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S'inscrire Alertes e-mail - Ethnologie française Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’avenir des morts : mémoire et réputation
AuteurKarima Guenfoud du même auteur
Université Paris 8Sourse gers-iresco
59-61, rue Pouchet
75017 Pariskarimaguenfoud@hotmail.com
Pourquoi une famille vous laisse-t-elle accéder à l’intimité de ses lieux propres, à certains événements qui recèlent une part d’ombre qui pourrait porter atteinte à sa réputation ? De l’intimité qui m’a été donnée de partager lors de trois rituels de deuil, je voudrais parler. Moins pour attirer les sentiments de compassion du lecteur, que pour expliciter le travail de « rehaussement » réalisé par les familles, afin de rendre à la mort un visage acceptable.
Préambule
2 Évoquer la question de la mort et du deuil dans ces familles, c’est se poser un certain nombre de questions : que dire et que faire de l’intime ? Pour qui et pour quoi décrire l’intimité ? En quel sens une description peut-elle apporter une meilleure connaissance des activités illégales ? À quoi bon livrer des moments privés s’ils ne sont livrés que pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils pourraient nous permettre de comprendre ? À quelles conditions, face au privé et à l’intime, restons-nous sociologues ?
3 Malgré l’intimité que je partage avec les enquêtés[1] [1] Concernant la recherche et les conditions d’enquête,...
suite, rester sociologue, c’est continuer à voir que la mort est un événement social qui a des effets particuliers sur la mémoire. La mémoire est sollicitée par les vivants de façon à « habiller » le mort pour l’avenir, de façon à lui tailler la meilleure réputation possible. Dans le contexte des activités illégales que j’étudie, ce travail de la mémoire est particulièrement intense et délicat.
4 Il y a maintenant six ans que je m’intéresse aux activités illégales organisées, en particulier les activités des dealers de cannabis et des trafiquants de voitures[2] [2] Les « trafiquants de voitures » sont ici des personnes...
suite. Au cours de cette recherche j’ai rencontré les familles[3] [3] Le terme de « famille » englobe ici les parents, les...
suite des enquêtés. Malgré ma proximité sociale, le fait aussi de parler la langue des mères et d’avoir l’âge des filles et une même origine, la rencontre avec ces familles a été souvent difficile. Ces éléments ne sont pas apparus comme des atouts suffisants pour installer rapidement un climat de confiance. Les premières discussions étaient surtout anecdotiques. Ni les mères ni les sœurs ne souhaitaient aborder un thème aussi délicat avec une personne étrangère à la famille. Avec le temps, il saute aux yeux que ces trafics sont de toute façon peu abordés entre les membres de la famille. Ce silence peut être pris, au départ, comme une façon de se protéger, comme l’expression d’une peur. En parler, c’est envisager le pire. C’est aussi parler de ce que l’on accepte de faire, ou de laisser faire.
5 Or, je voulais comprendre ce qui se jouait au quotidien dans ces familles. J’ai dû m’armer de patience et, avec le temps, un véritable allié dans cette recherche, j’ai fini par obtenir le droit de rester de plus en plus longtemps : le droit d’entendre, de voir. Tout « naturellement »[4] [4] En fait, cela n’a rien de « naturel ». La confiance...
suite j’ai pu, alors, poser des questions, faire des entretiens. Partager des événements heureux et malheureux a eu pour conséquence de créer des liens d’une autre nature avec les acteurs, permis aussi d’avoir des souvenirs en commun.
6 Bien sûr, je m’attendais à devoir un jour prendre en compte la question de la mort, cet événement omniprésent dans les discours. Mais cette question était pour moi rattachée au rapport des trafiquants à Dieu, à la religion, aux croyances.
7 Dans les discours ordinaires, les garçons évoquaient surtout l’idée d’être ou ne pas être accepté au paradis, la question du salut, du pardon de Dieu. Dieu allait-il reconnaître en eux des croyants, des fidèles un peu particuliers ? Ils se démarquaient soigneusement des autres, de tous ces croyants qui tuent, qui prient, mais qui font des choses pires que nous. Ils se plaçaient ainsi dans les limites de ce qui est acceptable, du côté de la morale. Selon eux, il n’était légitime de dépasser ces limites que lorsqu’ils y étaient contraints : lorsqu’ils se faisaient « arnaquer ». Défendre sa fierté est une obligation qui dépasse toutes les autres. Et puis soudain, la mort a frappé trois personnes, à des moments différents, lors de trois accidents violents liés à une activité illégale.
8 Avec ces trois personnes, nous avons souvent parlé de la mort, des accidents, comme pour conjurer le mauvais sort, mais à aucun moment je n’avais imaginé que cela pouvait les toucher. Ces trois garçons étaient réfléchis, toujours à l’écart des mauvais « plans ». De ma place, il me semblait que les risques encourus étaient minimes, ou du moins bien contrôlés. Certes, je pensais à la possibilité d’une arrestation. Mais même cette éventualité, je l’avais mise de côté. Car finalement, la police était en ces lieux très peu présente. Sauf dans les discours qui évoquaient une activité policière que l’on maîtrisait dans ses moindres gestes, pour dire qu’elle était sous haute surveillance.
9 Arrestation, mort, police, prison : ces thèmes ont été sans cesse avec eux évoqués, mais comme un décor des scènes familières du business. Et puis un jour, le décor est bel et bien tombé. L’abîme s’ouvre, on se pose alors des questions sur sa propre place auprès de ceux qui restent, c’est-à-dire la famille. Comment rester et avec quels mots ? Que dire de la recherche en cours ? Comment éviter les questions qui aboutiraient nécessairement à raviver une énième fois la vision de « l’enfant mort »[5] [5] La mort des trafiquants est également présente dans les...
suite ?
Mortelles randonnées
10 Dans un premier temps, il me semble important de rendre compte de ces observations de morts peu ordinaires et des observations réalisées lors de ces événements. Mais pour mieux comprendre, il nous faut faire un détour nécessaire par les histoires singulières de Mohamed, Moustapha et Karim.
11 Cet article, c’est l’histoire, ou plutôt la fin de l’histoire de trois garçons, tous âgés de moins de trente ans. Il est difficile de parler des faits, les faits rapportés par la police, par la famille, par les journaux, en l’occurrence Le Parisien. Pour comprendre comment se construisaient les autres discours, j’ai considéré comme faits qui importent les propos d’un frère et souvent d’une sœur, de ceux qui ont suivi toutes les étapes d’après la mort. Ils se sont rendus au commissariat, ce sont eux qui ont fait toutes les démarches. Souvent plus âgés que le défunt, loin des histoires du quartier, souvent « rangés », ils m’ont raconté les faits tels qu’ils étaient. Sans donner une quelconque interprétation, seulement des faits bruts, dégagés dans un premier temps de tout sentiment, de toute haine. Il me semble important de mettre en avant ce
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Cet article trouve sa source dans un travail de thèse qui traite des activités illégales organisées. Dans le cadre de cette recherche, mon attention s’est portée sur ce que l’on peut appeler le moyen « business ». Un « business » plutôt discret, exercé par des personnes de 25 à 40 ans, mariées et pères de famille pour la plupart.
Les personnes rencontrées se sont installées avec le temps dans le trafic de voitures et de drogues. Cela fait donc plusieurs années que je rencontre ces trafiquants de voitures et ces dealers de cannabis ainsi que leurs familles, dans plusieurs communes de la Seine-Saint-Denis. J’ai mené ce travail dans des quartiers pavillonnaires désignés comme « tranquilles et sans histoire » mais aussi dans des cités d’habitat social qui font partie de ces cités « dont on parle ». Cette recherche a été l’occasion d’appréhender des groupes de trafiquants comme des organismes sociaux dotés d’une dynamique propre parfaitement intelligible dans les termes habituellement employés pour rendre compte d’autres types d’organisations. C’est l’analyse du business vu comme une organisation. Au-delà, cette recherche tente de réinscrire les pratiques illégales dans le contexte familial et social pour apporter un éclairage sur la vie privée des trafiquants.
Étant donné le caractère illégal des pratiques mais aussi l’accès difficile aux familles des trafiquants, l’enquête de terrain a été effectuée sur plusieurs années afin de tendre vers une compréhension la plus fine possible de ces pratiques. Cette recherche a été effectuée dans un univers familier et a bénéficié d’un accueil particulier, compte tenu de la nature de mes relations avec certains enquêtés (amis d’enfance) et de ma connaissance antérieure de certains quartiers.
13 premier temps abrupt du récit, sans tentative de reconstruction du passé du mort. Les faits nus, avant l’habillage de la réputation. Cela ne se reproduira plus par la suite. Pendant ce laps de temps très bref, il n’y aura que des faits bruts, sans tentative d’explication. Voici donc « les faits » du premier jour, de l’information donnée au plus court comme un faire-part.
14 Moustapha est mort lors d’une course-poursuite. Il venait de voler une bmw. Il était seul dans la voiture et tentait d’échapper à la police. Il perdra le contrôle du véhicule et terminera sa course dans un fossé. Il mourra sur le coup.
15 Karim est mort également dans une course-poursuite. Il n’était pas seul, mais accompagné d’un de ses cousins et d’un ami. Le cousin est touché au talon, très gravement. Il sera greffé, mais il est vivant. Le troisième est légèrement blessé. Karim conduisait le scooter. Ils venaient de tenter de voler une voiture. Surpris par la police, ils prennent la fuite, puis arrivent sur un grand rond-point, s’y engagent en sens inverse. Ils se dirigent dans une rue, à nouveau en sens inverse de la circulation et sont percutés par une voiture. Le choc frontal est d’une extrême violence. Karim sera complètement éventré par l’avant du scooter.
16 Mohamed a été tué pendant l’un de ces week-ends qui sont toujours très appréhendés, au cours desquels on se demande souvent ce qui va se passer. Mohamed a tenté avec deux amis de braquer une boîte de nuit, où, selon les sources, il y avait de l’argent. Le propriétaire est armé, il tire. Mohamed est touché mortellement. Les deux autres seront arrêtés quelques jours plus tard.
• « Le retour définitif au pays »
17 Les corps ont été rapatriés en Algérie, leur pays d’origine. Eux qui n’y avaient même jamais mis un pied. Ils parlaient de ce pays comme du pays de l’ultime refuge, au cas où Jean-Marie Le Pen viendrait au pouvoir. Ils le voyaient comme le pays où investir de l’argent pour faire plaisir aux parents.
18 C’est un retour au pays qu’ils n’avaient pas imaginé. Auraient-ils seulement voulu être enterrés là-bas ? Personne ne pose la question, on considère que la réponse est évidente : ils sont algériens, ils sont enterrés dans leur pays. Les anciens en profitent pour évoquer leur peur d’être enterrés en France. Ils ne font pas toujours confiance à leur famille. Certains vous disent combien il est préférable de cotiser à l’Amical, pour un contrat-obsèques qui vous garantit le retour sur votre terre. Même si les enfants n’ont pas d’argent, ils ne resteront pas là, ils sont assurés contre ce risque.
19 Les familles concernées par les activités illégales ne se différencient pas des familles ordinaires. Comme le dit Hanus, « […] les proches s’efforcent de suivre les souhaits du défunt. Ces souhaits sont d’autant plus suivis qu’ils correspondent à une attente des proches et ne heurtent pas leur sensibilité. […] les souhaits du défunt sont rarement connus de façon certaine. C’est d’autant plus vrai que le défunt est jeune et que le décès survient de façon impromptue, suicide ou accident de la route par exemple » [Hanus, 2000 : 57]. D’une manière générale, on peut dire que le respect des obligations est particulièrement important du fait que la réputation de la famille est menacée.
20 Dans ces trois familles, aucun conflit familial n’est survenu face au choix des parents d’enterrer leur enfant dans leur pays d’origine. Les membres de la famille acceptent la décision des parents, le retour n’est même pas discuté, c’est une évidence, cependant les problèmes qui se posent sont davantage liés à l’après-obsèques. En effet, certains frères et sœurs expriment leur malaise de ne pas avoir participé à l’enterrement d’un être cher, et regrettent l’impossibilité d’aller se recueillir sur la tombe de leur frère. Certains diront que la non-visualisation de la tombe, leur non-participation à la mise en terre, aux cérémonies religieuses organisées en Algérie, a contribué à rendre le deuil plus difficile. D’autant que dès le retour des parents en France, en dehors des offrandes offertes au défunt, les membres de la famille parleront peu, voire pas du tout, de l’enfant disparu. Danielle Sylvestre évoque combien « le cimetière est la mémoire matérielle d’un être, les traces de son histoire. Aller sur la tombe de la famille est […] un rappel de ses propres racines » [Sylvestre, 1997 : 55].
21 Que deviennent-ils, qui deviennent-ils ? C’est ici que se pose la question de la réécriture de la vie passée des trafiquants. Comment parle-t-on d’eux et de leurs activités ? Que disent les jeunes du même quartier, les amis du business et la famille ?
22 Le travail de la mémoire consiste généralement à repousser au second plan le trafic et à mettre la douleur au premier plan, ou parfois, au contraire, à ne présenter que le trafic comme seul responsable. On se retrouve face à un corps, ce corps a une histoire qu’il vous a racontée à sa manière, sa vie du dehors, celle que tout le monde s’empressera d’oublier.
23 Les familles rencontrées revendiquent, par leurs attitudes et propos, le droit de conserver un caractère tragique et scandaleux lié à la jeunesse de leur enfant mort. Elles contribuent à rappeler et à faire admettre que c’est un enfant qui est mort et non un trafiquant. La perte d’un enfant renvoie « à un sentiment d’injustice, les personnes éprouvant alors un sentiment de révolte à l’encontre de la mort. Celle-ci n’entre plus dans un cadre “naturel”, n’est plus interprétée comme un aboutissement somme toute “normal” de la vie, mais bien comme un scandale » [Hanus, op. cit.: 28].
24 Ainsi cette mère qui nous parle des projets de mariage de son fils. J’ai le sentiment d’entendre les autres mères du quartier, quand elles déclarent que le mariage est la seule solution pour sortir quelqu’un de la drogue, pour faire de lui un adulte.
25 J’écoute cette mère : il était le seul sur qui je pouvais compter, il était bien, et surtout bon avec tout le monde.
26 C’est un braqueur qui a été tué, mais c’est un enfant que l’on enterre. De quoi est faite cette opposition ? C’est la question de l’accès à l’intime.
27 Il y a plusieurs mémoires qui s’affrontent pendant la période qui suit la mort des trafiquants. À côté de la mémoire qui relate l’histoire de la famille, il y a différentes mémoires qu’il est nécessaire d’interroger si l’on veut aussi comprendre ce que ces trafiquants ont été dans la réalité et parfois dans « l’imaginaire » des gens de leur entourage immédiat. Dans chaque cas, les versions sont différentes, et d’abord le sens et la signification accordés à leur mort.
• Du côté des familles
28 Concernant les trois familles, j’ai participé aux cérémonies, aux différents moments. À chaque fois, je me suis retrouvée avec les sœurs des morts, du côté de la famille. D’où la nécessité de comprendre pourquoi on me faisait cette place. Accéder à l’intimité des familles par le biais de la mort de vos enquêtés donne le sentiment que, dès ce moment-là, le sociologue et les enquêtés ont une douleur en commun. Cette douleur partagée, même si elle n’est pas comparable, va légitimer votre présence et donc l’accès à l’intimité.
29 Dès les premiers instants, les familles sont confrontées à une question : que dire aux gens qui vous demandent quand le corps sera descendu en Algérie ? Comment dire que, pour le moment, la police fait son travail d’enquête, que le corps reste en France pour être autopsié ? Après l’identification, il faut, en moyenne, attendre deux semaines pour pouvoir disposer du corps.
30 Pour Mohamed, j’ai appris sa mort par téléphone. La personne qui m’a prévenue me connaissait bien, assez pour pouvoir me joindre rapidement. Le coup de fil a été très bref, il m’a dit que c’était dur : « Voilà, Mohamed est mort, on se verra demain chez ses parents, je te raconterai. »
31 Dès la fin de la matinée, en arrivant chez ses parents, ce sont les cris et les pleurs de la famille qui m’accueillent. Les premiers pas, je ne sais pas vers qui les diriger. Il y a beaucoup de monde. Les hommes sont installés dans le jardin, les femmes à l’intérieur, son frère vient à ma rencontre, on s’embrasse. C’est la première fois qu’il me tend sa joue, il sait combien je suis touchée ; j’avais passé beaucoup de temps avec Mohamed, tout récemment, il me parlait beaucoup. Il me dit que ses sœurs sont à l’intérieur. J’entre et ne vois personne. Je vais vers la salle à manger, je sais que j’y verrai sa mère. Le silence est lourd, ce silence ne vous fait penser qu’à une seule chose : il est parti. La sœur de Mohamed vient vers moi, je lui présente mes condoléances et elle me dit de venir avec elle dans la cuisine, avec ses autres sœurs et certaines cousines. Je suis là et dans ma tête j’essaye de retrouver le visage de Mohamed. Vous voyez une personne quelques jours avant, on vous annonce sa mort et déjà les traits deviennent plus flous dans votre esprit. Dans la cuisine, une complicité s’installe. Et puis, on vous dit qu’il parlait de vous ; une de ses sœurs me dit combien il parlait de mes études, il trouvait ça bien. Et puis Nadia, la sœur de Mohamed, prend la parole pour dire que son frère avait décidé de se marier dans un an, de tout arrêter. J’ai peur qu’elle me prenne à témoin et me demande mon avis. Lors des dernières rencontres avec Mohamed, il parlait de mariage, mais ne parlait pas d’arrêter. Il était impliqué dans des affaires lourdes, il voulait encore mettre de l’argent de côté. À ce moment-là, je ne sais pas ce qu’elle sait de la vie de son frère, ce qu’il disait de nos rencontres, de nos thèmes de discussions. Finalement, une cousine dira : « C’est le destin », clôturant ainsi la discussion.
32 Les familles parlent des projets de mariage, mais aussi de projets immobiliers. C’est le cas de Mohamed. Une de ses sœurs me raconte les événements de cette façon : « Le pire, c’est qu’il ne faisait même pas tout ça pour lui, il faisait ça pour la famille, il voulait nous offrir un beau pavillon, que la famille se retrouve dans un beau pavillon, c’était pas pour lui, sa copine m’a parlé de tous les projets qu’il avait pour nous, il était vraiment bien. Ce braquage, c’était le gros coup pour pouvoir raccrocher, ça faisait un moment qu’il le préparait, il voulait que ça marche pour arrêter. Mais ça a mal tourné, tout ça pour nous faire plaisir. »
33 En donnant un sens à la vie, les familles donnent un sens à la mort de leur fils. La mort est injuste, elle n’est pas un châtiment, une punition méritée qui viendrait mettre un terme à une vie inutile ou déviante. Le travail de reconstruction de la vie passée est vital pour l’avenir des vivants et des morts. Il faut dire que tout se passe dans un temps assez court, comme si chacun disposait de très peu de temps, le temps de l’enquête, le temps d’avant l’enterrement, pour fixer les versions qui seront définitivement retenues, retenues à vie[6] [6] Marie-Frédérique Bacqué nous dit dans l’ouvrage déjà...
suite.
34 Si les mères se chargent souvent de donner ce sens, en qualité de « gardiennes de la mémoire familiale […] elles prennent l’initiative de raconter » [Déchaux, 1997 : 144], que se passe-t-il quand la mère n’est plus de ce monde ?[7] [7] Jean-Hugues Déchaux précise, et cela est important :...
suite
35 Cela a été le cas dans la famille de Karim. Les femmes étaient regroupées dans deux pièces ; je me trouvais avec la grande sœur de Karim ; nous nous occupions de servir du café aux femmes. Toutes les femmes présentes à ce moment-là étaient de la génération de la mère. La mère de Karim était morte d’un cancer près de deux ans auparavant. En l’absence de la mère, c’est une autre femme qui entre en scène pour protéger l’image de l’enfant mort, sa mémoire. Bien entendu, elles se mettent à évoquer, comme l’aurait fait une mère, le fait qu’il souhaitait vivement se marier, fonder une famille, finir de construire sa maison, qu’il avait déjà bien commencée. La mort l’a emporté alors qu’il construisait du solide. Puis une femme, très calmement, s’est mise à évoquer une croyance selon laquelle, lorsqu’une personne meurt, celle-ci peut, par amour, appeler à elle un être qui lui manque trop. Cette femme a évoqué cette croyance en disant que la mère de Karim avait appelé à elle son plus jeune fils, son enfant : elle le voulait près d’elle. Toutes se sont alors mises à parler de cela comme d’un fait avéré. Pour finir, une femme près de moi me dit : « C’est sûr, c’est ça, elle l’aimait. Tu ne peux rien faire, ça fait très peur, mais c’est comme ça. »
36 Je suis ressortie de cette pièce en pensant à cette croyance, à l’évocation de l’amour de cette mère pour son fils, et à l’attitude de toutes ces femmes présentes pour rappeler que c’est un fils qui est mort et nous faire oublier les activités de Karim.
37 Je traverse ces moments-là avec eux. Ces moments deviennent des moments de votre histoire. Dans de telles situations, on ne peut parler de distance : ce sont des moments partagés.
38 Des moments partagés, mais aussi des moments séparés, car si les femmes sont à l’intérieur, les hommes, eux, sont dehors : il se forge alors dans ces lieux des mémoires différentes. Les hommes de la génération du père du défunt se retrouvent dehors dans le jardin ou dans le garage utilisé comme pièce. Ici, pas de pleurs, mais des prières, des silences et aussi l’organisation du départ au pays, et avant, la préparation de la cérémonie pendant laquelle le corps va être lavé, préparé. S’il n’y a pas de place, les hommes se retrouvent dans un appartement, qu’un voisin aura bien voulu mettre à la disposition de la famille. Les jeunes de l’âge des morts passeront par les lieux des femmes pour y voir la famille, mais n’y feront que de brefs passages. On les retrouve dehors dans la rue, ou en bas de la cité, en petits groupes, selon les affinités et les âges. Ils sont là pour entourer les frères, les accompagner dans la douleur, ne pas les laisser seuls, les soutenir.
39 Du côté des familles, on comprend toute l’importance que revêt le rituel funéraire. À travers celui-ci, les familles marquent leur attachement au mort. Sans doute, comme le dit Marie-Frédérique Bacqué, « le rituel funéraire fait-il bien mourir. Sans doute la réglementation des ultimes relations à celui qui n’est plus correspond-elle à l’usage d’une bonne mort. […] La bonne mort dont il s’agit ici n’a de sens que par opposition à la mauvaise mort. La ritualité funéraire doit aussi se comprendre comme l’enjeu d’une différenciation entre ce qu’une culture “comprend” et ce qu’elle rejette » [Bacqué, 1997 : 242].
40 Les familles sont très sensibles au fait de respecter le rituel, que l’on respecterait pour toute bonne mort. De cette façon, elles mettent en avant que comme pour toute famille, la perte d’un enfant renvoie « à un sentiment d’injustice, les personnes éprouvant alors un sentiment de révolte à l’encontre de la mort. Celle-ci n’entre plus dans un cadre “naturel”, n’est plus interprétée comme un aboutissement somme toute “normal” de la vie, mais bien comme un scandale » [Hanus, op. cit. : 28].
• Du côté des jeunes du quartier
41 Deux tendances se distinguent : ceux qui condamnent et ceux qui reprochent. Pour les jeunes les plus éloignés des activités illégales, la mort est inévitable quand on joue avec le feu, elle est même méritée. La mort vient mettre un terme à une vie qui n’avait aucun sens : nous sommes là du côté des récits de la mort annoncée, du business qui tue. De l’autre côté, le reproche : puisqu’ils le savaient, pourquoi ont-ils choisi ce chemin-là ?
42 Très vite, les nouvelles se répandent, les versions circulent, on attend la version officielle, souvent celle d’un grand frère. Aux jeunes du quartier, il dira en quelques mots ce qui s’est passé, mais ainsi on saura vraiment. Très vite aussi les discussions vont mettre de côté les faits réels pour une version, une façon de voir les choses qui fera autorité. Cette vision des choses sera reprise pendant plusieurs jours. Concernant Moustapha, on parlera de « l’accident de Moustapha », et on se rappellera que quelque temps avant sa mort, il disait à qui voulait l’entendre que sa voiture préférée, c’était une bmw, et que son vœu le plus cher était de mourir au volant de cette voiture de luxe.
43 Dans le cas de Karim, on parle de l’automobiliste pour dire qu’il conduisait en état d’ivresse et que, s’il n’avait pas bu, il aurait pu éviter le scooter. Personne ne rappelle qu’ils avaient pris la route en sens inverse. On dénonce aussi les journalistes du journal Le Parisien, qui sont toujours là pour écrire n’importe quoi.
44 Quant à Mohamed, on dira : c’est un innocent qui est tombé. Ce braquage n’était pas son idée, il était là pour accompagner des amis, qui n’étaient pas de vrais amis : ils se sont sauvés en le laissant à terre comme un chien. C’est cette image que les jeunes retiendront, que c’était un gars bien, que le patron de la boîte était un fou, que finalement Mohamed a pris une balle perdue. Les vrais coupables sont les autres.
45 Au centre de ces réécritures de l’événement passé, c’est la question de la vie passée et de la mort survenue qui est en jeu. Reçoit-on la mort que l’on mérite, en fonction de ce que l’on a été, de ce que l’on a fait ? Surtout, pour les personnes qui ont des activités illégales, il faut se protéger de l’événement, dire que c’est une question de malchance, « c’est son destin », se dire que l’on peut y échapper, que ce n’est pas une fin inévitable du « business ». Il faut réécrire les événements pour les dépasser. « On sait comment l’événement se produit, on sait comment il aurait pu ne pas avoir lieu et on explique les causes et les effets de son surgissement afin de le circonscrire une fois pour toutes et d’en faire un non lieu. » [Jeudy, 1999 : 157].
46 Cette réécriture, cette mise à distance de la mort, est nécessaire pour les trafiquants en activité, sinon il sera impossible de repartir travailler sans la peur, qui est nuisible à l’efficacité et à la productivité.
47 En guise de conclusion, j’aimerais reprendre les mots de Sonia, la sœur de Mohamed : « J’aimerais être sûre que lorsque l’on me dit bonjour, on ne pense pas : “Tiens, c’est Sonia la sœur du braqueur”, il était autre chose que cela. Et puis à ceux qui disent que s’il est mort, c’est parce qu’il était devenu trop gourmand, ils n’ont rien compris, il voulait nous sortir de cette misère, mais ça, ils ne peuvent pas comprendre, ils se croient plus forts, ils pensent que mon frère est mort parce qu’il l’a bien cherché. Ils ne le connaissaient pas comme je le connaissais. Pendant longtemps, quand je parlais de mon frère, je disais qu’il était mort d’un accident, je ne voulais pas dire la vérité, que mon frère était un voleur, et puis je me suis dit que je n’avais pas de honte à avoir, que ce qu’il faisait, ça n’avait rien à voir avec ma famille. »
48 La réputation du trafiquant, ses activités, sa mort liée à ses activités, mettent en danger la réputation de la famille. Ce mort porteur d’une mauvaise réputation menace sa famille. Le travail de reconstruction de la vie passée, le travail de mémoire, est alors vital pour la famille.
49 L’accès à l’intimité de ces familles permet au chercheur de comprendre que si ce travail de la mémoire a lieu dans tous les cas de décès, il est particulièrement crucial du fait de l’illégalité des activités du mort et de la contamination possible des proches. Le décès d’un trafiquant remet en question la relation privée, intime, des proches avec le mort qui est deux fois menaçant : une première fois comme mort ordinaire et une seconde fois comme mort porteur d’une mauvaise réputation.
50 Ces familles se retrouvent dans des situations presque analogues à celles décrites par Bernard Paillard dans son ouvrage L’épidémie, carnets d’un sociologue : « Il faut que les morts du sida quittent l’oubli de leur tombe. Et peut-être, d’abord, échapper à la honte ! Échapper à la honte. Car les morts sidéens sont entourés de réserve. C’est à peine si, à voix basse, on en parle. Même les parents s’en cachent. Ce sont “des suites d’une longue et douloureuse maladie” que l’on décède. Pas à cause du vih. Comme si une sorte d’ignominie poursuivait jusque dans la tombe. » [Paillard, 1994 : 401]. Les personnes atteintes du sida qui décèdent sont à la fois des morts ordinaires, mais aussi des corps porteurs d’un danger, d’une opprobre.
51 Ces mémoires plurielles se croisent-elles dans le temps et dans l’espace ? Ces mémoires sont-elles réactivées ? Concernant l’espace, on pourrait dire à chacun son espace, à chacun sa mémoire. Quant au temps, que peut-on dire ?
52 Au retour des familles en France, il y a une dernière soirée funéraire, un hommage ultime de la famille et des proches, dès lors les familles ne parleront plus des défunts, la mémoire sera peu, voire non réactivée[8] [8] Dans le cas d’un deuil similaire, touchant brutalement...
suite. Les familles n’ont pas « intérêt » à parler des morts du business, une fois enterrés, et « bien enterrés ». La famille a rempli son contrat, tout doit s’arrêter. Selon une mère de famille, « il faut éviter de parler des morts, sinon ils ne peuvent partir tranquillement, il faut les laisser partir, on peut penser à eux mais il ne faut plus en parler ». Les familles suivront cette recommandation à la lettre, pour deux raisons, en respect de cette croyance, mais aussi pour éviter de relancer un débat sur bonne et mauvaise mort.
53 Dans le quartier, par contre, la mémoire des défunts est sans cesse réactivée par le quotidien, par les faits divers, un mort appelle la mémoire d’un autre mort. Les morts font partie de l’histoire du quartier, en parler c’est rappeler son histoire commune, c’est aussi, pour certains jeunes, le moyen de rappeler leur position face au business. ■
Bibliographie
Références bibliographiques
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Guenfoud Karima, 1997, « Négociation et circulation de l’argent au sein de la famille », Agora débat jeunesse, 10 : 23-36.
Hanus Michel, 2000, La mort aujourd’hui, Paris, Les Éditions Frison-Roche.
Jeudy Henri Pierre, 1999, « Morts dérobés et mise à mort », in Françoise Reumaux (sous la dir. de), Les oies du Capitole ou les raisons de la rumeur, Paris, Les Éditions du cnrs : 157-162.
Lepoutre David, 1997, Cœur de banlieue : codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob.
Paillard Bernard, 1994, L’épidémie, carnets d’un sociologue, Paris, Stock.
Sylvestre Danielle, 1997, « Qui sont les professionnels de la mort ? », in Marie-Frédérique Bacqué (sous la dir. de), Mourir aujourd’hui. Les nouveaux rites funéraires, Paris, Odile Jacob, opus : 51-74.
Thomas Louis Vincent, 1991, La mort en question. Traces de mort, mort de traces, Paris, L’Harmattan (coll. « Nouvelles études anthropologiques »).
– 1998, La mort, Paris, puf (coll. « Que sais-je ? »).
Notes
[ 1] Concernant la recherche et les conditions d’enquête, se reporter à l’encadré « Cadre de la recherche ».
[ 2] Les « trafiquants de voitures » sont ici des personnes qui volent des véhicules pour la revente directe en France et en Afrique du Nord. Ils remettent aussi en circulation des véhicules accidentés à partir de véhicules volés. Sur cette question, j’ai effectué une recherche : « Les trafiquants de voitures. Recherche sur l’installation dans l’illégalité en Seine-Saint-Denis », maîtrise sous la direction de Jean-François Laé, Paris 8, 1993.
[ 3] Le terme de « famille » englobe ici les parents, les frères et sœurs des trafiquants.
[ 4] En fait, cela n’a rien de « naturel ». La confiance est un processus social qui engage les partenaires, dans l’enquête comme dans la vie ordinaire. À partir du moment où l’enquêté accepte de parler à un enquêteur, il lui apparaît « naturel » de faire un entretien, c’est-à-dire qu’il se sent « obligé » de répondre des faits et des paroles qui sont les siens.
[ 5] La mort des trafiquants est également présente dans les journaux ; elle représente quelques lignes à la rubrique des faits divers. Les journaux nous parlent de corps étendus sur le sol suite à une course-poursuite. Mais après, que se passe-t-il ?
[ 6] Marie-Frédérique Bacqué nous dit dans l’ouvrage déjà cité, page 244 : « Le récit balbutié à plusieurs voix hésite dans l’interprétation à donner à l’existence. […] Il faudra du temps pour qu’une interprétation s’élabore silencieusement. » Dans le cas de la mort de trafiquants, le rapport au temps des familles et des jeunes du quartier est différent. Ils ne semblent pas avoir le temps. Tout se passe très vite, comme si tout devait se jouer avant que le corps soit mis en terre.
[ 7] Jean-Hugues Déchaux précise, et cela est important : « Si les femmes apparaissent comme étant les gardiennes de la mémoire familiale, cela ne signifie pas nécessairement qu’elles en aient la maîtrise. Détenir la mémoire, c’est-à-dire avoir la responsabilité de la narrer et de la transmettre, n’équivaut pas à pouvoir en définir librement le contenu. » [Déchaux, op. cit. : 147].
[ 8] Dans le cas d’un deuil similaire, touchant brutalement un jeune du quartier, on pourra voir une réactivation de la mémoire par la famille.
Résumé
Que se passe-t-il dans l’intimité de trois familles après la mort violente de l’un de leurs membres dans le contexte particulier des activités illégales ? Ce texte montre en particulier comment les familles tentent dans un temps très court, celui du rituel de deuil, de fixer un récit « acceptable » de la vie passée du mort, un récit qui pourra être retransmis.
Mots-clés
intimité, mémoire, mort, famille, économie souterraineWhat does happen in the intimacy of a family after the violent death of one of its members who was involved in illegal activities ? This article shows how within the very short time of the mourning ritual three families try to arrange an « acceptable » account of the life of their dead person, than can be handed down.Keywords
intimacy, memory, death, family, underground economy
Was passiert innerhhalb der Intimität einer Familie nach dem gewaltsamen Tod eines ihrer Mitglieder, der in illegalen Handlungen verwickelt war ? Der Artikel zeigt, wie drei Familien innerhalb der sehr kurzer Trauerzeit versuchen, eine « akzeptable » Erzählung des Lebens ihres Toten auszugeben, die überliefert werden kann.Stichwörter
Intimität, Gedächtnis, Tod, Familie, Schattenwirtschaft
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Karima Guenfoud « L'avenir des morts : mémoire et réputation », Ethnologie française 1/2002 (Vol. 32), p. 95-101.
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2002-1-page-95.htm.
DOI : 10.3917/ethn.021.0095.




