2002
Ethnologie française
Intimité et espace public
Pratiques discrètes entre hommes
Rommel Mendès
Leite Bruno Proth
Université Paris 8, Sourse Laboratoire d’Anthropologie Sociale (las)52, rue du Cardinal Lemoine75005 Paris
Comment s’établissent les inter-relations entre, d’une part, des hommes qui détournent l’espace public afin d’y instaurer, momentanément, des rencontres masculines pouvant conduire à des pratiques sexuelles, et d’autre part des volontaires d’une association de lutte contre le sida qui doivent installer dans cet espace social, provisoirement, leur présence et leur rôle de prévention ? Une attention particulière est prêtée aux usages, stratégies et normes que les uns et les autres mettent en place, afin de contrôler les conditions sociales et spatiales de leurs intimités exposées.Mots-clés :
sexualité masculine, intimités publiques, prévention du vih.
We study how interrelations build up between men who misappropriate the public space in order to use it for male encounters and sex and voluntary workers of an association fighting against aids who try to occupy this social space in order to take hiv preventive action. Particular attention is given to the uses, strategies and norms that the ones and the others develop to control the social and spatial conditions of their exposed intimacies.Keywords :
male homosexuality, public intimacies, hiv prevention.
Der Artikel zeigt, wie sich Beziehungen zwischen Männern anbahnen, die sich des öffentlichen Raumes aneignen, um ihn für Männertreffen und Geschlechtsverkehr zu verwenden, und Freiwillige Helfer eines Vereins zum Kampf gegen Aids, die diesen Raum besetzen wollen, um hiv-Prävention dort zu entwickeln. Eine besondere Aufmerksamkeit wird den Gebräuchen, Strategien und Normen geschenkt, deren sich die einen und die anderen bedienen, um die sozialen und räumlichen Verhältnisse ihrer gezeigten Intimitäten zu kontrollieren.Schlagwörter :
Männliche Sexualität, Öffentliche Intimität, vih-Prävention.
Nous exposons ici une recherche [de Busscher, Mendès-Leite, Proth, 1999 ; Mendès-Leite, Proth, de Busscher, 2000] qui s’inscrivait dans le cadre d’une évaluation des actions de prévention d’un groupe
[1] de l’association Aides Paris Ile-de-France. Plus spécifiquement, le groupe menait des opérations préventives sur des espaces publics occupés, de manière transitoire, par des hommes en quête de relations sexuelles avec d’autres hommes. Notre démarche a consisté à nous faire accepter par les membres du groupe, les volontaires, en participant à leurs réunions et à leurs groupes de travail, afin de pouvoir, par la suite, les accompagner, sans faire tache, sur le terrain. Au cours de notre observation, nous nous sommes aperçus que des pratiques masculines, mises en œuvre dans l’espace public, visaient à privatiser ce dernier par le biais de règles de co-présence et d’interconnaissance. Règles qui conduisaient le passant, le
dragueur et le volontaire à en comprendre le sens afin de pouvoir s’y promener, s’y exposer ou y prévenir des risques d’une contamination par le virus du sida.
Cet article s’attachera, d’abord, à comprendre les stratégies et les normes mises en place par la figure du dragueur qui « installe », provisoirement, un territoire d’intimités dans l’espace public. Puis, il consistera à suivre la figure du volontaire qui, sur des lieux « détournés », doit, pour légitimer sa venue en tant qu’agent de prévention contre le virus du sida, neutraliser momentanément la sexualité et composer avec la visibilité exposée des hommes qui draguent, sans menacer l’ordre de leurs expositions intimes et provisoires.
Dans un premier temps, nous avons participé aux actions de prévention en tant que simples observateurs afin de nous familiariser avec les lieux et les volontaires. Ensuite, nous avons pu nous rendre compte des méthodes utilisées par le volontaire afin de ne pas perturber les techniques d’approche et d’accroche entre les habitués des lieux. En troisième lieu, nous avons assisté, sans intervenir, aux entretiens en face à face provoqués par les volontaires. Puis, en clôture de l’opération, nous avons été les témoins des séances de debriefing où chacun exprimait ses difficultés, ses questions, ses satisfactions au regard de l’action venant de s’achever.
Notre parti pris d’observer « in situ » nous a conduit à traduire les signes, les postures et les codes d’une population hétéroclite qui use d’un langage distinctif. En effet, la logique d’utilisation des lieux donne à lire au chercheur des comportements « compréhensibles », des repères partagés, des habitudes communes, des formes de reconnaissance dont chaque élément ne trouve sens qu’en compagnie des autres et dans le seul contexte du détournement provisoire de l’espace public. En fait, ces stratégies de communication sont toutes issues de la société élargie et dominante, mais empruntées, réinterprétées, remodelées, détournées, transformées selon une nouvelle syntaxe, une grammaire innovante et des codes sémiologiques particuliers, dont le processus n’a de cesse finalement de nourrir et de fortifier une subculture, comme une « double morale » au sens weberien, consistant à se considérer contre ce qui domine.
L’observation participante
[2] nous a ainsi permis d’accéder à l’apprentissage d’un nouveau langage. En procédant de la sorte, nous avons pu suivre quatre lieux de rencontres masculines
[3], où nous avons constaté que l’annexion à des fins privées de l’espace public pouvait conduire à une répartition en deux zones : celle, assez vaste, d’une sociabilité sexuée et celle, plus réduite, destinée à une éventuelle consommation sexuelle sur place.
La construction « duelle » des espaces
Le changement de signification, conféré à tel ou tel lieu « élu » pour draguer, va se combiner et se construire autour de la dérivation des fonctions initiales de l’endroit, ce qui souvent n’est pas perceptible par les profanes. C’est le cas de quelques toilettes publiques, d’aires de repos des autoroutes, ou bien encore de plages qui, pour une minorité avertie, sont devenues des lieux de drague et de consommation sexuelle sur place. Cela n’empêche pas leurs utilisations singulières, car pour un public qui ne possède pas la grille de lecture pour déchiffrer et réinterpréter le nouvel investissement des lieux [Weeks, 1981 ; Keogh, Holland, Davies, 1997], ces derniers ne sont, visiblement, pas détournés.
Les transformations du sens donné aux lieux exigent des ré-articulations et des aménagements incessants entre les espaces publics (espaces de citoyenneté) et les espaces privés (espaces d’intimité), dans une oscillation à la fois stratégique et imposée. En réalité, une même place peut admettre des acceptions différentes selon l’investissement symbolique et réel de ses utilisateurs, ce qui fait coexister deux lectures complémentaires : celle visible par le tout-venant qui ne parvient pas à déchiffrer ce qui n’entre pas dans le cadre de ses pratiques sociales ordinaires ; et celle décodée par les seuls initiés qui ont appris à communiquer sur des espaces qu’ils ont partiellement et momentanément privatisés.
Ainsi, la sexualisation de certains espaces met en jeu des notions très ancrées socialement, comme celles du privé et du public, ce qui implique une redéfinition des notions de « privacité » [Weeks, 1985, 1995] et d’intimité [Elias, 1973]. Elle interroge également l’idéal de l’amour romantique qui veut que la sexualité soit toujours liée au sentiment amoureux [Bell, 1995 ; Van Lieshout, 1995]. Elle oblige enfin à des confrontations avec le méconnu, le différent [Knopp, 1995], l’étranger, en somme à l’altérité, là où on ne l’attend pas forcément.
La fascination exercée par les lieux sur certains de leurs adeptes transparaît dans la description qu’ils en font. Au sein du récit de deux de nos informateurs privilégiés
[4], l’eau et la lune, les jeux d’ombre et de lumière semblent être au cœur de l’irrésistible attrait qu’ils exercent. Ces éléments sont d’une importance capitale dans la constitution de l’érotisation d’un espace public animé par les fantasmes qui s’y rattachent et s’y référent. Cet univers esthétique qui réunit lieux et corps [Cream, 1995] s’établit fantastiquement dans un contexte spatial, mais aussi dans un contexte temporel : la sexualisation est soumise à de sensibles variations selon les heures de la journée. En général, mais pas exclusivement, elle s’intensifie avec le coucher du soleil jusqu’aux premières heures de l’aube.
Parallèlement, la sexualisation de l’espace peut contribuer à une dé-classification des lieux fréquentés. L’aversion, l’horreur même, qu’ils inspirent sont parfois relevées par certains habitués. Ils y soulignent la présence de la misère sexuelle, de la pauvreté sentimentale et de la détresse affective. Comme si ces dragueurs se plaisaient à répéter des stigmatisations qui justifient une impossibilité de vivre au grand jour une sexualité marginalisée, la gestion comme le maintien du secret conduisant, dès lors, à une expression et à une représentation déshonorantes de sa propre sexualité.
Conjointement à des constatations dépréciatives, l’enracinement local de quelques lieux induit un désir de les préserver, car ils font partie intégrante de la culture d’une forme de drague homosexuelle. Pensons à cet homme à la rue qui, à Jaurès, s’était proclamé propriétaire du terrain et avait, par cadenas interposé, condamné l’accès à l’espace de consommation sexuelle. Confronté à cette appropriation « illégale », un habitué avait spontanément pensé à prévenir la police car, selon lui, les homosexuels venaient de se faire « exproprier » de leur territoire de chasse : « Il n’a pas le droit de faire cela, je vais appeler la police, elle va le déloger, il n’a pas le droit, c’est à tout le monde, ce morceau de quai. »
À Paris, les volontaires interviennent sur des lieux de drague très différents. Nous pouvons cependant les regrouper en deux catégories principales. La première est celle où se rendent le plus grand nombre de personnes et où il existe un grand brassage social, des Parisiens aux touristes de passage, des provinciaux aux banlieusards. Le jardin des Tuileries, les quais d’Austerlitz et le quartier du Marais peuvent être pris comme référence de ce genre d’endroit. La seconde est celle que fréquentent les résidents proches, les voisins du quartier et quelques hommes qui y passent plus ou moins régulièrement, car ils se situent souvent à proximité, voire à l’intérieur, d’un important carrefour de transports publics urbains (grande station de métro ou rer). Leurs habitués y constituent ainsi une population assez locale. Le square des Batignolles, le terre-plein de la place de la Nation et les quais de Jaurès sont de cet ordre.
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Terre-plein de la place de la Nation (photo R. Mendès-Leite, 2000).
La fréquentation des lieux extérieurs de drague subit aussi l’influence des imaginaires individuels attachés à leurs caractéristiques spécifiques. Si l’environnement de certains quais de la Seine, avec leurs sablières et leurs chantiers, exerce une attirance sur les adeptes d’une sexualité connotée plus « hard », y compris, mais pas exclusivement, cuir ou sadomasochiste, le panel ethnique et les différences sociales observables sur d’autres quais parisiens exercent certainement une attraction sur ceux qui focalisent leurs fantasmes sur ces partenaires « exotiques ».
Les tranches horaires peuvent aussi influer sur la densité masculine et sur le « visage » des hommes présents. Ainsi nous avons constaté que le nombre et le style des hommes se rendant à Austerlitz fluctuent considérablement selon l’heure de fermeture (deux heures du matin) des bars, identitaires ou non, et des boîtes de nuit (petit matin).
La drague s’effectue en général à pied. Certains lieux comportent cependant des espaces où la voiture, parfois la moto peuvent avoir droit de cité. C’est le cas de Jaurès où la différence de niveau du canal, situé à plusieurs mètres au-dessous de la rue, rend possible la constitution d’un double espace de drague : l’un motorisé dans les rues parallèles au canal, et l’autre « piétonnier », le long des quais eux-mêmes. Les espaces diversifiés permettent au dragueur d’adopter des tactiques spécifiques : rester dans sa voiture, ou l’utiliser pour observer et être vu, puis l’abandonner pour rejoindre les lieux en marchant. Un homme qui drague le long des quais a aussi la possibilité d’emprunter l’escalier pour aller se promener sur les trottoirs, afin de mieux se présenter aux dragueurs motorisés. L’utilisation de la voiture a des avantages, mais aussi des inconvénients. Elle peut faire basculer la décision vers une « consommation à emporter ». Certains hommes profitent de ce signe extérieur d’aisance pour attirer le partenaire. C’est le cas d’un sexagénaire qui utilisait son camping-car pour affriander des hommes à la recherche d’un toit pour la nuit. Enfin, si la voiture peut servir à mettre le partenaire potentiel en confiance, elle peut aussi s’avérer préjudiciable à son propriétaire car son anonymat est rompu.
• Une communication particulière
Diverses recherches en sciences sociales portant sur les lieux de drague ont établi que leurs familiers constituent une « communauté silencieuse ». Selon Humphreys [1975], le silence imposé équivaut à une réponse normative
[5], émanant d’années d’interactions axées vers une demande de privacité immédiate. Delph [1978] affirme que l’impersonnalité imposée par le silence aide de nombreux participants à séparer les vies hétérosexuelles des vies homosexuelles. Le silence, affirme-t-il, facilite également la force des significations érotiques, la seule visualisation augmentant l’excitation et la passion. Le silence, par l’attention qu’il fait naître, permet aussi de s’extirper rapidement de situations dangereuses et « faussement » érotiques. Les recherches de Henriksson et Mänsson [1995] sur les cinémas pornographiques, ainsi que celles de Humphreys [
op. cit.] et de Delph [
op. cit.] sur les toilettes publiques vont dans ce sens. Tous ces chercheurs ont constaté, quel que soit leur terrain, que l’usage de la parole est la forme de communication la moins présente sur ces lieux. Selon ces auteurs, c’est plutôt le langage corporel qui est utilisé par les habitués de ces endroits pour exprimer le désir, qu’il soit de disponibilité ou de refus. Notre terrain nous amène à nuancer leurs affirmations.
En fait, nous avons constaté que, selon les genres de comportements ou selon les pratiques sexuelles mises en œuvre sur place, le type de langage utilisé, verbal ou non verbal, dépend de la morphologie de chaque lieu. Il est clair qu’une visibilité importante conduit à l’exercice de la prudence. Une des précautions élémentaires consiste à rendre peu probable l’exécution de pratiques
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Quai d’Austerlitz (photo E. Redoutey, 2000).
sexuelles comme celle de la pénétration anale. Dans le même ordre d’idées, certains lieux ne se prêtent pas spécialement à une approche directement sexuelle. C’est le cas, par exemple, du square des Batignolles et du jardin des Tuileries dans la journée, où le contact est nécessairement verbal. Mais dans la majorité des cas, l’interdit de séduire, le refus de sourire, la contrainte publique de l’action rapide convergent vers un ensemble de co-présences discrètes, précautionneuses et silencieuses qui rappellent les règles de la chasse : le chasseur a tous les sens en éveil, excepté la parole. Au sein de cette toile serrée, qui vise aussi à se protéger des menaces extérieures et de possibles intrusions, de quelles façons le volontaire parvient-il à imposer sa présence ?
Les pratiques préventives ou comment se faire accepter sur la place
Comme technique d’approche où se joue la présentation de soi et la présentation de l’autre à soi, nombreux sont les volontaires qui choisissent de se mettre délibérément en porte-à-faux avec les codes de drague propres aux lieux de rencontre. Dans ce cas précis, ils se positionnent à rebours de l’environnement fortement sexualisé et s’extraient d’une mise en situation de sexualisation, tout en respectant avec attention les frontières symboliques ou les « marqueurs frontières » [Goffman, 1973 : 55] observés par les habitués. Cette précaution préalable honorée, le volontaire est perçu par le plus grand nombre comme une personne indisponible sexuellement, car il ne se conforme pas aux règles explicites et implicites du moment et du lieu. En se positionnant comme un acteur engagé dans la lutte contre le sida, il met une distance entre sa présence et la sexualité des autres
[6]. Il peut ensuite commencer à initier consciencieusement un discours de présentation de l’association qui débouchera très vite sur un discours de prévention.
La présentation à l’autre s’accompagne presque toujours de l’offre du préservatif et du gel, dont l’acceptation permet généralement le passage d’une parole à l’autre. Le don du morceau de latex assied la présence du volontaire qui, dès lors, peut entamer le bon usage de la parole préventive.
Efficience de la stratégie de contact
Il est primordial de trouver une technique de contact capable de rompre la si particulière harmonie régnant sur les lieux de drague. « Pour Goffman, l’interaction pose d’abord et avant tout un problème de contact, c’est-à-dire de gestion ou d’ordonnancement d’une co-présence corporelle. » [Quéré, 1989 : 53] Il s’agit, à la fois, de se faire accepter en tant qu’acteur de prévention, tout en maintenant une distance suffisante avec l’usager, distance qui s’obtient généralement par la délicate exploitation d’une séduction disciplinée. Comme nous l’avons souligné plus haut, le volontaire choisit souvent de sortir du cadre référentiel du paysage familier de l’homme en train de draguer. En quelque sorte, il s’ajuste à la situation. « On va vers des personnes qui sont en train de faire la gueule, qui regardent ailleurs ou qui font semblant de regarder ailleurs. Si on va vers quelqu’un avec le sourire, en se plaçant dans une proximité, on casse ça. Là on se place dans une séduction. On reste à la fois dans cette séduction, tout en gardant cette distance, qui fait que l’on ne va pas, non plus, se laisser séduire. » (André).
André a choisi d’agir à rebours des codes comportementaux traditionnels en vigueur sur des lieux de consommation sexuelle. Arborer un vaste sourire y relève d’une réelle incongruité. En opérant de cette manière, il abaisse automatiquement les défenses d’une grande majorité des hommes présents, car il s’appuie sur une séduction « traditionnelle », afin de mener à bien une stratégie préventive sur des lieux extérieurs, où la tradition serait plus de l’ordre du savoir consommer que du chercher à séduire. La séduction bien menée maintient une distance
[7] [Elias, 1983] avec l’autre, tout en jouant d’une expertise de proximité vis-à-vis de la prévention du virus du sida. Dans le même temps, le sourire est accompagné d’une présentation verbalisée qui pose un cadre de référence indispensable à la prévention sur des lieux ouverts. Quéré [
op. cit. : 55] parle à ce sujet d’une adaptation contextuelle où « un certain type d’expression acquiert une signification stable et partagée par création de conventions de sens ; en même temps, il devient spécialisé dans une fonction interactionnelle déterminée ». «
Je me présente à l’autre en tant que volontaire de l’association. Il y a des lieux qui se prêtent plus ou moins à l’entretien. J’essaye d’enclencher un sujet qui peut interroger. Ça peut être la fellation et puis tout d’un coup l’autre dit : “Ah justement cela tombe bien que vous soyez là parce que j’ai un ami qui…” » (Grégoire).
Cette façon d’amorcer le dialogue a le double avantage de gagner les faveurs de l’homme à prévenir tout en plaçant le volontaire comme le maître du jeu. Dans l’art d’orienter la conversation, le talent du volontaire consiste à aborder un sujet d’ordre général, qu’il maîtrise parfaitement, pour ensuite pouvoir, éventuellement, libérer la parole de l’inconnu à propos de sujets plus intimes d’où peuvent émerger des échanges privilégiés entre les interlocuteurs. Car l’intention de se mettre à distance et de maintenir celle-ci provient également des difficultés qu’a le volontaire à aborder des sujets qui n’ont a priori pas droit de cité sur des sites voués prioritairement à la satisfaction sexuelle. D’autant que les thèmes évoqués lors des actions de prévention débouchent souvent sur la maladie, la souffrance, la mort et le deuil.
Barthélémy fait le lien entre les lieux propices à la prévention et les lieux qu’il connaît bien. Il prend l’exemple du sauna qui, selon lui, invite à la discussion sur la sexualité car une intimité corporelle s’y développe par l’ambiance même qui s’y installe. « Dans un sauna, les gens sont à poil, ils sont beaucoup plus en contact avec le corps, il y a beaucoup plus de volonté de parler du corps humain, de parler de la santé, de parler de la maladie. » (Barthélémy).
En effet, dans un sauna, on assiste à une exhibition des corps qui ne laisse aucune ambiguïté. On pourrait dire que dans un sauna [Bolton, 1992] on est comme prédisposé à évoquer le corps et la sexualité. Lorsque le
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Le canal Saint-Martin, à Jaurès (photo E. Redoutey, 2000).
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Le parking Saint-Maclou (photo E. Redoutey, 2000).
corps s’expose, le volontaire peut s’appuyer sur les préoccupations préventives induites par les nombreuses manifestations organiques du désir qui règnent en ces lieux. À l’extérieur il en va tout autrement. La présence du volontaire n’y est jamais acquise. Sa manière de se comporter en se mettant territorialement hors jeu des échanges sexuels éventuels, signifie simultanément sa proximité à l’homosexualité et son statut de volontaire. Par le don du préservatif, de gel, de brochures, de documents, il confirme sa position exclusive de volontaire. Dans le même sens, Bernard revient sur un problème souvent évoqué lors de l’intégration de nouvelles recrues : l’éventuelle démarche intrusive (contrôle social) des volontaires de l’association pendant les actions de prévention sur des places investies pour le plaisir. Selon lui, si généralement l’accueil des volontaires est excellent, c’est que leur manière d’être [Thiaudière, 1993] s’avère proche de celles des hommes croisés, ou perçue comme telle. Les sensibilités sont de la même veine. D’ailleurs, le volontaire
[8] souligne la différence entre l’homosexuel venu chercher une sexualité dans un contexte d’homosocialité et l’homme marié, ou l’hétérosexuel, qui viennent plutôt assouvir une ou des pratiques sexuelles. D’une certaine manière et sans compromettre la stabilité de son ménage, la fréquentation des lieux de rencontres masculines peut amener l’homme marié à supporter l’altérité que représente sa femme. Toujours est-il que le lien susceptible de se nouer entre l’acteur de prévention et la population hétérogène des « chasseurs » passe par un certain apprentissage de la séduction.
Cette proximité mutuelle est d’autant plus importante qu’elle permet non seulement d’établir une relation de l’un à l’autre, mais aussi de la développer par le biais d’une séduction mutuelle tendue par un fil inducteur. Cette séduction acceptée et maîtrisée par le volontaire solidifie la confiance tout en préservant une distance nécessaire, car cette séduction opérante ne peut, en aucun cas, déboucher sur un rapport de drague proprement dit. La confiance partagée est d’autant plus importante que dans les conditions de ces rencontres, l’homme qui drague ne cherche pas le dialogue, encore moins a priori avec un représentant d’une association de lutte contre le sida. « On va créer le climat de confiance, c’est à nous de faire ça. C’est quelque chose de difficile. Ils veulent un mec et nous, on vient leur parler de sida, de prévention, de préservatif, de pratiques à moindres risques. Le rapport de séduction il est là-dedans. C’est être souriant, c’est être écoutant, c’est être proche, oui, être proche. » (André)
On va le voir, si le contact qu’établit Simon ne diffère pas de celui des autres, il est le seul à indiquer que la poursuite de ce qui va devenir un entretien s’effectue à un autre endroit que celui de la première prise de contact. « C’est essentiellement un contact. Il y a présentation, ensuite soit l’entretien tourne court, soit l’entretien va être plus approfondi et va à ce moment-là se conduire dans un endroit un peu extérieur du lieu où on a eu la touche, où on a eu le premier contact. » (Simon).
Ce léger déplacement géographique semble lui permettre d’établir une intimité plus grande avec l’homme
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Le jardin des Tuileries (photo R. Mendès-Leite, 2000).
contacté, tout en se mettant hors du jeu de la stratégie de la drague individuelle et collective, l’élection d’un changement de place symbolisant peut-être, davantage encore, l’entente et la compréhension réciproques entre eux. Elle entérine également la mise en indisponibilité momentanée du dragueur et la mise à disposition du volontaire de prévention. Ainsi, ce dernier, en prouvant qu’il respecte le cadre conventionnel du contact entre les hommes, impose sa présence s’il ne déroge pas à « l’ordre expressif » [Goffman, op. cit.] des lieux.
Le volontaire qui mène cette manœuvre stratégique connaît le point de vue et la logique du dragueur. Il choisit donc de transformer momentanément le paysage des lieux de drague, auquel l’initié est accoutumé. À cet effet, il lui impose un déplacement qui confère soudainement à son rôle une forte dimension symbolique, en délimitant sans équivoque un champ obturé de la prévention sans empiéter sur une coutumière sexualité ouverte des lieux de rencontre. En agissant de la sorte, le volontaire n’offense ni le cadre ni l’ordre territorial de l’endroit [Goffman, op. cit. : 62].
Simon revient sur l’importance du bannissement de la parole échangée sur un lieu de confrontations sexuelles. La négation du langage est bel et bien le signe d’un refus des conventions habituelles qui s’établit entre des gens qui privilégient davantage le sens des « petits gestes » dans un contexte spécifique où l’activité gestuelle confirme toute sa pertinence. Cette évacuation du langage est également renforcée par la position et les attitudes de chasseur que l’on peut déceler chez certains hommes.
Généralement le dragueur se contente d’émettre quelques vagues sons lorsqu’il s’agit d’appuyer le sens de ses moyens d’expressions par le geste. Mais ce qui caractérise le territoire de chasse d’un lieu de drague extérieur, c’est qu’il semble y avoir davantage de chasseurs que de chassés. Si le chasseur est parfois chassé des lieux de drague par les forces de police ou par des expéditions homophobes, il est également pris en chasse par le volontaire de Pin’Aides. Pendant les opérations préventives, le volontaire de prévention traque la contamination sur les terres de l’habitué. Une fois qu’ils se sont trouvés, les chasseurs interagissent d’égal à égal. Toujours selon Simon, l’échange verbal est si éloigné du fonctionnement usuel des lieux que l’homme qui drague, répondant à ses sollicitations, ne peut être que de deux sortes : « Ce qui n’empêche pas que l’on tombe sur des gens qui aient envie de parler, mais c’est quand ils sont là depuis un petit moment. C’est ceux qui ne trouvent rien à se mettre sous la dent. C’est ceux qui n’ont rien trouvé ou qui ne se sont pas fait trouver. »
Ainsi l’homme qui se laisse aborder par un volontaire est soit un voyeur – et tant qu’il n’y a rien à voir il se rend disponible au volontaire –, soit il est là depuis un certain temps et n’a pas trouvé de partenaires. On pourrait également penser que sa disponibilité peut provenir d’une satisfaction sexuelle éprouvée, sur le lieu de drague, avant l’arrivée des volontaires.
En somme, le volontaire qui a choisi de faire de la prévention du vih sur des lieux extérieurs de rencontre doit affronter et surmonter trois difficultés majeures :
• Rencontrer des inconnus sur des lieux où les pratiques de communication en vigueur ne passent pas toujours par le dialogue verbal.
• Être confronté à des identités sexuelles, à des styles de vie et à des manières « d’être homosexuel » pouvant ne pas correspondre à ses modèles.
• Parler de prévention, donc de maladie, de sexualité, de mort, alors que son interlocuteur parcourt le site pour se procurer un partenaire sexuel.
À cette fin, il doit gérer trois dimensions qui sont les représentations (son auto-représentation, ses représentations de l’Autre et les représentations de l’Autre), les finalités de sa présence (prévention et soutien) et les affects partagés et échangés avec la personne contactée.
Mais surtout, il ne peut faire bonne « figure » sans posséder les repères, les clefs et les frontières de cette forme de drague si distinctement mise en scène. En effet, les croisements, les frôlements, les évitements qui se laissent entrevoir sur les lieux de drague peuvent paraître incongrus, sans fondement logique pour des gens qui ne les fréquentent pas. Au départ, ils sont désorientés, mais après une reconnaissance et la connaissance de leurs us et coutumes, une expérience perceptive des lieux s’installe. Cette dernière fait accéder à une autre compréhension de l’espace disponible. Le mouvement, la marche, la station debout sans bouger sont autant de signes qui sont à lire dans le contexte et qui donneront lieu à des échanges parce que la lecture des repères et des contraintes est partagée. La « bonne » marche, par exemple, est celle qui se fond avec celle des autres, car elle n’éveille pas les soupçons d’une présence indésirable.
C’est également celle qui, apprise en situation, est une forme de compétence en adéquation avec les possibilités du lieu. La marche, son arrêt soudain, sa reprise, l’attente, font office de marqueurs, de déclencheurs, de signaux qui, tous dans une dimension opérationnelle, donnent sens à ce qui se fait et doit se faire en fonction de ceux avec lesquels on est en co-présence. Savoir marcher comme il se doit, au bon moment et au bon endroit, est un savoir localisé. L’initié des rencontres masculines sait y reconnaître une structuration de l’espace, une disposition particulière, des contraintes visibles ou invisibles à pouvoir y accomplir ce que l’on se sent en droit d’y faire selon les fantasmes, les désirs et les plaisirs qui ont guidé les pas de leurs inconditionnels. Sur des lieux de drague, les hommes entre eux s’identifient, se reconnaissent et se choisissent. En cela ils stabilisent des relations sociales et sexuelles dans un cadre spécifique qui leur permet de préserver une grande homogénéité de leurs conduites (seuls des « étrangers » ou quelques hommes en cours d’initiation agissent et réagissent hors de propos).
Tous les initiés connaissent l’espace des réponses suggérées par les lieux, ce qui leur permet de suivre des comportements légitimes, reconnus parce que dans l’ordre des choses de la sexualité anonyme sur des lieux publics. Le « chasseur passant » comme le « passant chassé » ajustent leurs inscriptions spatiales afin d’y établir une installation clandestine momentanée. Là où un néophyte pourrait y voir l’espace d’une corporéité incontrôlée, comme livrée à elle-même, un être aguerri y lit un territoire, certes dévié de son sens initial, mais qui a reconquis un sens pratique et où le contrôle des corps est partagé par tous les protagonistes, qu’ils soient chasseurs ou chassés. La compréhension tacitement partagée et diffusée fait de ces territoires des lieux de sexualité anonyme, certes, mais ils permettent également des localisations particulières d’hommes qui forment, en allant dans le sens de Aerts [1988], une homosocialité sexualisée.
Afin de dépasser les présupposés théoriques (processus historique de la civilisation des mœurs qui repousse la sexualité humaine à la seule alcôve) et les préjugés moraux (dépravation, perversion, anormalité), il est nécessaire de connaître les moyens que s’est donnés une « population minoritaire » sur un lieu marginalisé, pour y exercer une appropriation momentanée, en y produisant un ensemble d’usages et de pratiques qui relèvent de pratiques « naturelles », puisque vécues comme traditionnelles par leurs coutumiers. On pourrait dire que les pratiques et les conduites sexuelles ordinaires des lieux de drague sont légitimes, car elles proviennent d’un contexte global d’une forme de drague homosexuelle qui met en situation immédiate la sexualité associant l’anonymat, l’absence de femmes, la rentabilité, la vitesse d’exécution des rapports, et le refus d’afficher un sentiment autre que celui de la recherche du plaisir dans un bannissement des codes hétérosexuels de rencontre. C’est de ces quatre éléments partagés, reconnus et répétés que l’excitation, le désir et le fantasme puisent une énergie concentrée dans l’imaginaire sexuel de l’individu et des groupes fréquentant des lieux anonymes.
C’est bien parce que l’imaginaire sexuel de l’homme a des limites que l’on retrouve cet arrangement contextuel dans l’agencement orchestré des codes de conduites qui rend possible la rapidité des exécutions sexuelles. En effet, le prompt déclenchement des interactions sexuelles n’est rendu possible que par la connaissance et l’observance des consignes des partenaires d’un soir, en termes de réponses à donner, de gestes à accomplir et de règles à suivre. La soudaine intimité entre deux inconnus s’opère si vite qu’un observateur distrait pourrait penser avoir « rêvé » le rapport sexuel. Si la connexion sexuelle se dénoue aussi abruptement qu’elle est survenue, c’est que chacun des partenaires connaît la routine de l’espace détourné et recomposé. En fait, cette irruption intime peut s’épanouir car elle est enclose dans un cadre précis qui associe le paysage, l’univers masculin, la densité des partenaires, l’anonymat partenarial et la mise en veilleuse du verbe.
Si « la “spontanéité sexuelle” doit être inscrite dans les scripts qui précisent les moments, les lieux, les personnes avec lesquelles ce type de comportement est possible » [Bozon et Giami, 1999 : 71], il en va de même dans le contexte de la prévention, dite de proximité. L’intimité séquentielle, constituée par les petits nulle part de l’espace public qu’occupent les dragueurs, doit être commuée en une connivence préventive provisoire par les volontaires, sous peine de faire fuir et d’être mal reçu.
La mise en relation de la séduction virile, de l’accessibilité des corps et du savoir ordinaire du dragueur, d’un côté, et, de l’autre, la connaissance empirique, la séduction distanciée et la mise en retrait du corps du volontaire, « naturalisent » les intrusions publiques. De la sorte, le dragueur, familiarisé avec la logique du détournement, tolère le volontaire si celui-ci ne trouble pas son intimité. C’est bien parce que la « spontanéité préventive » respecte les pratiques sociales qui contrôlent les lieux annexés, sans perturber les normes instituées par le dragueur, que ce dernier accepte les incursions de cette figure « surveillante » qu’est le volontaire. â–
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[1]
Il s’agit du groupe Pin’Aides. Dans un guide destiné aux nouvelles recrues, il se présentait ainsi : «
pin’aides est un groupe de l’association aides Paris Ile-de-France, spécifiquement axé sur la prévention auprès des gays et des hommes ayant des pratiques sexuelles avec d’autres hommes. » Il désigne les sites publics d’intervention ainsi : Lieux de Rencontre Extérieurs (
lre).
[2]
Pour une lecture des enjeux des méthodes ethnographiques dans les recherches centrées sur l’étude des sexualités entre hommes, lire Mendès-Leite et Proth [1997] et Broqua [2000].
[3]
Il s’agit de la station Auber du
rer, des berges du canal, à proximité de la station de métro Jaurès, des quais d’Austerlitz, du côté de la Très Grande Bibliothèque et du bois de Verrières, en bordure du Petit-Clamart. Pour mieux connaître les évolutions géographiques des sites parisiens intra-muros à travers l’analyse du guide
Gai Pied de 1984 à 2000, se référer au travail de Redoutey [2000].
[4]
Au cours de notre recherche, nous avons interrogé cinq « dragueurs » ainsi que quinze volontaires du groupe de prévention dont quelques prénoms fictifs : André, Grégoire, Simon et Barthélémy apparaissent dans cet article.
[5]
On peut y voir également comme le contrepoint de la rencontre rituelle entre un homme et une femme, qui se prête à l’usage de la parole, au refus mesuré et à une rentabilité sexuelle plus lointaine. À cette rencontre entre hétérosexuels dont la concrétisation sexuelle s’étend sur la durée, s’oppose la rencontre entre homosexuels qui se vit presque dans l’instantanéité du rapport sexuel.
[6]
La même stratégie est observable chez des personnes effectuant des actions de prévention du sida dans le contexte d’une sexualité de groupe échangiste parmi les hétérosexuels.
[7]
Le volontaire cultive la distance afin de respecter son engagement premier qui est la prévention du sida par voie sexuelle. L’implication personnelle du volontaire et sa proximité à l’homme à prévenir l’obligent à rester vigilant lors de ses interactions et à mesurer les infimes distances pouvant séparer le détachement de l’engagement et la proximité de la distanciation.
[8]
Les représentations des identités sexuelles des hommes fréquentant les lieux extérieurs de rencontre sont fortement influencées par « l’idéal identitaire » de l’homosexualité des volontaires du groupe. Cette façon de classer, identitairement, la sexualité de chacun, n’est pas sans rappeler l’échelle des « homosexualités » de Kinsey [1948] et celle de Klein [1993] à propos de la bisexualité masculine. Selon Klein, la bisexualité peut s’entendre sur un mode comportemental, mais aussi évoluer en termes d’attirances, de fantasmes, de préférences amoureuses ou sociales, ou bien encore selon un certain style de vie.