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Ethnologie française

2002/1 (Vol. 32)



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La tombe d’Elvis Presley se trouve dans le Jardin des Méditations, au sein du parc de la célèbre maison de Graceland, où a vécu le chanteur, située sur le boulevard Presley, à Memphis. Elle est devenue un véritable lieu de pèlerinage pour les fans du monde entier, qui sont des dizaines de milliers chaque année à gagner la ville, haut lieu du culte du chanteur, pour y célébrer l’anniversaire de sa disparition, le 16 août 1977.

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Depuis 1983, et la création de l’Elvis International Tribute Week [1]  Plus communément appelée « Elvis Week », il s’agit... [1] par l’Estate [2]  L’Estate ou Elvis Presley Enterprises est la société... [2] , la période du 16 août est l’objet de festivités multiples à Memphis. Les hommages rendus au chanteur disparu, les manifestations et commémorations, les célébrations diverses se succèdent dans la ville, et plus particulièrement aux abords de Graceland, et sur la Plaza, sorte de grande place envahie par les fans, où se trouvent réunis tous les marchands du Temple, les magasins de souvenirs, les musées consacrés à Elvis.

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En août 1997, quelque cent mille admirateurs se sont rendus à Memphis, à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Presley. En provenance du monde entier, certains ont effectué le voyage avec leur fan-club, d’autres entre amis, en famille ou seuls. Ils ont tous répondu présents à l’appel effectué par l’epe (Elvis Presley Entreprises) qui a promis une « Elvis Week » sans commune mesure avec les précédentes, proposant un programme particulièrement alléchant aux yeux des fans.

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Étudiant le culte dont Elvis Presley fait l’objet, j’ai été amené, dans le cadre de ma thèse de doctorat, à intégrer un fan-club parisien, puis à effectuer avec une vingtaine de ses membres le voyage jusqu’à Memphis, pour y demeurer deux semaines à l’occasion de l’Elvis Week. Muni d’un magnétophone, d’un carnet et d’un stylo, j’ai participé à l’ensemble des manifestations qui se sont tenues lors de cette semaine consacrée au chanteur, et j’ai pu observer les fans dans un lieu et à une période où ils donnent libre cours à leur volonté d’adorer, celle-ci étant encouragée, favorisée, organisée.

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Parmi ces différentes cérémonies, organisées pour la plupart par l’Estate, il en est une, la « Candlelight » [3]  Le mot « Candlelight » signifie littéralement « Lumière... [3] , qui retient particulièrement l’attention, illustrant parfaitement l’engouement des fans pour Elvis et leur ferveur toute religieuse. Cette cérémonie témoigne, en outre, du savoir-faire de l’Estate et de sa capacité à entretenir et développer le culte d’Elvis, source de profits considérables. L’analyse de la Candlelight atteste enfin de l’efficacité des outils conceptuels de la

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Durant la nuit de Candlelight, les bougies allumées sur le boulevard Presley (août 1997, photo de l’auteur).

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sociologie des religions et de l’anthropologie (et notamment ici de la notion de rite), pour appréhender ce type de phénomène.

L’attente

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C’est durant la nuit du 15 au 16 août qu’a lieu la cérémonie annuelle de la Candlelight, qui participe à la fois d’une sorte de longue procession jusqu’à la tombe de Presley, et d’une retraite aux flambeaux. Dès le matin, des fans s’entassent devant la grille d’entrée de la propriété, le long du mur qui longe le parc et s’étend sur plus d’une centaine de mètres, parallèle au boulevard Presley. Les premiers arrivants déjà nombreux (certains sont là depuis l’aube) sont assis sur des couvertures, ou des chaises pliantes. Ils ont apporté des magnétophones et écoutent des cassettes d’Elvis, lisent des journaux afin de tromper l’ennui. Certains groupes ont installé des parasols, des ventilateurs à pile. Ils sont, bien entendu, vêtus du costume coloré de fan : ils portent tee-shirts, casquettes, vestes, bandeaux, badges, sacs à l’effigie du King. Certains de ces attributs sont parfois aux couleurs du fan-club auquel ils appartiennent, ou encore proclament l’événement. On peut y lire alors des inscriptions telles que : « 20e anniversaire », ou : « Elvis’ week 97 ». Ces parures affirment l’identité de fan et expriment l’appartenance à la communauté rassemblée. La vision de ces milliers de tee-shirts semblables représentant Elvis, des ces cinq lettres ou de ce visage présents sur tous les corps, imprimés sur les vêtements, parfois tatoués sur la peau, donne le sentiment que ces milliers de fans ne font qu’un, malgré leurs différences d’âges, de nationalités, d’appartenances socioculturelles. Ils ont apporté des paniers de provisions, des sandwiches et autres victuailles, des bouteilles d’eau ou de Coca-Cola, pour calmer leur faim, apaiser leur soif. Ils ont l’air calmes, détendus, heureux. Leur attente va durer toute la journée, la cérémonie n’étant pas prévue avant 21 heures, heure d’ouverture des portes. Mais ils seront les premiers à franchir les grilles de Graceland et à accéder au Jardin des Méditations, au tombeau d’Elvis Presley.

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Certains laissent des témoignages de leur présence ou de leur amour du King sur le mur de la propriété auquel ils sont adossés. Équipés d’un marqueur prévu à cet effet, ils inscrivent quelques lignes empreintes de ferveur et d’admiration, qui parfois trahissent une grande émotion, et indiquent la date, leur nom. Il s’agit non pas d’actes de vandalisme ou blasphématoires ; la transformation du mur en réceptacle de prières écrites (et plus généralement des parements d’édifice en tableau d’écriture) est le signe d’une relation « détendue » avec le lieu sacré [Laplantine, 1993]. Il ne reste guère de place depuis des années, et les témoignages se chevauchent, aussi certains fans écrivent-ils par terre, à proximité du mur.

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Le mur de la propriété de Presley, boulevard Presley, recouvert de témoignages d’amour et de dévotion (août 1997, photo de l’auteur).

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Dans le complexe de Graceland, sur la Plaza, on sent qu’il ne s’agit pas d’une journée ordinaire, même si les boutiques, la poste, les cafés et les restaurants sont ouverts, même si les visites des différents musées, de la maison de Graceland, et l’ensemble des activités se poursuivent normalement. La différence réside dans le fait que les fans n’ont jamais été aussi nombreux, à l’instar des journalistes, des équipes de radio et télévision, dont les studios improvisés se sont multipliés. Aux nombreux fans déjà présents depuis le début de l’Elvis Week, se sont ajoutés tous ceux qui viennent à Graceland spécialement et uniquement pour la Candlelight. Il s’agit, pour beaucoup d’entre eux, d’Américains qui peuvent se permettre de faire le trajet qui les mène de chez eux à Memphis pour un séjour d’un ou deux jours. La matinée touche à sa fin et une certaine émotion commence à gagner les fans. La cérémonie de ce soir devient vite le centre de toutes les discussions. Il s’agit incontestablement du moment fort de la semaine, tant attendu, tant désiré, depuis si longtemps. Les fans qui ont déjà participé à la Candlelight expliquent son déroulement aux novices, lesquels ont déjà entendu mille fois ces récits exaltés et savent par cœur depuis bien longtemps les moindres détails de la cérémonie. Mais l’écoute qu’ils accordent aux différents orateurs qui se succèdent et se répètent demeure intéressée, parfois passionnée, entrecoupée de questions dont pourtant ils connaissent les réponses. Chacun vit à l’avance l’événement, déjà gagné par l’émotion, comme pour habituer doucement le cœur, le corps, l’esprit, l’affect à ce sentiment qui va aller croissant, comme pour se préparer à affronter cette vague d’émotion qui va les submerger. De nombreux fans poursuivent cependant leurs activités, visites diverses, achats, promenades, errances dans le complexe de Graceland, sans sembler se préoccuper outre mesure de l’événement qui se prépare. Il est encore tôt, la cérémonie n’est prévue que dans une dizaine d’heures.

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Certains groupes ou individus isolés rejoignent progressivement la file d’attente le long du mur, laquelle s’étend de plus en plus, se resserre pour devenir plus compacte. Vite conséquente, elle est composée d’environ cent, deux cents, puis cinq cents personnes et plus. En milieu d’après-midi, les fans ne parlent plus que de la Candlelight. La file d’attente se fait de plus en plus dense et de multiples rumeurs parcourent les allées du complexe. Selon l’une d’elles, quinze mille fans sont attendus devant le tombeau ; selon une autre, trente mille. J’entends qu’au minimum cinq heures d’attente seront nécessaires pour accéder au Jardin des Méditations. Il est bientôt question de six heures. Donc, si on attend 21 heures pour intégrer la masse humaine longeant le mur, on risque de ne parvenir au tombeau que le lendemain à l’aube, et ainsi de devoir patienter toute la nuit pour pouvoir enfin saluer la mémoire d’Elvis, déposer sur sa tombe bougies, fleurs ou autres présents. Le bruit court en effet que, cette année, le taux de participation à la cérémonie va battre tous les records, qu’elle durera toute la nuit et une partie de la matinée du lendemain.

Les différents modes de participation

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Dès la fin de l’après-midi, le boulevard Presley est noir de monde. Il est maintenant fermé à la circulation. Des deux côtés du boulevard, des barrières ont été installées par les forces de l’ordre afin d’empêcher l’accès des voitures, mais aussi pour indiquer le trajet que devra suivre la file d’attente. Celle-ci part des grilles de Graceland et longe le mur sur une centaine de mètres, encadrée par le mur d’un côté et des barrières de l’autre. Puis elle fait demi-tour et parcourt la trajectoire inverse, encadrée par la première série de barrières puis par une seconde série, repassant devant les grilles. La file d’attente fait un nouveau demi-tour, parcourant encore une centaine de mètres, puis un troisième, etc. Elle occupe ainsi une bonne partie de la longueur du boulevard et presque toute sa largeur. La foule, compacte et dense, s’entasse entre ces barrières. Il ne reste bientôt plus de place dans la file d’attente ainsi organisée. À l’heure du début de la cérémonie, le jour décline lentement et l’émotion se fait plus intense, pour devenir presque palpable. Les fans sont munis de bougies achetées dans les boutiques de Graceland, mais aussi de roses, de couronnes, de présents divers, autant d’offrandes destinées au tombeau. Sur l’espace laissé vacant sur le boulevard, des groupes, qui n’ont pas encore intégré la file d’attente, sont assis, parfois sur des couvertures. Ils font brûler des bougies à même le sol : certains écoutent des morceaux d’Elvis, d’autres les chantent. L’un de ces groupes a amené une poupée représentant Elvis, se dressant tel un totem figurant le dieu du clan. D’autres ont installé des drapeaux à l’effigie du King. Toute la nuit, seront ainsi présents sur une partie du boulevard de petits groupes, installés autour de bougies dégageant leur petite flamme dans l’obscurité, attendant leur tour pour intégrer la file d’attente et participer à la cérémonie. Devant l’ampleur de cette file, constamment nourrie de nouveaux arrivants, certains pourtant renonceront ; ils commémoreront alors la mémoire d’Elvis, à leur façon, se recueillant devant ces bougies qui brûleront toute la nuit.

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Quelques fans opteront ainsi pour une participation partielle au rite, du fait des conditions difficiles de sa pratique intégrale. Ils sont déjà allés, et souvent à de multiples reprises, parfois quotidiennement, rendre hommage sur la tombe de Presley, et pourront y retourner après la cérémonie, le lendemain matin ; aussi abandonneront-ils l’idée de franchir les grilles de la propriété le soir de la cérémonie.

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Quelques rares fans particulièrement originaux affirment ne voir que peu d’intérêt à défiler ainsi, pendant toute la nuit, une bougie à la main. Ils refusent d’obéir passivement à ces règles organisant l’hommage

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Un groupe de fans assis autour de portraits d’Elvis (août 1997, photo de l’auteur).

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à Presley, de laisser l’epe leur dicter la façon de célébrer le King au soir de l’anniversaire de sa mort. Certains confessent avoir déjà participé à la Candlelight suivant les règles prescrites et ne pas ressentir le besoin de réitérer l’expérience. Ils combleront cette « lacune », répareront par un acte particulier ce « manquement » aux règles – qu’ils refusent de définir ainsi, mais que beaucoup de fans perçoivent pourtant de cette manière. Ainsi ils brûleront un cierge, prieront, penseront à Elvis, se recueilleront, écouteront un disque, et souvent combineront ces différentes démonstrations.

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Tous participeront à la Candlelight, chacun à sa manière. Ils se joindront aux différents groupes d’attentistes, feront partie de la foule siégeant sur le boulevard Elvis, veilleront dehors, à proximité des grilles de la maison, une partie de la nuit, sinon toute la nuit. Ils partageront avec les « puristes » l’émotion, la tristesse, le respect, le recueillement, l’élan de passion, de ferveur qui régneront le soir du 15 août. Pour eux aussi, Elvis sera présent, plus vivant, plus digne d’amour que jamais. Eux aussi seront submergés par les souvenirs, auront le sentiment de vivre un moment intense, rare, précieux. Eux aussi consacreront toutes leurs pensées au King.

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La plupart des fans, cependant, suivront le rite selon les règles prescrites, et obéiront à la lettre au code de conduite régissant la cérémonie.

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Afin de pouvoir participer ainsi aux différentes phases de la Candlelight (l’attente, le franchissement des grilles de la propriété, la lente procession jusqu’au tombeau, le dépôt de la fleur, de la bougie ou des présents, la minute de recueillement, le retour aux grilles…), ils élaborent différentes stratégies. Certains, on l’a vu, ont décidé de s’installer devant les grilles dès l’aube, et d’attendre toute la journée, afin d’être les premiers à rendre hommage au King. Ils pourront ainsi pénétrer dans le Jardin bien avant minuit, au prix d’une longue journée d’attente. D’autres profitent de la journée pour se reposer, faire une sieste à l’hôtel, à l’issue d’une semaine éprouvante, et se préparent à affronter une nuit blanche. Ils rejoignent la file d’attente en fin d’après-midi, en début de soirée, voire même après l’ouverture des grilles et le début de la procession. Certains vont errer sur le boulevard, au milieu de la foule, espérant que la file d’attente diminue un peu, jusqu’au moment où, convaincus de la vanité de leur espoir, ils l’intégreront et accepteront le lot commun à tous : cinq heures d’attente, si ce n’est plus. Ainsi toute la nuit, quand sera donné le coup d’envoi de la procession, le flot humain se déversera entre les grilles de Graceland, sans diminuer pour autant, constamment nourri de nouveaux fans.

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Quant à moi, je me déplace au sein de la foule, en compagnie de quelques fans français, formant ainsi un petit groupe de trois ou quatre personnes, qui s’agrandit ou diminue au gré des rencontres. Je me mêle par moments à la file d’attente, recueillant des impressions, engageant la discussion avec les fans sur le boulevard ou patientant dans la file.

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À 20 h 30, le boulevard Presley, large d’une quarantaine de mètres, est noir de monde sur plusieurs centaines de mètres. Des enceintes innombrables ont été installées, d’où s’échappe la voix de Presley qui envahit la place. Le service d’ordre est considérable, regroupé près de l’entrée du domaine de Graceland où se trouvent la « sono » et une estrade, destinées aux différents orateurs prévus par le protocole. Une table a également été installée sur laquelle ont été posés des verres d’eau avec de la glace, à la disposition des fans. Des membres du service d’ordre, munis de talkie-walkie, vêtus de l’uniforme bleu et blanc de l’epe, circulent au milieu de la foule pour prévenir le moindre incident. D’autres uniformes, ceux de la police, sont également visibles. Deux voitures de police, tous phares allumés et dont les gyrophares diffusent une lumière bleue, sont rangées de chaque côté du boulevard à l’endroit où la circulation est interrompue. Quelques policiers discutent à proximité de la voiture ; certains ont des badges Elvis, ils plaisantent avec des fans. La file d’attente est plus dense, plus compacte que jamais. Les groupes assis devant une bougie, éparpillés sur l’espace vacant du boulevard, se sont multipliés et resserrés ; le nombre de fans se promenant au milieu de ces groupes, dont la déambulation devient de plus en plus difficile, s’est également accru. Comme toujours à Graceland, depuis le début de l’Elvis Week, les flashs crépitent et illuminent la nuit. Tout le monde prend tout le monde en photo. Les fans les plus colorés, les plus photogéniques, sont présents ; les sosies sont nombreux, leurs costumes flamboyants, les couronnes sont magnifiques, les présents multiples et variés, parfois très spectaculaires. Curieusement, le complexe de Graceland est toujours noir de monde. Le boulevard, pourtant bondé, ne suffit pas à accueillir tous les fans venus à Memphis. Les terrasses de café demeurent occupées, ainsi que les allées et les places du complexe. Les boutiques de souvenirs sont toujours ouvertes et ne désemplissent pas. À 300 mètres du complexe, longeant le boulevard Elvis, la station-service qui vend bière, cigarettes et nourriture à emporter est prise d’assaut ; une file d’attente, en aller-retour également, déborde largement à l’extérieur., Une estrade, où se déroule un karaoké, a été installée sur le parking. Sur la scène se succèdent des fans, micro au poing, qui chantent les chansons d’Elvis, dont la musique est diffusée par de puissantes enceintes. Face à eux, un groupe de spectateurs particulièrement indulgents les encourage, reprenant en chœur les refrains.

Les discours : apologie du King et célébration de la communauté

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À 21 h 30, la rumeur assure que plus de 30 000 personnes participeront à la procession. Les organisateurs de la cérémonie effectuent des essais de micro. La tension monte. Les grilles vont bientôt ouvrir, signal du début de la procession. Un responsable de Graceland prend alors la parole, sa voix retentit sur le boulevard. Un silence parcourt la foule qui guette les propos diffusés par les enceintes. Le discours consiste en une apologie du King, véritable célébration, entrecoupée par les acclamations frénétiques de la foule. L’orateur exprime, réaffirme le consensus sur les valeurs morales qui constituent le groupe. La générosité, la bonté d’Elvis sont mises en exergue, ainsi que son courage, son amour du Christ, son sentiment patriotique, sa foi dans la société libérale et, bien sûr, son immense réussite. À travers le culte rendu à Elvis, sont glorifiées ces valeurs et célébrés les « cultes de la performance », pour reprendre les termes de A. Ehrenberg [1991] [4]  Cet auteur montre comment se développe et s’impose... [4] , de la charité [5]  La « charité » d’Elvis est comparable à celle de Mère... [5] , de l’Amérique libérale.

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Le responsable fait également l’éloge des fans, venus si nombreux à ce grand rendez-vous annuel, et les félicite de leur fidélité, les remercie de leur amour jamais démenti pour Elvis. « Vous êtes 13 000 ! » ajoute-t-il, « le King est plus populaire que jamais ! ». Ils s’adresse à eux comme à des membres d’une même fraternité, et n’hésite pas à employer le terme de « famille ». Le lien communautaire acquiert ainsi symboliquement le statut de lien consanguin, et la « communauté d’esprit », pour reprendre les termes de F. Tönnies [1944], s’oriente vers la « communauté de sang ». Les fans applaudissent, hurlent, se manifestant ainsi à chacune de ces affirmations. Le discours se termine et une chanson d’Elvis est diffusée par les haut-parleurs.

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Puis, deux responsables du Country Fan Club du Tennessee prennent place à leur tour sur l’estrade. Ils expliquent qu’il y a plusieurs années, tandis que la Candlelight n’existait pas encore, ils ont décidé, pour rendre hommage à Elvis, d’aller le soir du 15 août, une bougie allumée à la main, sur la tombe du chanteur. Ils étaient alors une dizaine. D’année en année, ils se sont retrouvés plus nombreux à exercer ce petit rituel, jusqu’à ce que l’epe dirige, organise, institue officiellement la Candlelight ; les participants se sont alors multipliés. Les responsables du Country Fan Club poursuivent leur discours en évoquant leur amour pour Elvis et le bonheur que ce dernier leur a apporté. À nouveau, on entend célébrer le King et les fans. À nouveau, cris, hurlements, applaudissements entrecoupent les propos.

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À ce discours succède une nouvelle chanson d’Elvis. Les premières notes de My Way – une chanson aux accents dramatiques évoquant un homme proche de la fin, qui fait le bilan de sa vie – se répandent sur la foule. L’émotion gagne les fans et se traduit par les premiers pleurs, les premiers sanglots.

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Quand la chanson se termine, un responsable rejoint la scène et harangue la foule. « Allumez vos bougies, montrez à Elvis votre amour », enjoint-il. Le boulevard est bientôt allumé par des milliers de petites flammes rapprochées et scintillantes, tandis qu’une ovation accompagne ce spectacle dont chacun est à la fois acteur et spectateur. Puis c’est au tour de la chanson Can’t help falling in love d’être diffusée. Le responsable encourage les fans à reprendre en chœur les paroles. Plusieurs milliers de voix accompagnent alors celle d’Elvis, et un chœur gigantesque couvre bientôt les accords tristes du

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Dans le parc de la propriété. Les premières couronnes déposées par les fans recouvrent la tombe surchargée (août 1997, photo de l’auteur).

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La tombe d’Elvis dans le Jardin des Méditations (août 1997, photo de l’auteur).

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piano. Les fans chantent, la voix brisée par une émotion sincère, se traduisant par des pleurs largement encouragés, valorisés, suscités par une mise en scène spectaculaire. Cette émotion non contenue exprime l’amour pour Presley, l’ampleur et la sincérité de la dévotion. Elle se donne à voir à tous, au même titre que le tee-shirt orné du visage du chanteur.

La minute de silence

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Les grilles de Graceland sont toujours fermées. Le signal du départ de la procession n’a pas encore été donné, mais il ne fait aucun doute que la cérémonie a bien commencé, avec les premiers discours, les premières diffusions de chansons. Le responsable tient le rôle de l’officiant : il est chargé, non seulement de faire patienter les fans, mais d’entretenir l’émotion, de la développer, d’encourager la ferveur, fonction dont il s’acquitte avec beaucoup de brio et d’efficacité. Il demande maintenant une minute de silence à la mémoire d’Elvis. Va suivre l’un des moments les plus impressionnants, les plus émouvants de la nuit. La foule se tait soudain. Et d’une vingtaine de milliers de gens ne parvient plus le moindre son. Au sein de cette multitude incroyablement silencieuse, on ne voit plus que des visages recueillis, graves, immobiles, toujours en pleurs. Un jeune couple est enlacé, figé dans cette posture amoureuse, chacun semblant soutenir l’autre. Plus loin, une femme d’âge mûr pleure silencieusement, sans esquisser un geste pour essuyer ses larmes. Beaucoup se tiennent par la main, comme pour communier dans cet instant de grande tristesse, et trouver un réconfort dans le contact avec l’autre. Le boulevard Presley est ainsi le théâtre de quantités de scènes parfois pathétiques, témoignant de l’immense investissement affectif des fans à l’égard d’Elvis.

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Tous ces rites élémentaires contribuent à renforcer le sentiment d’appartenance, à maintenir et développer le lien intégrateur, à conduire la communauté à prendre conscience d’elle-même. Toutes ces bougies allumées sur ordre de l’officiant rendent visible, palpable, un lien communautaire qui se cristallise, prend corps sous les yeux des fans. La minute de silence offre également le spectacle d’une impressionnante unanimité, d’une union parfaite dont chacun prend conscience. Et quand des milliers de voix reprennent à l’unisson la chanson Can’t help falling in love, c’est la voix, puissante, vibrante de la communauté qui retentit sur le boulevard. L’observateur extérieur se trouve littéralement confronté à cet « être collectif », ce « tout composé de parties » cher à E. Durkheim.

La procession et le dernier hommage

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Le responsable déclare alors qu’il est temps d’ouvrir les grilles et de commencer la procession. Il demande calme et dignité. Un long périple attend les fans. Les plus faibles d’entre eux doivent commencer à se ressentir

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Les tombes des membres de la famille Presley (août 1997, photo de l’auteur).

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de l’attente éprouvante qui fut la leur. Des malaises sont à craindre. Aussi le responsable invite-t-il les fans à faire preuve de solidarité. Il prône l’entraide et rappelle que des personnes handicapées, des personnes âgées, des enfants se trouvent parmi les fans. Tout mouvement de foule doit être banni, toute bousculade prévenue. Chacun se doit de déceler le moindre signe d’épuisement chez le plus faible et immédiatement lui venir en aide. Ces recommandations ainsi effectuées, le responsable donne le signal du départ de la marche.

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Le portail de Graceland s’ouvre enfin. La lente procession peut commencer, les premiers fans qui attendent depuis l’aube pénètrent à l’intérieur du domaine. Ils franchissent les grilles, accompagnés de membres du service d’ordre de Graceland, et débutent leur ascension jusqu’à la maison. Toute la nuit, l’interminable file d’attente évoluera, et un flot continu de bougies allumées s’écoulera ainsi entre les grilles et la tombe, la tombe et les grilles, pendant près de huit heures.

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Tenant, pour la grande majorité d’entre eux, leur bougie allumée dans une main et le présent destiné à la tombe dans l’autre main, les fans parcourent lentement sur une centaine de mètres le chemin en pente douce qui traverse le parc et mène au Jardin des Méditations, à proximité de la maison.

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Le chemin est bordé de larges pelouses. De chaque côté de celui-ci, sur toute sa longueur, sont plantées des couronnes, sortes de panneaux fleuris, confectionnés et déposés par les fans. Il y en a des centaines. Certains représentent des cœurs ou des guitares composés de gerbes de fleurs ; sur d’autres, on peut voir le portrait d’Elvis, ou un texte élogieux, un témoignage d’amour, dans un cadre également confectionné avec des fleurs. Ces panneaux, hauts en couleurs, sont magnifiques et témoignent de l’imagination débordante, du talent artistique des fans. Ils étaient destinés au Jardin des Méditations et à la tombe du chanteur. Mais les panneaux s’étant accumulés dès le début de la semaine, les nouveaux arrivants à Memphis ont été contraints de déposer progressivement les leurs le long du chemin : la rangée de panneaux fleuris s’étend de la tombe aux grilles de l’entrée de la propriété.

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La marche des fans est lente et solennelle. Les visages sont émus, recueillis. La dévotion, le respect se lisent sur chacun d’eux. Beaucoup sont silencieux, perdus dans leurs pensées dont j’imagine qu’elles vont toutes vers Elvis. Pierre, un fan du groupe avec lequel je suis parti, me pose la main sur le bras en me disant : « C’est beau, c’est grand, il n’y a que pour Elvis que tu peux voir ça », désignant les milliers de petites flammes qui se déplacent lentement. Une centaine de mètres plus loin, dix minutes après, on parvient au Meditation Garden où attendent d’autres employés du service d’ordre. L’hommage, le recueillement, la prière sont brefs. Il ne s’agit pas de s’éterniser devant la tombe d’Elvis : celle-ci attend tout de même la visite de 30 000 personnes. La plupart des fans y déposent, très solennellement, avec une application extrême, une couronne ou une simple fleur, une bougie, un message écrit, un ours en peluche (symbole de la chanson Teddy Bear). Certains l’embrassent du bout des doigts, d’un geste empreint de pudeur et de tristesse. La tombe d’Elvis est bientôt recouverte d’un amas de fleurs, et notamment d’un nombre considérable de roses rouges, bougies, et autres offrandes formant un tas qui atteindra plus d’un mètre de hauteur à l’aube. Les scènes d’émotion auxquelles je suis maintenant accoutumé se répètent. Les larmes, les sanglots accompagnent le rituel. Certains s’enlacent, se tiennent par la main, se consolant mutuellement avant ou après le dépôt de l’objet offert. Chaque fan reste quelques secondes immobile devant la plaque de marbre où l’on peut lire en lettres dorées « Elvis Aaron Presley », le temps de réciter doucement une courte prière, de se recueillir, ou de verser une larme, puis il s’écarte, laissant la place à un autre fan.

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Les quatre autres tombes de la famille Presley ne sont pas oubliées : chacun leur tour, les fans se recueillent ensuite sur celles de la mère d’Elvis, de son frère jumeau mort-né, de ses grands-parents, et les ornent de la même façon. Une atmosphère de recueillement, de grande ferveur, de grande piété, de dévotion, règne sur les lieux. Les fans sont à la fois tristes – car Elvis n’est plus, comme le prouve la tombe à laquelle ils rendent hommage – mais également heureux, car ils sont là, si nombreux, à vivre un tel instant. Heureux qu’Elvis soit toujours si présent, si « vivant » comme le prouve la Candlelight.

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Ils attendent parfois quelques compagnons, et reprennent leur lente progression. Quittant le Jardin, ils descendent le chemin par lequel ils sont montés, franchissent le portail de la propriété et se retrouvent sur le boulevard.

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Au cours de la nuit, on entendra un message : des parents dont l’enfant s’est perdu l’attendent au siège de l’epe. Puis dix minutes après, un second message annonce que l’enfant a retrouvé ses parents ; il est accueilli par une véritable ovation.

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L’aube pointe progressivement, la file d’attente est encore longue. Sur le chemin menant de l’entrée de la propriété à la tombe, les deux flots humains continuent de s’écouler, parallèles, l’un montant jusqu’à la tombe, l’autre descendant vers les grilles. Il y a cependant moins de monde sur le boulevard. Le complexe de Graceland s’est vidé également. Beaucoup de fans sont rentrés se coucher, le rituel accompli. ■


Références bibliographiques

  • Ehrenberg A., 1991, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy (coll. « Pluriel »).
  • Laplantine G., 1993, « Inscriptions lapidaires et trace de passage : formation de langages et de rites », in N. Belmont, F. Lautman (sous la dir. de), Ethnologie des faits religieux en Europe, Paris, cths.
  • Perrot M.D., G. Rist, F. Sabelli, 1992, La mythologie comparée. L’économie des croyances dans la société moderne, Paris, puf (coll. « Économie en liberté »).
  • Tönnies F., 1944, Communauté et société, Paris, puf.

Notes

[1]

Plus communément appelée « Elvis Week », il s’agit d’une semaine entièrement consacrée à Elvis Presley, aux cours de laquelle ont lieu toute une série de manifestations commémoratives : concerts, conférences, inauguration de statue, expositions, rétrospectives…

[2]

L’Estate ou Elvis Presley Enterprises est la société détentrice des droits d’exploitation de l’image et du nom d’Elvis Presley, présidée par la fille du chanteur, Lisa-Marie, et dirigée par son ex-épouse Priscilla Beaulieu-Presley.

[3]

Le mot « Candlelight » signifie littéralement « Lumière de la bougie ». C’est le nom donné à cette cérémonie au cours de laquelle les participants tiennent une bougie allumée à la main.

[4]

Cet auteur montre comment se développe et s’impose dans notre société le culte de la performance, à travers les trois figures du champion sportif, du consommateur, du chef d’entreprise, symboles d’excellence sociale et de réalisation individuelle, modèles de conduite.

[5]

La « charité » d’Elvis est comparable à celle de Mère Teresa, telle qu’elle est étudiée par M.D. Perrot, G. Rist et F. Sabelli [1992]. Les auteurs soulignent à propos de la religieuse que son humanitarisme cohabite paisiblement avec les structures répressives du pouvoir. Apolitique, absente des mouvements sociaux, elle soigne les blessés sans s’interroger sur les causes de la guerre, lutte contre la misère sans remettre en cause ce qui la produit.

Résumé

Français

Tous les ans, les fans d’Elvis Presley se rendent en pèlerinage à Graceland (Memphis), sur la tombe du chanteur disparu. La semaine du 16 août, date anniversaire de cette disparition, voit se multiplier les commémorations, cérémonies, célébrations diverses rendues à Presley. Celles-ci sont orchestrées par l’Entreprise Presley, qui détient les droits d’exploitation de l’image et du nom Presley et gère le culte du chanteur. Le rite de la Candlelight est certainement l’un des plus spectaculaires hommages rendus à Elvis. En 1997, quelque 30 000 fans ont ainsi pris part, une bougie allumée à la main, à cette longue et lente procession menant à la tombe de Presley, destinée à recevoir les présents et offrandes des participants. Ce rite illustre la ferveur religieuse des fans et l’entretien du culte du chanteur.

Mots-clés

  • Elvis Presley
  • rite
  • culte
  • fans
  • communauté

English

Every year Elvis Presley’s fans go on a pilgrimage to Graceland (Memphis), to the grave of the dead singer. In the week of August 16., the day of Presley’s death, a multitude of commemorations and various ceremonies are organized in his memory. These are orchestrated by the Presley Enterprise that holds the rights to exploit Presley’s image and name and manages the cult of the singer. The rite of the Candlelight is no doubt one of the most spectacular homages paid to Elvis. In 1997 some 30 000 fans, a lighted candle in hand, took part in this long and slow procession to Presley’s grave and deposited there their gifts and offerings. This rite illustrates the fans’ religious fervour and the faculty of the Presley Enterprise to maintain and develop the cult of the singer.

Keywords

  • Elvis Presley
  • rite
  • cult
  • fans
  • community

Deutsch

Jedes Jahr machen die Fans Elvis Presleys eine Pilgerfahrt zu Graceland (Memphis), zum Grab des gestorbenen Sängers. In der Woche des 16.ten Augusts, des Gedenktages seines Todes, wird eine Vielfalt von Gedenkfeiern und verschiedenen Zeremonien zu Ehren Presleys veranstaltet. Diese werden von dem Presley-Betrieb veranstaltet, der die Nutzungsrechte des Images und Namens Presleys behält und den Sängerskult managt. Sicher ist der Candellight Ritus eine der spektakulärsten Zeremonien, die Presley zu Ehren verantaltet wird. 1997 nahmen ungefähr 30 000 Fans, die eine angezündete Kerze in der Hand hielten, an der langen und langsamen Prozession teil, die zum Grab Presleys führte, um dort ihre Geschenke und Opfergaben niederzulegen. Dieser Ritus veranschaulicht die religiöse Inbrunst der Fans und die Fähigkeit des Presley-Betriebs, für den Kult des Sängers zu sorgen und ihn zu entwickeln.

Stichwörter

  • Elvis Presley
  • Ritus
  • Kult
  • Fans
  • Gemeinschaft

Plan de l'article

  1. L’attente
  2. Les différents modes de participation
  3. Les discours : apologie du King et célébration de la communauté
  4. La minute de silence
  5. La procession et le dernier hommage

Pour citer cet article

Segré Gabriel, « Le rite de la Candlelight », Ethnologie française 1/ 2002 (Vol. 32), p. 149-158
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2002-1-page-149.htm.
DOI : 10.3917/ethn.021.0149


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