Ethnologie française
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525264
192 pages

p. 699 à 708
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Varia

n° 92 2002/4

2002 Ethnologie française Varia

Vivre en prison à la Guadeloupe

Réputation et rivalité chez de jeunes délinquants

Christiane Bougerol cermescnrs umr 8559 / ehess / inserm U502Site cnrs7, rue Guy-Môquet94801 Villejuif Cedex
La réputation va à des hommes dont les comportements sont en accord avec des valeurs qui privilégient la virilité. Toutefois, quels que soient les actes réalisés, leur portée sociale dépend des commentaires qu’ils suscitent. La réputation implique la rivalité, car si elle s’acquiert au sein d’un groupe de pairs, elle se développe aussi contre eux. La jalousie pousse ceux qui ne bénéficient pas de prestige à abaisser par des commérages ceux qui en sont pourvus. Les jeunes délinquants sont particulièrement soucieux de leur réputation et du respect qu’ils inspirent. L’emprisonnement accroît l’importance de ces valeurs et la brutalité des rivalités qui les accompagnent et tend à détériorer la qualité du lien entre jeunes délinquants incarcérés.Mots-clés : réputation, rivalité, délinquant, prison, Guadeloupe. The reputation of men whose behaviours are orientated to values that praise virility is studied. Whatever the acts that may have been committed, their social impact depends on the comments they provoke. Reputation implies rivalry, since if it is acquired within a peer group, it also develops against these peers. Jealousy drives those who lack prestige to humiliate those who have it. Young delinquents care particularly about their reputation and respect they command. Incarceration increases the importance of these values and the brutality of rivalries and tends to deteriorate the relationships between young delinquents.Keywords : reputation, rivalry, delinquent, jail, Guadeloupe. Der Artikel befasst sich mit dem Ruf junger Männer, deren Verhalten sich nach männlichen Werten richtet. Welches auch die begangenen Akten sein mögen, doch hängt ihre soziale Wirkung mit den hervorgerufenen Kommentaren zusammen. Der Ruf setzt einen Wettstreit voraus, da wenn er innerhalb eines Peergroups erworben wird, doch entwickelt er sich auch gegen diese Peeren. Der Neid führt diejenigen, die kein Prestige geniessen, die anderen durch Klatsch zu erniedrigen. Die jungen Delinquenten kümmern sich besonders viel um ihren Ruf und den Respekt, den sie einffössen. Das Leben im Gefängnis verstärkt die Bedeutung dieser Werten und die Brutalität der Wettstreite und neigt dazu, die Beziehungen zwischen jungen Delinquenten zu verschlechtern.Schlagwörter : Ruf, Rivalität, Delinquent, Gefängnis, Guadeloupe.
C’est l’intérêt que je porte aux conflits et aux violences entre gens de connaissance à la Guadeloupe qui m’a conduite à m’intéresser à la vie carcérale dans ce département d’outre-mer [1]. Dans un premier temps, j’ai rencontré des détenus qui purgeaient des peines pour des crimes ou des délits commis dans le cadre de conflits familiaux ou de voisinage. Mais le calme des relations de ces prisonniers m’a bientôt fait préférer l’investigation auprès des jeunes délinquants âgés de dix-huit à vingt-cinq ans. Dans toutes les maisons d’arrêt et les centres de détention où cette catégorie de détenus est enfermée, celle-ci est tenue pour la plus dure et la plus difficile à gérer par le personnel ; le centre pénitentiaire où j’ai fait ma recherche [2] n’échappe pas à cette règle. Les jeunes qui parlent de leur vie carcérale donnent à entendre que leurs rapports sont tissés de violences, de méfiance, d’accusations et qu’elle se déroule sur un fond d’excitation due aux rivalités.
Ce type de détenus n’a pas retenu l’attention des chercheurs en sciences sociales. Ce désintérêt vient du fait qu’ils purgent de courtes peines ; toutefois, en cumulant les condamnations dues aux récidives, certains délinquants totalisent un nombre d’années de détention conséquent.
Les travaux sociologiques sur le monde carcéral qui ont fait date, ont été élaborés à partir d’enquêtes auprès des détenus condamnés à de longues peines. De ce fait, les chercheurs ont insisté sur l’élaboration, en prison, d’une « culture carcérale », d’un code et d’un ensemble de valeurs partagées par les détenus, ce que Gresham Sykes et Sheldom Messinger [1960] ont désigné du concept de « prisonization ». Cette notion s’appuyait sur une conception de la prison comme une société quasi autonome et fermée par rapport à la société qui l’englobait. Des sociologues, Donald Cressey [1961] en particulier, ont ouvert la problématique avec une conception moins déterministe de l’influence de la prison sur le prisonnier. Celui-ci est reconnu comme un individu qui arrive en détention, porteur d’expériences de vie et de valeurs propres, précarcérales. Ainsi, « Selon (Cressey), le style de vie antérieur est un facteur fondamental pour comprendre la “microsociété” carcérale, et le comportement des détenus serait un reflet ou une coalescence de diverses sous-cultures extérieures et antérieures à celle-ci » [Cunha, 1995 : 121]. Plus récemment, la pertinence de la notion de culture pour analyser le monde de la prison a été contestée. Les sociologues dont les recherches portent sur les surveillants ont démystifié l’existence d’une « culture surveillante » [Chauvenet et al., 1994, Chauvenet, 1996]. Les chercheurs qui travaillent sur les détenus ont critiqué la notion de « culture carcérale », même si leurs études portent sur des prisonniers lourdement condamnés, préférant privilégier l’appréhension du sens que les détenus donnent à leurs interactions [Cunha, 1995 ; Rostaing, 1997, Le Caisne, 2000], ou celui qu’ils attribuent à leurs peines [Marchetti, 2001]. Ces démarches ont l’avantage de mettre en évidence les altérités et les différences que les prisonniers construisent dans leurs rapports, alors que la mise en avant de la notion de culture induit davantage un certain nivellement des acteurs.
Comme on le verra ici – à partir de l’étude de P. Wilson que je résume, et aussi du matériel ethnographique que je présente –, la réputation, et son corollaire le respect, sont deux notions fondamentales pour comprendre les relations entre les personnes aux Antilles. Après avoir présenté les valeurs qui fondent la réputation au masculin, je montrerai ce qu’elles deviennent dans le monde des jeunes délinquants, quand ils sont libres, et lorsqu’ils sont en prison. Là, compte tenu de la pression carcérale, le respect est plus souvent évoqué que la réputation ; mais ces deux notions, profondément imbriquées, agissent de façon réflexive. C’est la construction dans l’interaction du respect, ou, plus justement, du manque de respect, puisque j’étudie les rivalités – soit le fait de « dérespecter » l’autre selon le mot créole –, qui est le moteur des différends que je présente.
Vu la petite taille de la Guadeloupe, les jeunes délinquants incarcérés sont en situation d’interconnaissance ; ils ne sont pas forcément des complices : certains n’ont fait que se côtoyer. Les courtes peines qu’ils purgent et la fréquence des récidives établissent pour eux une continuité entre le monde extérieur et celui de la prison. Les querelles qui surgissent au-dehors se poursuivent en détention et inversement ; les commentaires sur la réputation de ces jeunes gens et sur le respect dont ils jouissent suivent le même circuit. Ce contexte pousse chacun à se soucier de sa réputation ; ce qui est perdu ou acquis d’un côté des murs aura des répercussions de l’autre côté.
Je donne, ici, un sens englobant au mot « différend » : il regroupe rivalités et conflits. En conclusion, je montrerai ce qui distingue les premières des seconds, tels que je les ai étudiés auparavant. Ces derniers opposent deux protagonistes bien précis, alors que les rivalités – surtout celles qui conduisent à l’acquisition d’une réputation –, se développent dans un groupe de pairs et avec la participation active de ceux-ci. Je n’exclus pourtant pas le fait que des rivalités puissent conduire à des conflits. Cette étude sur des formes diverses de différends conduit aussi à l’approfondissement de l’analyse de la violence.
 
La réputation au masculin
 
 
Dans Crabs Antics [1973], Peter Wilson présente une analyse très minutieuse de la réputation chez les hommes de l’île de Providencia, une dépendance de la Colombie au large des côtes du Nicaragua, peuplée par des anglophones protestants (en 1958-1959, au moment de son enquête). À partir de travaux anthropologiques, il fait une recension de ce qu’est la réputation dans d’autres îles des Caraïbes et établit une similitude entre ses données et celles présentées par ses collègues. Faute de document, il n’évoque pas les Antilles françaises, mais, plus récemment, Jacques André, dans son ouvrage L’inceste focal dans la famille noire antillaise [1987], remarque que le matériel ethnographique de Wilson sur la réputation au masculin, et le sien, récolté à la Guadeloupe, sont très semblables. La recherche de l’anthropologue anglo-saxon est orientée vers l’identification et la compréhension des valeurs qui permettent aux gens de s’évaluer les uns les autres, tandis que le travail du Français est centré sur les rapports de genres, la sexualité et la famille.
À la base de la réputation, il y a la virilité. Toutefois, si un grand nombre de conquêtes féminines et de nombreux enfants sont indispensables à l’établissement d’une réputation, ils ne suffisent pas, car elle demande, en outre, maintes capacités ou habilités, « … un ensemble de compétences » (« … a constellation of skills »), écrit Wilson [1973 : 152]. L’homme doit être fort, capable de se battre et, surtout, montrer qu’il est prêt à le faire, même si dans la réalité, les occasions de s’exécuter ne sont pas très fréquentes, remarquent André et Wilson. Ce dernier note que l’important, c’est qu’un homme « … donne l’impression de ce qu’il est capable de faire » (« … gives an impression of what he might be capable ») [1973 : 166]. L’homme doit être dur dans les antagonismes où il lui est demandé aussi de savoir argumenter, crier et parier à l’occasion. Il est courageux, et il lui faut réaliser des exploits : en mer, s’il est pêcheur, sur la route, pour d’autres, dans les bagarres et avec les femmes, pour tous. Il est bon danseur et sait boire beaucoup sans devenir ivrogne. Un homme fait des largesses car : « Il ne s’agit pas simplement de gagner de l’argent, on doit être généreux avec. Être capable à la fois d’en gagner et d’en donner (d’en prêter) sont des preuves de virilité. L’argent est un moyen, pas une fin. » (« It is not good simply earning money, one must be generous with it, so being able to both earn and give (and lend) are proofs of manliness. Money is a means, not an end. ») [Wilson, 152.] De surcroît, il est indispensable que l’homme soit habile dans le maniement des mots. La réputation est autant une affaire d’actes qu’une histoire de commentaires et, donc, de paroles. L’acteur devra savoir raconter ses exploits et les vanter, parfois jusqu’à la « forfanterie » [André, 1987 : 149]. Quant à ses « bons amis », ils répercuteront les paroles entendues. Plus la performance est incontestable, plus il y aura de commentaires qui grandiront la réputation de l’auteur de la prouesse.
Les valeurs qui fondent la réputation sont propres à un groupe, car celle-ci est évaluée par des pairs, avec eux et contre eux. C’est dans la jeunesse que les hommes se soucient de la construire ; pour les plus âgés, elle est établie. En Guadeloupe, la réputation des jeunes délinquants se fonde sur des comportements s’inscrivant dans la lignée de ceux qui valorisent les hommes, mais dans une forme extrême. Les manifestations de courage, de force et de dureté se transforment en violences contre autrui, les pairs au besoin. Réaliser des exploits, c’est voler, réussir de gros braquages et mieux encore tuer un policier, un boss, un rival. Ces jeunes fument de l’herbe et vendent des drogues dures ; mais acquérir une réputation interdit de devenir dépendant des secondes.
La réputation et le respect sont intrinsèquement liés. La première est l’opinion que les autres ont d’un pair ; le second, les réactions qu’ils ont à son égard ; ensemble, ils construisent l’identité d’un homme et font la qualité de ses liens avec les tiers. Wilson écrit : « Le respect va à l’homme qui assure sa réputation » (« Respect comes to the man who secures his reputation ») [1973 : 160] et « La réputation d’un homme sert de motivation aux autres pour qu’ils le respectent » (« A man’s reputation is the stimulus of other people’s respect for him ») [1973 : 150]. Un homme respecté ne sera ni injurié, ni menacé, défié ou manipulé. Les autres seront généreux avec lui, en accord avec ses opinions, ils chercheront sa compagnie de façon à bénéficier de son aura. Chez les jeunes délinquants, respecter, c’est ne pas empiéter sur le business d’un autre. Chacun a le souci de ne pas laisser un pair croire qu’il lui est supérieur. Wilson et André relèvent que la réputation et le respect ne transforment pas un homme en leader, en meneur ; je reviendrai sur ce point.
Dans son livre, Wilson traite des rivalités économiques entre les gens pour acquérir de la terre. Quand le succès s’accompagne d’un style de vie qui est la concrétisation d’une éthique, dont l’essentiel des valeurs vient de l’enseignement de l’Église, ils valent aux personnes ainsi pourvues la respectabilité. Celle-ci est un principe de stratification sociale, puisque ce sont les gens bien établis qui se décrivent et se caractérisent comme possédant la respectabilité. Elle s’oppose à la réputation, qui est une valeur populaire. Pour mon propos, il n’importe pas de discuter cette opposition. En revanche, les rivalités pour accéder à la respectabilité ou à la réputation que Wilson décrit sont essentielles pour mon étude. Il explique le titre de son livre Crab Antics, par cette phrase qui figure en quatrième de couverture : « Vous avez une barrique pleine de crabes ; ils se mettent à grimper. Celui qui grimpe le plus haut, tous les autres le font reculer (redescendre). Si jamais il arrive au sommet, c’est bien qu’il est un crabe grand et fort » (« You have a barrel of crab and they start to climb. The one that climbs highest, all the others are pulling him back. If he ever reached the top, he’d have to be a big, strong crab »). Il me paraît difficile de traduire en français avec pertinence le mot « antics » ; il rend compte à la fois de l’aspect bouffon des crabes en mouvement, mais aussi de l’impact destructeur de leurs actes pour celui qui en fait les frais (il est renvoyé vers le bas). Je choisis donc de conserver les deux mots anglais dans ces pages, car ils illustrent au mieux les actes des personnes en rivalité.
La construction de la réputation d’un homme dépend des paroles ; sa destruction est aussi une affaire de commentaires, de commérages. Les crab antics sont motivés par deux sentiments ancrés chez les gens : la cupidité, la convoitise (covetousness) et un esprit de querelle (contentiousness) [Wilson, 1973 : 58]. Wilson fait deux remarques qui rendent compte d’un comportement aussi fréquent à Providencia qu’à la Guadeloupe : « […] rabaisser (l’autre) est une caractéristique répandue dans toute l’île » (« […] putting down is an island-wide trait ») [1973 : 119] et « Aussi il est inévitable que lorsqu’un homme se met en valeur, un autre tentera de le rabaisser » (« So it is almost inevitable that when a man sends himself up, someone will try to bring him down ») [1973 :161-162]. Ci-dessous, je montre ce qu’il en est des crab antics chez les jeunes délinquants libres et incarcérés, du sentiment qui les accompagne et des commentaires qui vont avec eux.
 
Tomber dans la délinquance
 
 
À la différence de ce qui est observé dans les banlieues de la métropole, la violence des jeunes délinquants de Guadeloupe, qui appartiennent à une société homogène, sur le plan culturel et du phénotype, et qui ne sont pas tous issus de milieux sociaux défavorisés, n’est pas une réaction contre le mépris, l’humiliation, ni contre un ensemble de comportements qui les stigmatiseraient pour leur faciès, leur origine sociale et spatiale. Ils ont, en revanche, en commun avec les délinquants des banlieues françaises d’être en situation d’échec scolaire. Souvent, ils ont fréquenté des filières techniques guère valorisantes, sur le plan du statut et celui des espérances financières, comme celle qui conduit à un cap ou un bep de maintenance. Or, la société de consommation propose des biens gratifiants au plan personnel et social, auquel les jeunes sont particulièrement sensibles. En écoutant mes informateurs, je crois qu’eux aussi, comme les jeunes que Khosrokhavar a rencontrés, considèrent « … la délinquance (comme) étant la voie royale pour réussir tout en ayant peu de bagages scolaires » [2000 : 429].
Aucun de ces jeunes n’impute sa dérive à la société, au chômage, aux crises sociales d’un département d’outre-mer. Il n’y a nulle ébauche de revendication, et encore moins un discours politique dans leurs bouches. Un seul, Sylvain [3], sans accuser la société, évoque la mauvaise place qui était la sienne en son sein, pour expliquer sa conduite : « Moi, j’ai fait ce que j’ai fait, car dans la société, j’ai eu pas beaucoup de moyens », et encore ses paroles ne sont-elles pas très contestataires. D’autres se contentent de constater que le travail est trop mal payé pour qu’ils l’acceptent. Un garçon quitte la maison parce que les rapports avec son père sont très mauvais. Ces jeunes endossent la responsabilité de leur parcours déviant dans la mesure où, pour l’expliquer, ils mettent en avant leurs penchants à se laisser entraîner, à faire comme les copains, puis à se mesurer à eux. Sylvain me raconte que ses camarades sont venus le chercher deux ou fois trois en disant : « Viens, viens avec nous on va faire un “Schell” [4], il y a plein d’argent. J’avais rien, la quatrième fois j’ai dit “bon j’y vais” […] Je me laisse facilement entraîner je vous dis franchement. » Le cheminement de Thierry vers la déviance est identique à celui de beaucoup de ses codétenus quand il dit : « J’aimais pas l’école, j’abandonne tout […] à seize ans je fume, j’ai opté pour la mauvaise vie. » D’autres, comme René, paient du prix de l’engrenage quelques satisfactions narcissiques : « Au début on se cherche une personnalité, on a comme ça une petite réputation, (puis) on est déjà dedans », dit-il.
Ces garçons se désignent comme des « lascars », des « déments », voire des « Wu Tang » (mais ce dernier terme est beaucoup moins souvent employé, me semble-t-il). Les deux premiers mots viennent de « Paname » dixit un détenu qui, devant mon air d’incompréhension, voulait me faire saisir qu’il ne s’agissait pas de mots créoles [5]. Ils désignent les jeunes qui prônent l’usage de la drogue, la violence et ce qui va avec. « Wu-Tang » est le nom d’un groupe de musiciens nord-américains et noirs qui font l’apologie des comportements délinquants, en plus violents. Cette « culture jeune » métropolitaine, ou, plus valorisée, nord-américaine et noire, est connue aux Antilles par le biais des médias. À la Guadeloupe, les lascars et les déments sont jeunes, ne travaillent pas, fument de l’herbe, vendent des drogues plus dures, volent et valorisent la violence. Pour certains, ces dénominatifs sont équivalents, d’autres établissent une distinction fondée sur le degré de violence attribuée ou revendiquée par les acteurs qui gravitent dans ce milieu, preuve en est qu’au-delà des actes la réputation est une affaire de commentaires. Benoît se voit « un peu lascar, un peu dément. On n’a pas toujours fait des choses saintes ». Je teste les deux mots auprès de René, il rigole l’air un peu gêné avant de préciser : « … mais ce sont les autres qui vous donnent ces grades-là […] et alors vous avez un petit respect ». Sylvain m’explique que ses copains sont allés trop loin en l’évaluant : ils lui ont donné un surnom dont il ne voulait pas vraiment (tout du moins à l’heure où il me parle). Ils l’appellent « ladma » (malade en verlan) c’est-à-dire « fou ». « Je crois qu’ils me valorisent trop par rapport à ce qu’ils croient (que) je suis capable de faire. J’ai pas encore fait de grands trucs, j’ai jamais coupé un gars, j’ai jamais crevé quelqu’un. » Cette réputation et ce qu’elle implique ne lui plaît pas, ou pas totalement. S’il reconnaît qu’il a « parfois des coups de folie » quand il est avec les autres lascars, il sait aussi qu’il a « une double personnalité », car il est capable d’être « le plus gentil des garçons ».
René m’explique : « Les jeunes, on n’a guère envie de travailler, dehors c’est l’argent facile, c’est le braquage à la mode ou vendre de la drogue […] pour avoir un appart c’est ça. » La mode dont parle ce lascar contribue à l’édification d’une réputation ; les jeunes voyous ne peuvent pas s’imaginer être démodés, pas plus par les mœurs adoptées que par les vêtements portés. Thierry en convient : « On fait ça pour le fric et les filles. » Pour s’attirer des succès féminins, des garçons qui vont au lycée se font passer pour des lascars, mais ils sont ravalés au rang de « bouffons » [6]. L’autre marque de la condition de voyou, c’est la violence et l’attirail qui va avec. À moins de déchoir, ces jeunes ne s’imaginent pas vivre sans arme : « On va pas marcher dehors sans fusil », assure Benoît, et Thierry remarque : « Mon seul ami, c’est mon fusil. » René reconnaît qu’il était très violent quand il faisait un « casse » : « J’avais un fusil, j’ai tout ça dans mon affaire, des revolvers, des scies, des couteaux. C’est un vrai palmarès. Avec un sac exprès pour ça. » Dans le milieu des lascars, se faire respecter, c’est agir en sorte qu’un autre « ne prenne pas le pied sur toi », m’explique Barnabé, c’est-à-dire que chacun doit se comporter avec suffisamment de dureté et d’assurance pour empêcher qu’un pair se croie supérieur à lui. Ce que souhaite un voyou, c’est inspirer de la crainte. C’est parce que René voulait se faire respecter de ses semblables qu’il était « plutôt violent avec les copains, tous les jours […] Ça c’est pas une vie, ça devient une habitude, c’est normal, et il suffit d’un rien, on sort le revolver, on tire, c’est normal, on pense à rien d’autre, se défendre. À celui qui va le plus vite » [7]. Ces jeunes, comme ceux de métropole, utilisent parfois un langage imagé. Dans la dernière citation, le revolver n’est peut-être qu’un fusil ou un couteau et tirer peut se réduire à menacer de le faire en exhibant une arme. Toutefois, comme des violences dans les rues de Pointe-à-Pitre en juin 2001 le montrent – des membres des forces de l’ordre furent blessés par balles –, des jeunes possèdent des armes à feu ; lors des « casses », les lascars utilisent ce type d’armes.
Les lascars ne forment pas de bande, il n’y a pas de chef parmi eux, ce sont les circonstances qui les regroupent et les conduisent à agir ensemble. René explique : « On n’agit pas toujours ensemble. C’est pas comme aux États-Unis, c’est plus calme, c’est pas gang. » Gérard, un aîné des lascars, assure : « Par l’esprit antillais, il n’y a pas de gang ! Tu fais un braquage avec deux types, demain tu les cherches, tu les trouves pas, tu es obligé de prendre deux autres. » Ces jeunes ne souffrent pas l’idée d’un chef : « Si un veut se faire passer pour chef, il voit les autres se retourner contre lui », dit Sylvain. Plus radical, Thierry qui met son poing en forme de revolver, accompagne son geste du commentaire : « Dehors, le chef c’est ça. » Vu les rivalités qui existent dans ce monde, posséder une arme permet à un lascar de se défendre des autres voyous. Celui qui réussit s’expose à la convoitise et à la violence qui en découle. Écoutons l’histoire de Thierry : « Peut-être que moi j’ai une grosse moto et que l’autre n’a pas, il peut te braquer. Moi je me suis fait braquer deux fois dehors, avec des armes, cagoulés et tout, pour de la drogue et c’est ce qui m’a fait retomber dans le vice du vol à main armée. Je vendais déjà bien ma drogue, ils m’ont attaqué deux fois, ils m’ont ralenti dans mon business, ce qui fait que j’ai dû faire un braquage pour reprendre l’argent qu’ils ont pris sur moi. »
 
Arriver en prison
 
 
La majorité des jeunes se connaît, leur nombre n’est pas très élevé et les lieux où ils peuvent faire leur business sont limités. Aussi, en arrivant en détention, certains sont salués et appelés par leur nom. Ils sont reconnus par les détenus, soit du fait d’un précédent emprisonnement, soit qu’ils retrouvent des copains du dehors. Thierry, auparavant incarcéré comme mineur, raconte que lors de sa seconde incarcération, « tout le monde me connaissait, tout le monde s’est mis à crier mon nom […] j’arrive cool en ma (maison d’arrêt) ». Ce traitement contraste avec celui réservé aux autres prisonniers primaires, lascars ou non, qui se font accueillir par des aboiements. Les jeunes et quelques autres qui s’amusent de ce comportement, aboient à l’arrivée d’un nouveau détenu pour lui faire peur. Toutefois, un arrivant qui a déjà une réputation (qu’il ait fait un gros braquage, tué un « flic », un autre lascar ou un boss – le meurtre d’un parent ou d’un voisin ne contribue pas à établir une réputation dans le système de valeurs des délinquants –, ne se fait pas aboyer, ou alors les aboiements cessent vite en signe de respect. À celui-ci, dans les premiers jours de son incarcération, les lascars envoient de la drogue, ils lui font aussi des cantines [8].
Les salutations que les jeunes échangent, et les égards dont certains parmi eux bénéficient à leur arrivée, sont des signes d’interconnaissance : ils font penser à des prisonniers plus âgés que leurs cadets forment des groupes solidaires et même des gangs. Pourtant, un lascar dont la réputation n’est pas suffisamment reconnue se fait aboyer à son entrée et racketter. À tour de rôle, René et Thierry subirent ce traitement, mais ils résistèrent et défièrent leurs attaquants en les invitant à venir prendre leurs chaussures sur eux, ce qu’ils ne firent pas. Thierry, d’ailleurs, trouve normal de voler un entrant, de lui faire sentir sa supériorité : « Si moi je suis là depuis un an, un nouveau qui entre et bien c’est ma loi. Si je veux ses chaussures, je prends ses chaussures. S’il veut pas, il va se faire tabasser, c’est comme ça que ça marche à la ma. » Ce garçon, comme plusieurs de ces jeunes, étant de corpulence chétive, je l’interroge pour savoir ce qu’il fait face à un homme récalcitrant et costaud : « On le tabasse quand même, avec les poings, les tibias et s’il me touche, les amis vont le tabasser », telle est sa réponse. L’agression du nouveau est aussi un rite de reconnaissance : celui qui est familier de cette violence fait de la surenchère et la déjoue. « C’est le plus faible qu’on manipule, c’est pas une question d’âge, mais de son origine. Si le type vient du ghetto [9], il connaît déjà tout, il va pas se laisser manipuler », explique Alexis. Un détenu vieux de quarante-cinq ans à son entrée en prison, me dit qu’il a fait tout ce que les jeunes lui demandaient car il ne voulait pas être frappé. D’office, les lascars mettent les détenus âgés dans une situation difficile : ils « délirent » sur leur compte. C’est une revanche contre les vieux qui sont toujours à donner des conseils et à moraliser les jeunes, mais qui, pour finir, ne font pas mieux qu’eux.
Thierry s’illusionne quelque peu sur le pouvoir de ses menaces, car un lascar ne gagne pas forcément la partie quand elle est engagée contre un détenu de forte corpulence, guère impressionné par les ordres des jeunes. Un détenu de vingt-quatre ans, à la stature imposante, mais plutôt réservé dans son comportement (il est d’origine rurale et incarcéré pour des violences contre un familier), refuse d’obéir à ceux qui veulent le dessaisir de sa montre et de ses chaussures. Il relève tout de suite que ses agresseurs sont des voyous, ce qu’il n’est pas, mais ne se laisse guère émouvoir par leurs gesticulations. « À moi, avec ma taille, on va pas me commander », me dit-t-il. Néanmoins, il a dû faire preuve de caractère et se mettre au diapason de la violence de ses agresseurs : « Il faut faire un peu de colère pour se faire respecter avec eux », ajoute-t-il.
Si ceux qui ont tué un familier ne bénéficient pas d’une réputation aux yeux des lascars, ils ne leur inspirent, néanmoins, qu’une confiance mitigée. Les jeunes voyous redoutent les réactions imprévisibles d’un meurtrier. Un détenu, incarcéré pour meurtre, remarque : « Ici, qui veut son respect s’en procure » et c’est en s’opposant aux exigences des voyous – non en se faisant « tout petit » en arrivant – qu’on s’impose, et qu’on évite les problèmes ultérieurs.
Vu de l’extérieur, ces jeunes forment groupe, car ils restent entre eux. Par trois ou quatre, ils tourmentent un prisonnier entrant, le rackettent, le tabassent ou menacent de le faire. À ce moment d’émulation dans la violence, ils sont entraînés dans une action commune, mais sitôt celle-ci terminée, le groupe se dissout, l’entraide aussi, et les rivalités prennent le dessus. Avec le recul, et parce qu’il dit ne jamais avoir participé au harcèlement d’un nouveau, Sylvain reproche à ses pairs d’essayer à cette occasion – et à toutes celles où ils s’attaquent à un faible – de se faire une réputation, de peu de valeur en fait, sur le dos de prisonniers craintifs et angoissés par leur nouvelle condition.
 
Jalousie et respect
 
 
L’enquête sur les relations entre les délinquants a rapidement fait apparaître que, bien davantage que les autres détenus, ces jeunes déplorent que la jalousie – en fait de l’envie – règne entre eux et lamine la solidarité ou, au mieux, lui porte un sacré coup. Un proverbe l’illustre avec pertinence et humour : « Le nègre est mauvais, il est même jaloux d’un bobo (une plaie) bien bandé », dit-on. La jalousie implique une surveillance entre les personnes, pour évaluer les biens que chacun possède, de façon à acquérir les mêmes que ceux qui sont convoités chez l’autre. En cas d’échec, l’envieux est conduit à tenter de priver de son bien celui qui est mieux loti que lui, il attente à sa réputation, voire à son existence en l’ensorcelant [10]. À fin de comparaison, je rapporte les propos de quelques prisonniers plus âgés, sur la jalousie et la solidarité. Hector, trente-sept ans, condamné pour le meurtre d’une connaissance, assure que la jalousie ne joue pas un grand rôle en prison, d’ailleurs, « ici, on se donne des choses, quelqu’un peut cantiner pour toi si tu n’as rien ». Quant à assurer qu’il y a vraiment de la solidarité, il préfère tempérer en disant : « De la solidarité ? peut-être pas vraiment, mais entre prisonniers on peut se dépanner. » Pour Marcel, cinquante-quatre ans, condamné pour le meurtre d’une connaissance, « la jalousie, ça ne se fait pas tellement ressentir en prison. On donne un peu aux indigents » [11]. Parfait, soixante ans, incarcéré pour le meurtre d’un familier, reprend ma question : « De la jalousie en prison ? Ça n’a pas beaucoup d’importance. »
Avant de présenter comment les lascars parlent de la jalousie et la décrivent, puis d’en analyser les conséquences, on peut annoncer le ton en citant Alexis : « La jalousie c’est avec les copains, ceux qui n’ont rien sont jaloux, ils vont essayer de me descendre » ; puis Thierry, qui considère qu’« ici, c’est chacun pour soi, c’est ça le problème […] ou la solidarité c’est par intérêt ».
À la Guadeloupe – comme dans de nombreuses sociétés insulaires –, il est fréquent qu’on se plaigne de vivre sous le regard de l’autre et si, à l’extérieur, tous regrettent cette situation, ils la tolèrent néanmoins, tant que les relations avec le voisin ne sont pas conflictuelles. Quand l’hostilité entre proches se dessine, l’autre est accusé d’épier, de comparer, de nuire, le plus souvent en toute hypocrisie. Dans le quotidien de la détention, sous le poids des contraintes carcérales et vu les rivalités entre lascars, la promiscuité imposée se concrétise dans l’interaction par le fait d’imputer aux co-détenus la surveillance des faits et gestes d’autrui et l’évaluation des biens. En outre, l’inactivité semble stimuler l’attention portée à son compagnon d’infortune, et laisserait du temps pour le dénigrer. Évidemment, comme dans tous les processus d’imputation, personne n’admet être celui qui surveille, jauge les biens et avantages pour calomnier ensuite : il n’y a comme témoins de ces histoires que des victimes et des gens qui se disent calomniés, car accusés d’être les auteurs d’actes si vils.
La pression carcérale se fait sentir, entre autres, par la privation de biens matériels, et les jeunes qui ne bénéficient pas du travail pénitentiaire, rare et réservé aux détenus purgeant de longues peines, ne peuvent pas suppléer cette carence en faisant des cantines avec leurs revenus. Le manque est compensé par des dons qui viennent de l’extérieur, de la famille, des amis. La valeur de ces objets va au-delà des gratifications concrètes qu’ils procurent : ils sont porteurs d’un capital symbolique, car ils témoignent du respect dont jouit le bénéficiaire. Je l’ai évoqué, en détention, le prisonnier qui possède une réputation, évaluée à l’aune des valeurs des délinquants, reçoit des dons des codétenus en signe de respect.
Le prisonnier qui est appelé au parloir, qui reçoit du courrier, des biens ou de l’argent de l’extérieur, bénéficie d’un soutien moral, mais en outre, cela a un impact fort sur ses codétenus, c’est la preuve qu’il jouit d’une certaine considération. Les signes de solidarité des gens du dehors sont des marques de la valeur du détenu. A contrario, « si tu es un boss dehors, mais qu’en prison tu n’as pas de parloir, les filles ne viennent pas te voir, tu n’as pas d’argent : tu es déconsidéré, on te manque de respect », m’explique Robert. Or, celui qui n’a pas le respect de ses proches n’en obtiendra pas en détention non plus.
L’aide qu’un prisonnier reçoit du dehors rend amer et jaloux le compagnon oublié et dévalorisé, qui ne pense plus qu’à nuire. Benoît a connu les désagréments de devoir partager sa cellule avec un tel personnage. Il recevait du courrier et l’autre n’en avait pas. Quand Benoît allait à la promenade, son codétenu lisait ses lettres et en rapportait la teneur, agrémentée d’anecdotes défavorables au destinataire, à un de ses copains. Quand les deux curieux se fâchent, celui qui ne faisait qu’écouter le compte rendu des missives raconte toute l’histoire à la victime de cette indiscrétion et cela se termine devant le prétoire (dit aussi commission de discipline) de la prison où l’indiscret assure que c’est Benoît qui lui parlait du contenu de ses lettres. Thierry, souhaitant me montrer de quelle bassesse un prisonnier jaloux est capable, me raconte que celui qui reçoit « de belles photos de sa copine » peut se faire piéger par un codétenu qui lit l’adresse de la fille et lui envoie un récit des turpitudes imaginaires de son copain pour « abattre » ce dernier. Comme je demande à Thierry si un tel agissement est fréquent – je pense qu’il fabrique peut-être cette histoire à partir de sa connaissance du milieu carcéral – il me répond : « Ça arrive oui, mais pas tout le temps. » Ces comportements ne sont pas des enfantillages, ou pas seulement ; ils sont précisément des crab antics.
La jalousie fonctionne entre proches, et ce n’est qu’entre égaux que la compétition existe ; on ne se compare pas à une personne d’un statut nettement supérieur. Les lascars appartiennent à un même monde, ils ont des références communes, un style de vie partagé, et ils sont en situation d’interconnaissance. Ils forment un groupe plus exposé que la population pénale non lascar à la rivalité, notamment pour ce qui relève de la réputation et du respect. Le détenu dont le contenu des lettres est dévoilé, ou qui ne réussit pas à empêcher un tiers d’empiéter sur la relation qu’il a avec une femme à l’extérieur, ne jouit d’aucun respect. Quant à compter sur une réputation de dur… elle est à refaire.
 
Les imputations réciproques : attenter à la réputation
 
 
L’argent cristallise des enjeux et des comportements sociaux complexes. La possession d’argent, tout comme son absence, provoquent des supputations sans fin qui induisent des interactions entre détenus et aussi des interprétations a posteriori de celles-ci. Ceux qui possèdent des ressources, en numéraire ou en nature, comme ceux qui en sont privés ; ceux qui se sentent abusés et trahis, comme ceux qui pensent être repoussés et humiliés, ont, là, matière à refléchir, que ce soit sur leur statut ou sur celui des copains d’incarcération.
Robert expose, avec rudesse mais exactitude si on suit les commentaires des autres détenus, comment les lascars se situent les uns les autres par rapport à l’argent : « Si tu as de l’argent, on peut pas te prendre pour un moins que rien, mais si tu as rien tu es comme un chien. » Pour échapper à cette grave stigmatisation, les lascars démunis se doivent d’améliorer leur vie matérielle et de façon concomitante, leur statut. Si les égards ne viennent pas de l’extérieur, celui qui en est privé peut escompter les faire venir de l’intérieur : obtenir des biens d’un autre détenu signifie que le bénéficiaire jouit d’un certain respect. La « réhabilitation » ainsi acquise dépend certes du statut des donateurs.
Revenons aux transactions. Les témoignages les plus riches viennent des lascars qui dénoncent, avec véhémence, les prisonniers qui profitent d’eux, les fréquentent par intérêt, les exploitent, puis répandent des médisances dès qu’ils ne sont plus aidés. Pour Thierry, « les copains qu’on a en prison, ce sont des copains qui vivent sur vous. S’ils vous parlent, c’est par intérêt, c’est pour quelque chose ; pour que tu leur donnes un peu de cantine s’ils voient que tu en as et pas eux […] pour la drogue qui circule. En prison, c’est par intérêt que tout marche. Si tu as quelque chose, ils te parlent ; si tu as rien, ils te parlent pas. Personne veut rester avec rien […], il est méprisé ». Gérard me dit avec fermeté : « Un mec qui fume sera bien avec toi tant que tu lui donnes de la drogue, mais le jour où tu dis “non”, alors là c’est plus ton ami, car il n’a jamais été ton ami. »
Les prisonniers qui ne donnent jamais rien, rembarrent les quémandeurs en les humiliant sont traités d’« aristocrates », car ils s’imaginent être d’un monde supérieur. Les détenus qui ne peuvent pas louer un téléviseur le regardent dans la cellule d’à côté avec un miroir. Barnabé m’explique : « Un “aristocrate” va dire au gars qui regarde sa télé (avec un miroir) : “Qu’est-ce que tu fais là ? Est-ce que tu vas passer toute ta prison à regarder ma télé ? Je suis pas entré en prison avec toi, j’ai pas de combine avec toi”. » Mais Barnabé ajoute aussitôt que « c’est pas un problème si un gars regarde ma télé, moi je vois aucun mal à ça ». À l’instar des autres détenus, il déplore l’absence de solidarité de ceux qui ne donnent pas ou le font « en pensant argent, cantine » en retour. Lui, comme tous mes interlocuteurs, assure qu’il est capable d’une solidarité réelle ; cependant, il redoute que cela lui « retombe sur le dos » le jour où il ne pourra plus aider le copain. Robert fait une cantine de sucre et de café pour un nouveau, même s’il le connaît peu, car il sait qu’entrer en prison et ne rien avoir redouble l’épreuve. D’autres ont la même générosité. Sylvain, qui pourtant n’a pas grand-chose, car sa famille démunie l’aide avec des biens plus qu’avec du numéraire, me parle d’un copain de longue date, plus pauvre que lui en prison, et qu’il aide : « Moi j’ai bon cœur. Quand je considère quelqu’un, je peux lui donner et moi rester sans, c’est rien de lui donner. » Quant à Luc, un aîné des lascars, il assure : « Si un jeune vient me demander quelque chose, du sucre, du tabac, si j’ai, je lui refuserai pas, j’attise pas la jalousie dans le cœur de l’homme. » Les détenus se disent généreux car cette qualité est le moyen et la réputation la fin. Mais ces comportements solidaires qui impliquent le statut de chacun valent à leur auteur des commentaires acerbes quand il cesse son aide. Comme le remarque Gérard, l’« ami » (mais en dépit des apparences, il n’en a jamais été un) démolit la réputation de celui qui l’a soutenu quand il ne le fait plus. Quand des prisonniers rompent parce que l’un des deux s’estime manipulé et dérespecté par l’autre, c’est la réaction du second, subitement privé de sa source de satisfaction matérielle et morale, qui est redoutée. Il cherche à marquer durement son ex-bienfaiteur en faisant des commérages sur son compte. Les médisances concernent tant la vie en dehors de l’ancien copain, qu’en détention. Il les répand parmi les prisonniers et essaie de les faire sortir des murs par le parloir, le courrier, les sortants, de façon à entacher la réputation de l’autre.
Les détenus sont dans un système d’imputations réciproques. Aux yeux de ceux qui ont quelques biens, les prisonniers qui n’ont rien sont des êtres redoutables, mais les seconds retournent à leurs détracteurs une accusation du même acabit que celle dont ils font les frais. René, un lascar sans ressources affirme : « Je veux garder mon respect », aussi refuse-t-il de demander quoi que ce soit. Il craint les reproches qui suivent : le donateur transforme en débiteur celui qui a bénéficié de quelques largesses de sa part. Dans la prison, ou à l’extérieur, quand le premier demande un service au second et que ce dernier ne s’exécute pas, ou renacle à le faire, le demandeur rappelle son aide et couvre de reproches celui qu’il a assisté auparavant. C’est pourquoi René dit : « À force de voir le vrai visage des gens, “awa” [12], je préfère ne rien demander. » Le lascar incarcéré qui sollicite quelque chose risque de se retrouver dans la situation où le donateur « prend le pied » sur lui selon l’expression de Barnabé déjà citée, c’est-à-dire que le premier fait sentir sa supériorité. Ainsi, dans la bouche des prisonniers démunis trouve-t-on mention d’un lien d’emprise (qui les déconsidère) que les détenus mieux lotis exercent sur eux sous couvert de générosité.
Entre prisonniers, autour de la cession et de l’obtention de biens se développent des stratégies multiples, réelles sans doute, mais aussi imaginaires ; elles alimentent des imputations violentes qui ont pour pivot la réputation et le respect. Certes, la mauvaise qualité du lien entre lascars détenus est accrue par la dureté de la prison, tandis que l’épreuve de l’incarcération est rendue encore plus sévère à cause de la mauvaise qualité des rapports entre jeunes voyous. La rudesse du lien et la rigueur du contexte agissent de façon réflexive.
Avant de conclure, il faut encore préciser que certains lascars sont tentés de se bâtir une réputation en jouant aux durs, en s’opposant aux surveillants. Quelques-uns s’y essaient les premiers temps de l’incarcération, mais leur détermination ne dure guère, quand ils constatent que le passage au « mitard » augmente le temps d’emprisonnement (par exemple dix jours de cellule disciplinaire enlèvent cinq jours de remise de peine) et que les permissions de sortie sont reportées. Au dire des détenus, il n’y a pas de « caïd », entendu comme le prisonnier qui s’oppose systématiquement aux surveillants par les injures et les coups. En revanche, des lascars reconnaissent qu’ils cherchent à « emmerder » les surveillants tout en évitant, autant que faire se peut, la sanction.
Ce travail sur la réputation et les rivalités qui en découlent – vu que j’acquiesce aux deux remarques de Wilson : « … rabaisser (l’autre) est une caractéristique répandue dans toute l’île » et : « Aussi, il est inévitable que lorsqu’un homme se met en valeur, un autre tentera de le rabaisser » [op. cit.] –, étayé par l’étude des crab antics, permet d’enrichir ma recherche sur les « différends », étant entendu qu’ici ce mot recouvre les conflits interpersonnels et les rivalités. Les premiers comme les secondes ont leur origine dans la jalousie. Dans les conflits, le jaloux qui cherche à priver de son bien celui qui est mieux pourvu que lui, ou à éliminer cet individu, est accusé de recourir à la sorcellerie [13]. Celle-ci n’est pas étudiée par Wilson. Quant aux détenus, ils affirment qu’elle est impossible entre eux pour des raisons matérielles. La magie maléfique n’est pas l’arme appropriée pour asseoir une supériorité dans le cadre des rivalités. La sorcellerie vise une personne déterminée ; souvent son corps pâtit du mal envoyé, parfois ses intimes sont touchés pour l’affecter. Ce type de conflit implique deux personnes : le sorcier et l’ensorcelé. Certes, on peut imaginer que par la magie maléfique on puisse éliminer un rival, mais pas tous… Il faut qu’il en demeure pour pouvoir se comparer.
Les conflits et les rivalités entre pairs font appel à des commérages qui ne sont pas du même type. Dans le premier cas, les paroles médisantes sont formulées dans un contexte qui leur permet d’être rapportées à la personne visée [14]. Celui qui médit (a) prend pour intermédiaire un confident (b) dont il est sûr qu’il ira répéter ses paroles à celui qui est dénigré (c). Cette façon de faire est aussi considérée comme une manière indirecte d’injurier un tiers. D’ailleurs, dans le cas d’un gros cancan, « c » va demander à « a » de s’expliquer : souvent, c’est l’opportunité qu’attendait « a » pour enfoncer le clou de la médisance. Ces commérages-là sont l’affaire de deux individus. Ceux qui les écoutent ont un rôle passif par rapport à l’importance de l’affaire qui se joue entre les deux acteurs. Quant à « b » il a été manipulé par « a ». En revanche, dans les rivalités entre pairs à propos de la réputation, les commentaires qui l’asseoient et les commérages qui la détruisent sont destinés à un maximum de gens pour que ceux-ci répercutent les paroles de louange ou de mépris. Quels que soient les actes, sans des tiers qui en parlent, ils n’ont aucune portée ; ce sont eux qui, par leurs commentaires et leurs commérages, dresseront ou mettront à mal une réputation. Dans ce type de circulation des paroles, celles-ci ne sont pas destinées au protagoniste de l’histoire racontée, même s’il en va de son statut, mais à son entourage pour que celui-ci donne une portée sociale à l’acte relaté. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  André Jacques, 1987, L’inceste focal dans la famille noire antillaise, Paris, puf.
·  Bougerol Christiane, 1997, Une ethnographie des conflits aux Antilles. Jalousie, commérages, sorcellerie, Paris, puf, coll. « Ethnologies ».
·  – 2000, « Commérages et adresses indirectes, l’exemple antillais », in B. Masquelier et J.-L. Siran (éd.), Pour une anthropologie de l’interlocution. Rhétoriques du quotidien, Paris, L’Harmattan : 359-381.
·  Bourgois Philippe, 2001, En quête de respect. Le crack à New York, Paris, Seuil. Traduit de In Search of Respect, 1995, Cambridge University Press.
·  Chauvenet Antoinette, Françoise Orlic, Georges Benguigui, 1994, Le monde des surveillants de prison, Paris, puf, coll. « Sociologies ».
·  – 1996, « L’échange et la prison », in Cl. Faugeron, A. Chauvenet, P. Combessie, Approches de la prison, Bruxelles-Ottawa-Montréal, De Boeck : 127-159.
·  Cressey Donald, 1961, The Prison : Studies in Institutional Organization and Change, New York, Holt, Rinehart et Winston.
·  Cunha Manuela Ivone, 1995, « “Sociabilité”, “société”, “culture” carcérales. La prison féminine de Tires (Portugal) », Terrain, no 24 : 119-132.
·  Khosrokhavar Farhad, 2000, « La violence et ses avatars dans les quartiers sensibles », Déviance et société, vol. 24, no 4 : 425-440.
·  Le Caisne Léonore, 2000, Prison. Une ethnologue en centrale, Paris, Odile Jacob.
·  Lepoutre David, 1997, Cœur de banlieue. Codes, rites et langage, Paris, Odile Jacob.
·  Marchetti Anne-Marie, 2001, Perpétuités. Le temps infini des longues peines, Paris, Plon, coll. « Terre humaine ».
·  Rostaing Corinne, 1997, La relation carcérale. Identités et rapport sociaux dans les prisons de femmes, Paris, puf, coll. « Le Lien social ».
·  Sykes Gresham, Sheldon Messinger, 1960, « The inmate social system », in R. Cloward et al., Theoretical Studies in the Social Organization of the Prison, New York, Social Sciences Research Council.
·  Wilson Peter, 1973, Crab Antics, New Haven and London, Yale University Press.
 
NOTES
 
[1]Je remercie Bertrand Masquelier et Jean-Louis Siran pour leurs remarques sur une précédente version de ce texte.
[2]Je remercie le personnel pénitentiaire de m’avoir permis de travailler dans l’établissement et d’avoir facilité mon étude. Ma gratitude va également aux détenus qui ont accepté de s’entretenir avec moi. Cette prison, qui ne souffre pas de surpopulation, regroupe une maison d’arrêt et un centre de détention. Au 1er octobre 2000, date du début de mon enquête, les hommes étaient 425 (163 prévenus et 262 condamnés) pour 537 places. En maison d’arrêt (ma dans le langage courant) sont incarcérés les prévenus et les condamnés à de courtes peines, théoriquement de moins de dix-huit mois. Le centre de détention (ou cd) reçoit les condamnés à des peines plus longues.
[3]Les prénoms attribués aux détenus sont tous fictifs. J’ai rencontré : Alexis, 21 ans, condamné à quatre ans de prison pour vol aggravé ; pour une autre affaire de vol, il a fait quinze mois de prison avec les jeunes majeurs ; il reste trois ou quatre mois dehors entre les deux incarcérations. Barnabé, 18 ans, condamné à trois ans de prison pour vol avec violence et conduite sans permis ; à 16 ans, il est incarcéré dix-huit mois pour vol avec arme, entre les deux incarcérations, il reste huit mois dehors. Benoît, 20 ans, condamné à dix mois de prison pour violence ; auparavant, il a été incarcéré un mois et demi comme mineur pour vol, puis vingt-cinq mois pour vol avec violence chez les jeunes majeurs. René, 21 ans, condamné à cinq ans de prison, mais il fait deux peines en même temps, pour vol avec violence. Robert, 20 ans, condamné à quatre ans de prison pour vol avec violence et trafic de stupéfiants ; quand il était mineur, il a fait deux mois de prison. Sylvain, 24 ans, condamné à quatre ans et demi de prison pour vol avec violence, mais il fait trois peines en même temps ; il a été incarcéré auparavant. Thierry, 19 ans, condamné à trois ans de prison dont un avec sursis pour vol à main armée ; pour une autre affaire de vol à main armée, il a fait onze mois de prison chez les mineurs. Je me suis entretenue aussi avec neuf prisonniers âgés de 25 ans à 35 ans, délinquants eux aussi, incarcérés pour vol, vol avec violence, recel, trafic de stupéfiants.
[4]Un « Schell » est une station-service, quelle que soit la marque de l’essence distribuée.
[5]Ces mots ont été utilisés dans un article du journal Le Monde en relatant les bagarres qui ont eu lieu à La Défense entre des jeunes de banlieues fin janvier 2001.
[6]Selon D. Lepoutre qui a étudié les jeunes de banlieue, ce terme désigne « ceux […] qui passent leur jeunesse à l’écart de la culture des rues […] Ils ne sortent pas, ne traînent pas, ne jouent pas au foot, ne se battent pas, ne volent pas » [ibid. p. 112].
[7]Sur le lien entre les manifestations de violence et le respect dans un milieu plus dur, certes, que celui des lascars, mais avec lequel il est non sans quelques similitudes, on peut consulter : [Bourgois, 2001].
[8]Les « cantines », ce sont les biens que le détenu peut acheter, pour améliorer son quotidien, à des entreprises privées, par l’intermédiaire de l’administration pénitentiaire.
[9]C’est le quartier de Boissard à Pointe-à-Pitre qui fait figure de ghetto. Dans ce quartier déshérité, les anciens habitants côtoient les trafiquants de drogue et autres biens. Les jeunes délinquants, même s’ils ne sont pas originaires de ce lieu, l’ont fréquenté pour acheter et vendre le produit de leur business.
[10]La jalousie est traitée dans le chapitre 1 de mon livre [1997]. Il faut noter que la majorité des détenus pense que la sorcellerie est impossible entre eux. En prison, il manque les objets qui permettent de faire les rituels maléfiques.
[11]Les « indigents » sont les détenus qui ne bénéficient d’aucune aide venue de dehors et qui n’ont pas un travail pénitentiaire, l’administration leur donne un minimum de biens pour vivre en prison.
[12]Interjection créole qui signifie à peu près : « Ah non ».
[13]La sorcellerie est, en fait, de la magie maléfique.
[14]Mon travail sur les commérages est rapporté dans : [Bougerol, 1997 et 2000].
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Je remercie Bertrand Masquelier et Jean-Louis Siran pour le...
[suite] Suite de la note...
[2]
Je remercie le personnel pénitentiaire de m’avoir permis de...
[suite] Suite de la note...
[3]
Les prénoms attribués aux détenus sont tous fictifs. J’ai r...
[suite] Suite de la note...
[4]
Un « Schell » est une station-service, quelle que soit la m...
[suite] Suite de la note...
[5]
Ces mots ont été utilisés dans un article du journal Le Mon...
[suite] Suite de la note...
[6]
Selon D. Lepoutre qui a étudié les jeunes de banlieue, ce t...
[suite] Suite de la note...
[7]
Sur le lien entre les manifestations de violence et le resp...
[suite] Suite de la note...
[8]
Les « cantines », ce sont les biens que le détenu peut ache...
[suite] Suite de la note...
[9]
C’est le quartier de Boissard à Pointe-à-Pitre qui fait fig...
[suite] Suite de la note...
[10]
La jalousie est traitée dans le chapitre 1 de mon livre [19...
[suite] Suite de la note...
[11]
Les « indigents » sont les détenus qui ne bénéficient d’auc...
[suite] Suite de la note...
[12]
Interjection créole qui signifie à peu près : « Ah non ». Suite de la note...
[13]
La sorcellerie est, en fait, de la magie maléfique. Suite de la note...
[14]
Mon travail sur les commérages est rapporté dans : [Bougero...
[suite] Suite de la note...