2002
Ethnologie française
Le résident secondaire, un touriste à part ?
Jean-Didier Urbain
Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelinesufr de Sciences sociales et des Humanités47, bd Vauban78047 Guyancourt
Avec aujourd’hui un parc estimé à trois millions d’unités en France, les propriétaires et usagers des résidences secondaires ont été définis comme des « touristes à part ». Tout en soulignant leur différence, cette définition prête à confusion, car elle tend à confondre le sens et l’usage de la campagne des uns et des autres (résidents secondaires/touristes) et leur impact sur les sociétés locales. Ces résidents, urbains nomades, tissent un type de relation alternative à la société qui donne à la campagne une autre valeur et une autre fonction.
Mots-clés :
campagne, intégration, nomade, résident, touriste.
As the stock of second homes in France is today of about three millions units, their owners and users have been defined as « special tourists ». While stressing that they are different, this definition leads to confusion, since it tends to confuse the meaning of the use of the countryside by the ones and the others (second home residents and tourists) and their impact on the local societies. These residents, urban nomads, build up an alternative relation to society, thus confering another value and function to the countryside.Keywords :
countryside, integration, nomade, resident, tourist.
Da die Zahl der Zweitwohnungen heute in Frankreich drei Millionen Einheiten erreicht, werden ihre Besitzer und Benutzer als « besondere Touristen » bezeichnet. Diese Definition, die ihren Unterschied betont, ist aber verwirrend, da sie dazu neigt, den Sinn des Landesgebrauchs von den einen und den anderen (Zweitwohnungsbenutzern und Touristen) und ihren Impact auf die lokalen Gesellschaften zu verwechseln. Diese Bewohner, die Stadtnomaden sind, stellen ein alternatives Verhältnis zur Gesellschaft her, das einen anderen Wert und eine andere Funktion dem Lande verleiht.Schlagwörter :
Land, integration, Nomad, Bewohner, Tourist.
Mais sans doute le désir le plus grand,
le plus profond et le plus ancien des besoins,
c’est la volonté d’être ailleurs.
J. Steinbeck, Voyage avec Charley
Le résident secondaire est-il un touriste ? Un « revenant » épisodique ou un pèlerin sporadique qui retourne au pays natal par intermittence ? Est-il un citadin dont le va-et-vient entre ville et campagne prépare la sédentarisation de la retraite ? Si le touriste est un voyageur que caractérise une mobilité d’itinérance – non de transplantation –, le résident secondaire n’en est jamais un. Au mieux, il sera un excursionniste en sa région d’installation, où il jouira des curiosités locales et autres loisirs de proximité que lui offrent les environs de son « autre maison » [Dubost, 1998]. Fidèle à un territoire et à un domicile alternatifs, homme d’un séjour répété, il n’est pas un « dépaysé » mais un habitué – un villégiateur récurrent [Urbain, 1999 : 108 ; 1996 : 14 sq. ; 1998 : 142 sq.]. Quant au « revenant », il semble que ce « repaysé » soit devenu aujourd’hui un résident minoritaire. Une enquête du Cévipof révèle que 9 % seulement des résidences secondaires sont des habitats hérités [Viard, 1998 : 218] ; et cette autre, de la Direction du Tourisme et du Crédoc, que le retour sur le lieu de ses origines est une raison qui n’est avancée que dans 1,2 % des cas par les vacanciers fidèles à l’espace rural [ont, 1999, no 36 : 29]. En revanche, plus fréquent est le résident secondaire résident permanent virtuel. Les retraités composent en effet plus de 30 % de la population des villages et des bourgs [Kayser, 1996 : 10]. Toutefois, par le mode cyclique d’habitation qu’initie et banalise la secondarité résidentielle, à l’heure où cette forme de domiciliation multilocale s’avère être « ni un fait marginal, ni une affaire de nantis » [Bonnin, 1999], il serait réducteur d’assimiler le statut du résident secondaire à celui, exclusif, de sédentaire potentiel.
Le double inconstant ou le migrant itératif
Concernant ce « visiteur », l’équivoque s’installe donc d’emblée au sujet, précisément, de son installation, toujours temporaire mais sans cesse recommencée. Habitant ambigu des campagnes, citadin évanescent, désormais inconstant ici et là, qui est-il au juste ? Que signifie sa pratique ubiquitaire ? Elle est le plus souvent mal comprise, tant par les professionnels des vacances que par les « gens du cru », parce que le sens prêté à cette façon de séjourner ne correspond généralement pas à l’intention qui la suscite. Ici sont d’ordinaire convoqués par les uns et les autres le goût de la tradition, de l’authentique, du terroir, de la convivialité villageoise retrouvée, du ressourcement ou encore de la nature, tous motifs souvent considérés comme aussi évidents que le désir du bain de mer en été. Or loin s’en faut que ces motifs soient les bons. Ainsi, par exemple, l’attrait pour les éléments naturels, évoqué comme motif principal des vacances dans 33,4 % des cas en espace montagne [ont, 1999, no 35 : 33] et dans 38,9 % des cas en espace littoral [ont, id., no 34 : 30], ne l’est que dans 7,8 % des cas en espace rural [ont, id., no 36 : 29] !
On pourra aussi se demander, s’il n’est pas un touriste, quel rapport entretient ce résident avec le tourisme et le voyage ? Mais il faut se garder ici de confondre la forme et l’esprit ; l’action et le principe ; l’espace et son usage ; ou le voyage et l’itinérance. Aller à la campagne n’est pas un moindre transport au regard d’autres expériences de mobilité, vagabondes ou plus lointaines. Comme le répondit Thomas Manning, ce voyageur anglais du xixe siècle, à un ami qui s’inquiétait à l’idée de son voyage en Asie : « Certains s’enterrent dans le Yorkshire pendant quatre années et ne reviennent pas à Londres une seule fois pendant leur séjour ! Je pars pour la Chine. Quelle différence avec tes amis londoniens ? » [Key, 1991 : 58].
Enfin, quant à l’impact sur la société locale, on choisira ici, en privilégiant le point de vue de ce résident, de tenter de cerner sa psychologie, histoire, en contrepoint des approches privilégiant celui de la collectivité d’accueil [Bonnain, in Dubost, op. cit. : 138-167], de saisir de l’intérieur, sous l’angle de l’arrivant, le vécu de ce type de résidentialité : de celui qui s’installe, repart et revient. Comprendre cet impact suppose en effet qu’on prenne aussi en considération, outre le point de vue de l’indigène, celui de l’allogène qui, tel le verso d’une feuille, est l’autre face du phénomène et participe de la réalité sociale de la situation. Comme l’écrivit John Gardner, il n’existe en littérature que deux intrigues possibles autour d’un même objet que ne différencient que les optiques : on part en voyage ou un étranger arrive chez nous [Moura, 1998 : 404]. On se mettra donc ici du côté du voyageur : de cet « étranger », considérant que l’arrivée du résident secondaire reproduit « à domicile », dans le cadre endotique et du quasi huis-clos des campagnes et des villages, le contexte d’expérience du terme d’un voyage. Mais quel voyage et quel terme ? Quel voyageur aussi et avec quel projet ?
L’habitant de l’intervalle
Ni indigène, ni étranger pour autant, le résident secondaire se loge en un séjour qui semble résulter de la conjonction illogique du provisoire et du durable. Il s’inscrit dans un interstice paradoxal. D’ici et d’ailleurs, il est tout à la fois un passant qui reste et un habitant qui passe. Entre ville et campagne, circulant et transplanté, il est comme pris entre des usages contraires de l’espace rural : le traverser ou y demeurer. En fait, il fait les deux. Polysédentaire, c’est un nomade.
Dans la préface au roman de Pierre Loti, Aziyadé, en référence à la métamorphose identitaire du héros, officier de marine britannique qui progressivement se transforme en Turc, Roland Barthes fait la remarque suivante. Des « trois moments gradués de tout dépaysement – le voyage, le séjour et la naturalisation –, le plus contradictoire est le séjour (la résidence) : le sujet n’y a plus l’irresponsabilité éthique du touriste (qui est simplement un national en voyage), il n’y a pas encore la responsabilité (civile, politique, militaire) du citoyen ; il est posé entre deux statuts forts, et cette position intermédiaire – qui, cependant, dure – est définie par la lenteur même de son développement » [Barthes, 1972 : 183].
Transposons. C’est à une situation analogue que renvoie le résident secondaire – ni touriste, ni résident permanent, ni même « revenant » dans la plupart des cas. Barthes ajoute : « Le résident est en somme un touriste qui répète son désir de rester. » Mais dès lors, conservant dans cet entre-deux social un peu du détachement éthique du voyageur tout en se mêlant de façon discontinue à la sédentarité de l’indigène, quel est ce désir ? Le sens de sa répétition ? Entre distanciation touristique et implication citoyenne, quel est le vécu de ce séjour intermédiaire, sociologiquement flou mais durable ? Est-il un état résidentiel à tout coup inconfortable et de ce fait promis à n’être que de transition, laissant accroire en ce cas que ce désir témoigne fatalement d’une aspiration plus radicale : s’intégrer à la vie locale ? La partager ? S’y impliquer ?
Il est un postulat qui consiste à poser la question du résident secondaire en termes d’intégration, inférant tacitement que c’est là le dessein social de tout habitant de ce type en milieu rural. Est-il si sûr que cela soit son projet ? À rebours de cette interprétation, l’irresponsabilité civile ou politique que cette forme de résidentialité est susceptible de pérenniser est peut-être au fond le véritable objet d’une quête bien différente et sans doute souvent à l’origine de l’installation même de cet habitant ambigu ?
Ce résident ne trouve-t-il pas en effet dans les campagnes un espace propice à la concrétisation de ce statut équivoque ? Un cadre favorable à la réalisation d’un rêve d’apesanteur visant, à l’écart d’une intégration réelle ou même seulement simulée, un mode de vie soustrait à la gravité sociale et ses règles communes ? Cette hypothèse recèle sans doute une bonne part d’incivilité ou, à tout le moins, d’iconoclastie, peu conforme en effet au regard des arguments et des valeurs qui légitiment d’habitude ce goût de la « maison de campagne ». Seulement voilà, les faits sont là, qui disent l’ambiguïté d’une situation, tant par le témoignage que par l’observation.
Être parmi n’est pas être ensemble
Le témoignage ? Anglais en France, voici Peter Mayle qui dit : « Nous avions réussi, on ne sait comment, à manquer tout le festival d’Avignon, les courses d’ânes à Goult, le concours d’accordéon, l’excursion de la famille d’Amédée en août dans les basses Alpes, le Festival du Vin à Gigondas, l’exposition canine à Ménerbes et une bonne partie de ce qui s’était passé dans le monde extérieur » [Mayle, 1994 : 243-244]. Nous voilà fort loin d’une éthique de la participation et de l’intégration. L’évitement est le credo de ce discours, qui néanmoins s’achève par cette étrange déclaration d’amour, en forme de je-t’aime-moi-non-plus : « Nous nous sentions chez nous, heureux parmi les Provençaux. » Qu’est-ce à dire ? Que signifie ce parmi ?
Ce n’est pas la préposition de l’intégration, mais de l’enclavement. Ce simple mot réfère à lui seul à une éthique de l’isolement. À l’inclusion ; pas à l’intégration. Ici, l’on vit avec ; mais pas ensemble. On est dans le même village, mais comme dans un immeuble parisien ou londonien : sous un même toit, chacun chez soi, ignorant généralement, par indifférence ou par principe, son voisin de palier. Autre témoignage, celui d’un habitant d’une vallée pyrénéenne : « Je vais vous dire comment on reconnaît les résidents secondaires, déclare cet autochtone. Ils ont planté des arbres tout autour pour qu’on ne les voie pas ! Ils sont tranquilles là-dedans » [Bonnain, 1998 : 144]. Là-dedans. Tout est dit. De ce type de résident, l’autochtone déclare qu’il y est, sans en être. Cette éthique résidentielle de l’isolement fait donc écho à une esthétique de l’habitat, opaque, dissimulé, multiplement observable [Bachimon, 2000], qui lui correspond bien.
L’observation ? Aux antipodes du quotidien citadin, hors de la ville, la campagne pour ce résident semble être en général un espace de désimplication choisie – de non-responsabilité voulue. Un ailleurs de désengagement sociétal pensé et aménagé en conséquence : un « jardin secret » excentré où il entend discrètement se détacher des rythmes et présences du dehors. Ce n’est pas le cas de tous, il est vrai ; et ici s’engage parfois, au sein d’un même village, une joute d’insertion d’intensité variable entre secondaires et indigènes, où les citadins sauveurs-de-villages, en quête de pouvoir local, le disputent aux robinsons trop retirés en leurs forteresses du bonheur, souvent situées au demeurant hors même du village ou en quelque hameau. « Car c’est là où les courants s’apaisent, en marge du mouvement, que ces jardins se plaisent. Dans l’écume qui se forme à la lisière des voies de communication, des sites de production […], en ces lieux qui n’en sont pas, là où les messages s’effacent, où le temps lui-même hésite et tournoie » [Laroze, 1996 : 11-12].
De fait, dans l’Yonne (mon actuel terrain), il apparaît assez nettement, dans bien des cas, que Franciliens et Dijonnais périurbains n’ont pas le même vécu résidentiel « secondaire » et, partant, le même projet social en espace rural que ceux des villes-centres. Les premiers, fréquemment, semblent en effet rechercher dans cet espace une centralité, une gravité et une reconnaissance sociales (comme s’ils venaient compenser ici un manque lié à leur statut d’habitants périphériques des cités), tandis que les seconds paraissent, au contraire, vouloir s’émanciper de cet état. Les uns s’impliquent, s’engagent, animent, interviennent, s’immiscent dans la vie locale, au risque de provoquer conflits et polémiques avec les natifs ; les autres, non, ou rarement, le temps d’émettre un message de bonne volonté communautaire avant, au premier différend (prétexte scellant la fin d’une sorte de rite de passage), d’interrompre un processus d’intégration tout juste amorcé et de se retirer de la scène sociale sitôt trouvée une raison légitimant cette attitude…
Bien sûr, sur la base de cette observation locale, il n’est pas question de généraliser, mais de reconnaître des stratégies résidentielles différentes, dont l’une, bien que d’inclusion aussi, se dérobe en quelque manière à la question de l’intégration parce que ce n’est justement pas son but. Il s’agit bien plutôt d’échapper à cette question, d’en faire l’économie et de se soustraire aux pressions externes qui surviennent avec elle. Cette particularité stratégique participe de l’identité de ce « touriste qui répète son désir de rester » [Barthes, op. cit.]. Sa tactique d’installation, en pérennisant un état tiers situé entre celui de l’étranger (le touriste de passage) et celui de l’indigène (le résident permanent), vise à le maintenir suspendu en un statut flottant, sans gravité sociale, dehors et dedans à la fois, optimalement protégé du contexte local tout en s’y inscrivant. Dans une certaine mesure, on peut dire que ce type de résident secondaire est un propriétaire qui, quant à l’intérêt commun, tend à vivre comme un locataire, déresponsabilisé au regard des préoccupations collectives.
Mais la seule observation ne peut permettre d’estimer l’ampleur de cette tendance à l’auto-exclusion de ce résident hors de la société d’accueil où pourtant il s’insère. Toutefois, les statistiques incitent à la faire prendre en considération. Ainsi cette enquête révèle que plus la densité de la population est faible dans les cantons ruraux, plus la proportion des résidences secondaires est importante – et même majoritaire dans les cantons où la densité est inférieure à 20 habitants au km2 [Bontron, 1996]. Espace d’irresponsabilité civile, le vide social attire bon nombre de résidents secondaires, tout particulièrement ceux des très grandes villes.
La logique du tiers inclus
Ici, aux marges des motifs classiques du retour ou du repaysement, se dessine donc une population résidentielle en quête d’un ailleurs qui n’est pas celui des racines, des origines, de la tradition, de la vie villageoise, de la communauté, de la resocialisation, bref d’une sociabilité pré-urbaine retrouvée ou encore d’un univers alternatif conçu, à l’instar des néo-ruraux des années soixante-dix, comme une société de substitution [Léger, Hervieu, 1979]. Entre ville et campagne, le nomadisme de cette population flottante, ni étrangère ni indigène, semble procéder d’une autre logique sociale ; d’un autre imaginaire de l’habiter et de la mobilité qui s’inscrit dans une autre réalité, un autre vécu et un autre usage de la campagne aussi.
À travers cette population et la question de son impact sur les sociétés d’accueil, on peut considérer qu’à une échelle différente (celle du séjour parcellisé résidentiellement émietté dans l’espace, contrairement à celui, collectif, regroupé en immeubles ou en stations sur le littoral ou en montagne), se repose un vieux problème en matière de tourisme : celui de l’alternative entre tourisme intégré (en contact avec l’indigène) et tourisme enclavé (séparé de l’indigène), sachant que chacun de ces tourismes recèle sa part d’avantages et d’inconvénients au regard de la population locale. En effet, si le premier favorise l’échange entre visiteurs et autochtones, il tend néanmoins à perturber l’équilibre du milieu récepteur ; et si le second vise à protéger l’équilibre de ce milieu, il tend en revanche à instaurer des ségrégations diversement préjudiciables à la satisfaction des intérêts des uns comme des autres (les hôtes).
De fait, entre le résident secondaire trop impliqué, qui perturbe la vie locale, et celui, trop replié, qui n’y participe pas, c’est à bien des égards le même débat autour de cette alternative touristique qui semble se rejouer ici. Quoique sous une autre forme, liée à un environnement et à un cadre d’accueil structurellement différents, il y a bien aussi, dans les campagnes comme ailleurs, des vacanciers tournés vers le tourisme intégré (chez l’habitant, dans la famille ou à la ferme), et d’autres vers l’enclavé (en village-vacances, en auberge, en gîte ou à Center Parcs).
Toutefois, concernant le résident secondaire, et afin de le saisir dans sa spécificité, jusqu’à quel point peut-on maintenir ce parallèle avec le tourisme, alors que, d’une part, comme on l’a dit, la pratique de ce résident est non réductible à celle du touriste ; et que, d’autre part, cet espace : la campagne, qui représente 80 % du territoire national, n’est pas touristiquement comparable aux autres espaces que sont ville, montagne et littoral ? De fait, ces 4/5 de la France n’accueillent que 31 % de la fréquentation touristique globale et n’absorbent que 21 % de la consommation touristique intérieure [ont, 1999, no 36 : 4]. Au regard d’une sociologie du tourisme, volontiers fantasmatique en ce qu’elle a tendance à surdimensionner la campagne, il était nécessaire de rappeler ici ces faits, qui relativisent la vocation touristique de l’espace rural et distinguent sa réalité vacancière de tous les autres types d’espaces d’accueil.
D’abord, concernant cette pratique, dans quelle mesure, comme certains le pensent, peut-on dire encore que le résident secondaire est un touriste, même en le définissant comme un « touriste à part » [Bourrat, 2000 : 21] ? Tout en admettant la particularité d’un usage du loisir, cette définition a l’inconvénient d’entretenir encore une confusion générique en ne voyant dans ce résident qu’une espèce de touriste parmi d’autres, que ne distinguerait qu’une différence de degré, pas de nature. Or le résident secondaire n’est pas un touriste, même « à part », pour la bonne raison (ne le fût-il qu’un jour en découvrant le lieu de sa future résidence) qu’il ne l’est plus, pas plus qu’il n’est un villégiateur, c’est-à-dire, aussi fidèle soit-il, un « séjournant » épisodique. Contrairement au statut des villégiateurs, celui du résident secondaire est un statut de « semi-permanent », dont le rapport au temps est analogue au rapport à l’espace entretenu par sa bi-résidence. Ce n’est pas un « visiteur » épisodique, mais périodique, dont le cycle a une temporalité propre, autonome, distincte, de celle du touriste ou du villégiateur.
En dehors de ces temps vacanciers, le résident secondaire ainsi reconsidéré se loge bien dans un autre ailleurs. Il n’est ni un inclus potentiel (i.e. intégré), tendant à la permanence, ni un intrus occasionnel (i.e. marginalisé), toujours de passage. Entre inclusion et exclusion, c’est un admis (i.e. accepté), auteur de sa propre externalisation sociétale, qu’il gère, auto-gère. Son extériorité sociale, voulue et non subie, est sienne : endogène, contrairement à ceux du tourisme enclavé, elle vient de lui, pas d’autrui. En cela consiste la liberté de ce résident, qui lui permet de s’installer dans un être-ici intermédiaire, fondé ni par un désir d’intégration, ni par un projet opposé. Cet intervalle est son domaine, son monde : sa réalité résidentielle propre, où il veut se maintenir. Ainsi, dans le Lubéron, il apparaît que 20 % seulement des résidents secondaires envisagent dans l’avenir une installation définitive, un projet de sédentarisation auquel répondent ceux qui projettent, dans 60 % des cas, de ne pas modifier l’usage de leur « autre maison », sinon en termes de fréquentation, de rythme ou de durée des séjours [Bachimon, 2000 : 31].
Et puis, ensuite, il y a la campagne elle-même. Pourquoi voudrait-on qu’elle « produise » du touriste comme les autres espaces, avec ses prévisibles impacts ? La campagne est différente et, comme espace d’agrément, de par sa propre nature, sert à autre chose. Elle n’est pas une terre d’élection pour la concentration touristique que suscitent le tourisme urbain, mais aussi mer et montagne, sous la forme de stations. Et l’on sait sa faible rentabilité de ce point de vue. Sur les 1 636 sites touristiques répertoriés par l’ont, 73 sont situés dans une « station verte », soit 65 stations, dont 64 en montagne ayant une saison d’hiver, et 42 % rien que dans les Alpes [lot, 2001 : 3] ! Bref, si tant est qu’elle éveille quelques désirs touristiques ou de villégiature, majoritairement absorbés par les autres espaces, soit par 20 % du territoire national, la campagne n’éveille pas ces désirs-là que détermine, même inconsciemment, un désir de densité ou de rassemblement…
Comme l’a souligné Bernard Kayser, « les forces de dispersion sont, dans l’espace, supérieures aux forces d’attraction. C’est bien l’un des caractères nouveaux qu’a pris désormais l’espace rural » [Kayser, 1996 : 190]. Et ce n’est pas par hasard si un grand groupe comme le Club Méditerranée a renoncé au début des années quatre-vingt-dix à ses projets de développement de « villages » à l’intérieur des terres [Sicsic, 1992 : 2]. Le concept de station se transpose mal en espace rural. Et la campagne, à quelques exceptions près, résiste globalement à l’implantation de ce concept. Répétons-le : la campagne sert à autre chose. Elle a une autre fonction sociale. Et sa résistance à la reproduction de ce type d’infrastructure vacancière en est le signe.
Du « touriste à part » au nomade résidentiel : impacts
Enfin donc, au-delà de ce « touriste » intérieur, perçu « à part » (mais indûment compté comme tel car il n’en est pas un), qui est le résident secondaire et quel est son impact ? De quoi est-il l’indice ou que signifie sa pratique ? On ne répondra pas pour l’instant à ces questions [Urbain, 2002], mais on reconnaîtra dans cette secondarité résidentielle, les usages et les mobilités qu’elle induit : ce nomadisme entre ville et campagne et ce mode d’être fluant vis-à-vis de la société, une singularité bien plus qu’un loisir ou un tourisme parmi d’autres.
Symptôme d’une civilisation urbaine tardivement parvenue (en France) au terme d’une mutation née de l’exode rural, cette pratique procède d’une option existentielle qui, au cœur de la société, voit, toujours plus nombreux, tout un chacun se ménager « une sortie d’exil », une exclusion choisie [Trigano, 2001], c’est-à-dire une vie alternative, intériorisée et réversible, en contrepoint du quotidien, avec une temporalité propre, située en deçà – ou du moins vécue comme telle – des rythmes collectifs. Il semble que cette option trouve dans l’espace rural une scène idéale où se réaliser.
De plus en plus séduits par la bi-résidence (si bien que le clivage entre domicile principal et résidence secondaire tend même à se diluer, non seulement dans les esprits, mais dans les faits), cette option suscite chez les Français un nouvel intérêt pour la campagne, espace que désormais, en marge des valeurs anciennes, ils réinvestissent d’une autre signification et d’une autre fonction. Et cet attrait, il faudra bien l’admettre à l’avenir, n’a rien de touristique, suscité qu’il est par un désir d’abstraction sociale plus que de découverte ; d’ailleurs plus que de retour au passé du monde ou aux racines, dont nous avons sans doute eu trop tendance, comme l’a suggéré Steinbeck, à surestimer la valeur dans nos imaginaires, en gommant un peu vite notre nature nomade [Steinbeck, 1995 : 111].
Dès lors, qu’en sera-t-il de l’impact du « touriste » résidentiel dans cette campagne revisitée par ce nomadisme citadin qui la redéfinit par cet usage comme un espace d’exil volontaire ? Ce ne sera pas une collision, un télescopage, le théâtre d’un affrontement inégal entre une minorité active locale et un oisif urbain surnuméraire. Ce ne sera pas un écrasement du natif, tel que peut en susciter précisément le tourisme ou la villégiature, générateurs de centres et d’hyperdensités propres à déstructurer les sociétés d’accueil. Ce pourrait être plutôt une collusion, en forme d’osmose, d’irrigation douce d’un monde par l’autre ; une complicité tacite entre le rural et l’urbain, au détriment d’une industrialisation touristique des campagnes, où celui qui viendra ainsi, périodiquement, répéter « son désir de rester » sans jamais s’y tenir, continuera par son va-et-vient, loin de la détruire, à faire exister la campagne à l’aune d’autres utilités et d’autres valeurs.
À l’heure où le rural traditionnel achève sa disparition ; où la gestion des zones de faible densité est en mutation ; et où « l’archipel paysan se dessine alors comme la nouvelle étape d’organisation du monde de la terre » [Hervieu / Viard, 2001 : 101], nul doute qu’en lieu et place des îles disparues de ce monde-là, l’archipel des résidences secondaires, né de la bi-résidence massifiée, a un rôle historique à jouer en s’inscrivant dans une relation de complémentarité géographique et en remaillant ainsi un tissu humain déchiré par l’urbanisation et la déprise agricole. Mais pour cela, afin d’appréhender au mieux, après l’agriculture et le tourisme, cette troisième voie possible de développement de la campagne, encore faut-il cesser de confondre le touriste qui passe et le résident secondaire qui s’installe avec d’autres désirs. Ce dernier, qui n’est pas un « touriste à part », et à travers lequel s’énonce une évolution profonde des mentalités et des comportements sociaux, mérite, sans aucun doute, une anthropologie à part. â–
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