2002
Ethnologie française
Menaces sur l’intimité
Hommes détenus et femmes soignantes : l’intimité des soins en prison
Marc Bessin
Centre d’Étude des Mouvements Sociaux, ehessÉcole des Hautes Études en Sciences Sociales54, boulevard Raspail75006 Paris
Marie-Hélène Lechien
Centre de Sociologie Européenne, ehessÉcole des Hautes Études en Sciences Sociales54, boulevard Raspail75006 Paris
Issu d’une recherche socio-ethnographique, cet article montre comment l’offre de soins en prison et les relations qui peuvent s’établir entre hommes détenus et femmes soignantes, constituent un enjeu d’intimité dans un univers de privation, fondé sur le soupçon (accès aux soins, préservation du secret médical, construction de la confiance, gestion du confinement des corps et de la souffrance affective, concurrence entre professionnels autour du relationnel et de l’humanité). Il restitue les usages possibles des prestations soignantes par les détenus, du refus inscrit dans la stratégie de résistance fondée sur la valorisation de la virilité, propre au milieu carcéral, au réconfort protecteur trouvé auprès des infirmières.Mots-clés :
prison, santé, genre, virilité, secret médical, relation de service.
This article is derived from a socio-ethnographical study and shows how medical care provided in prison and relationships developed between male inmates and female nurses offer opportunities for intimacy in a universe of hardships based on suspicion (access to medical care, preservation of medical confidentiality, construction of trust relationships, life on top of one another and lack of affection, competition among the nursing staff for human relations and humanity). It describes how inmates make use of medical care. This ranges from a refusal that is inscribed in a strategy of resistance based on an increased prestige of masculinity which is proper to prison life to a protective comforting by nurses.Keywords :
prison, health, gender, maculinity, medical confidentiality, working relationships.
Dieser Artikel folgt aus einer sozioethnographischen Studie und zeigt, wie die im Gefängnis gegebene ärztliche Behandlung und die Verhältnisse, die sich zwischen männlichen Inhaftierten und dem weiblichen Pflegepersonal entwickeln können, einen Anlass für Intimität in einer Welt voller Entbehrungen darstellen, die auf Verdacht beruht (Zugang zur ärztlichen Behandlung, Beobachtung des ärztlichen Schweigepflicht, Herstellung von Vertrauensverhältnissen, Beherrschung des engen Zusammenlebens und des affektiven Leides, Konkurrenz innerhalb des Pflegepersonals um das Zwischenmenschliche und die Humanität). Er zeigt wie die Inhaftierten die Pflegeleistungen benutzen können : dies geht von der Verweigerung, die in einer Strategie des Widerstands eingeschlossen ist und auf der Aufwertung der Virilität beruht, die der Gefängniswelt eigen ist, zu dem schützenden Trost, den die Inhaftierten bei den Pflegerinnen finden.Schlagwörter :
Gefängnis, Gesundtheit, Geschlecht, Virilität, Ärztliche Schweigepflicht, Arbeitsbeziehungen.
La prise en charge sanitaire des détenus concentre une intimité débordante au sein d’une institution dont le fonctionnement est fondé sur sa négation. Le soupçon et la défiance traversent toutes les relations carcérales, y compris celles qui se nouent autour des soins. Mais, en prison, se confier, se livrer ou même « déverser » son intimité paraît souvent aussi fondamental que la préserver. C’est en tentant de personnaliser les rapports avec les soignants que les détenus entreprennent une quête de confiance pour recréer des alliances et satisfaire ce besoin vital d’intimité, contre l’impersonnalisation bureaucratique des fonctions pénitentiaires ou hospitalières. L’enjeu autour de l’intimité est redoublé dans cet espace des relations de soins, car il mobilise des pratiques et des valeurs sexuées qui s’avèrent déterminantes dans l’univers carcéral séparant les sexes. Dans les prisons d’hommes, parler de l’infirmerie suscite souvent des sourires entendus qui illustrent l’ambiguïté et la fragilité de ces attributs féminins ou masculins. Dans un registre de réassurance masculine, cette complicité insinue l’opportunité d’une visite à des femmes et l’occasion de drague. Mais elle peut aussi signifier le mépris face à la menace d’une défaillance de virilité, celle que recouvre par exemple le besoin de se faire materner, de se plaindre, de se confier ou de se soigner.
Nous tenterons dans cet article d’étudier les relations entre des hommes détenus et des femmes soignantes afin de restituer le sens des pratiques et valeurs sexuées qui sont mobilisées dans cette intimité rationalisée. Nous nous fondons sur une recherche
[*] concernant les soins en prison, menée pendant trois ans dans deux établissements pénitentiaires pour hommes, une maison d’arrêt et un centre de détention [Bessin, Lechien, 2000]. Au cours de l’enquête, nous avons procédé à des observations ethnographiques – notamment au sein des services médicaux – et à des entretiens avec des détenus, surveillants, soignants, éducateurs, directeurs, etc. Notre recherche s’inscrit dans le contexte d’une réforme importante qui, en 1994, accorde le bénéfice de la protection sociale à tous les détenus et transfère la médecine pénitentiaire au service public hospitalier. Pour assurer la prise en charge des soins somatiques, chaque établissement de santé, jumelé avec une prison, crée une Unité de consultations et de soins ambulatoires (
ucsa). Les
ucsa sont animées par une équipe pluridisciplinaire composée de personnels hospitaliers, les anciens soignants pénitentiaires pouvant intégrer la fonction publique hospitalière. Dans une dynamique similaire, les structures psychiatriques (Services médico-psychologiques régionaux ou
smpr, relevant d’un hôpital spécialisé) sont renforcées par la même loi. Nous nous sommes attachés à observer et à identifier, d’une part, les conditions et les représentations de la prise en charge sanitaire des détenus et, d’autre part, les pratiques professionnelles et les usages des prestations soignantes qu’elle mettait en œuvre. Ce fut aussi l’occasion de porter un regard décentré sur la pénalisation du champ médico-social [Wacquant, 1999], la rationalisation gestionnaire de l’institution hospitalière et les tensions de l’humanisation relative de l’univers pénitentiaire.
L’offre de soins, principalement dispensée par des femmes, et les multiples usages qu’en font les hommes enfermés, seront analysés comme autant de manières d’incarner, dans un univers traversé par la violence et le soupçon, des valeurs comme la virilité ou l’humanité. Nous montrons dans un premier temps comment, au sein de ce monde de privation, la quête d’intimité peut se focaliser sur les relations soignantes renouvelées par la réforme de 1994. Nous explorons ensuite comment le rapport au corps induit une plus ou moins grande distance des détenus avec les services médicaux.
Les soins, enjeu d’intimité dans un univers de privation
La prison est faite de privations multiples qui ont de nombreuses implications sanitaires. Le déni d’intimité et l’absence de femmes – dans les prisons pour hommes – donnent aux relations de soins une dimension spécifique. Ces privations montrent une institution paradoxale où la proximité des corps incite à préserver son intimité mais pousse aussi parfois à se confier sans limite, où la concentration d’hommes porte à la « survirilité » tout en ouvrant à des pratiques qui viennent troubler les identités masculines.
• La privation d’intimité et la gestion de relations traversées par le soupçon
« Vous savez, ici, tout se sait » : cette expression récurrente en prison dépeint un monde réglé par la surveillance, où priment les règles de sécurité fondées sur l’indiscrétion et l’assujettissement des détenus qui doivent nécessairement cacher ce qu’il faut rechercher activement [Chauvenet, Orlic, Benguigui, 1994 : 160]. Le travail des surveillants s’inscrit dans un dispositif carcéral destiné à tout savoir et à détruire toute velléité d’intimité de la part de la population pénale. L’absence d’intimité s’inscrit aussi dans l’espace et le temps par l’indifférenciation des lieux de travail, de loisirs et de repos, partagés avec des personnes imposées, qui peuvent changer du jour au lendemain, de façon arbitraire. L’enfermement condamne également les prisonniers à un face-à-face total avec eux-mêmes, qui envahit tous les territoires de l’identité et brouille la frontière entre lieux publics et moments intimes. Dans cette indistinction généralisée du public et du privé, la détention d’une information est un atout convoité et représente un enjeu primordial pour toutes les personnes, quel que soit leur statut. Le principe de l’interdit de confiance domine en prison où toute alliance discrète s’assimile à la relation du surveillant avec son informateur, l’ombre de la « balance » s’abattant sur tous ceux qui expriment des marques de complicité.
C’est pourquoi les principaux protagonistes n’acceptent de la prison que l’image de mondes sociaux disjoints qui n’ont rien en commun. Les relations existent pourtant, des ajustements secondaires font face à l’absence d’intimité, des échanges ont lieu, mais ils ne peuvent jamais être assumés publiquement, sauf à s’exposer au manichéisme de l’institution. Son efficace repose sur cette mise au secret des ajustements. D’où l’arbitraire qui règne en son sein et menace détenus comme surveillants, renvoyés dans leur camp respectif [Bessin, Chauvenet, 2000]. C’est tout l’intérêt d’interroger ces ajustements qui sont, autour des soins, mis au jour par l’introduction en prison de professionnels de santé issus du monde hospitalier. Constitués en corps et armés d’une déontologie à forte légitimité sociale, fondant la confiance du patient sur le secret médical, leur arrivée a ainsi parfois été considérée comme une menace de ce déni de l’intimité érigé en culture. Elle a, en tout cas, permis aux détenus de prétendre détenir, légitimement, des informations tenues à l’écart de l’administration pénitentiaire.
Les enjeux de la préservation d’intimité des détenus se sont donc largement reportés sur cette nouvelle relation soignante. Malgré ce nouveau cadre officiellement indépendant, elle n’échappe pourtant pas à la défiance et à la méfiance qui minent toutes les relations carcérales. En premier lieu, l’intervention extérieure est soumise au reproche de cautionner un régime que l’on rejette. Et quand bien même celle-ci est faite pour améliorer le sort des détenus, plane encore la crainte qu’elle ne contribue à pacifier la population pénale en l’adaptant à sa peine et à sa condition. S’impose donc le soupçon de collusion avec l’administration pénitentiaire : participant à une conspiration contre les détenus, les soignants viendraient renforcer les objectifs assignés à la prison (mise à l’écart, défense sociale, sûreté…). D’où la défiance des détenus, qui s’exprime par des verdicts sans concession de leur part : « Ce sont des pantins de l’administration pénitentiaire. » Dans ce répertoire, les psychiatres sont considérés comme des distributeurs de calmants (la « camisole chimique ») destinés à prévenir toute source de désordre carcéral et comme des adjoints du juge de l’application des peines, spécialisés dans la verbalisation du repentir. Les médecins des ucsa se voient pour leur part reprocher de cautionner les décisions de l’administration pénitentiaire en délivrant des certificats médicaux. Mais cette condamnation de principe ne demande en pratique qu’à être démentie, les détenus sommant l’intervenant extérieur de « choisir son camp ». Ils restent ainsi en attente du moindre indice de résistance de la part des soignants face aux contraintes carcérales, y voyant le signe d’un renoncement à cette alliance.
Reste que la défiance vis-à-vis des soignants qui seraient « de mèche » avec le personnel pénitentiaire peut constituer un obstacle aux missions de santé publique. Une partie du travail des infirmières consiste à inciter les patients à venir consulter ou s’informer quand ils ont pris des risques pour leur santé. Or le soupçon de collusion avec le système pénitentiaire entrave fortement ces actions de prévention des conduites à risques qui équivalent à des atteintes au règlement carcéral (sexualité, drogue…). Pour les détenus, le risque sanitaire compte peu au regard du risque de sanctions disciplinaires ou du risque de stigmatisation. Les soignants doivent donc faire preuve de tact dans la prévention (vih, hépatites…), comme ce médecin qui feint de fouiller dans son armoire en tournant le dos aux patients, pour leur donner la possibilité de se servir en préservatifs qui sont en libre service sur le bureau. Par ce geste, il leur évite d’exposer des pratiques simplement tolérées par le règlement officiel (c’est-à-dire susceptibles à tout moment et arbitrairement d’être sanctionnées) et qui fragilisent surtout l’identité sexuelle qu’ils donnent à voir en public.
À cette défiance s’ajoute une méfiance des détenus liée à l’opposition fondamentale entre personnes libres et personnes enfermées. Pèse alors sur la relation de soins un soupçon de connivence entre soignants et agents pénitentiaires, qui partagent cette condition de personnes libres. Ainsi, les manifestations de relations cordiales, humaines, « normales » sur un lieu de travail, sont vécues par les détenus comme les marques d’une complicité de laquelle ils sont automatiquement exclus
[1]. Comme tout lieu de travail, la prison est un lieu de sociabilité où, au-delà des échanges strictement professionnels entre soignants, surveillants, instituteurs ou éducateurs, s’élaborent des relations entre collègues et se tissent parfois des liens amicaux. Dans toute relation de service, la sociabilité de travail expose les professionnels de l’accueil du public à l’incompréhension. Les profanes attendent du spécialiste un même comportement professionnel tout au long de l’interaction, y compris dans les moments qui précèdent et suivent l’échange proprement dit, notamment dans les périodes d’attente
[2]. Attendre à un guichet pendant que les « bureaucrates » prennent leur pause, discutent entre eux, surtout sur le mode de la blague, est en effet souvent très mal vécu. C’est pourquoi les professionnels disposent généralement d’un lieu spécifique hors d’atteinte des regards profanes. Ces lieux en retrait, réservés aux seuls collègues, permettent de déverser entre soi la tension pouvant résulter des relations avec le public ; ce sont ce que Goffman [1973] appelle les « coulisses ». Dans le cas des relations de soins, les coulisses donnent lieu, notamment dans les services hospitaliers, à des registres de discours, souvent sur le mode de l’humour, qui ne pourraient qu’être mal interprétés s’ils étaient entendus par les patients.
En effet, ce qui est échangé, notamment lorsque les patients sont au centre de ces discussions, est destiné à introduire de la distance avec une réalité constituée par la maladie, la souffrance et l’angoisse de la mort. C’est le registre des discours carabins qui, entre soignants – surtout entre médecins –, prennent volontiers pour cible les patients et ce qu’ils ont exposé dans l’intimité du colloque singulier. Mais proféré dans l’espace public, ce type de discours tourne au voyeurisme. Un des apprentissages effectués au cours de la carrière médicale consiste donc à maîtriser cette différence entre l’espace public et les coulisses. Les exhibitions publiques au cours des bizutages des études de médecine se donnent à voir essentiellement sur ce registre carabin, afin justement de réserver aux initiés de ces rites la maîtrise de son usage en coulisses. Un bon soignant se doit donc d’éviter de soumettre à ses patients ce qui devrait rester du domaine des coulisses. Ce principe général a, en prison, valeur de test important : du point de vue des détenus, il en va de la considération que les soignants leur accordent
[3].
Les plaintes des détenus, lorsqu’ils patientent enfermés dans des « cellules d’attente » ou assis dans les couloirs des services médicaux avant d’être reçus, peuvent être rapprochées de celles des administrés face aux agents administratifs. Mais la dimension médicale et carcérale de cette situation lui confère un statut particulier. Un café partagé au service médical par des soignants avec un ou deux surveillants, les échos d’un éclat de rire collectif suite à une blague de l’un d’entre eux, sont perçus par les détenus qui en sont les témoins exclus comme une complicité potentiellement hostile à laquelle ils ne pourront accéder. C’est donc à leur statut d’exclu de la condition d’homme libre que renvoient ces réunions de sociabilité ordinaire de travail. Cette connivence semble d’autant plus douteuse aux yeux des détenus lorsque au-delà de ces discussions, s’affichent ou sont dévoilées des affinités plus fortes entre soignants et surveillants ou encore des relations amicales rapidement interprétées en histoires amoureuses lorsqu’il s’agit d’un homme et d’une femme.
Dans cette logique, ce sont les couples « mixtes » (constitués d’un personnel pénitentiaire et d’un intervenant extérieur) qui posent problème à certains détenus, symboles à leurs yeux de cette connivence qui peut, à tout moment, glisser vers la collusion. Comment, pour une infirmière, partager le plus intime avec un surveillant, tout en séparant les différents registres professionnels ? À ce titre, la préservation du secret médical constitue bien sûr l’inquiétude sur laquelle se focalisent les détenus. Comment être sûr que la confidentialité médicale ne soit pas divulguée, quand un surveillant peut en être le confesseur « sur le coin de l’oreiller » ? Au-delà de la curiosité, tel semble être aussi, au sein de la population pénale, le ressort de cette attention minutieuse aux « histoires de cœur » des soignants.
1
La présence de surveillants dans la relation de soins (© dap/sceri - L. Lesueur, 2001).
• L’absence de femmes et la délégation du travail domestique, sexuel et relationnel
Évidemment, cette attention collective des détenus à tout ce qui a trait aux relations intimes entre professionnels renvoie surtout à leur privation de relations affectives et sexuelles avec des femmes
[4]. La prison pour hommes exacerbe les tensions autour des valeurs de masculinité construites en rapport à l’autre sexe. Comme dans d’autres institutions totales et non mixtes, la vie entre hommes pousse toute la population carcérale à se donner à elle-même les preuves de sa virilité et participe à l’imprégnation des rôles sexués. C’est en premier lieu le corps qui en porte les traces. Soumis sans ménagement à des séances répétées de musculation, il en exhibe les résultats et donne à voir les tatouages qui disent la haine (« Mort aux vaches ») et l’amour (« À ma mère » ; « À Géraldine, pour toujours ») d’hommes voulant faire savoir qu’ils en sont. Les murs de leurs cellules, soulignant la solitude dans la promiscuité, sont plus explicites encore avec les posters de femmes nues aux postures avilissantes. L’institution unisexuée est en effet traversée par l’omniprésence de la référence aux femmes et au féminin comme l’inverse de la virilité [Devreux, 1997].
La maison des hommes [Welzer-Lang, Mathieu, Faure, 1996] qui porte à la « survirilité » assigne cependant ceux-ci aux tâches ménagères que les épouses exécutaient dans le passé libre de bien des détenus. Mais loin d’une inversion des rapports de sexe, le travail domestique est aussi l’objet d’une délégation entre reclus qui recouvre les rapports de pouvoir au sein de la population carcérale. En ce sens, si l’absence de femmes vient troubler « l’ordre des choses » (les épouses qui font le ménage), elle le conforte dans le même temps : un partage déjà bien ancré entre tâches nobles et moins nobles est consolidé par l’imposition du travail domestique à plus inférieur que soi
[5]. Il arrive ainsi souvent qu’un détenu indigent accède à quelques subsides en échange de l’entretien complet de la cellule du voisin moins démuni. Dans certaines circonstances, son état de dépendance peut même l’amener à se prostituer. Car le travail domestique et les services sexuels s’échangent, dans l’univers unisexué, en fonction d’une structure qui fonctionne selon la même logique hiérarchisée des rapports entre hommes et femmes. Ceux qui sont fragilisés dans l’univers pénitentiaire, et en particulier ceux qui sont désignés comme « pointeurs » (délinquants sexuels dans le vocabulaire carcéral), sont traités comme des femmes, mis en position d’épouses à tout faire et souvent violentés sexuellement par les « caïds » [Welzer-Lang, 2000].
Les échanges domestiques et sexuels sont généralement cantonnés au sein de la population pénale. S’ils peuvent éventuellement être étendus aux familles des détenus au moment des parloirs
[6], les professionnels en sont exclus
[7]. Cette impossibilité participe aussi des fantasmes qu’occasionne l’intervention de femmes en milieu carcéral. L’intimité ne peut donc se décliner que sous l’angle relationnel avec les soignantes, les seules en prison à même d’offrir à certains hommes le miroir que pouvait procurer en liberté l’écoute d’une mère, d’une épouse ou d’une amante. Dans ce contexte, les détenus attendent beaucoup des infirmières ou des femmes médecins car ils ne peuvent se contenter d’une prestation purement professionnelle, rationalisée et impersonnelle. Les malades incarcérés jouent donc de tactiques en tentant de personnaliser les relations soignantes afin de retrouver certaines formes d’attention et d’écoute privilégiées. Cultiver la familiarité des relations permet aussi de contourner l’impossibilité de choisir ses soignants, en sélectionnant dans l’éventail certes restreint que composent les équipes. Pour ce faire, les détenus repèrent rapidement le fonctionnement des services, les différents membres d’une même catégorie de personnel, la division du travail, les horaires et les plannings. L’état de privation les pousse en effet à être constamment à l’affût pour saisir les opportunités d’avantages personnels [Irwin, 1985 : 48], ce qui développe un sens aigu de l’observation.
Nous sommes là dans le registre de la tactique qui joue avec les événements pour en faire des « occasions » [de Certeau, 1980]. Les détenus doivent sans cesse tirer parti des forces qui leur sont étrangères. Les habitudes observées de chacun des membres des équipes soignantes, le « vol » au passage d’une information personnelle (loisir favori de l’un d’eux, profession du mari d’une autre…) s’accumulent ainsi, afin de constituer une connaissance plus intime ; l’impression de se rapprocher des soignants induisant du même coup celle de mieux accéder aux soins. Les patients qui surprennent, au hasard d’une conversation de couloir, le prénom du médecin qu’ils préfèrent, le réutilisent dans leurs correspondances ; c’est ainsi, par exemple, que des lettres sont destinées au « Docteur Hélène », d’autres à « Fafa ». Les formulaires anonymes sont délaissés par ceux qui préfèrent utiliser du papier libre pour personnaliser leur courrier : « Je suis pas un fervent des formulaires, moi j’aime bien m’exprimer […], je préfère faire ma propre lettre. C’est plus personnalisé qu’un formulaire… » Car personnaliser la relation, c’est la rendre plus humaine et plus digne. Cette quête d’humanité et de dignité semble bien être à la base des relations que tentent d’entretenir les détenus pour se faire accepter comme patients. En essayant de se construire des niches d’intimité, toute personne qui consulte s’efforce d’échapper au cadre imposé et inégal de la relation de soins, mais l’expérience carcérale rend plus vitale encore cette recherche.
• Enjeux professionnels autour du « relationnel »
Ainsi, si la condition carcérale favorise le soupçon, les attentes des détenus concourent dans le même temps à assigner les professionnels de santé, et tout particulièrement les infirmières, à l’écoute et au « relationnel ». La distribution des rôles entre métiers masculins et féminins d’encadrement de la population pénale, autrement dit la distribution de l’humanité comme attribut professionnel affiché, renforce cette assignation : dans la gestion de l’ordre carcéral, les infirmières sont renvoyées à leur humanité comme féminité naturalisée, tant par les détenus que par les surveillants. En montrant comment les infirmières tentent de résister en partie à cette répartition sexuée des rôles pour organiser leur travail, par une sélection des demandes et des techniques d’écoute différenciées, nous voudrions aussi inscrire cette recherche dans les interrogations sociologiques sur l’intégration des « valeurs » dites féminines de patience, d’écoute et d’attention dans la compétence professionnelle des soignants. Le travail émotionnel mobilisé dans la relation de soins reproduit-il celui qui est réalisé dans l’intimité de l’espace privé ? La rhétorique professionnelle infirmière s’est partiellement approprié cette dimension émotionnelle pour en faire un élément constituant du « rôle propre » de l’infirmière : le travail sur les sentiments, pour reprendre l’expression d’Anselm Strauss [1992], constitue en effet un élément fondamental de l’exercice professionnel, en ce qu’il permet d’accéder à une certaine autonomie au travers d’une relation. Mais il peut à tout moment être disqualifié parce que assimilé au sens pratique domestique [Drulhe, 2000]. C’est dans la recherche de cet équilibre instable que les infirmières exercent leur métier en prison, instabilité renforcée par le rôle que jouent les surveillants, partenaires inédits et non qualifiés de la relation soignante.
Les infirmières sont investies de fait du monopole de l’humanité et du réconfort. Car si les surveillants exercent un métier largement relationnel, en contact prolongé et quotidien avec les détenus, ils ne peuvent pleinement le valoriser comme tel et revendiquer la part d’humanité contrainte de leurs activités ordinaires, mobilisée pour négocier l’ordre, sauver la face des prisonniers et prévenir la violence. D’abord parce que le relationnel est associé aux professions exercées par des femmes, au maniement de savoirs psychologiques souvent perçus comme manipulateurs, opposés aux relations directes d’autorité et de négociation. Ensuite parce que les détenus ne peuvent qu’imputer la violence de leur condition aux professionnels qu’ils côtoient le plus directement : les surveillants. Nous l’avons souligné, ces agents pénitentiaires ont pour mission première l’observation, l’intrusion et le signalement. Leur travail relationnel est enfermé dans une double contrainte : toute marque de sympathie risque d’être interprétée par les détenus comme une « trahison », puisque les confidences livrées doivent être rapportées à la hiérarchie pénitentiaire, à l’affût de toute information sur le climat de la prison. Hiérarchie qui tend dans le même temps à condamner ces complicités entre détenus et surveillants, signe d’une défaillance possible, d’un abaissement du seuil de vigilance des agents pénitentiaires face aux stratégies de corruption des prisonniers. Enfin, les activités de réinsertion et plus généralement l’humanisation relative des conditions d’existence des détenus sont de plus en plus déléguées à des professionnels extérieurs à l’administration pénitentiaire. Délégation qui augmente mécaniquement les contrôles sécuritaires et réduit potentiellement les échanges entre détenus et surveillants [Chauvenet, Orlic, Benguigui, op. cit.].
Dès lors, comme le souligne ce patient, si l’infirmerie ne constitue pas le seul réseau protecteur au sein de la prison, elle apporte un soutien unique : la « chaleur humaine ». Jugeant les surveillants « arrangeants », il restitue bien les limites du travail relationnel de ces derniers. Le « respect » que les détenus peuvent susciter s’exprime au travers de la censure présidant aux relations entre hommes, renforcée par les règles sécuritaires : « C’est important, l’infirmerie. C’est peut-être… Je veux pas dire une bêtise, je cherche un peu les relations qu’on a ici… C’est peut-être le seul endroit où on trouve vraiment des gens humains. Donc si on n’y va jamais, on sort d’ici, on sait pas ce que c’est que l’humanité… C’est le seul endroit où on sait qu’il y a un petit peu de respect… c’est pas le mot, respect… un peu de reconnaissance. Où on sent qu’on n’est pas des bêtes. […] C’est le seul endroit où vraiment moi je… je trouve qu’il y a une chaleur humaine. Qu’on n’a pas ici. Ici, les surveillants sont arrangeants, mais il y a pas la chaleur […]. [À l’ucsa], on est toujours accueillis avec le sourire, avec cette disponibilité, cette gentillesse qu’on n’a pas obligatoirement ailleurs. Elles ont toujours un petit mot, un petit truc qui fait qu’on se sent bien… “Comment ça va aujourd’hui, t’as bien dormi ?”… Non non, ça peut paraître insignifiant parce que vous êtes de dehors, mais je vous garantis que quand on est dedans… la chaleur humaine, quand on arrive à la trouver, c’est fantastique. »
Cette humanité renvoie au « sourire » et à la « disponibilité » des infirmières qui s’inquiètent de l’état de santé des patients, de leur sommeil, de leur passage en jugement, de leur dossier de libération conditionnelle… Elle donne une dimension proprement féminine et maternelle au service médical, lieu presque privé et domestique, espace enclavé où l’ordre pénitentiaire semble temporairement suspendu. Tout oppose ainsi l’infirmerie aux unités de détention : d’un côté les coursives sombres, les cellules étroites, les douches sales, le bruit, surtout en maison d’arrêt
[8] ; de l’autre le relatif silence du service médical, le ton donné par les femmes, les allées et venues des infirmières en blouse blanche qui portent des chaussures confortables et plaisantent, la luminosité et la propreté des locaux rénovés depuis la réforme, les décorations qui signalent l’appropriation du lieu (affiches, dessins d’enfants, plantes…). Dans cet espace, les sourires, les questions à la fois privées et anodines que les infirmières posent aux détenus sur leur sommeil prennent un tout autre relief. Ces marques d’attention sont autorisées dès lors qu’elles émanent de femmes et presque interdites lorsqu’elles sont formulées par des surveillants. Aux yeux d’une majorité de la population pénale, les agents pénitentiaires les plus « humains » sont précisément ceux qui accomplissent les rituels de sécurité les plus intrusifs dans une économie de mots et de gestes, une observation discrète et un évitement des formules de politesse.
Ce système d’oppositions entre le service médical et les unités de détention, qui rejoue des oppositions naturalisées entre féminité et masculinité historiquement et socialement construites (hommes/femmes, répression/humanité, brutalité/douceur, sécurité/soins, détenus/patients, bruit/silence, ombre/lumière, uniforme bleu foncé/blouse blanche, saleté/propreté…), rend compte des luttes de définition entre infirmières et surveillants autour du « relationnel ». En maison d’arrêt, les surveillants interviennent dans l’établissement de la relation soignante en répercutant auprès des infirmières les demandes des détenus. Ayant à gérer l’ordre précaire des unités de détention, ils perçoivent l’infirmerie comme un lieu contribuant à l’abaissement des tensions. Les détenus excédés ou abattus s’y reprennent et reviennent « pacifiés » dans leur cellule par une simple conversation avec une femme soignante ou l’obtention d’un médicament.
2
Banalisation des soins en prison : entre chaleur humaine et distance professionnelle (© dap/sceri - L. Lesueur, 1999).
Or, placées en position de réguler l’accès aux soins d’une population non sélectionnée, comme aux urgences hospitalières [Peneff, 1992], chargées de hiérarchiser et de réorienter les demandes vers les autres personnels, les infirmières luttent pour contrôler l’instrumentalisation de l’
ucsa et consacrer du temps aux activités les plus conformes à leur définition des missions sanitaires en prison. À leurs yeux, « soulager la détention » signifie « assurer le confort du surveillant », dans une contamination de leur pratique professionnelle par les contraintes ordinaires de la détention
[9].
Les infirmières tentent donc de décourager deux types de recours à l’
ucsa perçus comme détournant le sens de leur travail : celui des « assaillants », « consommateurs » ou « manipulateurs » ; celui des « séducteurs » qui viennent en « balade à l’infirmerie ». Les premiers sont généralement étiquetés comme toxicomanes, mobilisant les services médicaux pour un usage « utilitaire », l’obtention d’antalgiques ou de psychotropes destinés à calmer le manque. Les seconds, « faux » patients, gonflent la charge de travail par leur « bobologie »
[10] physique ou psychologique. Plus exactement, les tensions opposent, de manière ponctuelle mais récurrente, les surveillants aux infirmières hospitalières arrivées en prison avec la loi de 1994. Attachées à la défense de leur « rôle propre », souhaitant réserver du temps aux actions d’éducation pour la santé et aux « relations d’aide », elles ont le sentiment d’être « avalées » par le fonctionnement pénitentiaire et par la bobologie, ensemble de soins techniques peu spécialisés et de soins relationnels par lesquels les détenus sollicitent leur humanité plus que leurs compétences en psychologie. Elles opposent leur écoute « éducative » à l’écoute « maternante » des anciennes infirmières pénitentiaires, deux modes d’écoute qui renvoient à deux états de la profession infirmière.
L’écoute « éducative » suppose des relations de type contractuel avec les patients, « partenaires » de santé auxquels sont proposés des consultations visant à réviser les habitudes corporelles et alimentaires à l’origine de troubles physiques, afin d’éviter la dépendance médicamenteuse, ou des entretiens psychologiques ayant pour objectif le rétablissement d’une certaine maîtrise de soi. L’écoute « maternante », plus distraite ou plus « conversationnelle », correspond plus aux savoir-faire domestiques des femmes. Les détenus, privés de leurs compagnes ou épouses, demandent parfois des conseils ménagers : « On est au cœur de plein de choses, nous les infirmières. On nous demande aussi bien un petit conseil pour laver du linge ou un petit conseil pour la cuisine, enfin des petites choses très banales mais qui ont leur importance. » Les infirmières « maternantes » soignent les petites blessures, manient l’humour et les propos rassurants, distribuent plus facilement des médicaments de « confort » et acceptent de jouer le jeu de la « promenade à l’infirmerie ».
Les nouvelles infirmières hospitalières, qui instaurent avec la réforme de 1994 une sélection inédite des demandes afin de soigner en priorité les détenus malades et de repérer les « non-usagers » qui ne signalent jamais leurs douleurs, réajustent cependant leurs pratiques professionnelles. Mesurant les effets pathogènes de l’enfermement, l’aggravation de maux que les détenus pouvaient supporter à l’extérieur, « l’explosion » des douleurs chez des hommes alarmés et désarmés par le dérèglement de leur corps et l’absence de dérivatifs, elles cèdent souvent à la pression des surveillants. Elles reçoivent les détenus, mais en choisissant le moment de cette visite de (ré)confort dans une journée de travail chargée.
Rapport au corps et relations avec les femmes soignantes
Les personnels soignants peuvent donc instaurer des relations intimes avec les détenus parce qu’ils traitent leurs souffrances somatisées dans un univers de privation. Pour autant, l’usage des prestations sanitaires doit être réinscrit dans le rapport à la santé de la population pénale, rapport socialement situé et retravaillé par l’expérience carcérale. Appartenant principalement aux fractions les plus démunies des classes populaires, majoritairement jeune et masculine [Cassan, Toulemon, Kensey, 2000], la population pénale importe en prison une « culture somatique » spécifique [Boltanski, 1971]. Accordant peu de temps à leur santé, les détenus saisissent généralement les institutions sanitaires dans l’urgence et sont assez étrangers à la vision de la santé comme « capital » à préserver tout au long de l’existence [Peneff, 2000]. À la fois parce que, comme tous les membres des groupes sociaux les plus exposés au risque sanitaire, qui sont aussi les moins consommateurs de l’offre médicale, ils ne disposent pas ou peu du vocabulaire savant de la maladie requis pour déchiffrer les messages du corps et parce que, contraints à un usage professionnel des ressources de leur corps, ils adhèrent à un système de valeurs qui privilégie l’endurance physique.
Ce rapport à la santé est amplifié en prison. Il se vérifie dans le non-usage de l’offre soignante incarnée par des femmes et dans la construction d’une « survirilité carcérale ». Survirilité qui peut être définie comme un ensemble de conduites visant à rendre supportable l’enfermement, fondées sur la mobilisation du corps : discipline corporelle et acquisition ou entretien d’une autorité proprement physique, sens à vif des brimades et opposition aux surveillants, « nous » réactif, intériorisation d’un sentiment d’illégitimité et dans le même temps retournement du stigmate, redéfinition des indignités pénales avec la mise à l’écart des délinquants sexuels, participation à la vie clandestine des établissements pénitentiaires, refus de l’offre institutionnelle sur laquelle pèse la rhétorique du soupçon et notamment refus de l’offre médicale… Autrement dit, la survirilité carcérale fonctionne comme un mode de résistance à l’ordre pénitentiaire et permet un refoulement de l’impuissance et de la dépendance accrue des détenus envers leurs familles et tout particulièrement envers les femmes (mères, sœurs et compagnes dont ils attendent les parloirs et parfois les mandats, compagnes dont ils redoutent la « trahison »).
Cependant, deux processus peuvent transformer le rapport distant ou hostile des détenus envers les services médicaux. La survirilité peut être entachée par la maladie, « trahison » du corps qui impose l’entrée dans un protocole de soins. Par ailleurs, parce qu’elle s’accompagne souvent d’un usage instrumentalisé de la violence physique
[11], dirigée contre les « sous-hommes » [Welzer-Lang, Mathieu, Faure,
op. cit.], cette survirilité heurte et use certains détenus, qui tentent de se démarquer des formes les plus brutales de la « sociabilité » carcérale. Ne pouvant afficher cette distanciation dans un univers où la force physique et la revendication d’une certaine insensibilité morale participent des modes d’imposition de soi, ces détenus investissent les relations avec les femmes soignantes, rompent parfois avec un certain rapport au corps ou recréent des rôles affectifs, en protégeant les plus faibles. Enfin, les « faibles » peuvent trouver leur salut dans la maladie et l’instauration de complicités sociales avec les soignants. À partir de quelques exemples singuliers, on peut ainsi reconstituer un répertoire des usages des prestations soignantes en prison, liés au rapport au corps et à la place occupée par les détenus dans l’espace des positions carcérales.
• Survirilité carcérale et non-usage des services médicaux
La survirilité est d’abord associée aux « caïds », prisonniers censés porter une forme de contre-légitimité
3
Musculation et mise à l’épreuve du corps (© dap/sceri - L. Lesueur, 2001).
qui donne le ton dans certaines prisons, contribue à discipliner les comportements des autres détenus et à valoriser certaines stratégies d’adaptation au monde pénitentiaire. Les détenus qui fréquentent régulièrement les services médicaux et échangent des saluts personnalisés avec les personnels sont potentiellement classés comme « fayots ». Ils peuvent être accusés de se soustraire à la loi masculine de la détention et d’échanger leur protection contre un rôle d’indicateurs auprès de l’administration pénitentiaire. La pression collective imputée aux « caïds » tend à discréditer le recours aux prestations soignantes dispensées par des femmes, sauf si le sens de ce recours est retourné et participe de la réassurance masculine, à travers la « drague » contrôlée.
Par ailleurs, les « caïds », et plus généralement une majorité de détenus, peuvent percevoir les professionnels de santé et du travail social comme intrusifs. Ils opposent une résistance spécifique aux conseils sanitaires lorsque ceux-ci menacent les petites marges de manœuvre négociées pour supporter l’enfermement. L’exemple du sport et de l’importance de la traumatologie dans les activités médicales en prison illustre bien le décalage entre les injonctions sanitaires des professionnels de santé et les pratiques des détenus. Les consignes des moniteurs sportifs, des kinésithérapeutes, des médecins et des infirmières butent sur le rapport des prisonniers au sport. Caractérisé par le refus de l’échauffement, le défi permanent, le « goût de la plastique » et de la « musculation à outrance », surtout chez les jeunes, ce rapport à l’activité sportive s’oppose à une définition plus consacrée du sport, de fait plus respectueuse du corps. La dépense extrême et la violence faite au corps permettent d’éprouver un sentiment de maîtrise de soi.
• Une rupture partielle avec l’ethos de virilité
Dès lors, lorsque le corps malade ou vieilli ne répond plus, le mode d’adaptation à la prison en est profondément déstabilisé. Les personnels soignants sont transformés en témoins. Par leurs soins et par leur intimité avec la maladie, ils officialisent en quelque sorte la trahison du corps. Certains détenus éprouvent ainsi dans la honte l’exposition de leur virilité diminuée, traitée par des femmes soignantes. Ils ont à recomposer leurs relations avec les services médicaux, désormais régulières. Cette révision s’accompagne souvent d’un rapport réactif aux professionnels de santé : leurs conseils (patience, pratiques économes du corps) sont irrecevables pour des hommes dont le temps est compté. D’autres détenus s’engagent dans une conversion moins contrainte de leurs relations avec les services médicaux. Soit ils se ressourcent ponctuellement dans les soins assurés par des femmes, soit ils tentent d’adhérer aux conseils des personnels de santé.
Alors qu’il ne se rendait jamais aux services médicaux comme la plupart des autres mineurs incarcérés, un jeune détenu investit peu à peu les lieux soignants, désignés comme des « lieux de repos et de parole ». Cet exemple de conversion à un autre usage des prestations sanitaires renvoie à la sollicitation de l’humanité naturalisée des femmes, mais aussi à une distanciation envers les formes les plus violentes de la survirilité carcérale. Représentatif des pratiques des jeunes appartenant aux fractions les plus démunies des classes populaires (mise en danger du corps avec consommation d’alcool et de drogues, conduite routière fondée sur la « bravade » et la vitesse…), ce jeune détenu s’affronte aux professionnels gérant son parcours lors de ses premières incarcérations (police, juges, travailleurs sociaux…).
Comme beaucoup de mineurs incarcérés pour lesquels la prison constitue une expérience à la fois banalisée et « impossible », il oscille en permanence entre conduites corporelles de défi et brusques désespoirs. Mais sans doute plus éprouvé par une série d’enfermements rapprochés et par des charges familiales qu’il ne peut honorer, il se singularise en nouant une relation inédite avec un infirmier psychiatrique et en multipliant les stratégies pour accéder à l’ucsa et ralentir le temps de ses « visites » auprès des infirmières. Sentant son intégrité psychique menacée, doté d’une conscience à la fois aiguë et confuse de son exposition au risque de suicide, il saisit une offre d’écoute rencontrant sa « déroute » intérieure, introspection désarmée imposée par la situation d’enfermement et le poids de la culpabilité. Ce jeune détenu tente également de nouer des relations « normales » avec les infirmières, tout en dissimulant cette quête sous une entreprise de séduction : « Il faut toujours communiquer. Moi je communique ! Normal, c’est des femmes, je suis un homme, j’ai besoin de communiquer avec des femmes. Elles veulent parler, on parle. Elles veulent rigoler, on rigole. Pas de problème ! Moi je sais quand je vais à l’infirmerie, c’est vrai, je suis un clown ! Mais c’est parce qu’il y a aussi beaucoup d’ancienneté. C’est des personnes que j’estime beaucoup. » « Faire le clown » lui permet de justifier à ses propres yeux le recours aux femmes soignantes et notamment à une infirmière habitant la même cité hlm que lui, qu’il ne cherche pas seulement à faire rire, mais à laquelle il se confie. Repère important dans son existence, cette infirmière est comme dépositaire de son histoire et garante de sa cohérence intime.
Dès qu’il est incarcéré, il enlève ses tatouages : « Quand les infirmières ont su avec quoi j’avais enlevé mon tatouage… “Ouais, comment t’as enlevé ton tatouage, avec du scotch brite, ça va pas dans ta tête ? Vous allez pas bien, Monsieur !” Alors après, l’infirmière est venue : “Ah mais… c’est pour quoi ? Ah une brûlure, ah encore les tatouages ! Bon allez, c’est rien, on va regarder ça.” C’est parce que eux ils savent, je sais pas, je rentre [en prison], je suis obligé d’enlever mes tatouages à chaque fois. […] Je sais pas pourquoi j’enlève mes tatouages. Je les ai, j’ai regretté de les avoir faits, voilà je les enlève. Et donc après, comme je sais que ça va s’infecter, [en riant] direct l’infirmerie, comme ça il y a pas d’histoires. “Bon c’est une brûlure, il faut deux semaines de rétablissement”, ça fait deux semaines où je peux aller tous les jours à l’infirmerie. » En effaçant lui-même ses tatouages, ce jeune détenu obtient une série de rendez-vous avec les infirmières et se ménage un accès durable au service médical.
Mais en s’infligeant cette douleur physique, on peut supposer qu’il se défait tout autant de signes de virilité qui, en prison, changent de sens et n’ont plus rien à voir avec une simple valorisation « expressive » du corps musclé. Il se fait « discret », détruit des stigmates corporels qui peuvent le désigner comme défiant l’autorité des « durs » ou l’amener à participer à des brimades collectives pour lesquelles il éprouve un sentiment de dégoût croissant et indicible. Car l’incarcération exacerbe potentiellement la vulnérabilité et donc la violence inscrite dans la « charge » que représente la virilité ou l’honneur masculin. Univers unisexué, la prison réduit les rôles, fait du groupe des « vrais hommes » la principale référence et encourage toutes les violences destinées à prouver l’appartenance à ce groupe [Welzer-Lang, Mathieu, Faure, op. cit. ; Bourdieu, 1998]. Or ce jeune détenu ne s’habitue pas à cette violence instrumentalisée, à cette participation plus ou moins contrainte ou à l’observation passive des sévices subis par les détenus classés comme « faibles », « balances », « pédés », « pointeurs » ou « pédophiles », qui se font « fracasser en promenade ».
En gommant ses tatouages, il gagne ainsi un droit d’entrée à l’infirmerie. Rassuré par les gestes des infirmières qui le « pomponnent », il apprécie leur minutie et les explications données sur les soins. Ce professionnalisme n’est pas saisi comme une offre de conseils pour un corps « sain » et une santé maîtrisée, il vaut surtout parce qu’il étire le temps de la visite. Le jeune détenu observe le rituel soignant dont son corps est l’objet plus qu’il n’écoute les infirmières, se ressourçant pour affronter l’ordre violent de la prison.
D’autres détenus tentent à l’inverse de se conformer aux attentes des personnels soignants. Occupant des positions presque militantes dans l’organisation pénitentiaire (comme la création de journaux internes ou la participation à des groupes de parole autour de l’alcoolisme), ils détiennent des ressources scolaires et/ou professionnelles un peu plus importantes ou ont pu, par une série de rencontres, nouer des relations différentes avec les professionnels de santé. Dans une « bonne volonté sanitaire », ils se sentent rehaussés par l’écoute « éducative » des infirmières hospitalières et travaillent à s’approprier les objectifs de nouvelles pratiques sanitaires. Ou encore, profondément désarmés par le délit commis, ils s’engagent dans une relecture de leur passé au cours d’entretiens réguliers avec des psychologues. Ces relations privilégiées impliquent notamment, sur le mode de la « prise de conscience », une révision de leur rapport au corps et une adhésion au regard porté par les soignants sur la pratique sportive dominante au sein de la population pénale. Tentant de combler l’écart entre leurs « goûts de volonté » et leurs « goûts d’inclination » [Bourdieu, 1979], ils s’interrogent sur la musculation qu’ils pratiquaient jusque-là, à la suite de propos ou de petits signes désapprobateurs des personnels soignants. La « gonflette » apparaît alors comme un entretien du corps « à outrance », au détriment d’un travail réflexif.
Enfin, des « anciens », détenus condamnés à de longues peines, déploient parfois une logique identitaire plus systématique et construisent une place dans l’espace des positions carcérales qui tend à brouiller la frontière entre survirilité carcérale et féminité soignante. Cette place – ou posture réformatrice – repose sur un sentiment de singularité et l’établissement d’une barrière morale séparant de la majorité des détenus, considérés comme « passifs » et « individualistes », mais redevables d’une aide. Elle suppose également mépris des surveillants, mais évitement des conflits, activités intellectuelles autodidactes, proximité avec les responsables pénitentiaires et soignants, reconstruction d’une dignité par l’acquisition d’une certaine autorité au sein de la prison. Reconnus pour leur rôle pacificateur, sollicités par l’administration pénitentiaire, ces « anciens » peuvent accepter d’accueillir dans leur cellule des détenus rejetés par tous, par exemple des malades ou des toxicomanes auxquels ils apportent une aide quotidienne. Ils veillent la nuit pendant les crises d’angoisse ou de manque de leurs codétenus, écoutent et réconfortent, ré-enseignent les règles élémentaires d’hygiène… Cette protection recrée des relations affectives associées à la famille, dans un univers de dépersonnalisation où l’identité de père est suspendue. Le soutien aux malades permet aux « anciens » de reconstruire un rôle à la fois paternel et maternel. Leur ancienneté, convertie en légitimité au sein de la prison, autorise un dépassement de la survirilité carcérale, une rupture avec le dégoût et le rejet que suscite la déchéance physique et/ou morale des jeunes toxicomanes et des handicapés.
• L’investissement du statut de malade
Désignés comme des « sous-hommes », les « faibles » ont donc à constituer un réseau protecteur de relations ailleurs qu’au sein des unités de détention. Souvent condamnés pour des délits sexuels et repérés pour leur rapport au corps opposé à la survirilité carcérale, ils peuvent aussi se singulariser par leur usage particulier des services médicaux. Ainsi en est-il d’un homme atteint de graves problèmes cardiaques, qui organise son incarcération et la représentation qu’il livre de lui-même autour de son état de santé. La gravité de sa pathologie et la vigilance médicale dont il fait l’objet lui redonnent une forme de dignité qui renvoie au second plan son délit sexuel, la destruction de sa famille et de sa respectabilité sociale.
Vivant son traitement médical comme un traitement de faveur, comme un système de petites entorses au règlement pénitentiaire (compassion des infirmières, vigilance des surveillants alertés, droit d’utiliser l’ascenseur pour remonter en cellule…), il s’investit dans le statut de malade et les relations qu’il autorise avec les femmes soignantes. Celles-ci peuvent témoigner de sa fragilité, signaler son « cas » à l’administration pénitentiaire et obtenir un changement de cellule, une cohabitation avec des détenus réputés « calmes ». Étranger au monde de la délinquance et de la prison, cet homme, ancien commerçant, affronte une population pénale menaçante, à la fois parce que son délit le désigne comme bouc émissaire et parce que les détenus ne cessent de le heurter socialement. Les dispositions professionnelles des soignants rencontrent et valorisent son rapport au corps, discipline corporelle fondée sur le souci hygiénique et l’attachement au rangement, à la propreté. Enclaves protégées de la violence et de la souillure carcérales, lieux de refuge associés à la féminité et à l’ordre, moments de sociabilité « civilisée » où il retrouve un peu de son identité sociale, les services médicaux le protègent de la contamination physique, morale et sociale de la population pénale.
À travers ces exemples singuliers, se dessine un répertoire des usages des soins en prison, continuum allant d’un pôle de « refus » des prestations délivrées par des femmes à un pôle où ces mêmes prestations offrent une protection, avec entre les deux toute une série de recours intermédiaires, réassurance masculine à travers la « drague » maîtrisée – manier l’humour, faire « pomponner » un corps surexploité en prison, qui n’est plus regardé ni touché – et réconfort ponctuel – livrer son intimité pour tenir, déverser la plainte sous peine de perdre la raison.
Contribuant à la pacification des tensions, les services médicaux fonctionnent ainsi comme des « coulisses » de la violence carcérale. Les personnels de santé soignent les corps précocement vieillis par la précarité et la prison, les corps instrumentalisés dans la résistance à l’ordre judiciaire et pénitentiaire, les angoisses somatisées. Par leur condition, les détenus sont portés à mettre en cause la compétence des soignants, à retourner contre eux le stigmate de leur indignité et le soupçon produit par l’existence même des dispositifs de surveillance constante de leur intimité. Luttant contre le déni d’humanité qui caractérise leur situation, ils ne cessent, dans le même temps, de vérifier leur humanité auprès des professionnels intervenant en prison, notamment auprès des infirmières placées en position de proximité maximale avec les corps et la souffrance. â–
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[*]
Cette recherche a été subventionnée par le
gip Mission de recherche Droit et justice.
[1]
Connivence vient du latin
connivere (fermer ou cligner les yeux) : le dictionnaire
Larousse la définit comme «
complicité, entente secrète », le
Petit Robert comme «
accord tacite ».
[2]
Sur les relations de service étudiées dans le cas français des relations de guichet d’administration [Weller, 1999].
[3]
On peut, à cet égard, évoquer les problèmes que pose le livre-témoignage de Véronique Vasseur [2000], médecin-chef à la prison de la Santé, «
écrivant à la première personne les faits bruts qu’elle avait accumulés depuis des années dans son journal ; lequel avait manifestement pour fonction d’exutoire quotidien face à l’absurdité des situations, à la violence de l’institution, à l’horreur quotidienne à laquelle elle devait faire face, aux détenus qui lui “déversaient” leur mal-être par l’automutilation, la maladie, la plainte, etc. La prise de notes solitaire semblait avoir ici la même fonction que les discours carabins échangés entre médecins qui “déversent” à leur tour le trop-plein d’horreurs dans les arrière-salles des services hospitaliers. La publication des notes a déplacé ces coulisses dans l’espace public, les a transformées en témoignage débordant de la subjectivité de l’auteur, mais aussi de la réalité objective des situations décrites, sans passage du “moi, je” au “nous commun”. C’est la force de ce livre, si on la mesure aux effets qu’il a produits. C’est aussi ce qui l’expose à des critiques au nom de la déontologie médicale, celles par exemple de certains de ses confrères percevant du voyeurisme dans cette exposition brute du reste d’intimité des détenus, sans médiation collective » [Bessin, Chauvenet, 2000 : 8).
[4]
Parler de privation de relations avec des femmes n’implique pas l’adhésion de notre part à l’hypothèse sexologique qui interprète l’homosexualité carcérale uniquement comme une sexualité palliative de circonstance. Contre ce raisonnement hétérocentriste, il convient en effet de concevoir aussi la prison comme pouvant être un cadre de réalisation et d’actualisation de dispositions déniées à la sexualité entre hommes [Welzer-Lang, Mathieu, Faure,
op. cit.].
[5]
On se reportera, dans le cas de l’institution militaire, aux travaux d’Anne-Marie Devreux [1997] qui a analysé le rôle de la conscription en France dans l’apprentissage de la domination masculine. Elle y montre comment les travaux ménagers fonctionnent comme une sanction et se répartissent selon la hiérarchie interne aux appelés, fondée notamment sur l’ancienneté.
[6]
De nombreuses femmes portent régulièrement au parloir un sac de linge propre à leur fils, mari ou frère détenu. Quant aux échanges sexuels, les visites donnent lieu à une exposition d’intimité qui touche à la dignité de tous les protagonistes, surveillants compris [Marchetti, 2001 ; Welzer-Lang, Mathieu, Faure,
op. cit.] ; c’est l’objet de l’article de Carole Cardon dans ce même numéro.
[7]
Dans un cas très particulier, un aide-soignant salarié d’une association était chargé d’assister des détenus handicapés dans certaines tâches domestiques. Nous n’avons jamais eu écho de relations affectives entre soignants et détenus. Ces relations, si elles existent, doivent en effet rester dans le secret, comme en atteste cette histoire relatée il y a quelques années dans un quotidien régional : une infirmière vue en ville au bras d’un ex-détenu s’est vue obligée de changer de service par le directeur hospitalier, répondant à la pression de l’administration pénitentiaire.
[8]
Bruit des détenus qui vont et viennent collectivement des ateliers ou des promenades et profitent de ces moments pour se parler, bruit des détenus qui communiquent de fenêtre à fenêtre et sont obligés de hurler pour se faire entendre, cris des prisonniers qui appellent les surveillants ou « pètent les plombs » et se mettent à taper aux portes, bruit des objets métalliques, des clefs et des serrures, des portes qui claquent, des chariots…
[9]
La structure même des services médicaux en prison permet de comprendre l’enjeu de la régulation de la charge de travail pour les infirmières : les plus présentes au sein des
ucsa, petites structures de soins décloisonnées qui traitent l’ensemble des pathologies, elles ne peuvent se reposer sur les aides-soignantes, généralement absentes des
ucsa qui ne sont pas des unités d’hospitalisation gérant des patients immobilisés. Le travail « invisible » des aides-soignantes au sein de l’hôpital [Arborio, 2001] incombe donc aux infirmières qui, en traitant certaines demandes au cours de consultations propres constituant une spécificité de la profession en prison, protègent aussi les médecins et « préparent » leurs patients. Enfin, manifestant souvent méfiance ou réticence envers la psychiatrie, les détenus se confient en priorité aux infirmières des
ucsa.
[10]
Ce terme, issu du vocabulaire médical hospitalier, stigmatise la prise en charge du « tout-venant » comme relevant de la médecine générale et tout particulièrement de la médecine de ville, perçue comme traitant une clientèle non sélectionnée et des demandes n’appelant pas des compétences strictement médicales.
[11]
Cf. Gérard Mauger [1998] lorsqu’il distingue la violence «
expressive et gratuite » du monde des bandes et la violence «
instrumentale » du milieu.