Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525233
192 pages

p. 123 à 132
doi: 10.3917/ethn.021.0123

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Menaces sur l'intimité

Vol. 32 2002/1

2002 Ethnologie française Menaces sur l’intimité

Biographie : à la recherche de l’intimité

Numa Murard Université Paris 7 - Sourse2, place Jussieu75251 Paris Cedex 05
La méthode biographique permet de relier la narrativité, la réflexivité et l’action. Tout auteur de récit biographique met en scène des événements dont il se présente tantôt comme la victime et tantôt comme le coupable. La présence de ce débat dans le récit permet d’accéder au monde vécu, à l’intimité, mais l’interprétation du récit doit se limiter à ce qui peut être démontré, sous peine de tomber dans « l’illusion du sujet » ou dans le postulat d’un déterminisme absolu.Mots-clés : narrativité, réflexivité, vulnérabilité, culpabilité, biographie. The biographic method enables to combine narrativity, reflexivity and action. Any author of biographic accounts stages events in which he presents himself either as the victim or as the guilty party. This inner struggle gives him access to the real-life world, to intimacy, but interpretation of the account must be limited to that what can be demonstrated, otherwise this leads to the « illusion of the subject » or to the postulate of determinism.Keywords : narrativity, reflexivity, vulnerability, culpability, biography. Die biographische Methode ermöglicht, die Narrativität, die Reflexivität und die Handlung miteinander zu verbinden. Jeder Author von biographischen Erzählungen inszeniert Ereignisse in denen er entweder als Opfer oder als Schuldiger auftritt. Dieses Dilemma ermöglicht ihm, zur wahren Welt, zur Intimität zu gelangen. Die Interpretation der Erzählung soll aber auf das beschränkt werden, was demonstriert werden kann, sonst führt dies zur « Illusion des Subjekts » oder zum Postulat eines Determinismus.Schlagwörter : Narrativität, Reflexivität, Verwundbarkeit, Schuld, Biographie.
Dans la société du risque [Beck, 1986], le modèle biographique s’imposerait au détriment des modèles institutionnels. La désinstitutionnalisation et la déstandardisation du cycle de vie [Giddens, 1984] ont pour effet que les seuls guides pour l’action sont la narrativité, l’histoire que chacun se raconte sur soi, et la réflexivité, la capacité à se décrypter soi-même en même temps que son environnement. Si cette assertion est exacte, les approches biographiques deviendraient d’autant plus fructueuses. Parmi les travaux français récents, la recherche de D. Demazière et C. Dubar sur les « récits d’insertion » [Demazière, Dubar, 1997] montre que la narrativité biographique, dont l’analyse doit être strictement enracinée (« grounded ») dans les faits [Glaser, Strauss, 1965], permet de saisir les « mondes vécus du travail », c’est-à-dire la relation intime, intérieure, qu’un individu entretient avec la norme extérieure, le devoir de travailler. Ces narrations individuelles peuvent ensuite être regroupées dans une typologie des mondes vécus, qui justifie, pour C. Dubar, une interprétation plus globale de « la crise des identités » [Dubar, 2000].
Dans une démarche comparable, sept équipes de recherche européennes [1] ont réalisé, quatre ans durant, une série d’entretiens biographiques (n = 256) avec des personnes qui habitent l’espace qualifié par R. Castel de « zone de vulnérabilité », à proximité de la « désaffiliation » [Castel, 1995]. Les méthodes employées ont été standardisées de façon à permettre les comparaisons [2]. Le point commun de ces récits est qu’ils se déroulent comme des plaidoiries, le témoin se présentant tantôt en victime et tantôt en accusateur, ce constat rejoignant les analyses de Mary Douglas sur « la connaissance de soi » [Douglas, 1986]. À quel procès ces témoins se sentent-il convoqués pour avoir accepté la sollicitation d’accorder un entretien biographique ? La réponse rejoint les résultats du travail de Dejours sur la culpabilité des salariés dont les collègues ont été licenciés [Dejours, 1998], ceux de J. Cobb et R. Sennett sur la honte des travailleurs manuels [Cobb, Sennett, 1972], ou ceux de R. Roberts sur les humiliations des ouvriers anglais des taudis [Roberts, 1971]. C’est au procès de leur propre vie, et surtout de ses échecs, que ces témoins se sentent convoqués. En se défendant, ils s’accusent ; en se présentant comme des victimes, ils s’excusent. Ces récits démontrent que l’intimité, ce rapport de soi à soi, est peuplée d’autrui significatifs, imprégnée des jugements et des sanctions que dispensent au quotidien la vie professionnelle et la vie privée.
Pour illustrer ce résultat, on développera deux récits qui permettent de montrer la méthode utilisée et d’éclairer les mondes vécus de la vulnérabilité en mettant en évidence la relation entre vie professionnelle et vie privée. Le premier de ces deux récits met en scène la plaidoirie d’une femme cherchant à démontrer qu’elle est une bonne mère, en dépit des faits qui pourraient laisser croire le contraire. La vie professionnelle est mentionnée au passage comme une simple contrainte matérielle sans incidence sur l’objet central du récit. Le second récit expose principalement la vie professionnelle d’un ouvrier sans qualification. La vie privée est reléguée au rang de décor, dont la violence est « naturalisée » comme l’expression d’un milieu social. Dans les deux cas on nouera l’exposé du récit et son interprétation. En conclusion, on développera l’idée que l’approche de l’intimité questionne d’une façon particulièrement aiguë l’usage des biographies dans les sciences sociales.
 
Hélène : sous une mauvaise étoile
 
 
« Ma grand mère m’a toujours dit : tu n’es pas née sous une bonne étoile. » Quand Hélène raconte sa vie [3] – elle a alors quarante-neuf ans –, elle se présente comme une femme obligée de quitter un conjoint violent avec ses trois enfants sur les bras, sans travail, sans domicile, sans rien. L’aîné, d’une première union, a douze ans au moment de cette rupture, les suivants six et deux ans. Hélène nous informe qu’ensuite les deux plus jeunes ont été placés par le juge, d’abord dans un foyer de la dass, puis chez une nourrice, et précise aussitôt, avec les détails, qu’elle allait régulièrement les voir les week-ends et le mercredi, en prenant le car, qu’elle leur portait « des gâteries », des vêtements et tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. Si elle a gardé l’aîné et n’a pas cherché à reprendre les plus jeunes, nous dit-elle, c’est parce qu’il était malade, et que sa maladie pouvait être éprouvante pour les cadets (il a des crises d’épilepsie). Hélène précise encore qu’elle a repris les deux cadets après le décès de l’aîné, qu’elle a fait pour eux tout ce qu’il fallait, qu’elle les a poussés à faire des études, mais qu’ils ne l’ont pas écoutée : aucun des deux n’a réussi à aller au bout de son cap. Hélène termine cette première présentation d’elle-même en déplorant que le père ne se soit jamais occupé des enfants et qu’elle ait dû tout assumer : « Voilà ! Qu’est-ce que tu veux que je raconte d’autre ? (Elle sourit.) Je ne sais pas. »
En résumé, Hélène se présente comme une bonne mère victime d’un homme, mauvais conjoint et mauvais père. Or, comme tous les gens qui racontent leur vie à quelqu’un d’autre, Hélène s’est livrée à une mise en scène, que l’on peut reconstituer avec les informations qu’elle va donner dans la suite de son récit. Ça ne veut pas dire qu’elle n’est pas une bonne mère, ni qu’elle n’est pas victime d’un mauvais conjoint et mauvais père, et même de plusieurs. Mais ça veut dire qu’elle nous raconte une histoire dans laquelle elle aurait été capable de donner de l’amour également à ses trois enfants, d’être une bonne mère pour les trois, ce qui suscite des interrogations. Si elle garde l’aîné et pas les deux cadets, nous dit-elle, c’est parce que l’aîné est malade. Or au moment de la séparation, l’aîné n’est pas malade. Hélène n’a découvert la maladie de son fils que deux ans après le placement des enfants. Cette première contradiction en entraîne beaucoup d’autres. Hélène raconte, notamment, les démarches entreprises pour reprendre les enfants après le décès de l’aîné. Elle décrit la scène chez le juge, le puîné qui confirme au juge son désir de retourner chez sa mère et lui saute au cou dans la rue après l’audience. Nous avons interrogé le puîné [4], qui se rappelle la scène, y compris le fait de sauter au cou, mais avec la grand-mère (c’est-à-dire la mère d’Hélène) à la place de la mère. Il se rappelle aussi, au temps de la nourrice, les visites et les gâteries de la grand-mère, non celles de la mère. En d’autres termes, il dit que sa mère l’a abandonné et que le seul parent fiable a été sa grand-mère, c’est-à-dire la mère d’Hélène.
À ce point, il faut se demander si Hélène construit cette mise en scène uniquement pour l’enquêteur, ou aussi pour elle-même. Elle le fait certainement aussi pour elle-même, sinon elle ne pourrait pas raconter de la sorte. Mais elle sait que c’est une mise en scène, ou plutôt elle s’en doute. C’est parce qu’elle le sait, parce qu’elle s’en doute, qu’elle est amenée à se justifier sans cesse sur tout. En d’autres termes, c’est parce qu’elle le sait, parce qu’elle s’en doute, qu’elle se sent sans cesse coupable, sans cesse convoquée au tribunal de la bonne parentalité, même lorsqu’elle se présente comme victime – ce qu’elle est bel et bien aussi. Puisque nous avons posé le principal problème, celui du tribunal de la bonne parentalité où Hélène comparaît sous les habits tantôt d’une victime et tantôt d’une coupable, nous pouvons maintenant dérouler sa biographie, du moins les éléments dont nous disposons. Hélène est née en 1948 sur une péniche qui circulait entre Seine, Marne et Oise. Elle n’a aucun souvenir du marinier qui fut son père, car à l’âge de deux ans les parents se séparent et Hélène est confiée à sa grand-mère, femme au foyer, qui élève également quatre petits enfants issus d’un premier mariage du grand-père. Ce dernier est ouvrier dans une laiterie, fait aussi des fruits et légumes dans son jardin, vend sa production. Il apprend à Hélène la nature, les animaux, la couleur des œufs de perdrix ; il la complimente sur sa force et son agilité, la félicite d’être « un vrai garçon manqué ».
Hélène n’a pas douze ans quand sa mère vient la reprendre à l’école pour l’emmener avec elle à Paris. Hélène en veut déjà à sa mère de l’avoir abandonnée à l’âge de deux ans, ce qui devait plus tard la « traumatiser ». Mais Hélène lui en veut encore plus de l’avoir arrachée à sa grand-mère en lui mentant, en lui disant qu’elle continuerait ses études à Paris alors qu’elle se retrouve bientôt ouvrière non déclarée en reliure industrielle chez un gros imprimeur de la couronne parisienne. Fin de l’enfance. Hélène sait s’adapter : elle était heureuse chez la grand-mère, malgré l’abandon de la mère ; elle est heureuse chez l’imprimeur, malgré l’arrachement à la grand-mère. Elle adore les machines qu’elle conduit, car elle les conduit toutes, « même les machines d’hommes ». C’est la mascotte de l’usine, le chef d’équipe l’adore, elle est « sa poupoule en or ».
À quatorze ans, Hélène fuit régulièrement sa mère, sort avec les copines de l’usine, qui s’enhardissent avec les garçons. Mais Hélène n’est pas encore « demoiselle », donc « je flirtais, voilà, mais le reste non ». À quinze ans et demi, Hélène rencontre un peintre en bâtiment, un gitan, qui possède une moto. Il attendra trois ans qu’Hélène soit devenue « une jeune fille » et qu’un soir, entre Noël et le nouvel an, elle accepte de « passer à la casserole ». Son fils aîné naîtra trois ans plus tard. Mais déjà les relations se sont gâtées. Le père est jaloux et violent. Hélène fait ses valises, mais grand-mère n’accepte pas de la reprendre : « Personne ne voulait de moi parce que j’étais devenue une mère sans être mariée avec un enfant sur les bras. » À l’âge de vingt-trois ans, elle saute du pont de l’Alma avec son bébé de neuf mois dans les bras. Au quartier des femmes du dépôt de l’hôtel de police, l’ancienne Conciergerie, Hélène apprend, sous les jets d’eau froide et à coups de serviettes mouillées, qu’elle est une mauvaise mère : « J’étais devenue une mère indigne. » Grand-mère se laisse fléchir à nouveau. Hélène retourne chez elle et on évite ainsi le placement de l’enfant. Le tribunal de justice a tranché en sa faveur, mais le tribunal intérieur reste ouvert. Le dévouement d’Hélène à ce fils ne fléchira plus.
Hélène a vingt-quatre ans et elle renaît. Elle trouve un emploi de serveuse à quelques kilomètres et peut aider financièrement les grands-parents qui s’occupent de l’enfant. Elle rencontre un ouvrier agricole ; ils se fréquentent quelque temps. Il est obèse, boit trop, fait des dettes de bar. Pour le sauver, il faut le couper de son milieu d’alcooliques. Hélène prend une loge de concierge à Paris et ils déménagent avec l’enfant. L’homme ne travaille pas, c’est Hélène qui fait bouillir la marmite. Hélène n’est toujours pas mariée. Elle a son deuxième fils, puis son troisième, elle prend une loge plus grande, trouve un emploi pour son homme, mais les relations se détériorent. L’homme continue à boire et la trompe avec une voisine. Les deux enfants ont six et deux ans quand Hélène est violentée par leur père, ivre et en leur présence. D’habitude, on lave le linge sale en famille, et, même avec cette violence, les choses pourraient en rester là, mais le grand va à l’école maintenant et il raconte tout.
Ce n’est pas Hélène, le mauvais parent, cette fois. C’est le père qui est déchu de ses droits. Hélène quitte sa loge pour éviter les représailles du père et accepte le placement en nourrice des deux plus jeunes. Elle s’installe avec l’aîné, trouve un autre emploi. La maladie de l’aîné se déclare, puis empire. Hélène a commencé une relation avec un jeune homme de dix-neuf ans (elle en a alors trente-quatre) qui vit avec sa sœur, le père et la mère étant décédés : « J’ai joué le rôle pendant six ans de son amie, de sa grande sœur, de sa maman. Ils n’avaient plus de maman, donc ils avaient besoin d’une maman. » Au bout de six ans, ils se séparent bons amis.
La maladie de l’aîné empire de jour en jour. Il y a l’épilepsie, et ensuite le cancer, qui se révèle invasif. Hélène accompagne la phase terminale, puis se préoccupe de faire revenir les deux plus jeunes. La grand-mère d’Hélène est décédée la même année : « Quand ma grand-mère est décédée, j’ai perdu ma mère, c’est tout simple, hein. » Hélène a trouvé un emploi de femme de ménage dans la clinique où son fils a été soigné. Elle s’arrange avec ses collègues pour ne pas avoir à travailler dans la chambre que son fils a occupée. Un jour où tout le monde est débordé, où on travaille à toute allure pour préparer des chambres aux entrants, Hélène se coince violemment le pouce contre le mur en repoussant le lit : « Et je me suis retournée, c’est là que j’ai réalisé dans quelle chambre j’étais. J’ai pas fait attention parce que je me dépêchais tellement. »
Rien ne s’arrange pour les plus jeunes : le plus grand multiplie les fugues, retourne systématiquement chez la nourrice. Le plus jeune déserte le centre de formation sans passer le cap, fréquente le milieu de la prostitution masculine. Un jour – il a dix-huit ans –, il demande à Hélène ce qu’elle pense de l’homosexualité, écoute sa condamnation sans appel, puis lui dit qu’il est homosexuel : « Heureusement que j’étais assise, parce que je crois bien que je serais tombée. Je savais qu’il était un peu efféminé, mais à part ses manières, je ne pensais pas qu’il sortirait avec des garçons. » Hélène découvre à sa grande honte que l’homosexualité de son fils fait les gorges chaudes du village où sa mère, à la retraite, a récupéré la maison de la grand-mère. Hélène ne mange plus, ne boit plus : « Une catastrophe. C’était un déclic de plus, un truc de trop, une petite goutte qui a fait déborder le vase. » Hélène achète une robe rouge et se prépare à partir au fond des bois en emmenant avec elle l’urne qui contient les cendres de son aîné. Elle est décidée à se suicider en avalant des cachets. La petite sœur arrive impromptue et réalise qu’un drame se prépare. Hélène se résout à consulter un psychiatre ; elle est hospitalisée pour six mois : « Mais c’était pas la psychiatrie fermée, la camisole et tout ça. On est libre. » Libre de s’épancher, surtout. Hélène a enfin trouvé des gens qui l’écoutent. Elle perd son travail ; les enfants ne l’aident pas financièrement et les dettes s’accumulent, mais elle est prise en charge par les assistantes sociales de la mairie ; elle se réinstalle chez elle, vit du rmi, puis retrouve un emploi et se sent revivre.
 
Reconstruire le passé
 
 
Pour que le présent soit supportable, il faut que le passé le soit aussi. Si Hélène est contente en ce moment, c’est parce que son hospitalisation lui a permis de reconstruire de façon satisfaisante une partie de son passé, celle qui concerne les relations avec son fils aîné. Quand elle raconte le décès de son fils aîné, elle mentionne elle-même l’influence du psychiatre : « J’ai du mal à faire mon deuil de tout ça et c’est ce qui m’a rendue malade. Quand mon fils a été incinéré, j’ai pris l’urne dans mes bras et je l’ai ramenée à la maison, et ça c’est les médecins qui me l’ont dit, c’est une preuve d’attachement à mon fils. » Hélène accumule les preuves d’amour à l’égard de ce fils, revient inlassablement sur ses soins attentifs pendant la longue maladie, et cette reconstruction culmine avec l’accident de travail dans la chambre de la clinique où l’enfant a été soigné. Cette scène dramatique, mais sans graves conséquences, car la blessure d’Hélène est légère, permet de tirer le rideau sur la scène ouverte vingt ans plus tôt, quand Hélène a sauté du pont avec le bébé dans les bras, scène dramatique également, dont la mère et l’enfant se tirent physiquement sans dommages, mais qui laisse chez Hélène une blessure symbolique profonde : « J’étais devenue une mère indigne. » Avec l’aide des médecins, Hélène a prouvé, et s’est prouvée, qu’elle ne l’était pas : « C’est un refus d’abandon de son enfant, quand on accepte de prendre l’urne à son domicile, c’est-à-dire qu’on prend son fils avec soi. »
Première victoire.
Il lui en resterait beaucoup d’autres à engranger pour être quitte d’elle-même. Cela peut être suggéré en suivant une ligne d’interprétation analytique. La réhabilitation d’Hélène, mère indigne de son aîné, s’est faite au détriment des deux puînés. Nous avons vu qu’Hélène ment à l’enquêteur et se ment à elle-même sur ce point. Elle se sait, elle se sent coupable d’avoir laissé les puînés chez la nourrice. En d’autres termes, cela fait partie de sa conscience pratique mais pas de sa conscience réflexive [5]. Comment Hélène pourrait-elle résoudre ce problème-là, comment pourrait-elle ne plus être Hélène, la mère indigne de ses deux puînés ? C’est une tâche qui dépasse ses capacités réflexives actuelles, peut-être parce que ce sentiment touche au plus profond, non pas seulement la mère, mais aussi la fille (de sa mère) et la femme.
L’interprétation analytique devient psychanalytique quand on collectionne certains cailloux de l’histoire racontée par Hélène et qu’on les met en forme psychanalytique, c’est-à-dire quand on essaie de parler de ce qui lui échappe totalement. Il y a Hélène en « garçon manqué », celui que le grand-père initiait aux mystères de la nature. Il y a Hélène « petite poupoule en or » d’un autre grand-père, le contremaître de l’usine. Il y a Hélène qui tarde à devenir « demoiselle », qui n’a pas du tout envie de « passer à la casserole ». Il y a la relation d’Hélène avec un homme beaucoup plus jeune, dont elle est « l’amie, la grande sœur, la maman ». Il y a la relation actuelle d’Hélène avec un ouvrier du bâtiment, invalide du travail : « Il ne peut plus avoir de rapports, donc c’est un flirt tu vois. » Il y a l’admiration d’Hélène pour la virilité du fils aîné. Il y a Hélène et la question de la prostitution, celle du cadet, qui a été récupéré par la brigade des mineurs après avoir disparu pendant plusieurs semaines. Et la prostitution qu’Hélène se bat pour ne pas pratiquer, même quand il n’y a plus rien à manger, même quand les copines y cèdent, pour finir le mois ou payer le loyer.
Le psychiatre doit se dire qu’il y a du chemin à faire. L’interprétation psychanalytique peut devenir structurale si on situe la nécessité de la reconstruction dans le rapport entre les générations. Hélène reproche à sa mère de l’avoir abandonnée à deux ans, puis de l’avoir reprise, à douze ans, l’arrachant à la seule source d’amour qu’elle avait, la grand-mère. Les deux puînés reprochent à Hélène de ne pas s’être occupée d’eux et reconnaissent comme seul parent la grand-mère, c’est-à-dire la mère d’Hélène. Au fond, la succession des générations est tronçonnée, elle saute un parent à chaque étape. Le psychiatre dirait qu’il faut remettre une ficelle avec la mère. Hélène n’en veut pas vraiment à sa mère, elle veut simplement lui imputer la faute d’un abandon qui justifie celui dont elle se sent coupable. Donc le psychiatre a raison : il doit être possible de remettre une ficelle, par exemple en transférant la responsabilité de la faute sur les pères. Mais là, on touche à la question la plus délicate. Dans le récit d’Hélène, les deux pères sont mentionnés pour leur violence à l’égard des enfants, mais cette violence n’est pas une excuse pour Hélène, ne lève pas sa faute. Elle ne leur en veut pas pour ça. Ce qu’elle regrette à plusieurs reprises, c’est de ne pas s’être mariée, de ne pas avoir eu une vie de famille normale. Ce n’est pas le père qui manque au récit, c’est le mari. Les hommes sont absents du récit en tant que conjoints. Seul le fils aîné trouve grâce à ses yeux. En d’autres termes, la reconstruction du passé est clôturée actuellement par sa première fondation, par la première victoire, celle qui permettait de gérer le drame du pont de l’Alma.
 
Gérard : le chat et la souris
 
 
« Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par l’engagement politique », écrivait Georges Navel [1945]. Cette idée pourrait servir de frontispice à la vie de Gérard, né en 1958 dans un quartier ouvrier de Paris où il réside toujours : « C’était une hbm, Habitation à Bon Marché. Depuis qu’ils ont refait les travaux, ça s’appelle hlm, ils ont augmenté les loyers aussi. » Gérard a une sœur, de dix ans son aînée. Il a peu connu son père, décédé en 1960. Comme les autres femmes du quartier, sa mère travaillait à l’usine : « C’était une taule en face de la maternelle, qui a été rasée depuis. » Depuis sa plus tendre enfance, il entend sa mère raconter les accidents du travail : « Elle me disait de temps en temps : tu connais Madame Machin ou Madame Bidule. Ben, tiens, elle s’est coupé un doigt, elle s’est coupé la main. En plus elle donnait les détails : elle a vu sa main qui est tombée, elle l’a ramassée et elle a essayé de la remettre avant de tomber dans les pommes. »
Il se souvient aussi que sa mère l’enfermait pour ne pas qu’il aille traîner dans la rue avec les autres gamins, qu’il passait des heures sur les catalogues et les bandes dessinées, s’apprenant à lui-même à lire : « Je lisais Modes et Travaux, c’est un journal de classe, parce que dedans il y a des patrons à découper. » C’est souvent la grand-mère qui s’occupe de lui. Elle est alcoolique, consomme trois litres par jour de vin quatre étoiles, et lui donne à boire de l’eau rougie : « Avec Nicolas, on y est déjà, avec Gévéor, on y est encore. » La mère est remariée avec un homme qui boit aussi et ils se battent : « Il y avait du pinard sur tous les murs. » Gérard se souvient d’être allé au commissariat avec sa mère pour récupérer les clefs de la maison et il se souvient que déjà il haïssait plus les flics que le beau-père qui, pourtant, le punissait sévèrement quand il mouillait son lit pendant la sieste. À l’âge de cinq ans il part en pension dans une école confessionnelle, où il devient un révolté, subissant de sévères punitions corporelles : « J’ai encore des images où je courais en me tenant la tête : “j’irai le dire à ma mère”. » Il acquiert une haine solide des curés et de la religion. Il fera trois internats. À douze ans, au cours de mécanique générale, il apprend à limer et déjà se rapproche de l’usine : « Ces mecs-là, ils ressemblent plus à des chefs d’atelier qu’à des profs. Les coups, ça y allait. » Après la lime, vient le tour : « Les machines, c’étaient des vieilles bécanes et au niveau sécurité, l’horreur. Les accidents ça y allait assez régulièrement. Il y en a un, il a eu de la chance. Il a été que scalpé. Parce que sa tête aurait pu arriver jusqu’à l’outil et là il aurait eu la tête d’usinée. »
Gérard a treize ans et rentre au collège technique pour faire un cap d’ajusteur. La grande sœur, qui est devenue infirmière, est déjà mariée et divorcée. La mère est à nouveau remariée avec un homme qui a quatre enfants, si bien que la nouvelle famille doit quitter Paris : « Dans le panier, il avait quatre mômes, alors à sept dans le f2, ça faisait un peu juste. » L’homme est alcoolique et violent, il bat les enfants. La famille est pauvre. Gérard fait partie de la bande du quartier, il commence à fumer et à boire, fait le coup de poing avec les bandes rivales. Continuellement en conflit avec les parents, il se rebelle contre sa mère : « Un jour il y avait les petits qui se chicotaient, l’autre elle arrive, elle me met une baffe dans la gueule, moi, le réflexe, je lui mets un pain, je devais avoir treize ans et demi. » À peu près à la même époque, elle veut lui couper les cheveux pendant qu’il dort : « J’entends le bruit du ciseau, un peu à la sadique, quoi. J’ai eu le réflexe, j’ai tendu le bras, elle s’est pris un pain dans le tarin. » Il n’ose pas encore affronter le beau-père mais se révolte contre les profs au collège : « On allait à l’école pour apprendre un métier et en même temps on apprenait toutes les sales conditions de l’usine, c’est-à-dire que quand on arrivait à l’usine on connaissait déjà, les chefs qui savent pas gratter, qui sont des gardes-chiourmes. »
Le collège est plusieurs fois en grève, Gérard est le leader de la rébellion. Ils séquestrent le directeur, le forcent à avaler la nourriture infecte qu’on leur sert à la cantine. Ils détruisent sa voiture puisqu’il leur interdit de garer leurs mobylettes. Ils font grève contre la loi Haby. Ils vont jusqu’au bureau du recteur à la Sorbonne. Ils se battent pour la sécurité au travail, contre le racisme ordinaire. Gérard se rapproche un peu plus de la condition ouvrière : « Au cet, le boulot, c’était aussi crado qu’à l’usine, sauf qu’en sortant on ne prenait pas de douche, il n’y en avait pas. Dans les transports en commun et tout ça, bonjour l’odeur. »
Il sera exclu dès la fin de la scolarité obligatoire, à seize ans, sans avoir passé le cap. Après une brève période de chômage, vient une longue période de précarité. Gérard va d’emploi en emploi, se fait licencier régulièrement parce qu’il se révolte, contre l’injustice, le racisme des employeurs, des salariés ou même des syndicalistes. Ou alors il s’en va de lui-même quand le travail est insupportable, trop insalubre, trop dangereux, trop peu payé. Il travaille avec le code du travail dans sa poche : « Faut la fermer votre taule, je leur disais aux gars, faut pas bosser comme ça, vous êtes fous. » Il ramène sa paie à la maison : « La première fois j’ai ramené la paie, on m’a filé de la thune, j’ai regardé ce qu’on m’a donné et j’ai dit : “Ça suffit pas. Il y en a déjà un qui m’exploite à l’usine, ça suffit.” Et puis bon, on s’est chicoré, on s’est foutu sur la gueule. » Rapidement il prend le dessus : « Avec le boulot, j’ai pris un peu de muscles, pas beaucoup, mais c’était de la bonne qualité et puis un jour ça s’est terminé pour lui à l’hosto. » Il devient le plus fort chez lui, protège les plus jeunes. À dix-neuf ans, il quitte la maison, vit avec un ami, puis seul : « À la baraque, c’était baston sur baston et en plus cet enculé, il a violé ma cousine. Alors le vieux, de temps en temps, je lui bourrais la tronche et puis un jour, j’ai craqué, je me suis cassé. » Les plus jeunes quittent aussi la maison, se marient, font des enfants, divorcent. Mais Gérard reste seul.
De 1975 à 1995, Gérard n’aura que des missions d’intérim et des contrats à durée déterminée mais ne restera jamais longtemps au chômage. Il fera manœuvre, peintre, ajusteur, décolleteur, tourneur, tôlier, limeur, magasinier, agent de maintenance, il travaillera aussi à la chaîne et fera du nettoyage industriel. Il n’est pas qualifié au départ, mais sait travailler avec ses mains et n’a pas peur du travail, bien qu’il le haïsse. La haine est le carburant du travail pénible. Parmi ses premiers emplois, il a travaillé dans une imprimerie : il est au massicot, mais s’initie aussi à la mise en page. Il aurait pu rester, mais il entre en conflit avec les militants syndicaux, dont il critique les attitudes et les propos racistes. Son contrat n’est pas renouvelé. Il apprend à se méfier aussi des syndicalistes, mais l’année suivante, il prend sa carte à la cgt. Il travaille à ce moment-là dans une fonderie, où les conditions de travail sont très dures. Le personnel employé aux fours est exclusivement maghrébin. Gérard sympathise avec le magasinier : « Il voyait que j’avais un bouquin à la main, il me dit : “Tiens, tu bouquines, c’est rare que les jeunes ils bouquinent.” On cause comme ça et de fil en aiguille, paf, il me propose sa carte de la cgt. Pourquoi pas ? Grosse connerie, pas de se syndiquer, mais de se syndiquer à ce moment-là, parce que j’étais encore en contrat à durée déterminée. »
Effectivement, son contrat n’est pas renouvelé. Gérard suit une formation, qui ne débouche pourtant sur aucune reconnaissance de qualification. Heureusement l’agence d’intérim le reconnaît comme un professionnel compétent et lui propose des contrats dans des entreprises de plus grande taille, bsn, Air Liquide, Citroën, Bendix, Dassault, Renault, Chausson. Il serait bien resté chez Air Liquide : « C’était une boîte où ils avaient un peu une conscience de classe au-dessus de la moyenne. » Mais il refuse de travailler le samedi : « Vive le vent, vive le vent, vive le vendredi… Je viens pas le samedi, même si je dis oui, je viens pas. » Gérard trouve n’importe quel prétexte pour ne pas venir : « Elle est morte de nombreuses fois ma grand-mère. » Il est le premier en grève et le premier licencié. Il mène avant tout la bagarre contre les petits chefs et se fait sans cesse dénoncer : « J’ai chopé le soi-disant maître ouvrier, je lui mets un casse-croûte : “T’es une balance, t’es une merde, t’es un bouffon.” » Son employeur lui dit qu’il le reprendra sur des contrats à durée déterminée ou en intérim, parce qu’il est compétent, mais qu’il ne l’embauchera jamais sur un poste stable.
À nouveau en formation, Gérard obtient enfin le cap d’ajusteur et travaille en intérim chez Citroën, comme os à la chaîne. Au moment des élections professionnelles les mouchards de la cft, le syndicat maison, le sondent pour connaître ses opinions, car les intérimaires sont appelés à voter. Gérard ne dit rien de ses engagements. Quand on lui demande de faire des heures supplémentaires ou de travailler le samedi, il ne refuse pas non plus : « Faut pas dire “Oui”, mais faut pas dire “Non”, faut répondre autre chose, mais surtout pas refuser, c’est le truc ça, sauf des fois quand on a le rapport de force. Je dis rarement non, même des fois je dis oui, sauf que je le fais pas. C’est un jeu du chat et de la souris. »
Quelques mois après, il obtient enfin, après vingt ans de travail précaire, un contrat de travail ordinaire. Sa qualification n’est pas reconnue et il est payé comme un os : « Agent de fabrication et de production, ils appellent ça, ça fait mieux qu’os. » Mais il n’est plus à la chaîne, plus stressé par la peur de « couler », d’être débordé par le rythme de la chaîne. Il devient rapidement délégué du personnel, puis responsable cgt pour l’usine. Comme avant, il fait feu de tout bois pour en donner le moins possible au patron. Il fait de la maintenance des robots et maîtrise parfaitement les tâches, si bien qu’il peut accomplir son travail quotidien en deux heures. Payé comme un os, il n’accepte aucune responsabilité : « Moi j’ai une paie d’os, on va pas demander à un os d’être responsable. » Ce qui est pénible, c’est le sentiment et le fait d’être surveillé en permanence par les mouchards, dans cette entreprise où les lois du travail sont bafouées en permanence : « Le code du travail, il sert à caler le lavabo. » Ce qui est bon, c’est le sentiment d’avoir une raison valable pour aller à l’usine : « On est un peu plus de 5 000 et je suis un des rares à l’usine à venir tous les jours avec le sourire aux lèvres, parce que les autres ils viennent pour gagner leur vie, mais moi j’y viens pas vraiment pour ça, j’y viens pour faire chier le patron. Je me dis que si j’y vais pour gagner ma croûte, autant me faire voleur, c’est plus rentable, même s’il y a plus de risques, parce que 6 500 francs, ça fait une petite croûte avec pas beaucoup de mie. »
Le bilan final est positif : « Ma vie, je la regrette pas, même si j’en ai chié et que j’en chie, j’ai appris vachement de trucs et puis l’un dans l’autre, je me marre bien quand même. »
 
La force de la ruse
 
 
Gérard a parlé pendant deux heures, pratiquement sans relance [6]. Il s’agit pour lui de témoigner sur la vie des ouvriers et d’accuser ceux qui sont responsables de l’injustice, c’est-à-dire pratiquement tout le monde : les curés, les flics, les patrons, les propriétaires, les petits et les grands bourgeois, les enseignants, l’État, les politiciens (même de gauche), les syndicalistes racistes, les ouvriers racistes, les ouvriers soumis, les « jaunes », les intoxiqués du boulot, etc. En d’autres termes, Gérard n’entretient pas le mythe d’une classe ouvrière unifiée et solidaire en lutte contre ces diables de patrons. Il est parfaitement conscient des rivalités et conflits entre les ouvriers qualifiés et non qualifiés, entre les vieux et les jeunes, les Français et les étrangers, les hommes et les femmes, etc.
Le récit ne laisse place à aucun apitoiement, mais manie plutôt l’humour et l’argot pour exprimer la violence et l’injustice dans la famille et le quartier, l’usine et la société. Le récit est historique, il relie l’école et le travail aux événements de la vie familiale et aux événements politiques. Gérard raconte des anecdotes, fait des évaluations, part dans des digressions, toujours dans le but de témoigner sur la dureté de la vie ouvrière et d’analyser les conflits de classe, les stratégies des ouvriers aussi bien que celles des patrons. Il se présente comme un révolté et comme un malin, violent, insupportable, mais aussi capable de réfléchir, intéressé par les livres, intelligent ; viril mais pas misogyne, pas casse-cou, protecteur des faibles ; buveur et noceur mais habile au travail et doté d’une conscience professionnelle.
Plusieurs faits et contradictions peuvent nous permettre de comprendre la stratégie narrative et, par extension, la stratégie biographique de Gérard. Il y a beaucoup de violence dans son histoire familiale, mais Gérard ne condamne jamais personne, il renvoie la faute à l’extérieur. Au lieu de blâmer sa mère pour l’avoir placé en pensionnat, il blâme les curés et les profs. Au lieu d’accuser le conjoint de sa mère, il condamne les flics. La violence dans le réseau social et familial est décrite sans affectation, comme une chose banale : « Pour moi c’était normal, j’ai toujours été baigné, ça faisait partie de la vie normale qu’on se foute sur la gueule. » La violence et les divorces qui scandent la vie familiale de ses frères et sœurs est aussi racontée avec fatalisme, comme le résultat mécanique et banal des mauvaises conditions de vie et de travail. Ce qui est insupportable, par contre, c’est la violence des employeurs et de la société tout entière, du système, ce système étant en quelque sorte le réceptacle de la violence vécue dans la vie et au travail. Pour justifier sa révolte contre le conjoint de sa mère à propos de l’argent gagné au travail, il explique que cet homme se comportait comme un patron, c’est-à-dire comme un exploiteur.
On pourrait donc analyser la stratégie de Gérard comme une stratégie consistant à employer la ruse, aussi bien dans l’expérience vécue que dans la réflexivité, dans la manière de réfléchir l’expérience passée et d’en tirer des leçons pour le présent et pour l’avenir. Rester célibataire, par exemple, est décrit comme un choix congruent avec les obligations d’un leader syndical – ça l’est certainement. Mais c’est aussi un moyen d’éviter l’expérience vécue par la grand-mère, la mère, les frères et les sœurs. Gérard se décrit lui-même comme un « combinard » [Warner, Wellman, Weitzman, 1981], il raconte avec force détails ses astuces, ses trucs, ses combines, le jeu du chat et de la souris, mais ce sont là des tactiques dirigées contre les institutions : comment devenir un révolté dans une école catholique, comment se battre dans une école professionnelle, comment ruser avec les patrons, comment travailler moins, comment obtenir plus. Justifiées par l’exploitation et l’oppression, ces combines restent toujours compatibles avec la solidarité de classe. On pourrait donc formuler l’idée que la révolte de Gérard contre les employeurs et le système est le produit et l’expression d’une révolte contre une violence plus « privée ».
Mais cette interprétation est loin d’être entièrement satisfaisante.
L’autre fait important de la vie vécue et racontée de Gérard, c’est son goût pour la culture, les livres, mais aussi la musique, le cinéma, les voyages, les sorties au restaurant. C’est la seule raison pour laquelle il regrette parfois de ne pas gagner plus d’argent, la raison pour laquelle il supportait la précarité : à cause des primes de précarité. Élevé dans un milieu qu’il décrit sous les traits du sous-prolétariat, il nourrit des aspirations qui l’en éloignent. Sa sœur est devenue infirmière. À l’âge de seize ans, il se bagarre contre les patrons avec le Code du travail sous le bras. Quand il ne va pas au boulot le lundi matin, suivant en cela la vieille tradition ouvrière du « Saint Lundi » [A. Cottereau, 1980], où va-t-il ? « Quand il faisait beau, surtout le lundi matin, je sais pas pourquoi, arrivé Porte de Clignancourt, la mobylette, au lieu de tourner à droite elle tournait à gauche et je me retrouvais au Quartier latin. Le Quartier latin, c’est très sympa le lundi matin. » Loin d’une aspiration héritée du milieu familial, c’est une rupture avec le passé.
Une autre rupture est visible dans le choix des alcools : contre le vin rouge et le Ricard du réseau familial, il élit la bière, le whisky, le cognac ou l’armagnac. Plus évidente encore, sur ce point, est la capacité à modérer sa consommation : « Un jour j’ai lu un truc sur l’alcool et j’ai regardé le paternel, enfin le mari de ma vieille, je me suis regardé et j’ai dit : “Il faut que j’arrête sinon je vais finir comme lui et c’est pas beau.” Alors pendant plusieurs années, plus une goutte. » Gérard a un réseau social étendu, des amis enseignants et bourgeois, et même s’il se moque d’eux, il sait et dit que l’argent et la culture sont des ressources précieuses pour l’éducation des enfants.
On pourrait donc avancer que sa révolte est aristocratique, surtout quand il se moque des travailleurs soumis à leurs patrons ; mais, en fait, cette révolte est la solution de la contradiction ou du décalage entre les aspirations et les moyens, et aussi entre les aspirations et le souci constant de solidarité. Gérard est attiré par l’imprimerie, l’aristocratie ouvrière. Ensuite il est attiré par Air Liquide, qui est aristocratique aussi en raison du niveau élevé de la conscience de classe et du pouvoir syndical qu’on y trouve. Finalement il décroche des emplois dans l’industrie automobile, un secteur glorieux en raison des luttes des os. En tant que syndiqué cgt, il se trouvait bien chez Renault, dans la « forteresse ouvrière » comme on disait alors.
Mais c’est chez Citroën qu’il a finalement trouvé un emploi stable, se lançant aussitôt dans la bagarre contre les mouchards du syndicat patronal, y trouvant une raison d’être au point de se moquer des ouvriers de Renault, qui gagnent peut-être plus, grâce aux syndicats, mais sont soumis à la Direction, « ont le pantalon sur les chevilles ». Chez Citroën, les ouvriers sont moins bien lotis et l’appartenance syndicale se paie cher, mais « les pantalons sont solidement attachés à la ceinture ». Gérard n’est plus à la chaîne, il est agent de maintenance sur machine. Il fait comme les autres, quand le contremaître lui demande d’aller quelques heures ou quelques jours à la chaîne, il ne dit pas non, il suggère seulement qu’on demande à un intérimaire. Il est très conscient de l’écart grandissant entre les ouvriers qualifiés et les autres, entre ceux qui sont pratiquement devenus des techniciens, des cols-blancs, et ceux qui sont encore quasiment en esclavage. Il voit en particulier les différences que ça fait dans les modes de vie et l’éducation des enfants. En ce sens, être célibataire et être un leader syndical sont deux faces d’une même stratégie. Mais c’est plus qu’une stratégie individuelle. Gérard analyse parfaitement ce qui se passe dans le secteur automobile et plus globalement dans l’industrie ou le commerce. La ruse consiste à trouver un moyen de réaliser ses aspirations et en même temps à rester dans la classe ouvrière, entre un monde et l’autre, en guettant la prochaine occasion de conflit pour aiguillonner la combativité de classe.
Ni un héros, ni un pauvre type, Gérard est un combinard, comme l’ont été tant de gens opprimés pendant des siècles avant lui. C’est grâce à la ruse que, contrairement à beaucoup de jeunes qui ont commencé à travailler dans les années soixante-dix, Gérard a réussi à rester sur le marché du travail et à traverser toute cette période, si destructive pour la classe ouvrière, sans perdre la vie, la dignité ni la solidarité.
 
Destin et caractère
 
 
Dans le texte qui porte ce titre, W. Benjamin [1919 : 202] défend l’idée que le malheur et la faute, constitutifs du destin, ne caractérisent pas la religion, mais le droit : « Un ordre dont les seuls concepts constitutifs sont les malheurs et la faute, et à l’intérieur duquel il n’y a aucune voie possible de délivrance (car tant qu’une chose est destin, elle est malheur et faute), un tel ordre ne saurait être religieux, malgré tout ce que peut suggérer en ce sens le concept mal compris de faute. Il y a donc lieu de chercher un autre domaine dans lequel seuls valent le malheur et la faute, une balance sur laquelle béatitude et innocence sont trouvées trop légères, et quittent terre. Cette balance est celle du droit. Les lois du destin, le malheur et la faute sont érigés par le droit en mesures de la personne. »
Cette idée permet de comprendre pourquoi ces récits de la vulnérabilité se présentent comme des plaidoiries et elle incite le sociologue à s’interroger sur la relation entre les « lois sociologiques » qui sont censées régir les opinions et les modes de conduite, d’une part, et, d’autre part, les lois ou les normes auxquelles les témoins se réfèrent explicitement ou implicitement dans leurs récits. Entre les guides que les individus se donnent pour l’action et les déterminants que les sciences sociales attribuent à ces actions. Entre les auto-contraintes et les hétéro-contraintes [Elias, 1969]. Cette question est particulièrement cruciale dans le cas des récits biographiques et plus généralement des approches « compréhensives ». En effet, les contraintes que se donnent les témoins peuvent s’additionner aux déterminations que leur attribuent les sociologues, au point que la voie de la délivrance leur soit définitivement fermée. Le destin est d’autant plus implacable que le récit donne à voir une causalité entre les événements du passé et la situation présente. Hélène et Gérard ne lutteraient ainsi, chacun à leur manière, contre le malheur et la faute, que pour effectuer leur destin social de mère ouvrière et d’ouvrier célibataire. La promesse de libération contenue dans la philosophie des Lumières pourrait n’être qu’un leurre si elle se résume à surdéterminer du dehors, par l’autorité de la science, ce qui est déjà déterminé du dedans, dans l’intimité.
Il y a deux solutions pour que les contraintes s’annulent ou du moins se soustraient au lieu de s’additionner. La première est la lutte syndicale ou politique expérimentée par Gérard. Le fait qu’il se dise heureux et manifeste dans tout ce qu’il dit un éclatant volontarisme biographique suffit à démontrer la portée de cette lutte. La seconde est le travail sur soi, qu’illustre la démarche d’Hélène. Le fait qu’elle soit inachevée ne l’invalide pas. Utiliser des biographies pour la recherche pourrait donc consister à repérer le caractère sous le destin, la singularité plutôt que l’exemplarité. Ce que les individus placés dans la zone de vulnérabilité partagent, ce n’est pas la « communauté de destin » ou la « communauté de sort » dont Colette Pétonnet faisait la caractéristique des habitants des cités de transit [Pétonnet, 1982], ce n’est pas non plus l’exigence de la survie économique et ses conséquences sur la « sociabilité obligatoire » [Laé, Murard, 1985], c’est plutôt la communauté d’un débat et d’un combat contre les autres et avec soi-même.
Les narrations sont certes enchâssées dans des cultures de genre et de classe. On a pu montrer [Théry, 1993] que les récits féminins et masculins sur le divorce se distribuent aux deux pôles de la tragédie (plutôt féminine) et du drame (plutôt masculin), mais plus généralement ils diffèrent quant au contenu, les récits masculins étant principalement orientés sur le travail (même quand la vie privée et familiale est déterminante), et les récits féminins vers la famille (même lorsque la vie professionnelle est intense). Les histoires opposées d’Hélène et de Gérard illustreraient bien cette polarisation. La culture de genre se combine de différentes manières à la culture de classe. Ainsi la condition ouvrière [Beaud, Pialoux, 1999] imprègne le récit de Gérard avec son opposition entre « eux » et « nous » [Hoggart, 1957], tandis que le récit d’Hélène, quoiqu’il se réfère à l’usine et à des situations de travail plutôt dévalorisantes, est dominé par le genre, les problèmes de travail, de logement et d’argent étant relégués au second rang de l’intrigue, dont le nœud est le vécu affectif de la condition de mère et d’épouse.
Les narrations sont également inscrites dans les déclinaisons de l’histoire collective. Pour le récit de Gérard, il s’agit principalement de l’histoire de la décomposition des classes populaires et de leur noyau ouvrier [Noiriel, 1986 ; Verret, 1992]. Pour le récit d’Hélène, principalement de l’histoire de l’indignité familiale, la condamnation des familles populaires, des mères tantôt absentes et tantôt surprotectrices, des pères tantôt autoritaires et tantôt démissionnaires. L’entrecroisement de ces deux histoires permet d’expliquer et d’analyser les récits de Gérard et d’Hélène, mais pas la façon singulière dont chacun débat et combat. Pour y parvenir, il faut quitter la position du surplomb scientifique d’où l’on observe les régularités des déterminations. Hélène et Gérard ne sont pas seulement des individus, c’est-à-dire les unités de compte de ces déterminations. Ils sont aussi et d’abord les auteurs de leur vie, ils ne sont pas « agis » par des déterminations. Et c’est bien parce qu’ils sont les auteurs de leur vie qu’ils peuvent s’en sentir responsables voire coupables. Ils sont aussi les auteurs de leurs récits, et c’est pourquoi ces récits expriment, dans leur forme et sur le fond, leur débat intime.
Pourquoi des auteurs et pas des sujets ? Par principe de précaution méthodologique. L’existence du sujet linguistique est en effet indubitable [Agamben, 1978 : 59], et il y a aussi une évidence du sujet empirique de l’action [Dumont, 1977] mais il n’y a rien de vérifiable en ce qui concerne la subjectivité de ce sujet et son unicité. Au contraire on peut vérifier que les mêmes personnes peuvent être auteurs de plusieurs vies différentes et de plusieurs récits différents à propos d’une même vie [Lewis, 1961]. Si bien que l’on doit appliquer à l’intimité la même précaution qu’au récit et qu’à la vie racontée par ce récit. Il s’agit d’un point de vue singulier, à un moment singulier, sur un aspect singulier. S’il peut s’exprimer sous une forme artistique, qui en fait ressortir la dimension universelle, le caractère est donc plutôt, pour le sociologue, la limite de ce que son savoir lui autorise à dire sur la vie des autres.
La démesure des sciences sociales consiste à prétendre et à vouloir tout dire de la vie des autres, ce qui serait une façon de se livrer au « cannibalisme psychologique » [Sennett, 1980]. L’image est forte mais la comparaison douteuse. L’anthropophagie doit être prescrite ou interdite, elle ne peut être que normale ou déviante, alors que le dévoilement de l’intimité peut certes choquer la pudeur mais aussi déclencher le rire, entraîner des sarcasmes ou susciter l’empathie : elle n’est pas l’objet de prescriptions stabilisées. On peut formuler deux explications complémentaires à cette instabilité des prescriptions : comme nous en formulions l’hypothèse au départ de cet article, elle signalerait une transformation du statut et des formes de l’intimité dans une société où s’affirme l’identité narrative, d’une part, mais, d’autre part, elle indiquerait une instabilité de son objet, les méthodes scientifiques étant incapables par leur nature même de rendre visible le caractère qui se dérobe chaque fois sous l’intimité.
On se limitera donc, pour conclure, à ceci : les mondes vécus de la vulnérabilité peuvent être perçus à travers les récits biographiques, y compris dans leur dimension privée, et même intime. Les combats et débats intimes sont bien connectés à l’histoire collective et à la culture, ils prolongent et réfléchissent à l’intérieur ce qui se fait et se dit à l’extérieur. Mais l’intimité ne se résume pas à ces mouvements du cœur et de l’esprit. Comme le souligne H. Arendt [1954, 1972 : 202] : « L’espace intérieur où le moi est à l’abri du monde ne doit pas être confondu avec le cœur ou l’esprit, qui existent et fonctionnent tous deux seulement en interrelation avec le monde. Non le cœur, non l’esprit, mais l’intériorité comme lieu d’absolue liberté à l’intérieur du moi fut découverte dans l’antiquité tardive par ceux qui n’avaient pas de place propre dans le monde. » En d’autres termes, au-delà du sujet linguistique et du sujet empirique, il s’agirait pour les sciences sociales de reconnaître une liberté. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Agamben Giorgio, 1978, Enfance et histoire, traduction française, 1989, Paris, Payot (coll. « Critique de la politique »).
·  Arendt Hannah, 1972, [1954], La crise de la culture, traduction française, Paris, Gallimard.
·  Beaud Stéphane et Michel Pialoux, 1999, Retour sur la condition ouvrière : enquête aux usines Peugeot, Paris, Fayard.
·  Beck Ulrich, 1986, Risk Society, traduction anglaise, Londres, Sage.
·  Benjamin Walter, 1919, « Destin et caractère », in Walter Benjamin, Œuvres I, traduction française, 2000, Paris, Gallimard (coll. « Folio »).
·  Castel Robert, 1995, Les métamorphoses de la question sociale. Chronique du salariat, Paris, Fayard.
·  Chamberlayne Prue, J. Bornat, Tom Wengraf, 2001, The Biographical Turn in the Social Sciences, London, Taylor and Francis.
·  Cobb Jonathan et Richard Sennett, 1972, The Hidden Injuries of Class, Cambridge, Cambridge University Press.
·  Cottereau Alain, 1980, « Préface », in Denis Poulot, Le sublime ou le travailleur tel qu’il est en 1870 et ce qu’il peut être, Paris, Maspero.
·  Dejours Christophe, 1998, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil (coll. « L’histoire immédiate »).
·  Demazière Didier et Claude Dubar, 1997, Analyser les entretiens biographiques. L’exemple des récits d’insertion, Paris, Nathan (coll. « Essais et recherches »).
·  Douglas Mary, 1986, « La connaissance de soi », in Comment pensent les institutions, nouvelle traduction française, 1999, Paris, La Découverte (coll. « Recherches »).
·  Dubar Claude, 2000, La crise des identités, Paris, puf (coll. « Le lien social »).
·  Dumont Louis, 1977, Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque des sciences humaines »).
·  Elias Norbert, 1969, La société de cour, traduction française, 1974, Paris, Calmann-Lévy.
·  Giddens Anthony, 1984, La constitution de la société, traduction française, Paris, puf (coll. « Sociologies »).
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·  Hoggart Richard, 1970, [1957], La culture du pauvre, traduction française, Paris, Les Éditions de Minuit (coll. « Le sens commun »).
·  Laé Jean-François et Numa Murard, 1985, L’argent des pauvres. La vie quotidienne en cité de transit, Paris, Seuil.
·  Lewis Oscar, 1963, [1961], Les enfants de Sanchez, traduction française, Paris, Gallimard (coll. « Tel »).
·  Navel Georges, 1945, Travaux, Paris, Gallimard.
·  Noiriel Gérard, 1986, Les ouvriers dans la société française, Paris, Seuil (coll. « Points »).
·  Pétonnet Colette, 1982, Espaces habités, Paris, Galilée.
·  Roberts Robert, 1971, The Classic Slum, Manchester, The University of Manchester Press, réédition 1983, Penguin books.
·  Sennett Richard, 1981, [1980], Autorité, traduction française, Paris, Fayard.
·  Théry Irène, 1993, Le démariage. Justice et vie privée, Paris, Odile Jacob.
·  Verret Michel, 1992, « Où va la classe ouvrière française », Autrement, 126.
·  Warner R.S., D.T. Wellman, L.J. Weitzman, 1981, « Le héros, le pauvre type et le combinard », traduction française, Espaces et sociétés, 38-39.
 
NOTES
 
[1]Université de East London (Département de sociologie - Center for biography in social policy), Université Martin-Luther de Halle (Institut für pädagogik), Université autonome de Barcelone (Département de sociologie), Université de Göteborg, Université Denis-Diderot Paris 7 (ufr de sciences sociales), Centre de recherche Sextant (Athènes), Centre de recherche Inter (Naples).Les résultats des travaux ont été publiés entre 1996 et 1999 sous la forme de Working papers numérotés de 1 à 8. Tous les working papers peuvent être obtenus auprès du Center for biography in social policy, Département de sociologie, Université de East London, Longbridge Road, Dagenham, Essex RM8 2AS. Deux ouvrages sont en cours de publication à Londres (Mac Millan publishers).
[2]La même consigne est appliquée par chacune des équipes. Après accord préalable, obtenu en expliquant les buts et méthodes de la recherche, l’entretien commence par la question : « Est-ce que vous voulez bien me raconter votre vie ? » Aucune interruption n’est faite avant que s’achève cette première présentation de soi, dont la durée varie de quelques secondes à plus d’une heure. Les relances sont faites également sur le même mode du « Vous avez parlé de ceci ou de cela, pouvez-vous m’en parler encore un peu ? » Les relances cessent dès qu’elles mettent en difficulté l’enquêté. Les enquêtés ont été recrutés dans les réseaux personnels et universitaires (étudiants) des chercheurs. Une copie de l’entretien intégralement décryptée a été remise aux enquêtés qui en ont fait la demande.Sur tous les aspects méthodologiques de cette recherche, on peut consulter Chamberlayne, Bornat, Wengraf [2001].
[3]L’entretien a été réalisée par Vanessa Stettinger. Les noms ont été changés ainsi que certains détails de l’histoire, de façon à empêcher toute identification.
[4]L’entretien a également été réalisé par Vanessa Stettinger. Le jeune homme a vingt-trois ans au moment de l’entretien, il en avait quatorze au moment des faits.
[5]La distinction entre conscience réflexive et conscience pratique est à la base de la théorie de la réflexivité d’Anthony Giddens [1984].
[6]L’entretien a été réalisé par Nathalie Busiaux.
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