Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515081
192 pages

p. 707 à 715
doi: 10.3917/ethn.014.0707

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Varia

Vol. 31 2001/4

2001 Ethnologie française Varia

Football et représentation territoriale : un club amateur dans un village ouvrier

Nicolas Renahy Institut national de la recherche agronomiqueinra-enesad26, bd Docteur-Petitjean21079 Dijon Cedex
Le football amateur est éminemment développé aujourd’hui en France. Il est très révélateur de l’identité des groupes qui le composent. À partir d’une enquête ethnographique réalisée par observation participante dans un club bourguignon d’un village industriel, ce texte montre que, si l’appartenance locale se réalise par une appropriation régulière du territoire communal, la représentation est, quant à elle, opérée par une mise en scène de l’excellence ouvrière, via un corps masculin. Lorsque le rapport au travail ne permet plus par lui-même l’affirmation de l’identité ouvrière, cette dernière émerge d’autres activités, comme le football. Mots-clés : football, amateurisme, ruralité, appartenance, représentation. Amateur football is eminently developed in France today. A study of its practice shows that it strongly reveals the symbolic identity of the players’ groups. On the basis of an ethnographic investigation conducted with participative observation in a club of a Burgundian industrial village the author tries to show that the amateur club not only belongs to a locality, but also considers itself as representing it. The example developed here points out that local belonging consists in a regular appropriation of the village area, while representation is achieved by staging workers’ excellence via a male body. When the relationship with work no longer enables workers to affirm their identity they can do it through other activities like football.Keywords : football, amateurism, rurality, belonging, representation. Amateurfussball ist heute sehr verbreitet in Frankreich. Er ist sehr aufschlussreich für die Identität der angehörenden Gruppen. Auf der Basis einer ethnographischen Untersuchung in dem burgundischen Klub eines indusriellen Dorfes mit teilnehmender Beobachtung des Autors, zeigt dieser, dass, während die lokale Angehörigkeit durch eine regelmässige Aneignung des Gemeindegebiets verwirklicht wird, die Repräsentation durch eine Inszenierung der Arbeitervortrefflichkeit via einen männlichen Körper erreicht wird. Wenn das Verhältnis zur Arbeit den Arbeitern nicht mehr ermöglicht, ihre Identität zu behaupten, kommt diese aus anderen Aktivitäten wie Fussball hervor.Schlagwörter : Fussball, amateureigenschaft, Ruralität, Angehörigkeit, Repräsentation.
Comme toute étude de pratique sociale, celle d’un sport amateur permet de révéler le sens qu’en donnent les acteurs. Pour mieux appréhender le football amateur en milieu rural, on peut tenter une comparaison avec un autre type d’associations masculines rurales : les sociétés de chasse communales. Celles-ci apparaissent en effet comme une « symbolisation de l’appartenance locale et de l’autochtonie » [Bozon, 1982 : 337] et constituent une « affaire d’hommes », en tant que loisir populaire rural ayant « valeur de rite d’entrée dans la société masculine adulte » [Bozon et Chamboredon, 1980 : 74-75]. Nous voudrions montrer ici, à partir d’une enquête ethnographique qui a été menée dans un club de village ouvrier, que celui-ci possède les mêmes propriétés de mise en valeur de qualités viriles en même temps que d’appartenances locales. Mais, à la différence de la société de chasse, le club de football amateur trouve son expression dans une mise en spectacle dominicale de la pratique, dans l’enceinte d’un stade, en présence d’adversaires et de supporters. Au-delà de l’appartenance à la localité, il y a donc représentation de celle-ci en dehors de ses frontières communales : tout club étant engagé dans un championnat amateur, il ne met pas simplement en jeu son honneur et ses capacités, mais contribue à forger dans un réseau microrégional, voire régional, la réputation de la localité dont il se revendique le représentant.
La recherche présentée ici fait suite à deux saisons d’observation participante du Football club foulangeois (fcf) [1], club d’un village ouvrier bourguignon dont la population a chuté de un tiers entre 1975 et 1990 (630 habitants à cette date comme en 1999), du fait d’une profonde crise industrielle au début des années 1980. Si le club a survécu à cette crise sociale, sa structure même a beaucoup évolué, puisqu’il est devenu indépendant après avoir été pendant plus de vingt ans un club d’entreprise. Par ailleurs, le fcf a longtemps connu une prédominance d’ouvriers de l’industrie en ses rangs. Or, depuis les années 1970, ce ne sont plus ni les ouvriers ni les Foulangeois qui le composent majoritairement, cependant qu’il perpétue une tradition de représentation de la localité. Deux points particuliers d’observation permettront de décrire les modalités de cette représentation. La description des footings, qui empruntent le parcours cérémoniel traditionnel du village et conduisent ainsi à une appropriation hebdomadaire du territoire communal, donnera l’opportunité de comprendre l’enjeu de la prise en charge par le fcf de la représentation du village. Puis la mise en exergue de l’ethos masculin qui est développé dans le club, ethos mettant en avant les valeurs ouvrières de force et de compétence, présentera la teneur de cette représentation.
 
Du club d’entreprise au symbole de l’ouvrier foulangeois
 
 
Situé en Bourgogne rurale dans une région d’élevage et de polyculture, Foulange est majoritairement tourné vers l’activité industrielle depuis la seconde moitié du xixe siècle. L’apparition du football dans le village remonte à l’entre-deux-guerres, période durant laquelle « le ballon rond a rencontré la France paysanne et […] a parfait sa conquête de la société » [Wahl, 1989 : 138]. Comme dans beaucoup de campagnes françaises, ce sont les « poilus » qui ramènent le football-association au pays. Cela ne va cependant pas sans poser de problèmes dans le contexte de l’époque : le peu de loisirs qu’offre alors le temps de travail ne permet pas de mettre en place une équipe jouant de manière régulière ; les activités de patronage liées à l’usine de fourneaux exercent par ailleurs un monopole sur les loisirs villageois.
C’est donc en marge des activités de loisirs formelles orchestrées par la direction de l’usine que se développe petit à petit ce sport. Les premiers joueurs organisent des matchs contre les villages avoisinants, mais ce n’est qu’en 1936, alors que l’usine fait temporairement faillite et abandonne son soutien au patronage, que l’espace institutionnalisé des loisirs se libère et que le club en tant que tel prend forme. En janvier 1937, les premiers statuts du fcf sont déposés. Ils indiquent que la pratique obéit dès lors au paiement d’une cotisation, au respect d’un règlement intérieur, à la convocation des joueurs par les dirigeants. Un cafetier offre les premiers maillots (de couleur rouge), symboles de la constitution de l’équipe. Les dirigeants se chargent de trouver des adversaires, avant que la cession d’un terrain par la mairie en mai 1938 ne permette l’inscription du club dans le championnat amateur. Le champ des rencontres s’élargit alors des villages des alentours aux bourgs des environs, mais les matchs ne sont plus qu’épisodiques pendant la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, le fcf est placé sous la tutelle de la direction de l’usine de fourneaux Ribot. Les Ribot, châtelains du village et patrons de l’usine depuis 1800, nouent des liens de type paternaliste avec le fcf, les mêmes que ceux qu’ils avaient déjà établis avec les autres institutions locales. Contrôlant ainsi directement ce loisir ouvrier, l’entreprise recrute l’entraîneur du club et l’embauche comme chef d’atelier ; elle fournit les tenues, met les douches des vestiaires de l’usine à la disposition des joueurs, ou bien assure les déplacements avec les bus de l’entreprise. Parallèlement, la direction Ribot maintient un fort pouvoir sur l’organisation interne du club [2]. Tutelle à double tranchant, car si les patrons permettaient le fonctionnement associatif par leur soutien financier, leur intention n’était pas d’y investir massivement. Entretien du terrain, construction de vestiaires devaient être assurés par les pratiquants. Accueillir les joueurs au sein de l’usine pour qu’ils puissent y prendre des douches rendait ces derniers dépendants, et le club ne put avoir ses propres vestiaires tant que les patrons de l’entreprise locale maintinrent leur pouvoir sur le club. Jusqu’aux années 1960, la majorité des licenciés sont des ouvriers de l’usine (tableau 1), et le soutien que celle-ci apporte permet au club d’accéder à une certaine notoriété, dans un environnement rural où la pratique sportive structurée en association est alors peu développée. L’éloignement de Foulange – la ville la plus proche est située à 25 kilomètres – et le peu d’intérêt que manifestent les bourgs voisins pour le football font que le fcf devient rapidement le club le plus important (en termes de niveau de championnat des différentes équipes et de nombre de licenciés) dans l’ensemble des cantons des alentours.
Lorsque la dynastie patronale cède l’entreprise à un groupe industriel en 1971, la survie du club est menacée [3]. Il se tourne alors vers les aides municipales et organise des festivités pour se financer, tandis que bricolage et savoir-faire professionnels sont utilisés pour assécher le terrain, installer l’éclairage, construire les vestiaires, assurer les déplacements en estafette. En ce qui concerne les recrutements, c’est au cours des années 1970 que le club recrute ailleurs que chez les ouvriers d’usine et les résidents de Foulange (cf. tableau 2). Le fcf, qui n’est plus directement sous la tutelle de l’usine, doit alors prendre en charge sa représentation, tant au sein de l’espace sportif régional que face à la localité. Les signes de l’appartenance à l’industrie foulangeoise sont recherchés : dès 1972, les maillots de l’équipe portent le sigle du groupe industriel qui a repris l’entreprise Ribot ; les joueurs locaux qui sont ouvriers d’usine deviennent les porte-drapeaux du style de jeu foulangeois et assurent la réputation du club (notamment, les frères Pouchet) ; les coupures de presse sont plus nombreuses et personnalisées, et répercutent le surnom de « fourneaux » qui est alors donné aux joueurs de l’équipe A. La volonté apparaît ainsi d’ancrer le club dans une logique de spectacle populaire [4], en marquant l’appartenance à la tradition ouvrière locale, en symbolisant la continuité tout en étant, de fait, sorti de la tutelle à l’égard de l’usine.
Les tableaux 1 et 2 indiquent que c’est à la fin des années 1960 que le club s’est ouvert à des joueurs qui ne sont pas forcément ouvriers de l’industrie. Lors de la saison 1968, les membres ouvriers de l’équipe A ne sont plus majoritaires (5 sur 11 ; 7 sur 13 en 1978). Cette diversification des origines professionnelles précède la fin du caractère mono-industriel du village (fermeture de l’usine en 1981), et s’accompagne, à partir de la fin des années 1970, d’une diversification des origines résidentielles. Sur 13, les Foulangeois ne sont plus que 4 et 5 en 1978 et en 1982. Si l’on considère l’ensemble des licenciés seniors en 1998, ils ne sont que 25 sur 53 à résider dans la commune. Ces chiffres indiquent que les aléas économiques de la commune ont modifié le type de recrutement des joueurs (il n’y a plus d’ouvriers foulangeois en 1986). La recrudescence actuelle

Tableau 1
les premiers licenciés du fcf.
IMGIMGPériode	Effectif	Professions	Résiden...IMGIMF
Période Effectif Professions Résidences Foulange Bourg De 10 km 1937 12 fondateurs 8 ouvriers Ribot 2 maçons 1 comptable (entreprise de maçonnerie) 1 mécanicien agricole 11 – 1 1945-1955 26 joueurs 17 ouvriers 2 employés 1 chef d’équipe (entraîneur Ribot) 1 maçon 1 plâtrier-peintre 1 commerçant 1 négociant en vins 1 employé de banque 1 cultivateur 17 – 9 1955-1960 26 joueurs 19 ouvriers Ribot 2 maçons 2 artisans (1 maçon, 1 plâtrier-peintre) 1 pâtissier 1 employé de banque 1 étudiant 21 – 5

Sources : photographies, témoignages oraux.
d’ouvriers au sein du club peut d’ailleurs logiquement se lire comme un signe du renouveau de l’industrie locale. On peut donc supposer qu’il y a une amorce de retour à une prédominance ouvrière et territoriale (7 ouvriers et 6 Foulangeois sur 12 membres de l’équipe A en 1998).
Actuellement, les capitaux du club, tant sportifs, symboliques que matériels (infrastructures), sont donc le fruit des efforts de la génération des « fourneaux » à laquelle appartient Dominique, l’actuel entraîneur des équipes seniors. C’est cette génération de joueurs des années 1970 qui a marqué l’histoire du club, par les résultats obtenus (trois finales de coupe départementale, accession au premier niveau du championnat régional où le club se maintient depuis maintenant vingt ans), et par la « mutation » du club, selon les mots de Raymond, l’ancien président. Il apparaît désormais nécessaire, au vu de cette évolution récente, de savoir comment le fcf met aujourd’hui en scène son attachement à la localité, et perpétue, en tant qu’association structurée, une histoire et un ethos qui lui sont propres. C’est ce que nous voudrions mettre au jour à partir de la description du footing qui débute chaque entraînement, et de la présentation de Boquin, le meneur de jeu de l’équipe première.
 
Footing et appropriation du territoire communal
 
 
Les entraînements des joueurs seniors, qui ont lieu deux fois par semaine, reprennent chaque année début août, un mois avant que ne commencent les différents championnats [5]. Ils démarrent invariablement par un footing d’environ cinq kilomètres, puis se succèdent exercices physiques et techniques, matchs entre joueurs, douches et pot dans les vestiaires. Entre vingt et trente licenciés participent aux premiers entraînements (ce qui constitue la moitié du total de l’effectif senior), le début de la saison étant marqué par une forte participation liée à l’émulation propre à la rentrée. Il s’agit pour chacun « d’en être », c’est-à-dire de se faire connaître en même temps que de se rendre compte par soi-même des changements qui ont eu lieu depuis la saison passée, de s’assurer une place de titulaire au sein d’une équipe et, pour chacun des jeunes nouveaux, d’entretenir l’espoir de faire partie des élus en « première ». C’est, pour l’entraîneur, l’occasion de connaître ses joueurs, de faire des tests lors des quelques matchs amicaux qui ont lieu en août et début septembre contre des équipes de la région, avant que les championnats amateurs ne reprennent. Puis, la saison avançant, les conditions climatiques étant moins bonnes, et surtout le groupe des licenciés (re)trouvant un noyau d’habitués, la fréquentation des entraînements diminue : entre huit et vingt personnes y participent selon les séances.
Jusqu’à la fin septembre, Dominique, l’entraîneur, profite de la saison clémente pour nous emmener régulièrement dans la forêt communale pour un « décrassage ». La saison de chasse n’a pas encore commencé, ce n’est pas la période des affouages, on peut donc s’approprier la forêt sans souci d’empiéter sur d’autres activités. Nous parcourons en courant les chemins forestiers et nous arrêtons à certains endroits privilégiés : une clairière pour des séances d’étirements et d’abdominaux, une côte pour des exercices d’accélérations. Cette appropriation des bois s’accompagne de celle du village qu’il faut traverser pour accéder à la forêt depuis le stade. Il est environ 19 h 30. Les habitants nous saluent avec enthousiasme (« Allez les gars ! »), parfois avec des applaudissements enjoués, toujours de bonne humeur. Il arrive que l’on rencontre les notables locaux, maire, conseillers municipaux ou chefs d’entreprise en train de discuter en profitant des derniers rayons de soleil. Certains habitants nous hèlent depuis leurs jardins potagers, d’autres depuis leur pas-de-porte ou de leurs fenêtres ouvertes, narguant nommément certains des sportifs en prenant l’apéritif.
Les footings d’hiver sont plus calmes en rencontres, les rues du village étant moins fréquentées. Au moment de passer à l’heure d’hiver, du fait de la nuit et de l’humidité, les courses en forêt sont abandonnées au profit d’une course dans le village. Son parcours ne varie pas ; il correspond à ceux de tous les défilés villageois et de toutes les manifestations : celle des pompiers et de leur clique lors de la fête des pompiers, celle de la chorale le soir de la fête de la musique, celle des enfants lors de la retraite aux flambeaux précédant le 14 Juillet. En une demi-heure et cinq kilomètres, nous passons ainsi devant une grande partie des maisons du village, y compris les lotissements et le château des descendants de la dynastie

Tableau 2
professions et lieux de résidence des joueurs de l’équipe A depuis la fin des années 1960.
IMGIMGSaisons	Âge moyen	Professions	Réside...IMGIMF
Saisons Âge moyen Professions Résidences Économie locale Foulange Bourg > de 10 km Éloignées 1968/69 23 ans 5 ouvriers (5 Foulangeois) 1 chef d’équipe 1 électricien 2 étudiants 1 agriculteur 1 entrepreneur 9 1 1 – 1 usine (mono-industrie de fourneaux) ; même famille de patrons depuis 1800 (Ribot). 1973/74 24,5 ans 7 ouvriers (5 Foulangeois) 2 électriciens 1 mécanicien 1 employé ptt 2 étudiants 11 – 2 – 1972 : usine rachetée par un grand groupe industriel (avec les 350 salariés). 1978/79 28 ans 5 ouvriers (4 Foulangeois) 2 électriciens 1 mécanicien auto. 2 employés 1 instituteur 1 agriculteur 1 maquignon 4 2 3 4 – 1982/83 ? 1 ouvrier (1 Foulangeois) 1 maçon (1 Foulangeois) 1 mécanicien 1 électricien 1 boucher 1 instituteur 5 employés 1 agriculteur 1 maquignon 4 2 4 3 1981 : fermeture de l’usine (226 chômeurs). 1982 : réouverture d’une pme, la smf (40 salariés). 1986/87 23,5 ans 1 ouvrier (0 Foulangeois) 1 carrossier 1 ouvrier d’entretien 2 maçons 1 magasinier 3 employés 1 instituteur 1 étudiant 1 apprenti 1 maquignon 5 1 3 4 1984 : ouverture d’une seconde pme (25 ouvrières), équipementier automobile. smf : 60 salariés. 1997/98 28 ans 7 ouvriers (4 smf) 2 maçons (2 Foulangeois) 1 apprenti-plombier 1 dessinateur industriel 1 agriculteur 6 2 4 – smf : 80 salariés, équipementier : 120 salariés.

Sources : photographies, témoignages oraux.
Ribot, et devant l’ensemble des lieux d’activités de la commune, que ceux-ci soient professionnels (les deux usines et l’entreprise de maçonnerie), politiques (la mairie) ou festifs (la salle des fêtes et les cafés). Malgré l’hiver, il est excessivement rare de ne rencontrer personne. Nous nous montrons autant que nous sommes vus. « Nous », c’est une quinzaine de licenciés en moyenne, qui occupent le trottoir et une large moitié de la route, courant groupés derrière l’entraîneur et ne se mettant sur le côté que lorsqu’une voiture nous croise ou nous dépasse. Une bonne moitié de l’effectif porte le survêtement rouge floqué « Foulange » (que chacun paie 300 F environ ; le club se charge des commandes). Les autres sont vêtus de manière quelque peu dépareillée (survêtements, sweat-shirts ou T-shirts plus ou moins usés, souvent attitrés aux entraînements). Le premier kilomètre est rythmé des discussions qui poursuivent les retrouvailles dans les vestiaires dix minutes plus tôt. Puis le silence de l’effort s’installe, rompu par de courtes conversations éparses ou par quelques boutades [6].
Ces séances de footing peuvent être analysées selon une logique d’appartenance tout autant que de représentation [Chamboredon et al., 1984-1985]. Elles permettent en effet à tout licencié, qu’il réside ou non à Foulange, d’être identifié par son club. Dans cette période de « reprise », lorsque les joueurs viennent à la rencontre des habitants au sein même du village, ils sont dévisagés en même temps qu’applaudis, et les têtes nouvelles sont rapidement identifiées en fonction de leur origine familiale, professionnelle ou résidentielle, comme elles le seront lors des premiers matchs, en situation de spectacle explicite. Pour un club dont les membres foulangeois sont désormais minoritaires, le footing dans le village permet donc l’officialisation de l’appartenance de chacun au fcf, la reconnaissance de l’individu par les habitants, y compris ceux qui ne fréquentent pas le stade. Et si l’accueil de ces joueurs « extérieurs » (qui n’ont désormais plus obligatoirement un lien familial ou professionnel direct avec les résidents) est ainsi rendu possible, c’est que leur simple présence tend à indiquer une certaine supériorité de Foulange sur son environnement immédiat – et notamment sur le bourg, chef-lieu de canton [7]. En faisant montre de sa personne, en s’exposant au regard des villageois, celui qui ne réside pas à Foulange fait en quelque sorte acte d’allégeance envers le groupe résidentiel qui est alors en mesure de se l’approprier : s’il est inscrit dans le club, il doit également marquer la localité de sa présence.
Mais en venant au-devant des Foulangeois, les licenciés, groupés derrière l’entraîneur, ne veulent pas seulement se montrer et chercher individuellement une légitimité symbolique (que la plupart ont par ailleurs déjà acquise de longue date). Ils viennent inversement se poser comme représentants de la localité, et, en empruntant l’itinéraire du traditionnel parcours de défilé, rappeler leur existence aux habitants et notables, signifiant ainsi qu’un club a besoin d’un public et d’un financement, et que la prise en charge de la représentation a comme condition le soutien financier et symbolique du groupe des footballeurs dans son ensemble, c’est-à-dire du club en tant qu’association instituée. L’appropriation du territoire communal assure ainsi le renouvellement d’une symbiose socialement construite entre club et localité, symbiose qui peut être illustrée par une phrase prononcée par le maire du village à l’occasion du cinquantenaire du fcf : « Le foot, c’est Foulange ; Foulange, c’est le foot. » [8]
 
Boquin, une figure locale
 
 
Si la description d’une partie des entraînements, les footings, permet de comprendre l’enjeu de la représentation du village par le fcf, elle n’en dit que peu sur la teneur de cette dernière. La description partielle de la « surface sociale » [Bourdieu, 1984 : 72] de l’un des joueurs de l’équipe A du fcf devrait nous permettre d’accéder à l’objet même désigné comme représentant, à savoir un corps masculin, ouvrier et agissant.
Thierry Pouchet, vingt-huit ans, est ouvrier sur presse à la nouvelle usine de fourneaux, qui a été créée en 1982 sur les ruines de l’ancienne. C’est son grand-père paternel qui est arrivé à Foulange dans les années 1920 pour travailler à l’usine. Immigré d’une commune rurale du même département, celui-ci a trois fils d’un premier mariage lorsque sa femme décède en 1930. Après-guerre, deux fils naissent d’un second mariage : Michel et Gabriel. Ils entreront à l’usine ensemble, y seront formés en même temps que leurs talents de footballeurs s’affirmeront au sein du fcf, où ils commenceront à s’illustrer en cadets [9]. Chacun aura un fils, et tous les quatre travaillent aujourd’hui à l’usine locale : Michel, Gabriel et son fils Thierry sont ouvriers spécialisés ; Pascal, le fils de Michel, est dessinateur industriel. Sur le terrain de football, les deux cousins ont pris la relève en équipe A des « frères Pouchet » qui, comme Dominique, représentent la génération des « fourneaux ».
Thierry est considéré par tous (entraîneurs, coéquipiers, public) comme le meneur de jeu de l’équipe. Hervé, le gardien de buts, considère que Thierry « peut gagner un match à lui tout seul ». Son gabarit ne le rend pas particulièrement impressionnant (1,80 m environ, il est cependant relativement costaud), d’autant qu’une certaine timidité ne lui rend pas la parole facile, et il évite d’avoir à se mettre en avant. Mais il suffit d’un ballon pour que sa personnalité se révèle : c’est avec son corps que Thierry s’exprime le mieux. Pendant les matchs, en tant que milieu offensif, il est le meneur de jeu. Son rôle est mille fois répété par l’entraîneur dès qu’il a le ballon dans les pieds : « Vas-y Thierry, fais la différence ! » Les épaules droites, la tête relevée, il a à peine besoin de regarder le ballon pour le contrôler : son attention est tout entière portée sur le jeu et les opportunités d’actions qui s’offrent à lui. Il peut très rapidement rendre l’équipe dangereuse en donnant le « coup de rein » qui élimine l’adversaire et permet de porter le ballon vers l’attaque. Ses passes décisives, ses tirs « canons » après une traversée de terrain, ses allers-retours incessants entre défense et attaque expriment ainsi toute la puissance physique de celui qui a appris de longue date l’efficacité du corps. Manœuvre saisonnier aux presses de l’usine, presses où travaille Thierry, j’ai pu observer l’appropriation du rythme de travail qu’il opère. Thierry peut ainsi passer de longues heures à ne faire que le minimum de travail nécessaire afin de ne pas éveiller l’attention des chefs, puis, tout d’un coup, il accélère le rythme : « Faut y aller », dit-il. Il passe alors les tôles sous presse très rapidement sans pour autant perdre en précision dans l’accomplissement de sa tâche. Son endurance est alors impressionnante. Cette gestion du temps, qui peut apparaître incohérente au premier abord (alternance de creux et de « surmenage » corporel) a en fait pour fonction (outre de faire preuve de puissance devant les autres ouvriers et pour lui-même) de démontrer de manière ostentatoire aux chefs le pouvoir ouvrier sur la production [Renahy, 2001]. Fonction qui n’est rendue légitime que par les démonstrations de force, de concision, d’endurance, de savoir-faire ouvrier. C’est un savoir-faire de même ordre qu’exprime Thierry sur le terrain de football : celui d’un habitus ouvrier incorporé. Le football n’est donc pas vécu comme une surexploitation ni une revanche sur l’usine. Travail ouvrier et loisir sportif participent d’un même « désir » d’exprimer ce que l’on est profondément, et la pratique du football amateur semble en cela se rapprocher de la « bricole » étudiée par F. Weber [1989 : 88-90].
Paradoxalement, alors que ses seules paroles pendant les matchs pourraient se résumer à « Allez les gars, on y va », c’est lui qui est le capitaine de l’équipe. Pascal, son cousin germain, qui, depuis son poste de libéro (dernier défenseur), n’a de cesse de motiver, réprimander ou féliciter ses coéquipiers, aurait pu sembler plus apte à cette fonction. Mais c’est néanmoins Thierry qui porte le brassard : la logique de jeu de l’équipe s’exprime ainsi d’abord physiquement ; le moteur de l’équipe n’est pas tant celui qui organise les placements de chacun des joueurs par des consignes (Pascal) que celui qui, par un comportement corporel, permet à chacun de trouver sa position, organise effectivement l’équipe : le meneur de jeu. Le sens du collectif de chacun des joueurs ne vient donc pas seulement des multiples conseils, consignes, rabrouements (un joueur peut être critiqué maintes fois pour un geste inadéquat, il ne le modifie que lorsque son corps a compris [Renahy, 1998]), mais du placement de chacun autour d’un meneur qui, en accélérant brutalement le rythme de jeu, crée de nouveaux espaces, perturbe l’équilibre défensif adverse et permet aux avants de se démarquer en fonction d’un positionnement, d’une configuration [Elias et Dunning, 1994] sans cesse en mouvement.
Si Thierry a été formé au sein du club, il ne se trouve pas moins héritier d’une pratique masculine familiale. On peut supposer que sa passion sportive vient « d’un désir d’imiter les exploits du père dont la mémoire locale a gardé le souvenir » [Beaud et Noiriel, 1990 : 87]. La socialisation du garçon à l’univers ouvrier/footballeur masculin passe par la fréquentation du club, non seulement en tant que jeune joueur licencié, mais également en tant que spectateur attentif au comportement de son père sur le terrain, voire lors des entraînements des seniors. L’apprentissage des gestes sportifs par mimétisme d’autant plus précoce et inconscient qu’il s’agit ici d’une transmission père/fils, est alors favorisé par un milieu d’interconnaissance, la pression sociale du groupe accentuant l’identification du fils au père par la reconnaissance sociale du fils à travers celle du père. La transmission des surnoms est un bon indice de l’importance du groupe dans la définition sociale de l’individu. Thierry, jusqu’à ses vingt et un ans, était ainsi surnommé Gaby, comme son père. C’est seulement à la suite d’une liaison avec la femme d’un dirigeant que Thierry acquiert « son » surnom : Boquin, adaptation familiarisée de « bouc », avec inversion sémantique : non pas celui qui porte les cornes, mais celui qui les fait porter.
Ce qui aurait pu n’être qu’une plaisanterie est devenu un identifiant, toujours aussi prégnant sept ans plus tard, et traduit donc bien la volonté du groupe d’intégrer Thierry au groupe des adultes en lui attribuant une reconnaissance par ce surnom. Le choix de Boquin comme signifiant de l’appartenance de Thierry à l’espace villageois mérite que l’on s’arrête sur le surnom, en même temps que sur la perception sociale de l’individu qu’il dénomme.
 
Surnom et groupe de référence
 
 
Il importe de savoir quel usage des surnoms est fait localement. Tout d’abord, le fait de surnommer le fils par le nom de son père n’est pas un phénomène propre au seul cas de Thierry. Un certain nombre de joueurs du fcf, qui se sont vu attribuer un surnom par le réseau d’interconnaissance que le club forme, transmettent ce surnom à leur fils – ou plutôt voient ce surnom être transmis à leur fils. Mais cette transmission n’est que l’une des modalités possibles d’attribution d’un identifiant personnalisé. Son origine n’est pas toujours un héritage de la filiation. Il peut ainsi être donné dans l’enfance, et se perpétuer jusqu’à l’âge adulte. Il peut être totalement créé, comme ce fut le cas de Boquin, à partir d’une plaisanterie, ou bien simplement adapté à partir d’une déformation du prénom. Terme de référence comme l’a observé F. Zonabend [1977] en ce qui concerne le sobriquet, le surnom peut néanmoins être utilisé comme terme d’adresse afin de servir plus explicitement les représentations collectives du groupe d’appartenance [Hassoun, 2000]. Ainsi Thierry est-il encouragé avec des « Allez Boquin ! » par certains membres féminins du public, mais on utilise également son surnom pour s’adresser à lui en situation de groupe, tout comme en simple tête-à-tête. Contrairement au sobriquet qui n’est jamais dévoilé à celui qu’il désigne, le surnom marque donc une « re-connaissance » de la personne de la part du groupe.
Le surnom peut devenir à tel point identifiant qu’il rend le prénom réel désuet, oublié ou même inconnu des « copains », tandis que la famille proche seule l’utilise, et parfois les supérieurs dans les relations de travail, comme j’ai pu l’observer à l’usine dans le cas de Thierry : ouvriers et chefs d’équipe se tutoient et s’appellent par leur prénom, mais le chef ne se permet pas d’interpeller un ouvrier par son surnom. En milieu d’interconnaissance proche comme peut l’être un village, la perméabilité des différentes sphères sociales (famille, travail, loisirs, etc.) rend la diffusion des réputations, socialement construites et entretenues, très rapide, et l’identification entre pairs par le surnom permet dans ce contexte de marquer une appropriation différentielle de la personne. De la bande de copains à divers groupes d’appartenance, du quartier au village, surnommer, c’est dénommer affectivement un individu, le sortir d’un anonymat relatif pour lui donner une place assignée au sein du groupe résidentiel de référence. Ce dernier prend alors une existence concrète en se démarquant à la fois de la sphère familiale et de celle de la hiérarchie de travail. Le surnom devient l’identifiant de l’individu face au groupe, mais n’a de sens que par rapport au groupe : à l’extérieur de celui-ci et dans des rapports socialement hiérarchisés, l’usage du surnom est évité afin d’échapper au ridicule du non-sens (puisque socialement non signifiant).
Mais au-delà des conditions de sa production, le surnom de Boquin renvoie ostensiblement à un comportement illégitime. Car, bien que flatteur (puisqu’il joue sur la puissance séductrice), cette dénomination personnalisée et originale fait à jamais référence à un comportement moralement condamnable, que certains lui reprochent : dans l’image du bouc ne réside-t-il pas en effet celle d’un individu potentiellement dangereux, celui dont la puissance fait peur parce qu’elle est susceptible de perturber l’équilibre de la cellule familiale [10] ? Cette image renvoie à une puissance destructrice : Boquin fait courir des risques au club (qui doit choisir entre lui et un dirigeant, qui partira en définitive), à son amie (qui quitte mari et enfants), ainsi qu’à son père (dont il remet en cause la reproduction) et à lui-même, enfermé dans une définition sociale de jeune homme sans enfants. Mais c’est bien parce qu’il concentre sur sa personne tout ce que les autres footballeurs ne sont pas ou plus (ouvrier, jeune, Foulangeois) et que par son patronyme il inscrit le groupe des licenciés actuels dans la « temporalité » [Bensa, 1997 : 10-15] globale du fcf que Thierry devenu Boquin symbolise une excellence masculine ouvrière.
Si les footings dans le village permettent la reconnaissance du pouvoir symbolique du club à travers l’appropriation régulière du territoire communal et si les rencontres hebdomadaires de championnat sont l’occasion d’une mise en scène de la force du corps ouvrier, les rencontres qui se déroulent dans le cadre des coupes révèlent particulièrement les enjeux placés dans la représentation de la localité en dehors de ses frontières communales. En effet, contrairement au championnat dont le classement sanctionne la régularité des résultats des équipes sur une saison, le système des coupes permet de tout miser sur une rencontre, afin d’espérer atteindre le niveau suivant. À chaque étape, un « petit » club comme le fcf joue logiquement contre une équipe plus prestigieuse. De fait, dès que les tours préliminaires sont passés, les matchs de coupe de France attirent un public de plus en plus nombreux, et joueurs et dirigeants témoignent d’une excitation propre à ce type de rencontres où l’on peut le temps d’un match se mesurer à plus fort que soi : « On n’a rien à perdre », peut-on ainsi entendre. Rien à perdre, mais une reconnaissance aussi subite qu’étendue à gagner en cas de victoire [11].
En octobre 1996, lors d’un match de coupe de France, une centaine de supporters foulangeois s’étaient déplacés dans une banlieue d’une agglomération régionale et manifestaient avec un incroyable entrain le soutien à leur équipe, ce qui tranchait par rapport au public local, plutôt silencieux à l’autre extrémité des tribunes (il s’agissait d’un cinquième tour de coupe de France, stade de la compétition que n’avait encore jamais atteint le fcf, contre une équipe supérieure de deux divisions, et la rencontre faisait suite à un « repas moules-frites », première des festivités de la saison organisées par le club). C’est de ce groupe des supporters locaux que fut lancée une canette de bière qu’une femme foulangeoise reçut en pleine tête, heureusement sans trop de dommage. La nouvelle se propagea vite dans l’assistance du club visiteur, mais ceux qui voulaient « donner du poing » furent tout de suite retenus. Les plus fortes voix firent alors entendre leur stupéfaction, leur incompréhension face à un geste « inadmissible ». « On ne devrait pas voir ça dans un match de football. » L’identité locale fut mise en avant comme suit par un supporter : « À Foulange, on est peut-être des grandes gueules, mais on n’emploie pas des méthodes pareilles. On est chauvin, mais on est correct. » L’épisode créa un tel brouhaha dans le public que les joueurs commençaient à plus souvent regarder les tribunes que le jeu, et le speaker dut faire une annonce au micro pour calmer les esprits.
Cet épisode montre bien à quel point les manifestations footballistiques – dont les normes sont particulièrement incorporées – sont pour une partie de la population de Foulange, ainsi que pour ceux qui s’y rattachent, l’occasion d’exprimer une identité collective du groupe résidentiel. Les slogans de soutien renvoient en effet à Foulange, et la réputation qui est créée autour du club inclut le village : l’exemple de la génération des « fourneaux » montre bien que football et industrie ont représenté la localité ; les qualificatifs de « chauvin » et de « correct » indiquent une définition sociale du groupe résidentiel que permet la confrontation de l’équipe locale avec d’autres clubs. Dès lors il ne me semble pas abusif de considérer le match de football comme un moyen de symboliser le village. Symbolisation à double facette : c’est bien parce que les joueurs de l’équipe revendiquent une certaine appartenance au village et parce qu’ils mettent en scène un corps robuste fidèle à l’ethos ouvrier populaire local, que le fcf tient une telle place dans la représentation de Foulange. Cette représentation semble d’ailleurs autant destinée à un réseau micro-régional qu’à la population de la commune elle-même : il s’agit autant de se représenter aux autres qu’à soi-même. Contre la fatalité des aléas économiques qui peuvent jouer de la condition ouvrière, les membres du fcf ont ainsi peu à peu recherché, tout en devenant autonomes, à trouver les modalités de l’expression de cette condition qui rendent hommage au corps masculin agissant. Depuis les années 1970 de « mutation » se transmet par le corps une logique de représentation de soi, qui s’approprie de fait la localité en vue de la symboliser. La fragilisation de la conscience de classe entraînée par l’expérience du chômage collectif [Renahy, 2001], les modifications des logiques de travail (qui demanderaient une analyse spécifique) font que l’affirmation du groupe résidentiel n’est plus garantie par le travail en usine, comme c’était le cas à l’époque du patronat Ribot où les scènes professionnelle et footballistique étaient complémentaires. Les incertitudes liées à la transformation de la condition ouvrière ont entraîné une dissociation de ces deux scènes. Dès lors, c’est dans un travail de « dépassement symbolique » [Selim, 1993], permis par le football, que le groupe résidentiel foulangeois cherche à s’assurer de la pérennité de son identité ouvrière. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Beaud Stéphane et Gérard Noiriel, 1990, « L’immigration dans le football », Vingtième siècle, 26 : 83-96.
·  Bensa Alban, 1997, « Images et usages du temps », Terrain, 29 : 5-18.
·  Bourdieu Pierre, 1984, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63 : 69-72.
·  Bozon Michel, 1982, « Chasse, territoire, groupement de chasseurs », Études rurales, 87-88 : 335-342.
·  Bozon Michel et Jean-Claude Chamboredon, 1980, « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, X (1) : 65-88.
·  Chamboredon Jean-Claude, Jean-Pierre Mathy, Anne Méjean, Florence Weber, 1984-1985, « L’appartenance territoriale comme principe de classement et d’identification », Sociologie du Sud-Est, 41-44 : 61-85.
·  Elias Norbert et Eric Dunning, 1994, « La dynamique des groupes sportifs et l’exemple du football », in Id., Sport et civilisation, Paris, Fayard : 262-280.
·  Hassoun Jean-Pierre, 2000, « Le surnom et ses usages sur les marchés à la criée du Matif. Contrôle social, fluidité relationnelle et représentations collectives », Genèses, 41 : 4-50.
·  Leite Lopes J. Sergio et Jean-Pierre Faguer, 1994, « L’invention du style brésilien. Sport, journalisme et politique au Brésil », Actes de la recherche en sciences sociales, 103 : 27-35.
·  Renahy Nicolas, 1998, « Apprendre par corps », Sociétés et représentations, 7 : 363-366.
·  – 2001, « Générations ouvrières et territoire industriel. La transmission d’un ordre ouvrier localisé dans un contexte de précarisation de l’emploi », Genèses, 42 : 47-71.
·  Selim Monique, 1993, « Un dépassement symbolique : le terrain de football », in Gérard Althabe et al., Urbanisation et enjeux quotidiens. Terrains ethnologiques dans la France actuelle, Paris, L’Harmattan.
·  Wahl Alfred, 1989, Les archives du football. Sport et société en France (1880-1980), Paris, Gallimard/Julliard.
·  Weber Florence, 1989, Le travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière, Paris, inra/ehess.
·  Zonabend Françoise, 1977, « Pourquoi nommer ? », in Claude Lévi-Strauss (sous la dir. de), L’identité, Paris, Grasset : 257-286.
 
NOTES
 
[1]Par souci de discrétion, les noms des lieux et des personnes ont été modifiés. Cette recherche n’aurait pu aboutir sans le soutien et les conseils de Stéphane Beaud, de Pierre-Emmanuel Sorignet et de Florence Weber. Qu’ils en soient ici remerciés.
[2]Quand par exemple Raymond, président du club entre 1977 et 1988, se propose de devenir secrétaire du fcf en 1963, il ne travaille pas à l’usine et il lui faut demander l’autorisation du directeur.
[3]En fait, la tutelle patronale a créé une dépendance (transport, terrain, vestiaire, budget, etc.) qui se révèle dans toute son ampleur lorsque les patrons s’en vont. Le rapport de prise en charge/domination tuait toute tentative d’émancipation, par exemple par l’autogestion financière. Raymond explique ainsi que, jusqu’au début des années 1970, « le trésorier, les dirigeants, ils n’avaient pas intérêt à se donner de la peine […]. Quand il y avait des sous en caisse… pof, l’année suivante, ou le trimestre suivant, il n’y avait plus de sous [qui venaient de l’usine]. Le trésorier réclamait : “Oh, mais vous avez des sous, c’est pas la peine.” Voilà, ça fonctionnait comme ça. Alors, résultat, ça végétait, quand même, tu vois, ça… On pouvait pas faire de travaux, on n’avait pas de sous » (entretien du 5/10/1996).
[4]Bien que réellement engagé dans un championnat amateur depuis l’après-guerre, c’est bien au cours des années 1970 que le fcf accroît son niveau sportif en entrant dans une logique de « spectacle populaire dans lequel la définition des propriétés morales et corporelles qui définissent une certaine excellence sociale sont aussi un enjeu » [Leite Lopes et Faguer, 1994 : 35].
[5]Le fcf possède trois équipes seniors (A, B, C) qui jouent dans les championnats régionaux (équipe A, ou « première ») et départementaux (équipe B ou « réserve » et équipe C). La sélection au sein d’une équipe sanctionne donc le niveau de jeu du joueur, évalué par l’entraîneur et les dirigeants.
[6]Ainsi, un soir de février 1997, sous une pluie fine et froide, le groupe croise un jeune de dix-huit/vingt ans environ, manifestement étranger à la commune (à l’apparence d’étudiant citadin : cheveux en brosse, souliers, lunettes, pochette sous le bras). Le jeune, ne sachant quelle démarche adopter, stoppe sa marche et s’adresse au groupe à la cantonade, trop directement pour que cela soit naturel : « Oh les gars… de c’ temps-là ? Allez-y ! » Inconnu de tous, il est vertement rabroué : « Qui c’est celui-là ? », demandent plusieurs joueurs en se retournant vers lui, mi-agressifs, mi-moqueurs.
[7]Si j’ai moi-même pu m’inscrire au club sans grande difficulté, alors que ma résidence d’origine est située à 2 kilomètres du bourg, c’est que le club de ce dernier est communément considéré comme étant « vraiment trop nul ». Le fait qu’un jeune assimilé au bourg vienne ainsi s’inscrire dans le club de Foulange est accepté, perçu et même recherché comme un moyen de démontrer une certaine supériorité locale et ce d’autant plus que, depuis quelques années, les clubs des deux localités se sont associés pour constituer des équipes de jeunes : ils sont en concurrence lorsqu’ils sont passés de junior à senior.
[8]Journal régional (3/07/1989). Et le maire d’ajouter que, à Foulange, « il n’y a pas d’autres loisirs, pas d’autre équipe de sport », de féliciter le « public foulangeois » pour son assiduité tout en le qualifiant de « difficile et très chauvin ». Il déclare enfin que « Foulange, c’est aussi un esprit de camaraderie, un esprit de groupe, de corps, un esprit d’équipe ». Parle-t-il alors du club de football ou de la population de la commune ? L’ambiguïté est significative du rôle que joue le fcf, celui de représenter la commune.
[9]La création des équipes de jeunes du fcf remonte à la fin des années 1960 : une équipe « cadets » (en opposition à « seniors ») est formée de garçons de moins de dix-huit ans, elle s’insère dans un championnat départemental propre à cet âge. À la fin des années 1970 sont adoptés quatre niveaux d’équipes de jeunes, correspondant à la réorganisation nationale du football de jeunesse amateur : « poussins », « pupilles », « minimes » et « cadets ». Comme les débuts de la pratique de ce sport sont de plus en plus précoces, ces dénominations sont aujourd’hui plus précises : « poussins », « benjamins », « moins de 11 ans », « moins de 13 ans », « moins de 15 », et « moins de 17 ».
[10]Lors d’un apéritif, Gaby, le père de Thierry, me confia un soir, avec les mots maladroits de quelqu’un qui exprime difficilement ce qu’il ressent, ce qui sort de l’univers matériel, sa déception de ne pas être écouté, de voir ses conseils éconduits. J’ai ressenti alors fortement le poids du nom patronymique dans le réseau villageois : si Gabriel exprime un désarroi de père désabusé, c’est aussi le désarroi de celui qui doit accepter une nouvelle signification du nom Pouchet au sein de l’espace villageois, parce qu’elle a été modifiée par le comportement illégitime de son seul fils, légataire du patronyme.
[11]La percée de clubs amateurs qui arrivent jusqu’à un niveau élevé de la coupe de France (32e ou 16e de finale), où ils doivent affronter des clubs professionnels, donne chaque année lieu à une forte médiatisation, dans laquelle transparaissent tous les enjeux identitaires et extra-sportifs de la victoire d’une « Cendrillon » contre une équipe reconnue de division 1 ou 2. Le terme de « Cendrillon », qu’appliquent les journalistes sportifs aux équipes de championnats amateurs qui se distinguent en coupe de France, indique d’ailleurs à lui seul la « chance » d’un « petit » club de pouvoir, le temps d’un match, évoluer « dans la cour des grands ».
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Par souci de discrétion, les noms des lieux et des personne...
[suite] Suite de la note...
[2]
Quand par exemple Raymond, président du club entre 1977 et ...
[suite] Suite de la note...
[3]
En fait, la tutelle patronale a créé une dépendance (transp...
[suite] Suite de la note...
[4]
Bien que réellement engagé dans un championnat amateur depu...
[suite] Suite de la note...
[5]
Le fcf possède trois équipes seniors (A, B, C) qui jouent d...
[suite] Suite de la note...
[6]
Ainsi, un soir de février 1997, sous une pluie fine et froi...
[suite] Suite de la note...
[7]
Si j’ai moi-même pu m’inscrire au club sans grande difficul...
[suite] Suite de la note...
[8]
Journal régional (3/07/1989). Et le maire d’ajouter que, à ...
[suite] Suite de la note...
[9]
La création des équipes de jeunes du fcf remonte à la fin d...
[suite] Suite de la note...
[10]
Lors d’un apéritif, Gaby, le père de Thierry, me confia un ...
[suite] Suite de la note...
[11]
La percée de clubs amateurs qui arrivent jusqu’à un niveau ...
[suite] Suite de la note...