : « Legnano,
civilità in movimento »). Mais aussi dans les catalogues touristiques pour les voyages en Afrique : «
Toujours prêt à l’aventure ? Au cœur des réserves, retrouvez l’ambiance des camps de luxe des premiers safaris. » Au
Kirawira Serena Camp, «
décoration raffinée, composée d’éléments africains et victoriens. Service de majordome » (
Catalogue Kuoni, 2000-2001 : 32, 37). La nature sauvage : un lieu où être traité en vrai seigneur.
[6]
«
Au cœur de la vallée du Rift, face à l’immensité des savanes arborées, un sentiment de liberté et de grandeur s’empare de vous. » (Catalogue
Accord tour longs courriers, hiver 2000-2001 : 15) «
Égypte, terre mythique ; des bords du Nil aux plages de la mer Rouge, un voyage qui vous fera remonter le temps. » (
Catalogue Kuoni, 2000-2001 : 38)
[7]
C’est ici, au sein de cette vision essentialiste, que l’opposition entre « vrais » et « faux » amateurs des espaces naturels retrouve toute sa pertinence. L’autre, l’antagoniste imaginaire, peut toujours se comporter comme un « vrai connaisseur » : en réalité, c’en est un « faux », et il aura beau faire, il le restera. Rien de plus semblable à la logique aristocratique : celui qui provient d’une autre classe sociale peut toujours apprendre par cœur le code des bonnes manières, il n’en restera pas moins un plébéien. La noblesse, comme l’appartenance au Gotha des « vrais chasseurs », est une prérogative innée. D’ailleurs, il existe un lien profond entre ces deux dimensions. Dans l’imaginaire anglo-saxon, c’est précisément de la nature sauvage, au sein de laquelle il agit en tant que chasseur paradigmatique, que le roi tient sa propre légitimité [Marienstras, 1981]. Mais, à sa manière, le chasseur est lui aussi un petit roi. Il lui suffit de pénétrer dans la nature pour que celle-ci l’authentifie, apportant du même coup un démenti aux éventuels imposteurs [Dalla Bernardina, 1996 : 261-280].
[8]
Un raisonnement analogue pourrait être employé pour décrire et expliquer le comportement de certains supporters sportifs. Les raisons pour lesquelles un
tifoso du Milan AC se considère ontologiquement supérieur à son homologue de l’Inter (et réciproquement) font partie de ces certitudes aveugles (sortes de mystères de la foi) qui enfoncent leurs racines dans ce même horizon idéologique : une vision du monde éminemment antidémocratique bien illustrée par la notion freudienne de « narcissisme des petites différences ». Pourquoi sommes-nous meilleurs ? Mais tout simplement parce que nous sommes nés sous une bonne étoile. Ce qui, bien entendu, n’est pas le cas des autres.
[9]
Comme ces passionnés d’héraldique, de plus en plus nombreux, dépensant leur temps et parfois leur fortune dans l’espoir de découvrir, dans leur généalogie, quelque ancêtre remarquable passé inaperçu.
[10]
Et d’ailleurs, je le répète, pourquoi le « joueur » devrait-il s’enfermer définitivement dans un seul rôle, et renoncer de la sorte aux avantages que lui offrent les autres ?
[11]
«
Les animaux familiers sont tels que l’on voudrait que les enfants soyent, obéissants, privatisés autour d’exclusives relations, admiratifs, réglés, sans surprise, dépendants mais sachant remercier le maître, et ils le resteront leur vie durant. […]
ce que les propriétaires d’animaux familiers mettent en scène, par conséquent, n’est rien de moins qu’une régression organisée de leur progéniture au stade archaïque de la soumission des petits à leurs parents tout-puissants, protecteurs et répressifs, et le maintien de la relation à ce stade. » [Yonnet, 1985 : 218-219]
[12]
arci : Associazione ricreativa culturale italiana, divisée en plusieurs secteurs (jeunesse, culture, théâtre, sport, pêche, chasse, etc.). Elle fédère notamment les chasseurs de gauche.
[13]
L’une des prérogatives de la chasse méditerranéenne est de se présenter souvent comme une véritable irruption dans l’espace « sauvage » : une irruption bruyante et spectaculaire éloignée de toute préoccupation pour le mimétisme vestimentaire [Dalla Bernardina, 1988].
[14]
ata : Associazione Tiro ad avancarica.
[15]
Comme ces pompiers italiens accusés de mettre le feu au bois pour se faire remarquer, voire comme cet artificier florentin qui, il y a quelques années, avait pris l’habitude de poser lui-même des engins explosifs pour être vu à la télé en train de les désamorcer, et enorgueillir ainsi sa dulcinée.
[16]
Sur les fantaisies érotiques, plus ou moins payantes, du chasseur contemporain, voici un fragment d’un reportage des années 1950 : «
Mais ce traître petit vin blanc vous jouait de vilains tours : Carlino en sait quelque chose et il n’est pas près d’oublier le bon coup de pied que lui donna la jolie serveuse pour se défendre des avances un peu osées de ce don Juan sur le retour. Non que Lola fût rétive aux approches amoureuses [prénom insolite pour une serveuse sarde],
mais elle était davantage attirée par le brillant comte et peut-être aussi par la couleur rouge de ces billets de cinq cents dont il accompagnait ses épanchements. » [Tornabuoni, 1950 : 239]
[17]
Lorsque l’on se lance dans ce genre de parallèles manifestement précaires (on explore une métaphore, c’est tout), il y a toujours quelqu’un prêt à nous sommer très sérieusement de comparer le comparable, en nous rappelant que la figure en question est étrangère à notre horizon culturel, etc.
[18]
Il va sans dire que je ne parle pas ici du trickster/médiateur symbolique qu’évoque Claude Lévi-Strauss [1958 : 227-255]. Je me réfère seulement à l’idée exprimée par cette figure contradictoire (idée qui n’est pas exclusive des Indiens ojibwas ou winnebagos, et que l’on retrouve dans la mythologie et la littérature du monde entier), celle d’un sujet changeant et protéiforme, en perpétuelle mutation, traversé par des désirs et des principes conflictuels. J’aborde la question du sujet ethnologique (l’observé, mais aussi l’observateur) comme constellation d’instances contradictoires dans l’un de mes articles [2001].
[19]
Au sens de l’anthropologie structurale, mais aussi au sens psychanalytique, le sujet projetant sur la réalité non seulement des schémas cognitifs inconscients, mais aussi des désirs refoulés. Cela permettrait peut-être d’expliquer (les politologues me pardonneront cette remarque ironique et bien peu scientifique) le comportement de ces électeurs marseillais du
pcf ayant voté en masse, récemment, pour le Front national ; voire le retournement de veste spectaculaire de ces ouvriers autrichiens de tradition socialiste gagnés à la cause de Joseph Haider. Cela permettrait aussi de comprendre, avec un peu de chance, la position vaguement schizoïde de ces intégristes de chez nous, à la fois hostiles à l’avortement, et favorables, parfois même très favorables (Freud n’étant pas encore passé par là) à la peine de mort.
[20]
«
Pendant la fête, tout est différent des autres jours : on met les vêtements les plus beaux, on arrête le travail ; parfois, même les conditions sociales changent, les maîtres deviennent serfs et réciproquement, comme on le faisait, par exemple, pendant les saturnalia. » [Van der Leeuw, 1975 : 306]
[21]
Cette formule, je le sais, n’est pas « anthropologiquement » adéquate.
[22]
Inutile de préciser que si, pour des raisons de travail, nous vivons « endimanchés » tout au long de la semaine, pour marquer la coupure festif/férié, pour sanctifier les fêtes, il ne nous reste qu’à adopter le look
casual, voire pantouflard. La forme change, dans ce cas, mais la logique sous-jacente reste inchangée.
[23]
En toile de fond, toute une série de « tentations », de suggestions de transgressions, qui font aussi partie de la fête.
[24]
Le jour du Seigneur mais aussi, dans notre perspective, le jour des « vrais seigneurs ».