2002
Ethnologie française
Intimité et espace public
Prostitution de rue : le privé des femmes publiques
Stéphanie Pryen
Université de Lille III – ifrési-clerse2, rue des Canonniers59800 Lille
Les institutions policières, sociales, juridiques, conduisent à rendre publique la vie privée des femmes qu’on dit « publiques ». La société conforte ce brouillage des frontières public / privé, en considérant l’échange sexuel vénal comme la vente de l’individualité la plus intime, de l’essence de la femme, de son âme. À partir des regards portés sur la prostituée de rue, nous montrerons comment cette dernière redéfinit ce qui relève de l’intimité. Nous nous baserons pour cela sur notre recherche (essentiellement qualitative), effectuée dans les années quatre-vingt-dix, à partir des trottoirs de la ville de Lille.Mots-clés :
prostitution, intimité, privé/public, femme.
Social, juridical and police institutions contribute to make public the private life of prostitutes. Society reinforces this confusion between the public and private spheres by considering venal sexual intercourse as the sale of the individual’s most intimate part, of the woman’s soul. We show how the street prostitute responds to people’s look on her by redefining her field of intimacy. Our study is based on a previous quantitative research work carried out in the 90’s on the streets of the city of Lille.Keywords :
prostitution, intimacy, private, public, woman.
Soziale, Polizei- und Rechtsinstitutionen tragen dazu bei, das Privatleben der Prostituierten publik zu machen. Die Gesellschaft bestärkt diese Verwirrung zwischen den Publik- und Privatsphären, indem sie den käuflichen Geschlechtsverkehr als den Verkauf des intimsten Teils des Individuums, der Weibesseele betrachtet. Wir zeigen, wie die Strassenprostituierte die Privatsphäre neu definiert, um auf die Blicke zu reagieren, die die Leuten auf sie werfen. Dazu stützen wir uns auf eine qualitative Studie, die wir in die 90er Jahre auf den Strassen der Stadt Lille durchgeführt haben.Schlagwörter :
Prostitution, Intimität, Privatleben, Öffentlichkeit, Frau.
Il peut paraître paradoxal de traiter de la prostitution dans un numéro de revue traitant des intimités. La prostitution de rue est sans doute exemplaire d’une publicisation extrême de l’activité et de la vie privée des personnes qui l’exercent. Les femmes qui se prostituent sont nommées « femmes publiques », ce qui souligne combien elles ne disposeraient pas d’univers privé, qui leur serait propre. L’intimité n’existerait pas dès lors qu’il y a prostitution. Annie Mignard considère ainsi que la prostituée ne peut avoir de relation privée, celle-ci n’étant qu’une « fiction » [1976 : 7]. Quant à André Gorz, analysant la prostitution dans son ouvrage sur les métamorphoses du travail, il parle d’une relation signifiant : « Tu paies et tu feras de moi ce que tu voudras. » [1988 : 183]
Dans notre contexte sociétal spécifique, l’accès au corps est conçu de manière essentialiste : « Il y a prostitution chaque fois que je laisse n’importe qui acheter, pour en disposer à sa guise, ce que je suis sans pouvoir le produire en vertu d’un savoir-faire technique. » [Ibid. : 186, spécifié dans le texte] Considérant à juste titre le corps comme le sol de tous les vécus, André Gorz déduit que la prostituée ne peut que se mentir à elle-même en prétendant vendre autre chose qu’elle-même. Annie Mignard parle à ce propos, dans le même sens, de l’expérience schizoïde de la prostitution, insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas, comme dans beaucoup de professions où le corps est en jeu, d’une force de travail extérieure à ceux et celles qui la pratiquent, mais de « l’intégrité du dedans », de « l’identité d’un être sexué et total » [Mignard, op. cit. : 22]. « On n’a pas son corps, on est son corps. “Mon corps est moi.” Non un objet, un instrument, séparé de l’être qu’on peut vendre, louer, abandonner, ou garder pour soi, mais l’être même. On ne s’appartient pas, on est. » [Ibid. : 19, spécifié dans le texte] Dans les discours politico-sociaux, les abolitionnistes adoptent le même ton : « La prostitution est négation et violation des Droits de l’Homme, atteinte à la santé physique, psychique, morale et affective. Elle touche à l’intégrité du corps, à l’identité d’un être. Elle l’atteint au plus profond de lui-même, dans son essence même. Elle est désespoir existentiel. » [Mouvement du Nid, janvier 1991 : 9] Ce médecin-chef du dispensaire de salubrité de la préfecture de police à la fin du siècle dernier l’affirmait déjà : « La déchéance morale et physique pour la femme a commencé le jour où elle a vendu son corps comme elle aurait vendu une marchandise quelconque. La personnalité humaine a disparu puisqu’il ne reste plus rien de ce qui en constitue l’essence. » [Cité par Solé, 1993 : 45]
Nous voudrions montrer dans cet article que traiter de l’intimité des personnes sans doute les plus exposées (
prostituere signifie « placer devant ») n’est pas si paradoxal dès lors que l’on se débarrasse de l’effet propre des discours sociologiques
[1] ou sociaux contribuant à construire l’intimité des personnes prostituées comme une fiction ; si l’on reconnaît, comme Marcel Mauss a pu le faire, qu’il faut se garder d’une erreur : celle «
de ne considérer qu’il y a technique que quand il y a instrument », alors que le «
corps est le premier et le plus naturel instrument de l’homme » [Mauss, 1993 : 371-372] ; et si l’on réintroduit dans l’analyse la dimension relationnelle de la prostitution.
Pour répondre à ces préalables, nous avons adopté une approche compréhensive et constructiviste, dans la perspective de l’interactionnisme symbolique, à partir d’observations sur les trottoirs, d’entretiens et conversations informelles, et d’un questionnaire passé auprès de 55 personnes prostituées, réalisés à Lille [Pryen, 1999]. Nous laisserons largement la parole aux personnes concernées, pour tenter de saisir le sens qu’elles donnent à leur expérience, et les moyens dont elles disposent pour faire face à l’invalidation sociale et, plus spécifiquement, à la négation de leur capacité à préserver leur intimité dans cette activité.
Nous avons ainsi pu entendre que les personnes exerçant l’activité de prostitution
[2] avaient peut-être davantage à souffrir de ces pratiques et discours sociaux – leur renvoyant sans cesse leur déchéance supposée ou à tout le moins leur souffrance obligée d’avoir à « se vendre » – qu’à souffrir de la relation aux clients en tant que telle.
Nous ne pourrons décliner toutes les dimensions mettant en jeu le privé et le public, ou encore la question de l’intimité de la prostituée sous surveillance multiforme. Nous aurions pu traiter des intrusions pénibles dans la vie privée des personnes qui se prostituent, du fait de la définition juridique du proxénétisme et des rapports aux intervenants policiers et sociaux, et aussi de la manière dont elles peuvent ou non y faire face. Nous aurions pu également traiter des contraintes propres au fait qu’elles doivent nécessairement mettre en avant, publiquement, les signes de leur activité, révélant le stigmate en même temps que le métier, sur le lieu et le temps de la prostitution, au risque d’être verbalisées pour racolage
[3].
Nous avons choisi de nous limiter à une seule dimension, celle qui importe le plus pour faire le pendant de ces discours et de ces pratiques visant à désigner leur activité comme la vente de leur corps, voire de leur âme. Comment donc les personnes qui exercent cette activité répondent-elles, quand elles le peuvent, à ces assignations ? Comment, dans leur activité, se défendent-elles d’y laisser leur être et leur intégrité ? Quelles techniques relationnelles mobilisent-elles dans la relation au client pour sauvegarder leur vie privée et leur intimité ? Mais également quelles justifications mettent-elles en avant face au regard social invalidant pour se défendre de s’avilir dans ce qu’elles nomment un « métier » ?
C’est d’abord dans la rhétorique et les règles du métier, s’articulant essentiellement autour de la notion de respect, que nous chercherons la réponse. La distinction entre ce qui relève de la vie privée et ce qui relève de l’activité professionnelle est cruciale. Elle est induite par le respect qui traverse toutes les dimensions de l’activité : respect de soi, du client, des règles, et respect à revendiquer dans le regard des autres. L’enjeu est de garder la bonne distance avec le client, ce qui est sûrement au cœur du «
drame social du travail » prostitutionnel – pour reprendre l’expression de Hughes [1996]
[4]. Nous chercherons ensuite à voir de quelle manière les corps, celui de la prostituée, mais aussi celui du client, sont en jeu dans l’interaction prostitutionnelle. Nous montrerons enfin combien ce sont les «
territoires du soi » [Goffman, 1973] du client qui sont en question dans l’interaction avec la prostituée dans le jeu de la confidence.
Distinguer la vie privée de la vie publique
Les personnes prostituées s’efforcent constamment de distinguer leur vie privée et personnelle de leur activité publique. Dans cette tentative continuelle, il s’agit d’établir et de maintenir une distance face à l’urgence du client afin de se préserver. Cette bonne distance fait partie des routines, des codes et des normes de cette activité, et permet de sauvegarder ce que les auteurs précédemment cités ne voyaient que perdu d’avance. Elle se fonde sur la notion de respect. La prostituée doit respecter le client, mais aussi savoir se faire respecter. Au modèle de la prostituée idéale correspond donc un modèle du client idéal, et donc un modèle de relation idéale, au cœur duquel se situe le respect : de l’autre, de soi, et des codes, qui constitue une règle dans le cadre d’un contrat passé entre les partenaires, mais également un moyen de revendiquer le respect de la société tout entière contre la stigmatisation et la réprobation morale – le respect des pairs n’a pas forcément la même valeur, selon les relations établies avec eux
[5].
• Le respect et les règles du métier
Dans les termes utilisés par les personnes interviewées, ce respect est une donnée de la relation que connaît chacun des partenaires. Si l’un d’eux y déroge, alors il fait sortir la relation du cadre contractuel de la prostitution.
« – Et c’est quoi les normes ?
– Ben disons que c’est, bon ben, que la personne met le préservatif, puis bon ben il nous embrasse pas sur la bouche, enfin, qui tient quand même un peu ses distances. Que nous on est correct, mais que la personne aussi est correcte. Voilà.
– Et s’il respecte pas, qu’est-ce qui se passe ?
– Non, j’crois qu’en principe, les personnes comprennent, certaines règles, la règle du jeu, je crois. […] Donc au départ, y’a déjà une maîtrise de soi-même parce que la personne on sait, lui dire que y faut faire les choses, correctement. Donc, et même d’eux-mêmes ils le savent. Ils le savent très bien. Qu’il faut pas, abuser quoi ! comme on dit. Hein, ils savent bien qu’on n’est pas leur femme, y’a quand même des choses à respecter. Puis les personnes en principe qui viennent, bon ben elles ont un p’tit peu l’habitude aussi. Donc ils savent, quand même, respecter notre personne, comme nous on la respecte. […] J’laisse un, une certaine, comme j’ai dit, une certaine distance. Que j’essaie de, de se faire respecter quoi en fait hein, c’est pas parce qu’on fait ce métier-là qu’on se fait pas respecter, bien au contraire, hein. » (Thérèse, 42 ans).
Ce respect fait partie d’un univers professionnel, et en cela se démarque de la dimension familière et intime qui traverserait l’univers conjugal. Si le client peut parler avec la prostituée de son univers privé, il ne doit toutefois pas se comporter avec elle comme s’il y était.
Thérèse le signale très clairement quand elle souligne qu’il ne faut pas que les clients oublient qu’ils ont affaire à quelqu’un qui est payé pour un service, et non à une épouse. Et si le client amène avec lui son univers privé, ce n’est pas le cas de la prostituée ; nous y reviendrons. Celle-ci établit une stricte distinction entre son domaine privé et le domaine public, celui de la rue. On ne parle pas de soi avec le client.
De manière générale, toutes les techniques qui différencient l’acte sexuel dans le cadre de la relation prostitutionnelle de tout autre acte sexuel ayant lieu dans d’autres circonstances ont la même visée. Ainsi, les prénoms de trottoir marquent le fait que l’identité personnelle ne relève pas du même champ que l’identité qu’on adopte dans l’activité prostitutionnelle. Anselm Strauss note combien les enjeux de la désignation par le nom sont identitaires [1992]. Goffman souligne à ce propos que de tous les porte-identité, le nom est à la fois le plus utilisé et le plus facilement falsifiable [1975 : 75]. Le prénom d’emprunt permet ainsi de garder le contrôle d’une partie des « réserves d’information », protégeant ainsi l’univers privé, une partie des territoires du moi [Goffman, 1973 : 53]. Lorsque le vrai prénom est dit à la sociologue, il est soufflé en aparté, pour notifier l’ouverture sur cet univers privé, et une invitation à y pénétrer, sans risque d’offense. Les changements de tenue pour se rendre sur le trottoir peuvent également être considérés comme significatifs de l’adoption d’une nouvelle identité : celle qui relève de l’activité professionnelle. La tenue de travail est spécifique aux lieux et temps de la prostitution ; elle fait partie du décorum et appartient à la scène dans son ensemble. « J’aime pas tellement me faire remarquer. La journée, tout ça, je suis jamais maquillée jamais rien, mais le soir, évidemment, j’suis obligée de m’habiller plus court, et puis avoir une tenue appropriée pour ça, hein. » (Odile, 40 ans).
Par ailleurs, les techniques corporelles ou instrumentales pour mettre à distance le corps de l’autre servent également à bien définir ces lignes de partage. Le préservatif comme prise de distance vis-à-vis des humeurs corporelles mais également comme mise à distance symbolique, et l’accès au corps morcelé par des distinctions entre le permis tarifé, et l’interdit, participent de ce même objectif.
Ainsi, beaucoup disent de leur activité que c’est un métier comme un autre – à la différence qu’elles n’imaginent pas de formation institutionnalisée et qu’elles ne désirent pas que leurs filles le fassent. Certaines se fixent des horaires, les mêmes que ceux qu’imposerait un emploi de bureau ou un emploi d’usine. Celles et ceux qui « mélangent tout » sont critiqués ou plaints. Si Nadia était à ses débuts de celles-là, « maintenant, je travaille, je travaille. Je travaille pas, je travaille pas ». Comme Madeleine : « Moi je, je fais le métier, finalement, on peut l’appeler prostitution, puisque c’est de la prostitution, c’est vrai, mais je travaille comme à l’usine moi ! Je vais à l’heure, et je rentre à l’heure ! » Et comme dans tout travail, notamment quand il comporte une relation de service, il ne s’agit pas d’exposer son identité personnelle.
• Faire respecter la bonne distance
Lorsque le client ne répond pas au modèle idéal, et surtout lorsqu’il présente un risque, la relation est, dans la mesure du possible, « amortie », dans les meilleures conditions possibles, afin d’éviter d’en subir des retours dommageables
[6]. Ainsi, Thérèse parlait de la diplomatie pour renvoyer un client ayant trop bu. Sur le trottoir, Françoise renvoie de la même manière un client ivre qui nous aborde de manière insistante et agressive, en adoptant un comportement plutôt maternant, berçant l’homme sous l’emprise de l’alcool, ne refusant pas de manière définitive et renvoyant la passe à plus tard : «
Ça ira mieux un autre soir ! » Dans l’entretien mené plus tard, elle décrit cette manière de faire, qui vise aussi à ne pas perdre définitivement le client : «
Je préfère perdre des visites, que ce soit en voiture ou chez moi, que risquer ce qu’il faut pas. Ou alors, si j’ai pas de chien [qui habituellement l’accompagne], m’arranger pour que ça soit la personne qui dise, ben qu’elle reviendra. Que ça soit d’elle-même ! Pour qu’elle se sente pas agressée. […]
Alors bon ben j’ai trouvé (?) s’arranger pour que la personne parte d’elle-même.
Si elle veut pas vraiment partir, “Ben ce sera pour une autre fois ! Aujourd’hui, non, je suis fatiguée”, je dis, “Oh là là, je commence à avoir mal aux dents !” (rires)
. Essayer de trouver quelque chose, comme ça. » (Françoise, 45 ans).
Nicole décrit le même type de situation, pour lesquelles la négociation à l’amiable est préférable au risque de l’agression. Madeleine, pour sa part, décrit combien cela fait partie du métier, que de savoir déceler les intentions des clients et de savoir y faire face, ce « flair », ce « sixième sens », appris par l’expérience, mais difficilement transmissible et formalisable, dont la plupart nous parlent. Il faut également ne pas montrer sa peur, cette dernière étant la marque de la fragilité, et l’ouverture possible à l’agression. « Puis nous on le voit, d’toutes façons. Vous avez des hommes, ils rentrent, ils sont blancs, ils tremblent. Si vous avez peur, vous redescendez ! Ben faut pas avoir peur ! Des fois ils deviennent tout blancs, ils transpirent, ils tremblent. Oui mais si vous avez peur, lui il va le voir ! Alors il faut essayer de lui parler, de le détendre, de tout ça, moi j’le vois, moi tout de suite hein. Alors je le détends, tout ça, puis après ça se calme. […] Si vous criez, c’est foutu. Faut pas crier. Ah non. J’vous dis, c’est un métier ça. Et faut savoir reconnaître les hommes, avec leurs yeux, tout, c’qu’y font, c’qu’y ressentent en eux, et tout. C’est ça, le vrai métier. C’est pas seulement de s’allonger hein. Ben non. » (Madeleine, 68 ans)
Il s’agit en tous les cas de ne pas laisser le client franchir les limites : « Ben quand tu vois qu’y sont drôles [les clients – au sens de bizarres], y faut tout de suite les remettre à sa place, hein. Sinon, y t’marchent dessus. » (Zoé, 19 ans)
Dans le même sens, mais dans un contexte très spécifique (concernant des personnes prostituées organisées collectivement et rassemblées lors d’un meeting), trente femmes ont ainsi élaboré une grille de critères de refus, en revendiquant comme une priorité le droit à refuser le client en fonction de ces critères : 1. s’il est ivre ; 2. s’il ne veut pas utiliser de préservatif, quelle que soit la pratique ; 3. s’il est violent ; 4. s’il rappelle quelqu’un avec qui cela s’était mal déroulé dans le passé ; 5. s’il ne veut pas payer d’avance ; 6. s’il est intuitivement suspecté d’être violent ; 7. s’il insiste à propos de pratiques pourtant refusées ; 8. s’il est suspecté de maladie à partir d’un examen physique
[7] [Pheterson, 1986 : 6].
La relation prostitutionnelle, une situation de mise en jeu du corps
Le contact avec le public que nécessite la relation prostitutionnelle peut être particulièrement risqué et source de souffrance [Serre et al., 1996]. L’objet dont il est question dans cette relation de service concerne le corps de chacun des partenaires – lieu ultime et définitif de l’exercice du pouvoir [Nadeau, 1987 : 377-378]. Mais trois points nous semblent essentiels à souligner.
D’abord, rappelons que le client est impliqué dans cette relation. Même si c’est lui qui est à l’origine de la demande, et que le service qu’il sollicite auprès de la personne se prostituant est sexuel et implique la présence corporelle de cette dernière, le service effectué concerne également – et peut-être le plus souvent, surtout – le corps du client – la pratique la plus fréquente étant la fellation, avec le préservatif comme moyen de mise à distance (« Y’a que le plastique qui a un droit d’entrée »).
Ensuite, soulignons combien l’argent est concerné par cet échange. Il ne s’agit pas uniquement d’une relation qui se laisserait résumer par l’accès au corps de la personne prostituée, ce qui reviendrait à oublier la dimension de réciprocité de la relation et, pour reprendre les termes de Nadeau, à « réduire la relation à sa dimension sexuelle, scotomisant ses autres dimensions. C’est oublier que la marchandise visible qui s’échange ici, c’est en réalité l’argent du client et pas seulement le corps ou la technique de la prostituée » [Nadeau, op. cit. : 319).
Enfin, la relation prostitutionnelle est bien une relation dont le contenu est négocié, avec des limites à la négociation qui se trouve encadrée par certaines règles partagées collectivement. « L’argent ne les achète donc pas vraiment, mais seulement ce qu’elles veulent louer ou investir de leur corps… qu’elles mettent en scène. » [Ibid. : 326] L’accès au corps ne peut se concevoir de manière essentialiste – et c’est bien là où bute la question de la normalité quant à la prostitution. D’une certaine manière, la prostitution est sûrement schizoïde. La séparation du corps et de l’esprit est en effet souvent invoquée par les personnes impliquées dans l’échange. Cette expérience est sûrement aussi douloureuse et n’est pas sans effet, comme si nous pouvions aisément nous extraire de notre expérience corporelle. Mais ce n’est pas « l’essence » de la personne qui est en jeu dans l’échange.
Considérer que le service sexuel fourni par la relation prostitutionnelle relève des techniques du corps conduit à parler de corps « hiérarchisé et découpé » [Welzer-Lang et al., 1994 : 155], ou de corps « morcelé » [Field, 1992 : 40]. Les territoires corporels sont découpés et leur accès est interdit ou permis, dans des conditions de tarification et d’utilisation spécifiées. « Dans la passe habituelle, le corps prostitué n’est achetable qu’en parcelles : tant pour le sexe, tant pour les seins, tant pour la nudité complète… Et l’hypothétique collection, l’impossible exhaustion de ces parcelles ne pourront jamais retrouver le corps entier. » [Ibid. : 41] Ce qui est en jeu, au travers de cette codification, est aussi histoire de mise en scène. Si beaucoup disent avoir voulu ou vouloir être artiste (Linda, Madeleine…), c’est en soulignant combien la prostitution, en tant que jeu théâtral, joué avec plus ou moins de cynisme ou de sincérité, n’est pas si éloignée de cette vocation. « Donc c’est du vent. Moi j’appelle ça du vent. Je vends du vent. Et ils sont contents. » (Madeleine, 68 ans)
Le théâtre de la prostitution serait-il un cirque ? Comme Linda (40 ans), qui dit « on est des clowns », Madeleine utilise la même expression : « Donc moi, ça m’intéresse pas moi. Moi non. Non. Cependant, y’en a beaucoup qui voudraient que je sors avec eux puis tout, non, au restaurant, sortir en boîte. Non, j’ai pas besoin de voir les clowns, moi. J’ai fait le clown assez tout ma vie. J’ai fait le clown pour plaire moi, tout ma vie. Ben oui ! C’est pire qu’un clown ! (rires) Moi je raconte des histoires et tout, ils viennent pour ça des fois parce que je les fais rigoler ! Ben oui ! j’les fais rigoler. Des fois y dit, t’arrêteras jamais hein ! J’leur raconte n’importe quoi, ils aiment bien ! Alors donc, j’ai fait le clown tout ma vie. D’toutes façons, j’aurais voulu être artiste alors ! Dans l’ensemble, j’fais moitié artiste avec le client, et moitié le reste. » (Madeleine, 68 ans)
La part de théâtralisation est peut-être rendue plus visible encore par les travestis. Claude parle de ces hommes qui très certainement savent que lui-même est homme, mais veulent croire qu’il est une femme. Il se prend lui-même au jeu, satisfait d’avoir bien joué son rôle, et d’avoir tenu son personnage de manière crédible. « Ben c’est parce que, y non, oui, bon des fois, y’en a je le sais, je le vois à la façon qu’y parle, qu’y sait que je suis un homme. Mais y veut pas le dire, parce que, en un sens y va peut-être se dire, ah j’suis un pédé, regarde j’ai pris, j’ai pris un travesti… Dans sa tête hein. Donc y veut faire croire, vraiment à fond que… en plus moi je me crois aussi ! Je me dis, tiens, ben c’est bien, il a pas vu que j’étais travesti, donc ça fait plaisir, et j’dis ben ça va, je passe bien et tout, mais dans un sens, ça leur ferait plaisir plus à eux, parce qu’y se disent, y disent euh… comment dire, ouais, j’ai eu mon fantasme, j’ai pris un travesti, mais lui y croit que c’est une femme. Tu sais, c’est ambigu, c’est ça, y veulent pas, dire qu’ils ont pris un mec quoi. » (Claude, 29 ans).
Toutes insistent sur le décalage entre ce que pense obtenir le client, et ce qu’elles lui donnent réellement, mais avec plus ou moins de volonté d’y répondre par la notion de « service public », ou par cynisme et plaisir à avoir réussi à le tromper.
Le privé du client sur la scène prostitutionnelle : le jeu de la confidence
Nous avons souligné combien le corps de la prostituée n’était pas seul en jeu, le corps du client étant sans doute le plus engagé dans la relation, et nous avons également montré que la prostituée imposait des clauses au contrat pour limiter son engagement corporel et tenir la distance entre les deux corps. Pour ce qui concerne la parole sur le privé, c’est à nouveau le client qui est le plus concerné. La confidence du client à la prostituée fait partie du contrat ; pas l’inverse. Il s’agira alors de réguler l’intrusion du privé du client.
L’activité consiste donc aussi (les femmes qui l’exercent le revendiquent) à tenir un rôle d’écoute, de confidente, de conseillère conjugale, qui fait aussi partie du « jeu » dans la mise en situation du corps dont nous parlions, du déroulement du scénario prédéfini. Ce sont peut-être les plus anciennes, ayant des clients réguliers depuis longtemps, qui revendiquent le plus cette fonction vis-à-vis des tiers et du regard social. Les plus jeunes insistent de la même manière sur leur fonction d’écoute. Mais la dimension de « service public » est moins présente, et cette pratique relationnelle se conjugue davantage sur le mode du cynisme. Cette dimension d’écoute fait partie du modèle, du scénario de la passe : les conversations qui traversent le dispositif d’échange de seringues (à partir duquel nous avons pu mener une observation) traitent souvent du client, et maltraitent également le client. Une jeune femme s’amuse de ce qu’un client lui ait dit : « Ah toi, tu es gentille. » Elle l’a « bien eu », elle a bien joué son rôle, puisqu’en réalité, elle ne voyait en lui que son portefeuille – intention qu’il s’agit justement de dissimuler, puisque contradictoire aux attentes du client. La question de la bonne distance à établir et de la théâtralisation permet de réguler l’intrusion du privé du client dans la relation. Les capacités à écouter, à laisser l’univers privé du client envahir la relation prostitutionnelle, à gérer l’urgence de la demande du client, font partie de la routine de la prostituée.
Cette dernière, on l’a vu, ne livre rien de sa vie privée. Il s’agit d’être en représentation, pour satisfaire la demande du client, sans investir de soi. Cette mise en scène est reproductible dans toutes les relations aux clients, même si l’enjeu est parfois de faire « comme si » cette relation était unique. Elle constitue ainsi un acte qui engage l’histoire du client. Mais elle ne conduit pas la personne prostituée à s’engager elle-même. La mise en scène de l’engagement fait partie de son rôle professionnel, et elle peut être reproduite, dans une conception quasi taylorienne, de la même manière que peuvent l’être les actes sériels, techniques, que constituent les pratiques sexuelles en tant que telles.
« – Ils te parlent, des fois [les clients] ?
– Ouais ! Moi aussi, j’parle.
– Tu parles de toi ?
– Non. J’parle de la pluie et du beau temps. C’est vrai, j’dis des trucs comme ça. Si y’ habite à Lille, des trucs comme ça. […] » (Zoé, 19 ans).
« C’est, c’est automatique. Pour moi c’est des étrangers ! C’est comme une vendeuse. [Cette dernière] travaille dans un, dans un magasin, elle vend des vêtements. Elle est là pour vendre ! Bon on la paye ! elle a pas à raconter sa vie ! Bon si, y’en a qui disent t’es mariée, ou ceci, ou cela, moi j’dis si j’étais mariée j’serais pas là hein ! […] C’est tout, moi j’raconte jamais ma vie. J’crois qu’c’est un peu le mystère qu’ils aiment bien aussi. C’est p’t’être ça aussi, j’sais pas. […] » (Nicole, 45 ans).
Une partie de l’activité de prostitution consiste donc à réguler l’intrusion du privé du client, afin qu’il n’envahisse pas celui de la prostituée. S’il est convenu que le privé du client et son intimité soient en jeu, ils ne doivent pas faire sortir la relation du cadre tel qu’il est défini. L’expérience permet de garder cette bonne distance et de bien jouer ce jeu.
L’oreille confidente est féminine, que ce soit dans les activités professionnelles ou dans l’univers privé (dans 62 % des cas, c’est avec une femme qu’on discute d’aventures amoureuses, de maladies ou de problèmes sexuels, ou de vie de couple [Ferrand, Mounier, in Spira, Bajos, acsf, 1993 : 175]). Ne retrouve-t-on pas en effet un trait commun dans tous les métiers de femme (le modèle de la femme-qui-aide, « qui soigne et qui console »), constituant le cœur des professions d’infirmière, d’assistante sociale ou d’institutrice [Perrot, 1987] ? En tous les cas, la confidence – « l’exercice de la liberté de pénétrer les réserves d’information d’un autre, et particulièrement d’accéder à une information secrète sur lui-même » [Goffman, 1973 (1971) : 185] – est unilatérale : c’est la personne prostituée qui pénètre l’univers privé du client, et non l’inverse. Ainsi, si la relation est particulièrement intime dans la mesure où ce sont aussi les corps et la parole secrète qui sont en jeu, elle n’est pas familière du point de vue de la personne qui rend ce service, ni libre, l’accès aux divers territoires étant codifié. Et les personnes prostituées, par ce jeu de la confidence, se posent comme spécialistes de la nature humaine, de la même manière que le clinicien dont parle Freidson : « Il est en vérité tellement impressionné par les difficultés de ses clients et par sa dextérité, du moins apparente, à les en sortir, qu’il finit par se prendre pour un expert en problèmes humains, et pas seulement médicaux. Il est comme beaucoup de ces personnes dont le métier donne à faire avec les dessous de la vie – les concierges, les policiers, les prostituées, les chauffeurs de taxi, les barmen – : il a tendance à croire que son travail lui confère plus qu’à d’autres une sorte de sagesse pour comprendre la vie et la nature humaine. » [Freidson, 1984 (1970) : 179]
Le corps en jeu dans le service sexuel fourni par la relation prostitutionnelle est davantage instrument que reflet de l’âme. Les personnes qui se prostituent, jeunes ou moins jeunes, se refusent à y laisser leur essence. Le service qu’elles rendent relève des techniques du corps, et la codification extrême de ce service, depuis les tenues jusqu’aux pratiques sexuelles elles-mêmes, invite à parler de mise en scène, de situation de mise en jeu du corps dans un scénario prédéfini culturellement [Nadeau, 1987].
En rendant un service sexuel, ces femmes revendiquent de ne rien livrer d’elles-mêmes. Elles insistent sur la différenciation qu’elles opèrent entre privé et public – et ce sont davantage les multiples interventions, policières et sociales, qui contribuent à brouiller les frontières entre ces deux domaines et à provoquer l’intrusion dans leur intimité. Leur vie privée n’est pas en jeu, même lorsque l’échange ne concerne pas seulement une pratique sexuelle, mais qu’il comprend l’échange de parole. Il s’agit, même dans ce cas, d’être en représentation, pour satisfaire la demande du client, sans investir de soi. Si le service constitue un acte qui engage parfois l’histoire du client, il ne conduit pas la personne prostituée à s’engager elle-même. L’écoute qu’elle adopte lorsque la demande du client relève d’une parole intime à livrer fait partie de la définition légitime du métier ; le statut de confidente ainsi adopté fait partie de son rôle professionnel, et s’inscrit dans le scénario de la passe.
En tous les cas, la distance est prise vis-à-vis du client, et la manière d’utiliser son corps dans la relation avec lui implique de ne pas donner de soi-même, de marquer les limites. Ainsi, les notions d’« intimité », de « corps », sont relatives, et construites socialement. Tout ce qui a trait au corps ne relève pas forcément du « sale » et de la violation de l’intimité, et les catégories sont variables en fonction des situations. Par exemple, pour toutes, le baiser est une pratique impensable dans le cadre de la relation au client parce qu’il renvoie directement – et qu’il est réservé – à l’univers de l’intime et du familier, tandis que la fellation, avec le préservatif comme séparateur symbolique et physique, est la pratique la plus fréquemment réalisée parce que vécue comme moins impliquante et sur un mode quasi tayloriste. C’est moins dans l’ordre « naturel » que la souillure se définit que dans l’ordre social [Douglas, 1992 : 55]. Il s’agit de ne pas naturaliser des catégories ou des situations, mais d’interroger la manière dont certains acteurs les construisent et leur donnent sens.
Bien sûr, la « bonne distance » au client n’est pas toujours gardée. Les compétences relationnelles susceptibles d’être mobilisées ne sont pas toujours efficaces. C’est parfois, même souvent, à la violence de l’agression physique qu’il faut savoir faire face. Nous avons en effet mis l’accent dans cet article sur les normes énoncées officiellement par les prostituées pour sauvegarder leur intégrité face à des tiers et pour se défendre de ces accusations incessantes, de l’immoralité jusqu’à la perte de soi et à l’absence d’intimité. La rhétorique professionnelle a aussi pour fonction de se préserver de l’intrusion du regard social sur ce qu’elles peuvent vivre, de maîtriser le stigmate et de s’en défendre. Mais la distance au client peut aussi, dans certaines circonstances, être modulée. Les enquêtes épidémiologiques montrent par exemple que l’utilisation du préservatif est susceptible d’être moins systématique quand le client est régulier et connu [de Vincenzi et al., 1992]. Le service prostitutionnel peut aussi être l’occasion de l’ébauche d’une histoire entre chacun des partenaires, qui engagent alors une part d’eux-mêmes qui n’était pas prévue. Dans ces cas où la distance au client est réduite, la relation prostitutionnelle n’est plus seulement, du point de vue de la personne prostituée, considérée sous l’angle utilitariste et purement technique : il y a alors engagement de soi. On peut alors parler comme François de Singly [1995 : 170] des « ratés » de la transaction, en tant qu’ils sont des éléments non programmés officiellement dans l’échange, mais font toutefois intrusion. Mais à la différence du sociologue de la famille, nous n’incluons pas dans ces ratés l’exemple de ce client qui apporte des dragées à une prostituée avec qui il a des rapports réguliers. En effet, cela relève d’une définition légitime de la transaction, qui peut s’engager autour de l’histoire du client. Le jeu de la confidence montre que le privé du client a sa place, et que ce type d’actes fait partie du modèle professionnel de ce service de prise en charge. C’est plutôt lorsque c’est le privé de la prostituée et son intimité (et non ceux du client) qui sont en jeu, que la relation sort du cadre préétabli et que l’on peut alors parler de « ratés » de la transaction. Ceux-ci viennent rappeler que la relation prostitutionnelle peut être investie de multiples significations et raisons. Même si en majeure, c’est une quête flouée, « en mineure, ce rapport constitue une rencontre réelle, non sans sympathie et reconnaissance, entre des personnes frustrées dans leur quête de soi et de l’autre. Même malmenée, cette rencontre aide cependant à (sur-)vivre à la misère sexuelle, économique et sociale, et peut même se révéler une occasion de croissance » [Nadeau, op. cit. : 385].
En ne nous centrant que sur la relation de service au client et la manière dont elle est vécue et dite par les personnes concernées, nous avons essentiellement cherché à montrer dans cet article que des techniques et des compétences étaient mises en jeu, au service de la préservation de leur intimité. Certes, cette activité n’est pas sans risques ni souffrances. Mais il est surtout invalidant et stigmatisant de l’exercer dans le contexte culturel qui est le nôtre, qui nie ces compétences et ces capacités et ne voit dans la prostitution que négation de l’être et atteinte à l’intégrité. â–
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[1]
Notamment les discours d’un certain courant féministe français, dont Marie-Victoire Louis peut être considérée comme représentative [1994], dans son engagement à dénoncer l’appropriation du corps des femmes, aussi ancienne que la domination masculine, transcendée dans le système patriarcal, universel même s’il revêt des formes d’expression différentes [voir Nadeau, 1987, et Pryen, 1999a, pour une analyse des différentes perspectives de recherche ayant pris la prostitution pour objet].
[2]
Nous parlerons essentiellement des femmes dans cet article, étant donné nos sources et notre terrain, la prostitution de rue lilloise étant peu marquée par ce qui, ailleurs, peut constituer un élément nouveau important, à savoir l’arrivée massive de jeunes garçons ou de travestis et transsexuels [pour Lyon, voir Welzer-Lang
et al., 1994].
[3]
Par suite, l’activité de la prostitution est publique, parce que au vu et au su de tous, pour ce qui concerne sa première étape. Et nous avons pu parler ailleurs de l’arbitraire des définitions du trouble à l’ordre public, défini en creux, comme « absence de désordre », dépendant du territoire sur lequel les actes qualifiés s’inscrivent et des propriétés sociales des personnes concernées (comme le fait d’être usagers de drogues ou non) [cf. Pryen, 1999b et 1999c].
[4]
C’est d’ailleurs une question récurrente dans tous les métiers relationnels et de service : «
Une partie du problème social et psychologique du métier correspond à la sauvegarde d’une certaine liberté et d’une certaine distance sociale par rapport à ceux qui sont concernés par le travail effectué de la façon la plus critique et la plus intime. » [Hughes, 1996 : 84] Nous avons considéré dans notre approche sociologique la prostitution comme un cas particulier d’une catégorie plus générale, celle des services nécessitant un contact avec le public.
« En principe, les professions vouées aux services personnalisés
sont celles où les praticiens effectuent pour un ensemble d’individus un service personnel spécialisé, les nécessités de ce service exigeant qu’ils entrent directement et personnellement en communication avec chacun de ces sujets alors qu’aucun autre lien ne les unit à eux. » [Goffman, 1968 : 378, spécifié dans le texte]
[5]
Gail Pheterson note que quelles que soient les différences culturelles, lors d’un congrès de prostituées venues de dix pays différents, un consensus se dégageait sur ce qui constituait la définition d’une prostitution de haute qualité : lorsqu’elles pouvaient être fières d’elles-mêmes et avoir le respect des collègues [1986 : 17]. La notion de respect, pour ces personnes prostituées organisées collectivement, se logeait non pas dans la prostitution en tant que telle, mais bien dans les compétences dans le travail et dans l’intégrité conservée.
[6]
Toutefois, les agressions restent courantes et font partie du quotidien des personnes prostituées. 33 personnes parmi celles que l’on a interviewées par questionnaire (N=55) ont été agressées au moins une fois dans les six derniers mois (en moyenne, près de deux fois (1,91) ; 14 personnes ont été agressées plus d’une fois). On peut aussi penser que les agressions sont sous-déclarées, étant donné la banalisation de ce type d’atteinte à l’intégrité physique que nous avons pu constater au cours de nos observations.
[7]
L’examen reste bien évidemment peu sûr, puisqu’il ne peut s’agir que d’une observation, sans examens cliniques. Mais le préservatif reste une règle (le point 2) quel que soit le résultat de cette observation.