Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525257
192 pages

p. 475 à 487
doi: en cours

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n° 91 2002/3

2002 Ethnologie française

« Hello Mister ! » : quand les autochtones rencontrent les touristes en Indonésie

Franck Michel Directeur de la revue Histoire et AnthropologieCentre de Recherche sur le Voyage (crv)13, rue des Couples67000 Strasbourg
Un tonique « Hello Mister ! », adressé par les enfants à l’Occidental de passage, accueille généralement le voyageur en Indonésie, dans des zones rurales et les régions pauvres de l’est de l’immense archipel. Ce « cri » précède presque toujours une demande (argent, bonbons, etc.), mais peut aussi refléter un appel à la communication et une ouverture au monde qui ne sont pas véritablement l’apanage des sociétés industrielles occidentales. L’échange induit par la relation touristique, qu’il soit Nord-Sud ou non, reste scandaleusement inégal : le sens de la vie tant recherché par les visiteurs est un luxe pour les visités trop occupés à gérer un quotidien difficile. Comme nous le verrons avec l’exemple des Toraja de Sulawesi, le tourisme est perçu, par les autochtones comme par les voyageurs, tantôt comme une bénédiction, tantôt comme une menace.Mots-clés : Indonésie, tourisme, Toraja, minorités. The Westerner who travels in Indonesia through the rural zones and poor eastern part of this huge archipelago is generally welcomed by children with a tonic « Hello Mister ! ». This « cry » nearly always precedes a request (for money, sweets, etc.), but can also express a wish for communication and an opening to the world that are not really proper to western industrial societies. The exchange induced by the touristic relation, either a north-south one or not, remains scandalously inequal : the meaning of life so much sought by tourists is a luxury for these visited people who have to cope with a difficult everyday life. The example of the Toraja of Sulawesi shows that tourism is perceived by both natives and travellers either as a blessing or as a threat.Keywords : Indonesia, tourism, Toraja, minorities. Der westliche Tourist, der in Indonesien durch die ruralen Zonen und die armen Gegenden des östlichen Teiles dieses riesigen Archipels reist, wird im allgemeinen von Kindern mit einem kräftigen « Hello Mister ! » begrüsst. Dieser « Ausruf » kommt fast immer einer Bitte (um Geld, Bonbon, usw.) vor, aber kann auch eine Einladung zur Kommunikation und ein Interesse an der Welt ausdrücken, welche den westlichen industriellen Gesellschaften nicht eigen sind. Der durch diese touristische Beziehung hergestellte Austausch, sei er eine Nord-Süd-Beziehung oder nicht, bleibt skandalös ungleich : der Sinn des Lebens, der von den Touristen so sehr gesucht wird, ist reiner Luxus für diese besuchte Bevölkerung, die zu sehr beschäftigt ist, mit ihrem schwierigen Alltagsleben fertig zu werden. Wie am Beispiel der Toraja von Sulawesi gezeigt wird, wird Tourismus von den Einheimischen wie von den Reisenden entweder als eine Segnung oder als eine Drohung empfunden.Schlagwörter : Indonesien, Tourismus, Toraja, Minderheiten.
« Nous cherchons toujours d’autres pays, d’autres gens
Les autres peuples et régions sont toujours plus intéressants, plus beaux
Et notre propre pays
Ne nous intéresse plus guère »
[Entretien avec Ne’Kila, « prêtre » traditionnel, 7 septembre 1996, Rantepao, pays Toraja].
Pays-continent, l’Indonésie offre aux visiteurs une très grande richesse tant naturelle que culturelle. Les touristes étrangers qui s’y aventurent « découvrent » des populations plus variées les unes que les autres, aux us et coutumes souvent « étranges » mais toujours fascinantes, notamment aux yeux des Occidentaux en quête d’exotisme et de dépaysement ; certains peuples et populations – Balinais, Toraja, Batak, Mentawaï, Papous, etc. – « découvrent » à leur tour ces mystérieux étrangers qui viennent dans leurs villages, souvent pour seulement cinq minutes, plus rarement pour une semaine ou un mois, sans pour autant être toujours à même de savoir gérer ces arrivées qui, en certains lieux, se font de plus en plus massives. Une fête « traditionnelle » où deux cents touristes côtoient une cinquantaine d’autochtones, est-elle encore une fête « locale » ? Les figurants sont-ils encore ceux que l’on croit ? Une autre cérémonie dans un autre village permettra, grâce à la présence de touristes moins nombreux et plus respectueux, de préserver une authenticité menacée… Tel un sursis précaire ! Le tourisme est un phénomène pluriel et ambivalent. Il n’empêche que si les retombées du tourisme international font parfois le bonheur des villageois, les modes d’être et de penser de ces populations évoluent et parfois disparaissent pour faire place à une culture hybride, ni autochtone ni occidentale, mais directement issue de la rencontre entre ces deux univers culturels si différents : c’est la naissance d’une culture touristique. Une voie périlleuse où les autochtones n’ont pas toujours le beau rôle, ce dernier étant assuré et assumé par celui qui possède le capital, un capital financier et non pas culturel. Le tourisme est dans ce cas un miroir grossissant des inégalités de notre planète et le reflet de la mondialisation dans ce qu’elle a de plus contestable.
Cette contribution entend présenter, à partir du cas des Toraja de Sulawesi, des réflexions sur l’ensemble de l’archipel indonésien en matière d’impact du tourisme international sur les sociétés d’accueil et de rencontres entre cultures différentes appelées à se découvrir ou à se confronter dans un pays en crise depuis 1998.
 
Touristes et visités en pays Toraja (Sulawesi-Sud)
 
 
Nombre de sites et de régions touristiques en Indonésie ont connu depuis quelques années un essor sans précédent sur le plan de la fréquentation touristique, en dépit d’un net ralentissement depuis 1998, qui fit suite aux troubles ethnico-religieux, aux difficultés économiques et à l’instabilité politique dans lesquels le pays semble aujourd’hui condamné à plus ou moins long terme. Le nombre de visiteurs étrangers dans l’archipel n’a cessé, au cours des années 1980 et 1990, d’augmenter pour atteindre près de 5,2 millions de touristes internationaux en 1997 (1,6 million en 1989). La crise financière et politique a mis un terme à ce cycle de croissance : officiellement (les chiffres sont sans doute à revoir à la baisse), guère plus de 4,5 millions de visiteurs ont choisi l’Indonésie en 1998 et 1999, et encore moins en l’an 2000 [Travel Indonesia, 2001 : 7].
À Tana Toraja, dans la province de Sulawesi-Sud, devenue au cours des vingt dernières années un haut lieu du tourisme en Indonésie (les Français ont ainsi été plus de 25 000 à s’y rendre en 1997), le regard porté sur les voyageurs au cours de cette période a fortement évolué et a connu des fluctuations importantes. Même si, selon sa situation et son rôle dans le secteur du tourisme et de l’économie, la population locale a évidemment très diversement apprécié l’arrivée soudaine de milliers de visiteurs fascinés par les cérémonies funéraires, les maisons traditionnelles et les rizières en terrasses, trois mots peuvent servir à caractériser les phases successives : la curiosité, l’intérêt, le doute.
En premier lieu, la curiosité et l’étonnement devant l’intérêt de la culture locale pour la clientèle touristique internationale, notamment européenne, a contribué à dynamiser, pour les habitants et les autorités de cette région, certains aspects de la culture et l’économie. Cette phase s’est notamment développée entre 1980 et le début des années 1990.
La deuxième phase, qui se fond d’ailleurs souvent dans la fin de la première, repose davantage sur les fruits de l’essor du secteur touristique que sur ses travers. Elle se caractérise par une période d’apogée où le tourisme paraissait véritablement comme la poule aux œufs d’or, les autochtones misant sur les recettes du tourisme, attitude compréhensible au vu des arrivées désormais massives de visiteurs tant nationaux qu’internationaux. Cette phase, marquée par la remise en question du prestige et du statut « traditionnels », découlant de la concurrence liée à la compétition dans l’activité économique, s’étale de 1990 à 1998.
Enfin, la troisième phase est celle du doute et en quelque sorte de la fin des espoirs nés du développement par le tourisme. Elle débute à l’été 1997, avec la crise financière, puis avec les énormes incendies dans tout l’archipel, pour se radicaliser avec la chute de Suharto en mai 1998 et l’installation durable dans la crise économique et politique qui dure encore de nos jours…
Elle se caractérise essentiellement par une désertion notable des touristes, qu’ils soient indonésiens, asiatiques ou occidentaux, ainsi que par la montée des intolérances ethniques et religieuses, suscitée par le contexte économique général. Cette situation se trouve bien sûr aggravée par les tensions à Sulawesi-Centre et l’afflux des réfugiés musulmans (des Moluques et d’ailleurs) inaugurant une période d’instabilité toujours plus grande. Le culte de l’argent est à son apogée, mais les recettes n’arrivent plus, tout comme les voyageurs, qui boudent la région notamment pour son insécurité (supposée ou réelle). Le ressentiment envers les rares touristes présents n’en est que plus fort et l’agressivité parfois se mêle à la paupérisation croissante de la majorité de la population. Le tourisme comme « monoculture » montre ici toutes ses limites, et l’inscription du territoire Toraja au Patrimoine mondial de l’unesco en 2000 ne suffira sans doute pas à inverser la tendance.
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IMGIMGIMGIMFTouristes « mal placés » lors d’une fête de mariage à Siguntu en pays Toraja, Sulawesi-Sud (photo de l’auteur, 1996).
Cette évolution en trois phases illustre les difficultés à penser et plus encore à construire pour demain ce qu’on peut appeler « le tourisme durable et responsable ».
Revenons au cœur de Sulawesi. Quelques années plus tôt, interrogé sur les « gains » liés au tourisme depuis vingt années à Tana Toraja, M. Papayungan, un notable, estimait que les premiers bénéficiaires ont été les secteurs de l’agriculture et de l’horticulture : « Cela constitue le premier succès lié au tourisme, le deuxième étant l’apport d’argent et donc d’achats de porcs, de buffles, de biens… » Pourtant, lui-même investi dans le secteur touristique, il relevait déjà en 1995 quelques revers liés au tourisme, notamment le cas des villageois mécontents et jaloux car ne gagnant pas autant que ceux travaillant directement dans le domaine du tourisme (entretien avec M. Papayungan, 3 juin 1995, Rantepao).
Les habitudes alimentaires et culinaires des habitants ont parfois été bouleversées : « Cela nous permet de varier davantage notre nourriture » ou « Nos enfants mangent n’importe quoi à n’importe quelle heure », peut-on entendre ici ou là. Des Toraja aisés, ceux qu’on nomme les « nouveaux riches », n’hésitent pas à adopter les manières de table et à consommer les mets préférés des Occidentaux (frites, Coca), à se vêtir et à se comporter autrement : « Les personnes âgées n’aiment pas ces vêtements venus d’Occident, et ils ont un peu raison de dire que ce n’est pas bien, car effectivement on voit tout ! » laisse échapper un employé d’un petit restaurant local, ce qui ne l’empêche pas de juger que les changements liés à la présence des touristes « sont à 75 % positifs ». Un autre employé se plaint du fait que les touristes, justifiant ainsi un dur marchandage, comparent trop souvent les prix avec ceux pratiqués à Bali.
Parmi les aspects positifs des effets du tourisme, Ulia Salurapa, membre de l’élite locale, retient que « tout le monde veut apprendre des langues étrangères : anglais, néerlandais, français, allemand, italien… Cela est vraiment très positif. En plus, les habitants veulent bien mieux connaître leurs propres traditions et leur langue locale, puisque les touristes viennent jusqu’ici pour tout cela ». Estimant que durant les années soixante-dix, « on laissait faire ce que tout le monde voulait, car il fallait attirer les touristes », Ulia Salurapa se montre, en 1995, très optimiste à propos de la situation touristique : « Maintenant, nous pouvons aussi imposer des mesures aux touristes, comme par exemple exiger qu’ils s’habillent correctement avant d’aller à une fête funéraire. » Seuls points noirs à ses yeux, même s’il fait montre d’un excès d’optimisme – très langue de bois gouvernementale ! – démesuré à leur sujet : le jeu (avec de fortes mises d’argent) et plus encore la prostitution (entretien avec Ulia Salurapa, 21 juin 1995, à Rantepao). Plus franchement, J. S. Dalipang, responsable du Bureau du Tourisme de Rantepao, déclare sans ambages : « Comme c’est ici un tourisme culturel qui est développé, il n’y a aucun effet négatif à signaler » (entretien du 10 juillet 1995, Rantepao).
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IMGIMGIMGIMFLe tourisme comme partie prenante d’une modernité envahissante : ici, sept heures du matin, un enfant scotché au téléviseur regarde une série américaine sur fond d’image idyllique d’enfants occidentaux, Palopo, Sulawesi-Sud (photo de l’auteur, 1997).
Non sans fondement, l’avis tant des représentants religieux que des guides locaux abonde dans ce sens, business oblige : « Tout le monde profite du tourisme. » Ce n’est pas seulement de l’argent facile à glaner, mais également des cours de langues, d’informatique, une « redécouverte » de leur propre culture en ce qui concerne les plus jeunes, une sensibilisation à l’hygiène, aux problèmes d’environnement, aux études, etc.
Mais les perturbations ne sont pas rares : acculturation, relations hommes-femmes, manque de main-d’œuvre dans les rizières, etc. : « Certains jeunes trouvent le travail de la terre très dégradant », lance un guide ; « le développement économique du département, l’ouverture sur le monde, d’autres pays et cultures, mais aussi une fierté retrouvée surtout par rapport aux Javanais » constituent de véritables atouts, relève un autre guide, tout en regrettant le développement du vol, la lente perte des valeurs familiales, les effets sur les traditions et les fêtes, du trafic de certaines œuvres d’art, etc. Ces effets négatifs, ici rapportés en 1995, ne sont pourtant ni nouveaux ni sporadiques, comme nous l’avons déjà constaté en 1991 ou à plusieurs reprises entre 1996 et 2000.
Les discussions avec les villageois nous ont montré les effets négatifs de l’ingérence du tourisme dans cette contrée indonésienne : aggravation du clivage entre les générations, perte des repères culturels traditionnels, fièvre consumériste allant de pair avec une occidentalisation (ou plutôt une américanisation de la société) sans précédent. Le fossé devient net entre les villages dits touristiques et les hameaux oubliés : si les premiers, enrichis et souvent prospères grâce à l’apport des recettes du tourisme, développent parmi les habitants l’appât du gain et parfois ruinent les solidarités anciennes, les seconds s’enfoncent un peu plus dans la misère, subissant encore davantage l’inflation galopante et l’absence de devises fortes entrant dans les foyers… Au-delà de ces clivages touristiques d’ordre économique, on remarque d’autres oppositions sans cesse plus affirmées :
– Division sexuelle : la société apparaît désormais moins dominée par les hommes qu’auparavant, surtout dans les villes même modestes, où beaucoup de femmes sont appelées à travailler, en particulier dans le commerce et les services.
– Les disparités croissantes entre villes et campagnes qui de plus en plus s’apparentent à une extension des différences entre riches (urbains) et pauvres (ruraux).
– Les clivages religieux (entre catholiques, protestants, pentecôtistes, « animistes » et musulmans) ou ethniques (Toraja, Bugis, Chinois) s’enveniment quelquefois du fait, soit de l’aggravation de la crise économique et de la recherche de bouc émissaire qui s’ensuit, soit de l’effet des émeutes et tensions entre chrétiens et musulmans se déroulant dans l’archipel (notamment à Sulawesi-Centre entre 1999 et 2001).
Les lieux difficilement accessibles aux touristes souffrent de l’absence du « développement grâce au tourisme » si longtemps vanté par les autorités locales, engendrant ici ou là des envies et des jalousies, d’autant plus compréhensibles qu’elles naissent dans un contexte particulièrement difficile : « Eux, ils profitent de l’argent apporté par les touristes, pendant que nous on ne voit que passer des étrangers qui ne nous donnent rien », entend-on régulièrement dans les vallées reculées du pays Toraja.
Au bout du compte, on note qu’en 2001 trois types de « groupes » décident et profitent principalement des apports du secteur touristique :
  • les nantis/riches (surtout les « nouveaux-riches ») : « ceux qui ont les moyens ». Ils peuvent construire, créer, employer, acheter, etc. Ils possèdent l’argent qui leur ouvre presque toutes les portes des bonnes affaires de la région ;
  • les nobles (to kapua) : « ceux qui ont le statut ». Ils ont des privilèges, sont écoutés et consultés. Ils ont la possibilité de faire des affaires, mais n’en ont pas toujours les moyens (surtout dans le sud du département) ;
  • les riches-nobles : « ceux qui font partie de l’élite ». D’une part, certains nobles ont su s’enrichir en conservant leur statut, souvent en diversifiant leurs activités, amplifiant ainsi leur prestige auprès de la communauté ; d’autre part, les riches, souvent de la caste des « hommes libres » ou des « petits nobles » (to makaka), veulent voir leur statut social s’élever pour devenir to kapua. Avec le culte de l’argent-roi en plein essor, les « postulants » au rang social supérieur organisent, sans aucun respect pour la tradition ancestrale, de gigantesques cérémonies (avec un « trop » grand nombre de buffles sacrifiés), font construire ou rénover des tongkonan, et surtout distribuent rituellement sous diverses formes leur énorme richesse (achats, dons, échanges…). Ainsi, la reconnaissance sociale passe désormais plus par la fortune affichée que par le statut des ancêtres… Et une société davantage structurée selon une hiérarchie de castes se mue en société plus capitaliste fondée sur un régime de classes…
Les touristes restent avant tout des sujets de désir et d’observation, de frustration, de convoitise pour les pauvres, alors qu’ils sont plutôt une source de richesse pour les personnes aisées. Les mutations en cours sont le signe que de nombreux villageois ne savent plus que penser d’eux-mêmes, de leurs relations aux autres, de l’amitié, de l’argent, du fonctionnement de la société… Concernant les enfants par exemple, un problème entre mille s’avère aujourd’hui crucial : la consommation de bonbons et autres sucreries offerts par les randonneurs de passage. À la seule vue d’un visiteur étranger, les enfants accourent en criant : « Hello Mister ! Kasih gula-gula ! » (« Bonjour monsieur ! Donnez-moi des bonbons ! »). En vingt ans, soit à partir des premières traversées par les trekkers des villages « typiques » alors encore isolés, le nombre de dentistes dans la région a considérablement augmenté sans que les autochtones ne trouvent pour autant les moyens de payer les consultations ; pourtant, les comportements des villageois, et notamment des enfants mais aussi des mères de famille, ont changé, la population s’empressant en général d’imiter les Occidentaux en achetant des paquets de bonbons dans l’un des deux supermarchés de Rantepao ou dans l’une des nombreuses échoppes d’épiciers qui parsèment la région : « Si les touristes distribuent des bonbons, c’est que c’est bon pour nous et nos enfants, et ces derniers en raffolent ! » s’exclame une mère de cinq enfants dans les environs de Rantepao, « capitale » touristique du pays Toraja. Les caries viennent plus tard…
Les visiteurs étrangers, surtout les randonneurs européens (en groupe ou indépendants), désirent cheminer sur des sentiers que les « autres touristes » – en fait leurs semblables – ne connaissent ni n’empruntent. Ce type d’exigence apparaît aux autochtones comme plutôt néfaste, car impliquant certains problèmes : balades sans guide qui peuvent gêner les habitants, dégradations écologiques, visites de sites ou grottes funéraires « non protégés », parfois même vols de pièces d’artisanat ou de tau-tau (célèbres effigies funéraires)… Avec la crise économique, certains jeunes guides (étudiants ou démunis) n’ont pas hésité à faire le trafic d’œuvres d’art, des pièces recherchées d’artisanat en vue de les revendre à des touristes qui seront le plus souvent bernés après avoir été persuadés d’avoir fait une excellente affaire ! Plusieurs guides rencontrés en 2000 m’ont clairement expliqué que « vendre une ou deux pièces intéressantes à un Japonais ou un Français rapporte beaucoup plus que de travailler même comme guide pendant des semaines »…
Les Toraja manifestent enfin un réel désir de partir à la rencontre des autres, surtout s’ils sont étrangers, lointains et exotiques : « Nous préférons évidemment discuter avec des Français qu’avec des Javanais » (cet « évidemment » paraît ici lourd de sens, mais démontre si besoin en était du mépris et plus encore de l’incompréhension entre le centre et la périphérie dans l’archipel indonésien). Il apparaît assez nettement que c’est davantage le Toraja qui semble s’intégrer à la culture touristico-occidentalo-mondiale que le voyageur qui s’imprègne de la culture qu’il visite.
Les Toraja avouent avoir rarement discuté avec les visiteurs, certains s’en expliquant très clairement : « Ils viennent ici seulement pour voir, pas pour parler avec nous ! » Les conversations avec les touristes sont plutôt rares, y compris dans les villages très touristiques où l’ambiance de visite s’apparente parfois à celle d’un musée (voir par exemple le village-musée de Ke’te’ Kesu’ qui, en 1997, pouvait accueillir jusqu’à 3 000 personnes par jour !).
Manifestement, les relations entre les Toraja et les touristes sont unilatérales : ce sont les touristes qui parlent et les Toraja qui écoutent. L’impression générale laisse supposer que ce sont les Toraja qui vont apprendre des touristes. Nous ne pouvons pas parler dans ce cas d’un réel échange ou même d’un dialogue entre des cultures différentes. De plus, le fait que les touristes parlent généralement en anglais entre eux et avec leurs interlocuteurs locaux incite vivement les Toraja à apprendre cette langue, un peu comme pour s’intégrer à eux… Pour beaucoup de jeunes Toraja, en particulier ceux qui évoluent à l’intérieur ou aux frontières de l’industrie touristique, l’avenir passe par le regard et l’avis – sinon la vie – de l’Autre, cet étrange voyageur venu d’ailleurs ! Une économie de survie qui engendre si facilement la dépendance.
Les habitants sont néanmoins fiers de leur culture et la plupart estiment ne pas avoir besoin du tourisme pour survivre, ce qui apparaît de moins en moins évident compte tenu de l’importance prise récemment par ce secteur dans l’économie locale. En 1991, la confiance des villageois semblait encore intacte : « Notre culture n’est pas en danger et les Toraja sont trop fiers de ce qu’ils sont. Les missionnaires hollandais ont été contraints de faire d’immenses compromis, les touristes devront plus tard faire pareil ; ce sont eux qui viennent chez nous et non l’inverse ! » Dix ans plus tard, le pays est au bord du gouffre économico-social et politique, et l’optimisme est nettement plus feutré… sans parler d’une culture en péril ou en proie à une marchandisation excessive. Même si dans les années trente, certains – à l’instar de Titaÿna, la sœur aînée d’Alfred Sauvy – anticipaient déjà sur la fin proche des Toraja : « De village en village, de vallée en vallée, la désagrégation augmente. De voir cette destruction s’opérer sous mes yeux, je sais que je quitte le peuple toraja moribond. Sa fin est si proche maintenant, avance à tels pas que bien peu l’auront connu tel qu’il fut. Dans le souvenir de ceux-là, il survivra quelque temps, et puis… » [Titaÿna, 1985 : 88]. S’il semble pourtant bien déplacé de regretter les années trente en pays Toraja, on remarquera que ce jugement de Titaÿna des années 1932-33 paraît plus vraisemblable aujourd’hui qu’à l’époque !
Pour Luther Barrung, interrogé en 1995 à la veille de sa nomination au ministère du Tourisme à Jakarta, les croyances traditionnelles des Toraja freinent l’œuvre de modernisation du pays. Selon lui, la tradition ne doit surtout pas empêcher la modernisation nationale, et le tourisme doit être développé plus intensivement : « Avec l’ancienne religion toraja [Aluk Todolo], par exemple, nous sommes confrontés à un problème particulier ; en effet, la religion Aluk est contraire à la Bible, et pour cette raison nous ne pouvons pas faire de compromis avec elle ; ceux qui sont adeptes de ces croyances ancestrales peuvent croire en leurs dieux mais l’État indonésien ne peut pas les aider ! » (entretien du 27 mai 1995, Rantepao). Sur l’éventualité d’une prochaine « folklorisation » de la culture « unique » toraja, M. Barrung est sans appel : « Oui, il y aura irrémédiablement une certaine folklorisation de la culture à cause du tourisme, mais cela n’entravera pas la modernisation de la région », l’essentiel restant pour lui – comme pour tant d’autres partisans de « l’Ordre Nouveau » (régime autoritaire du dictateur Suharto) – d’attirer les investisseurs étrangers, ainsi que de « développer » et créer de nouvelles infrastructures touristiques dans la province de Sulawesi-Sud.
À l’époque très optimiste également pour l’avenir du tourisme à Tator (acronyme de Tana Toraja, ou pays Toraja), Ulia Salurapa énonce des suggestions assez proches de celles exprimées par Luther Barrung : « Les traditions seront préservées mais elles seront tout de même différentes. Je pense que le gouvernement doit désormais mieux contrôler la situation. Il faut davantage de coopération avec les responsables du tourisme et les tour-opérateurs d’Ujung Pandang, et surtout ne jamais revenir en arrière en ce qui concerne le progrès ! » (entretien du 21 juin 1995, Rantepao). Des propos d’une autre ère qui résonnent étrangement au vu de la situation qui règne dans l’archipel en 2001.
En 1946, voilà ce que Harry Wilcox, ayant séjourné six mois dans la campagne Toraja au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pensait de la situation de la société toraja : « Ces gens [les Toraja] ont connu en une génération autant de changements que mon peuple [les Anglais] en l’espace de vingt siècles » [Wilcox, 1989 : 62]. Cinquante-cinq années plus tard, d’autres et parfois les mêmes changements sont toujours perceptibles : la responsabilité du tourisme n’y est pas étrangère, Wilcox ne faisant qu’anticiper leur migration plus massive. Entre tradition et modernité, les Toraja se trouvent confrontés à des choix qui ne sont plus de leur seul ressort et deviennent délicats à gérer. Comme a déjà pu le constater l’ethnologue américain Eric Crystal au milieu des années soixante-dix : « S’ils ouvrent leurs villages et leurs cérémonies au tourisme pour en retirer un profit économique, ils sont menacés dans leur intégrité culturelle. S’ils excluent les touristes, ils sont menacés par l’inflation qui accompagne le reflux d’une infrastructure touristique entreprenante » [Crystal, 1977 : 124-125]. C’est dans une réponse à ce dilemme, toujours d’actualité, même si on peut aujourd’hui y ajouter les vives tensions politiques, que réside l’avenir du tourisme ainsi que celui de la population en pays Toraja.
 
Un bilan contrasté : entre apogée et déclin, de l’espoir à l’inquiétude
 
 
Au nombre des inquiétudes concernant le développement du tourisme à Tator, on peut signaler l’attrait sans précédent des destinations voisines et déjà décrites comme étant « plus authentiques » que le pays Toraja. De Bali, on est passé à Tana Toraja, au lac Toba en terre Batak. La relève a ensuite été assumée par les sites et plages de Lombok ou de Sulawesi-Centre. Aujourd’hui, la course à l’authenticité « primitive » bat son plein : les touristes – ou du moins une frange non négligeable des tourismes dits d’aventure et scientifique (sur les traces des journalistes, eux-mêmes sur celles des ethnologues) – se pressent à l’entrée des hameaux papous, dayak, etc. Les documentaires télévisés, la presse spécialisée sur le voyage, tout comme désormais la presse générale d’actualité et même la presse parisienne, ne s’y trompent pas, qui nous abreuvent de reportages à sensation sur l’altérité extrême. La banalisation d’une destination devenue « banale » signe à long terme son arrêt de mort économique, l’originalité en matière de voyage étant aujourd’hui devenue une « valeur » primordiale pour lancer, pour « développer », une destination. Pour combien de temps ? Le tourisme dit « culturel » meurt pour la même raison qu’il existe : la quête incessante de la diversité culturelle.
Pourtant, en pays Toraja, la situation est loin d’être catastrophique. Des cinq principaux « envahisseurs » à signaler dans l’histoire des Toraja – Bugis, Hollandais, Japonais, État indonésien, tourisme international –, c’est cette dernière incursion qui reste la plus bénéfique aux yeux des autochtones. Dans certaines conditions, le voyage peut tenir ses promesses, car ce n’est pas le tourisme en soi qui est destructeur, mais l’absence de contrôle et d’encadrement de son évolution par les autochtones.
L’impact du tourisme à Tana Toraja est de trois ordres [Michel, 1997 : 271-275] :
  • économique et politique : c’est le côté globalement positif du tourisme en pays Toraja (même s’il existe des exceptions, comme par exemple le manque de personnel pour effectuer le travail dans les rizières), l’apport pouvant être direct ou indirect. Les recettes issues de l’industrie touristique permettent aux agences comme aux hôteliers et restaurateurs d’engager de nouveaux investissements et de créer parfois des emplois ;
  • social et familial : c’est le côté résolument négatif, étant donné les bouleversements que le tourisme a engendrés dans le fonctionnement de la vie quotidienne, au sein des familles et de la communauté villageoise (les jeunes veulent parler anglais, devenir guides et puis se rendre en Occident, début d’une série de mariages mixtes, conflits entre les générations, trafics, vols, etc.). La situation paraît parfois dramatique, en raison de l’importance accordée à l’argent et à la position sociale des individus. C’est aussi la menace de voir se développer, notamment en période de crise comme à l’heure actuelle, les secteurs de la prostitution et de la drogue ;
  • culturel et artistique : c’est le côté le plus ambigu du secteur touristique. Certaines cérémonies disparaissent au profit d’autres qui gagnent en popularité, des danses sont redécouvertes à la faveur du tourisme, des instruments de musique ou des objets sacrés sont dérobés pour alimenter des musées ou des trafiquants, les habitants sont fiers de leur héritage culturel mais certains responsables le bradent au service du tourisme international, etc. Les pires effets côtoient souvent les meilleurs, mais la crise amplifie nettement les effets négatifs.
En dépit des incertitudes du moment, acteurs de leurs changements et modernes producteurs et consommateurs de Tradition, les Toraja ne sont pas des objets passifs qu’on viendrait admirer mais des sujets actifs qui décident et agissent sur le processus de « touristification » de leur société. Ainsi que le souligne Marie-Françoise Lanfant : « Avec la touristification d’une région, il y a un lent mais inévitable processus de redistribution des pouvoirs nationaux et régionaux dans un contexte de globalité internationale. […] Le principal changement que le tourisme a introduit dans la relation entre tradition et modernité est que l’archaïque et le traditionnel sont à comprendre et sont exploités d’abord d’un point de vue économique » [Lanfant, 1995 : 35-37].
Il est indéniable que le tourisme a contribué à (re)donner fierté et reconnaissance aux Toraja. Dans les années 1990, ils ont redécouvert leur propre culture, ce qui irrémédiablement les incite à mieux l’aimer et la défendre face aux deux rouleaux compresseurs que sont le nationalisme indonésien et la mondialisation.
Mais quand l’exotisme cède le pas au développement et la dépendance à l’indépendance, le fait touristique perd de son essence et l’intérêt des voyageurs va en diminuant. Le tourisme culturel (pariwisata budaya), mis en avant stratégiquement par les autorités indonésiennes, reste néanmoins la meilleure solution pour les Toraja, tout comme pour d’autres peuples de l’archipel. Encore faut-il parvenir à éviter quatre écueils : la trop forte dépendance au tourisme, la pression politique des autorités, la spectacularisation et la folklorisation des fêtes et des traditions toraja. On n’insistera sans doute jamais assez en rappelant que le tourisme peut quelquefois aider des villages à ne pas mourir, mais il peut aussi les contraindre à mourir plus rapidement !
Les renaissances culturelles, artistiques, voire à certains égards religieuses représentent les effets les plus bénéfiques du tourisme à Tana Toraja. L’image des Toraja a été fortement revue « à la hausse » depuis trois décennies. Trois phases, trois images-types se sont ainsi succédé depuis plus d’un siècle :
  • du xixe siècle à 1930 : période de conquête et refus de l’altérité (« coupeurs de têtes », « cannibales », « sauvages ») ;
  • de 1930 à 1972 : période de rencontre, acception de l’Autre au service de Soi (« bons sauvages heureux », « primitifs gentils et pacifiques », « grands enfants sages et attentionnés ») ;
  • de 1972 à nos jours : période de rencontre organisée, tourisme et partage (brochures touristiques, magazines de voyages, guides… « petits hommes à grosse tête » !, mais le plus souvent on parle de la « riche et unique civilisation toraja », etc.).
L’identité toraja s’est réaffirmée grâce au tourisme, mais elle n’est pas à l’abri de toute menace comme on le voit depuis 1998. D’autre part, l’appel à l’identité chez les Toraja ne rencontre pas sans heurts la quête d’authenticité des touristes occidentaux. Deux sortes de « mimétisme » plutôt inquiétants sont déjà fréquents au « pays des rois célestes » :
  • certains Toraja « se miment » eux-mêmes en « jouant aux Toraja », n’hésitant pas à montrer un côté « bon sauvage » attendu par le client-touriste ;
  • d’autres et/ou les mêmes Toraja imitent les Occidentaux et laissent apparaître un complexe de dépendance qui peut vite s’avérer déstabilisateur sur le plan de l’identité.
Le tourisme change la vie. Pour le meilleur et/ou le pire. De nos jours en pays Toraja, la présence des touristes est devenue à la fois plus « indispensable » et plus « dérangeante » pour les autochtones en raison de l’installation durable de la krismon (la « crise monétaire » comme on l’appelle ici) depuis 1997. Les habitants dépendent désormais davantage de l’argent du tourisme alors que les touristes commencent à déserter les lieux, ce qui rend parfois agressifs certains guides et vendeurs locaux à la seule vue d’un touriste sur leur passage… Les dangers du tourisme comme monoculture ont été maintes fois rappelés. Mais comment et pourquoi songer à l’impensable lorsque « les affaires marchent » tellement bien et si facilement ? À ces interrogations, de nombreux Toraja, rencontrés en 1999 et 2000, ne sont pas parvenus à me répondre, ils ont simplement remarqué qu’il était déjà trop tard et qu’il n’y avait plus qu’à attendre le retour des touristes (toujours prévu pour la saison à venir). Un optimisme de façade qui masque bien mal l’ampleur des désillusions.
En 2001, les touristes étrangers tout comme les autorités « centrales » devraient méditer ce dicton makassar à propos des Toraja : « Frappez un Toraja une fois, il ne fera rien ; frappez-le à nouveau, il se retournera simplement pour vous regarder ; frappez-le une troisième fois, et il vous rossera jusqu’à ce que vous soyez à moitié mort ! » Et les anthropologues de veiller à ne pas se détourner des réalités sociales qui les environnent, même si elles sont liées au tourisme, domaine encore déserté ou occulté par trop de chercheurs sous prétexte d’apparaître futile : « Si en qualité d’anthropologue nous avons les moyens d’agir, notre expérience doit être appliquée ici et tout de suite, sinon cette fragile communauté de montagnards, qui ne possède que ses traditions culturelles pour attirer le tourisme, va perdre à la fois son héritage et les touristes », rappelait Eric Crystal dès 1977, sans avoir été beaucoup entendu de ses pairs [Crystal, op. cit. : 125]. Qu’adviendra-t-il en effet de Tana Toraja lorsque les touristes ne seront plus là ? C’est aujourd’hui qu’il faut y penser, demain – aujourd’hui ? – il sera peut-être trop tard !
 
Toraja, Papous, Mentawaï et les autres face au pouvoir unificateur indonésien
 
 
Aux yeux de nombreux Toraja, l’intégration à la nation indonésienne s’est réalisée par le biais du tourisme international, ce qui n’est certainement pas la voie la plus appropriée pour redécouvrir, de manière vivante et active, leur identité culturelle. Le paradoxe le plus éloquent montre par exemple que ladite renaissance identitaire toraja est devenue pour une bonne part tributaire de l’intégration nationale. Comme d’autres, les Toraja se redéfinissent culturellement et socialement, mais il se sentent davantage Toraja grâce au double regard (et contrôle ?) intérieur et extérieur, indonésien et touristique. Une évolution qui n’est pas sans dangers ni contraintes lorsque souffle le vent de la révolte et s’annoncent des autonomies nouvelles.
Depuis des années, le gouvernement indonésien n’a cessé de prôner le tourisme comme moyen d’intégration pour les régions périphériques plus ou moins « attractives » sur le plan touristique et donc économique. Certaines sociétés estiment que le tourisme peut effectivement les aider à conquérir une « indépendance » intérieure plus vaste et leur permettre de retrouver une fierté perdue. Ce fut déjà l’idée du fameux « passeport pour le développement » lancée par l’unesco à la fin des années 1970 [Kadt, 1979]. Nombreux sont les peuples et cultures de l’archipel avides d’attirer la masse touristique et encore davantage ses recettes toujours prodigieuses. Le succès de telle ou telle destination suscite également la jalousie des groupes voisins, et se trouve parfois à l’origine de concurrences d’un nouvel ordre sur le thème « lequel d’entre nous sera le plus authentique, le plus photogénique, le plus primitif ? ».
Les Batak, les Nias, les Minangkabau, les Dayak, les Dani, les Minahasa, les Bugis, les Sasak, et d’autres encore, tentent aujourd’hui de réitérer les stratégies d’abord balinaises puis toraja, en les adaptant à leur société respective, en matière de développement touristique. Le « tourisme ethnique », promis à un bel avenir sans la crise actuelle, semble ainsi n’en être qu’à ses débuts en Indonésie : des peuples « oubliés » tentent de se « refaire » une place dans une Indonésie en proie au dépècement, et misent pour ce faire sur le tourisme pour exister à nouveau. La voie est risquée mais peut en effet s’avérer, dans certains cas, opportune et efficace.
Mais « l’industrie » touristique menace d’aller plus vite que les intéressés eux-mêmes, comme le montrent ces deux exemples du milieu des années 1990. Le premier est une publicité indonésienne faisant la promotion touristique des petites îles de la Sonde (Flores, Sumba, Timor, Alor, Sumbawa et Lembata), des lieux encore souvent désertés par les voyageurs : « Quoi de neuf ? Des plages bondées ? Une autre destination populaire ? Les gens ordinaires vont là où les autres touristes vont ! Des personnes sélectionnées explorent les régions enchantées et cachées pour leurs art et artisanat traditionnels et exotiques ; rencontrez les charmants habitants et admirez la beauté naturelle de l’environnement » (« What Next ? Nusa Tenggara », dépliant, Maumere (Flores), Ramayana Satrya Tours, 1995). Le second exemple concerne l’action d’un ancien diplomate indonésien, Des Alwi, qui a décidé de mettre tout en œuvre pour faire inscrire son « paradis préservé », les îles Bandas, sur la liste du Patrimoine mondial de l’unesco. Principal objectif : attirer les férus d’histoire et bien sûr les touristes [Lioe, 1995 : 110].
Ethnotourisme et écotourisme constituent aujourd’hui également des « champs » prometteurs – et des créneaux porteurs – pour les tour-opérateurs, les autorités, les villageois et l’ensemble du secteur économique local et régional. Sans oublier la prise de conscience (notamment sur le plan commercial !) des Indonésiens de la demande écologique émanant de la part des Occidentaux fatigués de l’univers urbain : « Ils préfèrent aller dans des endroits où il n’y a pas de télévision, pas d’hôtels, pas de journaux en anglais. Quand cela est le cas, l’écotourisme représente la seule alternative » [Citra Indonesia, 1995 : 37]. Mais nous savons désormais que le tourisme alternatif que fut l’écotourisme à ses débuts, une fois « massifié », rejoint rapidement les modalités et les préoccupations du tourisme classique [Cochrane, 1996 : 237-259]. En mars 1996, dans un colloque intitulé « Pour un tourisme Nord-Sud porteur de développement » (Chantilly, Groupe Développement), I Gede Ardika, de la Direction du tourisme indonésien (en 2000, il est nommé ministre du Tourisme et de la Culture du gouvernement Gus Dur) précisait que : « le tourisme doit rendre service au peuple. […] Les produits que nous cherchons à promouvoir sont : les sites touristiques et curiosités, la culture du riz, l’artisanat, le folklore, la méditation, la construction de maisons. […] Comment peut-on avoir une jeunesse éduquée dans les villages qui perpétueront les traditions, s’ils partent tous en ville ? Donc, nous essayons de les garder chez eux au village en leur donnant un rôle actif à jouer au village. Par exemple, en tant que guide qui emmènera les touristes dans les rizières pour leur expliquer comment l’on cultive le riz ». L’objectif était alors intéressant, mais une culture traditionnelle trop réduite au folklore touristique n’est plus vivante, et les touristes risquent de ne plus voir de jeunes travaillant dans les rizières (ils seront tous guides !). Qui prendra demain la relève pour cultiver le riz, les touristes ou les autochtones ?
Utilisé depuis des décennies dans un but affirmé d’unifier les cultures de l’archipel, le tourisme n’a pas réussi à masquer les disparités sociales, les clivages ethnico-religieux, ou encore les diverses aspirations à l’indépendance. Dans le domaine touristique, la mise en avant de l’ethnicité, tant par l’État que parfois par la population, est également un vecteur d’instabilité et d’inquiétude [Wood, Picard, 1997]. Le nivellement des cultures régionales au « profit » d’une culture nationale unique s’est accentué avec la complicité tacite d’un Occident trop heureux de voir un pays « stable » accueillir son flot de vacanciers en même temps que ses investisseurs… Des populations et des ethnies dont « l’intérêt touristique » n’est pas majeur de l’avis des gouvernants sont exclues du regard des voyageurs (trop pressés d’aller voir dans les coins !), et par conséquent aussi empêchées de toucher une bonne part des recettes promises – et parfois concédées – par le sacro-saint « développement touristique » à des régions scrupuleusement sélectionnées. Une « compétition » aboutit hélas très souvent à une folklorisation regrettable et à une authenticité « par le bas », à l’issue de laquelle des villageois en arrivent quelquefois à singer leur propre culture dans le seul but d’en obtenir des bénéfices financiers. Celui pour lequel l’argent, les subventions et la reconnaissance iront véritablement aux populations : les Toraja plutôt que les Mandar, les Batak plutôt que les Acehnais, etc. Mais pour certaines minorités particulièrement fragiles, comme les Kubu de Sumatra, il est déjà trop tard pour être « authentique » aux yeux de touristes potentiels. Leur intérêt, de ce fait, décroît aux yeux des autorités officielles… Et puis, il y a les « bons » et les « mauvais » élèves, notamment parmi les Papous, les Dayak, etc.
La mise en scène de l’introuvable nation indonésienne voit son apogée dans l’idéologie traduite dans les musées disséminés partout dans l’archipel [Adams, 1999 : 355-364] et notamment dans le parc Taman Mini Indonesia Indah, modèle qui n’est pas sans rappeler l’image véhiculée jadis par les nations coloniales européennes sur « leurs primitifs ». Autres temps, autres lieux, mêmes mœurs, mêmes travers… Avec la nomination du Balinais I Gede Ardika à la tête du nouveau ministère du Tourisme et de la Culture (remplaçant celui du Tourisme et des Arts) en août 2000 et le début de la mise en application de la loi sur l’autonomie régionale en janvier 2001, le gouvernement Gus Dur – fragile et menacé – semble néanmoins être conscient des enjeux tant économiques que politiques de l’évolution touristique du pays [Cabasset, 2000]. Mais cela suffira-t-il ? Et, surtout, cela annonce-t-il une vraie rupture avec les habitudes – d’unification nationaliste, d’ingérence militaire et d’intolérance politique – du passé ? Il est permis d’en douter…
Sur les interférences entre tourisme et développement, les problèmes en effet ne manquent pas [Michel, 2000]. Quelques exemples récents choisis, parmi d’autres, à Java, à Sumba, à Sumatra et en Irian Jaya.
Invité en juin 2000 à donner une conférence sur le tourisme en Indonésie à Surabaya, un journaliste s’étonne de l’indifférence que suscite sa ville chez les touristes occidentaux, puis de suggérer mi-sérieux mi-ironique : « Faut-il en arriver à vouloir développer d’un point de vue plus touristique le seul lieu connu de tous à Surabaya, à savoir Dolly, l’un des plus importants quartiers de prostitution de toute l’Asie du Sud-Est ? » Lorsque le tourisme devient une nécessité, le pire est toujours à craindre : et que Dolly devienne un nouveau Patpong (quartier chaud de Bangkok) où se pressent les touristes sexuels du monde entier serait évidemment un exemple extrême à ne pas suivre ! Mais l’ampleur de la crise économique que traverse l’Indonésie laisse ouverte la porte à tous les excès.
À Sumba-Ouest, le cours des vers marins se voit soudainement confronté aux dollars du tourisme. La Pasola (fête annuelle typique de Sumba-Ouest) de Wanokaka est sans doute la plus célèbre hors des frontières de l’île. Avec celle de Kodi, cette pasola fait chaque année l’objet d’une controverse entre les tenants de la tradition locale (les officiants traditionnels ou rato) et les dirigeants politiques locaux (fonctionnaires du gouvernement) à propos des dates de la Pasola. À des fins essentiellement touristiques, le gouvernement tente de fixer une date bien à l’avance afin d’en assurer la promotion et d’attirer les groupes organisés et autres officiels en balade. Une initiative qui déclenche régulièrement la colère des prêtres traditionnels exaspérés par ces entraves à l’adat (droit coutumier local). En 2000, le conflit entre les deux parties a été une fois de plus intense, comme il l’a par exemple été au début des années 1990, ainsi que l’atteste ce témoignage de Claudia, la fille de l’écrivain Norman Lewis, dans une lettre adressée à son père, évoquant l’interdiction par les autorités de la cérémonie aux dates prévues par les rato : « Nous apprîmes par la suite qu’une récente brochure sur papier glacé, publiée par l’office du tourisme de Jakarta, avait affirmé que le Pasola de Wanokaka aurait lieu le 26 mars et que divers notables de Jakarta s’étaient arrangés pour venir, ainsi que des groupes de touristes. La tradition séculaire et l’importance véritable du Pasola doivent, semble-t-il, être sacrifiées au tourisme. Ce qui n’est pas sans rappeler les incitations fiscales mises en place par le gouvernement pour encourager les Toraja à célébrer leurs fameuses funérailles au summum de la saison touristique. […] La rumeur court que Jakarta pense à un Pasola mensuel » [Lewis, 1998 : 51-52]. Dix ans plus tard, cette dernière rumeur n’a toujours pas été confirmée, et avec la baisse régulière de la fréquentation touristique dans tout l’archipel indonésien enregistrée depuis 1998, nul doute que l’entrée dans les faits de cette rumeur soit remise aux calendes… javanaises !
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IMGIMGIMGIMFDes boucliers à vendre au cœur de la forêt la plus « oubliée » du monde, pays Korowai, Irian Jaya (photo de l’auteur, 1999).
Chez les Mentawaï de l’île de Siberut, au large de Sumatra, certains groupes ethno-linguistiques, en particulier les Sakkudeï, ont manifesté leur détermination à ne pas inviter les touristes dans leurs villages et à opter pour un autre « développement » que celui proposé ou plutôt imposé par les autorités centrales qui oscillait entre deux formes exacerbées de capitalisme : exploitation forestière et folklorisation culturelle [Persoon, Heuveling Van Beek, 1998 : 317-341]. Devant ces choix, entre « ouverture » touristique et repli identitaire, certains autochtones ont décidé de privilégier la tranquillité à l’affairisme. Un choix suffisamment rare et courageux pour être relevé ! Au cours de son aventure sumatranaise, Norman Lewis remarque les intérêts nationaux dans le secteur touristique et les contradictions politiques que cela implique : « L’Indonésie tire un énorme revenu du tourisme et il est à espérer que ce dernier sera suffisamment développé pour combler le vide que provoquera la disparition des revenus forestiers actuels. Or les touristes sont attirés par l’Indonésie car elle a conservé des traditions “pittoresques”, pratiquant des centaines de cérémonies religieuses, comme le nettoyage des os chez les Karo. Mais le gouvernement propose de remplacer ces rituels par un folklore sans vie, que les visiteurs éviteront d’instinct, de même qu’ils refuseront de visiter des tribus comme les Dayak de Bornéo, dont les long house furent complètement brûlées et les populations relogées dans des campements d’habitations monofamiliales, en planches et tôle ondulée » [Lewis, op. cit. : 99].
Notre désir d’Asie s’affine et s’étoffe sur fond de spiritualité et d’authenticité, voire de retour aux sources ou à la nature… le temps des vacances ! Ce qui n’est pas sans créer des dysfonctionnements et des doutes auprès de la population locale. Nombre d’Indonésiens estiment, sans doute à juste titre, que le « touriste » (organisé et encadré) produit moins de dégâts que le « voyageur », ce dernier étant constamment à la recherche de nouveauté, d’originalité, le tout en dégradant l’environnement et en laissant derrière lui très peu d’argent aux autochtones [Mowforth, Munt, 1998 : 149].
La question des origines titille toujours le voyageur en quête d’un ailleurs réellement autre. Les Papous incarnent de façon emblématique le rêve d’exotisme de nos sociétés nanties, et la mise en scène (télévisée ou non) des « évadés du temps » (titre de l’émission Ushuaïa-Nature, diffusée en décembre 2000 à plus de huit millions de téléspectateurs !), illustre un regard occidental sur les derniers hommes de « l’âge de pierre » directement hérité de notre passé colonial et paternaliste [Michel, 2001 : 237-239]. On occulte ainsi la réalité sociale, l’exploitation économique ou encore le combat politique des Papous à qui, dans ce « documentaire » comme dans d’autres, on n’a d’ailleurs jamais donné directement la parole… Deux textes officiels et publicitaires, parus en 2001, illustrent l’exotisme qui perdure et la pérennisation des idées reçues, sur fond de pressions économiques et politiques : le premier article traite de Timika et du festival culturel Kamoro, au cœur de la région minière gérée par Freeport, l’auteur anonyme nous explique que l’avenir des Kamoro est entre de bonnes mains et que la multinationale minière s’attache à développer la région [Travel Indonesia, 2001 : 19-26] ; le second texte évoque, dans le magazine de la compagnie aérienne nationale Garuda, la culture Asmat à travers un assemblage exotique invraisemblable [Morgan, 2001 : 30-38]. Au total, à lire ce genre de littérature de propagande, le lecteur est supposé retenir deux choses essentielles aux yeux des dirigeants et décideurs indonésiens guère soucieux de l’évidente contradiction : un bon Papou indonésien est un Papou habillé ; un bon Papou touristique est un Papou nu.
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IMGIMGIMGIMFLa photo : arme moderne du touriste ou moyen de communication ? Chaman Mentawaï fasciné par le Polaroïd, île de Siberut, Sumatra-Ouest (photo de l’auteur, 2001).
D’autre part, les clichés se perpétuent même si les formes de transmission se font plus subtiles, notamment par le biais de l’humour, de la fiction ou du récit d’aventures. C’est ainsi, par exemple, que devant le « premier guerrier huli » qu’il rencontre sur son chemin, Corrado Ruggeri s’extasie : « Il avance lentement, majestueusement, fièrement, tel un petit Conan. […] L’homme qui nous vient de la préhistoire présente sur la face des raies rouges et noires : elles nous annoncent qu’il est en état de guerre » [Ruggeri, 2001 : 21].
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IMGIMGIMGIMFDes Papous « dénaturés » : entre folklorisation et muséification, en attendant une difficile indépendance, vallée du Baliem, Irian Jaya (photo de l’auteur, 1999).
Alors faut-il voyager dans ces contrées reculées de l’archipel indonésien ? Si des touristes bien « encadrés » produiront sans nul doute moins de « dégâts » que d’autres « visiteurs » (encore que cela reste à prouver), et peuvent témoigner des conditions de survie des peuples papous, d’autres perpétueront les erreurs de leurs prédécesseurs trop arrogants et dominateurs pour comprendre l’univers culturel qui les entoure. Et malheureusement, trop de tour-opérateurs se contentent aujourd’hui de déverser sans mise en condition ou préparation aucune des touristes peu scrupuleux en quête d’un exotisme aussi rapide que radical. La petite ville de Wamena et la vallée du Baliem ont ainsi été sacrifiées au tourisme international pour le malheur des autochtones…
Au début des années 1990, un questionnaire « officiel » a été distribué aux touristes indépendants qui se sont rendus en Irian Jaya. Vers la fin du questionnaire, on peut lire ces deux questions posées aux touristes, caractéristiques d’un certain état d’esprit « indonésien » toujours en vigueur : « Le changement est inévitable. Tôt ou tard, nous ne pourrons plus voir les Dani avec leurs costumes traditionnels. Tôt ou tard, leurs grandes maisons traditionnelles vont certainement disparaître. Leur belle culture et leurs croyances religieuses ne seront plus les mêmes (c’est évident quand on voit les jeunes, y compris vos guides !). Nous espérons tous que le changement se fera en faveur des populations. Ce sont elles qui doivent en bénéficier le plus. Comment devons-nous faire dans une perspective touristique ? », et plus loin : « Que pensez-vous de l’idée de créer une aire réservée (dans celle-ci, vous pourrez toujours admirer les maisons traditionnelles, les jardins…) qui serait gérée professionnellement en tant que site touristique (comme le Centre polynésien à Hawaï, ou son équivalent à Colombo, à Ceylan) ? » [Sudaryanto, 1994]. Bref, le destin des Dani et d’autres « minorités » pourrait tomber, à moins qu’il ne le soit déjà, dans les mains de quelques routards ou aventuriers occidentaux.
Cela dit, n’oublions pas qu’en dehors des touristes-voyageurs et de quelques rares anthropologues, les autres « personnes » qui s’aventurent dans ces lieux ne se parent que très rarement de bonnes intentions : missionnaires chrétiens, militaires indonésiens, trafiquants d’art, chercheurs d’or et autres prospecteurs miniers… Ces marchands d’âmes, d’armes, d’art ou d’affaires menacent bien plus que les touristes l’harmonie et le mode d’être et de penser des sociétés papoues. Et comme souvent, le tourisme échappe à tout manichéisme !
« Tout pays qui s’ouvre au tourisme, abdique sa dignité » considérait Pierre Loti, lui-même touriste lorsqu’il fut « pèlerin à Angkor » il y a un siècle. Ce constat sans appel est hélas trop aisément vérifiable parmi les populations les plus fragiles, les Papous par exemple. Le touriste n’est ni à sous-estimer ni à surestimer, comme en atteste cette description de la cité malaysienne de Malacca sous la plume ironique de Nigel Barley : « Des guides indiens mènent des troupeaux de touristes qu’ils noient sous des flots d’informations inutiles. – Les Portugais arrivèrent en 1511 et élevèrent le fort au pied de la colline… Le plus vaste cimetière chinois de l’Asie du Sud-Est… Les Chinois construisent leurs tombeaux en forme d’utérus… Une femme braille : – Il a dit humérus ? – Non chérie, tumulus » [Barley, 2000 : 41]. Amusant et inquiétant, mais surtout réaliste ! Comment pourrait-on demander l’impossible au touriste, ou simplement autre chose que ce qu’il est capable d’apporter ? De même ne peut-on exiger des citadins ou des villageois indonésiens de maîtriser d’un coup de baguette magique des stratégies touristiques complexes et délicates. Une mère Toraja m’expliquait un jour, avec fierté, son bonheur d’avoir prénommé l’un de ses fils « Turis » (« touriste »). Je lui ai simplement dit que cela ne risquait pas trop d’arriver en France… À chacun son exotisme. Mais derrière la figure emblématique du touriste, pratique bouc émissaire ou icône intouchable, c’est l’être humain tout court qui se montre trop souvent ignorant ou inquiétant, ou les deux. Ici comme ailleurs ! â– 
 
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