2002
Ethnologie française
Menaces sur l’intimité
La vie de Marlène : entre dépendance et autonomie
Michel Joubert
Université Paris 8Sourse - Centre national de la recherche scientifique cnrs-cesames59-61, rue Pouchet75017 Paris
Une histoire singulière – celle de Marlène – permet de comprendre la manière dont les individus font face aux difficultés majeures de la vie, qu’il s’agisse de dissociation familiale, de violences sociales ou institutionnelles, d’errance et de rupture, dans des périodes où ils ne disposent plus d’ancrages ou de soutiens sociaux. Dans les trajectoires jalonnées par ces épreuves, des pratiques très personnelles y introduisent des ressources, des repères et des supports pouvant aider à maintenir une autonomie. Cette coexistence entre la gestion du quotidien et les temps forts de la vie sociale relève du champ de la santé mentale, considérée comme l’espace de la construction continue des individus dans des sociétés dominées par la différenciation et la concurrence.Mots-clés :
support social, mobilisation, individualité, santé mentale, intimité.
A singular story – that of Marlène – enables to understand how individuals cope with major difficulties of life, such as family disintegration, social or institutional abuses, vagrancy and rupture, while they have lost any point of reference and social support. In their trajectories which are punctuated with such hardships they resort to very personal tricks to recover resources, points of reference and supports that help them keep their autonomy. Both the management of daily life and landmarks in social life come within the field of mental health that is considered the space where individuals build themselves in societies that are dominated by differentiation and competition.Keywords :
social support, mobilization, individuality, mental health, intimacy.
Eine eigenartige Geschichte – die von Marlene – zeigt, wie Individuen mit grossen Schwierigkeiten wie Familienzersplitterung, sozialen oder institutionalen Misshandlungen, Stadtstreicherei und Bruch zurechtkommen, während sie jeden Anhaltspunkt und jede soziale Unterstützung verloren haben. In ihren Trajectorien, die durch solche Prüfungen markiert sind, finden sie sehr persönliche Tricks, um Geldmittel, Anhaltspunkte und Hilfen wiederzubekommen und ihre Selbstständigkeit zu bewahren. Ihre Verwaltung des Alltagslebens und der wichtigen Zeitpunkten des Soziallebens gehört zum Feld der Geistesgesundheit, die in durch Differenzierung und Konkurrenz gekennzeichneten Gesellschaften als Raum der kontinuierlichen Konstruktion der Individuen betrachtet wird.Schlagwörter :
Soziale Hilfe, Mobilisierung, Individualität, Geistesgesundheit, Intimität.
Où l’homme ne se différencie ni de son soleil,
ni de son animal, ni de sa malaria.
Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli.
Comment fait-on pour supporter l’adversité quand on n’a pas la chance de bénéficier de sécurités sociales et affectives ? À l’aide de quels types de ressources, avec quel ressort intérieur et quels soutiens de la part des ceux que l’on considère comme des proches ? Comment ne pas faire corps avec son malheur et l’accepter comme le signe d’un destin ou d’une condition, pour reprendre l’image de Carlo Levi ? À côté d’un travail incontournable sur le stigmate et l’identité, les personnes confrontées à la précarisation sont conduites à travailler en continu les conditions de leur existence sociale en ayant recours à des ressources différenciées qui incluent des éléments de leur vie intime (sensations, corporéité, filiation, sentiments).
De nombreux travaux dans le champ de la psychologie
[1], de la sociologie clinique [Gaulejac, 1993, 1996] et de la santé mentale
[2] ont abordé ces questions qu’il est aussi possible d’appréhender au travers de l’identification de ce que nous appelons les supports sociaux de l’intimité. L’individualisation de la plupart des problématiques sanitaires et sociales (responsabilisation de soi, contractualisation) interroge les conditions pratiques qui permettent aux personnes en situation précaire de supporter, de gérer et de surmonter un certain nombre d’épreuves et d’événements déstabilisants dans une société hautement différenciée et individualisée comme la nôtre [Castel, Haroche, 2001].
Cette question peut être considérée comme stratégique dans l’approche des situations d’exclusion et des conduites dites « à risques » : dépression, consommation de médicaments psychotropes licites et illicites, tentatives de suicide, mises en danger, violences sur soi ou sur autrui, etc.
Plusieurs recherches nous ont permis d’explorer les méthodes utilisées par les personnes confrontées à la précarisation pour aborder leurs difficultés quotidiennes, gérer les risques, tout en s’efforçant de conserver une cohérence et du sens à leur vie [Joubert
et al., 1997 ; Joubert, 2001]. Nous avons pour cela dû associer des problématiques et des méthodes relevant de disciplines différentes : clinique psychosociale
[3], sociologie [Ehrenberg, 1995, 1998] et ethnologie. Il s’agissait de travailler au plus près de ce que les personnes pouvaient exprimer de cette dimension de leur vie, de croiser leurs récits avec des éléments ressortant à leur cadre de vie et des interactions avec leur environnement.
Cette orientation porte une triple incidence sur la problématique de l’intimité. La première, avec la mise au jour des supports et micro-pratiques qui assurent aux individus évoluant en milieu urbain une base de maîtrise d’eux-mêmes dans des situations précaires, mais aussi avec le repérage des conditions dans lesquelles ces bases peuvent s’user et se défaire. La deuxième est relative aux conditions qui permettent aux professionnels et institutions du domaine sanitaire et social d’agir sur cette part sensible et intime de la vie des personnes. La troisième touche aux méthodes de travail utilisées par le sociologue et l’ethnologue pour pénétrer cette sphère de la vie des personnes et traversera tout le texte. La réflexion s’appuiera sur une situation abordée à l’occasion d’une récente recherche qui permet de comprendre des tendances plus générales de gestion de l’intimité en contexte précaire
[4].
Production sociale des angoisses : la loi des séries
« Des fois, ce que je porte, ce n’est même pas mes propres angoisses, ce sont les angoisses que les autres ils m’ont données. ».
(Marlène)
Les histoires de vie, les trajectoires familiales et sociales conduisent souvent à naturaliser ce qui constitue la trame souple, déformable, contradictoire et réversible de l’histoire des personnes. Il faut du temps pour comprendre, reconstituer, faire des liens dans les différents récits qui tentent de mettre de l’ordre dans une vie. Quand il s’agit de questions intimes – pourquoi on se sent mal, seul, comment on gère la souffrance et les dépendances, comment on trouve des forces, malgré tout, pour réagir, ce qui compte, la manière dont on se construit des sécurités et dont on préserve des ressources personnelles, des niches de sens, des bouts de corps et des objets valorisés – le discours a encore plus de mal à se faire linéaire, généalogique. Il saute d’une image à l’autre, d’une scène à l’autre. Les fils qui relient les expériences et les sensations ne sont pas visibles à la première écoute. Dans ce travail, nous avons choisi de nous donner du temps pour la décantation, pour la reprise de sens et la mise en perspective. Ce que Marlène dit de la manière dont elle porte en elle les angoisses de ses proches et de son environnement ne devient clair qu’après tout un parcours qu’il a fallu reconstituer, au fil des jours
[5]. La compréhension qui en ressort est plurielle et contradictoire, tout le travail ayant consisté à sortir de la représentation identitaire et des façades construites dans le jeu des transactions engagées avec l’environnement et les institutions
[6]. Très rapidement, pour la situer, le synopsis de sa vie sera présenté, de façon à se concentrer ensuite sur le rôle joué par les supports sociaux de son intimité dans le processus de construction et de maintien d’une existence sociale.
Marlène a grandi dans une famille « monoparentale », son père étant parti quand elle avait quatre ans. Elle a toujours vécu avec le sentiment de ne pas avoir de place
[7], d’être à part. Elle supportait, moins que son frère et sa sœur, plus jeunes, l’étroitesse du cadre familial et les remontrances de sa mère qu’elle qualifie de tyrannique. Très vite, elle est allée « chercher ailleurs » la matière à sensation et à identité que la famille ne lui procurait pas. Au-delà des actes « déviants » qu’elle va être conduite à commettre, elle s’est positionnée d’emblée comme une personne cherchant à se construire dans l’autonomie. Elle fugue, rencontre des motards et des musiciens avec lesquels elle va « galérer » pendant des années. À douze ans, elle apprend à « fumer » (du cannabis) et commence à « injecter de l’héroïne » autour de quatorze ans. Dans ce groupe, elle est reconnue, on lui donne sa place : elle apprend à sentir et à communiquer. Mais les conditions dans lesquelles elle vit sont de plus en plus précaires : après avoir fréquenté les boîtes de nuit, les squats et les fêtes, elle connaît la rue et la galère. Elle se retrouve enceinte à dix-sept ans d’un garçon qui ne veut pas en entendre parler. La galère continue et, à dix-neuf ans, elle connaît une grave crise, se sent perdue et engage un « délire ». Sa mère appelle la police et la fait hospitaliser d’office dans un hôpital psychiatrique où elle reste deux mois traitée aux neuroleptiques.
Pendant près de six ans, elle va alors naviguer entre la rue, l’héroïne et l’hôpital jusqu’au moment, sa mère refusant de l’aider, où elle ne se sent plus en état d’assurer la prise en charge de son fils. Elle n’a plus que la rue et ne veut pas l’exposer. Elle décide de demander à la « ddass » (en fait l’Aide sociale à l’enfance) de le prendre provisoirement en charge. Il sera placé en famille d’accueil. Suivent plusieurs nouvelles années de galère au terme desquelles son travail avec un « psy » l’aide à arrêter l’héroïne et à accéder à un logement où elle vit aujourd’hui, seule. Elle trouve des « petits boulots », mais n’arrive pas à se stabiliser. Son fils toujours placé entretient des relations difficiles avec elle jusqu’à refuser désormais de la voir. Elle dit ne plus pouvoir le récupérer.
Au-delà d’une situation qui peut apparaître typique des logiques « déviantes » et des « problèmes sociaux », une réalité sensiblement différente apparaît à partir du moment où on prend en compte la manière dont la personne va enregistrer, décoder ces épisodes et gérer leurs incidences sur son espace intime et ses ressources personnelles.
La discussion et le travail engagés avec Marlène ont permis d’explorer l’arrière-scène de son double stigmate. Elle est désignée, et se qualifie elle-même, comme « toxico » ou comme une « fille avec des problèmes mentaux » qui « pétera toujours les plombs ». Sa surface publique et son identité sociale sont ouvertement disqualifiées et renvoyées à de la pathologie. Les troubles affichés laissent pourtant entrevoir un « entre-deux » que nous avons exploré au cours de nos échanges : il ne se livre pas du premier coup, comme s’il avait dû se réfugier en « arrière-fond » de son existence, dans un espace « à elle », plus intime et secret que ce qui transparaît de ses histoires, sociale et clinique. Nous y avons recherché les supports sociaux
[8] de son individualité, de son intimité et de son identité individuelle qui lui avaient permis de traverser les épreuves et de rester vivante. Ceux-là même qui la rendaient capable de s’exprimer comme un sujet.
Plusieurs supports apparaissent au cours de son histoire : la rue et les drogues / la psychiatrie / son fils / ses chiens / sa voiture / le travail / les relations amoureuses. Ils se croisent en permanence et participent de son histoire, à la fois une et plurielle, divisée, contradictoire et unie dans le mouvement de sa subjectivité
[9].
Les passer en revue va consister à décrire les conditions dans lesquelles ils en viennent à jouer ce rôle de support dans l’économie de son intimité en interférant avec les autres dimensions de sa vie (affective, relationnelle, publique).
La rue et les drogues : entre compétence et enfermement
La rue dans l’histoire de Marlène constitue un monde décalé qu’elle dit avoir traversé dans un état second. Quand elle est partie de chez sa mère à l’âge de douze ans, elle s’est retrouvée à la rue, confrontée à de nombreux risques. Dans le milieu qu’elle avait choisi (des musiciens), tout le monde « zonait », c’est-à-dire associait ressources illicites, consommation de produits psychotropes et plaisir d’être ensemble. Ce sera pour elle l’occasion de tout essayer : héroïne, cocaïne, lsd, cannabis, barbituriques. Sans états d’âme à cet égard, elle s’efforce néanmoins de ne pas aller trop loin. « Pendant quatorze ans, j’ai pris une fois par jour, en faisant des breaks de un mois, deux mois ; entre trois mois de défonce… même si j’avais la possibilité d’en prendre cinq fois dans la journée, je le faisais pas. Le maximum que je peux faire, c’est le soir et le matin. » Cela constitue un premier thème récurrent dans tous les compartiments de sa vie : elle doit se contrôler, se défendre pour ne pas se faire happer par la logique du produit ou par les autres. Elle cherche à fuir la dépendance, quelle que soit la forme qu’elle peut prendre, avec comme modèle répulsif la relation à sa mère. Elle transpose en permanence cette référence familiale à tous les liens qui pourraient la replacer dans une position d’infériorité et de dépendance.
Les « groupes »
[10] où elle évolue vont constituer sa base d’existence de quatorze à vingt-huit ans. La musique et les produits font « lien » dans son expérience car ils présentent une certaine qualité, malgré les conditions précaires. Cela n’est pas le cas, selon elle, des « zonards » ou des « toxicos » qui seraient aujourd’hui « prêts à tout », n’attribueraient plus aucun sens aux relations et n’auraient pas de limites. «
Moi, j’avais le plaisir d’aimer la musique, de m’accrocher à des sorties, les boîtes de nuit et la musique, alors qu’il y a des gens ils s’en foutent carrément de tout ; c’est la came qu’il leur faut. Quand je m’arrachais des gens qui étaient dans la came, j’allais vers la musique où c’était un peu plus créateur. Les gens qui étaient dans la came, ils m’ont fait peur, alors j’ai essayé de pas trop m’investir. » Pour ne pas s’accrocher aux drogues, elle cherche à s’accrocher à autre chose. C’est ce qui lui permet de garder une maîtrise de sa consommation, de ne pas donner son corps « pour un paquet ». Cette image de l’accroche rend bien compte de l’alternative vécue : être à la rue, ce n’est pas flotter dans un vide social, mais chercher d’autres modalités de fixation pour structurer sa vie
[11]. Le problème de la rue, c’est que cette consistance de départ va tendre à se défaire au fil des années. L’impact du sida, l’usure des liens et le poids de la précarité modifient les profils des personnes qui participent à ces cercles de consommation avec une multiplication des prises de risques et un effacement des limites [Bouhnik et Touzé, 2001]. Marlène sent alors qu’elle doit s’arrêter.
Aujourd’hui, elle ne consomme plus que du cannabis : que du « naturel », dit-elle. Elle a arrêté les « drogues dures ». Beaucoup de ses amis sont morts. En fait de groupes, elle ne connaît plus que des individus à la rue qui « galèrent » : elle sait leur détresse et ce dont ils auraient besoin. Alors qu’elle amorce une démarche pour sortir de ses problèmes, elle continue à les croiser sur son quartier. Elle les apprécie individuellement et ils restent ses seules relations interpersonnelles, en dehors de sa mère et des professionnels du médico-social. Pour eux, elle représente quelqu’un qui s’en serait sorti tout en restant proche de leur sensibilité. De fait, elle passe une partie de son temps libre à les soutenir moralement. Elle va à leur rencontre pour leur parler, leur demander comment ils s’en sortent. Elle les écoute, les dépanne (un repas, un morceau de shit) et les héberge quand il le faut. Elle a le sentiment de comprendre plus que d’autres leurs difficultés et leurs qualités. Elle se sent compétente avec plein d’idées sur ce qu’il faudrait faire, sur ce qui pourrait les aider. Elle se verrait bien éducatrice de rue. Mais cette capacité à communiquer avec eux, à les mobiliser pour leur donner envie de s’en sortir, de faire attention à leur santé, de réduire les risques pris, n’est reconnue par personne. En particulier par l’équipe du club de prévention où elle se rend régulièrement et qui continue à la considérer comme une « toxico » et une « galérienne », donc comme quelqu’un de peu fiable.
En même temps, elle se rend compte que l’affinité et la proximité intime qu’elle entretient avec les jeunes de la rue peuvent contribuer à la « tenir ». Elles l’aident à « tenir le coup », car elle a le sentiment d’être utile tout en étant attachée à ces personnes, mais elle a aussi l’impression d’être tenue par eux, c’est-à-dire d’être maintenue dans un cercle étroit de dépendance à l’égard de ce milieu, bien qu’elle ait arrêté de partager leur mode de vie. Elle se sent conduite dans ce contexte à « porter » leurs problèmes et leurs angoisses. Cela lui tient à cœur : elle ne veut pas déménager avant que Manuel ait réussi à obtenir son rmi, que Malika soit sortie de la galère, etc. ; mais le poids est devenu trop fort. « Il y en a qui sont accrochés comme ça ! Et comme moi aussi je peux m’accrocher comme ça à des gens ! Mais ça c’est pas bon quoi ! C’est pas bon parce que… Les quartiers, en fin de compte, ça devient comme ça, on n’arrive même plus à en sortir ! » Cette logique d’enfermement mutuel ne relève pas seulement des logiques sociales et publiques ordinaires, mais aussi des interdépendances intimes qui se sont instaurées entre les personnes. « Avec des misérables, des pauvres gens, on va s’échanger des mots, et on a trouvé notre solution pour la journée, vous voyez ce que je veux dire ? Et par exemple hier j’étais vraiment pas bien. J’ai discuté avec un gars, bon, ça m’a fait du bien. Il m’a dit : “Allez Marlène, faut pas trop se prendre la tête !” Et hop, c’est reparti, ça m’a fait du bien. Mais c’est un gars au chômage qui cherche du boulot et qui n’en trouve pas, vous voyez ? Nos sources à nous… ben c’est ça notre force : demain j’aurai un sourire de lui, j’aurai un sourire d’elle, et puis voilà ! On se tient comme ça quoi ! »
Ce « presque rien » des échanges quotidiens, ces petites attentions compréhensives personnalisées jouent un rôle essentiel pour ceux qui n’ont pas de « bases familiales » ou sociales suffisamment solides pour appuyer ou compenser leur détresse. Marlène, tout en s’écartant de ce mode de vie, a conservé certains fonctionnements de la rue : son langage, son allure et l’usage régulier de cannabis qui l’aident à réguler les tensions quotidiennes et à prendre des moments de détente. Elle conserve aussi une vulnérabilité qui est celle de la rue où on se soutient dans le malheur sans avoir jamais la possibilité de construire des bases solides et durables de sécurité. « Nous on va fumer un pète ensemble, notre shit il va nous faire parler, alors on va dire : “Tiens, moi j’ai les boules parce que ma sœur elle m’a foutu à la porte ce soir, moi j’ai les boules putain j’ai pas mon gosse, bon ben on va tous rester ensemble toute la soirée comme ça : on n’aura plus les boules.” Vous voyez ? Mais c’est éphémère, parce qu’on va se passer une soirée comme ça, et puis le lendemain on se retrouve tous unique, individu, et tous pareils. » Il y a là partage d’une véritable condition intime : orphelins d’une communauté imaginaire, ils se soutiennent dans la proximité de leurs malheurs personnels.
La psychiatrie : une stratégie de soins et de soutien, inscrite dans le champ de l’intime
Si Marlène a subi une psychiatrisation autoritaire à l’âge de dix-neuf ans, elle dit avoir compris à cette occasion qu’elle pouvait recourir volontairement à ce type de services quand elle ne se sentait pas bien. À partir de ce moment-là, elle va les utiliser comme une « bouée de sauvetage », un moyen de réguler les tensions, les crises et le poids de la consommation d’héroïne. Elle s’est fait des amis à l’hôpital et pendant plusieurs années elle va y passer trois semaines par an pour se sevrer de sa consommation d’héroïne et retrouver des forces. «
Ce qui m’a servie, c’est que je connaissais l’institution ; là-bas on pouvait se faire interner et être en vacances pendant trois semaines d’un groupe, c’est-à-dire que les gens ils vous oublient ; pour eux vous avez changé parce que pendant trois semaines vous avez pas pécho
[12]…
Heureusement qu’il y avait ce truc-là ; un hôpital où on peut débarquer comme ça pour se dire : “j’en ai marre de ce groupe, j’en ai marre de la came, j’en ai marre d’errer, j’en ai marre de tourner en rond dans la vie”… »
Elle réussit, sur ces temps courts, à s’aménager un espace de récupération conforme à son style de vie : elle s’y fait des alliés pour s’approvisionner en cannabis et en Rohypnol®. À cette occasion, elle peut se reposer, manger normalement, réfléchir à des projets. Au bout de plusieurs hospitalisations, elle commence à changer sa vision du monde social : une assistante sociale et un psychiatre vont l’aider à reconstruire un projet de vie. Le Centre médico-psychologique (cmp) du secteur où elle se rend pour sa psychothérapie l’aide à divers moments de son histoire : pour trouver un logement, passer son permis de conduire, garder ses chiens dans les moments de galère. Le lieu est devenu pour elle un espace de confiance où elle peut venir sans crainte d’être jugée, « poser ses valises », passer un coup de fil. Un petit prolongement d’elle-même trouve là à s’exprimer et fait corps avec la thérapie proprement dite : elle ne se vit pas autrement qu’une fille en mouvement et en interrogation qui a besoin qu’on l’écoute et qu’on l’aime. « J’ai eu la chance de rencontrer un psy… Pour moi, c’est comme pour d’autres qui ont un bon copain… La psychothérapie, ça m’a permis de déballer mes émotions, ma vie. J’ai pu avancer, être plus sereine et connaître d’autres rencontres. »
La psychiatrie lui apporte ce soutien, alors que pour beaucoup d’autres personnes rencontrées appartenant au même milieu, elle représente un milieu à éviter à tout prix, celui où on vous classe, vous étiquette et où on vous abrutit de médicaments. Elle va sortir de sa poly-consommation aux drogues dures sans passer par les Centres spécialisés de soins aux toxicomanes, grâce à ces hospitalisations volontaires. Le choix personnel est pour elle essentiel : si elle a accepté une psychothérapie, ce n’est pas pour entrer dans une nouvelle dépendance. Elle sait de quoi elle parle : elle dit de son « psy » qu’il est « ouvert, gentil, fort », qu’il lui a « beaucoup apporté », mais elle tient à conserver une distance : « Au départ, je ne voulais pas être attachée … je loupais exprès des rencontres pour ne pas être dépendante. Mais après, je revenais quand même. » Toujours ce fil de la dépendance : elle a résisté aux drogues illicites, s’en est sortie, mais ne tient pas à « tomber » dans une autre dépendance, quelle qu’elle soit.
Pourtant, son thérapeute a introduit quelque chose d’essentiel dans sa vie : il a ouvert son espace intime, l’espace de la réflexion sur elle-même. Rien n’est plus délicat, car cela demande une confiance extrême. Il n’est pas sûr que toute relation thérapeutique ou analytique débouche sur un tel lien. Marlène explique qu’elle n’a pas repris les drogues dures grâce à lui ; elle a compris que cette personne ne la jugeait pas et qu’elle comprenait réellement des choses de sa vie et de sa manière de tenir. Point sensible : sa consommation de « shit ». « Déjà je suis au café, je mange presque rien ; et lui, j’arrivais à lui dire : “J’ai pas pris de came, mais j’ai fumé un pète.” Il me disait : “Par rapport à ce que tu as fait avant, tu peux fumer un pète ! T’aimes pas la bière, pas le whisky, pas le Ricard.” […] Fallait que j’aie un truc qui me tienne, bon ben c’est le shit quoi, parce que j’ai jamais trouvé quelqu’un qui me comprenne et qui essaye de me valoriser… Moi je fais ça toute seule. » Ces petits arrangements interpersonnels constituent un véritable soutien. Ils rompent l’enchaînement de la solitude sans créer de nouvelles chaînes.
Cette manière de recourir aux professionnels relève chez elle d’une stratégie intime dans le sens où elle y engage ce qu’il y a de plus problématique et de plus personnel chez elle tout en s’efforçant de garder la maîtrise de ce recours. Elle vient avec sa souffrance, la charge de son histoire familiale, ses difficultés personnelles à s’orienter et des choix de vie ambivalents. Sans posséder les codes de la relation thérapeutique, elle rencontre une personne qui lui permet de faire état pour la première fois du sens vécu de son existence.
La manière dont Marlène évolue relativement à la gestion de sa « psychologie » et de ses malheurs intimes est symptomatique de ce qui différencie le domaine de la santé mentale de celui de la psychiatrie
[13]. Sur le plan de la santé mentale, elle est conduite à développer des pratiques et des stratégies de protection, à rechercher ce qu’elle considère comme étant le « moindre mal » et à s’inventer en permanence des raisons de vivre. Les ressources qu’elle engage dans ce travail relèvent bien de la sphère intime : trouver des alliances sensibles, c’est-à-dire des personnes qui écoutent et comprennent le sens de ses difficultés et de ses souffrances sans la juger ni entamer son indépendance. La psychiatrie de son côté est conduite à traiter de la pathologie, cherche à la soigner. Les deux dimensions peuvent se croiser, comme dans son histoire : pour profiter des soins et de la thérapie elle a pu faire entrer certains professionnels dans sa logique propre de mobilisation.
Le fils : une absence obsédante qui donne la force de tenir
L’enfant joue une fonction essentielle et ambiguë dans l’histoire de Marlène. Quand elle « tombe » enceinte la première fois, elle a dix-sept ans et demi et est en fugue depuis trois ans. Le père, un garçon du même âge, fuit la situation. Elle est alors engagée dans la consommation d’héroïne et vit à la rue. Elle décide néanmoins de le garder, malgré des conditions précaires. À partir de ce moment, elle arrête toute consommation de produits le temps de sa grossesse. Elle trouve un appartement et amorce des démarches sur le plan social et pour trouver du travail. Mais les préjugés de son environnement, le poids des stigmates et les difficultés matérielles se conjuguent au bout d’un moment pour la conduire à reprendre son mode de vie et ses prises de risques. Pour s’occuper de son enfant dans de bonnes conditions, il lui aurait fallu un cadre qu’elle considère ne pas avoir. L’aide que lui apporte sa mère est conditionnelle, avec des contreparties relationnelles qu’elle a du mal à supporter.
S’il faut des supports sociaux positifs pour exister comme individu, il en faut aussi pour investir l’ensemble des actes afférents à la prise en charge d’un enfant au quotidien
[14]. Elle « craque » à nouveau et est hospitalisée alors que son fils a un an et demi. Sa mère demande son hospitalisation. Son isolement est alors poussé à l’extrême et sa situation se dégrade : elle perd son appartement et se retrouve dans la rue. C’est alors que Marlène demande le placement provisoire de son fils à la «
ddass ». Alors qu’elle pense préserver son enfant et sa relation, cette démarche va contribuer à la dégrader. On va lui faire payer ce placement : elle devient une « mauvaise mère ». Pourtant, c’est en référence à ce fils placé qu’elle va s’efforcer d’infléchir le cours de sa vie. Consciente des risques qu’elle prenait avec l’héroïne, elle arrête à nouveau et s’engage dans un travail de reconstruction d’elle-même en essayant de repenser sa place. «
Je pensais à mon fils : pas question de faire une od
[15] ! Si j’avais pas eu mon gamin j’aurais peut-être continué. »
Cette mobilisation pour se sevrer, retrouver une stabilité n’est pas considérée comme crédible par les services sociaux pour qui elle est psychologiquement instable, trop proche du monde de la rue, pouvant à tout moment reprendre sa consommation de drogues. Le garçon a été placé chez une assistante maternelle : « une grosse dame qui écoute Johnny », qui « n’aime pas les drogués et les gens de cité » et qui la considère « comme une prostituée ». Toutes ces années, elle a passé peu de temps avec son fils et celui-ci lui en veut. Tout se conjugue pour entretenir la séparation : « On refuse que je le récupère. » Elle a pourtant l’impression d’avoir fait beaucoup dans le contexte de son histoire : quand elle était à la rue, elle faisait la manche pour lui acheter des jouets ; puis elle a arrêté toute consommation de drogues dures pour le retrouver. Elle s’est engagée depuis plusieurs années dans un nouveau style de vie, tourné vers la réhabilitation et la stabilisation : son installation en appartement témoigne de cet effort. Elle était plutôt bohème : pas le genre « femme d’intérieur ». Pour lui créer un cadre acceptable, elle a obtenu les aides pour accéder à un appartement dans un immeuble correct et pour l’équiper au mieux. Elle a passé son permis de conduire et acheté une voiture. Elle a fait un emprunt qu’elle rembourse chaque mois. Enfin, elle est suivie régulièrement par le cmp avec le projet déclaré de se retrouver pleinement. Malgré cela, la communication ne passe pas avec son fils.
Les bases d’intimité et de proximité qui trament les liens de filiation n’ont pas eu le temps de se constituer et aujourd’hui, alors qu’elle se sent prête à reconstruire quelque chose avec lui, tout continue à le maintenir à distance. Elle comprend bien qu’il lui en veuille de son passé, de ce placement vécu comme un abandon et de cette vie stigmatisée, mais elle ne sait pas comment s’y prendre pour rétablir le contact. Plus elle est démonstrative à son égard, en lui offrant des cadeaux lors de leurs rencontres, plus il résiste et témoigne de son mécontentement. Elle ne sait pas comment lui dire ou lui faire sentir qu’elle l’aime. Ni l’un ni l’autre n’a appris ce langage. L’écart se creuse.
Pour « faire passer les affects », il est nécessaire de disposer de supports d’intimité qui justement font défaut ici. Marlène se trouve prise dans un cercle vicieux : alors que la condition de sa survie tient dans cet espoir de récupérer son fils, elle ne possède pas des bases de stabilité et de savoir-faire qui lui permettraient de retrouver grâce à ses yeux. Elle n’est pas de ce point de vue aidée par les travailleurs sociaux qui partagent la représentation stigmatisante ambiante et tendent à la renvoyer à son indignité et à ses incapacités. Lors de notre premier entretien, son fils refusait de la voir depuis six mois. Ce mouvement paradoxal qui conduit les personnes les plus en difficulté à rester écartées des ressources ou des supports qui leur permettraient de s’en sortir constitue un invariant des processus de précarisation. Nous les avons analysés à propos de l’accès aux soins [Joubert, 1995] ; cela vaut plus particulièrement quand il s’agit de la santé mentale [Joubert, 2001] mais aussi de la citoyenneté [Madec, Murard, 1995].
En deux mots : beaucoup de prestations – mais ici il faudrait ajouter nombre de conditions demandées pour recouvrer des droits aussi élémentaires que celui d’une mère par rapport à son fils – supposent que les personnes disposent déjà des supports qui précisément se trouvent à la base de leur difficulté. La spirale de problèmes que connaissent beaucoup de personnes précarisées tient dans ce paradoxe : il est rarement question de « faire crédit » dans le champ de l’action sociale. Il faut toujours « faire ses preuves », donner des gages d’équilibre et de rationalité quand bien même on survit dans des conditions très fragiles. Il est peu porté attention au mouvement sensible qui peut conduire les personnes à s’engager dans une dynamique de reconstruction : au lieu de leur donner le coup de pouce qui les aiderait à franchir le cap, on a souvent tendance à pointer leurs insuffisances.
C’est ce que le film de Ken Loach (Lady Bird) montrait bien à propos de la protection de l’enfance en Grande-Bretagne : une mère qui a « failli » une fois reste suspecte, surtout quand elle a gardé des attaches avec le monde de la précarité. On ne peut donc que lui retirer à nouveau son dernier-né, dans l’intérêt de l’enfant bien entendu, alors même qu’il était facile de comprendre qu’elle s’inscrivait dans une dynamique de reconstruction de ces supports sociaux, avec les données de son milieu et de son histoire. Il aurait suffi d’un peu de perspicacité et de confiance pour que l’équilibre se rétablisse. Les travailleurs sociaux ne sont pas responsables de cet état de choses parce qu’ils ont été formés dans cette optique et sont comptables des risques pris : on ne leur donne pas non plus toujours les moyens de considérer les choses autrement, c’est-à-dire de pouvoir travailler auprès des familles dans une dynamique d’aide à la reconstruction des ressources déficitaires. L’individualisation des prestations et des contrôles conduit à gommer ces mécanismes à la fois intimes et collectifs qui permettent aux personnes d’assurer véritablement leurs responsabilités. Intimes dans le sens où il y a un clivage (souvent une blessure) à réduire. La position d’aide supposerait une écoute et une compréhension que l’on a rarement le temps de consacrer aux personnes en difficulté. Ou alors, on les envoie chez les « psy » ! Et bien sûr, la plupart du temps, ils n’y vont pas. Les mécanismes sont aussi collectifs, car la sortie des difficultés suppose une mobilisation de moyens qui n’est possible que quand l’on dispose d’un minimum d’appui et de ressources de proximité : un parent, un acteur local (médecin, travailleur social…) ou toute personne faisant « lien » pouvant contribuer à établir ce minimum de confiance qui permet d’inverser les spirales.
Les chiens : base affective et territoire de fixation
«
Si je ne me suicide pas, c’est grâce à eux », dit-elle en parlant de ses deux chiens. Elle les a depuis la période où elle « galérait dans les squats ». Comme beaucoup de personnes ayant vécu à la rue, Marlène s’est attachée à ses chiens pour sa protection en même temps que pour rompre sa solitude. En absence de son fils, elle s’est reconstituée tout un monde avec eux ; ils l’aident à structurer le temps et à « meubler » cet appartement aménagé pour accueillir son fils. Ils ont leur canapé au centre du salon ; une partie de la journée est orientée autour d’eux : sorties, jeux, préparation des repas. Leur positionnement comme « support de substitution » à son fils est très clair dans son esprit : «
Je les considère comme mes gosses… Ils jouent comme des gosses, ils demandent… » Grâce à eux, elle réussit à se poser, à se retrouver, à « dé-stresser ». Quand on vit seule, il y a besoin d’un minimum d’accrochage pour supporter les difficultés : le « shit » avec ses rituels (se procurer les ingrédients, préparer le joint, fumer et se laisser aller) lui permet de tels moments, mais ne suffit pas à lui faire tout supporter. Les chiens la font « tenir » : «
Je me raccroche à eux. » Avec eux, elle peut produire de l’intimité ; seule, elle n’y arrive pas, car elle est renvoyée à elle-même d’une manière qui ne la laisse pas respirer, qui la ramène à ses problèmes, à son histoire et à sa solitude. Les chiens fonctionnent pour elle comme un « support de secours »
[16]. Mais à nouveau, Marlène sent pointer ici le risque de dépendance.
Ne pas pouvoir réussir à être « elle-même » sans substitution lui apparaît ambivalent et insatisfaisant. Elle en revient toujours aux logiques d’enfermement qui brident son autonomie et envahissent son intimité : ses chiens l’aident tout en la « tenant » et en l’empêchant d’être vraiment elle-même. Elle ne se sent pas complètement libre. « Ça me fait flipper… Des fois, on pourrait se barrer, mais avec les chiens, ça n’est pas possible : je ne peux pas partir en vacances, aller voir mes amis à Troyes… Je suis dépendante : je me suis trop accrochée à eux. » Ce qu’elle fait pour « supporter son état » la réduit à son état, la fixe à sa condition de personne prise dans la détresse et la solitude. Elle aspire à plus de légèreté. Quand elle faisait la route, elle avait le sentiment d’être libre. Comme pour les paysans du sud de l’Italie évoqués par Carlo Levi, Marlène tend ici à faire corps avec les données de sa situation : les animaux, la psychiatrie, la toxicomanie sont autant de marqueurs de sa dépendance qui lui collent à la peau. Elle en a conscience et ne cesse de travailler à se défaire de ces « faux liens » qui la conduisent à rester attachée à la commune où elle a grandi et galéré, où sa mère vit à deux cents mètres de chez elle, avec le cmp à cinq cents mètres. Un triangle de dépendance où les chiens, placés au centre, fonctionnent comme une base de fixation. Elle rêve de pouvoir partir à tout moment, de ne pas être assignée d’une manière autoritaire à ce territoire. Mais, pour être réhabilitée et fournir des gages à la protection de l’enfance qui lui permettraient peut-être un jour de récupérer son fils, elle doit faire preuve de stabilité. Un logement fixe, un travail qui dure. Avec les chiens, elle a complété la panoplie de sa « territorialisation » et cela l’angoisse.
Une véritable logique de
double bind [Bateson, 1980] se trouve induite ici par les injonctions du corps social. Son cercle d’intimité se trouve bridé par l’assignation à entrer dans la norme. Elle a du mal à intégrer de nouveaux objets, de nouvelles personnes. Nous avons trouvé à plusieurs occasions dans notre recherche cette place centrale accordée aux animaux chez les personnes ayant connu des traumatismes ou des ruptures dans le travail de restructuration d’une sphère intime. Sans entrer dans une analyse psychologique, on peut dire qu’elle témoigne de la manière dont les animaux domestiques peuvent jouer, dans nos sociétés, un rôle charnière dans la structuration de ressources intimes quand la vulnérabilité affective et/ou la précarisation tendent à les disperser
[17].
Ce qui permet à Marlène de supporter l’adversité contribue en même temps à lui donner le sentiment d’une fixation. Que ce soit avec sa mère ou ses amis de la rue, ou face à la nécessité de gérer les contraintes qui lui permettraient de retrouver son fils, ou même dans la relation thérapeutique, les chiens la renvoient à cette équation très personnelle : comment se définir soi-même comme sujet alors qu’en permanence on a besoin des autres ou que les autres ont besoin de vous ? Comment s’y retrouver sans rien perdre ni sombrer dans la dépression la plus profonde ?
La voiture a constitué dans cette histoire un support approprié à sa problématique personnelle. Elle constitue une manière de surmonter la tendance à la marginalisation tout en symbolisant une ouverture vers le monde, la possibilité de partir sur les routes. Elle a dû lutter et ruser pour obtenir son permis et acheter le véhicule. Elle a su en particulier se faire aider de l’équipe du cmp. Les traites pour la payer représentent la moitié de son budget. Au départ, la voiture symbolise la volonté de retrouver une place, une insertion : elle l’achète en même temps que le réfrigérateur et le micro-ondes, montrant bien aux travailleurs sociaux qu’elle a changé et qu’elle est digne de retrouver son fils. Mais cela ne suffit pas et on continue à lui faire sentir qu’elle ne remplit pas les conditions, qu’elle est toujours la même. L’objet livre alors une autre fonction : un support pour s’évader, la possibilité de rêver d’une vie dégagée de toute contrainte territoriale. Dans les deux cas, la voiture porte l’imaginaire et représente un support personnel, partie intégrante de son intimité : quelque chose qui lui appartient, où elle peut s’isoler, que personne ne peut lui enlever.
Travail : la difficulté à se « domestiquer le naturel »
Sur le plan de l’intimité, le travail c’est comme une pellicule de soi qui fait que l’on trouve aussi sa place et sa raison d’être dans l’activité socialisée. C’est quand il manque et que l’on n’arrive pas à le trouver que l’on ressent le plus fortement la force de son impact sur cette zone de l’être-soi. Même si Marlène se considère comme « à part », se « trouver » dans un travail est extrêmement important pour elle. Ce n’est pas facile car, si elle est prête à accepter n’importe quel type de travail, il n’est pas question qu’on « la fasse chier ». « Ça vient pas spécialement de moi, dit-elle, mais dès qu’il y a des embrouilles, je me casse. » Elle a tout fait : animatrice de centre de loisir, conditionneuse, manutentionnaire, aide médico-psychologique auprès d’handicapés, serveuse, hôtesse téléphonique, garde d’enfants, femme de ménage, « trieuse dans les poubelles » (recyclage de bouteilles plastique). Un « boulot plaisant » pour elle, ce serait un travail où elle serait entourée de gens tolérants, ouverts, qui ne la traiteraient pas de « galérienne » ou de « toxico », qui la laisseraient fumer tranquillement quand elle en ressent le besoin. Au moment de notre première rencontre, elle n’a pas encore trouvé. Elle oscille entre le rmi et des emplois où elle ne reste pas plus d’une année.
Elle rencontre aussi des difficultés à cause de son aspect physique. Elle est plutôt jolie, mais se considère marquée par son passé de « toxico » ; elle a l’impression qu’on lui renvoie sa « sale gueule » en permanence, que ce soit les employeurs, les collègues de travail ou les travailleurs sociaux. Il est vrai qu’elle a une dentition très détériorée, mais elle a décidé de se faire refaire les dents pour pouvoir engager des démarches sans avoir « la honte ». Autres marques : des tatouages qui l’empêchent de mettre certains vêtements. Le rôle du corps et des apparences est ici essentiel : quand on n’est pas, comme elle, rodée à « jouer le jeu » de la mise en scène et de la contention corporelle dans les situations de relations publiques ou semi-publiques, les problèmes apparaissent très vite. Elle en a parfaitement conscience : «
Il faut travailler le langage, le lookage, la gestuelle… C’est très important pour nous. Il y a une meuf galérienne qui s’y connaît en lookage, elle pourrait faire quelque chose. Apprendre à “se tenir”, éviter de mal parler en public… Il y a un manque d’activités sur le corps, le maintien… » Mais pour cela, il faudrait pouvoir se « domestiquer le naturel », pour reprendre son expression
[18]. Elle reconnaît sur ce point avoir encore du mal : elle apparaît toujours comme une « droguée », une « fumée ». «
Je préfère mieux fumer que de devenir comme les “beaufs”… je suis à part… je suis patiente, je tolère… mais quand quelqu’un va trop loin, je pète les plombs. »
Malgré cette position, elle reste déterminée à trouver un travail et à se faire accepter dans un collectif. Au moment du second entretien, elle a trouvé un travail et a l’impression d’avoir enfin de bonnes conditions. Pour mesurer la portée personnelle de ce retour au travail, il faut l’écouter : « Là je travaille dans une boîte de mécanique. On fait que des pièces en alu, en laiton et tout ça, c’est pour les moteurs d’avion, les moteurs de bateaux, les voitures, les tondeuses, tout ce qui a un moteur, nous, on fait les pièces. Ça va des petites pièces comme ça, aux grosses pièces comme ça. Et on travaille sur machines… Alors je bosse dans un atelier. C’est vraiment un boulot qui me va bien quoi. C’est-à-dire que moi j’y vais le matin, je suis toute clean, je suis bien propre et tout, je rentre le soir, j’ai de l’huile partout, j’ai les mains crado, crado de chez crado. Je boulonne et je déboulonne toute la journée, j’ai un jean spécial boulot, il est rempli d’huile et de cambouis… Mais alors les gens sont super gentils. Franchement c’est la première entreprise où j’arrive, je ne suis pas regardée de travers parce que j’ai une boucle au nez. Et les gens sont hyper gentils, hyper gentils franchement !… Et j’arrête pas de leur prendre la tête pour qu’ils m’embauchent. Pour l’instant je suis en intérim. On ne sait pas. Pour l’instant ça fait trois semaines que je suis là-bas… c’est un accroissement d’activité. Donc là je suis encore là-bas jusqu’à fin octobre et après je ne sais pas. Et bon comme moi je suis une bosseuse quoi, que j’aime pas rester à rien faire, je nettoie l’atelier, depuis que je suis là j’ai tout nettoyé et tout, et je leur prends la tête pour qu’ils m’embauchent. Et ils sont en train de calculer avec leur argent, si ils peuvent enfin m’embaucher quoi ! Ça serait bien ! Franchement ça serait super ! Parce que j’adore ce boulot. Pourtant je ne vous dis pas, par jour moi j’ai quatre bécanes ! C’est-à-dire que devant là je fais des petites pièces, je m’occupe… là je mets cinq pièces, là je mets huit pièces, là je mets trois pièces et là je mets cinq pièces, voyez. J’ai quatre bécanes comme ça qui font un foin du tonnerre ; ca fait Pouh Pouh Pouh Pouh Pouh toute la journée hein ! Mais on dirait qu’on est fou ! Et à côté de moi il y a d’autres bécanes qui sont encore plus grosses, et qui font un foin d’enfer. En fin de journée on a mal aux oreilles, et on ne peut même pas se parler hein ! Quand on se parle on a l’impression qu’on s’agresse quoi ! Et c’est l’enfer quoi ! Mais voilà, malgré ça c’est quand même un boulot et toute la journée je suis bien contente de ne plus tourner en rond et de me morfondre sur mon sort en attendant… ça fait du bien d’aller travailler quoi ! L’encadrement il est super ! Franchement je bosse avec des gars, des chefs d’équipe et tout ça, ils sont super gentils ! il y a une cafetière toute la journée à disponibilité, et on fume notre clope quand on veut. Ouais, c’est pas courant ! »
Se sentir bien dans un travail, c’est pour elle pouvoir investir un espace où il n’est pas besoin de paraître et où elle peut être « telle qu’elle est ». Cela participe de sa stratégie intime. Elle ne veut pas jouer des rôles ou faire semblant, mais être acceptée globalement, avec tout ce qu’elle porte de son mode d’être. Cela est difficile, car les attentes des employeurs et de l’encadrement sont différentes. Elle aurait pu, compte tenu de sa « carrière psychiatrique », prétendre à une allocation en passant par la Cotorep
[19]. Mais elle ne souhaite pas être assistée. Elle veut continuer à se prendre en charge, se faire accepter et reconnaître dans la vie sociale ordinaire. Elle poursuit donc son errance dans le monde du travail
[20]. Elle n’a pas réussi à garder ce dernier travail et va connaître encore plusieurs autres emplois précaires. On lui a à nouveau fait sentir qu’elle n’était pas à sa place. Elle vit dans une commune de la grande banlieue où tout le monde se connaît et où les réputations sont tenaces. Le placement de son fils et ses antécédents « toxico » lui sont régulièrement renvoyés. «
Il faut que je déménage, parce que les gens quand ils me voient, ils connaissent ma vie : ils savent que j’ai été toxicomane, que j’ai eu un gosse, et ils me refilent toujours cette image-là. » Alors, elle repart. Elle ne supporte pas qu’on ne lui dise pas bonjour le matin, qu’on lui « fasse la gueule » ; ça la « fout en l’air » et elle n’a plus envie de revenir. Pourtant, il y a plein de domaines où elle se sent compétente, où elle a de l’expérience et où elle pourrait même en remontrer à certains professionnels. Éducatrice de rue ? Elle saurait faire, mais hésite : est-ce raisonnable de retourner une nouvelle fois vers le milieu dont elle cherche à s’éloigner pour être sûre de se retrouver ? Pourtant c’est là qu’elle a forgé son sentiment d’utilité : «
Tout le temps, les gens ils viennent vers moi. » Elle sait trouver les mots et accompagner quand il le faut celui qui est en rade. Ou plus simplement un travail où elle serait simplement appréciée comme une personne, sans jugement ni épreuve.
Marlène ressent aussi le besoin d’une vie de couple. Mais les liens amoureux, comme les autres relations (la famille, le travail, la thérapie), ne doivent pas pour elle déboucher sur des « problèmes » et de la « dépendance ». « Je veux pas d’embrouille et je me casse. Avant je pouvais quand même rester un an, une fois trois ans avec un mec. Aujourd’hui, j’en ai plus rien à foutre d’eux », dit-elle lors du premier entretien. Elle distingue des liens où elle aurait « quelque chose en commun » avec quelqu’un, des relations sexuelles pratiquées « pour l’hygiène ». Elle redoute de s’accrocher et n’a pas de références positives dans son champ d’expérience. À la fin de l’année passée, elle est « tombée » sur quelqu’un pour qui elle a eu un « coup de foudre ». Très vite ils ont échafaudé des projets : partir dans le Midi, monter un restaurant, quitter la banlieue et le milieu de galère. Mais les choses ont été un peu trop vite : le père de son ami meurt brusquement ; celui-ci se remet à boire et disparaît régulièrement sans lui donner de nouvelles. Il revient le jour de la Saint-Valentin, puis redisparaît.
Elle réalise alors qu’il ne fait que la dévaloriser, qu’il préfère boire avec ses copains : « On s’est gourré sur toute la ligne. » Le 31 décembre, elle se retrouve seule. « J’ai bouffé trente et un Lysanxia®, vingt Solian®, c’est des cachetons, des antidépresseurs ; j’ai tout bouffé ; j’ai eu une crise d’angoisse, je suis trop seule, j’ai pas de famille, pas de frère et sœur qui me sollicitent ; j’ai pas de mère, pas de père : je suis seule au monde. J’ai coupé les ponts avec tout le monde parce qu’il y a trop de destroy, trop de dépravation. » Alors qu’elle espérait trouver autre chose sur le plan amoureux, elle retrouve le même sentiment de destruction, d’inattention, de mépris. Ce geste de désespoir ne lui ressemble pas. Il témoigne d’un effet d’accumulation : comment toujours « prendre sur soi » ? Les ressources intimes ne sont pas infinies. Quand elle évoque cet épisode, le plus dur est passé. Elle pense qu’elle est enceinte, mais n’a pas alors encore fait le test. L’idée de cet enfant la projette dans la perspective d’une nouvelle vie. Elle n’a plus dix-neuf ans et, malgré sa solitude, elle s’est construit tout un ensemble de petits trésors de malices et de désirs : « Je suis plutôt une nana qu’avance. » Cet enfant, elle voudrait le garder. Le domaine affectif et amoureux reste un support de base pour se construire, mais en même temps il est peut-être aussi un des plus fragiles. L’espoir de « trouver un jour » celui ou celle qui vous aidera à « recoller les bouts » et à trouver un « nouveau souffle » est vécu comme très aléatoire par la plupart des personnes vivant ce type de trajectoire. Il faut toujours conserver une « marge de support », c’est-à-dire ne pas mettre tous ses œufs « dans un seul panier », comme le dit la sagesse populaire. Le « flip du 31 » n’est qu’un accident. Elle en veut toujours : poursuivre le travail sur elle-même, continuer à chercher du travail et des activités intéressantes, même si de nouveaux moments de déprime l’attendent au tournant.
À partir du moment où on a compris comment se tramaient les ressources et les fractures personnelles dans la sphère de l’intime, que peut-on faire pour prévenir les risques propres à ce domaine : la tentative de suicide, la crise intime débouchant sur le repli et les consommations à risques de psychotropes, les dépressions chroniques sources de destruction personnelle et d’épuisement des proches ?
Des initiatives se sont multipliées ces dernières années pour agir dans ces interstices entre la vie sociale et la vie privée. L’intimité, en effet, peut être considérée comme un espace où l’individu peut se frayer un chemin entre narcissisme [Sennett, 1979 ; Lasch, 2000], « haine de soi » [Benbassa et J.-C. Attias, 2000] et « fatigue de soi » [Ehrenberg, 1998]. Un espace qui se nourrit de l’ouverture vers les autres, au plus près de soi. Dans les plis de leur existence sociale, les individus apprennent à être eux-mêmes, à se constituer des ressources personnelles. Mais cette ouverture nécessaire à la construction des identités constitue aussi une zone de vulnérabilité. En se découvrant, on prend le risque d’être victime de violences et de contrôles de la part de ceux qui peuvent utiliser cette proximité pour asseoir leur domination. Dans son histoire, Marlène a navigué au plus serré sur cette ligne de recherche : elle s’est ouverte et rétractée en permanence. Elle a pris des risques, tout en gardant sa ligne de conduite. Elle n’a en même temps pas voulu sacrifier l’intégrité de sa démarche et de son mode d’existence intime à des codes abstraits et à des convenances. En ce sens, elle exprime d’une manière exacerbée ce qui constitue la matière de l’intimité quand elle n’est pas ritualisée et enrobée dans des habitudes.
Son histoire nous montre aussi le terrible déficit d’espaces de relation et de communication quand on provient de milieu populaire et qu’on ne dispose pas de soutien social
[21] : elle doit aller se faire hospitaliser en psychiatrie pour « souffler un peu » et rencontrer quelqu’un qui l’écoute et qui accepte de l’aider ! La ville n’offre que peu d’opportunité d’expression et de manifestation à ceux qui chercheraient à éviter de « tomber dans la compulsion de l’intimité » [Sennett, 1979 ; Joubert, 2001] : des lieux d’écoute, quelques rares espaces communautaires et autres territoires de convivialité. Ces enclaves de contact peuvent être le théâtre de dépassements dynamiques vers la vie publique et la réalisation de soi, comme ils peuvent conduire à une psychologisation et un contrôle accentués des intimités. La prévention intime dont parle P. Jamoulle à propos d’actions conduites en Belgique [Jamoulle, 1995, 2000] peut constituer un terrain et un mode d’action interstitiels
[22] : le soutien aux dynamiques de relations entre pairs, l’inscription de ressources au plus près des personnes rencontrant des difficultés, les groupes de parole et les accrochages leur permettant de s’exprimer sous de multiples formes (ne serait-ce que par la médiation de l’ethnologue), sont autant de méthodes qui abordent ce champ en étant rarement considérées comme légitimes sur un plan professionnel. â–
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[1]
Cf. la notion de « résilience », popularisée en France par B. Cyrulnik,
Un merveilleux malheur, Éd. Odile Jacob [1999].
[2]
Les notions de « soutien social », d’« empowerment » (mobilisation de soi) et de « coping » (capacité à faire face) sont les principaux apports des travaux pluridisciplinaires menés dans le domaine de la « santé mentale positive » (champ plus large que celui des maladies mentales). Cf. M. Tousignant [1988], V. Kovess [1996].
[3]
Orientation développée par J. Furtos [2000].
[4]
Recherche relative aux problèmes de santé mentale liés à la précarisation sociale (contrat
inserm-dgs) ; les enquêtes ont été réalisées en 2000-2001, sur deux départements (Essonne, Seine-Saint-Denis). Autres membres de l’équipe : Sylvie Amsellem (ethnologue), Céline Fleury (médecin de santé publique) et Monique Leroux (sociologue). Elle se proposait, outre l’approche des effets de la précarisation, d’analyser les stratégies de confrontation mises en œuvre par les personnes, qu’elles relèvent de la mobilisation intime ou du recours à des prestations du champ sanitaire et social. Ce travail fait suite à la recherche menée en 1996-1997 sur les modes de gestion des problèmes de santé mentale en population générale [Joubert
et al., 1997 ; Joubert, 2001].
[5]
La méthodologie consistait à travailler les entretiens pour leur donner forme de « scénographie de vie » : celle-ci ne cherchait pas à proposer une cohérence, ou une interprétation, mais simplement à redistribuer les différentes facettes du récit de vie, de manière à disposer d’une présentation permettant de débattre du sens et des articulations des principales facettes de la santé mentale. Cette scénographie était ensuite rediscutée avec les personnes.
[6]
Cf. B. Lahire [1998] qui aborde cette tendance à approcher l’action des individus au travers d’un ensemble de répertoires qui n’ont pas besoin d’être cohérents entre eux, mais qui fonctionnent comme un stock de ressources. L’unicité de l’individu se trouve en partie remise en cause par cette problématique.
[7]
Le mouvement qui résulte de cette expérience est tout à la fois un ensemble d’actes visant à retrouver les bases d’une identification de soi (dignité, références, bases d’appui) tout en échappant aux catégorisations qui tendent à assigner ces mêmes personnes à des positions déviantes. Cf. de Gaulejac [1994].
[8]
Pour la fondation de ce concept de support social, cf. M. Joubert [1996].
[9]
Le « sujet » et la construction sociale de l’individu sont à l’ordre du jour dans la sociologie contemporaine [Ehrenberg,
op. cit. ; Lasch, 2000 ; Kaufmann, 2001 ; Castel, Haroche, 2001] ; la difficulté consiste à penser les conditions, dans des sociétés comme les nôtres, dans lesquelles les individus trouvent aujourd’hui leur place et leurs conditions sociales de possibilité, tout en ne réifiant pas pour autant dans une globalité factice des dimensions qui s’avèrent souvent très contradictoires [Lahire, 1998].
[10]
C’est le terme qu’elle utilise.
[11]
Cf. les travaux de P. Bouhnik [1996, article dans ce même numéro] sur les usagers d’héroïne qui raccordent ces accroches à un « système de vie ».
[12]
Dans le langage des usagers : « aller chercher » la « came ».
[13]
Cf. E. Zarifian [2001 : 82]. Cf. également les travaux anthropologiques menés sur les origines sociales de la détresse psychique [Desjarlais
et al., 1995], qu’il s’agisse de dépression ou de consommation de drogues.
[14]
G. Cresson [1995] montre bien l’importance de cette « infrastructure » qui permet à la mère de « produire de la santé », c’est-à-dire d’assurer les échanges quotidiens avec son enfant (affect, socialisation, équilibre physique et alimentaire, hygiène de soi…). Cf. également C. Le Van [1997] montrant comment on a construit les grosses adolescentes comme phénomène déviant ou pathologique, alors que les réalités sont souvent très contrastées ; les mécanismes de désignation et de gestion sociale participent alors à produire la vulnérabilité plutôt qu’à créer du soutien et de la protection. Les modèles professionnels dans le domaine de la protection de l’enfance tendent aujourd’hui à évoluer, avec une meilleure compréhension des compétences et de la « résilience » des familles en difficulté.
[16]
S. Freud [1971], à propos de la religion, parle des « constructions de secours » qui permettent aux individus de donner un sens à leur vie. L’idée s’applique parfaitement ici.
[17]
L’explication donnée par P. Yonnet [1985] du rôle de l’animal domestique comme manière pour l’homme de tester ses capacités éducatives (image inversée de ce que l’on n’arrive pas à faire faire à l’enfant) est loin d’être satisfaisante. C’est faire bon marché du travail d’assemblage que chacun est amené à réaliser pour structurer sa sphère intime : les objets, l’espace et les animaux font partie du « matériau culturel » qui participe, au sein de l’espace domestique, à constituer des équilibres socio-affectifs.
[18]
L. Roulleau-Berger [2001] parle de «
requalification des corps blessés » et insiste sur l’enjeu de la «
beauté des corps » comme enjeu social et politique. Lors de notre dernière entrevue, Marlène s’est fait refaire les dents. C’est très important pour elle : elle redevient belle ; une partie du stigmate s’est effacée.
[19]
Commission conduisant à reconnaître le degré de handicap et pouvant déboucher sur l’attribution d’une prestation spécifique (Allocation adulte handicapé).
[20]
Ces parcours sinueux où la dimension existentielle des expériences (s’éprouver, être exigeant, ne pas être dépendant) prime sur la dimension fonctionnelle de l’insertion se retrouvent souvent chez les jeunes qui refusent de simplement se « caser ». Cf. C. Nicole-Drancourt [1991] et S. Schehr [1999].
[21]
La sphère de l’intimité relève donc en grande partie de ce que l’on a qualifié aussi comme le champ de la « santé mentale » dans une acception démarquée du paradigme psychiatrique. Cf. M. Joubert [2001].
[22]
Cf. les travaux d’A. Lovell à ce sujet [1996].