Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525233
192 pages

p. 133 à 148
doi: 10.3917/ethn.021.0133

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Varia

Vol. 32 2002/1

2002 Ethnologie française Varia

Territoires identitaires et mémoires familiales russes

Élisabeth Gessat-Anstett Rédaction Ethnologie française6, avenue du Mahatma-Gandhi75116 Paris
À partir d’une enquête ethnographique réalisée dans une région de Russie centrale, cet article s’intéresse aux liens qui semblent unir de façon étroite et complexe des territoires à des mémoires dans l’espace post-soviétique. Il porte simultanément l’attention sur trois objets : un lieu (la ville de Mologa et ses environs), un événement (sa disparition par engloutissement) et un objet social (le groupe des personnes originaires de cette ville et leurs descendants), en s’intéressant à la façon dont les mémoires familiales russes les intègrent et les manipulent. S’interroger sur la spécificité de la place qu’occupe la mémoire des lieux permet en effet de questionner la façon dont se construit en Russie la mémoire collective.Mots-clés : Russie, identité, mémoire, patrie, origine. This article is based on a recent ethnographic survey conducted in central Russia and analyses the close and complex links that connect territories and memories in the postsovietic space. It concentrates on three points : a place (the town of Mologa and its neighbourings), an event (its disappearance under water) and a social object (the group of persons originating from this town and their descendants), with special emphasis placed on the way they are integrated into Russian families’ memories and manipulated. Examining the specific place occupied by the memory of a place leads indeed to question how a collective memory is being built in Russia.Keywords : Russia, identity, memory, homeland, origin. Auf der Basis einer ethnographischen Feldstudie, die sie in Zentralrussland neuerdings durchführte, untersucht die Autorin die engen und komplexen Verbindungen, die zwischen Gebieten und Gedächtnissen in dem postsowjetischen Raum bestehen können. Drei Punkte werden herangezogen : einen Ort (die Stadt Mologa und ihre Umgebung), ein Ereignis (ihre Verschwindung unter Wasser) und ein soziales Objekt (die Leuten, die aus dieser Stadt stammen und ihre Nachkommen), wobei der Schwerpunkt auf die Weise gelegt wird, wie diese Punkte in den russischen Familiengedächtnissen integriert und manipuliert werden. Wenn man sich über den bestimmten Platz fragt, den das Örtergedächtnis besetzt, dann wird man dazu geführt, sich über die Weise zu fragen, wie sich das Kollektive Gedächtnis in Russland aufbaut.Schlagwörter : Russland, Identität, Gedächtnis, Vaterland, Ursprung.
L’idée selon laquelle le territoire est une réalité d’abord culturelle ne signifie pas pour autant, qu’il n’y ait pas de fonction « objective » assumée par les territoires mais qu’elle varie selon les époques et les systèmes d’organisation politiques, tout comme par ses formes géographiques. Le territoire peut être un lieu de rêve permanent autant et plus qu’un lieu de vie comme c’est le cas, par exemple, de toutes ces diasporas qui se saluent depuis des siècles en parodiant la phrase des juifs de l’exil : « L’an prochain à Jérusalem » […] Dans toutes ces cultures pré-modernes ou d’exil, le territoire est un cœur avant d’être une frontière. C’est une qualité de relation émotive qui réunit ceux qui partagent la même représentation de l’espace. Dans ce sens c’est assurément un lien culturel qui a été vécu comme tel durant des millénaires et encore plus souvent qu’on ne le croit, qui l’est toujours aujourd’hui.
Bonnemaison et Cambrezy [1996]
Les processus mémoriels qui participent de la formation des identités individuelles, familiales ou collectives, manipulent des éléments multiples et parfois contradictoires. Ceux-ci peuvent être d’ordre topique, chronologique, psychologique ou encore sociétal. Au sein des multiples travaux de sciences sociales qui ont pris la mémoire des individus et des groupes pour objet, nombreux sont ceux qui ont porté sur les cadres sociaux [Halbwachs, 1950 ; Candau, 1998], ou encore chronologiques de l’activité mnémonique, cherchant à comprendre comment les mémoires pouvaient s’approprier la petite et la grande histoire des hommes [Zonabend, 1999 ; Todorov, 1995]. Ces travaux se sont moins souvent intéressés aux cadres topographiques de la mémoire. L’une des principales entreprises en ce domaine réside dans les sept volumes des Lieux de mémoire [Nora, 1984-1994], qui s’attachent toutefois plus volontiers aux marques laissées par l’activité des individus sur les objets et les espaces, qu’à la façon dont s’élabore la mémoire de ces lieux.
Or, lorsque nous nous sommes intéressées à la façon dont les processus mémoriels se construisent en Russie post-communiste – où chacun doit désormais concilier un double et paradoxal héritage : celui d’une Russie éternelle, celle des traditions populaires qui restent fortement ancrées dans les mœurs, et celui du système socialiste soviétique dont l’idéologie a modelé à plus d’un titre les habitudes de penser et d’agir de chaque Russe –, nous nous sommes aperçues que les mémoires familiales faisaient une place tout à fait particulière et prépondérante aux espaces géographiques.
Nous nous sommes alors penchées de plus près sur ces liens qui semblaient unir de façon si étroite et si complexe des territoires à des mémoires dans l’espace post-soviétique. Prenant appui sur une enquête ethnographique réalisée dans une région de Russie centrale, se poursuivant au rythme de plusieurs séjours par an depuis 1995 [1], nous avons ainsi simultanément porté notre attention sur plusieurs objets : un objet topique (la ville de Mologa et ses environs), un objet chronologique (sa disparition par engloutissement) et un objet social (le groupe des personnes originaires de cette ville et leurs descendants), en nous interrogeant sur la façon dont les mémoires familiales intégraient et manipulaient ces trois objets. Le fait de nous questionner sur la spécificité de la place que vient occuper la mémoire d’un lieu – lieu de naissance et territoire d’origine pour certains, terre des ancêtres et espace de référence pour d’autres, lieu de vie et de mort – au sein des diverses identités familiales et sociales, nous a permis d’éclairer la façon dont pouvait se construire en Russie une mémoire collective à partir d’un agencement toujours recommencé de mémoires individuelles.
 
Un lieu
 
 
Le cœur de notre trame topographique est double. L’espace que nous avons choisi de prendre en compte correspond en effet, en premier lieu, à une vaste zone désormais disparue. Le territoire englouti auquel nos informateurs font référence était densément peuplé et économiquement dynamique. Il était formé de deux uezdy [2] (districts) : celui dont la ville de Mologa était le chef-lieu, et celui d’Ermakov. Ces deux districts regroupaient à eux deux plus de 700 villages qui furent vidés de leurs habitants au début des années quarante, ce qui généra au total le déplacement de près de 150 000 personnes. Mologa, qui comptait une population de 4 000 habitants l’hiver et près de 10 000 pendant la saison navigable, représentait le pôle urbain le plus important de cette vaste zone, par son activité économique (fluvio-maritime), son statut administratif et sa situation géographique au croisement de deux rivières (la Mologa et la Sehsna) et du fleuve Volga, situation qui causa sa perte. Mologa regroupait ainsi à la fin du xixe siècle plus d’une centaine de maisons en pierre et 600 habitations en bois, ainsi qu’une centaine de bâtiments administratifs et commerciaux (photo 1).
Mais l’espace de référence de nos informateurs correspond aussi à ce qui le recouvre désormais : un immense lac artificiel créé en 1941 par la mise en service d’un barrage hydroélectrique : le GuES (acronyme de GuidroElektroStansia). La mer de Rybinsk (Rybinskoe More) ou retenue d’eau de Rybinsk (Rybinskoe Vodohraniliŝe), tel que le lac est le plus souvent désigné, couvre ainsi désormais une superficie de plus de 4 500 km2, l’équivalent d’un département français. Sa très faible profondeur, moins de deux mètres en moyenne et une dizaine de mètres au maximum [3], en fait la plus grande mare d’Europe.
Les incidences climatiques et écologiques de cette gigantesque retenue d’eau sont majeures pour les deux principales régions (Iaroslavl et Vologda) qui la bordent. L’hiver se prolonge plus longtemps qu’ailleurs, car le gigantesque bloc de glace que constituent les eaux gelées du lac, dont l’inertie thermique est importante, agit au printemps comme un véritable réfrigérateur. Les précipitations sont également accrues à l’automne, car le lac présente une grande surface d’évaporation.
Le phénomène physique de l’évaporation est en outre lourd de conséquences. Il provoque tout d’abord une lente réduction de la surface globale du lac, et donc une modification des contours de celui-ci. Ces altérations qui sont intervenues de façon progressive et tout à fait notable depuis la création de la retenue d’eau, se sont accélérées ces dix dernières années au point de poser plusieurs types de problèmes. Les premiers, d’ordre économique, concernent la survie des industries lourdes (métallurgie, sidérurgie, chimie) construites sur les rives du lac, nécessitant un accès direct avec l’eau. La baisse constante du niveau de celle-ci met en effet en péril leur fonctionnement. L’usine hydroélectrique du barrage voit ainsi elle-même son activité ralentie pendant la saison estivale quand le niveau des eaux atteint la cote d’alerte.
Les autres problèmes sont d’ordre écologique. Les marécages créés par le processus d’assèchement progressif, tout autant que la retenue d’eau, représentent en effet un idéal bassin de décantation si ce n’est de fermentation pour les déchets industriels et la pourriture naturelle qui font du lac un foyer micro-bactérien de premier ordre [4].
 
Un événement
 
 
Quant au nœud de notre trame chronologique, il est, lui aussi, fort complexe. L’événement qui sert de référence à l’ordonnancement des mémoires individuelles, familiales et collectives, que nous avons sollicité, correspond, en effet, à la fois à la disparition d’un premier territoire (celui de la ville noyée sous les eaux) et à la création d’un second : celui constitué par le lac. L’engloutissement de Mologa et la naissance de la retenue d’eau furent provoqués par la mise en service du barrage dans la nuit du 13 au 14 avril 1941. La fermeture des vannes déclencha alors l’irrémédiable et lent anéantissement d’une vaste zone de près de 80 km de long et 50 km de large, engloutissement qui se poursuivit inexorablement pendant près d’un an.
Cette date bien que marquante reste toutefois artificielle car l’impact et l’importance de l’événement renvoient aussi à la longue période de préparation qui précéda. Le jour de la mise en eau n’est que le terme d’une phase de construction et de destruction qui dura plus de cinq ans. L’entreprise date de 1932 et fait partie d’un des grands projets staliniens visant à réguler les crues de la Volga, dont les enjeux économiques, politiques et stratégiques dépassent le seul niveau régional [5].
1
IMGIMGIMGIMFPlan de Mologa. Carte extraite de l’ouvrage Plany i Kratkie o›cerki gorodov Iaroslavskoï Gubernii, 1909, Iaroslav.
Les premiers travaux débutèrent en 1936 avec l’installation de chantiers gigantesques, regroupant plusieurs dizaines de milliers d’hommes, pour l’immense majorité d’entre eux des prisonniers condamnés aux travaux forcés. Cet événement tragique est ainsi associé à plus d’un titre à la mort. La création du lac se traduit, en effet, en premier lieu, par la disparition d’un territoire. Mais elle se traduit aussi par la mort de la flore – préalablement détruite par la hache et le feu avant d’être engloutie – et de la faune. Petits et grands mammifères se retrouvent prisonniers des îlots créés par la montée des eaux et périssent inexorablement de faim ou de noyade. Et les flots de la Volga charrient au printemps 1941 des milliers de cadavres d’animaux.
Enfin, la mort est inscrite de manière iconographique sur le barrage lui-même, puisque la fresque en mosaïque décorant le côté tourné vers la terre illustre l’épisode tragique d’une légende populaire qui narre la façon dont Vassili le Preux, pour fuir en bateau l’attaque des Huns, jette à l’eau ses camarades afin que son embarcation puisse prendre de la vitesse.
L’événement, qui sert de référence aux mémoires collectives, possède lui aussi de multiples facettes. Il peut tout d’abord être envisagé à partir de l’édification d’un ouvrage d’art, et renvoyer à la construction du barrage. De cet événement il existe une mémoire officielle, institutionnellement célébrée, celle des grands travaux héroïques du stalinisme, qui fournirent pendant la guerre son électricité à Moscou et la sauvèrent du blocus allemand en 1942. Mais il en existe aussi de nombreuses photographies et une chronique autorisée qui donna lieu, dès les années cinquante, à des publications.
Cet événement renvoie également à la destruction des sites habités et de la nature. Tous les bâtiments qui ne pouvaient pas être déplacés, parce que édifiés en dur ou situés trop loin des voies navigables, furent en effet démolis. Des brigades procédèrent ainsi au démontage des isbas et au dynamitage des églises, des édifices publics et des maisons en brique et ce, avec plus ou moins de facilité et de succès. La première tentative pour détruire la Collégiale de Mologa se solda ainsi par un échec. L’église se souleva de quelques centimètres et retomba en place, intacte. La charge explosive déposée avait été trop faible. La seconde tentative mit fin aux derniers espoirs des habitants de la ville de voir quelque chose rester debout : les briques de l’édifice s’éparpillèrent sous le souffle de l’explosion sur plus d’un kilomètre carré. En amont sur la Volga, en revanche, le clocher de Kalâzina se dresse encore, irréel, sortant des eaux : le temps a manqué pour le dynamiter.
Cet anéantissement fut aussi celui de la flore, puisque la préparation à la phase d’inondation consista en une coupe et une destruction systématique des arbres, bois et forêts afin qu’ils n’offrent pas d’entrave potentielle à la navigation. Désormais la baisse constante du niveau des eaux fait émerger des sites à l’allure fantastique : hectares de souches et de racines emmêlées, pétrifiées et noircies par le gel, enlisées dans une vase sombre, créant un véritable paysage de mort et de désolation. Cette destruction est, elle, restée sans image. Il n’en existe pas de photographies ni de film connu, et n’en subsiste apparemment nulle autre trace que le seul récit des témoins.
Ce même événement peut enfin faire référence à la phase d’expulsion et d’exode qui précéda immédiatement la création du lac. Le déplacement des populations qui eut lieu dès 1939, et plus massivement au printemps et pendant l’été 1940, se traduisit, en effet, par des situations variées. Les médias (presse, affiches, radios) tout autant que les commissaires politiques présents sur place s’étaient chargés d’informer sommairement les personnes concernées sur les bouleversements à venir. L’organisation de leur évacuation se heurta tout autant au scepticisme, à l’incrédulité, à la passivité et à l’hostilité d’une partie de la population qu’à de multiples difficultés techniques et administratives.
Une partie des déplacés ne fut prévenue qu’au dernier moment, après que les ingénieurs en charge du fonctionnement du barrage eurent exigé une augmentation notable du niveau d’eau du lac, qui provoqua le doublement de la surface inondable. Près d’un tiers de la population concernée ne fut donc impliqué dans les préparatifs d’évacuation que dans les derniers mois du chantier. Et si les premiers départs, qui eurent lieu à partir de 1939, se déroulèrent dans des conditions déjà difficiles, un incroyable et tragique exode fut l’irrémédiable conséquence de la dernière période d’expropriation et d’expulsion systématique des habitants. Les maisons en bois situées à proximité des voies navigables, concernées au premier chef par l’inondation à venir, avaient été démontées rondin par rondin et charriées par les eaux en aval vers les sites de réinstallation. Mais au fur et à mesure de l’accélération de l’évacuation, les conditions de départ se dégradèrent : expulsions musclées, maisons incendiées, bétail sacrifié. La rumeur évoque même le cas de personnes âgées habitant seules dans des hameaux isolés que les commissaires auraient oublié de prendre en charge, et abandonnées à leur sort. 150 000 personnes furent ainsi évacuées dans le plus grand chaos. De cet événement, il ne subsiste que quelques photographies dans les archives familiales. Les pereselentsy (déplacés) en gardent pourtant une mémoire très vive.
 
Une communauté
 
 
Notre troisième objet, la société des Mologœzany (les habitants de Mologa) prit corps progressivement. À l’origine il n’était constitué que de quelques informateurs rencontrés à partir de 1994 dans cadre de notre recherche doctorale [Gessat-Anstett, 1997] : le discret Nikolaï, le jovial Youri, Marina l’organisatrice, Maria la poétesse, Aleftina l’inconsolable orpheline ou encore Alexei l’historien. Ces personnes nous avaient toutes signalé et souligné le fait qu’elles étaient originaires d’une ville disparue : Mologa. Mais nous n’avions pas tout de suite prêté une attention particulière à cette origine sur laquelle pourtant chacun avait tant à dire. L’insertion dans le réseau d’inter-connaissance d’individus et de familles qui avaient en commun ce passé fut progressive. Il nous permit enfin de faire connaissance avec Valeri le barde, les deux Galia N. (la fille de Nikolaï et sa lointaine et homonyme cousine), Fiodor l’artiste peintre, Vadim l’ancien militant nostalgique, et bien d’autres. Au point de constituer un groupe important de plusieurs dizaines de personnes, reliées entre elles par des liens multiples, familiaux, professionnels ou de voisinage, mais surtout par une origine géographique commune réaffirmée.
Nous interrogions ces personnes sur leur savoir généalogique, leur demandant de faire le récit de leur vie lors d’entretiens non directifs qui se déroulaient (parfois pendant plusieurs dizaines d’heures et à diverses reprises) à leur domicile. Ces récits, qui ne purent être enregistrés [6], nous permirent de reconstituer et d’expliciter à la fois leur inscription dans leur parenté consanguine et affine, mais aussi d’aborder l’inscription spatiale et historique de leur identité personnelle, professionnelle ou sociale. Pour la clarté de notre propos, nous avons toutefois préféré distribuer nos informateurs en trois groupes.
Le premier d’entre eux est constitué de ceux qui étaient adultes au moment de leur départ de Mologa. Ce premier groupe pose un double problème à l’anthropologue, parce qu’il rassemble les acteurs d’une époque révolue, dont la plupart ont déjà disparu. Il s’agit plus particulièrement des hommes et des femmes nés à la fin du xixe ou au début du xxe siècle, décédés pour la plupart dans les années soixante-dix/quatre-vingt, et qui n’ont pas tous survécu aux purges staliniennes et à la guerre dont la déclaration (le 22 juin 1941) a immédiatement suivi la mise en service du barrage. Prendre ce groupe en compte oblige donc à effectuer un lent travail de reconstruction, à partir d’une véritable archéologie du souvenir. Nous disposons pour cela des matériaux fournis par les historiens qui ont consigné (notamment à travers la publication d’archives [7]) une partie de la mémoire de cette période. Il est par ailleurs possible de faire état d’un certain nombre de manques, d’absences et de non-dits dans le discours des survivants, qui incitent à procéder à une reconstitution par défaut, ou à rebours, de ce qu’aura été la période qui suivit l’engloutissement de Mologa. Ce processus de reconstruction ne peut toutefois qu’inciter à un surcroît de prudence face au risque toujours possible de sur-interprétation lié à l’aspect parfois ténu des matériaux disponibles.
Le second groupe est constitué de ceux qui, tout en étant nés à Mologa, n’étaient pas encore adultes au moment de l’inondation, et qui n’ont donc vécu que les premières années de leur vie sur leur terre natale. Ces personnes ont désormais toutes plus de soixante-cinq ans et gardent de Mologa des images et des souvenirs attachés à la période de leur enfance et de leur adolescence. Comme ils le soulignent eux-mêmes explicitement dans leur discours, ils sont presque tous Ravestniki, c’est-à-dire qu’ils ont le même âge. Les kampania de Mologa, ces groupes informels qui rassemblent traditionnellement plusieurs ravestiniki le plus souvent de même sexe, semblent ainsi avoir joué un rôle majeur dans le maintien des solidarités générationnelles. Les liens qui forment la cohésion de cette génération sont en effet toujours aussi solides, quelles qu’aient été les trajectoires sociales, professionnelles, personnelles ou même politiques des uns et des autres. Les Mologœzany se souhaitent leurs anniversaires, se rendent visite, prennent des nouvelles des uns et des autres par téléphone et entretiennent des relations étroites, bien qu’ils ne soient que rarement voisins. Il est probable que ces solidarités générationnelles ont joué un rôle actif dans l’organisation des retrouvailles du groupe au début des années soixante-dix.
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IMGIMGIMGIMFMologa au début du xxe siècle. Vue sur la place du marché prise du haut de la tour des pompiers (1993, Rybinsk, Mihailov Possad ed.).
Le troisième groupe d’informateurs, enfin, est constitué de ceux qui sont les descendants des expulsés, et qui tout en se considérant comme des Mologœzany ne sont pas nés et n’ont pas vécu dans la ville dont ils se revendiquent pourtant originaires. Ces nouveaux acteurs n’ont donc pas connu le territoire englouti, et n’en conservent pas de souvenirs propres, mais seulement une image en médiation. Au sein de ce groupe, les solidarités générationnelles cèdent le pas à des motivations personnelles. Celles-ci peuvent être liées à des implications professionnelles : historiens, conservateurs, responsables administratifs qui ont des « mologskie korni » (racines à Mologa) selon leur propre expression, participent en effet activement aux événements qui structurent cette période. Tel Nikolaï A., fils et petit-fils de déplacés qui, par passion pour l’histoire des siens, se détourna progressivement de son métier d’ingénieur pour en venir à assumer des fonctions d’administrateur et de muséographe au sein d’institutions culturelles locales et régionales. Mais les motivations peuvent aussi être le fruit de démarches proprement identitaires, comme c’est le cas pour Sergei B. qui, après avoir tardivement et fortuitement découvert les origines géographiques de son père et l’histoire personnelle de ce dernier, décida d’abandonner sa propre Moldavie natale et de revenir s’installer avec femme et enfants sur la terre de ses ancêtres, et qui depuis s’implique dans les activités du groupe des Mologœzany.
Lorsqu’il s’est agi alors de réfléchir sur l’ensemble des éléments que nous avions pu rassembler, après avoir élargi la collecte des informations à des sources complémentaires constituées des fonds archivistiques déposés dans les archives locales de Rybinsk, et régionales de Iaroslavl, comme des fonds muséographiques locaux, nous nous sommes aperçues qu’il était impossible de ne pas s’interroger sur les mécanismes symboliques et sociaux qui avaient permis que se fabrique la mémoire collective de ces personnes. Or le groupe des Mologœzany semblait avoir construit par étapes le traitement mémoriel de cet événement traumatique qu’était la disparition de leur territoire d’origine. Une analyse chronologique, plutôt que thématique, nous a alors permis de mettre en avant le jeu qui avait pu s’établir entre l’intervention de plusieurs générations, et, en leur sein, entre diverses façons de manipuler, de prendre en charge et d’assumer un même espace et un même passé. Ce sont les grandes étapes de ce traitement mémoriel que nous tentons de restituer ici.
3
IMGIMGIMGIMFRue Iaroslavl Mologa, vers 1910 (1993, Rybinsk, Mihailov Possad ed.).
 
1941-1972 : une mémoire silencieuse
 
 
Cette première période est avant tout celle où une multitude d’identités individuelles (auxquelles notre travail sur les récits de vie et les biographies familiales nous avait au préalable donné accès), qui avaient un même événement et un même territoire fondateur en partage, n’ont pas pu, pas su ou pas voulu entrer en résonance. Jusqu’en 1972, les Mologœzany qui ont vu leur mémoire confisquée [8] par l’État qui tentait d’y substituer une version officielle plus largement compatible avec ses idéaux et les objectifs politiques, sont, en effet, restés silencieux et n’ont pas tenté de faire entendre leur voix en public. Cette longue période de trente ans fut alors plus particulièrement marquée par l’échec d’une mémoire officielle et par un vécu silencieux de l’exil.
• L’échec de la mémoire officielle
L’État soviétique tenta rapidement et à deux reprises d’orchestrer une mise en mémoire de cet événement incontournable qu’était la mise en service du barrage et la création du lac qu’il provoquait. La première, simultanée à l’événement [9], se traduisit par la volonté de fonder non loin de la Mologa détruite une Mologa socialiste (Sosialisticeskaâ Mologa), ville nouvelle créée de toutes pièces en aval sur la rive gauche de la Volga, en face de Rybinsk. Cette ville pionnière devait devenir l’alter ego socialiste et soviétique de la cité détruite. Organisée autour d’un tracé similaire qui reprenait les mêmes noms de rue, cette nouvelle Mologa fut ainsi le lieu vers lequel affluèrent la plupart des pereselentsy (les déplacés) de 1939 à 1941. Toutefois, comme le souligne ironiquement Bronislaw Baczko en faisant simultanément référence au 1984 d’Orwell et à la relation que les dictatures communistes ont entretenue avec la mémoire de leur passé : « Si le projet de confisquer au profit du pouvoir la mémoire collective est le même dans l’utopie et les réalités, il ne réussit parfaitement que dans l’utopie. Dans la réalité, la besogne s’avère beaucoup plus complexe. » [Baczko, 1984 : 193]
La création de la nouvelle Mologa fut ainsi confrontée à un certain nombre de difficultés. Les premières furent d’ordre technique : pas d’eau courante, pas d’infrastructures (routes, électricité, antennes administratives), pas de pont pour rejoindre l’autre rive, et beaucoup de boue dans laquelle s’enlisent les populations déplacées et dans laquelle pourrissent rapidement leurs isbas. D’autres difficultés naissent du contexte politique avec le début de la guerre, le territoire est placé sous l’autorité directe du Conseil de l’Évacuation, qui n’a ni le temps ni la volonté de devenir le maître d’œuvre des projets architecturaux et urbanistiques de l’utopie socialiste. L’urbanisation du nouveau site est donc progressivement abandonnée aux seuls soins des nouveaux arrivants.
Cette double série de difficultés aboutit à court terme au rattachement administratif rapide de la zone à la ville de Rybinsk. La « Mologa socialiste » devint simplement un quartier, excentré, isolé (le pont reliant les deux rives ne sera construit que dans les années soixante) et pauvre, qui fut désigné du nom des chantiers navals qui y étaient implantés : le slip.
La seconde tentative de mémorialisation relève quant à elle d’une démarche d’ordre patrimonial et commémoratif. Elle se traduisit par l’érection d’une statue à la pointe de l’île sur laquelle prend appui le barrage. Cette mémoire de pierre, exaltation et célébration de l’héroïsme, fut là encore un échec. Le premier projet préparé dans les années cinquante se proposait de figurer la patrie en danger. Il prenait la forme d’un monument représentant un soldat, baïonnette au canon, marchant.
Mais l’interprétation ambiguë qui pouvait être faite aboutit à ce que la statue soit finalement censurée. Le commissariat à la culture retint, pour finir, le projet d’une monumentale allégorie de Matuœska Volga (petite mère Volga) dans le plus pur style du réalisme soviétique : le fleuve y endosse les traits d’une solide et austère kolkhozienne qui lève la main droite vers le ciel. Là encore, de nombreuses interprétations sont possibles : geste d’exaltation ou de désolation ?
Ces deux échecs nous paraissent devoir être lus comme ceux de la production d’une mémoire officielle par le pouvoir politique, et ceux d’un discours mémoriel idéologique, volontariste et normatif. Ils rendent aussi compte de l’inadéquation de cette mémoire avec les mécanismes mémoriaux individuels et collectifs marqués à cette époque par un intense vécu personnel du drame, de l’exil, de la destruction et de la mort. En fait, il semble que les tentatives idéologiques de mémorialisation n’ont pas pu devenir des catalyseurs efficaces de l’identité collective. Ces tentatives se sont en effet heurtées au souvenir encore vivace des expériences traumatisantes nées des multiples conflits, déportations et exécutions qui avaient accompagné la période de préparation du barrage, qui fut aussi celle de la terreur stalinienne. Car le lien mémoriel au territoire de cette première génération de Mologœzany en exil semble être demeuré bien différent dans sa nature et son expression de celui que cherchait à construire et à magnifier la mémoire officielle de l’État soviétique. Pour ces adultes (parents, déjà grands-parents pour la plupart au moment de l’engloutissement), Mologa représentait en effet le lieu de leur vie privée et professionnelle, à la fois espace domestique où s’était construite leur vie de famille, et espace public où s’était déroulée leur vie d’actif et de citoyen, lieu d’histoires singulières et personnelles dont l’Histoire officielle ne rendait pas compte.
• Exil, isolement et silence
La période de la terreur stalinienne consolida alors un sentiment prégnant d’exil intérieur et d’isolement, tout comme elle incita les acteurs au silence et à un surcroît de prudence. Ce silence fut celui des générations nées et élevées sous le régime tsariste, qui avaient vécu en victimes l’instauration d’un système dont elles ne saisissaient pas la logique, même si elles avaient parfois contribué à l’instaurer, pas plus qu’elles n’en comprenaient le sens et les implications. Le passage au socialisme d’État se traduisit pour la plupart d’entre elles en termes de spoliation, d’exil, de déracinement et de mort.
Ces victimes élaborèrent alors dans le silence et le secret des domiciles privés une contre-mémoire. Celle-ci semble avant tout avoir été marquée par l’isolement social de ses porteurs, quelles qu’aient été leurs origines professionnelles ou statutaires [10], qui se replièrent sur les seuls réseaux de solidarité familiaux. Nous serons ainsi amenées à plusieurs reprises à souligner le rôle actif et déterminant des lignées familiales dans les processus de construction et de transmission de la mémoire collective.
La révolution, la guerre civile, la dékoulakisation, les purges staliniennes, l’évacuation et enfin la Seconde Guerre mondiale favorisèrent en effet la dislocation rapide et durable des principaux réseaux de solidarités existant dans le premier quart du xxe siècle. L’atomisation de la société qui se traduisit par l’absence, la pauvreté et la dangerosité des liens sociaux, eut pour conséquence la focalisation des relations sur les seuls réseaux familiaux [Gessat-Anstett, 2001 : 115-136], et dans une moindre mesure sur les relations de voisinage, avec une forte individualisation des trajectoires sociales et un isolement accru des familles.
La place qu’occupe le territoire englouti dans la mémoire de cette génération est donc centrale : véritable et ultime valeur refuge, la ville immergée demeura au cœur des identités personnelles, sociales, professionnelles. Ceux qui y étaient nés, y avaient grandi, vécu et travaillé, se préparaient à y mourir, mais la dernière étape ne fut jamais accomplie. Leurs petits-enfants rapportent ainsi le désarroi, la tristesse et parfois la peine inconsolable exprimée par ces expulsés, âgés, qui envisageaient comme une frustration et privation ultime l’impossibilité de finir leurs jours sur leur terre natale.
Il est intéressant de souligner, à ce propos, que ce n’est pas avec la seconde génération, celle de leurs enfants – bâtisseurs actifs d’un futur lumineux –, que les acteurs de cette période partagèrent leurs souvenirs et leurs émotions, mais avec leurs petits-enfants dont ils assumaient le plus souvent la garde si ce n’est l’éducation. C’est donc cette troisième génération qui s’est trouvée dépositaire d’une mémoire publiquement tue puisque politiquement très incorrecte, et d’une mémoire critique aussi, dans la mesure où elle véhiculait des éléments négatifs, oblitérés ou gommés par les discours officiels : c’est aussi le discours de ces petits-enfants qui nous renseigne sur les représentations de leurs aïeuls.
 
1972-1991 : une mémoire légendaire
 
 
La date de 1972 est marquante pour la mémoire de Mologa, car c’est celle de la première réunion des Mologœzany qui eut lieu cette année-là en août à Leningrad. Il est toutefois bien difficile d’obtenir des informations précises à ce sujet.
Il faut en effet souligner que nos informateurs sont plus prolixes sur l’« avant » que sur le « pendant » du barrage. Ils racontent ainsi plus volontiers le paradis perdu de l’enfance que la période de préparation à laquelle la très grande majorité d’entre eux a pourtant pris une part active. Peu d’entre eux évoquent l’horreur des camps de travail dont ils furent en voisins les spectateurs. Ils évoquent aussi rarement les conditions de la mise en place des premières rencontres. Et malgré de multiples sollicitations, les témoins de cette époque restent très évasifs sur les conditions de leurs retrouvailles. Ils évoquent de simples conjonctures, des circonstances favorables, une initiative commune, en filant le registre de l’heureuse coïncidence et de l’opportunité. Près de trente ans plus tard, et malgré leur évident succès et leur postérité, personne ne semble désirer assumer la responsabilité de l’organisation de ces premières rencontres.
Pourquoi Leningrad a-t-il accueilli ces premières rencontres, alors que la ville est distante de Mologa et de Rybinsk de près de 1 000 km ? Sur ce point aussi, les avis divergent : « c’était pratique », « parce que N. M. et A. chez qui ça se faisait y habitaient », « ça s’est trouvé comme ça… ». Là encore, le discours se trouve organisé autour de la circonstance et de l’occasion. Mais on peut se demander si l’éloignement géographique ne correspond pas aussi à une double mise à distance. Une mise à distance politique d’une part, car Rybinsk était depuis la guerre une ville militaro-industrielle et demeurait à ce titre un site interdit à la circulation des étrangers qui pouvait agir comme un repoussoir. Mais, d’autre part, cet éloignement représente peut-être aussi une mise à distance symbolique, en raison d’une proximité encore douloureuse avec la terre perdue. Les non-dits et les réticences traduiraient ainsi le danger et l’inquiétude qui pouvaient venir se mêler au très grand désir de se retrouver ensemble.
Quant à la date, le début des années soixante-dix correspond simultanément à un changement de génération et à une période de stabilité et de calme politique. Les rencontres annuelles qui regroupent d’abord une douzaine, puis quelques dizaines, puis rapidement une centaine de personnes, coïncident ainsi avec la disparition de la génération des grands-parents et provoquent une sensation de vide et un sentiment de perte redoublée, explicitement formulés dans les entretiens.
• Les retrouvailles
Ces retrouvailles répondent donc, et c’est leur caractéristique première, avant même de parler de construction mémorielle, à un besoin de sociabilité et d’entre soi. Tous les informateurs disent la joie que ces réunions faisaient naître et l’atmosphère de fête dans laquelle elles se déroulaient, bonheur dont les participants gardent des souvenirs vivaces qui transparaissent dans les multiples détails qui ressurgissent à la vision des photographies : conditions climatiques, détails vestimentaires, noms des présents et des absents.
Ces rencontres se transportèrent rapidement de l’appartement citadin de l’un des Mologœzany, au jardin estival et plus spacieux d’un autre, vers Rybinsk où résidait la plus grande partie des anciens habitants de Mologa, et où les autres venaient l’été passer une partie de leurs vacances. Le succès aidant, le groupe en vint à louer une salle, et c’est désormais un vaste complexe de loisir permettant de faire déjeuner et danser plus d’une centaine de personnes qui accueille les réunions.
Les premières d’entre elles marquèrent la naissance et l’étape fondatrice de la construction d’une identité collective dont le ferment fut le partage d’une mémoire et d’un même processus commémoratif, renvoyant à une nécessité et une volonté de se souvenir ensemble. À l’époque, le partage demeure toutefois tacite, il n’est ni formalisé ni institutionnalisé, il est surtout discret, car la société soviétique des années soixante-dix reste extrêmement policée. Cette dimension collective transparaît pourtant bien dans le terme utilisé par le groupe pour se désigner : les Mologœzany, les habitants de Mologa, alors même que certains d’entre eux n’ont fait qu’y naître et n’y ont, tout au plus, vécu que les premières années de leur vie.
Lorsque l’on prête attention au discours des acteurs de cette période (ceux qui avaient dix-huit ou vingt ans en 1941 et une cinquantaine d’années au début des années soixante-dix) on s’aperçoit de la prégnance de deux thèmes qui structurent le propos et les représentations des Mologœzany : les thèmes de la zemlâ et de la rodina.
Car ce lien au territoire d’origine est double. Il renvoie d’une part à la terre (zemlâ) qui est abordée à travers tous les propos sur la terre nourricière, dont les habitants de Mologa tiraient leurs moyens de subsistance et leur prospérité. C’est un même et unique territoire de référence que tous les zemlâki (compatriotes, pays) ont en partage. Tous racontent ainsi les prés en fleurs, les gras pâturages, les troupeaux en pleine santé, les forêts giboyeuses et la nature généreuse. Les paroles sont toujours empreintes de lyrisme et d’émotion. La mémoire des lieux et le souvenir topographique sont également restés très vifs : les informateurs sont ainsi souvent capables de décrire avec précision un endroit particulier et d’en dresser une carte.
Mais le double symbolique de cette terre en est une autre, la malaâ rodina (la petite patrie, la terre natale). La rodina fait en effet référence à des lieux et des espaces aux contours moins précis, représentés et envisagés d’un point de vue différent, celui du topos fondateur de l’identité personnelle, familiale et collective. Cette Mologa u-topique, abstraite et symbolique, demeure à ce titre le point d’ancrage et d’origine des Mologœzany.
Il y a donc deux discours pour un même territoire.
Dans ce second registre c’est le mode de la nostalgie et de la tristesse qui domine. Le sentiment de perte est explicitement évoqué : les termes pat’eriâ, pat’eriâli, pat’ereno [11] font ainsi partie du lexique récurrent des informateurs. Les locuteurs assimilent facilement leur patrie anéantie à un paradis perdu englouti dans le néant. Ils évoquent alors immanquablement leurs ancêtres, ces aïeux dont la figure manipulée permet d’organiser une représentation honorable et enviable de son groupe familial comme de soi-même. Nombreux sont ceux qui expriment la tristesse de ne pouvoir se rendre sur leurs tombes. Le manque est énoncé comme une privation, elle-même renvoyée à un sacrifice (poœzertvavali, v œzertvu) : celui qui fut héroïquement consenti pour mettre en service le barrage, alimenter Moscou en électricité, et plus tard sauver la capitale assiégée.
• Héros et victimes
Ces informateurs se vivent en effet par rapport à un double statut de victime et de héros. Leur discours est plein de l’emphase pompeuse propre aux slogans qui accompagnèrent la période des grands travaux et qui exhortaient alors à l’héroïsme, celui des figures de proue du socialisme construites par l’État à grands coups d’aphorismes, de statues, de bannières et de panneaux publicitaires [cf. Fabre, 1999]. Mais leurs propos expriment aussi une plainte explicite et récurrente dont la douleur est loin d’être feinte. C’est donc au regard de cette double et paradoxale perception de soi, comme héros et victime, que les acteurs de cette période en viennent à évoquer la nécessité de commémorer.
L’émergence de rituels commémoratifs caractérise aussi cette période. Les commémorations correspondent d’abord à ces réunions annuelles qui regroupent pour un repas pris en commun, chaque second samedi du mois d’août, les anciens habitants de la ville. Mais le processus commémoratif prend aussi la forme d’un retour sur la rodina, qui fut réalisé pour la première fois à la fin des années quatre-vingt. Quelques Mologœzany accompagnèrent en effet une expédition maritime affrétée par le musée de Rybinsk, et destinée à filmer les fonds du lac mis à portée des caméras par un abaissement artificiel du niveau de l’eau. À cette occasion, ils purent lancer des fleurs sur les sites mêmes des tombes englouties de leurs parents.
L’expédition fit à l’époque l’objet d’un film documentaire (intitulé Raskrylos’ mor’e syrok [12]) qui contribua à fixer l’image de ce geste commémoratif initiateur. Car, de ce moyen métrage d’une trentaine de minutes, projeté régulièrement au cinéma de la ville de Rybinsk, on retient moins les images sous-marines (de la vase, des particules en suspension issues de la décomposition de la flore engloutie, et quelques vestiges dont on peine à identifier les contours et l’origine) que les scènes véritablement pathétiques où cette poignée d’hommes et de femmes en larmes, cramponnés au bastingage du bateau, quelques œillets rouges à la main, ballottés par la houle, scrutent silencieusement les fonds boueux.
L’instauration de ce rituel commémoratif, qui se reproduira désormais à chaque occasion propice, suscite toute une série d’interrogations sur les mécanismes et les logiques de production d’une mémoire collective. Elle incite à faire appel à la mémoire d’une autre génération, celle des petits-enfants des premiers évacués, dépositaires et gardiens des souvenirs de leurs grands-parents exilés qui ne partageaient pas la vision héroïque de la construction du barrage dont la seconde génération (celle de leurs enfants) est porteuse.
On s’aperçoit alors que la mémoire du sacrifice qui permet la fabrication du héros tragique procède à bien des omissions. Et si elle se fixe sur un lieu (Mologa), un événement (la construction du barrage) et des personnes particulières (les déplacés), elle n’en efface pas moins d’autres lieux, d’autres événements et d’autres acteurs contemporains du drame.
Les lieux oubliés, tout d’abord, sont les Volgolag, ces nombreux goulags spécifiquement destinés à fournir une main-d’œuvre captive aux grands travaux d’aménagement de la Volga. Ils prirent différentes formes : chantiers de construction et de démolition, car il fallait simultanément dominer la nature et détruire l’œuvre des hommes pour rendre le futur site du lac navigable, mais aussi camps de travail agricole, dans certains cas exclusivement féminins, où d’autres zek [13], prisonniers-travailleurs agricoles, s’épuisaient à nourrir les prisonniers-ouvriers.
Les événements oubliés correspondent, quant à eux, à ces dizaines de milliers de disparitions, de morts par épuisement ou exécutions sommaires et à cet esclavage d’État qui s’est encore poursuivi ailleurs le long de la Volga pendant plusieurs dizaines d’années. Morts anonymes, jetés dans des fosses communes, enterrés à la sauvette ou oubliés dans un fossé et abandonnés aux bêtes sauvages.
Les acteurs oubliés sont ces centaines de milliers de personnes (dont certaines célèbres, comme Soljenitsyne détenu quelques mois dans l’un des camps de Rybinsk) mobilisées pendant plusieurs années par la terreur stalinienne pour mener à bien les grands travaux du régime communiste.
Tous ces oublis aboutissent à faire de la mémoire de ces camps et de ceux qui en furent les victimes un objet évanescent. Il n’existe pas pour l’instant de recension exhaustive des travailleurs vivants ou morts impliqués de force dans l’érection [14] du barrage. Il n’existe pas non plus de souvenir transcrit de la vie, des événements et des hommes qui firent le quotidien des cinq années que dura la construction du barrage. Qu’il faille y voir une tentative d’oubli ou bien de négation, il est difficile de l’établir à ce stade du travail d’enquête et de réflexion, tant le jeu entre l’amnésie et le déni semble, dans ce contexte, étroit et ambigu.
• Pathos en silence
On comprend mieux alors le refus de toute institutionnalisation du processus commémoratif qui caractérisa cette époque, et qu’expriment encore ceux qui en furent les acteurs. Les cadres historiques du souvenir ne sont pas fixés, et les formes que revêtent les processus de commémoration font encore l’objet de bien des aménagements. La mémoire est en marche. Le groupe va ainsi exister pendant plus de vingt ans de façon informelle, tout en accroissant son importance et la visibilité de ses réunions annuelles qui dans le courant des années quatre-vingt se déplacent à Rybinsk. Rares sont les acteurs de cette période qui sont prêts à entendre une autre version de leurs souvenirs que celle qu’ils élaborent, et aucun n’est véritablement prêt à une conciliation mémorielle. Il semble bien que durant cette période, personne n’ait souhaité courir le risque de voir ses propres souvenirs infirmés ou battus en brèche par une mémoire officielle et institutionnelle.
On comprend alors le refuge dans le sentiment et l’« entre-soi » qui marque cette époque. Rester entre soi représente aussi une façon de se réapproprier le territoire disparu. Mologa est alors autant réinvestie par le souvenir, par ces anecdotes maintes fois répétées ou bien par le rappel des circonstances cocasses ou tragi-comiques qui présidèrent à l’attribution d’une klicka (un surnom), que par la pratique sociale qui consiste à reconstituer une part de la communauté disparue, à faire se réunir les mêmes, presque au même endroit, et à réaffirmer à travers l’énonciation d’un chant ou d’un poème une même origine commune. Ce territoire occupe en effet une place spécifique dans la construction des identités individuelles, il figure la part topologique de l’origine de soi à laquelle il est inconcevable de renoncer. « Â iz Mologi » (je suis de Mologa), ne cessent ainsi de scander en vers ou en prose tous nos informateurs.
 
1991-… : une mémoire institutionnelle
 
 
En 1991 débute une autre époque. C’est l’année où l’on célèbre à Rybinsk le cinquantième anniversaire du barrage. Ces célébrations officielles donnent lieu à un certain nombre d’événements qui consacrent l’émergence de la génération de ceux qui sont nés après 1941. Ce sont aussi ceux qui ne se vivent ni comme des héros ni comme des victimes et qui parviennent à introduire un espace de négociation entre une mémoire de l’héroïsme et une mémoire de la tragédie. Les informations dont on dispose pour comprendre cette période sont multiples et variées, car cette première année de Russie post-soviétique correspond à une intense période d’activités publiques marquée par une liberté d’expression et d’opinion toute neuve.
On peut ainsi observer à partir de 1991, dans les textes publiés comme dans les discours restitués par la presse locale de l’époque, une mise à distance progressive des événements tragiques qui marquent les consciences. Une mémoire critique, si ce n’est objective, qui prend peu à peu appui sur un travail de deuil achevé, semble progressivement se faire jour. Les anciens héros-victimes commencent à parler de fautifs et de coupables, même si c’est pour dénoncer l’impossibilité d’en désigner (vinovatah net i net, clame ainsi le poème composé par l’un des Mologœzany) et même si le mot de responsabilité (otvestvennost’) n’est jamais prononcé. À partir de 1991, les Mologœzany vont pouvoir dire et faire cas de leur mémoire, ils vont pouvoir retourner sur leur lieu originaire et en venir progressivement à accepter l’institutionnalisation de leur groupe.
• Dire
Cette troisième étape du traitement mémoriel de la tragédie correspond tout d’abord à une période où les anciens habitants de Mologa vont énoncer de façon publique et produire socialement les discours qui étaient jusque-là conservés dans le cocon du groupe. Les multiples célébrations commémoratives fournissent en effet autant d’occasions de prise de parole. Discours inauguraux et allocutions de clôture permettent ainsi à la mémoire du groupe de s’énoncer, avec une part toujours importante laissée à l’expression des émotions et de la subjectivité [15]. C’est aussi une période où l’on va beaucoup publier : des journaux et des revues à la périodicité aléatoire voient ainsi le jour [16]. Il est intéressant de remarquer que subsiste en leur sein un fort clivage générationnel, à travers la forme même que revêt le discours commémoratif : la seconde génération, celle des parents, ayant plus volontiers recours à la poésie, et la troisième, celle des enfants, à la prose. Il faut aussi souligner l’amoindrissement progressif de la part occupée par le discours poétique au fil des livraisons.
• Montrer
C’est aussi une période où les habitants de Mologa et leurs descendants vont montrer, mettre au jour, les objets et les supports matériels de leur mémoire qui étaient jusqu’à présent cachés dans l’intimité des familles. À l’occasion des fêtes commémoratives de 1991, naît ainsi l’idée de la création d’un espace exclusivement consacré au territoire englouti et à sa mémoire. L’idée mettra quatre ans à se concrétiser et débouchera sur l’ouverture d’un petit musée inauguré en août 1995. Le Muzei Mologskogo Kraâ (musée de la région de Mologa), filiale du musée d’Histoire, d’Art et d’Architecture de la ville de Rybinsk, est désormais localisé dans une petite chapelle qui appartenait autrefois à l’un des grands monastères détruits lors de l’inondation. Malgré sa planification intérieure inappropriée, cet espace étroit, à visée muséographique et commémorative, montre en trois salles et un couloir ce que pouvaient être la ville de Mologa, ses environs, et les personnes qui l’habitaient. Il a été constitué en grande partie grâce aux dons des Mologœzany qui ont massivement fourni objets usuels ou précieux, biens mobiliers et documents, photographies et archives familiales sauvegardées de l’engloutissement. Ces dons ont été d’autant plus nombreux que leurs auteurs se réjouissaient de voir enfin le discours officiel s’élaborer à partir des mêmes objets que les mythes familiaux : fierté et joie sont ainsi clairement exprimées par les donateurs dans le livre d’or mis à disposition du public dans l’une des salles du musée, livre qui fourmille de remerciements emphatiques et de formules pleines de jubilation.
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IMGIMGIMGIMFGroupe de Mologœzany posant pour la photo souvenir, lors du voyage-pèlerinage fait en septembre 1995 (photo Tatiana Souvorova).
Il est toutefois intéressant de remarquer que ce lieu public, siège d’une mémoire collective et officielle, manifeste les mêmes accentuations et les mêmes omissions mémorielles que celles que nous avons déjà évoquées plus haut. Pour se souvenir de la terre, une carte est dessinée pour se souvenir des héros, des portraits sont exposés, un offertoire à bougies sert de support à l’expression de la piété et de l’émotion familiale, mais nulle trace des déportés, des morts ou des volgolag.
Une autre mémoire semble pourtant émerger progressivement, puisque la récente exposition consacrée à Mologa et à ses habitants [17] a montré pour la première fois des photographies de l’exode et de l’installation dans la boue, ainsi que des images contemporaines du site de la ville désormais détruite et ensablée. Apparaît ainsi la première occurrence d’un autre versant de l’histoire des Mologœzany, qui confère une dimension concrète à leur statut de victime.
• Retourner à Mologa
Mais cette troisième étape de la mise en mémoire de Mologa a coïncidé avec une baisse constante du niveau du lac, permettant des expéditions pour visiter le site de la ville qui reste désormais partiellement ou totalement émergé d’août à février.
Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, on peut en effet retourner à Mologa et accomplir, avec ceux qui en sont issus, le rituel commémoratif du retour. Ces voyages d’une journée qui sont planifiés et organisés par les Mologœzany eux-mêmes sont le plus souvent réalisés à l’automne (période qui conjugue un faible niveau de l’eau et de bonnes conditions navigables) et sont au fil des ans de plus en plus nombreux. Nous avons pu participer à deux de ces expéditions en septembre et novembre 1995. Après s’être embarqués sur un bateau de pêche qui rejoint en un peu plus d’une heure la presqu’île [18] et s’en approche au plus près, les passagers sont transférés en barque sur la terre ferme. Les quelques heures disponibles permettent alors d’effectuer une promenade sur le territoire, de se retrouver ensuite pour un partage de nourriture et d’alcool qui se conclut immanquablement par quelques chansons et des bouquets de fleurs déposés sur les tombes du cimetière, avant les dernières photographies de groupe et le retour vers le bateau.
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IMGIMGIMGIMFAbords du cimetière de Mologa, novembre 1995. Les pierres tombales ont été renversées par les eaux du lac, par les gelées de l’hiver (photo de l’auteur).
Ces visites sur la rodina sont des moments extrêmement intenses et poignants. Elles permettent aux plus jeunes qui encadrent et supervisent l’organisation matérielle du voyage de construire un lien avec le territoire qui ne soit pas seulement symbolique, grâce à la médiation des générations plus âgées. L’accomplissement de ces voyages ritualisés fournit en effet l’occasion d’un partage de souvenirs entre les plus âgés et les plus jeunes, qui reçoivent de leurs aînés des éléments mémoriels et un univers de référence identitaire qu’ils auront désormais en commun. Les anciens évoquent ainsi le nom des rues dont ils retrouvent et parcourent le tracé : ces chemins sillonnés sans hâte fournissent l’occasion d’un apprentissage topographique essentiel, celui d’une cartographie villageoise désormais mémorisée et partagée. La mémoire géographique de Mologa, qui s’était jusqu’à présent transmise en dehors de tout système de représentation (nulle carte ou plan de ville n’existe dans les archives familiales), trouve ici enfin un support pour sa perpétuation. Certains repèrent ainsi l’emplacement de leur maison familiale (tels Nikolaï N. et sa fille), d’autres celui du magasin ou de l’atelier de leur aïeul.
Mais ces retours sont aussi l’occasion de questions formulées qui resteront sans réponse, et de regards croisés portés sur un passé entrevu de façon divergente par des générations successives. Ces voyages commémoratifs n’occasionnent ni disputes ni tensions particulières, mais certaines interrogations maladroitement énoncées peuvent générer silence et malaise qui sont toutefois rapidement dissipés (ou noyés ?) par force toasts portés à la mémoire de la rodina perdue. Car les anciens sont aussi mis en demeure, au cours de ces voyages en groupe, d’assumer publiquement et socialement cette part d’identité qu’ils ne revendiquaient jusqu’à présent qu’au sein d’un cercle fermé composé de parents, d’amis, de zemlâki.
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IMGIMGIMGIMFNicolas N. et sa fille, posant à côté du poteau qui marque l’endroit où se trouvait la maison natale de Nicolas. Novembre 1995 (photo de l’auteur).
• Accepter l’institutionnalisation
L’institutionnalisation du processus commémoratif demeure alors l’élément déterminant de cette troisième période. En effet, le groupe des Mologœzany (composé désormais de plusieurs centaines de personnes) en est venu à accepter progressivement son institutionnalisation.
Finalement, en 1998, eut lieu l’enregistrement juridique d’une structure non commerciale (assimilable par son statut aux associations françaises de type loi 1901) dénommée le Mologskoe Zemlâcestvo, en référence aux associations de type mutualiste qui fédéraient dans les grandes villes sous l’ancien régime les immigrés originaires d’une même zemlâ (d’une même terre), issus des provinces et des zones rurales. La vocation affichée de cette institution est de gérer le patrimoine mémoriel et matériel du territoire englouti et de ses anciens habitants.
La décision de l’institutionnalisation a fait suite à une situation de crise. En effet, en mai 1997, certains des membres du groupe prirent l’initiative, en réponse à la fougue et l’enthousiasme d’une historienne locale, d’organiser sur un bateau descendant la Volga un festival culturel flottant de musique et de poésie, dédié à la mémoire de Mologa. Bien qu’étant invités, la plupart des autres membres du groupe ont perçu dans cette initiative une usurpation de l’identité du collectif des anciens habitants de la ville, dont se revendiquaient et se prévalaient les organisateurs. Cette usurpation s’est traduite notamment par l’utilisation sur les programmes des manifestations et les affichettes publicitaires de photographies effectuées par le groupe lors de son dernier voyage commémoratif à Mologa, et le représentant.
Les quelques individus qui géraient le plus activement la coordination des Mologœzany depuis sa création se sont donc associés au musée pour créer la première structure officielle apte à représenter publiquement les identités personnelles et collectives qui ne s’étaient jusque-là énoncées que de façon privée. Le Mologskoe Zemlâcestvo, né à l’automne 1998, s’est ainsi fixé pour vocation de conserver, d’entretenir et de transmettre la mémoire de ce territoire.
C’est aussi un lieu pour l’expression de la pluralité de ses mémoires dans la mesure où plusieurs générations de Mologœzany le constituent. Car la place qu’occupe le territoire englouti dans la constitution des identités individuelles des représentants de la troisième génération demeure clairement encadrée et légitimée par l’activisme associatif.
Cette structure semble avoir été en gestation depuis la création du musée, dont les responsables avaient déjà été amenés à réfléchir sur les moyens et les objectifs de la conservation mémorielle. Directeur et conservateurs s’étaient en particulier posé la question de la collecte de la mémoire vive et périssable des individus et avaient encouragé le dépôt des archives privées et des souvenirs personnels. Le Mologskoe Zemlâcestvo est à ce titre destiné à offrir un cadre élargi et un support logistique à ce processus de collecte.
Bien vite, la structure associative s’est également posé la question du choix des supports de mémoire et de leur mode de conservation. Que faire des objets qui sont cédés en grand nombre au Zemlâcestvo comme au musée ? Comment les mettre en valeur et faire apparaître leur sens ou leur fonction, alors que ce ne sont le plus souvent que des objets du quotidien (petits outils, vaisselle, vêtements, linge de maison) ? Sans avoir pu pour l’instant apporter de réponse définitive à ces problèmes de muséographie tout autant que de mémoire, l’institution du souvenir et de la commémoration qu’est devenu le groupe des Mologœzany demeure régulièrement éperonnée par l’urgence symbolique et matérielle de ces questions.
 
Épilogue : la mémoire entre le mythe et l’Histoire
 
 
Il peut être intéressant, en guise d’épilogue, de souligner le rôle que semble déjà jouer la génération suivante, celle des arrière-petits-enfants des plus vieux déplacés (âgés actuellement de dix à vingt ans). Ces migrants de la quatrième génération ont été élevés par les représentants de la seconde génération, et sont donc dans une certaine mesure dépositaires d’une image, si ce n’est d’une mémoire, glorifiée et mythifiée des lieux et des événements. Leur discours et leur position peuvent amener à poser la question d’une possible postérité de la mémoire légendaire. Car ces jeunes ont été et continuent d’être l’auditoire attentif du récit héroïque des épopées familiales. La mémoire de cette quatrième génération de Mologœzany aura, semble-t-il, à se construire entre mythe et histoire, et à trouver une juste mesure entre les récits poétiques et émus des aïeux, et les informations froides et circonstanciées que commencent à leur restituer les historiens et les chercheurs. Cette quatrième génération se retrouve ainsi au cœur de tous les enjeux de la mémoire.
Les premiers enjeux mémoriels sont ceux, patrimoniaux et muséographiques, de la conservation. Ils ne sont pas dénués d’importance et d’urgence, alors même que les objets sont détériorés par le temps et l’usage ou encore volontairement détruits, et que les papiers et les photographies se perdent ou s’abîment. Ils renvoient, en effet, à la question de la valeur et du sens conférés aux supports matériels de la mémoire familiale et collective, et à la question ultime de leur choix. Le processus de conservation oblige, par ailleurs, à s’interroger sur la pérennité de ceux-ci. Dans quelle mesure les choix muséographiques et patrimoniaux relèvent-ils des circonstances, et jusqu’à quel point sont-ils influencés par les cadres historiques, sociaux, religieux ou idéologiques dans lesquels ils se sont élaborés ?
Les autres enjeux mémoriels sont ceux, proprement identitaires, de la perpétuation. Le regroupement des Mologœzany demeure, en effet, traversé de tensions, ravivées et révélées à chaque commémoration à travers une confrontation avec la mémoire du goulag. La fracture est ainsi nettement perceptible parmi ceux, encore en minorité, qui souhaitent faire se rejoindre, si ce n’est coïncider, mémoire des camps et mémoire du territoire disparu. Ce sont plus particulièrement les représentants de la troisième génération, qui travaillent, à travers la mise en place d’une coordination des musées régionaux autour de projets communs, à la création d’une réelle synergie mémorielle et patrimoniale. À ceux-là s’opposent les représentant de la seconde génération qui exigent de distinguer (jusqu’à l’exclusion) toutes les identités en présence, et qui n’envisagent nullement d’assimiler pereselentsy (les déplacés) et repressirovany (ceux qui ont souffert de la répression). Car à la différence des plus jeunes, les plus âgés des Mologœzany ne peuvent se résoudre encore à envisager la dimension politique de leur revendication. ■
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Dans la région de Iaroslavl, à 400 km au nord-est de Moscou.
[2]Équivalent administratif d’un canton.
[3]Sur l’ancien tracé désormais immergé des rivières et du fleuve, ce qui limite considérablement la navigation des navires commerciaux à fort tirant d’eau.
[4]Un institut de recherche, l’Institut biologii vnutrenih vod [l’Institut de biologie des eaux intérieures], situé sur les bords du lac à Borok dans le disctrict de Nekouz et dépendant de l’Académie des sciences de Russie, étudie les retombées sanitaires, bactériologiques et biologiques de la création du lac sur l’écosystème régional.
[5]Les entreprises de ce type furent très nombreuses dans les années trente et quarante en urss. Les drames humains qui accompagnèrent leur réalisation furent illustrés par de multiples œuvres de fictions littéraires et cinématographiques, tel le film posthume de Dovjenko intitulé Poema o more (Le poème de la mer) qui narre les derniers moments d’un village ukrainien prêt à être submergé par la future mer de Khakovka.
[6]Devant la réticence exprimée de nos informateurs (vraisemblablement à lire comme une trace de la dangerosité que représentait l’expression des opinions personnelles sous le régime soviétique), les entretiens réalisés auprès des gens de Mologa ne purent être enregistrés. Il ne nous est donc pas possible de restituer autrement que de façon analytique le contenu de leur discours. Les quelques brèves citations illustrant cet article sont extraites des notes prises sur le vif au cours de ces rencontres.
[7]Au sein d’ouvrages généraux portant sur l’histoire de Rybinsk, parus pendant la période soviétique, dont certains chapitres ou passages abordent plus spécifiquement l’histoire du barrage.
[8]Pour reprendre l’expression de B. Baczko [1984].
[9]L’historienne russe Irina Chtcherbakova, rattachée à l’organisation Memorial, soulignait ainsi récemment lors d’une conférence donnée à l’ehess dont elle était l’invitée, que l’une des spécificités du régime soviétique avait été d’organiser simultanément des grands travaux et leur mise en mémoire conforme. Elle en voulait pour exemple la construction du métro de Moscou, célébrée dès son achèvement dans un ouvrage commémoratif.
[10]Même si les ordres avaient été abolis avec la révolution bolchevique : les identités sociales demeurèrent fortement marquées dans les années quarante par les différentes classes (noblesse, clergé, paysannerie, bourgeoisie, négoce, armée) dont les individus étaient issus et qui conditionnaient très largement leur destinée professionnelle, matrimoniale ou sociale.
[11]« La perte, nous avons perdu, perdu (adjectif) ».
[12]Qu’il faudrait traduire par : « La mer s’ouvrit largement ». Réalisé en 1988 par Nicolaï Makarov, un cinéaste documentaliste de Leningrad.
[13]Forme prononcée de z/k, abréviation de zaklûcennye : prisonniers.
[14]L’organisation non gouvernementale Memorial a entamé depuis plusieurs années par le biais de comités régionaux et locaux un vaste travail d’inventaire des victimes du système concentrationnaire soviétique. Ce travail est toujours en cours de réalisation. Il a déjà donné lieu à la publication d’un premier ouvrage du comité de Rybinsk en 1995 [Imena na obeliske « memoriala », Rybinsk, Rybinskoe podvor’e], qui présente alphabétiquement la brève biographie (nom, dates de naissance et de décès si elle est connue ou date de disparition, accompagnées de quelques lignes sur la situation familiale et professionnelle) de quelques centaines de personnes.
[15]Cf. les travaux de Tristan Landry, qui montre à partir d’une analyse épistémologique de l’historiographie russe contemporaine comment la mémoire post-soviétique peut être lue comme une mémoire post-traumatique.
[16]Tels le recueil de Yuri Nesterov intitulé Mologa, pamât’ i bol’ (Mologa, mémoire et douleur) publié à Iaroslavl en 1991, la revue Mologa istoriâ i sud ’ba drevnej russkoj zemli (Mologa, histoire et destin d’une terre russe ancienne), publiée annuellement à Rybinsk à partir de 1995 ; ou encore le numéro spécial de la revue Russkij Golos (La voix russe) intitulé Mologa bol’ Rossii (Mologa douleur de la Russie), publié à Rybinsk en 1991.
[17]L’exposition a eu lieu, à l’automne 1998, dans une annexe délabrée du musée d’art et d’histoire de la ville de Rybinsk.
[18]Le territoire désormais immergé de la ville est distant d’une quinzaine de kilomètres des berges actuelles du lac. La totalité de cet espace est à sec trois à quatre mois par an.
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