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Ethnologie française

2003/1 (Vol. 33)



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« L’enquête avance peu à peu, avec beaucoup de difficultés, puisque je n’ai encore que 45 communes pour le département ; il en faudrait bien 100 pour voir clair à peu près, je veux dire arriver à distinguer les faits types dauphinois et provençaux. » Ainsi s’exprimait Van Gennep en 1932, dans une de ses demandes de collaboration à l’enquête sur le folklore dans les Hautes-Alpes [1]  Préfet Vasserot, 12 novembre 1932 (Legs Vasserot, Archives... [1] .

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« Nous, on est à la fracture entre Provence et Dauphiné », « On a fait partie de la Provence, on a fait partie du Dauphiné et on est resté toujours partagé entre les deux… » : voilà un discours courant aujourd’hui dans les Hautes-Alpes [2]  J’ai commencé ma recherche sur la gestion du patrimoine... [2] . En effet, dans le contexte local, la définition de l’identité du département et des identités à l’intérieur de celui-ci semble être un problème constant, un enjeu politique. En particulier, la référence à une ancienne appartenance au Dauphiné et/ou à la Provence est utilisée sur plusieurs registres : dans la gestion de l’espace urbain de Gap, comme dans les politiques touristiques ou dans certaines activités culturelles associatives. Définie souvent par les acteurs locaux comme une « identité partagée », cette identité-là, au-delà de ses bases « réelles » (climat, histoire, morphologie du territoire, modes de vie, etc.) est une rhétorique [3]  J’utilise la notion de « rhétorique » dans le sens... [3] , construite et utilisée d’une façon toujours conjoncturelle par les différents acteurs afin de construire une image spécifique du territoire et ainsi de le façonner.

La frontière « montrée » : réappropriation du stéréotype et création de sens

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Le sujet et le lieu de ma recherche étonnent la plupart de mes interlocuteurs ou amis qui ne vivent pas dans le département. Les Hautes-Alpes « n’ont pas une identité spécifique », me dit-on, ou « n’ont pas d’identité » tout court ; ou encore « À Gap, il n’y a rien au niveau patrimoine ». Travailler sur un lieu qui, de l’extérieur, est perçu dénué de forte identité, sans aucune spécificité apparente, permet au contraire d’analyser les processus de construction de l’identité avec un regard différent de ce qu’il pourrait être sur des lieux dont la manière de vivre ou les revendications politiques semblent au contraire donner un caractère évident aux identités locales. Quel contenu donne-t-on à l’identité, là où il n’y a pas de caractéristiques homogènes capables d’unifier l’image du territoire de façon visible ? Dans quels contextes la façonne-t-on ?

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Les représentations « de l’extérieur », qui se fondent sur le manque, constituent une entrée privilégiée pour analyser ce processus, car elles conduisent à examiner de près la construction des stéréotypes et leurs usages. Dans cette perspective, il paraît intéressant de se reporter aux remarques que deux haut-alpins d’adoption, Chauvet et Pons, faisaient dans leur ouvrage sur le département. Ils parlaient d’« un département longtemps méconnu » : « Il n’y a pas deux décennies, pour la grande majorité des Français […] le nôtre faisait partie des “terrae incognitae”. On le situait mal, car il ne présentait pas la commodité d’être cerné par des limites nettes […]. Pour les plus compétentes, c’était un petit pays, quelque part en pleine montagne […] presqu’entièrement fermé par des cols difficiles, loin des grands axes de circulation, en un mot, “la région des hautes vallées perdues”. Aux yeux de tous, il apparaissait comme l’équivalent du Far West français, resté folklorique et anachronique » [1975 : 7]. Lors de la publication de leur texte, les deux auteurs considèrent qu’il y a eu un vrai « changement d’optique » : « Les Hautes-Alpes sont maintenant connues, enviées, désirées. On ne compte plus ceux qui souhaitent y vivre en permanence » [ibid. : 11].

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L’intérêt des pages de Chauvet et Pons est double. D’une part, elles montrent que, déjà, dans les années soixante-dix, on travaille pour construire et pour afficher la spécificité des Hautes-Alpes, les historiens et les érudits locaux contribuant évidemment à cette construction [Mark, 1987 ; Kilani, 1992]. D’autre part, ce texte est intéressant par sa description des stéréotypes construits sur le département à partir de regards extérieurs, créant des Hautes-Alpes analogues au Far West des États-Unis, donc une sorte de frontière, une terre inconnue. C’est justement autour de ce vide apparent, et en manipulant le stéréotype de la frontière, que les acteurs locaux construisent la spécificité des Hautes-Alpes.

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Comme l’a souligné Herzfeld, le stéréotype est toujours produit dans des rapports de forces et de pouvoir, « Il souligne toujours l’absence d’une propriété supposée désirable. Il constitue une arme de pouvoir. Il fait quelque chose, il prive activement l’“autre” d’un certain attribut » [1992 : 67]. Dans le même temps, les stéréotypes sont constamment réappropriés et réutilisés de l’intérieur par les gens pour lesquels ils ont été construits. Tout stéréotype n’est pas « un simple préjugé, mais un instrument destiné à masquer des intérêts et des stratégies. Le recours au stéréotype est inséparable des situations où des identités sont en jeu […]. Appréhender de façon critique la dimension expressive des relations politiques est une manière non de les esthétiser […], mais de refuser cette séparation du symbolique et du matériel », parce que les stéréotypes représentent en effet « une façon cruelle de “faire des choses avec des mots” » [ibid. : 67-68]. Avec le texte de Chauvet et Pons, mais plus encore aujourd’hui, le stéréotype de l’espace inconnu et situé entre des unités, est assumé de l’intérieur, rempli et manipulé. La notion de frontière, qui privait les Hautes-Alpes de toutes spécificités, est réappropriée, inversée de signe et montrée : il ne s’agit pas d’une frontière cachée, invisible, construite par les événements historiques, mais au contraire d’une frontière exhibée qui permet de donner du contenu au vide apparent et de se situer [4]  Je pense ici à la « frontière cachée » dont parlent... [4] .

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« Ici, on est partagé entre Provence et Dauphiné… », « On est à la limite entre Nord et Sud, entre les Alpes du Nord et les Alpes du Sud », « Nous sommes à la frontière… », « Les Hautes-Alpes ont été toujours divisées entre Dauphiné et Provence ». Voici quelques-unes des phrases que les gens utilisent fréquemment quand ils commencent à parler de leur département. On trouve le même type de discours dans les publications touristiques ou dans des brochures promotionnelles. La couverture du récent Guide Gallimard [1998] des Hautes-Alpes – rédigé avec la collaboration d’experts locaux – en est un exemple : « Entre Dauphiné et Provence. Sommets enneigés, lacs aux eaux limpides, villages d’habitat traditionnel, vallées étroites et forêts profondes, plaines maraîchères et champs de lavande… » Le premier chapitre du même guide (Identité des Hautes-Alpes) semble s’inscrire complètement dans ce processus : « Les Hautes-Alpes sont composées de pays, des microrégions aux caractères marqués et contrastés, et le département, dans son ensemble, présente une dualité qui s’explique par des influences à la fois provençales et dauphinoises » [1998 : 12].

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Le territoire qui, depuis 1790, constitue le département des Hautes-Alpes, a fait partie du Dauphiné jusqu’à la Révolution, après avoir été sous l’autorité des Comtes de Provence et de Forcalquier. Depuis la création des régions, les Hautes-Alpes sont incluses dans la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur. En réalité, l’histoire a été beaucoup plus complexe, avec des partages religieux, fiscaux, judiciaires, etc., qui ont laissé des traces au plan administratif. Ainsi, si l’Académie d’appartenance est celle d’Aix-Marseille, la cour d’appel dont relève le département se situe quant à elle à Grenoble. Mais le sens de l’expression « entre Provence et Dauphiné » n’est pas simplement dans la référence à une histoire de négociations, de partages et de passages d’un pouvoir à l’autre. Au-delà des données historiques et administratives, l’appartenance à l’une ou à l’autre province « historique » est un des éléments utilisés, et surtout manipulés, sur la scène locale pour construire la spécificité des Hautes-Alpes. Être partagé entre Provence et Dauphiné, avant d’être un slogan touristique, apparaît comme un premier élément d’auto-représentation ; il permet de construire cette frontière comme un espace entre deux entités – plus que comme une ligne – à l’intérieur duquel se situer, en lui donnant ainsi une valeur positive. En effet, le sens de l’utilisation du terme « frontière » dans le contexte local n’est pas simplement celui de limite, de barrière et de confins. Autant que l’on considère, depuis Barth [1969], les confins comme des lignes symboliques que les gens peuvent tout à fait traverser ou que l’on parle de limites floues qu’il est possible de déplacer, comme le montrent les textes réunis par Bromberger et Morel [2000], ici le terme de frontière est utilisé pour indiquer un territoire plus ou moins étendu, une terre située entre deux espaces définis, un espace d’interaction. Cette utilisation semble se rapprocher du sens que Peter Shalins [1991] donne à la distinction entre boundary, ligne plutôt figée, et frontier, zone floue, espace manipulé par les pratiques des acteurs sociaux.

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Si la production et l’appropriation des stéréotypes n’est pas simplement une « façon de dire », mais plutôt une « façon de faire » des choses, déjà sur ce plan il y a une dimension concrète et performante : la rhétorique du partage entre deux entités produit du sens, construit l’espace. Mais comment est rempli cet espace de frontière ? Comment est-il manipulé dans les pratiques sociales ? Quels sont les éléments classificatoires mis en œuvre ?

De l’histoire à la géographie : la construction de l’espace

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Quand, dans les discours locaux, on explique ce que signifie être partagé entre Provence et Dauphiné, et quand on commence à décliner les termes « Provence » et « Dauphiné », on leur superpose le Nord et le Sud, les Alpes du Nord et les Alpes du Sud, montagne et plaine. « Provence » et « Dauphiné » paraissent des notions denses et stratifiées, utilisées comme des marqueurs géographiques, avant d’être des unités historiques : le terme « Provence » évoque soleil, plaine, vignobles ; « Dauphiné », la montagne, la neige et les alpages. Des divisions géographiques sont véhiculées par des termes historiques ; mais l’opération sémantique s’avère être plus complexe.

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Cherchant des descriptions des Hautes-Alpes dans des textes d’histoire, de géographie ou encore dans des guides touristiques, on voit que le département est inclus souvent dans l’espace du « Dauphiné ». Le territoire de l’ancienne province historique est d’abord décrit par des éléments morphologiques et climatiques. « Il est essentiellement un territoire de transition, participant à la fois aux influences méditerranéennes […] et septentrionales […]. D’où de très grandes différences dans le paysage, la végétation et les cultures ; il est des coins des Terres-Froides où la vigne ne fructifie pas, tandis que l’olivier apparaît dans la région des Baronnies et dans la vallée de la basse-Durance, où les villages ont déjà une allure provençale » [Avezu, 1946 : 8]. Le Dauphiné apparaît comme une terre « de transition » entre le Nord et le Sud, une terre « de contrastes » [ibid. : 9] [5]  La diversité d’aspects climatiques et géographiques... [5] . Un pays frontière entre des régions naturelles, aussi pour son climat, « sain et rude en Oisans et dans tout le Haut-Dauphiné où s’épanouit la sévère parure de la végétation alpine […]. Mais un climat qui s’adoucit singulièrement dans la partie basse dont les plaines sont renommées pour leur fertilité (le Grésivaudan) où l’on trouve des céréales et des arbres fruitiers […] des pâturages, des vignobles réputés » [Letonnelier, 1958 : 6]. À ces différences semblent correspondre aussi des différences linguistiques qui donnent aux patois « dauphinois » un caractère « franco-provençal au nord, provençal au sud » [Avezu, 1946 : 9].

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Le même discours apparaît aussi dans les textes folkloriques ; en niant toute homogénéité culturelle, ils associent les éléments selon le même système classificatoire : en premier, des facteurs climatiques, morphologiques et végétatifs ; ensuite les éléments linguistiques et, enfin, les éléments culturels : « Pas plus qu’il ne constitue une entité géographique, le Dauphiné ne constitue une entité ethnographique. Les phénomènes de culture traditionnelle n’ont pas tenu compte des limites historiques de l’ancienne province, et leur répartition à l’intérieur et à l’extérieur de celle-ci s’est produite selon […] des facteurs complexes qu’il n’est pas facile de cerner » [Joisten, 1971 : 12-13].

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Tous ces textes rappellent souvent que ce n’est pas la géographie qui « fait » le Dauphiné, mais « C’est bien l’histoire qui l’a fait naître » [Bornecque, 1991 : 5]. « On lui chercherait en vain un principe d’unité ailleurs que dans une histoire et une administration commune qui, l’une et l’autre, ont duré quelques siècles à peine » [Veyret, 1965 : 7]. S’ils construisent une image du Dauphiné comme une terre faite d’hétérogénéité et de contrastes, ils contribuent en même temps à la stratification de sens qui affecte les marqueurs mêmes qu’ils utilisent pour le décrire : des paramètres géographiques, linguistiques et ethnographiques vont se coaguler à l’intérieur d’un contenant « historique ».

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En changeant de perspective, c’est à partir de tous les éléments utilisés pour décrire le Dauphiné que l’on construit l’identité « partagée » des Hautes-Alpes. Comme l’était le Dauphiné de Letonnelier ou de Veyret, les Hautes-Alpes sont un espace de frontière pour leurs caractéristiques morphologiques, climatiques, végétales et économiques ; et de même que pour le Dauphiné, ces marqueurs sont remplis de contenus culturels. Mais au regard de la sémantique, il y a eu un glissement de sens. D’un côté, les contrastes qui caractérisent le Dauphiné semblent avoir été projetés sur les Hautes-Alpes : l’image d’un ensemble hétérogène s’est concentrée et figée sur une partie de cet ensemble [6]  Selon un mécanisme contraire à celui qui est mis en... [6] . De l’autre, le terme « Dauphiné » a condensé les caractéristiques du Nord, par opposition à la « Provence », qui symbolise les caractéristiques du Midi méditerranéen. Ici donc, le contraste entre les éléments du Nord et du Sud apparaît exprimé à travers la polarisation des unités historiques, « Dauphiné » et « Provence » ; et, de territoire « éclaté » [Favier, 1999 : 180-187], le Dauphiné devient, en tant qu’opposant à la Provence, un ensemble compact. En même temps, les contrastes et le manque d’homogénéité – qui, selon Favier, n’avaient pas permis au Dauphiné historique de continuer à exister en tant qu’unité –, transférés sur les Hautes-Alpes, deviennent une valeur ajoutée, des éléments positifs au moyen desquels on peut remplir le vide et, ce faisant, construire une spécificité. « Son originalité la plus marquante tient à deux traits physiques […] : venant du Sud ce sont vraiment les Alpes qui commencent et étreignent le paysage de toute part […]. Les touristes arrivant du Nord sont frappés d’apercevoir tout à coup un ciel incomparablement plus clair […] c’est le ciel méditerranéen dans sa forme la plus pure » [Chauvet et Pons, 1975 : 9]. À travers ce glissement et cette recomposition sémantique, englobant les contrastes de l’ancien Dauphiné et leur donnant un sens positif, les Hautes-Alpes, divisées dans les classifications géographiques de Blanchard entre Les grandes Alpes françaises du Nord [1943] et Les grandes Alpes françaises du Sud [1949], semblent pouvoir se recomposer.

La frontière comme espace élastique et le façonnement du territoire

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Manipulant les mêmes éléments utilisés par les spécialistes des différentes disciplines pour partager et classer les territoires [7]  Cf. [Anderson, 1983 ; Amselle, 1990 ; Bromberger, 1996].... [7] en les utilisant comme les pièces d’un puzzle, les acteurs locaux ont la possibilité de jouer avec l’identité. En effet, si l’expression « être entre » est utilisée pour montrer une spécificité mais avant tout pour la construire, la création d’un espace de frontière ne permet pas simplement de se situer à l’intérieur même de ce contenant, mais aussi de le faire de façon toujours contextuelle, en privilégiant une ou l’autre de ses composants.

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« Ici, on est beaucoup plus proche de la Provence. Nous avions fait des recherches et on sait qu’on est des Provençaux : les montagnards sont plus grossiers, ici il y a beaucoup plus de finesse. En plus ici, on parle le provençal, le provençal alpin ».

[F. V.]
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« On essaye d’être provençal, pas des Provençaux : on est des gens de la montagne ».

[C. F.]
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« Gavot (nom du groupe folklorique, Pays Gavot [8]  Sur l’utilisation du terme « gavot » dans les Hautes-Alpes,... [8] ), ça veut dire les gens de la montagne qui viennent d’en haut pour les Provençaux. C’est comme ça que nous appelaient les Provençaux ».

[M. E.]
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« Notre façon de vivre est plus proche de celle du nord. Pour nous, le déneigement des routes est important, mais à Marseille ils rigolent, ils ne se rendent pas compte. Et nos problèmes sont les mêmes qu’en Savoie ou en Isère. Mais c’est pas Grenoble qui finance nos problèmes ».

[P. O.]
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Les regards des personnes venues de l’extérieur déplacent le département, en fonction de leur origine : il est englobé tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre des deux régions historiques :

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« Je viens du Jura. Pour moi les Hautes-Alpes étaient le Dauphiné pur et dur. Elles étaient une partie extrêmement montagneuse avec un climat alpin. Pour moi, c’était pas du tout la Provence. Donc moi je disais “Dauphiné, Dauphiné” et les gens répondaient “il y a la Provence aussi”. Maintenant je comprends : c’est un drôle de Dauphiné. Historiquement on était entre Provence et Dauphiné. On est entre les Alpes du Sud et les Alpes du Nord, entre Provence et Dauphiné, aussi bien pour le climat que pour l’histoire ».

[D. G.]
22

« Quand mon mari a été nommé ici on s’est dit : on est toujours dans la Provence, les Hautes-Alpes sont la Provence. Depuis qu’on est ici, ben non. Au niveau climat, soleil c’est vrai, on a l’impression d’être dans la Provence, les couleurs des maisons ; mais au niveau de l’esprit non, on est fermé, on a un esprit montagnard. On n’est pas dans la Provence ».

[M. S.]
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Le Dauphiné, qui, selon le cas, représente le Nord, la montagne ou simplement le département de l’Isère, peut être aussi situé à l’intérieur des Hautes-Alpes. De même, la Provence, qui signifie le Sud, la plaine ou les départements méridionaux de la région, peut trouver place dans les Hautes-Alpes. « Être entre Provence et Dauphiné » est donc une « façon de dire », de parler de l’identité du département et aussi de sa propre identité. Dans le même temps, c’est une « façon de faire », de façonner et construire toujours différemment l’identité.

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Lors du conseil municipal du 15 juin 2001, le maire de Gap présenta le nouveau drapeau de la ville, commandé quelques mois auparavant, car Gap n’en avait pas [photo 1]. Si cela semble confirmer l’absence d’une spécificité évidente du département et de sa préfecture, cela permet surtout de suivre de près une phase du processus de façonnement de l’identité.

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« Il est important de montrer l’identité d’une ville par la création d’un drapeau […] Il est aussi important de marquer l’identité de la ville avec un drapeau qui ait une référence historique. Ce drapeau met en évidence notre union au Dauphiné et à la Provence. Donc, d’un côté le drapeau dauphinois et de l’autre, le drapeau provençal. Le nom de la ville qui sort vers le fond rouge marque l’interpénétration entre les deux régions » [P. B. R.]. Le maire reprend le contenu des notes qui avaient été rédigées pour la commande du drapeau : « En différentes périodes de son histoire, la ville a basculé sous l’influence du Dauphiné ou de la Provence […]. L’activité économique, les voies de communication tendent à nous rapprocher de la Méditerranée. Cependant d’un point de vue géographique, le Gapençais relève du Massif Alpin. Le climat très contrasté propre à la montagne est tempéré par la présence du soleil […]. L’esprit montagnard est très présent, mais la Provence n’est jamais très loin puisque ces paysans parlaient l’occitan. L’identité de Gap est donc caractérisée par cette double appartenance au Dauphiné et à la Provence. La mise en valeur de cette double appartenance est donc l’idée maîtresse à mettre en valeur. »

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Le nouveau drapeau de Gap (avec les armes de la ville), réalisé en 2001 (Mairie de Gap).

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Le logo de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur (réalisation de l’auteur).

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Ainsi, dans la partie gauche du drapeau, les armes de la ville [cf. photo 1] figurent sur un fond rouge ; en bas, les raies rouge et or évoquent le blason provençal (qui « doivent sans doute être présentes, mais ne pas marquer trop l’empreinte du drapeau ») [9]  On remarquera que leur nombre n’est pas conforme. [9]  ; dans la partie droite, sur un fond bleu, le dauphin « emblème des seigneurs du Dauphiné ». Le drapeau est le résultat de la réappropriation de deux des trois symboles anciens qui constituent aussi le logo récemment adopté par le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur [photo 2] [10]  En effet, le drapeau mit ensemble pas simplement les... [10] . Les symboles ont été démontés, recomposés et manipulés d’une façon créatrice, ce qui leur donne un sens nouveau.

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Le discours du maire de Gap et les échanges qui ont eu lieu à la suite de cette présentation officielle permettent de voir à l’œuvre la rhétorique de l’« identité partagée » et ils en montrent bien la nature contextuelle et négociable. Quelques membres de l’opposition soulignent, en effet, que : « Il y a beaucoup plus de Dauphiné que de Provence… » [D. C.]. « Parce que historiquement, nous avons été plus dauphinois que provençaux et nous avions une forte propension pour le Dauphiné. Même si maintenant, avec l’autoroute et le rattachement à la Région paca, nous sommes plus proches de la Provence » [P. B. R.], répond le maire. Dans ses paroles, on peut déceler la référence aux polémiques qui concernent la construction de l’autoroute vers Grenoble, les divergences de couleur politique entre la municipalité, de droite, et la majorité régionale, comme les affinités politiques entre la ville et les vallées situées au Nord de Gap. Avec un ton ironique, un conseiller municipal ajoute : « Plus qu’un dauphin celui-là, il ressemble à une sardine ! » « C’est pour compenser le fait que le Dauphiné est plus étendu que la Provence et pour évoquer le port de Marseille », lui est-il répondu. Ces échanges n’empêchent pas que le drapeau soit adopté à l’unanimité ; finalement, l’identité est façonnée de manière visible.

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Place Jean-Marcellin, la place « dauphinoise » (photo de l’auteur, 2002).

44

Place de la République, la place « provençale » (photo de l’auteur, 2002).

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On peut également voir la rhétorique de l’« identité partagée » utilisée pour dessiner les limites du futur « pays gapençais » [11]  Pour la création des « pays », la loi Voynet [1999]... [11] . À la suite de réunions entre les élus d’une partie des structures intercommunales des vallées autour de Gap qui ont exclu les vallées au sud-ouest de la ville, c’est-à-dire Veynes et le Buëch, le maire de Gap m’explique que : « Le Buëch est une vallée qui a une homogénéité ; elle fait partie des Alpes du Sud, les Alpes sèches, la Provence. Ils (les habitants du Buëch) ont les mêmes problèmes démographiques et d’altitude. C’est la marge du département et la première marche vers la Provence. Ici, au contraire, on est plus Hautes-Alpes, on est plus Dauphiné, moins sec. On ne peut pas violer la géographie humaine et physique du territoire. » Ce même discours est repris au conseil municipal du 16 février 2001, mais cette fois, la délibération n’obtient pas l’unanimité. L’opposition lit, derrière les homogénéités géographiques, des homogénéités politiques qui semblent plutôt avoir guidé les choix de rapprochement et, donc, de périmètre en vue du futur « pays ».

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L’« identité partagée » n’est pas utilisée simplement pour construire la spécificité du territoire de manière symbolique, on l’emploie aussi pour façonner l’espace. Dans cette perspective, on peut considérer les projets d’aménagement de deux places du centre-ville [12]  On peut également prendre en compte la nouvelle nomination... [12] . La place Jean-Marcellin, sans arbres, de forme irrégulière, délimitée par des immeubles serrés entre eux et avec une fontaine au milieu, a été récemment réaménagée : les façades ont été restaurées et peintes dans des teintes pastel [photo 3]. Selon la vision du maire de Gap : « La double identité de la ville, vous pouvez l’apercevoir aussi dans le centre urbain. La place Jean-Marcellin est une place typiquement dauphinoise, austère, aussi si les façades maintenant sont colorées, il n’y a pas d’arbres […]. Par la rue du Mazel, vous arrivez à la place de la République et j’ai un projet de réaménagement de cette place » [P. B. R.]. La place de la République est au contraire de forme rectangulaire, on y trouve une série d’arbres qui dessinent les contours de l’espace central [photo 4]. « Je voudrais y mettre plus d’arbres, des platanes pour rendre la place plus méditerranéenne, plus provençale. Comme ça, la rue conduira symboliquement du Dauphiné à la Provence, pour montrer la double identité de Gap » [P. B. R.]. Pourquoi modeler d’une façon si visible l’identité d’une ville ?

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Voici l’analyse claire qui est à la base des projets urbains de la mairie : « Nous sommes obligés de considérer que notre identité est partagée. Nous sommes partagés entre deux cultures, et en même temps, nous avons un problème d’identification géographique. Nous avons été alternativement Dauphiné et Provence. Trente kilomètres au nord de Gap, il y a le chamois et cinquante kilomètres au sud la lavande et l’olivier. Nous sommes partagés aussi au niveau climatique » [P. B. R.]. Il y a donc un problème d’identification géographique qui constitue bien évidemment un obstacle au développement touristique de la ville. Mais ce serait une limite à la compréhension de la complexité des processus de construction de l’identité que de s’arrêter à cette question [13]  Sur les risques de réduction quand on applique, à l’analyse... [13] . « Les gens ont besoin de l’histoire, du passé, de repères pour avoir de la stabilité. La ville de Gap est ancienne mais au niveau physique on ne le voit pas : les pierres ne parlent pas de leur passé aux citoyens » [P. B. R.] [14]  Sur l’utilisation du passé dans la gestion du pouvoir... [14] . La nécessité de se situer et les dimensions économiques sont présentes dans le même temps [15]  En effet dans ce contexte, comme ailleurs, l’utilisation... [15] . « Gap n’a pas une identité forte et les gens qui y viennent pour s’y installer veulent une identité, cherchent une identité » [A. F.] [photo 5]. Il y a les aspects touristiques, la croissance économique d’une ville qui est liée aussi à sa croissance démographique, mais également les financements régionaux, ceux de l’État et de l’Union européenne qui, dans le futur, passeront de plus en plus par des structures intercommunales, soit par les « pays ».

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Le logo, créé en 1993, pour la « communication » de la ville de Gap (Mairie de Gap).

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La rhétorique du partage entre deux entités permet donc de construire du sens et la notion de frontière apparaît ainsi dans sa complexité : ses limites ne sont pas simplement floues, elles sont constamment déplacées, éloignées ou rapprochées pour créer un espace particulier, jusqu’à sa restriction en une ligne de confins, déplacée au nord de Gap, au sud ou à l’intérieur même de la ville. « On est à la frontière. Le col Bayard est la limite géographique entre les Alpes du Nord et les Alpes du Sud » [E. R.].

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« Tallard, c’est la limite de la Provence. Là bas, ils sortent les chaises le soir. Ils vivent dehors. Ici, il fait froid ».

[J. R.]
33

« C’est vrai, on est à la limite entre deux, mais je pense que la limite est plus basse, Sisteron… Moi je me sens plutôt montagnarde ».

[C. F.]
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Ce qui ressort de l’utilisation de cette rhétorique, c’est une image composite, construite sur la distance/appartenance à deux entités ; une image presque suspendue, qui n’est ni l’une ni l’autre, mais emprunte aux deux dans un jeu de miroirs. L’espace de frontière se révèle un espace élastique.

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« Moi, je crois qu’on n’est ni Provence ni Dauphiné. On est vraiment quelque chose à part. On est haut-alpin. Les gens me demandent “Vous êtes de Gap ? No ? Ben alors, vous ne pourrez jamais être haut-alpine, jamais”. Moi je venais d’Aix, d’Avignon. Mais pour eux, c’est là-bas. Je disais que ma mère était de l’Oisans. Mais l’Oisans, c’est pas la même chose. C’est là-haut. Pour eux, c’est le Dauphiné, c’est une autre chose ».

[C. D.]
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On peut être provençal ou dauphinois selon les cas. Mais pour les gens « d’ici », « être partagé » exprime une marginalité et, dans le même temps, une spécificité ; cela permet d’échapper à toutes les classifications. On est entre les deux, mais on est à part. ■


Références bibliographiques

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Notes

[1]

Préfet Vasserot, 12 novembre 1932 (Legs Vasserot, Archives de la Société d’études des Hautes-Alpes, Gap). Les lettres envoyées par Van Gennep suivaient toujours la même structure [Fonds Van Gennep, Archives du Musée national des arts et traditions populaires, Paris ; Van Gennep, 1946].

[2]

J’ai commencé ma recherche sur la gestion du patrimoine culturel et naturel et sur les pratiques et les représentations de l’identité dans les Hautes-Alpes en juillet 2000, avec une bourse post-doctorale de l’université « La Sapienza » de Rome. Je veux remercier toutes les personnes des Hautes-Alpes qui m’ont aidée, et qui continuent à le faire, avec leurs informations et leur disponibilité. Pour ce texte, en particulier : Julia Montredon, Marc Mallen et Bruno Gauthier pour leurs conseils et leur critiques.

[3]

J’utilise la notion de « rhétorique » dans le sens où elle est utilisée par de Certeau [1990] et Herzfeld [1997]. La globalité de l’action sociale – et pas simplement les actes linguistiques – a une dimension rhétorique, donc expressive ; en même temps, la rhétorique fait référence aussi à la nature performative des actes linguistiques, qui sont aussi des « manières de faire ».

[4]

Je pense ici à la « frontière cachée » dont parlent Cole et Wolf [1974].

[5]

La diversité d’aspects climatiques et géographiques et leur complémentarité semblent être un thème assez commun dans les descriptions des régions et des départements français [Guiomar, 1997 ; Nordman et Revel, 1989 ; Chartier, 1997].

[6]

Selon un mécanisme contraire à celui qui est mis en évidence pour ce qui concerne les costumes régionaux, comme le costume arlésien qui, par extension, devient le costume provençal [Gasnier, 1997 : 3469 ; Dossetto, 2001].

[7]

Cf. [Anderson, 1983 ; Amselle, 1990 ; Bromberger, 1996]. L’attention aux pratiques de la vie quotidienne permit d’analyser les processus concrets d’appropriation de sens et donc les plans créatifs de l’action humaine [De Certeau, 1990] et en effet l’identité est toujours une nouvelle production de sens.

[8]

Sur l’utilisation du terme « gavot » dans les Hautes-Alpes, cf. [Siniscalchi, 2002b].

[9]

On remarquera que leur nombre n’est pas conforme.

[10]

En effet, le drapeau mit ensemble pas simplement les deux symboles de la Provence et du Dauphiné et les armes de la ville, mais aussi une partie du logo, créé en 1993 et utilisé pour les politiques de communication.

[11]

Pour la création des « pays », la loi Voynet [1999] incite à choisir des espaces où il y a des affinités économiques, mais aussi identitaires et culturelles.

[12]

On peut également prendre en compte la nouvelle nomination des rues du centre-ville de Gap par des noms provençaux ; je ne peux pas analyser ici le débat qui a eu lieu autour de cette opération.

[13]

Sur les risques de réduction quand on applique, à l’analyse des identités, la dichotomie théorétique « manipulation politique versus expressions culturelles », cf. [Berthoud, 2001 et Viazzo, 1999].

[14]

Sur l’utilisation du passé dans la gestion du pouvoir et sur la nécessité de le construire d’une façon visible, cf. entre autres [Brow, 1990 ; Handler, 1988 ; Herzfeld, 1991].

[15]

En effet dans ce contexte, comme ailleurs, l’utilisation des identités en tant que marchandises semble être importante. [Appadurai, 1986 ; Chevallier, Chiva, Dubost, 2000 ; Siniscalchi, 2002a].

Résumé

Français

L’histoire d’une appartenance ancienne des Hautes-Alpes au Dauphiné et/ou à la Provence est utilisée pour façonner l’identité de ce territoire. Mais cette « identité partagée » semble être une rhétorique, construite et utilisée d’une façon très différente selon les acteurs locaux. Privilégiant l’une ou l’autre composante (provençale ou dauphinoise) de l’identité, les discours définissent le territoire des Hautes-Alpes comme un espace de frontière entre deux entités, un espace « élastique », dont les différentes définitions empruntent aux classifications savantes (celles des historiens, des géographes, des ethnologues, des linguistes).

Mots-clés

  • France
  • identité
  • façonnement de l’espace
  • stéréotype
  • frontière

English

The history of Les Hautes-Alpes that formerly belonged to the Dauhiné and/or the Provence is used to shape the identity of this territory. But this « shared identity » seems to be a rhetoric that is built and used in very different ways by the local actors. When either component of identity (of the Provence or of the Dauphiné) is privileged to define the territory of Les Hautes-Alpes it appears as a border space between two entities, an elastic space whose various definitions are derived from scholarly classifications (by historians, geographs, ethnologists, linguists).

Keywords

  • France
  • identity
  • space shaping
  • stereotyp
  • border

Deutsch

Die Geschichte des Gebiets Les Hautes-Alpes, das früher zur Dauphiné und/oder Provence gehörte, wird gebraucht, um die Identität dieses Gebiets zu gestalten. Diese « geteilte Identität » scheint aber eine Rhetorik zu sein, die auf verschiedene Weisen von den lokalen Akteuren gebaut und gebraucht wurde. Wenn eine beider Komponente (von der Provence oder von der Dauphiné) bevorzugt wird, um das Gebiet Les Hautes-Alpes zu definieren, dann erscheint dieses als eine Grenze zwischen zwei Entitäten, als ein dehnbarer Raum, dessen verschiedene Definitionen aus gelernten Kassifikationen (durch Historiker, Geographen, Ethnologen, Linguisten) entlehnt werden.

Stichwörter

  • Frankreich
  • identität
  • Raumgestaltung
  • Stereotyp
  • Grenze

Plan de l'article

  1. La frontière « montrée » : réappropriation du stéréotype et création de sens
  2. De l’histoire à la géographie : la construction de l’espace
  3. La frontière comme espace élastique et le façonnement du territoire

Pour citer cet article

Siniscalchi Valeria, « Entre Provence et Dauphiné : frontière et identité dans les Hautes-Alpes », Ethnologie française 1/ 2003 (Vol. 33), p. 101-109
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-1-page-101.htm.
DOI : 10.3917/ethn.031.0101


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