Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525233
192 pages

p. 115 à 122
doi: 10.3917/ethn.021.0115

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Menaces sur l'intimité

Vol. 32 2002/1

2002 Ethnologie française Menaces sur l’intimité

Les signes faibles du discrédit

Vincent Raybaud Université Paris 8Sourse gers-iresco59-61, rue Pouchet75017 Paris
La notion de stigmate, pourtant pertinente à propos de situations extrêmes, ne suffit pas pour rendre compte des relations diffuses, qui constituent la trame de vie des hommes à la rue. Les comportements déviants observables ne correspondent pas à une « désocialisation » ou à une folie, mais à un ordre de résistance latent à l’incertitude des situations et des réactions des passants. Ces derniers affichent une double intolérance : vis-à-vis des « incivilités », et vis-à-vis de la misère visuellement insupportable. Mots-clés : sdf, corps, discrédit, stigmate, folie, espace public. The notion of stigma, though pertinent for extreme situations, is not sufficient to account for loose relationships that make the life frame of homeless people. Deviant behaviours observed in public spaces are not induced by « desocialization » or madness, but by a latent resistance resulting from precarious situations and from reactions of passers-by to whom « incivilities » and the sight of poverty are intolerable.Keywords : homeless, body, discredit, stigma, madness, public space. Der Begriff Stigma, wenn auch zutreffend für extreme Situationen, kann nicht allein diffuse Beziehungen erklären, welche die Lebensgrundlage der Obdachlosen ausmachen. Deviante Verhalten, die in öffentlichen Räumen zu beobachten sind, resultieren nicht aus Entsozialisierung oder Wahnsinn, sondern aus einem latenten Widerstand, der auf prekäre Situationen und Reaktionen der Passanten zurückzuführen ist, die weder Unhöflichkeiten noch die unerträgliche Sicht der Armut dulden können.Schlagwörter : Obdachlose, Körper, Misskredit, Stigma, Wahnsinn, Öffentlicher Raum.
Le stigmate, notion forte d’une désignation péjorative et publique, est propre à une sensibilité à la monstruosité. Marque corporelle ou comportementale que l’on montre, déstabilisant une architecture de normes (ou que l’on « désigne », terme plus souple pour distinguer les différentes réactivités de celui qui aperçoit la marque de celui qui la porte), la monstruosité appelle, en continuité de la notion de stigmate, une sensibilité aux situations extrêmes, qui prend aujourd’hui pour figure type celle du « sdf ». Ce regard porté sur l’insupportable prend un double sens : l’opprobre lancée sur la faute de ceux qui vivent ces situations, et la dénonciation militante d’une situation humainement inacceptable.
 
L’importun [1]
 
 
Paradoxalement, nous avons pu entendre ici (mais nous aurions pu l’entendre ailleurs) « On ne meurt pas de faim à Aix-en-Provence » [2] : cette formule lapidaire, que l’on peut retrouver un peu partout [3] dans le discours des bénévoles et travailleurs sociaux, ici ou dans d’autres villes, résume une certaine vision relativiste de la misère dans notre pays. Ce qu’elle implique, c’est la sensibilité à la vision d’une misère de position plutôt que de condition, qui semble coexister de manière contradictoire avec le sentiment de situations insupportables par leur extrémité. Cette contradiction apparente joue sur le glissement confus entre situations organiques et violences symboliques subies par les hommes à la rue. Les idéaux types que propose une lecture goffmanienne du stigmate (selon le schéma alternatif visible/invisible, en interaction de réparation/en perturbation de l’interaction) accentuent et privilégient les situations et les signes forts dans et par lesquels s’opèrent les violences symboliques [4]. Mise en œuvre dans les extrémités du stigmate découvert ou dissimulé, la proposition binaire discrédité/discréditable ne résout pas la question du passage entre misère relative et situation extrême, entre situation organique et violence symbolique. Elle sert le cadre d’un discours moderne sur la monstruosité dissimulable, qui évoque, mais s’encombre peu, des signes faibles et trop peu explicites pour servir son cadre conceptuel [5].
C’est justement par les restes inexploités d’observations de terrain, signes faibles et diffus de situations où les individus portent les uns pour les autres des réactivités ambiguës, que nous avons voulu relire les incertitudes du discrédit, privilégiant les glissements de situation plutôt que les situations de rupture [6]. Une recherche de terrain prend pour cadre des temps et lieux forts marquant la proximité quotidienne d’une population, d’un type de situation. La nôtre s’est située sur un temps de dix-huit mois, dans une triple approche : l’observation dans un centre d’accueil de jour ; la participation à la tournée hivernale d’un camion Croix-Rouge, tenant lieu de « maraude » dans la ville d’Aix-en-Provence ; la fréquentation assidue d’un regroupement de « zonards » [7] sur une place passante, enfin quelques visites en squat.
À ces moments forts : rapports à des structures institutionnelles, activité de mendicité, pratiques de sociabilité endogènes qu’engage le choix nécessaire d’un terrain de recherche, se sont agrégées des observations plus fortuites, ouvertes au regard même du passant. L’évidence banale et indiscutable, finalement creuse de sens, de ce matériau commun et public, nous a poussé à le relire à travers le prisme d’une observation longue sur les terrains choisis suscités.
Ainsi, au-delà des carences alimentaires [8] existantes chez les personnes qui « ne meurent pas de faim », chercher à se nourrir par la voie normale de l’achat chez les commerçants pose une ambiguïté de position. On verra comment ces hommes aux signes d’intimité hypertrophiée, importunent, en présence de clients ordinaires, l’interaction commerçante, et donnent lieu à un processus de filtrage. On reliera par la suite la position d’un individu à la rue à sa condition corporelle, pour appréhender comment le corps aux stigmates latents influe sur les interactions du quotidien. Face à la position incertaine du corps-vu, on pourra faire répondre des recompositions symboliques, où la folie, productrice de sens (en adéquation et sur-présence du réel plutôt qu’en décrochement de la réalité [9]), peut faire écho à la violence sociale subie par les hommes à la rue, mais où l’on peut également donner des signes d’innocuité à une activité dont le discrédit semble déjà joué, c’est-à-dire détourner la perception a priori d’un stigmate en la rendant ambiguë.
 
Un accueil incertain
 
 
Dans un snack à kebabs, à trois heures de l’après-midi, la petite salle où sont disposées des tables est vide de clients, tandis que trois étudiants, assis sur des tabourets de bar, mangent un sandwich près du stand-cuisine. Un homme habillé de guenilles (veste et pantalon en surplus de l’armée élimés et sales, pull en grosses mailles troué et parsemé de taches, chaussures de cuir râpées) passe devant la vitrine, s’arrête, scrute à l’intérieur, aperçoit les trois clients, jette un regard interrogatif vers le cuisinier, et joint ses doigts en projetant sa main vers sa bouche, il signifie ainsi qu’il voudrait manger. Le cuisinier le regarde et adresse son menton vers les clients, puis secoue la tête pour lui signifier qu’il ne peut pas rentrer. Parmi les étudiants, qui ont vu le manège, l’un d’eux s’adresse au cuisinier en lui disant qu’il peut le faire rentrer. Celui-ci demande si cela ne les dérange pas puis fait signe de la tête à l’homme en guenilles. Ce dernier semble ne pas comprendre : il hésite devant la vitrine [10]. Le cuisinier sort sur le pas de la porte en la lui tenant ouverte et le fait rentrer. L’homme en guenilles demande un sandwich dont il ne se rappelle plus le nom : « avec de la viande, et puis cette sauce, c’est bon », commente-t-il en regardant les trois étudiants. Il articule les mots avec l’hésitation d’une bouche pâteuse comme pour un exercice de parole. Il sort de la petite monnaie en grande quantité et la pose sur le comptoir. Le cuisinier commence à préparer, puis compte la monnaie : il manque quelques francs, et le cuisinier le signifie silencieusement, en laissant la main ouverte au-dessus de la monnaie, et regardant l’homme en guenilles, qui dit : « Ça va ? » Un des étudiants propose de compléter. Le cuisinier met la main à plat sur le cœur et répond que : « Non, c’est bon », et encaisse la somme incomplète.
Un autre étudiant propose à l’homme de s’asseoir sur un des tabourets de bar à côté d’eux, « Asseyez-vous si vous voulez », et montre le tabouret à côté de lui. L’homme en guenilles sourit, dit « Merci », et s’assoit. Le silence s’installe, pendant les quelques instants où le cuisinier finit de préparer le sandwich, il le lui donne : « Tiens. » L’homme en guenilles commence à manger assis sur son tabouret. Depuis son arrivée, les étudiants qui avaient une conversation animée sont silencieux. Deux personnes s’arrêtent devant la vitrine ; clients potentiels ; ils scrutent à l’intérieur, échangent quelques mots, puis repartent. Quelques instants plus tard, deux nouvelles personnes rentrent et se dirigent au fond vers la petite salle équipée de tables. Le cuisinier s’approche de l’homme en guenilles ; pose les mains sur le comptoir, le regarde : sans dire mot, il lui signifie l’extérieur d’un geste de la tête. L’homme, qui est en train de mâcher, se lève et sort, il passe devant la vitrine et disparaît.
Le cuisinier dira plus tard que l’homme vient souvent, qu’il est tacitement convenu entre eux qu’il peut commander un sandwich et s’en aller s’il n’y a aucun client dans le snack, c’est-à-dire en dehors des heures de repas (« Je peux pas l’accepter quand il y a des clients : on est un commerce »), mais qu’il lui donne quand même le sandwich quand l’homme n’a pas la monnaie suffisante.
L’homme, que l’on connaît par ailleurs, et qui dort parfois sur un banc, parfois sous une porte cochère, n’est pas explicitement reconnu comme « sdf », c’est-à-dire traité comme tel par la compassion charitable ou l’ostracisme forcené : l’attitude du commerçant n’est ni louable ni révoltante. L’homme est plutôt l’objet d’une tolérance surveillée, négociée et hésitante selon la présence effective ou potentielle d’autres clients.
 
Une visibilité négociée
 
 
À Aix-en-Provence, un arrêté municipal sur l’interdiction de vente d’alcool en nocturne dans les épiceries d’ouverture tardive entend limiter les tapages nocturnes récurrents dans les rues du centre-ville. À l’origine de ces perturbations, deux à trois groupes de « zonards » qui boivent et passent les soirées bruyamment aux alentours des dites épiceries. Cet arrêté est plus ou moins
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IMGIMGIMGIMF« Zonard », Aix-en-Provence, 1997 (photo de l’auteur).
contourné par les commerçants, qui vendent (puisque la vente d’alcool est la principale raison de l’ouverture nocturne des épiceries) des bouteilles cachées dans des sacs si leur consommation s’effectue assez loin pour ne pas les mettre en accusation. La réglementation de la vente d’alcool étend la discrétion de la consommation diurne à la nuit. La nuit, moment où l’absence de passants permet de boire avec une ostentation non réprouvée, de sortir les bouteilles des sacs, se fait lieu de relâchement des voix, jusqu’à ce que la contenance de soi soit oubliée et que l’on en vienne à troubler le sommeil du citadin.
Ici la vente à la sauvette s’accompagne d’une complicité réprobatrice : la transaction est rapide, silencieuse, et les regards détournés.
Les rapports aux commerçants des personnes à la rue relèvent souvent de cette visibilité tacitement négociée : dans les petits supermarchés, la personne double la queue des clients en caisse, en demandant au premier client de la file s’il peut faire passer rapidement sa bouteille ; intimidé, aimable ou dépité, celui-ci refuse rarement. Ou bien l’homme s’impose en faisant appel à la complicité négative du caissier qu’il connaît pour le voir tous les jours : celui-ci fera à l’homme un signe de la main, pour lui dire de passer, et commentera à l’adresse des clients de la file que « ce sera rapide » [11]. Une jeune fille refuse de laisser passer deux hommes avec des bouteilles et ceux-ci, en patientant derrière elle, font à voix haute des remarques sur ses formes trop rondes. Le privilège cette fois non accordé devient celui de l’humiliation quotidienne suivante : « Il est inacceptable que tu fasses la queue en présence d’autres clients. » Le privilège négatif est donc à l’occasion justifié : l’homme renverse l’humiliation en provoquant le débordement que le caissier aurait préféré éviter.
D’un côté l’humiliation d’une apparence trop stigmatisante pour être accepté comme un client ordinaire, étant entendu tacitement que l’on ne peut rentrer ou rester en présence de clients risquant d’être importunés par l’odeur, la saleté, l’ébriété latente. On est « un homme en trop », pour reprendre l’expression de Julien Damon [1995].
De l’autre côté, négocier l’achat d’un sandwich à l’heure où personne ne mange, acheter des bouteilles d’alcool malgré l’interdiction, passer devant la queue des clients à la caisse par la menace d’une susceptibilité outrageante, d’un débordement dans l’attitude vis-à-vis des autres clients, d’une ostentation heurtant les sensibilités.
 
Reconnaissances et évitements tacites : des marquages corporels
 
 
Le « zonard », tel qu’il se dénomme souvent lui-même, c’est cet homme qui traîne dans la rue, portant des habits sales, le visage buriné, parfois accompagné d’un chien et presque toujours d’une bouteille camouflée dans un sac plastique. C’est lui qui est en latence sur l’espace public, ni en labeur, ni en déplacement, ni en loisir ; lui dont la présence est douteuse, que l’on n’identifie pas forcément comme « sdf » ; lui que l’on ne reconnaît pas mais que l’on préfère éviter. Il est celui à qui l’on vend un sandwich en douce quand le snack est vide, celui que l’on laisse passer devant soi à la queue d’une caisse, celui que l’on évite par un détour dans la rue en prenant l’autre trottoir, au motif incertain et non explicite de son odeur dérangeante, de sa gestuelle ostentatoire, à cause aussi du risque d’une quémande de plus.
Pour l’homme que l’on évite, le rapprochement du corps d’un autre devient suspect, l’interaction non attendue, douteuse. Au premier regard, l’homme sait reconnaître le zonard du passant ordinaire. S’il s’agit d’un autre zonard, pair aux intentions douteuses, l’homme dresse littéralement le poing devant la parole soudaine, il sursaute et recule son buste en arrière. Il élève la voix plus fort que l’autre, hurle, et demande à ce que l’on lui laisse sa « tranquillité », c’est-à-dire son effacement par la discrétion des regards détournés de son corps en latence. S’il s’agit d’un passant ordinaire qui vient poser son regard sur lui, l’homme le détourne par un commentaire qu’il s’adresse à lui-même, mais audible par l’autre. La parole s’adresse à soi en présence des autres, elle détourne le regard et le corps, en extension de la sphère intime, dont la limite est alors marquée par la distance de la perception auditive [12]. Le surdéveloppement de la « bulle olfactive », les traits du visage, les mains épaisses et noires, participent également à la mise à distance des corps [13], autant dans la rue, les quais de métro, que chez les commerçants. L’odeur et les traits marqués par la vie dans la rue amplifient en effet pour l’autre la perception de ce qui fait normalement partie de la sphère intime. Cela donne l’impression d’un corps sans pudeur, d’un corps qui s’expose et fait outrage au regard [14]. Être à la rue, c’est être démuni des codes de la distance sociale, et sociable, qui permettent l’innocuité de la proximité des corps dans les rapports interpersonnels [15].
 
Ambiguïtés du discrédit et reconstructions symboliques
 
 
Enfin, pour nuancer le propos de Goffman, sur lequel ce décryptage s’est largement appuyé, proposons une anecdote relevant de la perception sensible plutôt que du regard analytique. Un après-midi de décembre, dans les rues d’un centre-ville, une jeune femme avec un jeune enfant dans les bras croise un gros homme assis
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IMGIMGIMGIMF« Les mains épaisses et noires participent également à la mise à distance des corps. » Aix-en-Provence, 1997 (photo de l’auteur).
sur un parapet. Celui-ci est habillé d’un pantalon rouge, un bonnet rouge, et d’un pull bleu, il porte une barbe grise, un énorme sac militaire est posé à côté de lui. Alors que la jeune femme le croise, le jeune enfant accroche son regard à cet homme à l’allure de Père Noël. Il lui sourit et lui fait signe de la main. La mère remarque le regard de son enfant, s’arrête, jette un regard de complicité à l’homme assis, qui répond alors d’un sourire et d’un signe de la main à l’enfant. La mère attend un instant en laissant la magie de l’interaction s’opérer, puis repart, l’enfant dans les bras.
Ce rare contre-exemple à « l’individu discrédité et non discréditable », où « sa présence parmi les normaux l’expose sans protection à voir sa vie privée envahie, sentiment qui prend peut-être le plus d’acuité quand le regard est celui d’enfant » [16], permet de sortir de l’analyse de l’effet de préjugé, sur laquelle glisse parfois l’analyse goffmanienne. Anne Lovell [17] propose une lecture des discours schizophréniques des hommes à la rue, affabulations apparemment incohérentes, comme des reconstructions mentales pourvoyeuses de sens dans les situations de vie particulières de la rue. Reconstructions symboliques – à l’exemple de cet homme qui se reconnaît être pris pour le Père Noël au hasard d’un regard d’enfant – qui, pour être souvent devenues obsessionnelles, ne se fondent pas moins sur l’incertitude du discrédit, sporadiquement, et non sur le discrédit déjà joué comme le suggère Goffman. Comme on a pu le voir, au long des quelques exemples précédents, l’ambiguïté et la violence symbolique du discrédit se rejouent dans chaque situation. Cette incertitude des possibles hostilités et humiliations génère un sentiment aigu de méfiance.
Les lieux publics ne sont jamais privatisés, mais fréquentés dans une habituation sur le mode de l’incertitude d’une relative insécurité. Les traces du corps et ses objets, ne permettent pas une appropriation d’espace public, plutôt une habitation marquée d’habitudes [18]. La figure du clochard traînant son cabas, ou poussant son caddie rempli de bricoles – sacs plastique et bouteilles vides, ustensiles domestiques aussi variés qu’inutiles –, est celle d’un homme transportant des traces de domesticité inappropriée. Ces objets ménagers inutiles qui suivent et précèdent le corps, glanés au long d’une itinérance quotidienne, ont pour sens la seule conservation des habitudes : c’est-à-dire l’entretien routinier d’un rapport familier aux objets domestiques. Derrière l’apparente absurdité de l’accumulation et de l’abandon de ces objets inutiles, on peut saisir la recherche, rassurante et indéfinie, de traces symboliques d’une domestication de l’espace public impossible à accomplir.
Face à l’espace permanent de risques que constitue la rue, le basculement vers la folie est facile, en souffrance mais aussi en soulagement, puisque générateur d’une certitude fabuleuse. La situation de Maria, jeune femme à la rue, qui a la certitude paranoïaque d’être « poursuivie par des psychopathes », relève de cette correspondance où la folie permet une reconstruction symbolique de l’incertitude du réel. Maria a un problème de vue tel qu’elle ne peut reconnaître les individus qu’à une distance relevant de la sphère de rapprochement intime, c’est-à-dire moins de cinquante centimètres. Quand elle est seule, dans les longs moments de latence qui font partie de la vie à la rue, elle se positionne systématiquement dans une posture permettant de « désidentifier » [19] sa situation de femme à la rue, c’est-à-dire de la rendre invisible aux yeux des autres. Debout, adossée à un coin de rue, elle lit un journal, les yeux collés sur le papier.
Par moment elle relève la tête, et les yeux froncés scrute autour d’elle les passants qui la frôlent. Aller à sa rencontre dans ces moments-là est toujours périlleux pour sa réaction : voyant approcher quelqu’un, elle le regarde sans le reconnaître ; quand la personne est à moins d’un mètre et qu’elle comprend que c’est réellement vers elle qu’elle se dirige, elle sursaute violemment et fait barrière de ses bras pour protéger son corps. Ce n’est qu’après qu’elle reconnaît la personne, se redresse, lui sourit largement et souffle de soulagement.
Face à l’incertitude du discrédit, de la violence physique, verbale et de l’humiliation, se crée un climat de violence subjective, où la construction symbolique de la folie vient répondre à l’insupportable ambiguïté d’une situation sociale. Plus que de simples effets psychotropes liés à l’alcoolisme, les affabulations et incongruités de comportements ne relèvent pas du seul désordre psychiatrique, mais d’un ordre de résistance aux situations banales de violence diffuse [20]. Si l’outrance de la folie peut répondre, comme violence ou douceur à soi, en précaution à l’incertaine violence de l’autre, l’ajustement de l’image de soi peut au contraire se jouer dans la neutralisation d’une situation. Face à l’interaction par trop explicite de la mendicité, une autre situation type des hommes à la rue remet en question le processus de construction du stigmate : la fouille des poubelles n’est pas de l’ordre de l’interaction, mais donne à voir une activité que l’on présume stigmatisante. On peut s’interroger sur la construction du lien entre l’activité même et sa mise en scène, sa perception.
 
Faire et paraître : la fouille des poubelles
 
 
L’intention de la fouille des poubelles, de la valeur alimentaire directe, à la récupération à fin de chine, en passant par la réutilisation dans l’économie familiale, donne à voir des comportements corporels variables. Cette palette d’intentions différentes passe par le rapport entre le corps et l’objet, qui marque la valeur interprétative de l’action, incertaine, hasardeuse, ou au contraire habituelle, rompue par l’usage.
Le corps se met en scène et propose à celui qui le perçoit une gamme d’interprétations amoindrissant le risque d’exposition : il se soustrait au regard incongru et brutal porté sur son action en donnant à voir les signes d’une apparition banale et adéquate, permettant ainsi de diluer le stigmate.
L’homme sale, invisible et répulsif. Un homme est penché au dessus d’une benne à ordures ; le torse est accroché aux rebords de plastique par les bras enfoncés dans la poubelle. L’homme est habillé de guenilles, penché au-dessus de la poubelle, de telle sorte qu’au premier regard le passant ne le voit pas, tellement l’effet visuel de concordance est fort entre le conteneur à déchets et l’homme sale : l’homme est en effet immobile, accroché au conteneur, et seuls ses bras se déplacent vers sa bouche, pour y porter de méconnaissables restes alimentaires. Il mange à l’endroit même où il a trouvé sa pitance, au milieu des déchets. On ne peut voir son visage, son bonnet étant rabattu jusque devant ses yeux.
L’hésitante humiliation d’une ressource honteuse. Une femme s’arrête près d’une poubelle, elle marchait lentement, comme en promenade. Elle s’arrête, hésitante dans ses gestes, près d’une poubelle débordante. Elle attrape du bout des doigts un sachet plastique, semble essayer de regarder son contenu par transparence. Son corps est détourné de la poubelle, comme en attente d’une remise en marche après la parenthèse d’un arrêt fortuit. Seul un bras et la tête, détournés vers la poubelle, semblent impliqués dans l’action. La femme se remet en marche, sur deux ou trois pas, puis s’arrête à nouveau près d’un autre sachet dans une poubelle, prenant la même attitude. Elle offre l’apparence d’un arrêt qui n’est que fortuit, curieux et non habitué : prendre du bout des doigts un sachet plastique pour l’observer, le corps déjà prêt à repartir, signifie, dans la rétention du geste, l’étonnement de constater que l’on jette tout et n’importe quoi, y compris des choses utiles qui peuvent encore servir.
Le professionnel, innocuité du travail. Un homme habillé de kaki, bottes, pantalon, tee-shirt, et gants de jardinage, marche dans une rue passante. La plupart des poubelles dans le centre-ville d’Aix-en-Provence sont déposées à même la rue, les conteneurs étant rares. L’homme passe d’un tas de sachets-poubelle à un autre. Efficacement, il se campe sur ses jambes écartées et baisse son torse vers les sacs, il déchire en un seul geste chaque sac, et inspecte d’un regard rapide, mais aiguisé, le contenu des poubelles éventrées. Chaque sac est systématiquement éventré, chaque tas de sacs est inspecté. L’homme aperçoit le regard de certains passants sur son activité, leur jette un coup d’œil rapide, mais ne dérange pas pour autant le rythme de son activité. Il travaille de jour, à partir de six heures du soir, heure autorisée pour déposer les poubelles dans le centre-ville. Il est habillé pour « travailler », c’est-à-dire pour chercher des objets de récupération de façon systématique. Sa tenue de travail, son attitude absorbée, consciencieuse et non honteuse, légitiment son activité, même si les modalités de celle-ci, c’est-à-dire l’éventration de tous les sacs-poubelle, peuvent surprendre.
Fouiller les poubelles n’est pas un acte donnant les signes immédiats d’un comportement dégradant, discréditant. La différence de comportement entre les individus qui accomplissent une même action suscite, pour celui qui agit comme pour celui qui regarde, un jugement sur la valeur de l’acte lui-même, sur la fonction opérée. Pourtant, l’impressionnisme du regard dont on déduit un jugement et une valeur sur l’acte n’est pas tant déterminé par la fonction, que par ses modalités, la manière dont il est opéré et non l’acte lui-même. La catégorisation, la typification des individus, opère des abstractions non immédiates entre un acte et sa valeur sociale. Le spectateur construit des couples liant un acte et une valeur, mais ce jugement ne se passe pas des formes, des modalités qui, seules, ont permis d’interpréter ce couple, de faire médiation entre une action objective et son interprétation. L’émetteur de la gestuelle du corps n’est pas dupe de la portée interprétative pour l’autre de sa propre action, à tel point que le spectateur éventuel est incité à constater un effet de concordance entre l’émetteur et les modalités de son action : le clochard est aussi crasseux que la benne au-dessus de laquelle il mange ; la femme, hésitante devant les objets de hasard qu’elle peut découvrir ; le chineur, en labeur routinier, professionnel, face aux objets utiles qu’il récupère. La violence subjective d’un couple monstrueux, car contre-nature, entre une personne et son comportement en situation, est ainsi évitée. La curiosité et la surprise du spectateur s’effacent devant la banalisation de la situation. Une exposition de soi retenue [21] permet de rendre non incongrue, non remarquable, une situation que l’on pourrait penser stigmatisante.
Plutôt que dans la situation de rupture accusant le stigmate, c’est dans ces ajustements – signes faibles et diffus – que se joue la construction du discrédit : ou bien l’on se préserve en s’exposant dans la fouille des poubelles ; ou bien la folie vient protéger le corps en l’entourant d’objets ménagers devenus inutiles, en assurant les gestes de défense face à l’incertitude du comportement de l’autre ; ou encore l’évitement de la personne douteuse prévient la confrontation possible ; ou enfin l’hésitation devant l’hospitalité du commerçant n’est pas forcément perturbatrice de l’interaction, mais peut être sa modalité même.
La violence subie par les hommes à la rue ne réside pas tant dans celle, fortuite et sporadique, de la situation stigmatisante au sens fort, mais dans la permanence de situations incertaines – une trame sans chute ni parti pris – pour lesquelles les marques d’habitudes que l’on observe sont ambiguës, produisant des signes paradoxaux qui protègent et exposent à la fois. Le regard contemporain sur le corps exposé – le sien ou celui de l’autre – produit un double heurt : celui des « incivilités », et celui, réciproque, de la misère visuellement inacceptable. C’est aussi dans cette sensibilité exacerbée et immanente que se joue le sentiment contradictoire des situations extrêmes et de la misère relative. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Cf. E. Goffman [1975 : 65] : « Il faut distinguer la visibilité de ce qui constitue l’un de ses fondements, à savoir l’importunité. Lorsqu’on a constaté qu’un stigmate est immédiatement perceptible, il reste à déterminer à quel point il contrarie le flux de l’interaction. »
[2]C’est dans le cadre de cette ville moyenne, au centre-ville dense et spatialement restreint, que s’est déroulée notre recherche de terrain, permettant ainsi, sur un an et demi, de suivre les itinéraires journaliers et saisonniers des personnes à la rue, et d’observer presque exhaustivement le fonctionnement quotidien des dispositifs caritatifs et publics dont ils sont les usagers.
[3]Cf. Lanzarini [1998 : 159-161] : « Avec le logement qui fait cruellement défaut, la question de la faim et des modalités de reproduction des forces se pose d’une manière toute particulière dans l’autre monde. En effet, si les personnes rencontrées soulignent “qu’on ne meurt pas de faim à Paris”, ni dans les grandes villes, lorsque le circuit institutionnel utilisé pour se nourrir vient à être défaillant, le sous-prolétaire qui trouvait jusqu’alors à manger peut fort bien passer sa journée à tourner d’un service à un autre sans trouver le moindre subside pour se restaurer. […] les personnes qui vivent à la rue, si elles ne meurent pas de faim, restent toujours à l’affût de dons, acceptent généralement tout ce qui est donné ne sachant jamais quand le donateur pensera une nouvelle fois à eux. »
[4]L’interaction de réparation dans Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, et l’interaction de stigmatisation dans Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, proposent une lecture « forte », situation totalitaire de l’institution pour l’une, situation fortuite et heurtante, puisque issue de récits et dénoncée, pour l’autre.
[5]À la situation explicitement stigmatisante, est opposé un contrôle de l’information sur l’identité personnelle, qui relève de véritables tactiques de dissimulation et faux-semblant. Le choix même de la situation de stigmate, pour poser un argumentaire au cadre théorique de l’interaction, a orienté une lecture forte de la misère de position. L’envers de cette approche, c’est l’absence de lecture – ou la lecture surinterprétée – des situations qui ne répondent pas au stigmate découvert ou au stigmate dissimulé avec succès. Pourtant, l’ordinaire de ceux que l’on crédite d’un stigmate plus ou moins subi, plus ou moins géré, relève en grande partie de situations faiblement symboliques, en « émergences » mais non explicites et difficilement exploitables.
[6]Envisager les situations de vie des hommes à la rue comme un continuum rend en effet plus délicates les lectures catégorisées du stigmate, et parler d’émergences, c’est tenter l’analyse des comportements des hommes à la rue avant même d’avoir recours aux trajectoires individuelles et aux catégorisations pré-construites assignant le discrédit. La mise en cause immédiate de ces catégories admet en effet une lecture de confirmation de la situation et du comportement stigmatisants, alors qu’au sentiment d’un discrédit déjà joué, nous verrons comment correspondent en fait des situations et réponses de comportements incertains, qui constituent la trame de vie quotidienne des hommes à la rue. Cf. Farge, Laé [2000 : 165] : « Les fautes perçues çà et là dans le récit n’ont pas leur origine dans un sentiment intérieur, un pathos flagrant ou une petite histoire de honte personnelle, chère au psychologue. Elles se tiennent dans la dette et les échanges réglés socialement. […] Au cœur des échanges (qui sont finalement des dettes échangées) se tient l’affaire d’une dette impossible à régler. Si toute famille n’est pas une affaire tragique – loin s’en faut, nous dit François Tricaud –, toute tragédie est une affaire familiale, si l’on entend bien affaire familiale au sens large : communauté de destin, communauté affective, parfois communauté de travail. La faute prend le visage d’une multiplicité de dettes et de lieux. […] Certes, l’accusation est vécue dans l’intimité de soi, mais elle n’a rien à voir avec la petite salade intime, l’état d’âme, ou la fragilité personnelle. C’est pourquoi, dans le récit de Robert Lefort, l’accusation, ouverte ou latente, enraye la description de “ce qui s’est passé”. Elle ferme l’expérience qui s’encastre dans un manifeste obscur, la faute. »
[7]Nous reprenons ici l’usage vernaculaire d’une auto-désignation courante, ne reprenant pas le sens péjoratif qu’engage ce terme quand il s’agit de qualifier un autre que soi.
[8]Et les complications médicales qui sont directement liées aux carences alimentaires, nous avons pu constater plusieurs cas de scorbut lors de notre travail de terrain dans le cadre de notre maîtrise La culture d’exclusion, territoires et identités chez les personnes sans domicile, maîtrise de géographie, Université de Provence, 1999.
[9]Cf. Watzlawick [1976, 1978 : 137] : « Très fréquemment – et tout spécialement en psychiatrie où le “degré d’adaptation à la réalité” d’un individu joue un rôle prépondérant comme indicateur de sa normalité –, on fait une confusion entre deux aspects différents de ce que nous appelons réalité. Le premier a trait aux propriétés purement physiques, objectivement sensibles des choses, et est intimement lié à une perception sensorielle correcte, au sens “commun”, ou à une vérification objective, répétable et scientifique. Le second concerne l’attribution d’une signification et d’une valeur à ces choses, et il se fonde sur la communication. »
[10]Cf. Goffman [1975 : 25], à propos de l’incertitude du stigmatisé sur la catégorisation que les autres font de lui : « Cette incertitude ne provient pas simplement de ce que l’individu stigmatisé ignore dans quelle catégorie on le placera, mais aussi, à supposer que le placement lui soit favorable, de ce qu’il sait qu’au fond d’eux-mêmes les autres peuvent continuer à le définir en fonction de son stigmate. » Au soulagement de l’entrée accordée dans le snack, s’oppose probablement le sentiment d’une discrimination positive, du fait même qu’il est visiblement « clochard ».
[11]Cf. Farge, Laé [2000 : 149] : « L’esprit de l’homme à la rue est intouchable, sans doute notre “intouchable” des temps modernes. Autour de lui s’organise une conservation matérielle au sens radical du terme, au sens où l’homme à la rue doit être rejeté hors de toute représentation, tout en étant retenu dans le punitif. Cet attachement matériel est un substitut du punitif : l’homme à la rue n’est qu’un reste qu’il faut tenir par des vêtements d’occasion. »
[12]Cf. Hall [1971 : 149] : « L’affluence dans les transports en commun peut placer de parfaits étrangers dans des rapports de proximité qui seraient normalement considérés comme intimes, mais les usagers disposent d’armes défensives qui permettent de retirer toute vraie intimité à l’espace intime dans les transports publics. »
[13]L’odeur de transpiration alcoolique du corps non lavé, et l’épaississement des traits par l’air extérieur et l’alcool sont « sociofuges », mais participent aussi à une extension de l’espace physique dans lequel se joue la perception visuelle et olfactive du corps. Voir Hall [1971 : 147-156], sur « les distances chez l’homme ».
[14]Cf. Dambuyant-Wargny [2000 : 128] : « On peut émettre l’hypothèse que plus la désocialisation s’installe, plus la personne va devenir visible dans l’espace public car sa sphère privée va se visibiliser. » Cf. également Lanzarini [1998 : 299] : « Le dernier refuge de l’intimité, le corps-vu – Il est un point où le corps devient tellement répugnant pour les autres […] qu’il est sûr de pouvoir préserver l’intimité de son porteur, de lui permettre d’être tranquille et de ne pas attirer qui que ce soit qui cherche à lui venir en aide ou à l’abreuver de bons conseils. »
[15]Cf. Farge, Laé [2000 : 96] : « L’intimité est l’espace des attitudes, des manières, des tenues, des paroles, des agissements, qui tiennent à distance, via le secret, toute sanction sociale. C’est le silence assuré qui autorise une sorte de “possession de soi”, et des écarts, qui d’ailleurs seraient jugés et sanctionnés. En cela, l’intimité et la rue sont incompatibles. » Quoique, à ce développement positif de l’intimité comme espace des conduites de préservation, nous préférons une approche plus neutre envisageant l’intime comme champs de percepts intenses de la présence du corps, et seulement ensuite, par extension, lieu d’interprétation, sanction, et protection de l’individu « social ». Il est cependant seulement question de distinguer une succession d’affects, tout en continuant d’affirmer le sentiment d’intimité comme une construction sociale.
[16]Cf. Goffman [1975 : 28]. Certes, l’enfant en bas âge dans les bras de sa mère ne possède pas la catégorie pré-construite du clochard lui assignant sa stigmatisation, mais à l’opposition que l’on pourrait nous faire sur ce cas particulier, nous proposons de considérer que les situations flagrantes de stigmate où se confirment les catégories pré-construites sont toujours plus remarquables, aux dépens des situations latentes qui ne sont pas moins courantes.
[17]Cf. Lovell [1997], où est opposée, à la conception d’une folie intérieure en décrochement du réel, une folie sociale, en sur-symbolisation du réel.
[18]L’appropriation d’un lieu diurne de mendicité face à un concurrent pour la place est argumentée par la force de l’habitude, ce à quoi le concurrent répond généralement que la rupture, ne serait-ce qu’une fois, de l’habitude signifie que la place est libre. Pour les lieux de sommeil nocturne, le dépôt d’affaires marque une volonté d’appropriation des lieux, mais constitue également le risque d’être remarqué par ces traces matérielles, et les objets peuvent être alors chapardés par un autre zonard ou nettoyés par un gardien, ce qui signifie qu’une fois de plus la stratégie d’appropriation est parvenue à l’échec.
[19]Sur les signes « désidentificateurs », voir P. Pichon citant Goffman [1993 : 146-157].
[20]C’est d’ailleurs aujourd’hui l’interprétation dominante en psychiatrie : la maladie mentale émerge en protection d’un vécu que la personne n’arrive pas à gérer.
[21]L’exemple de la fouille des poubelles pourrait laisser abstraire une forme de « contrôle de l’information sur l’identité personnelle », à la manière du discours goffmanien, par la présomption d’une gestion appropriée de l’image de soi dans l’action en question. Mais la conscience d’être-vu ne répond qu’en partie à la mise en forme de l’action représentée. L’attitude de chacun des trois personnages est orientée par des intentions sensiblement différentes dans la fouille des poubelles, sans que l’on puisse ici distinguer un registre d’action symbolique d’un registre d’action pratique. C’est plutôt le regard sur l’action qui en abstrait abusivement mais nécessairement une construction symbolique. On préférera ainsi, plutôt que de parler de gestion explicite de l’information, en rester à l’analyse d’un processus d’ajustements de significations, qui restent du domaine de l’implicite, des émergences.
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Cf. E. Goffman [1975 : 65] : « Il faut distinguer la visibi...
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C’est dans le cadre de cette ville moyenne, au centre-ville...
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Cf. Lanzarini [1998 : 159-161] : « Avec le logement qui fai...
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