Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525233
192 pages

p. 89 à 94
doi: 10.3917/ethn.021.0089

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Menaces sur l'intimité

Vol. 32 2002/1

2002 Ethnologie française Menaces sur l’intimité

Rires et relations d’enquête

Annick Madec Université Paris 8Sourse gers-iresco59-61, rue Pouchet75017 Paris
Le rire est un mouvement qui accompagne souvent, dans les enquêtes, des paroles difficiles à formuler, permettant ainsi le passage de la pensée privée à une expression publique. Mais si le chercheur en tire profit pour améliorer et affiner sa compréhension des événements, son lecteur a rarement accès à ces formes d’expression évacuées dans l’écriture de la recherche. En gommant le rire, on gomme aussi toutes les nuances, contradictions et prises de position qu’il révèle.Mots-clés : rire, enquête, privé, public, politique. Laugher is often an impulse that allows interviewees to deliver into the public sphere information and messages that are ordinarily confined in privacy. But if the researcher can exploit it to gain a better understanding of events, his reader has rarely access to these bursts of laughter that are lost in the written work. By erasing laughter, one also rubs out all nuances, contradictions and opinions that it reveals.Keywords : laugher, fieldwork, private, public, politics. Das Lachen ermöglicht oft Leuten, die im Rahmen einer Feldforschung interviewt werden, Auskünfte und Botschaften in der öffentlichen Sphäre zu geben, die gewöhnlich zu der Intimität gehören. Wenn der Forscher es ausnutzen kann, um ein besseres Verständnis der Ereignisse zu bekommen, doch hat sein Leser selten Zugang zu diesen Ausdrucksformen, die in dem geschriebenen Text verloren werden. Wenn man das Lachen beseitigt, dann beseitigt man auch alle Nuancen, Widersprüche und Stellungnahmen, die es verrät.Schlagwörter : Lachen, Feldstudie, Privatleben, Öffentlichkeit, Politik.
Jusqu’au xviiie siècle, l’intimité a désigné le lien qui unit étroitement une personne à une autre : l’autre comme soi-même. Depuis l’époque romantique, elle désigne la vie intérieure, le domaine secret : le soi-même comme autre [1]. Si le sens moderne l’emporte progressivement, c’est que, pense-t-on, ce qui peut être communiqué aux intimes est toujours moins intime que ce qui peut être dit ou chuchoté à soi-même. D’où le paradoxe d’une écriture de l’intime, puisqu’il s’agit de dévoiler ce qui, par nature, ne doit pas l’être. En conséquence, les écrits sur soi-même sont suspects ; ainsi les journaux intimes nous renseignent moins sur le moi intime que sur sa mise en scène pour un lecteur [Lejeune, 1993]. Écrire sur l’intimité des autres pose aux sciences sociales un autre problème, que l’on dit de déontologie. Dans les eaux troubles de la déontologie, cependant, on ne pêche guère que des leçons de morale. Dans les deux cas c’est la lecture, l’écho de cette lecture, qui nous en apprend le plus sur l’intime. Par exemple, qu’est-ce qui fait rire ? Pour répondre à cette question, j’invite le lecteur à pénétrer dans les cuisines de la recherche, là où se prépare, dans l’intimité, ce qui va être rendu public.
La scène se passe chez moi. Une amie arrive. Elle n’est pas chercheuse en sciences sociales. Elle est curieuse, s’intéresse au monde qui l’entoure et à ce que je peux essayer de dire, d’écrire sur les petites parcelles du monde que j’explore. Un cahier est posé sur une table. Elle me demande si elle peut regarder le contenu de ce cahier. Il s’agit de mon journal d’enquête sur des foyers de travailleurs migrants [Madec, 1999]. J’accepte et sors de la pièce, sans doute pour préparer du thé ou du café. Une situation ordinaire. Et tout à coup, j’entends un rire.
C’est de ce rire qu’il sera question ici. Ce rire qui a suspendu le geste que je faisais machinalement. Lire et rire. Elle rit en lisant ? Elle lit en riant ? De quoi, pourquoi ? Ce rire, léger et gai, m’a mise instantanément en état d’alerte. Ce rire a provoqué de l’inquiétude, une brusque montée de culpabilité. Avais-je enfreint une règle en la laissant lire le « non (encore) intelligible » de ce journal [Weber, 1990, 1991] ? Où commence le viol de l’intimité des enquêtés ? Comme la plupart des journaux de recherche, ce cahier est un fatras de notes prises sur le vif, d’ébauches de pistes de réflexions, de scènes de la vie quotidienne croquées rapidement. Ces divers éléments sont consignés avec des couleurs différentes.
Mon amie avait feuilleté les premières pages et s’était arrêtée sur l’encre violette. C’est d’abord, semble-t-il, cette couleur qui avait attiré son attention. C’est, ensuite, la forme qui avait retenu cette attention. Ces pages violettes étaient précisément les seules pages (déjà) intelligibles. L’enquête portait sur les relations entre résidents de foyers et responsables de foyers. Ces pages violettes figuraient comme une parenthèse au milieu de ce cahier. Je les avais écrites sous la forme d’une nouvelle pour garder trace d’une rencontre avec une femme qui m’avait raconté gaiement sa vie, débordant allègrement les frontières de l’espace professionnel pour aborder les rivages de l’espace privé.
À la demande : « Racontez-moi comment vous êtes entrée dans cette entreprise », elle avait répondu par un récit de vie parfaitement organisé qui partait de sa propre enfance pour aller jusqu’à la présentation de ses enfants maintenant adultes. Ce récit n’avait pas été enregistré au magnétophone. Je l’ai écrit peu après l’avoir entendu comme je l’avais mémorisé, c’est-à-dire en essayant de reprendre le ton et le rythme de la narratrice.
Il commence ainsi : « Mon père était communiste et très con. Très rigide. Il était prof de maths. Agrégé. Le genre de communistes qui méprise, en fait, les ouvriers. Je pense qu’il était aussi raciste. Sans doute. Mais je n’en sais trop rien. La guerre d’Algérie, j’en ai entendu parler après, par mon mari. On s’est mariés en 1966. Avant, avec mon père, on ne pouvait rien savoir. Quand ils ont eu leur premier pick-up, il a acheté ses disques. La télévision, pareil. On n’avait pas le droit d’écouter les informations. Pas de journaux. Rien. Il décidait de tout, tout seul. Il était comme ça. Rigide. Et en même temps, il y avait trois lits. Une drôle d’histoire. Allez savoir. Enfin, moi, je suis l’aînée de huit. Ma mère aussi était prof. De couture. Enfin au début, après elle a arrêté. On habitait à Nantes. Les maisons genre hlm de l’après-guerre, une baignoire-sabot et des toilettes. Le garde-manger au-dessus des toilettes, je m’en souviens encore. C’est peut-être pour ça que moi, l’hygiène, je ne lâche pas. Mon mari, lui, il vient d’une famille de treize enfants. Chez lui, c’était tout vu, les filles dans la vente, les gars dans le bâtiment. Marcel ne voulait pas y aller, dans le bâtiment. À 14 ans, il s’est débrouillé. Portier dans un hôtel, coursier pour un cabinet d’architectes. Il rêvait d’être architecte. Il a commencé à suivre des cours de dessin mais il a eu un accident. Grave. Il faisait sans arrêt des syncopes après. Donc, il a arrêté les cours. Et puis il a trouvé une place comme homme à tout faire dans une sorte de foyer. Je ne sais plus trop, ça devait s’appeler la Société d’entraide avec les travailleurs musulmans ou quelque chose comme ça. »
Dans la suite du récit, la narratrice expliquait comment elle avait aidé son mari à faire carrière et comment son mari l’avait ensuite aidée à trouver du travail, « à se faire une place » [2]. Excellente conteuse, elle avait fait ce récit en tricotant un point à l’endroit et un point à l’envers. Elle mêlait habilement des éléments qui entraient dans le cadre de mon enquête – pourquoi elle s’acharnait à maintenir son établissement le plus propre possible – avec des pans de vie qui n’étaient pas censés m’intéresser de prime abord. Pour capter mon attention, elle avait joué physiquement son rôle de conteuse. Les yeux, les mains accompagnaient la voix. Tous ces jeux que l’on ne parvient quasiment jamais à transcrire. Là, je n’avais même pas essayé, pas plus que je n’avais noté les phrases de relance comme : « Vous allez voir comme j’étais naïve à l’époque. » Ces pages violettes ne posaient pas le décor, ne décrivaient pas les personnages. Elles n’étaient pas animées par une intention pédagogique. Et le comique a surgi là où ni la narratrice ni la scripte ne l’avaient prévu.
Le rire a fusé quand la lectrice a repéré le prénom du mari : « Marcel, c’est un timide. On n’est pas du tout pareils. C’est sans doute pour ça qu’on est encore ensemble. Même s’il y a eu des creux, comme dans tous les couples. »
La lectrice a immédiatement imaginé un homme malingre, en maillot de corps, en marcel, se rasant en écoutant les mille recommandations journalières prodiguées par sa forte femme, une matrone. Pauvre Marcel ! Or la narratrice est une femme menue. Quant à son époux, aujourd’hui encore j’ignore s’il ressemble à Marcel Cerdan. Cet éclat de rire a fonctionné comme une piqûre de rappel. Il faut sans cesse se souvenir que le lecteur nourrit sa lecture de sa propre imagination. Le second, troisième, ou énième degré voulu par le narrateur pour donner une dimension comique à son récit n’est intelligible que si le premier degré est posé en toute clarté par le scripte. C’est ainsi que les bigoudis de la narratrice n’ont pas atteint leur but. La lectrice n’a pas ri : « Je voulais travailler mais je ne savais rien faire, même pas taper à la machine. Mon mari avait des contacts avec des chefs d’entreprise qui logeaient encore à ce moment-là leurs ouvriers au foyer. Je l’ai tanné pour qu’il en profite pour me trouver du boulot. Mais comme d’habitude, il était timide. Un jour, il y a un patron avec qui il avait le contact facile qui est venu sur place, au foyer. Marcel s’est jeté à l’eau, il lui a parlé de moi. L’autre a demandé à me voir. Je m’en souviendrai toujours tellement j’ai eu honte. Je ne m’y attendais évidemment pas, ils ont débarqué tous les deux chez nous. J’étais là, à me mettre des bigoudis. J’avais ma blouse de ménagère. Ça se voit, qu’à ce moment-là, il y avait du travail parce qu’il m’a quand même dit de me présenter dans son entreprise. »
La narratrice en évoquant ses bigoudis jouait sur l’effet de contraste. En parlant, elle mimait la scène. Elle faisait comme si elle se mettait des bigoudis. Ce faisant, elle montrait qu’elle était loin maintenant de cette présentation de soi. Avec ses cheveux coupés très court et son tailleur pantalon, elle ressemble à une « superwoman » et non à une ménagère. Comme dans une séquence publicitaire, les bigoudis figuraient l’avant, une période révolue. Elle disait sa honte mais les bigoudis étaient la pirouette qui disait sa capacité à se moquer d’elle-même. Les bigoudis disent sa capacité à établir une distance avec son passé. La lectrice ne pouvait rire de cette présentation de soi puisque le contraste n’était pas révélé par le texte. Elle pouvait fort bien imaginer que la narratrice utilisait toujours cette technique pour prendre soin de sa chevelure. L’usage des bigoudis n’est pas en soi une pratique risible. Elle peut à la limite faire sourire, avec condescendance, comme le font souvent les pratiques désuètes ou populaires.
Quand le narrateur lève le voile sur son intimité et manifeste par le choix de l’humour sa volonté de ne pas sombrer dans le misérabilisme, ou simplement l’apitoiement sur soi-même, l’enquêteur entre dans le jeu et rit avec lui [3]. Ces situations sont extrêmement fréquentes dans le cours de l’enquête et sont inversement proportionnellement relatées. La présentation de soi sous forme humoristique est un avertissement à l’encontre de l’enquêteur. L’humour sert à dire : je sais que tu crois savoir qui je suis, tu as peut-être raison sur certains points, mais je ne me laisserai pas rabattre à l’identité que tu m’attribueras à l’aide de tes catégories et de tes grilles d’analyse. Je ne suis pas avant tout chômeur, toxicomane, sortant de prison, ou tout ce que tu veux mettre en boîte pour les besoins de ta recherche. L’humour sert bien souvent à tester l’enquêteur. On rit donc en enquêtant, parfois jaune, mais on rit. Et sans doute rit-on plus avec les enquêtés là où demeure la gouaille populaire [4] que dans d’autres milieux plus enclins à rire de l’enquêteur [Pinçon, Pinçon-Charlot, 1995 ; Le Wita, 1988]. La lecture des sciences sociales offre, par contre, rarement l’occasion de rire. Dans quelle trappe disparaît le rire ? Pourquoi le rire passe-t-il si souvent dans les poubelles des cuisines de l’écriture ?
Laissons là mes modestes bigoudis pour aller voir comment la question du rire est traitée par des scientifiques réputés. Le rire passe en fait essentiellement à la trappe dans l’écriture de la sociologie. Dans l’écriture de l’ethnologie et de l’anthropologie, le rire est présent. Il est même parfois tellement présent que c’est lui qui introduit l’écriture, qui guide la lecture par le choix du titre de l’ouvrage [5]. La démonstration, involontairement sans doute, a été faite récemment par le journal Le Monde dans ses pages « Horizons ». Ce journal donnait à lire un entretien entre le sociologue Pierre Bourdieu et l’écrivain Günter Grass [Bourdieu, Grass, 1999]. Ce dernier s’autorise à formuler une unique réserve sur la construction de La misère du monde : « La seule question qui m’a frappé fait peut-être partie du domaine de la sociologie : il n’y a pas d’humour dans ce genre de livre. Il manque le comique de l’échec, qui joue un grand rôle dans mes histoires, les absurdités découlant de certaines confrontations. »
Le sociologue donne une première réponse plutôt curieuse. Il explique qu’ont été évacués les récits « trop poignants, trop pathétiques, trop douloureux ». L’écrivain insiste : « tragédie et comédie ne s’excluent pas mutuellement ». Ce à quoi le sociologue acquiesce, mais il donne une explication assez extraordinaire : « […] il fallait éviter de faire de la littérature. Je vais peut-être vous choquer, il y a une tentation, quand on est devant des drames comme ceux-là, c’est de bien écrire. La consigne était d’essayer d’être aussi brutalement positif que possible, pour restituer à ces histoires leur violence extraordinaire, presque insupportable. Cela pour deux raisons : des raisons scientifiques et aussi, je pense, littéraires, parce que nous voulions ne pas être littéraires pour être littéraires d’une autre façon. Mais aussi des raisons politiques. »
Pierre Bourdieu revient ensuite à plusieurs reprises sur les raisons politiques, mais il ne dit pas un mot de plus sur les raisons scientifiques. Impossible de savoir pourquoi un sociologue qui fait école, qui a donné pour cet ouvrage des consignes à un groupe de chercheurs – lequel a obéi comme un seul homme –, a jugé que des raisons scientifiques ordonnaient la disparition du comique. Impossible de savoir pourquoi ce collectif d’auteurs a pris le risque de faire subir une violence supplémentaire au collectif de narrateurs en lui déniant ses capacités de résistance qui se traduisent justement par l’usage du comique.
Le sociologue se pose en moraliste pour conclure cette partie de l’échange : « On nous dit : vous n’êtes pas drôles. Mais l’époque n’est vraiment pas drôle ! Vraiment, il n’y a pas de quoi rire. » L’écrivain ne s’avoue pas battu : « Le rire infernal, déchaîné par les moyens littéraires, est aussi protestation contre nos conditions sociales. »
Je ne sais si Günter Grass a été choqué par les propos sur la littérature de Bourdieu mais pour moi, cette lecture a été un choc. J’ai eu le sentiment d’un rappel à l’ordre [6] : « Les sociologues sont dans une position tout à fait particulière. Ce ne sont pas des intellectuels comme les autres : ce sont des gens qui savent la plupart du temps – pas tous – écouter, déchiffrer ce qui leur est dit, et transcrire, et transmettre. » Bref, cette pleine page du Monde pour décréter, au nom de la sociologie, que le comique des dominés est politiquement incorrect et que par conséquent il doit être censuré (ceux qui ne seront pas d’accord ne seront pas de bons sociologues, ils font sans doute partie de ceux qui ne savent pas). Pas question de donner un titre de noblesse aux moqueries prononcées par les enquêtés ! Foin de la « guérilla du rire » [7]. Taisons les contradictions qui se font voir au sein des groupes par le biais de la comédie !
Quelques mois plus tard, Le Monde consacre également une page au portrait de Germaine Tillion pour louer, entre autres, son humour, « un humour caustique, frôlant parfois le vitriol » [8]. Et plus loin : « L’humour, toujours. Même et surtout aux moments les plus noirs. L’opérette qu’elle écrit, fin 1944 à Ravensbrück, est un chef-d’œuvre du genre. » Réponse de l’ethnographe au sociologue qui affirme que l’époque n’est pas drôle. Quelle époque a été drôle, assez drôle pour qu’on en rie ? Quant à l’engagement politique, Germaine Tillion, qualifiée dans cet article de « femme qui a modifié l’Histoire », n’a rien à apprendre de l’auteur de La misère du monde.
Et pour servir une cause politique, si l’on suit Bergson [1975 : 125-131], c’est Germaine Tillion qui a raison de se servir de l’humour comme d’une arme. Le philosophe du Rire démontre que la tragédie, s’appuyant sur des observations intérieures, sur l’étude de l’âme, individualise tandis que la comédie, s’appuyant sur des observations extérieures, croise des singularités communes et collectivise.
Alors, bien sûr, on me dira : mais il y a rire et rire. Bergson a aussi écrit que le rire peut être une brimade sociale. C’est peut-être ce que Bourdieu craint d’infliger à ses enquêtés. Entre la blague, la moquerie, la dérision, l’autodérision, le sarcasme, le rire et le ricanement, il y a de vastes espaces pour que sévissent les règles de la domination. Certes. Et c’est parce que l’exercice est particulièrement difficile que l’auteur doit être humble. Le comique de situation n’est pas directement transposable en comique de narration. Le risque que prennent les auteurs qui s’aventurent sur les territoires du rire est le passage entre rire avec le narrateur et faire rire de lui.
Le rire avec est le rire partagé dans les espaces privés, là où les rapports entre les individus affectent d’être égalitaires. L’humour sert bien souvent à montrer que personne n’est dupe, que l’égalité n’est que supposée. Il sert à montrer l’ambivalence, les différences, la complexité. Il fragmente le « nous » d’appartenance. Rire avec, c’est rire, par exemple, dans un groupe de RMistes qui participe à un stage de réinsertion en interpellant une stagiaire qui s’autorise à employer un vocabulaire jugé par les autres participantes comme intellectuel : « Tu as au moins le niveau cinquième ou tu as fait un stage de re-dynamisation pour parler comme ça ? » Ce rire avec est un avertissement prononcé à l’encontre de celle qui ne respecte pas les règles implicites du groupe : le franc-parler. Le rire avec perturbe les catégorisations, empêche les classifications hâtives car on rit le plus souvent avec le groupe – sans public, bien des effets comiques tombent à plat – de quelqu’un du groupe. Il montre les fêlures, voire les fractures, dans la solidarité des groupes. La conclusion d’une histoire de déménagement à la cloche de bois dans une cité hlm stigmatisée sera : « Qu’elle la garde sa fierté, on s’en fout, nous, on a ses meubles. » Les voisins récupèrent ce que les employés des hlm balancent par les fenêtres quand ils viennent pour récupérer l’appartement. Le jugement du groupe est tombé : les mauvais payeurs n’avaient pas joué le jeu de la simplicité, de l’égalité. Ils n’avaient pas voulu dire qu’ils avaient une dette de loyer comme la plupart des locataires. « Ils voulaient péter plus haut que leur cul », le groupe a ri d’eux. Le rire peut être une manifestation d’agressivité. Il est de toute façon un moyen de s’expliquer. Il fait obstacle au manichéisme.
S’expliquer dans l’entre-nous ne comporte pas les mêmes risques que de s’expliquer dans l’espace public avec les dominants. Le comique est une arme qui peut se retourner contre soi-même si le partenaire-adversaire se révèle avoir l’esprit caustique. Pour être leader d’un groupe dominé, il faut savoir faire rire d’eux, des dominants, dans l’entre-nous. Il faut aussi savoir s’abstenir d’essayer de faire rire d’eux, avec eux. Il faut savoir reconnaître les limites de son talent. N’est pas Mickaël Moore ou Jamel Debouze qui veut. Aussi bien des rires qui se moquent du pouvoir, des autorités, restent-ils confinés dans les espaces privés, dans l’intimité des groupes dominés. Plaisanter sur « les biscuits pour chiens » ou « la cité Somalie », c’est tenter de résister à l’humiliation que l’on subit quand on dépend d’un Resto du Cœur qui fait dans la condescendance et le misérabilisme en fournissant durant tout un hiver des sacs de riz à « ses » bénéficiaires [9]. Si la solidarité voulue par Coluche était laïque, la gestion de certains Restos du Cœur relève maintenant plutôt des pratiques caritatives. La charité emprunte au religieux, l’humour à l’encontre de ces pratiques participe à les désacraliser.
La guérilla du rire, gommée par Bourdieu, est mixte. Elle est menée tant par des hommes que par des femmes. Mais quand il s’agit des groupes les plus dominés, de groupes sans représentants reconnus par les pouvoirs publics, la guérilla du rire mixte rejoint les rangs occupés de longue date par les femmes. « Les femmes maintiennent par leurs murmures l’indépendance du peuple », affirme Michelle Perrot [1998 : 170] [10]. Ces murmures – qu’ils gloussent ou qu’ils ricanent, qu’ils adhèrent ou qu’ils contestent, qu’ils grincent ou qu’ils explosent – ne méritent-ils pas de passer dans l’espace public par le biais de l’écriture des sciences sociales ? Qui a tant à craindre de l’indépendance du peuple que les sciences sociales sont censées savoir décrire, dépeindre, analyser ? En refusant de prendre en considération le comique, la sociologie se sacralise elle-même, elle ne sacralise pas le peuple. Lequel n’en demande probablement pas tant d’ailleurs !
Avant les ethnographes, Voltaire déjà avait trouvé le moyen de contourner la difficulté, en se moquant en premier lieu de lui-même [11]. Si les sociologues entendent descendre de leur tour d’ivoire et s’adresser au commun des mortels, ils doivent accepter de se mêler au commun des mortels. Accepter de se moquer d’eux-mêmes, reconnaître qu’ils ne comprennent pas tout du premier coup même quand ils travaillent dans leur propre société. Et accepter de décrire minutieusement, à la manière des ethnologues, le texte et le contexte, en tenant compte de leur propre subjectivité [12].
Gommer les dimensions comiques de nos enquêtes, c’est dénier les capacités d’élucidation du monde aux enquêtés, c’est s’arroger le droit de penser le monde pour eux. C’est aliéner leur liberté de pensée et celle des lecteurs. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baecque Antoine de, 2000, La culture des rieurs au xviiie siècle, Paris, Calmann-Lévy.
·  Barley Nigel, 1992, traduction française, Un anthropologue en déroute, Paris, Payot.
·  Bergson Henri, 1975, Le rire, Paris, puf.
·  Bourdieu Pierre et Günter Grass, 1999, « La tradition “d’ouvrir sa gueule” », Le Monde, 3 décembre.
·  Laplantine François, 1996, La description ethnographique, Paris, Nathan.
·  – 1999, Je, nous et les autres. Être humain au-delà des appartenances, Paris, Le Pommier.
·  Lejeune Philippe, 1993, Le moi des demoiselles, Paris, Seuil.
·  Le Wita Béatrix, 1988, Ni vue, ni connue. Approche ethnographique de la culture bourgeoise, Paris, Les Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
·  Madec Annick, 1996, Chronique familiale en quartier impopulaire, Thèse pour le doctorat de sociologie, Université de Paris 8.
·  – 1999, Les différents contours de l’ordinaire. Recherche sur les relations critiques à la sonacotra, Rapport multigraphié, Université Denis-Diderot, Paris 7.
·  Perrot Michelle, 1998, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion.
·  Pinçon Michel et Monique Pinçon-Charlot, 1995, « Aises et malaises du chercheur : considérations sur l’enquête sociologique dans les beaux quartiers », L’homme et la société, 116.
·  Poirot-Delpech Bertrand, 1994, préface à Le rire de Voltaire, textes réunis et présentés par Pascal Debailly, Jean-Jacques Robrieux et Jacques Van den Heuvel, Paris, Les Éditions du Félin.
·  Singly François de, 1996, Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan.
·  Verret Michel, 1988, La culture ouvrière, Saint-Sébastien-sur-Loire, acl.
·  Weber Florence, 1990, « Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse », Genèses, 2 : 138-147.
·  – 1991, « L’enquête, la recherche et l’intime ou : pourquoi censurer son journal de terrain ? », Espaces Temps, 47-48 : 71-81.
 
NOTES
 
[1]Dictionnaire historique de la langue française Robert.
[2]La démonstration semblait être faite pour confirmer en tous points les analyses de François de Singly dans [de Singly, 1996]. Elle avait été dans un premier temps le Pygmalion de son mari qui, à son tour, est devenu le sien.
[3]Les dominés savent mieux que les dominants – ils ont davantage intérêt à le savoir pour se protéger – utiliser l’humour tel que l’entend François Laplantine : « cette forme de comique qui nous permet d’éviter l’adhésion et l’adhérence à nous-mêmes, de nous moquer de nous, de nous désingulariser pour nous universaliser » [Laplantine, 1999].
[4]Survivance de la culture ouvrière, « culture septique, jusqu’à la gouaille, jusqu’au cynisme » [Verret, 1988].
[5]C’est le cas de l’ouvrage de Nigel Barley [1992].
[6]Les rappels à l’ordre du sérieux, contre le rire, n’épargnent pas les formes organisées de l’action politique ou syndicale. Ainsi de ce reportage sur la grève chez Danone, où le journaliste met en scène la plaisanterie d’un gréviste sur les rachats, redéploiements et fusions successives qui ont affecté l’usine : « … qui s’est appelée L’Alsacienne, puis Belin, puis LU ». « Demain ce sera peut-être l’anpe. C’est une grosse boîte et ils embauchent », lance, mi-figue, mi-raisin, un gréviste malicieux. Il est immédiatement chapitré par ses collègues : « Tais-toi, la situation est trop grave pour plaisanter. On ne se laissera pas faire. » Le Monde du 14-15 janvier 2001.
[7]Antoine de Baecque accorde de la légitimité aux rieurs en parlant de « guérilla du rire ». Certes, il s’agit d’une scène publique, l’Assemblée nationale, mais on rit où on peut, où on est. Et comme ceux dont on traque l’intimité sont souvent relégués dans les seuls espaces privés, c’est de là dont on devrait partir pour transmettre ce qu’on a accepté d’écouter. Si la guérilla est une guerre de coups de main, elle est aussi une guerre de coups de gueule et de rires tonitruants [de Baecque, 2000].
[8]Le Monde du 10-11 décembre 2000.
[9]Ces divers éléments ont été collectés lors d’une longue enquête dans un quartier stigmatisé, pour une thèse de doctorat en sociologie [Madec, 1996].
[10]Michelle Perrot écrit aussi dans la même page : « Par son irrespect, sa spontanéité, la parole des femmes est grosse de subversion. Elle entretient ce quant-à-soi, cette distance qui permettent aux humbles de préserver leur identité. De sauver leur mémoire. » [Perrot, 1998]
[11]« Voltaire s’applique à lui-même son art du sarcasme. Il sait qu’il n’y a pas de meilleure défense que de ne pas s’épargner soi-même. Les adversaires hésitent à porter des coups qui ne vaudraient pas les siens et les ridiculiseraient à leur tour. » [Poirot-Delpech, 1994]
[12]« La perturbation que l’ethnologue impose par sa présence à ce qu’il observe et qui le perturbe lui-même, loin d’être considérée comme un obstacle épistémologique qu’il conviendrait de neutraliser, est une source infiniment féconde de connaissance. » [Laplantine, 1996] L’avertissement vaut également pour les sociologues, a fortiori pour ceux qui travaillent sur l’intimité.
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