2002
Ethnologie française
Visiter Notre-Dame de Paris
Evelyne Cohen
Université Paris 7 – Denis-Diderotufr ghss case 70011, place Jussieu75005 Paris
La cathédrale Notre-Dame de Paris est non seulement une paroisse, un monument essentiel du patrimoine français, un lieu de célébrations nationales, mais encore le premier monument visité du monde. Son rôle, sa place ont évolué avec les transformations de l’urbanisme de la capitale, avec l’évolution des rapports entre l’Église et l’État, avec les pratiques culturelles.Mots-clés :
cathédrale, monument, tourisme, visite.
The Notre-Dame cathedral in Paris is not only a parrish, one of the main monuments of French patrimony, a place of national celebrations, but also the most visited monument in the world. Its role and importance have evolved with changes in town planning, in the relations between the Church and the State, in cultural practices.Keywords :
cathedral, monument, tourism, visit.
Die Kathedrale von Notre-Dame in Paris ist nicht nur eine Pfarrei, ein wesentliches Denkmal des französischen Kulturerbes, ein Ort nationaler Zelebrierungen, sondern auch das besuchteste Denkmal in der Welt. Ihre Rolle und Bedeutung haben sich geändert je nach den Veränderungen der Stadtplanung, der Beziehungen zwischen der Kirche und dem Staat, und der kulturellen Praktiken.Schlagwörter :
Kathedrale, Denkmal, Tourismus, Besuch.
La cathédrale Notre-Dame de Paris est aujourd’hui le monument le plus visité d’Europe et du monde. Année après année, elle accueille plus de douze millions de touristes qui se rendent dans ce qui est à la fois un lieu de tourisme privilégié, un monument parmi les plus beaux de Paris et un lieu de prières et de recueillement pour les chrétiens du monde entier.
De la fin du xixe siècle à la fin du xxe siècle, ces trois qualités de Notre-Dame coexistent, s’affrontent, s’effacent mutuellement. Selon l’historien de la cathédrale Alain Erlande-Brandenburg, « la réalité actuelle appartient entièrement au xixe siècle qui a réussi à modeler petit à petit Notre-Dame à son propre imaginaire. Notre-Dame y a perdu sa signification première au profit d’une nouvelle que lui donnent les foules qui l’envahissent sans vouloir y chercher un lieu de recueillement. Dans l’inconscient collectif, elle appartient à ces monstres sacrés qui sont symboles de Paris, rivalisant avec la tour Eiffel, le Centre Georges-Pompidou, le Louvre, le tombeau de Napoléon Ier. Elle est mémoire d’une histoire […]. Elle témoigne d’un des grands moments de l’architecture. À la signification religieuse qui était la sienne à son origine, succède une symbolique nouvelle qui est celle de notre temps » [Erlande-Brandenburg, 1992 : 359].
En nous appuyant sur cette analyse des différentes fonctions occupées tour à tour par la cathédrale Notre-Dame de Paris, nous proposerons une mise en perspective historique de ces fonctions. Après avoir analysé l’essor et les qualités du tourisme en direction de Notre-Dame, nous nous pencherons sur les conseils aux visiteurs dispensés par les guides de tourisme de Paris afin de dégager les représentations et les images de Notre-Dame qui président à la visite. Puis nous étudierons la confrontation qui s’opère à l’intérieur de la cathédrale entre paroissiens ordinaires (aujourd’hui peu nombreux), et visiteurs, que ceux-ci soient des touristes pressés, des visiteurs amateurs d’art et de connaissances historiques ou encore des hommes en quête de recueillement et de prière. Il s’agira donc de déterminer le sens que revêt la visite à Notre-Dame – comment les différents partenaires (l’État et la direction du Patrimoine, les institutions touristiques, l’Église, les visiteurs) interviennent dans son déroulement – et de déceler des évolutions dans les goûts et les sensibilités des visiteurs de la fin du xixe à la fin du xxe siècle.
Le tourisme vers Notre-Dame de Paris
Dans la deuxième moitié du xixe siècle, s’affirme la vocation monumentale et touristique de la cathédrale. Après la publication de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831) et l’intervention des pouvoirs publics, la restauration de la cathédrale est réalisée entre 1844 et 1864 par Lassus et Viollet-le-Duc. Notre-Dame échappe aux destructions de la Commune. Les travaux d’Haussmann dans l’île de la Cité dégagent les abords de la cathédrale entre 1858 et 1868. L’île de la Cité est alors vidée d’une grande partie de sa population qui passe de quinze mille habitants à cinq mille à la fin du siècle. À partir de ce moment, la cathédrale compte un petit nombre de paroissiens réguliers. Ses abords sont transformés.
En 1863, le
Guide parisien d’Adolphe Joanne évoque la cathédrale qui est, selon lui, «
le plus beau monument de l’art gothique en France »
[1]. Notre-Dame s’inscrit dans les programmes d’«
itinéraires en un jour » proposés aux visiteurs de la capitale. Le guide évoque l’histoire du monument depuis 1160, ainsi que la restauration récente et presque achevée de Lassus et Viollet-le-Duc. Il invite le visiteur à monter dans les tours, à visiter la cathédrale et son trésor qui comprend la «
sainte couronne d’épines rapportée par Saint Louis ».
Les visiteurs et touristes de Notre-Dame sont nombreux, comme l’atteste le commentaire de la Semaine religieuse de Paris en 1868 : « Nous trouvons dans plusieurs journaux une assez piquante statistique… On a calculé qu’en dehors des fêtes et des cérémonies religieuses, il entrait tous les jours à Notre-Dame 1 500 visiteurs dont 1 000 environ appartenant aux nations étrangères » [Semaine religieuse de Paris, 1868 : 275].
Les autorités ecclésiastiques comme les institutions touristiques naissantes encouragent la visite à la cathédrale, ce qu’atteste la rédaction de
Notre-Dame de Paris. Guide complet artistique et religieux
[2], contemporain de l’Exposition universelle de 1878 ; le guide propose une visite qui commence par celle de Notre-Dame de Paris que l’on aperçoit depuis le pont Saint-Michel. Il salue les travaux de restauration de MM. Lassus et Viollet-le-Duc et enregistre l’évolution récente : «
Notre-Dame de Paris […],
reçoit chaque jour un nombre incalculable de visiteurs, heureux d’examiner la beauté de ses traits, de mesurer la grandeur de ses proportions et surtout de déposer à ses pieds l’hommage de leur foi et de leur respect.
La paroisse de Notre-Dame figurait autrefois au rang des paroisses les plus importantes de la capitale. Malgré le nombre relativement restreint de ses paroissiens à l’époque actuelle, la cure de Notre-Dame conserve toujours son titre de cure de première classe. La paroisse de Notre-Dame compte aujourd’hui près de cinq mille âmes. »
Les Expositions universelles dans la capitale (1878, 1900, 1937) sont à la fois l’occasion d’affirmer la vocation touristique de la capitale et de proposer aux croyants de participer aux offices. L’archevêché de Paris invite alors les fidèles à se rendre conjointement à l’exposition et à Notre-Dame. Dans sa lettre pastorale, le cardinal Richard annonce la célébration d’une «
messe basse » «
le dimanche 29 avril [1900]
dans l’église métropolitaine de Notre-Dame pour attirer les bénédictions de Dieu sur la France à l’occasion de l’Exposition universelle »
[3].
Le cardinal Richard, archevêque de Paris, donne ces conseils au clergé pour l’Exposition universelle : « […]
Nous avons exprimé le désir que les foules attirées à Paris pour visiter et admirer les merveilles créées par le génie de l’homme pussent y découvrir aussi les merveilles de l’ordre surnaturel que la foi et la charité ne cessent de produire parmi nous et comprendre qu’au milieu des agitations de la vie terrestre il y a une chose supérieure qui est le tout de l’homme suivant la parole de Bossuet. »
[4]
L’appel a été entendu et « Le premier vendredi de juillet, une foule nombreuse est venue à Notre-Dame vénérer les grandes reliques de la passion ». De leur côté, les prêtres furent ainsi autorisés à visiter l’exposition et les « merveilles qu’offrent la science et l’industrie à nos regards » [ibid., note 4].
La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État prend des dispositions en ce qui concerne les édifices des cultes. L’État est propriétaire des murs de la cathédrale, il en assure l’entretien. Le clergé en est l’affectataire principal, «
libre d’y exercer son culte, à charge pour lui d’entretenir le mobilier, de chauffer l’édifice et d’y faire le ménage »
[5]. Les deux tutelles coexistent ainsi dans les faits. Elles sont confrontées à des titres différents à l’essor du tourisme à Notre-Dame et dans la capitale.
Pendant l’Exposition universelle de 1937, les autorités ecclésiastiques organisent des offices pour les visiteurs de l’exposition ; des plaquettes spéciales sont éditées, appelant à découvrir le pavillon catholique pontifical, à participer aux offices à Notre-Dame et à visiter les églises de Paris
[6].
Dans l’entre-deux-guerres, alors que Paris s’affirme avec éclat comme la capitale des grandes funérailles nationales – Maurice Barrès, 1923 ; Foch, 1929 ; Joffre, 1931 ; Poincaré, 1934 – [Cohen, 1999 : 161], Notre-Dame fait partie des monuments essentiels de Paris qui représentent la France [Agulhon, 1992, III, 3 : 869-909] ; elle est un élément fondamental des itinéraires touristiques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en dépit des circonstances, Notre-Dame reste un lieu touristique, fréquenté en particulier par les Allemands de Paris qui assistent aux concerts organisés dans la cathédrale : « […]
Il y a eu des concerts d’orgue et des concerts spirituels… les samedis soir à vingt heures, des chœurs, des orchestres se sont fait entendre. Il paraît qu’il y avait grand foule d’Allemands, et hélas de Français qui sous le prétexte que la musique n’a pas de patrie venaient passer une heure à l’entendre. »
[7]
Au cours des Trente Glorieuses, avec le développement du tourisme de masse, la « fréquentation » du site de Notre-Dame continue à augmenter. Les statistiques dont nous pouvons disposer sur l’évolution du tourisme vers Notre-Dame de Paris restent très lacunaires. En effet, seules sont vraiment comptabilisées par les différents organismes les statistiques des entrées payantes à Notre-Dame qui dépendent de l’État. Pour les entrées non payantes, qui représentent la majorité des entrées, des techniques de mesures de la « fréquentation du site » utilisant le comptage des entrées de visiteurs, la mesure du nombre de véhicules stationnés, sont disponibles depuis la création de l’Observatoire national du tourisme en 1991.
Les statistiques retenues ici, qui couvrent la période 1949-1996, ne sont donc fournies qu’à titre indicatif. Elles permettent tout de même de se rendre compte de l’importance continue de la visite touristique à Notre-Dame, du relativement petit nombre de visiteurs qui fait l’ascension des tours si on le compare à la visite massive du site et de la cathédrale.
Entrées payantes dans les tours de Notre-Dame (1949-1958)
Tableau no 1 établi d’après l’Annuaire statistique de la France 1958 et d’après Paris 1960, édité à l’occasion du centenaire de la Société de statistique de Paris, p. 117.
1949 1950 1952 1953 1954 1955 1956 1957 1960 155 943 136 661 132 649 121 828 128 564 116 800 127 300 178 834 160 962
Entrées dans les tours de Notre-Dame (1970-1978)
Tableau no 2 établi d’après l’Annuaire statistique de la Culture : Données de 1970 à 1974, Ministère de la Culture et de la Communication, Documentation française et Caisse nationale des Monuments historiques et des sites (pour 1977-1978).
1970 1971 1972 1973 1974 1977 1978 252 543 281 471 301 833 315 039 341 213 482 213 482 529
Visites à la cathédrale (1987-1996)
Tableau no 3 établi d’après les estimations de l’Observatoire national du tourisme [Observatoire national du tourisme, 1991/1996] et les Statistiques de la culture, 1995.
Années Trésor Tours de Notre-Dame Crypte Cathédrale 1987 chiffres inexistants 520 000 chiffres inexistants 8 000 000 1990 chiffres inexistants 452 414 chiffres inexistants chiffres inexistants 1991 296 000 306 000 chiffres inexistants 12 000 000 1994 chiffres inexistants 233 711 chiffres inexistants chiffres inexistants 1996 200 000 131 962 52 422 11 000 000
La variation récente des entrées dans les tours peut s’expliquer par la fermeture provisoire, certaines années, de l’accès aux tours et, après 1992, par la restauration de la cathédrale.
Aujourd’hui, la cathédrale Notre-Dame est donc le site le plus visité de Paris. Le phénomène fait la une du quotidien
France-Soir, le 27 janvier 1996, qui titre : «
Notre-Dame séduit le monde, 12 millions de personnes ont visité Notre-Dame en 1995 (la France a accueilli 61 millions de touristes par an. Notre-Dame est en tête des 500 merveilles de France, pays no 1 du tourisme international). Au hit des sites, la Tour tombe de haut. »
[8] Nous remarquerons le ton de l’article qui souligne une sorte de compétition dans la « fréquentation » des différents monuments. La
« prouesse » réalisée par Notre-Dame peut d’ailleurs être mesurée en comparaison avec les résultats obtenus par d’autres monuments
[9].
En 1997, Valéry Patin établit une statistique comparative des « Monuments les plus visités du monde » [Patin, 1997].
Notre-Dame : 12 millions Alhambra de Grenade : 2,10 Centre Pompidou : 6,31 (1995) Vatican : 2,00 Tour Eiffel : 5,21 Acropole : 1,50 Statue de la Liberté : 4,11 Pyramides : 1,16 Palais de Versailles : 3,28 Pompei : 1,35 Tour de Londres : 2,40 Panthéon : 1,12
Les chiffres de « fréquentation » du site de Notre-Dame concernent l’ensemble de ceux qui se rendent à Notre-Dame, à la fois les visiteurs, touristes, curieux, hommes en quête de méditation ou de prière. De telles statistiques appellent commentaire, car elles situent sur le même plan la cathédrale Notre-Dame de Paris et des monuments comme la tour Eiffel ou l’Acropole. La cathédrale Notre-Dame est à la fois un monument touristique à caractère culturel et historique et un édifice religieux visité en tant que tel. Nous rencontrons ici les problèmes de l’évolution contemporaine des églises soulevés par l’historien de l’architecture François Loyer qui souligne l’ambiguïté et la « polysémie » du terme « monument » : « […] Les églises ont insensiblement évolué jusqu’à devenir des lieux de spectacle beaucoup plus que de religion, et cela sans que l’opinion s’en offusque.
Certains édifices font toutefois l’objet de débats. La cathédrale Notre-Dame de Paris est-elle un monument religieux ou un monument touristique ? La question est à poser au doyen du chapitre de la cathédrale, qui n’a pas une vision si favorable de l’approche “monument historique” de son édifice. Mais le dira-t-il à voix haute, quand la fonction artistique et touristique l’emporte si évidemment sur les pratiques religieuses ? » [Loyer, 1998 : 182].
La tour Eiffel ou l’Acropole sont des monuments à vocation essentiellement culturelle et touristique. Roland Barthes écrivait déjà en 1964, que, parmi les monuments de Paris « seule la Tour n’était rien d’autre qu’un objet de visite ; son vide même la désignait au symbole et le premier symbole qu’elle devait susciter, par une association logique ne pouvait être que ce qui était visité en même temps qu’elle, à savoir Paris : la Tour est devenue Paris par métonymie », « la démocratisation du tourisme […] appelait fatalement une sorte d’institutionnalisation massive du voyage à Paris » [Barthes, 1989 : 19]. Selon l’Observatoire de l’an 2000 et d’après un sondage effectué en mars-avril 1996, la tour Eiffel reste le premier monument européen visité, après leur monument national, par les Italiens, les Anglais, les Allemands, les Américains et les Japonais. Elle est considérée comme le premier monument symbolique de l’Europe, sauf par les Allemands qui choisissent la porte Brandebourg et par les Japonais qui choisissent le château de Versailles. Il n’est pas nécessaire de se rendre à la tour Eiffel pour la voir et l’apprécier. Les statistiques ne comptabilisent que les visiteurs de la Tour qui en ont fait l’ascension.
La cathédrale Notre-Dame de Paris et la tour Eiffel ont des caractéristiques différentes et complémentaires. La tour Eiffel est un monument touristique, un symbole de Paris, de la France, et aujourd’hui probablement de l’Europe [Cohen, 1999]. La cathédrale Notre-Dame est également un symbole de Paris et de la France, mais elle touche d’autres registres, ceux des origines de la capitale, des destins croisés du pouvoir politique et de l’Église de France. Elle répond donc aux sensibilités d’un public qui, surtout depuis les années 1980, affirme sa préférence pour les valeurs du patrimoine ancien dont les cathédrales sont les témoins. La Tour, monument de fer, renvoie au présent et à l’âge industriel, Notre-Dame, cathédrale de pierre, représentant, elle, aux yeux du monde, un témoignage des origines, une réalisation symbolique et esthétique de l’art gothique, un monument qui s’inscrit au cœur de l’histoire nationale de la France et des Français.
Représentations et imagesde Notre-Dame
Les guides de tourisme publiés de la fin du xixe à la fin du xxe siècle transmettent cette symbolique au travers d’un certain nombre de descriptions, de représentations et d’images destinées à orienter la visite de Notre-Dame. Ces images sont récurrentes et permettent d’éclairer le sens conféré à la visite. Leur discours représente une sorte d’arbitrage entre un ensemble de significations prêtées à la visite qu’ils contribuent à véhiculer [Bertho, 1998 : 105-111]. De nombreux guides consacrés à Paris commencent la visite par Notre-Dame. Il s’agit de suivre un ordre logique qui accompagne l’histoire de la capitale et le récit de ses origines, car Notre-Dame atteste de l’origine insulaire de la capitale. Nous donnerons quelques exemples extraits de la littérature des guides pour illustrer notre propos.
Ainsi, l’île de la Cité est décrite comme le «
berceau de Paris ». Le guide
200 vues de Paris, publié par Larousse en 1930
[10], conduit le visiteur dans un ordre chronologique et explique :
«
Dans le vaisseau que forme l’île de la Cité, berceau de Paris, à deux pas de l’ancien palais des rois, aujourd’hui palais de Justice, s’élevaient au xiie siècle deux églises. Ainsi il convient de commencer la visite par l’île, “
là où Paris lui-même a commencé”. »
[11]
En 1997, le
Guide du pèlerin
[12], publié à l’occasion des Journées mondiales de la Jeunesse, propose un itinéraire qui «
fait défiler l’histoire de Paris depuis l’époque gallo-romaine jusqu’à nos jours ». Après les arènes de Lutèce, les Thermes et l’hôtel de Cluny, Notre-Dame représente l’époque médiévale.
Le Guide du bimillénaire, publié en 1951 par le Commissariat général au tourisme, place au centre de sa couverture une image de Notre-Dame et s’attache à commenter le site insulaire et central de Notre-Dame : « […] Maintenant résumons en quelques mots cette image du vieux Paris. Au centre, l’île de la Cité, ressemblant par sa forme à une énorme tortue et faisant sortir ses ponts écaillés de tuiles, comme des pattes de dessous sa grise carapace de toits. À gauche, le trapèze monolithe ferme, dense, serré, hérissé de l’Université ; à droite le vaste demi-cercle de la ville, beaucoup plus mêlé de jardins et de monuments ; les trois blocs Cité, Université, Ville marbrés de rues sans nombre. Tout au travers, la Seine “la nourricière Seine”, comme le dit le père Du Breul, obstinée d’îles, de ponts, et de bateaux. Victor Hugo.
La cathédrale est entourée d’amis fidèles qui la soutiennent dans son attitude de prière, comme les Hébreux soutenaient les bras de Moïse tendus vers Dieu. Ces amis sont les contreforts. Auguste Rodin. »
[13]
L’image du « vaisseau » qui illustre à la fois le destin de la cathédrale et celui de Paris [Fluctuat nec mergitur] est constamment reprise dans les Guides bleus. En 1937 [p. 218] : « […] Le plan de Notre-Dame, très pur et simple d’une grande harmonie est ainsi défini par M. Marcel Aubert “Un long vaisseau entouré d’un double bas-côté qui le ceint complètement, coupé presque en son milieu par un large transept, à peine saillant à l’extérieur le tout maintenu et buté par les contreforts”. »
En 1958, «
La flèche de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame : “C’est sans doute la première vision de la Ville qu’il faudrait montrer au visiteur : cette nef ancrée sur le fleuve, qui semble descendre le cours des âges, comme un vaisseau de pierre chargé de 2000 ans d’histoire” […] »
[14].
Une fois décrit le site, les guides présentent le plus souvent Notre-Dame comme chef-d’œuvre de l’Art ogival, merveille du gothique. Si la restauration de Viollet-le-Duc et Lassus et les débats qu’elle a suscités sont quelquefois présentés, cela ne porte en aucune manière atteinte à cet attribut essentiel de la cathédrale qui lui permet d’allier l’esthétique et le religieux. Dans la littérature touristique, la cathédrale représente davantage un édifice médiéval qu’une page d’architecture de différentes époques de la capitale.
Il semble important de montrer que la cathédrale répond à un destin unique, celui de la France. Ainsi les Guides bleus répètent-ils tout au long du siècle [1937 : 220 ; 1992 : 402] : « On serait tenté d’affirmer qu’elle [la façade] a été conçue d’un seul jet et par un seul artiste, tant elle est empreinte à la fois d’unité et de grandeur. »
Un petit nombre de guides restitue les débats qu’a entraînés la restauration de Notre-Dame par Viollet-le-Duc. Le guide Michelin, dans son édition 1952-1953, explique la controverse : « Tout le monde sait gré à Viollet-le-Duc d’avoir sauvé ce précieux monument. Certains le louent d’avoir restitué l’édifice tel qu’il apparaissait aux Parisiens du 14e siècle. Mais d’autres l’accusent d’avoir outrepassé son rôle en créant des éléments entiers, au lieu de se borner à consolider ce qui existait. “Plaignons, a écrit Barrès, le sort de ceux qui secourent la beauté, on leur adresse des reproches qu’il faudrait diriger contre la fatalité” » [« Paris », Guide du pneu Michelin, 1952-1953 : 56].
Les Guides bleus l’évoquent également et, tout en rappelant la controverse, jugent que Viollet-le-Duc a su respecter le monument médiéval. En 2001, le guide « Paris balades » publié par le Guide du routard, mentionne rapidement l’œuvre de Viollet-le-Duc et rattache la cathédrale à l’époque médiévale : « Notre-Dame, justement joyau de l’architecture religieuse médiévale, construite du xiie au xive siècle, achevée (!) par Viollet-le-Duc au xixe » [« Paris balades », Guide du routard, Paris, Hachette, 2001 : 26].
Il faut cependant mentionner les réserves des guides Baedeker (1894, 1900, 1910) qui continuent à préférer la Sainte-Chapelle à Notre-Dame. Alors que la Sainte-Chapelle est considérée comme « un véritable bijou de style gothique » [« Paris et ses environs », Baedeker, Paris, 1910 : 272], « l’aspect de [Notre-Dame] est un peu lourd et écrasé ».
Mais l’image dominante de Notre-Dame est assurément celle de «
cathédrale des cathédrales », de «
paroisse de l’histoire de France », utilisée tout au long du
xxe siècle et reprise dans les
Guides bleus de 1937 [p. 218] à 1992. Cette image qui devient un stéréotype
[15] doit être rattachée aux liens durables qui ont existé en France entre le pouvoir politique et la cathédrale qui a été le siège de plusieurs événements de la vie politique française de la monarchie, de la Révolution et de la République ; ainsi se constitue une chronologie, une histoire de la cathédrale qui s’enrichit édition après édition de ces événements qui la constituent en lieu de mémoire de la France [« Notre-Dame »,
Connaissance des Arts, 1994]. La visite est l’occasion pour le touriste de se remémorer l’histoire de la cathédrale et celle de la France.
Les Guides bleus vantent l’« importance historique » de Notre-Dame qui « ne connaît pas beaucoup de rivales » [« Paris », Les Guides bleus, 1937 : 220], évoquant successivement des « événements mémorables » liés au pouvoir royal, impérial, présidentiel qui ont eu lieu dans la cathédrale. Saint Louis portant la couronne d’épines en 1239 [Guide bleu, 1937], Charles VII célébrant la reprise de Paris en 1437, le retour d’Henri IV à Paris, le sacre de Napoléon en 1804, les cérémonies de la Libération en 1944, les funérailles du maréchal Leclerc (1947) et du maréchal de Lattre de Tassigny (janvier 1952) [Guide bleu, 1955], la cérémonie officielle du 12 novembre 1970 à l’occasion de la mort du général de Gaulle [Guide bleu, 1979]. Après cet événement et à partir de 1972, les Guides Michelin introduisent, sur leur couverture, une image de Notre-Dame à côté de celle de la tour Eiffel.
Ainsi peut-on lire dans le Guide Michelin, en 1997-1998 : « Notre-Dame, qui a échappé de peu aux destructions de la Commune et de la Libération de la capitale, est encore aujourd’hui le témoin des grandes heures, joyeuses ou tristes de l’histoire de Paris. Ainsi, le Te Deum du 26 août 1944, interrompu par un attentat contre le général de Gaulle, l’émouvante messe de requiem à la mémoire de ce dernier (12 novembre 1970), le Magnificat du 31 mai 1980, suivi de la messe solennelle sur le parvis célébrée par le pape Jean-Paul II ont réuni d’impressionnantes assemblées » [« Paris », Les Guides bleus, 1937 : 220].
Ces représentations présidant à la visite à Notre-Dame sont renforcées par des images fortes qui jalonnent l’histoire du monument, accompagnent le visiteur de Notre-Dame et peuplent son imaginaire. Comme l’explique justement Mgr Jacques Perrier, évêque de Chartres, Notre-Dame est entrée dans l’histoire par l’image : le tableau du sacre par David, la photo de de Gaulle sortant de Notre-Dame le 26 août 1944, les offices funèbres télévisés en présence de tous les chefs d’État [Mgr Perrier, « Le symbole Notre-Dame », Connaissance des Arts, op. cit.]. Nous pourrions y ajouter les images récentes du film de Walt Disney Le bossu de Notre-Dame sorti en 1996. Nous avons affaire à un ensemble stable de représentations de longue durée qui façonnent la littérature touristique, le discours des guides, stimulent et orientent la visite.
Ceux qui viennent à Notre-Dame et ce qu’ils y cherchent : le sens de la visite
Les touristes qui viennent à Notre-Dame visitent un ensemble de monuments qui « doivent être vus à Paris » : l’Arc de Triomphe, la tour Eiffel, les Invalides, Notre-Dame. Cette hiérarchie monumentale s’est mise en place après la Première Guerre mondiale et elle est restée stable au cours du xxe siècle [Cohen, 2000, in Chabaud et al. : 439-459].
La visite à Notre-Dame répond pour le visiteur à plusieurs registres qu’il peut adopter simultanément ou séparément. Claude Origet du Cluzeau en a formulé, de façon quelque peu humoristique, une synthèse dans le « Tourisme culturel » [Origet du Cluzeau, 1998 : 30] : elle a rassemblé un ensemble de phrases qui concernent « Notre-Dame de Paris et ses visiteurs » : « Prier dans l’un des hauts lieux de la Chrétienté / Voir Paris du haut des tours de Notre-Dame / Où est le logis de Quasimodo le bossu de Notre-Dame ? / Assister à une grand-messe / Retrouver mon groupe en face du portail / Accéder au lieu emblématique de Paris / Voyons où en est la restauration de Notre-Dame / Admirer ce chef-d’œuvre de l’art gothique / Entendre un concert d’orgue à Notre-Dame / Rentrons à l’intérieur pour un peu de fraîcheur et de silence ». Il faut cependant comprendre les raisons particulières qui orientent un flux de plus en plus massif de visiteurs vers Notre-Dame.
L’image et la place respective accordées aux monuments parisiens varient selon le niveau culturel, l’appartenance régionale ou nationale du visiteur. Un ensemble d’enquêtes sur les monuments de Paris permet de mieux comprendre cette variété de goûts et de sensibilités.
En 1951, la revue Sondages a publié une « enquête psychosociale sur Paris ». Celle-ci était commentée par l’historien de Paris, Louis Chevalier [Chevalier, Sondages, 1951 : 3-43]. Il s’interrogeait sur ce que « Paris et ses monuments représentaient dans la conscience collective ». Non sans avoir remarqué qu’en premier lieu le provincial à Paris entend se promener, profiter des théâtres et des plaisirs de la capitale, Louis Chevalier donnait les résultats de l’enquête qui mettait en perspective les qualités respectives de Notre-Dame, de la tour Eiffel et des autres monuments de Paris. La qualité esthétique de Notre-Dame frappait le visiteur : « En fait de monuments, la palme revient incontestablement à la tour Eiffel. C’est elle qui exprime le mieux Paris. La cathédrale Notre-Dame et l’Arc de Triomphe viennent ensuite, celle-là préférée par les Parisiens, celui-ci par les provinciaux. La basilique de Montmartre, le Louvre, le palais de Chaillot, les Invalides et l’Opéra sont ensuite les monuments les plus fréquemment cités. Le sentiment esthétique ne se confond pas entièrement avec l’impression que tel monument donne à Paris son visage particulier, car la beauté de Notre-Dame et de l’Arc de Triomphe frappent plus souvent que celle de la tour Eiffel. Celle-ci pourtant est jugée plus belle que Montmartre, les Invalides, le palais de Chaillot, le Panthéon ou encore le Louvre et la Sainte-Chapelle. Les connaissances de chacun, sa culture, ses préférences offrent en fin de compte une hiérarchie collective qui place à des rangs analogues les divers monuments selon leur beauté, comme selon leur pouvoir d’expression du visage de Paris » [Chevalier, op. cit. : 24].
En terme de fréquentation, Louis Chevalier remarquait que les « choses de Paris » ne se présentaient pas dans le même ordre pour les Parisiens et pour les provinciaux : « Les trois quarts des Parisiens, ou plus, connaissent d’abord le Zoo de Vincennes, puis Notre-Dame, la Foire de Paris, le Marché aux Puces et le théâtre du Châtelet. Viennent ensuite le musée du Louvre et le musée Grévin, puis le tombeau de Napoléon et la tour Eiffel qui ont été visités par plus de 7 personnes sur 10. Pour les provinciaux c’est d’abord Notre-Dame, puis le Zoo, le tombeau de Napoléon et la tour Eiffel suivis des deux musées du Louvre et Grévin. Le Châtelet et les Folies-Bergère ont attiré plus de 4 provinciaux sur 10. »
Ainsi, parmi les provinciaux interrogés, 73 % avaient visité Notre-Dame, 63 % le tombeau de Napoléon, et 59 % la tour Eiffel. L’enquête dégageait des différences entre les Parisiens et les provinciaux, entre les sexes, entre les classes sociales : « La participation aux expressions les plus caractéristiques de Paris perd de son intensité avec la diminution des ressources. »
La conclusion qu’en tirait Louis Chevalier est intéressante, car elle prenait en compte la longue durée dans l’expression du goût pour les monuments. L’historien relevait la lenteur des évolutions et le poids des anciens prestiges. Quand il se penchait sur le goût des provinciaux pour l’Arc de Triomphe, il « soupçonnait quelque survivance des gloires du Premier Empire et de la prospérité rurale du Second, dont le souvenir reste encore vivant au cœur des provinciaux ». Il soulignait l’importance de la valeur esthétique de la cathédrale, le caractère inséparable du « paysage parisien » de la tour Eiffel.
L’été 1970, l’apur (Atelier parisien d’urbanisme) faisait une enquête auprès des touristes de Paris [Rojo, 1970], français et étrangers, sur les monuments qu’ils avaient visités ou qu’ils pensaient visiter. L’enquête confirmait globalement la hiérarchie des monuments à visiter (dans l’ordre décroissant) : la tour Eiffel (97,7 %), Notre-Dame (85 %), les Invalides (78,7 %), le Sacré-Cœur (72,6 %), le Panthéon (62,6 %), la Sainte-Chapelle (55,6 %), la Conciergerie (53 %). De plus, elle soulignait la diversité des goûts selon les nationalités, goûts dont on pourrait tenter quelques interprétations, les Allemands plaçant en premier lieu le Sacré-Cœur et Notre-Dame, devant la tour Eiffel ; les Français : Notre-Dame, la tour Eiffel, le Sacré-Cœur, les Invalides, la Sainte-Chapelle, la Conciergerie, et en septième position le Panthéon ; les Anglais : Notre-Dame, la tour Eiffel, le Sacré-Cœur, les Invalides, la Sainte-Chapelle.
Deux enquêtes, l’une pour la Caisse nationale des Monuments historiques en 1972
[16] [«
L’image des monuments historiques… »,
Les monuments historiques de la France, 1972 : 6-27], l’autre datée de 1987 sur l’attitude des Français à l’égard de leur patrimoine culturel et de la fréquentation des monuments historiques, réalisées à la demande du ministère de la Culture et de la Communication [
Enquête par sondage…, 1987] ont montré, à quinze ans d’écart, que les satisfactions attendues des monuments historiques apparaissent par ordre de fréquence, culturelles, esthétiques et sociales. Le monument maintient une continuité entre le passé et le présent, il comble une aspiration au savoir, il satisfait une dimension d’ordre artistique. Cependant il est souvent distant, impressionnant. Les monuments parisiens font partie des monuments que le touriste doit «
avoir vus » en priorité. Ces enquêtes confirment que les goûts des visiteurs des monuments sont avant tout sociaux et culturels.
Différentes attitudes des visiteurs de Notre-Dame de Paris d’après l’émission de télévision Qui fréquente Notre-Dame ?, TF1, 13 août 1988, 2 heures 32 (document consulté à l’Inathèque ; reproduit avec l’accord de l’Inathèque).
Il semble difficile d’analyser en profondeur les mobiles et les attitudes différentes du touriste qui visite Notre-Dame. En effet, le développement du tourisme de masse s’accompagne d’un discours critique continu qui le concerne et qui nie la capacité du touriste à appréhender les dimensions esthétiques, historiques, métaphysiques et religieuses de la cathédrale [Boyer, 1999 : 22-23].
Un article du magazine
France-
Observateur, contemporain de l’essor du tourisme de masse, décrivait une visite de groupe en mai 1958 : «
Et nous voici à Notre-Dame. Les vingt-six qui somnolaient se soulèvent pour voir “the oldest church of Paris”. Sans même regarder le porche, ils s’engouffrent à l’intérieur où la foule se bouscule. On s’interpelle, on s’exclame, on admire les photos en couleurs de Lourdes, on domine à grands cris le bruit de ceux qui prient. L’entrepreneur de Cardiff éprouve en connaisseur la solidité des voûtes millénaires […].
“Cela ressemble à Saint-Pierre”, lui souffle sa femme. Pour aller plus vite, on sort par un transept, sans même jeter un coup d’œil à la rosace. Une fois dehors, le guide conduit ses touristes en rang, vers une de ces boutiques de la rue du Cloître Notre-Dame où ils pourront se ruiner en Tour Eiffel stylos, Arc de Triomphe serre-livres, en Sacré-Cœur encriers… C’est le lieu où souffle l’esprit. »
[17]
Tenant un discours sévère à leur endroit, la télévision a consacré quelques émissions à la présence des touristes à Notre-Dame. En 1988, l’émission de TF1, «
Qui fréquente Notre-Dame de Paris ? »
[18], diffusée le 13 août 1988, deux jours avant la célébration de l’anniversaire du vœu de Louis XIII, parlait d’une « faune humaine » incontrôlée : des images de touristes japonais, de touristes irrespectueux de la cathédrale, d’hommes en débardeurs contrastaient avec l’image des confessionnaux «
réservés au dialogue et la confession ». Le père Jacques Périer et le cardinal Lustiger s’attachaient à démontrer que, Notre-Dame étant aussi une «
paroisse comme les autres », il était nécessaire d’y garantir les droits des 2 000 paroissiens (comme celui d’avoir des places réservées pour la messe de minuit), de préserver la possibilité de tous les gens ordinaires de venir y prier. Le discours tenu par les ecclésiastiques est synthétisé par la phrase de Paul Claudel constamment invoquée «
On rentre à Notre-Dame en touriste, on en sort en pèlerin ». L’attitude de l’Église à Notre-Dame oscille entre l’agacement devant les comportements de laisser-aller des touristes (l’émission montre le prêtre en chaire prononçant un grand « chut ! ») dont il faut obtenir le silence et le recueillement, et l’espoir toujours renouvelé de leur possible conversion [Baudry, 1994].
L’émission «
Attention touristes »
[19], diffusée le 1
er juillet 1992, réunissait sur le plateau Christian Dupavillon, directeur du Patrimoine, un architecte des Monuments historiques et l’intendant de la cathédrale. Le touriste de Notre-Dame était présenté comme un pollueur, la cathédrale était «
victime de son succès », envahie par les foules de touristes (40 000 visiteurs par jour). L’architecte des Monuments historiques expliquait les problèmes d’humidité sur les parois avec «
618 litres » d’eau dégagés par la respiration, les «
1 800 000 cierges consommés par an » qui obligent à déboucher les «
8 000 tuyaux d’orgue ». Le prêtre en chaire rappelait que «
Notre-Dame était avant d’être un haut lieu de l’art ogival, un lieu de prière » et demandait le silence (la télévision montre, en 2001, une voix enregistrée répétant régulièrement « Chut » afin d’obtenir le silence des visiteurs). Quant au directeur du Patrimoine, soucieux de la protection physique du monument et des problèmes de pollution liés aux dégagements des gaz des autocars, il expliquait les «
problèmes de Notre-Dame : être à la fois un lieu de culte, un monument et un lieu touristique dont l’accès doit rester libre et gratuit ».
Les discours des autorités culturelles et religieuses se rejoignent dans une critique du touriste dont ils mettent en doute la capacité de voir, de croire, de respecter. Nous évoquerons ici le texte écrit pour la Caisse nationale des Monuments historiques et des Sites par le poète Alain Jouffroy qui déplore l’absence de « vue » de Notre-Dame par nos contemporains : « Au fond, peu leur importe qui a construit Notre-Dame, comment et pourquoi, dans quel espace social et territorial singulier, moins encore leur importent les significations très précises qu’elle a pu revêtir aux yeux des Contemporains de la Cité qui l’ont vue naître et grandir. Notre-Dame est là, ravalée et tranquille dans son île : on peut en principe la photographier, l’image prise suffit à se créer l’illusion qu’on l’a vue – alors que jamais sans doute jusqu’à aujourd’hui on ne l’a moins vue et lue » [Jouffroy et Ennadre, 1992 : 26].
Nous savons que, depuis les débuts du tourisme dans la cathédrale, les visiteurs se consacrent à elle selon des modes qui diffèrent. Du milieu du xixe siècle à nos jours, seule une petite partie des visiteurs fait l’ascension des tours de Notre-Dame. Celle-ci est attestée depuis le Moyen Âge, elle permet de prendre la dimension du site, de voir « Paris de haut », de contempler la ville médiévale. Quand l’érudit de Nuremberg Jérôme Münzer visite Paris le 9 mars 1495, il observe la topographie parisienne depuis la plus haute tour de Notre-Dame et visite l’intérieur de la cathédrale dont il compte le nombre de travées et de chapelles [Vincent-Cassy, 2000 : 286]. Le dégagement de l’île de la Cité par Haussmann a modifié la « vue » que l’on a du haut des tours de Notre-Dame, telle que Hugo a pu la restituer dans le chapitre « Paris à vol d’oiseau » [Hugo, 1982 : 138]. Depuis 1889, l’ascension de la tour Eiffel a pris un caractère quasi obligatoire pour les touristes [Crouzet et Trevedec, 1990], alors que la majorité des visiteurs de Notre-Dame se consacre à la visite intérieure et extérieure de la cathédrale comme en attestent les statistiques d’entrées dans les tours.
Les 1 500 touristes observés par la
Semaine religieuse de Paris en 1868 sont ainsi décrits : «
La curiosité de ces 1 500 personnes se classe de la manière suivante : 200 montent sur les tours et 500 visitent le Trésor ; les autres parcourent l’intérieur sans but arrêté, examinant au hasard sans ordre ni méthode. La préférence que les visiteurs accordent au Trésor s’explique par la richesse des objets qu’on y trouve, ainsi que les souvenirs historiques qu’ils rappellent […]
Sur les 500 visiteurs du Trésor, il y a toujours plus de femmes que d’hommes, et plus d’étrangers que de Français. […] »
[20]
Au xixe siècle et dans la première moitié du xxe siècle, le touriste lecteur du Guide bleu consacrait environ une demi-journée à la visite de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle dans un séjour de quinze jours. Il pouvait donc, comme l’y invitaient le guide Dent ou le Guide bleu, « après avoir fait le tour des nefs et de son abside, après avoir visité ses chapelles latérales, contemplé dans la pénombre de ses bas-côtés ses majestueux piliers, ses rosaces merveilleuses, sa vierge médiévale (Notre-Dame de Paris) et son chemin de croix sculpté à l’entour du chœur […] mont[er] si le temps est clair jusqu’au haut de ses tours et regarder de là la Cité tel un vaisseau amarré aux deux rives » [« Paris pour tous », Guide Dent, 1922 : 68].
Aujourd’hui, avec le développement du tourisme de masse, les conditions de la visite ont changé pour la majorité des visiteurs : «
Les gens rentrent dans Notre-Dame pour une visite qui dure entre 8 et 15 minutes »
[21], affirme en 1992 l’intendant de la cathédrale. Cependant, les autorités ecclésiastiques veillent au respect des deux mille paroissiens de la cathédrale. Des affiches posées à l’entrée de la cathédrale proposent aux visiteurs des soirées de méditation.
L’Église souhaite encourager le développement du tourisme culturel, développer la sensibilité au message de l’art gothique, tout en conservant aux églises leur mission religieuse. Le pape Jean-Paul II a adressé le 9 juin 2001 un message d’encouragement au tourisme pour la XX
e Journée mondiale du tourisme qui s’est tenue le 12 juillet 2001 : «
Le développement du tourisme, particulièrement du tourisme culturel est sans aucun doute un bienfait pour ceux qui le pratiquent et pour la communauté qui accueille les visiteurs et les touristes. Il existe une large conscience de l’importance des grandes œuvres d’art comme signes de l’identité des civilisations […]
. Mais en certains lieux le tourisme de masse a engendré une forme de sous-culture qui avilit à la fois le touriste et la communauté qui l’accueille […].
Je prie le Seigneur pour que ce domaine fondamental de l’activité humaine [le tourisme]
soit toujours imprégné de valeurs chrétiennes et devienne un moyen d’évangélisation. »
[22]
La conférence des évêques de France souligne que « ces lieux de mémoire [les cathédrales] demeurent les bâtiments du culte catholique et que leur signification culturelle est inséparable de leur destination cultuelle ; la foi chrétienne qui s’exprime dans le langage des monuments est la même foi chrétienne vécue et célébrée par l’Église aujourd’hui » [Dagens, 2001 : 387].
À aucun moment, confrontée à l’essor du tourisme, l’Église n’a manifesté d’hostilité à la visite touristique de la cathédrale. Si, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, elle cherchait davantage à attirer les visiteurs vers la cathédrale comme lieu de prière, aujourd’hui, elle enregistre l’évolution des comportements religieux et souhaite profiter de la présence des visiteurs pour faire entendre le message chrétien. Les évêques de France, attentifs à ces évolutions, ont pris la décision d’encourager le tourisme culturel qui contribue à repeupler des églises de moins en moins habitées par de véritables fidèles.
L’État encourage le développement de l’industrie touristique. La direction du Patrimoine, rattachée au ministère de la Culture, veille à la fois à la protection des édifices, à leur entretien, mais aussi à leur découverte et à la compréhension de leur message. L’Église et la direction du Patrimoine se rejoignent donc dans la volonté de communiquer le « langage des monuments » ainsi que son interprétation, leur signification symbolique. C’est donc la vocation patrimoniale de la cathédrale qui domine les autres. Que ce soit du fait de l’État ou des autorités ecclésiastiques, les touristes sont tour à tour vécus comme des êtres qui empêchent d’accéder à la signification véritable du monument ou comme les destinataires et les interprètes de ce langage. L’abondante littérature touristique contribue à véhiculer l’ensemble de ces significations et à communiquer ce que tout touriste « doit avoir vu » dans Notre-Dame.
Par-delà les aspects apparemment consensuels du tourisme de masse et le mouvement qui conduit vers Notre-Dame des flots de touristes de plus en plus nombreux, s’expriment diverses attitudes et pratiques de la visite. Le débat retrouve ici les problématiques des rapports respectifs entre tourisme de masse et tourisme culturel d’une part, entre « fréquentation » et « visite ». D’autre part, la cathédrale a incarné aux yeux de ses visiteurs, au fil de l’histoire, des significations multiples et entremêlées. La coexistence, au sein même de la cathédrale, de deux autorités culturelle et religieuse est le témoignage de cette polysémie. Dans leur grande diversité, touristes, visiteurs, fidèles font de Notre-Dame de Paris le monument le plus « visité » par nos contemporains. â–
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[1]
« Chapitre
vii : Les églises et les chapelles catholiques. L’Église russe, la Synagogue », Adolphe Joanne,
Le Guide parisien, Paris, 1863, p. 156.
[2]
Notre-Dame de Paris. Guide complet artistique et religieux par M. l’Abbé C. Geispitz, maître de chapelle à la métropole, Paris, 1878. Le guide comprend trois parties : I. Histoire ; II. Archéologie ; III. Religion.
[3]
Lettre pastorale de son éminence le cardinal Richard, archevêque de Paris ordonnant des prières publiques pour la France à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, Archives de l’Archevêché de Paris.
[4]
Lettre à son éminence le cardinal Richard Archevêque de Paris contenant des Conseils au Clergé pour l’Exposition universelle. Paris, le 19 juillet 1900, Archives de l’Archevêché de Paris.
[5]
Michel Braudeau, « Les mystères de Notre-Dame »,
Le Monde, 18 juillet 2001, p. 10.
[6]
Plaquette : « Pour l’Exposition internationale de Paris 1937, cérémonies religieuses recommandées aux visiteurs de l’exposition »,
Guide pour visiter les églises de Paris, Paris, Gigord, 1937.
[7]
Mgr Brot,
Notre-Dame de Paris pendant l’occupation allemande, Archives de l’Archevêché de Paris, 2D1.7.
[8]
France-Soir, le 27 janvier 1996, p. 1 et 4-5.
[9]
Nous préférons parler ici de « fréquentation » plutôt que de « visite », car ces statistiques rendent compte de chiffres globaux mais non du contenu spécifique et de l’attitude des visiteurs.
[10]
200 vues de Paris, Guide des musées, monuments, Paris, Larousse, 1930, p. 8.
[11]
Hachette World Guide, 1955, 131 p. Voir Evelyne Cohen, « La hiérarchie monumentale de Paris au
xxe siècle » [Chabaud
et al. : 439-457].
[12]
Guide du pèlerin, XII
e Journées mondiales de la Jeunesse [18-24 août 1997, Paris, 1997].
[13]
Guide du bimillénaire. Paris, Commissariat général au tourisme, 1951, 111 p. [16° lk7-55770].
[14]
« Paris »,
Les albums des Guides bleus, Hachette, 1958, avec Notices historiques et archéologiques de Gaston Monmarché, p. 155-170.
[15]
Nous pouvons en donner de nombreux exemples : –
Guides bleus English series Nagel, 1950, p. 97 : «
cathédrale de la capitale et paroisse de l’histoire de France » – « Paris »,
Les Guides bleus, Hachette, 1960, p. 27 : «
Notre-Dame cathédrale de la capitale et paroisse de l’histoire de France, célèbre universellement est l’un des plus parfaits chefs-d’œuvre de l’art du Moyen Âge et de l’art de tous les temps » et p. 147 : «
Notre-Dame cathédrale de la capitale et paroisse de l’histoire » – Georges Monmarché,
Guide bleu Paris Hauts-de-Seine ; Seine-St-Denis ; Val-de-Marne, Paris, Hachette, 1972, p. 181 : Notre-Dame «
cathédrale de la capitale et paroisse de l’histoire de France » – « Paris »,
Guide bleu, 1992, p. 401 : «
La cathédrale des cathédrales […]
la paroisse de l’histoire de France, dresse sa haute stature à la pointe S-E de l’île de la Cité. »
[16]
« L’image des Monuments historiques dans l’opinion française »,
Les Monuments historiques de la France, n° I, 1972 : 6-27 commentée par Raymond Aron, Bleustein-Blanchet, René Huygues…
[17]
Evelyne Jussieu, « Paris sans histoire »,
France-Observateur, 29 mai 1958, p. 16.
[18]
« Qui fréquente Notre-Dame de Paris ? », collection « Bonjour la France, Bonjour l’Europe », TF1, 13 août 1988. Durée : 2 h 32.
[19]
« Attention touristes », magazine
Sauve qui veut, 1
er juillet 1992, 2
e chaîne, 22 h 32. Durée : 1 h 09.
[20]
Semaine religieuse de Paris, 1868,
idem.
[21]
« Attention touristes » : propos tenu par l’intendant de la cathédrale.
[22]
Message du pape Jean-Paul II, le 9 juin 2001, adressé pour la XXII
e Journée mondiale du tourisme le 12 juillet 2001.