Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525233
192 pages

p. 19 à 29
doi: 10.3917/ethn.021.0019

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Intimité et espace public

Vol. 32 2002/1

2002 Ethnologie française Intimité et espace public

La drogue comme expérience intime

Patricia Bouhnik Université de NantesSourse gers-iresco59-61, rue Pouchet75017 Paris
Les pratiques des usagers de drogues en situation précaire ont été principalement appréhendées au travers de la problématique de la déviance (infraction à la loi) et de la santé publique (problèmes sanitaires occasionnés par les modalités de leur consommation : dépendance, sida, hépatites). L’approche de leur style de vie et de leur recherche de sensation – inscrite entre l’espace public et le domaine intime (corps, injection) – permet de redonner du sens à ces pratiques : comme expérimentation émotionnelle et comme recherche d’une socialité. Cette orientation, en grande partie contrainte socialement, les expose à des épreuves et à des risques particuliers.Mots-clés : drogue, précarité, corps, espace public, intimité. Practices of drug users coping with a precarious situation were mainly apprehended through the problematics of deviance (infraction of the law) and public health (resulting sanitary problems : drug addiction, aids, hepatitides). The approach of their way of life and search for excitement – which concerns the space in between public and intimate (body, drug injection) – gives sense again to these practices : they are lived as an emotional experience and a search for sociality. This orientation, which is mainly constrained by society, exposes them to peculiar hardships and risks.Keywords : illicit drug use, precariousness, excitement, body, risks, public space, intimacy. Die Praktiken der Drogenkonsumenten, die sich in einer prekären Situation befinden, wurden analysiert durch die Problematik der Devianz (Verstoss gegen das Gesetz) und des Gesundheitswesens (daraus resultierende Probleme wie Drogenabhängigkeit, Aids, Hepatiten). Die Studie ihrer Lebensweise und ihrer Suche nach Erregungen – die sich zwischen dem öffentlichen und intimen Raum einordnet – gibt diesen Praktiken einen neuen Sinn : sie werden als emotionale Erfahrung und Suche nach Sozialität erlebt. Durch diese Orientierung, die zum grössten Teil durch die Gesellschat auferlegt wird, werden sie bestimmten Prüfungen und Grefahren ausgesetzt.Schlagwörter : Unerlaubte Drogen, Prekäre Situation, Erregungen, Körper, Gefahr, Öffentlicher Raum, Intimität.
Lors des relations établies avec les usagers en situation de grande précarité, j’ai été souvent confrontée à l’irruption de discours relatifs à l’intimité : pour rendre compte de la partie de leur existence consacrée aux drogues, ils étaient conduits à parler de certaines zones secrètes de leur vie comme de clés permettant de comprendre leur expérience. Dans des moments de rencontre vécus de part et d’autre comme privilégiés, certains interlocuteurs m’offraient leur confidence [1] en me parlant de leur vie. D’abord sans recourir aux mots : les postures, les mouvements, les « écarts » d’attitudes, les traces visibles de leur vie, les masques affichés, la manière dont les regards se portaient vers l’autre ou se rétractaient, rendaient clairement compte d’une intensité. Ces mouvements de soi témoignent de la manière dont ils vivent et expriment leur condition. Pendant un temps, j’ai eu l’impression d’aller trop loin, de les avoir laissés trop en montrer sur eux-mêmes. Les confidences attachent et rendent otage. Il n’était pourtant pas question de laisser de côté cette trame sensible, d’éliminer l’intensité de leurs modes de subjectivation ou de gommer les interactions qui les rendaient possibles.
Après quelques tentatives d’écriture pour rendre compte des problèmes méthodologiques relatifs à l’établissement de ce cadre de communication particulier, je me suis rendu compte que des artistes, romanciers, écrivains de théâtre, chanteurs, philosophes, photographes ou cinéastes avaient abordé – à leur manière – cette question, en essayant de lui trouver une forme. La forme peut permettre de saisir cette place particulière du rapport à soi dans un espace social défini. Dans un certain nombre d’œuvres, les artistes essayent de nous faire entrevoir les interactions traversant la frontière entre intériorité et extériorité, intimité et communication. En l’absence de concepts, ils utilisent des « capteurs émotionnels », l’expression du mouvement qui permet de saisir au plus près l’intensité de la sensation. Ils peuvent alors parler directement aux sens et s’approcher de l’expérience intime, communiquer autour d’elle, rendre compte des forces et intensités contenues dans les regards et le mouvement des corps…
Cette donnée générale se trouve exacerbée pour les usagers de drogues. Ce qui m’intéressait n’était pas de m’introduire par effraction dans leurs histoires, mais de réussir à capter la manière dont leur expérience particulière se télescope avec les interactions sociales, en projetant leurs sensations dans l’espace public. Les « toxicos » [2] tentent en permanence d’échapper aux différents modes d’enfermement. Ils recherchent au cœur de leurs expériences de consommation, où plaisir et souffrances se chevauchent, une manière d’être et de sentir pouvant les projeter ailleurs. Exprimer leur différence au-delà des contraintes de leurs conditions matérielles renvoie à une expérience ou plutôt une expérimentation intime : loin d’être une notation résiduelle, cette expérimentation est devenue le centre de leur vie. Elle organise aussi leurs relations sociales et leurs stratégies de survie. Au travers de la consommation de psychotropes et des épreuves particulières qu’elle induit, certaines personnes vivant de manière précaire poussent à son comble cette expérience intime en la propulsant sur l’espace public. Elle interfère du même coup très directement sur leur style de vie.
En ayant en tête les démarches développées sur le plan cinématographique par Frederick Wiseman [3] ou sur le plan littéraire par James Agee [Agee, Evans, 1972], je voudrais rendre compte de cette zone de l’expérience humaine (l’intimité, le plaisir, le corps) qui continue, malgré l’enfermement, la pauvreté et les violences sociales, à maintenir les gens en vie. Compte tenu du caractère illicite de leurs pratiques et de la précarité des conditions dans lesquelles ils les exercent, l’emprise du regard et du contrôle social conduit les « toxicos » à ajuster en permanence leurs comportements au contexte. Cette expérimentation permanente se joue à deux niveaux : celui du « soi » qui renvoie au registre du plaisir et de la souffrance ; et celui de l’intimité négociée au travers des relations avec le milieu de consommation et l’environnement social.
 
Des corps en public a priori suspects
 
 
Les « toxicos », pour exercer leurs activités de consommation, ont besoin de se protéger, mais dans les situations de précarité deviennent visibles sur l’espace public. Visible aux yeux des passants ou des résidents, la présence obscène d’un corps qui « pique du nez » aux yeux de tous témoigne de la recherche d’un refuge pour une intimité qui ne peut plus se lover dans un espace-temps protégé, une petite enclave privée. La mise sous les projecteurs de la rue, la dégradation conduisant à ne plus être perçu que comme un corps jeté, en errance, conduisent certaines de ces personnes à se surexposer, avec un « excès de visibilité » qui, en dernier recours, peut les protéger en leur ouvrant un espace de manœuvre pour une ultime prise en compte.
Cette manière d’être et de faire renvoie au statut de la parole dans un contexte d’exclusion et de réprobation. La parole à haute voix, l’interpellation du monde à la cantonade constitue un mode de présence actif : parler, interpeller, crier, c’est encore s’exposer, exister sur l’espace public, prendre les devants pour aller plus loin, sortir de la figuration ou de l’exposition du malheur. Celui qui vend des journaux ou récite son couplet dans le métro s’expose à l’attention publique en même temps qu’il est (re)marqué par son activité [Laé, Murard, 1995]. Act Up joue également sur ce registre pour interpeller l’opinion sur la légitimité des droits des personnes touchées par l’épidémie. Casser l’indifférence et l’anonymat [Act Up-Paris, 1994] d’un monde social qui se protège et refuse de prendre à son compte la différence et la souffrance de l’autre n’est possible que par de telles intrusions, effractions réalisées au cœur même de l’espace public. L’affichage jusqu’à la mort de ce que l’on ne peut plus contenir dans le huis clos de l’intimité, c’est aussi cette mère de famille courbée à l’excès sur le bord de sa fenêtre, qui veut se suicider devant son enfant. Elle affiche publiquement l’intensité de son désarroi [4]. En interpellant l’ordre public, en le choquant ou en le faisant réagir, les « toxicos » qui galèrent dans la rue créent une certaine forme de relation. Elle a toutes les chances de rester classique, marquée par l’assistance ou la répression, mais il s’agit encore d’une relation sociale, un échange structuré autour d’une identité affichée.
Dans la rame de métro ou dans les gares avant le départ d’un train, il n’est pas rare de voir une jeune femme ou un garçon exposer sa vie, décliner sa condition sociale, théâtraliser son intimité ou révéler son sida pour obtenir quelques sous. Les limites de cette exposition sont vite atteintes : la toxicomanie n’est toujours pas « présentable » ; le sida lui-même a très vite perdu de son aura compassionnelle.
Ce qui déborde et se laisse à voir, les aspérités des individus, participent en permanence au développement de certains types de rapports sociaux négociés en public : au travers des regards, des attitudes, de la manière de s’adresser aux autres, les personnes s’accrochent à ces aspérités pour dépasser les strictes conventions. Dans les situations où les personnes engagent des pratiques proscrites par la loi, ces interdits étant relayés par tous les agents de socialisation, la sphère publique comme la sphère privée se trouvent perturbées sous leur forme classique et leur espace de manœuvre tend à se rétrécir dans les recoins de l’espace public. La précarité entrave le travail de composition d’un espace privé autour des pratiques illicites. Par contraste avec les corps banalisés des passants ordinaires, les actes ou les positions de ceux qui dérogent se trouvent démarqués par leurs aspérités : ils dépassent, débordent, accrochent ; ou par leur étrangeté : ils détonnent ou inquiètent. Cela vaut autant pour les « toxicomanes » que pour les autres personnes qui « dévient » à l’égard du bon ordonnancement de l’espace public : les « sdf », les « prostitué(e)s », les « fous en liberté », les « alcooliques errants » et plus largement tous ceux qui restent là où il faudrait circuler, qui circulent à contresens ou encore qui bougent quand il faudrait rester en place.
Avec Katia [5], le regard des autres (les passants) se faisait parfois extrêmement intrusif dans la rue. Un jour que nous nous promenions ensemble, je la maintenais un peu en lui tenant le bras, car elle était malade et fatiguée. Nous pouvions apparaître comme deux filles « à la dérive » avec nos sacs en plastique, mais la différence de démarche entre elle et moi ne devait pas nous donner le même « statut » aux yeux des passants. Cette distinction au regard était pesante. Katia ne les regardait pas, mais elle savait. Elle m’en avait déjà parlé. Là, nous étions toutes les deux ; elle était contente, et ne regardait rien d’autre. C’était son espace privé ; alors elle déployait une partie de son énergie à s’en moquer au travers de tout un travail de recomposition des relations d’échange avec les autres. Au café où nous nous étions installées, de nombreux regards nous fixaient. Il faut avoir un ton assuré quand on demande quelque chose dans un lieu public, sinon on peut disparaître, devenir transparent. C’est à moi qu’on s’adressait pour commander, payer, comme si elle n’existait pas, alors que par ailleurs, des regards lourds la fixaient. Le jeu lisse des rapports ordinaires en public se trouvait ici accroché par les gestes, les attitudes, l’aspect (visage, dégaine) et les intonations de Katia, autant de signes de son état de « toxico » ; le tout associé à notre complicité qui semblait choquer. L’ensemble de signes porté par la situation détonnait dans ce lieu, il faisait du même coup probablement l’objet d’un travail de « classement » de la part des personnes qui nous entouraient.
Le peu d’occasions d’exister pour elle-même en public était flagrant, de même que celui de pouvoir évoluer dans un espace à soi intime, avec un minimum de sécurité et de protection. Un bout de cet espace s’était constitué subrepticement entre nous, au café comme dans la rue lorsque nous marchions ; il formait comme une bulle. Une bulle éphémère, et perturbée par le jeu des regards désapprobateurs et des mimiques stigmatisantes.
C’est ainsi que l’aspérité peut devenir un élément permanent dans la gestion des rapports sociaux. Il arrive en effet que des usagers ne parviennent plus à contenir leur émotion ou leur expression. Ils « pètent les plombs » : parce que c’est la nuit ; ils ne veulent ou ne peuvent plus le cacher. Dire leur souffrance ? Ils n’ont plus de mots. Alors, ils crient, injurient, s’énervent, réclament ; la plainte devient le seul espace d’expression possible. Au petit matin, certains d’entre eux qui n’ont pu trouver de lieu pour dormir shootent dans les poubelles. Les premiers passants se dirigeant vers le métro font alors des signes de désapprobation ou changent de trottoir ; d’autres observent avec distance. Deux mondes.
Ce mode d’existence en public interpellant les « passants » ou les résidents vient heurter directement les cadres de la civilité pour lesquels habituellement les corps doivent s’effacer, s’écouler sans heurts. Les désordres occasionnés par ces présences déviantes sont d’abord renvoyés à une « déviance des corps ». Les mouvements qui s’ensuivent sont particulièrement perceptibles sur l’espace des cités comme sur le quartier parisien.
Parmi les dispositions corporelles déviantes, certaines sont plus ou moins recevables, suivant les positions adoptées : assis sur le banc, l’œil hagard ou « piquant du nez », il peut être perçu comme un délinquant et/ou un malade potentiel ; il peut aussi être appréhendé comme un laissé-pour-compte ou une personne en détresse ayant besoin de secours. On peut hésiter entre l’éviter, le dénoncer, le secourir ou encore respecter sa manière d’être. L’identité affichée ou accolée par la stigmatisation (étiquette « toxico ») qui leur sert à trouver ces places précaires sur l’espace public les marque bien au-delà que ne le ferait une carte officielle. Leur présence dans des endroits précis de la cité, les allées et venues incessantes de voitures, les rendez-vous dans les cafés, leur démarche quelquefois confuse, leur regard évasif, happé par la nécessité de trouver le produit, la méfiance et les tensions affichées sur des visages inquiets… viennent marquer les modes d’être et démarquer les personnes du collectif des résidents ordinaires. Ils cherchent pourtant à préserver ce qui pourrait donner prise à de l’interprétation, s’efforcent de ne pas être vus, cachent les trafics et divers actes délictueux, pour certains, le fait d’être malades du sida : tout cela leur impose de développer des subterfuges, de jouer avec les signes de reconnaissance. Mais tous n’y arrivent pas. Certains disent ne plus avoir la force de dissimuler. Les habitants des quartiers ont appris de leur côté à déceler ces mêmes signes. Ils débusquent l’étrangeté (toujours inquiétante), la faiblesse exposée (souvent dérangeante) dans ce qu’elles porteraient de risques pour la tranquillité publique. Les résidents sont inquiets, car la toxicomanie tend à faire « tache » sur l’espace public quand les problèmes sont bien installés localement. Les enfants peuvent « voir », être tentés. Les adultes sont directement confrontés à la peur d’une violence réelle ou fantasmée. Ces présences marquent d’autant plus les esprits que l’espace de résidence est relativement clos et que les sociabilités se trouvent inscrites dans un cercle d’interdépendances. Les informations circulent, les langues se délient en même temps qu’elles se replient dans un parfait mutisme face aux regards extérieurs.
Changement de lieu. Les domaines privé et public se croisent dans les cités [Bouhnik, 1990, 1994, 1996, 1998] sous d’autres formes. Ils se recouvrent au travers de la circulation des produits et de l’intimisation des échanges interpersonnels. Voisins, copains, famille et même commerçants doivent jongler en permanence avec une multitude de contradictions et d’interrogations : jusqu’où dénoncer, désapprouver, participer ou fermer les yeux… La famille est aussi souvent prise à partie lorsque les pratiques d’un enfant sont devenues par trop visibles. Dans une cité, la mère d’un usager connu ne sera plus identifiée comme « madame machin », mais comme la « mère du toxico du quatrième ». On la comprend ou on la juge dans les discussions qui s’engagent quand elle va faire ses courses. Car elle a perdu sa « neutralité » de femme, de femme-mère avec son caddie, qui vient chercher son pain. Pour d’autres femmes-mères, elle rentrera dans le cercle de celles qui « le vivent ». Ces corps (usager et mère d’usager, liés, affiliés dans la conscience commune) ne font plus qu’un : ils deviennent comme des « corps étrangers », germes de contamination devant, parfois, être tenus à distance. Cette position est proche de celle qui s’applique aux « jeunes » très souvent réduits (par les voisins, les habitants d’autres quartiers) à une catégorie homogène. « Les jeunes traînent dans la cité, ils se droguent en bas des escaliers, dans les caves, ou dans le local qui leur a été attribué », entend-on souvent. C’est un corps médiatisé, qui ressort de cet entrecroisement d’interactions et de perceptions ; il relève donc à la fois d’une part visible (publicitaire) et invisible (réfractaire, soustraite, clandestine).
La manière dont certains usagers apparaissent et se manifestent avec ces manières précaires sur l’espace public témoigne de leur difficulté à trouver ce minimum de place qui leur permettrait de réagir. Leur difficulté à conserver une « cohérence d’être », une identité, apparaît ici fortement. La santé, dans ce contexte, ne constitue pas un registre annexe du quotidien : elle vient directement exprimer les effets des tensions subies.
Pour les femmes comme pour les hommes, l’atteinte visible à ce registre de la santé [6] se traduit dans l’apparence. C’est la difficulté à se vêtir, à trouver le temps, les moyens et les modalités d’y prêter attention. Katia, comme d’autres jeunes femmes dans sa situation, emprunte des vêtements à la Boutique [7] ; mais cela ne lui convient pas et elle finit toujours par les rendre, car elle ne les sent pas à elle. Ses chaussures sont trouées ; elle ne le supporte plus. « J’aime les vêtements, c’est normal, j’aime bien me sentir bien, c’est normal », n’arrête-t-elle pas de dire. Ses vêtements sont éparpillés en divers lieux où elle est passée et cette situation lui donne la sensation d’être dépossédée d’une partie d’elle-même. La difficulté qu’elle rencontre à travailler son apparence la met à nu et la rend encore plus vulnérable.
 
Affleurements d’intimité
 
 
Les usagers confrontés aux conditions de la rue sont conduits à bouleverser les gestes intimes et ordinaires de leur quotidien. Les conditions de publicité ont des conséquences directes sur leur intimité. Se rendre aux toilettes peut devenir problématique. Trouver un café qui les accepte, accéder à un lieu fermé ou encore à un hall ou un recoin à l’abri des regards ne va pas de soi. Alors, s’exposer sur l’espace public ? Se cacher derrière une voiture, épier le regard de « l’intrus » potentiel, qui risque de surcroît de condamner cet acte ou de le considérer comme suspect ? Plus forte est la violence lorsqu’il s’agit d’une femme.
Autre lieu, relativement protégé : la Boutique. Nordine ne peut pas faire état de certains de ses problèmes intimes quand il se rend dans la structure d’aide où il a l’habitude d’aller. En effet, ici, les personnes ne peuvent rester trop longtemps dans les toilettes. Le soupçon pèse sur la possibilité d’y consommer des « produits ». Cette règle place chacun devant la nécessité de respecter des codes communs de conduite afin que la vie soit possible au sein de la structure collective. Ce jour-là, à la place du verre de thé, Nordine commence par consommer un verre d’alcool. Ce qui fait partie des interdits. Mais il n’a pas envie de sortir et veut boire assis. Il essaie de cacher son verre pour ne pas être surpris, se rend dans les toilettes : « trop longtemps ». Tout le monde est ici attentif à ce type de détail : trop longtemps pour être honnête. Alors les uns se mirent à appeler, les autres à frapper à la porte des toilettes : une attitude de suspicion bien connue de ceux qui ont du mal à se plier aux règles. Jusqu’au moment où on le somma de sortir, sinon la porte serait forcée. Comme il ne répondait pas, accueillants et usagers commencèrent à s’énerver. Il sortit alors très en colère ; il était visiblement saoul et il partit dehors en vociférant. Il peut arriver, à lui comme à d’autres, d’aller consommer dans les toilettes. Mais ce jour-là, c’était un autre « problème » qui le bloquait aux toilettes, un problème qui d’ordinaire n’en est pas un pour autrui et qui se règle dans la sphère intime.
Mais une question de ce type, quand on est « toxico », est impossible à énoncer publiquement. L’usager doit la gérer dans des conditions de contrôle et de contrainte imposées par la structure qui ne peut prendre le risque qu’un usager se shoote dans les toilettes. Le risque tout d’abord de voir incriminer la structure, jusqu’à la faire fermer ; celui qu’un usager ait des problèmes et fasse une overdose… L’interdit pesant sur la consommation ne peut se régler dans un espace de vie collectif fonctionnant sous « tutelle » des institutions publiques et soumis à la loi commune. Mais d’un autre côté, les risques qui peuvent être pris par les usagers résident souvent dans l’impossibilité pour eux de trouver des espaces suffisamment sécurisés et tranquilles pour consommer.
C’est donc toujours dans l’urgence et exposés aux risques de voir leur action perturbée par des intrus qu’ils utilisent les équipements, les halls, et tout autre espace accessible dans l’espace public. Ils doivent, dans tous les cas, toujours se hâter pour effectuer leur préparation et procéder à l’injection. Pour conjurer le risque d’interruption, ils vont préparer au plus vite leur « shooteuse » et leur produit en guettant les passages et les bruits qui signaleraient l’arrivée de la police. Nordine, lui, ne peut faire état à personne de son souci lié au fait que les médicaments qu’il shoote le constipent énormément. Cette perte supplémentaire d’intimité le rend très nerveux. « Quand tu es chez toi et que tu es constipé, tu restes sur les chiottes plus longtemps, moi je ne peux même pas le faire. » Une perte d’intimité permanente qui fait que cette dernière zone personnelle se réduit comme une peau de chagrin. Ainsi n’est-il jamais possible de se retrouver seul, de méditer, se détendre, réfléchir seul. Nordine est en permanence sous « contrôle ». Pour lui, cela est devenu insupportable. Cette perte d’intimité l’étouffe et a été jusqu’à provoquer chez lui une diminution des désirs sexuels. Cet « espace à soi » qui se perd et s’amenuise de jour en jour le conduit à vivre un régime particulier sur le plan des désirs. Pourtant sensible à l’attachement, aux liens, il vit et subit cette réduction d’intimité comme une déstabilisation permanente qui l’empêche de reprendre pied. Au départ, il avait perdu son appartement ayant été « squatté » par un autre garçon. Cette perte avait inauguré le bouleversement de sa capacité à gérer son intimité.
Dernier lieu. Les filles qui s’exposent doivent également trouver des parades pour se préserver. Visibles, leur apparence doit aussi trouver une forme qui les protège : il faut ainsi apprendre à cacher une vive sensibilité, se dédoubler quand on est trop « féminine », être aux aguets face à la moindre altercation pour prévenir les dérives relationnelles, etc. Ces logiques sont très présentes en milieu carcéral : il leur faut éviter d’« être » et se cantonner à l’« apparaître » pour ne pas s’exposer. Sans faire de psychologie, certaines disent qu’elles ne s’aiment pas. « Prostituées », affichées ou non, elles n’aimaient pas pourtant devoir composer de la sorte sur la « scène sociale ». L’image de « filles à la dérive » ou de « galériennes » les oblige à se défendre en permanence. Deux d’entre elles, âgées d’une trentaine d’années, m’avaient ainsi expliqué qu’elles devaient se « cacher » de ce qu’elles étaient. Ayant subi très jeunes toutes sortes de violences, avec un destin de « tox » présent très tôt, les intervenants sociaux leur renvoyaient cette image d’un « héritage » qui les aurait façonnées sur le registre du « manque d’estime de soi ». Face à ces discours intrusifs sur ce qu’elles seraient censées « être », elles devaient lutter pour ne pas accréditer et amplifier ce sentiment et se le placarder comme une carte de visite psychologique [8]. Cette défense peut les conduire à engager des confrontations violentes, comme Amina ; à parler fort ou « grave » et à s’afficher avec assurance pour se faire respecter.
Certains garçons réagissent quand une fille est « touchée » au cœur de son intégrité. Ce fut le cas de Tina, quand Obka lui dit devant les autres [9] : « Alors ! tu fais toujours le tapin sur le Boulevard ? » Ce jour-là, elle avait été totalement « cassée » par cette réflexion : elle ne maîtrisait plus ses gestes, la bave coulait… Le choc avait été fort : ces mots l’avaient décomposée, touchée dans son intégrité. Momo et Éric, d’autres « usagers » présents dans le local, étaient intervenus pour retourner la situation pourtant « banale et ordinaire », mais qui dans ces circonstances avait « touché ». Obka était un « moins que rien », il se déconsidérait aux yeux du groupe et ne devait plus dire un mot s’il ne voulait pas en subir les conséquences. Cette anecdote pointe la difficulté rencontrée par les femmes vivant dans ces contextes, pour se préserver un espace intime sans être exposées et jugées.
 
Blessures secrètes
 
 
Des marques et des blessures particulières se sont également inscrites au cœur de l’identité des usagers de drogues dures, en affectant leur style de vie et leur imaginaire identitaire. Écouter ce qu’ils ont à nous dire, au-delà des drames et des plaintes, et sans engager une démarche d’introspection ou une approche psychologique, revient à considérer qu’il est possible d’aborder les expériences émotionnelles qui leur sont propres et qu’elles sont susceptibles de nous éclairer sur le sens et les ressorts des conduites dites addictives pour un milieu social déterminé.
Ces personnes, en dehors de leur consommation, ont comme principal point commun d’avoir été confrontées à des épreuves qui ont remis en cause les relations entre leur vie sociale, leur identité et leur intériorité. On pourrait parler ici d’une culture de la détresse (cf. Le Breton [1998] sur la culture des émotions) : culture faite de silence, de pudeur, de solitude et quelquefois d’explosions. Elle se trouve à la base d’une posture forte – marquante dans les classes populaires – à base de fierté et de défi. Certaines blessures cachées ou certaines détresses intérieures affleurent à même le corps, les expressions et interagissent avec nous. Comme celles évoquées par James Agee (id.) devenues lisibles dans les regards, sur les visages et dans les postures corporelles. Ces « apparences » parlent d’elles-mêmes en nous parlant directement des plis et souffrances de l’âme [10]. La sensation a « une face tournée vers le sujet » (intériorité, tempérament) et une « face tournée vers l’objet » (extériorité : faits, lieux, événements) ; en fait, elle est les deux à la fois. C’est pour cela qu’elle va produire une déformation du corps [G. Deleuze, 1981(sur Bacon)]. Dans la vie de tous les jours, les individus laissent voir certains de ces signes, ou de ces expressions. Ils sont là, lisibles à ceux qui voudraient bien les lire et qui seraient prêts à communiquer. Ils « transparaissent », c’est-à-dire qu’ils traversent les écrans du « paraître », les façades lisses de la convention expressive ou des codes de la présentation de soi.
Mais il faut apprendre à les saisir au vol, au détour des postures neutres. Tout bascule quand ces signes sont trop forts, trop visibles, comme avec les personnes à la rue ou les « toxicos » : quand les souffrances ou les blessures transparaissent trop fortement dans les relations en public, elles sont vécues comme agressives, intrusives, incongrues. Explorer l’expérience intime revient à rendre compte de ces « plis » visibles du for intérieur, de leur lien avec ce qui transparaît de la personne (visage, expression, posture), c’est-à-dire de la manière dont les personnes se trouvent « marquées » par leur expérience intime et « habitées » par leurs émotions.
 
« Péter les plombs », « piquer du nez » : la surexposition
 
 
Quand on ne peut plus contenir sa parole, ni tenir son rôle, quand on se trouve tiraillé entre les exigences de sa consommation, du système des relations, de la nécessité de trouver de l’argent et de l’état physique et moral, quand l’espace intime s’est réduit à l’extrême, alors il arrive que les usagers « pètent les plombs ». La déstabilisation est souvent tellement forte et durable qu’il ne reste plus que l’exposition, une « prise de risque » supplémentaire, comme une dernière invite adressée à la société, au risque de se perdre. Le simple fait de ne plus se sentir à la « hauteur » quand on va au « boulot » parce qu’on est trop fatigué, trop mal, ou malade du sida, peut induire des comportements qui vont introduire de nouveaux risques : risque d’interpellation, de faire échouer « le coup » que l’on doit à tout prix entreprendre, de se sentir incompétent, incapable aux yeux des autres. Certains ne comprennent pas comment ils ont pu se faire arrêter alors qu’ils étaient engagés dans une « affaire banale ». Mais ce jour-là, ils n’avaient pas pris les mêmes précautions, pas fait les mêmes gestes qu’à l’ordinaire, avaient hésité, n’avaient pas eu les mêmes réflexes. Exposés de façon ostentatoire, ils voulaient se faire prendre. C’est le cas d’un jeune garçon de vingt-deux ans qui, après avoir effectué trois casses dans des stations-service et des commerces en 1994, se promenait avec l’ensemble des pièces à conviction dans son sac près du commissariat. Il se fera épingler par le commissaire lui-même. « Jamais avant, m’avait-il dit, cela n’aurait été possible. » « Avant quoi ? » lui avais-je demandé. « Avant que tout me lâche », me répondit-il du tac au tac : le sentiment d’échec personnel va de pair ici avec la prise de risque ultime.
Il y a ceux aussi qui, à un moment, ne vont plus être crédibles aux yeux des autres usagers qu’ils connaissent bien. Ils ne vont plus pouvoir « tenir leur rôle » au sein du groupe parce qu’ils vont trop loin. Il y a toujours une limite. Ce fut le cas avec un garçon, que je voyais souvent dans les années quatre-vingt-dix ; il m’avait agressée un soir où il allait mal et du même coup avait été déclassé par les autres. « On ne tape pas une femme. » À partir de ce moment-là, sa place et son statut allaient changer. Il ne pourra plus suivre les autres n’importe où et ne conduira plus la voiture. Par la suite, il perdra une somme importante au « 421 » ; une semaine après il était incarcéré à Fleury pour une affaire où l’on dira qu’il avait pris des risques énormes… La nuit constitue un moment très difficile à supporter pour ceux qui vont mal et qui n’ont plus rien ni personne à qui se raccrocher. Il ne leur reste plus que la voix pour clamer et crier leur douleur. Il était plus de minuit quand un garçon s’est mis à hurler en bas d’un immeuble parisien. Il pleurait, suppliait l’un des habitants qui y résidait de lui procurer un peu de crack. Il n’avait alors plus aucune réserve, plus de pudeur ni de secret. Son appel était sans détour : « Tu ne peux pas me laisser comme ça ! » geignait-il : « Descends, je te rembourserai ! T’as jamais fait ça ! » Puis sur un ton de plus en plus plaintif, le ton baissa. Puis soudain hurlant à nouveau, il cria le nom de la personne concernée, reprenant le même refrain, mais toujours sans autre écho que le silence de la nuit.
Aux urgences à l’hôpital, il y a ceux qui clament leur douleur dans la salle d’attente et n’hésitent pas à créer de l’écho et du désordre pour être pris en considération pour ce qu’ils sont. Cissé, lui, a dû partir de son plein gré au tribunal avec son sac afin de se faire incarcérer. Il n’en pouvait plus et avait besoin d’être enfermé pour récupérer. Mais ils n’ont pas voulu de lui. Il lui faudra réitérer sa demande, pour que « enfin » il soit incarcéré [Bouhnik, Touzé, 1995, 1997]. En prison également, alors qu’ils sont déjà étiquetés par l’origine de leur interpellation, ils sont remarqués pour leur activité, leur fébrilité. « Ils sont très demandeurs », entend-on, « c’est eux qu’on entend le plus au début ». Il y a ceux qui passent leurs premières nuits à se taper la tête contre les murs, à crier, jusqu’à ce qu’on appelle quelqu’un. D’autres, sur un registre moins bruyant, mais tout aussi incantatoire, se « coupent » comme ils disent, pour être entendus, ou parce que le corps a besoin d’expier les douleurs morales et/ou physiques venues se lover dans leurs entrailles. « Les toxicos ne se suicident pas plus que d’autres, dit-on en prison, ils se tailladent. » « Craquer », c’est ne plus pouvoir donner le change ; se taillader, c’est interpeller, au-delà des mots ; une parole où les mots sont absents, ou plutôt étouffés ; une parole qui vient déchirer les jeux d’apparence et mettre à vif les souffrances contenues.
Nordine, après être sorti le matin de prison, est allé visiblement se shooter dans la jambe, isolé à l’intérieur de la gare du Nord. Mais il n’a décidément pas de chance ; il a dû poser ses quelques affaires, son sac à dos et son pantalon, près de lui. Mais « quand on reste deux mois en prison et qu’on s’en refait un comme ça », après avoir bu, en plus, quelques verres, il ne savait plus très bien où il était. Quand il est plus ou moins revenu à lui, il n’avait plus rien : seulement son caleçon et ses yeux pour pleurer. C’était un soir ; il était très énervé ; il pleurait en même temps qu’il criait et cherchait auprès de tous ceux qui se présentaient s’ils ne pourraient pas lui donner quelque chose. Le processus qui fait qu’on perd tout, même la capacité de conserver un semblant de « dignité » si important pour chacun d’entre eux, vient se heurter aux espaces les plus accueillants pour achever l’entreprise de disqualification des plus fragiles. Nordine n’avait réellement plus rien qu’un caleçon sur les fesses : c’était ça qu’il hurlait, en pleurant et en suppliant sans aucun espoir d’être entendu. Il avait dépassé le niveau de confrontation acceptable pour les autres comme pour lui-même.
Yassir est souvent cassé, mais ce jour-là, c’était l’apothéose. Il ne tenait pas debout : il ne se « tenait » pas tout court. Cela énerve beaucoup de monde dans le domaine de l’intervention et même des usagers : le fait de « piquer du nez » est considéré ici comme une attitude. Une manière d’être et de se laisser aller. « Faire clodo », être sale, ne pas se respecter ni respecter les autres, revient à abandonner toute dignité, en particulier la dignité de l’usager attaché au fait de bien conduire sa consommation. La mise en exhibition est très mal vécue car elle se retourne contre tous les usagers. Quand Yassir donne à voir son manque de maîtrise en exhibant sa « boîte de Rup » [Rohypnol®] ou des cutters, il perd la face au même titre que l’alcoolique qui roule dans le caniveau ou celui qui « pète les plombs » en public.
Éric, une vraie « baraque », est tatoué de partout avec un corps « explosé » : il n’en peut plus de cette vie-là, du cercle vicieux de la misère, de la rue, de son sida… Il dit qu’il se sent sale : « Comment aller chercher du travail avec un froc qui colle… » Il boite parce qu’il s’est fait un abcès à la jambe, il a un gros pansement à l’avant-bras pour le même motif. Il s’est mis à pleurer. Cela arrive souvent. Nordine ou les autres, quand ils n’en peuvent plus, quand ils se sentent perdus, viennent s’asseoir là (un des locaux faciles d’accès pour ce public) pour décompresser. Fred dit que les gens seraient devenus sales avec le crack, ce qui pour lui ne renvoie pas uniquement à un laisser-aller physique (ne pas se laver), mais aussi à une manière d’être avec les autres, de se tenir, de « garder la face », de penser les autres. Frédéric est très marqué par les traces de ses shoots : il se lave très peu, vit dans la rue, dort là où il peut, sur les bancs de l’hôpital Lariboisière ou dehors. Il a des problèmes de peau et en permanence, sans retenue, se gratte partout, soulève son pull pour montrer ses démangeaisons, ne met pas ses chaussures complètement, etc. Comme si les codes et savoir-faire qui tiennent les corps dans une « forme » que nous considérons comme acceptable, s’étaient défaits et que la personne était comme désarticulée, traversée par des forces qui lui échappent. Quand il boit son café, il en met partout ; il montre à tous certaines parties de son anatomie, fait état de ses diarrhées… Quand ses chaussettes sont sales, il dit qu’il en achètera de nouvelles. Ce type de « relâchement » est cyclique. Il lui arrive parfois d’être clean, mais c’est quand il revient d’un voyage dans le sud de la France où il va se « refaire une santé » de temps en temps.
Le laisser-aller corporel et hygiénique va de pair avec ce phénomène de surexposition où les corps n’ont plus les moyens de se « tenir », c’est-à-dire d’assurer le minimum d’entretien et de contrôle qui permet de se préserver, de garder une intimité et de limiter les risques pris. Cela signifie que les usagers (le crack semble produire ce type de processus) perdent ici ces bases d’existence extrêmement précieuses quand on vit dans la précarité de la rue : exposer ces « dehors de l’intimité » [Laé, Murard, 1995 : 138] que sont les odeurs et la saleté visible conduit à écarter les derniers soutiens et à perdre les derniers supports. Et pourtant, il s’agit encore d’un langage, d’une manière d’interpeller les autres [Lanzarini, 2000 : 199 sq.].
 
L’expérience intraveineuse : la traversée des émotions
 
 
« Ce qui leur fait le plus peur, c’est le plaisir. C’est pour ça qu’ils ne peuvent pas nous entendre. ».
(Atika)
La dynamique des émotions revient à privilégier les ressorts intimes dans l’action de la personne, à mettre en jeu l’interrogation de soi sur le terrain de la sensation. Elle renvoie fortement à l’insécurité ontologique dont nous parle Giddens [1993 ; Ehrenberg, 1995]. Dans cette problématique, les individus « modernes » ne pourraient plus s’inscrire dans un système encadrant et portant les identités, et se trouveraient directement confrontés à la nécessité de se définir par rapport à la vie et à la mort, et de donner du sens à leur existence en effectuant en permanence un travail d’ajustement et d’expérimentation avec les « moyens du bord » ; pour les plus démunis, avec leur corps et leurs émotions. On peut entrevoir un paradoxe commun entre l’injection et la dynamique des émotions : tous deux cherchent à entraîner la personne « plus loin dans le monde » en cherchant à approcher ce qu’il y aurait de « plus profond dans l’homme ». Le mouvement conduisant à se mettre « hors de soi » revient à rechercher le lieu de l’émotion « en soi-même » [Vendest, Depraz, 1999] [11].
Les émotions supposent, dans cette appréhension, un « espace d’expérience » ; un lieu où puissent se dérouler les interactions entre intériorité et extériorité ; un lieu qui permette à chaque individu de se forger un mode spécifique d’appréhension du monde. Cet angle d’analyse peut nous aider à mieux comprendre les raisons qui peuvent conduire à utiliser la modalité injectable de consommation. On ne peut l’approcher que si on s’aventure dans l’appréhension de ces autres modalités qui visent à « habiter la perception » au travers de l’engagement d’une « expérience corporelle intime ».
Cette dimension permet de quitter le domaine de la pathologie, ainsi que celui des représentations, pour aborder celui du « corps percevant » et de l’expérience émotionnelle intime. L’usager de drogues ne se met pas « hors du monde », mais tente de l’approcher à sa manière. Alors que la plupart des gens développent cette expérience dans le sens d’un mouvement « hors de soi », vers le monde, les consommateurs d’héroïne orientent le mouvement du « monde » vers eux-mêmes (en-soi, intériorité, incorporation…). Mais des problèmes surviennent généralement sur le plan de gestion de cette activité : « Rupture dans l’habitude, elle (l’émotion) instaure un monde en tension qui exige de nouvelles distinctions. » [Ibid. : 183] En multipliant les prises de risques et en dénaturant le sens de la démarche de départ, la précarité et l’insécurité des conditions de vie rendent extrêmement difficile cette recherche. La consommation non maîtrisée, compulsive, constitue – comme le signale Giddens quand il parle des relations dans le couple – une forme « d’abandon de soi, un abandon temporaire de ce souci réflexif de protéger son identité de soi » [Giddens, 1993 : 465]. Giddens pointe ici le risque de voir cet engloutissement de l’identité de soi dans l’autre (ou dans le produit) « devenir un style de vie » [ibid.].
Ce corps-média, c’est également le « corps à soi ». Si les usagers de drogues sont appréhendés et identifiés au travers d’une conduite considérée comme déviante, ils n’en développent pas moins un corps à soi qui est l’envers privé de leur marginalisation, un corps charnel, impalpable, étranger à l’espace public, pourtant contraint d’interagir avec le « monde public ». L’intimité dans ce qu’elle a de plus sensible – associant la perception de soi avec le rapport au plaisir, à la souffrance, à l’amour et à la sexualité – est régie par des logiques qui peuvent en partie échapper à la norme. Les pratiques intimes sur lesquelles les déterminants sociaux et environnementaux ont au départ peu de prise, finissent par prendre en compte le poids des cadres ; cela se traduit et s’exprime plus particulièrement au travers de comportements classés comme induisant des risques. La vie privée des usagers de drogues est devenue une zone plus particulièrement sensible socialement, quand le sida est venu s’y greffer.
Shooter, c’est s’exposer à une perception dégradante du corps. L’acte, médicalement codé, est perçu, quand il est pratiqué sur elle-même par la personne, comme une agression et une « automutilation » parce que vécu comme une atteinte directe, visible, palpable à l’intégrité. En dehors de l’intrusion de la seringue dans le corps pour motif médical, tout écart est vécu comme une mise à l’épreuve du corps (masochisme, régression) et une déviance corporelle [Bouhnik, Touzé, Vallette-Viallard, 2001 (recherche effectuée pour l’ofdt sur l’injection)].
Les corps marqués, porteurs d’empreintes indélébiles dévoilent leurs conduites coupables. Les bras, les jambes, le cou ou sous la langue, la verge – comme tous les endroits du corps où les veines sont accessibles – peuvent porter cette marque de la seringue. Des bras et des jambes qu’ils cherchent à cacher derrière des manches longues, des pantalons ou des collants. Il y a là quelque chose à masquer, pour prévenir un rejet violent et immédiat. Les filles qui, l’été, ne portent pas de jupe courte pour que l’on ne devine pas un ventre trop arrondi ou des cuisses considérées comme trop grosses, même si le registre est différent, portent un malaise du même type. Pour certains, ce malaise corporel devient quasi permanent, avec d’importantes conséquences au quotidien. Le silence est de rigueur sur beaucoup de ces registres intimes où l’exposition en public est synonyme de honte et de jugement. Il ne faut pas que l’on sache, que les autres voient, en particulier ceux qui risquent de juger et d’exclure. C’est comme un tatouage, mais, en fait, c’est un vrai stigmate : on aurait souhaité qu’il ne s’inscrive pas dans le corps, qu’il ne devienne pas une partie de soi. L’usager par voie intraveineuse plie sous le poids des marques accumulées qui parsèment parfois son corps de haut en bas. Linda [12] ne porte plus que des pantalons depuis déjà un bon moment. Son corps est particulièrement abîmé, mais il n’est pas question de le laisser apparaître. « Adieu les collants fins, tout ça, j’ai les jambes trop marquées avec deux ou trois grammes par jour », dit-elle souvent. « Le fait de galérer 10 ou 15 fois dans la journée aussi. L’esthétique, c’est important. Je me prostitue, mais je n’aime pas avoir honte. Entre savoir qu’ils vont avec une shootée, et voir un corps abîmé, c’est une différence. Mon corps est abîmé, c’est une réalité, j’aurai des séquelles toute ma vie. Dans vingt ans je m’en foutrai peut-être, mais maintenant… »
Même dans les situations de vie les plus précaires, il y a cette lutte pour ne pas avoir honte de soi, ne pas être marqué et remarqué par les signes de sa condition de « toxico ». Linda tente de faire attention, mais le temps accéléré de la vie à la rue, la pression de la nécessité, le manque de moyens la conduisent souvent à relâcher sa vigilance. À trente-six ans, elle a déjà eu des problèmes d’artériosclérose et un épanchement de synovie. Le tableau qu’elle dresse des liens entre sa consommation et sa santé est terrible : « Le corps est plus fatigué. J’ai l’impression d’avoir vieilli d’un seul coup depuis quatre ans. Quand j’ai arrêté la coke, plus l’héro, les dents s’effritent, le corps est épuisé. Avec la came, tu n’as pas faim, je pouvais ne pas manger pendant 4/5/7 jours. Avec l’héro, tu dégueules à cause de la surcharge hépatique. Avec la coke, je n’ai plus la sensation de faim, c’est comme les amphés. J’étais plus ronde que ça, il doit me manquer 15 kg. Je mesure 1,76 m pour 58 kg. »
Catherine, contrairement à beaucoup d’autres usagers, a établi des liens réguliers avec les services sociaux. Elle s’efforce de ne pas négliger son apparence physique, car le manque d’attention à son image peut ici coûter très cher. Séropositive, elle a dû faire des pieds et des mains pour obtenir un logement thérapeutique. À présent, elle se sent un peu plus protégée que d’autres. Mais ce rétablissement reste fragile : ses moyens ne suffisent pas à lui assurer un train de vie « normal », c’est-à-dire qu’elle a du mal à s’acheter des vêtements, à prendre le temps de s’habiller, à faire attention à elle. Le cercle vicieux de la précarité la guette à nouveau. Elle ne peut continuer sa « double vie » que si elle réussit à donner des garanties sur le plan de la visibilité, c’est-à-dire à être capable d’afficher une tenue et une posture acceptables. Mais si les trafics auxquels elle participe lui permettent d’acheter les produits nécessaires à ses injections, elle doit garder des ressources pour « garder la face ». Quand elle le peut, elle va ainsi chez l’esthéticienne acheter des produits pour atténuer les « traces de shoot ». Elle sait que certaines ne s’effaceront jamais. Il est difficile de se mettre en tee-shirt pour un homme comme pour une femme, car cela reviendrait à afficher sa condition de « tox ».
À côté des traces extérieures, visibles, les traces intérieures affleurent et peuvent conduire très vite à des zones de l’expérience et des émotions particulièrement sensibles. Certaines ont peut-être tracé le chemin conduisant à la situation de contamination au vih et/ou à l’hépatite. Jésus, rencontré en prison et originaire d’une cité de la banlieue nord de Paris, m’avait montré une « ligne conductrice de trous », comme il disait, qui partait de l’intersection de son avant-bras et allait vers la main. Cette « ligne » témoignait d’une série de petites « histoires » avec sa copine. C’est avec elle qu’il se l’était, au fil des jours, inscrite sur son corps. En touchant son avant-bras, il passait d’un point à l’autre en refaisant le chemin de son histoire ; à l’un des points, il évoqua leur enfant placé qu’il voulait récupérer coûte que coûte.
Les traces font partie intégrante du système de vie avec la « came » ; pour l’héroïne au début, puis avec d’autres produits injectés ensuite. Le corps est éprouvé, car sollicité en permanence dans les activités quotidiennes de l’usager. Il témoigne de la condition d’udvi (usager de drogues par voie intraveineuse). Les temps passés en prison contribuent d’une manière importante à cette mutation des corps qui enferme les usagers dans le stigmate de leur condition. Le « bilan » d’Atika, sortant de prison au début de l’année 1999, n’est pas non plus très brillant. Elle se disait lasse d’avoir trop couru : couru après le revendeur, le temps, l’argent. Elle y avait « perdu la santé ». « J’ai perdu les dents, j’ai maigri… Avant que je tombe l’année dernière (moment où elle prenait beaucoup de crack), je pesais 45 kg pour 1,70 m. Quand je m’asseyais sur une chaise, j’avais mal, je sentais mes os sur la chaise. Dans la douche, c’était horrible, je me regardais, j’avais l’impression d’être un Éthiopien. […] Je ne dormais pas, je ne mangeais pas. Avec l’héro, je n’étais jamais descendue au-dessous de 55. Maintenant je pèse 70 kg. Avant, je pensais à tout ça, mais j’avais la tête dedans, maintenant j’ai le recul. Ça aussi ça a changé. » Elle prend du crack depuis trois ans, un peu après être entrée dans un programme méthadone, et cette mixité de consommation l’expose à un mouvement terrible de son corps, un va-et-vient entre les effets de la méthadone (grossir) et ceux de la reprise d’héroïne ou de crack (maigrir).
Cette hantise de la déformation corporelle, vécue d’une manière particulièrement intensive par les femmes, accentue toujours plus les déséquilibres. Katia mange à peine car elle se trouve toujours grosse. Elle dit qu’elle va moins manger, mais elle ne mange déjà quasiment rien. Ses bras sont « minés » par les injections, ce qui l’oblige à se cacher. Pourtant, son corps douloureux, usé par la maladie (cancer), tiraillé par le manque, détesté pour ses déformations, ne l’empêche pas de continuer à se battre pour survivre. Les œdèmes produits par l’injection de produits de substitution détournés ont accentué la vulnérabilité des udvi : le corps est devenu douloureux, hypersensible.
Les réticences psychologiques face à la seringue disparaissent très vite après les premiers shoots : l’usager de drogue dit alors entrer dans un autre monde où le corps n’a plus la même densité. « Au bout de trois jours on a plus peur de l’aiguille, continue Abou ; c’est comme si on fumait une cigarette ; on prend plaisir, c’est comme si on était dans un autre monde ; avant il fallait attendre que ça monte. Je prenais plaisir à tout préparer : en préparant ; avec la blanche quand la substance devenait liquide, c’était comme de la magie ; quand on injectait on était bien, on pensait plus aux difficultés de rester dans la cité ; tout ça devient un vice ; on délirait, on pouvait passer des heures sans rien, sans avoir faim. »
L’injection de produits illicites pour des personnes vivant à la rue ou dans des conditions précaires dans un contexte répressif, ne se déroulera pas et ne sera pas intégrée de la même manière que pour une personne intégrée socialement pratiquant l’injection à domicile dans des conditions de sécurité optimales. Le procès est en principe le même, mais le parcours conduisant à sa réalisation va profondément affecter l’expérience de la personne. Le fait de pouvoir disposer d’un lieu est important pour que la préparation (dilution, chauffage, remplissage, injection) se passe dans les conditions permettant d’atteindre les effets recherchés. Or, quand on vit chez ses parents ou que l’on est hébergé, a fortiori quand on est sans domicile fixe, ces lieux sont très difficiles à trouver.
Le mouvement de la shooteuse, comme le mouvement du désir, fonctionne dans ce contexte comme le modèle réduit d’une relation absente ou déficiente, qu’il s’agisse de la connexion de soi à soi (identité individuelle mise à l’épreuve des sensations) et de soi vers les autres (identité sociale mise à l’épreuve des émotions). Ceux qui participent à ce mouvement peuvent privilégier certains aspects plutôt que d’autres de la relation à l’injection. Mais les conditions particulières engagent les personnes bien au-delà de la simple prise de produit. Elles sont inscrites dans un système plus large où elles se trouvent de fait impliquées dans tout un ensemble de relations et de temps partagés, qu’il s’agisse du rapport à la rue, aux mouvements d’échange interindividuel (avec le vendeur, entre usagers, avec les personnes proches…) de petits gestes nécessaires à l’engagement de la pratique d’injection, de mouvements de confrontation, de désir ou de peurs qui peuvent affecter le déroulement de l’acte lui-même.
L’usager se voit donc obligatoirement engagé dans ces interactions qui participent à conformer son rapport particulier à la shooteuse et au produit à un moment donné. Le désir est ancré dans la série des actes qui vont de la recherche du produit jusqu’aux rituels présidant à l’injection. C’est l’ensemble qui a du sens, pas un moment séparé. Le processus structure l’usager autour d’un système d’activité lié aux drogues qu’il consomme. Chaque élément de ce processus et de ce système contribue à l’inciter et à le lier un peu plus. Dans un premier temps, quand le désir est trop fort, le simple fait d’« aller chercher l’argent » constitue une première étape où l’objectif se trouve intégré dans un mouvement de soi vers une réalisation qui oblige à sortir de soi. De proche en proche, la réduction du manque va de pair avec une intériorisation progressive des différents éléments du processus. « Quand j’aurai l’argent, disait Farid, je serai déjà moins en manque. Dès que je vais voir le dealer, je serai encore un peu moins en manque. Quand j’aurai la came en poche, je le serai encore un peu moins ; et quand je toucherai, je serai soigné. C’est ce trajet que j’ai compris, que j’ai analysé. De ne pas avoir l’argent, la première étape du trajet, m’a fait avoir cette compréhension de ce trajet. »
Ce mouvement de l’extérieur vers l’intérieur pénètre le fond de l’être et se trouve véhiculé par les gestes et les mouvements du quotidien. Mais la densité de ce mouvement n’est pas perceptible pour les autres : « J’ai besoin de faire tout ça, c’est tout le rituel pour l’avoir, qui va avec le fait de chercher le produit, de faire le garrot ensuite et de s’injecter, qui me manque. » La formule est de Rémi, obligé de vivre le plus souvent à la rue, ou dans des meublés, et qui avait fini par s’inscrire dans un protocole méthadone. Les rituels contribuent à « fixer » la personne dans sa conduite aussi fortement que l’effet du produit lui-même. Damien, qui se trouve à un moment de sa vie d’usager plongé dans la galère, a dû apprendre à s’adapter à ce que signifie de vivre avec la galette (crack) : « C’est ça qui fait que je n’en bouge pas. Quand tu t’adaptes, tu ne changes pas. Parce que tu apprends à vivre avec l’angoisse, les risques, les manques… » Cette notion d’adaptation est importante, parce qu’elle révèle une dimension souvent occultée du « système de vie » des usagers avec leur consommation : « C’est cette adaptation qui me fait vivre avec, j’ai appris à ne pas contester, mais à m’adapter à tout ça. Si je ne m’étais pas adapté, ou si je pouvais ne plus l’être, je changerais. Quand je parle d’adaptation, c’est aussi au milieu, à tous ceux que tu connais d’avant, que tu vois de moins en moins. Tu dois te justifier, tu n’es plus tout à fait pareil. Tu prends l’habitude de rejoindre ceux qui sont comme toi, tu les côtoies tous les jours, c’est ta vie, ils sont, ils font partie de ton adaptation. »
Tout se négocie dans le travail de construction et de préservation d’une intimité en situation précaire : la confiance comme l’indépendance. Koltès [1986] et Giddens [1993] expriment ce lien qui unit la recherche de la connaissance de soi et celle d’une « intimité avec l’autre », avec la nécessité de négocier la définition de ses propres frontières personnelles. Le choix d’un style de vie qui assure, malgré la précarité et la répression, malgré le stigmate et la honte, ce minimum d’indépendance qui permet de gérer la recherche du plaisir et l’apaisement de la souffrance, suppose ici paradoxalement que les personnes travaillent à négocier leur identité au travers de relations d’intimité en public, ce qui conduit à un flottement des frontières entre vie privée et vie publique. â– 
 
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·  Laé Jean-François et Numa Murard, 1995, Les récits du malheur, Paris, Les Éditions Descartes.
·  Lanzarini C., 2000, Survivre dans le monde sous-prolétaire, Paris, puf.
·  Le Breton David, 1998, Les passions ordinaires. Anthropologie des émotions, Paris, Armand Colin.
·  Triau Christophe, 1997, « Neuf remarques sur l’intime et la blessure secrète », Europe, novembre-décembre, 823-824.
·  Vendest S. et N. Depraz, 1999, « À propos de Glen Mazis », Alter, Émotion et affectivité, 7.
 
NOTES
 
[1]Sur l’approche de la confidence comme pratique sociale, cf. Claire Bidart [1997]. Les relations de confidence abordées relèvent essentiellement des liens de sociabilité et des liens conjugaux. Celles que produit la situation d’enquête n’y sont pas évoquées.
[2]Je reprendrai ce terme péjoratif en le mettant entre guillemets, parce qu’il est largement utilisé, bien qu’aujourd’hui on parle plutôt d’« usagers de drogues ».
[3]Documentariste américain analysant diverses institutions et situations centrales du système de vie américain (l’école, l’asile, la prison, l’hôpital, Central Park, l’armée, le bureau d’aide sociale, le tribunal pour enfant…). Il travaille sur ce ressort dans sa manière de filmer et de monter ses séquences ; l’un de ses premiers films est très parlant de cette manière de décrypter et de montrer ce que l’enfermement produit comme torsion entre l’intériorité et l’extériorité, l’intimité et le travail de contrôle des corps : Titicut Folies réalisé en 1967. [Cf. Atkins, 1976.]
[4]Exemple tiré du film de Mehdi Charef, 1986, Le thé au harem d’Archimède, qui correspond à des situations rencontrées dans les cités.
[5]Jeune femme de 30 ans rencontrée à l’occasion d’une recherche sur les sortants de prison [P. Bouhnik, E. Jacob, I. Maillard, S. Touzé, 1999]. Elle oscille entre la rue, une structure d’hébergement pour usagers de drogues et les hôtels meublés : elle consomme à intervalles réguliers de l’héroïne, du crack, des produits de substitution ; elle est atteinte d’un cancer.
[6]Conçue au-delà des problèmes de maladie ; la santé comme capacité à gérer les tensions, à développer des adaptations, à limiter les souffrances et les risques.
[7]Structure dite à « bas seuil » assurant un accueil sans condition aux usagers de drogues à la rue, en leur offrant la possibilité de se doucher, de se reposer, de boire un café, de manger et, s’ils en expriment le besoin, d’accéder à une aide.
[8]Cf. E. Goffman [1963] qui parle à ce propos d’étiquettes identitaires portées à même le corps, visibles sur l’espace public.
[9]Échanges observés dans une structure d’accueil pour usagers menant un travail de type communautaire sur son quartier d’implantation.
[10]Les photographies effectuées par Walker Evans, dans le livre réalisé avec James Agee [1972], sont très parlantes à cet égard. Cf. également les remarques de Jean Genet [1957] à propos de Giacometti. Celles de Christophe Triau [1997] pour les liens entre Genet et Koltès relativement à l’intimité. Toutes ces démarches rendent compte de l’effort pour rendre compte de la tension entre intériorité et extériorité, pour saisir les forces qui traversent les corps au-delà de la forme visible.
[11]C’est la thèse développée par Glen Mazis, philosophe américain qui travaille dans le prolongement de Merleau-Ponty.
[12]Consommatrice de drogue, 36 ans, prostituée ; rencontrée à Paris (structure d’accueil).
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Jeune femme de 30 ans rencontrée à l’occasion d’une recherc...
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