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S'inscrire Alertes e-mail - Ethnologie française Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’ethnologie suédophone en Finlande
AuteurAnna-Maria Åström du même auteur
Département d’Ethnologie - Université d’ÅboÅbo Akademi University
Ethnology
Biskopsgatan 13
fin-20500 Åboamastrom@abo.fi
Dans son article « Five Ethnologies. The Rise of Finnish Ethnology From a Finland-Swedish Point of View » [1992], qui nous conduit jusqu’en 1960, Nils Storå se refuse à faire de la langue le critère de distinction entre l’ethnologie d’expression suédophone et l’ethnologie d’expression finnophone[1] [1] En Finlande, près de 6 % de la population est suédophone ;...
suite. Il préfère considérer l’ethnologie finlandaise comme un tout, au sein duquel s’inscrivent cinq orientations de recherche qui puisent leurs origines à différentes sources : les antiquaires (au sens du xixe s.), la linguistique, le régionalisme, l’histoire culturelle et l’anthropologie.
2 Pour ma part, j’examinerai ici les événements marquants de l’ethnologie suédophone finlandaise, telle qu’elle se pratique à l’université d’Åbo[2] [2] Åbo est le nom que donnent les suédophones à la ville...
suite depuis 1960, ses thèmes de recherche et leur contexte scientifique, sans oublier les Archives de culture populaire ni la Société Brage, société savante fondée en 1906 pour la préservation de l’intérêt porté à la vie populaire suédoise et son folklore en Finlande.
3 Pour comprendre le présent, il faut savoir que, depuis plus d’un demi-siècle, les ethnologues finlandais suédophones[3] [3] Anna-Maria Åström emploie indifféremment « Swedish »...
suite se sont intéressés non seulement à leur propre culture, mais aussi aux cultures des autres. Helmer Tegengren et Nils Storå[4] [4] Helmer Tegengren occupa la chaire d’ethnologie de l’université...
suite sont des exemples de ce double intérêt. Ainsi, la thèse de Tegengren concerne une paroisse rurale d’Ostrobotnie, mais son œuvre maîtresse porte sur l’histoire de la culture same. Nils Storå a étudié deux cultures en marge de la culture finlandaise dominante : celle de l’Archipel (nom des îles situées entre Suède et Finlande, à l’extrême sud-ouest du pays) et la société des Sames Scolt aussi bien que Kronoby, en Ostrobotnie suédophone. On peut considérer que Gabriel Nikander, le premier détenteur de la chaire d’ethnologie[5] [5] La chaire d’ethnologie fut fondée à Åbo en 1919. Elle...
suite, a consacré sa vie scientifique à la culture des Finlandais suédophones. L’éventail de ses intérêts ne se limitait pas aux paysans mais s’étendait aussi aux classes sociales supérieures, comme les propriétaires de manoirs, les propriétaires d’usines et les bourgeois des villes, avec pour domaine d’étude l’histoire culturelle et les modes de vie populaires [Storå, 1992 : 92-98 ; Lönnqvist, 2000 : 24-25].
4 En 1885 déjà, la Société littéraire suédoise de Finlande avait été créée dans le but d’étudier les modes de vie populaires. Gabriel Nikander, également président de la Société Brage, en était membre, et s’occupait des questions de muséographie. Cette institution rassemblait aussi des anthropologues et des folkloristes. Elle avait créé la revue Budkavlen[6] [6] Budkavlen : pièce de bois contenant des messages, transportée...
suite, qui publiait des articles dans des domaines tels que l’architecture populaire, l’économie de l’Archipel, les coutumes, la religion, les croyances populaires et d’autres aspects du folklore. Parmi les membres de la première heure, citons, entre autres, Yngvar Heikel, K. R. W. Wikman, Gunnar Landtman, Otto Andersson et Fritz Burjam, tous deux folkloristes. En 1937, la Société littéraire suédoise fonda les Archives de culture populaire à Helsinki, dont la première ethnologue archiviste était la fille de Gabriel Nikander, Ragna Ahlbäck.
5 Après la Seconde Guerre mondiale, Helmer Tegengren mit sur pied le département d’Histoire culturelle, consolidant et élargissant son orientation nordique, tâche que poursuivit Nils Storå, à partir de 1972, qui y cultiva les contacts nordiques à une époque où l’ethnologie scandinave prenait une nouvelle direction. Tegengren s’orientait alors vers le contact et la diffusion culturels, d’où son attachement à l’organisation d’un réseau de correspondants et aux archives, pour rassembler les matériaux concernant les régions suédophones, recueillis à partir d’enquêtes de terrain intensives. Les principaux domaines d’étude de Tegengren (que l’on peut considérer comme pratiquant l’anthropologie culturelle) concernaient les contacts économiques et l’économie elle-même, la colonisation et l’établissement des migrants. Nils Storå s’intéressait à l’acculturation, la technologie, les innovations ainsi qu’à l’écosystème et aux ressources naturelles de l’Archipel, enfin, à l’histoire de la discipline.
6 Dans les années soixante, Bo Lönnqvist intégrait les Archives de culture populaire à Helsinki, avec, pour bagage, ses recherches en ethnographie finno-ougrienne à l’université d’Helsinki. Pendant qu’à Åbo, l’on pratiquait la méthode comparative à partir des matériaux qui y étaient collectés, à Helsinki, le travail de documentation se renforçait. En 1945 déjà, sous la responsabilité de Ragna Ahlbäck, un Atlas ethnologique de la culture populaire suédophone avait vu le jour. Il constituait la première livraison de la collection Folklivsstudier (Études de vie populaire), alimentée ensuite par les rapports de recherche de l’école d’Åbo.
Les années soixante-dix
7 En 1974, à l’initiative de Nils Storå, la chaire de l’université académique d’Åbo fut rebaptisée « Ethnologie nordique et Folkloristique », alors qu’il existait, à l’université finnophone de Turku, une chaire d’« Ethnologie finlandaise et comparée » (en 1986, la « Folkloristique » deviendra une discipline indépendante). Les « cinq ethnologies » décrites par Nils Storå avaient beaucoup changé et de nouveaux défis étaient lancés. L’ethnologie antiquaire demeurait importante ; l’ethnologie universitaire était aussi tournée vers la muséographie ; la linguistique n’était pas oubliée et la recherche régionale en était encore à ses débuts. L’histoire culturelle avait perdu de son dynamisme, mais des enseignements d’histoire culturelle étaient encore dispensés dans le cursus d’ethnologie. L’anthropologie avait rendu ses derniers feux avec les élèves de Westermarck, mais une chaire avait été créée à l’université d’Helsinki par Arne Runeberg, opération de secours bienvenue qui sera à l’origine d’une nouvelle tradition florissante.
8 Nils Storå, à l’université d’Åbo, et Ilmar Talve, à l’université de Turku, faisaient de l’ethnologie urbaine l’un des chantiers prioritaires des années à venir. En Suède, l’ethnologie prenait une nouvelle orientation, d’abord sociale, puis herméneutique, et entamait une réflexion sur le rôle du chercheur. Avec l’émergence des recherches sur la vie quotidienne contemporaine, de nombreux ethnologues s’engageaient à nouveaux frais dans l’enquête de terrain, mais cette fois sur des problèmes contemporains. Ils portaient une attention particulière aux petites communautés, à la culture ouvrière, aux sous-cultures, à la culture de la jeunesse et aux activités économiques comme celles des paysans et des pêcheurs.
9 L’ouvrage de Nils Arvid Bringeus, Människan som kulturvarelse (L’Homme, cet être culturel) et Kulturanalys (Analyse culturelle) d’Orvar Löfgren et Billy Ehns faisaient fonction d’introduction à la discipline pour les étudiants débutants. À l’université d’Åbo, le déplacement des recherches sur la société contemporaine et l’ensemble des couches sociales ne s’imposa pourtant jamais au point de faire disparaître les ethnologies antérieures, ce qui permit à celles-ci de perdurer et de renouveler leurs objets (ouvriers agricoles, populations maritimes, ouvriers). La méthode comparative demeurait vivace ; les approches historiques et les théories de la modernité y étaient largement utilisées. Outre les modèles culturels et les modes de vie, les techniques représentaient l’une des spécialités de l’ethnologie pratiquée à Åbo. Un travail intensif de questionnaires se poursuivait auprès d’informateurs vivant à la fois dans les régions finnophones et suédophones. John Hackman commençait à utiliser les technologies de l’information pour en analyser les résultats.
10 Aux Archives de culture populaire, cette décennie était aussi très fertile. La thèse de Bo Lönnqvist : Dräkt och mode i ett landsbygdssamhälle 1870-1920 (Les vêtements et la mode dans une communauté rurale 1870-1920, 1972) lui permettait d’obtenir des financements accrus auprès de l’Académie de Finlande. Outre lui-même, son équipe se composait de Ragna Ahlbäck, Ivar Nordlund et Mary-Ann Elfving[7] [7] Leurs recherches portaient alors plus particulièrement...
suite rejoints en 1979 par Bertil Bonns et moi-même. Les intérêts de Bo Lönnqvist s’orientaient vers les éléments et les formes culturelles, leur disparition, leurs changements et leur renouvellement. Les travaux de terrain englobaient diverses régions : une société aristocratique de l’ouest du Nyland, une fabrique de papier près de Porvoo, des communautés insulaires dans l’ouest, le sud-ouest et le sud de l’Archipel, etc. Ragna Ahlbäck analysait la culture paysanne dans une perspective historique et dans son évolution vers l’artisanat. Les Archives publièrent un catalogue, et Bo Lönnqvist une bibliographie de toutes les publications ethnologiques en suédois [1976]. Les questionnaires portaient sur la vie scolaire, la culture des enfants, les habitudes de lecture, le vêtement, les fêtes annuelles et la culture matérielle, recherches dans lesquelles étaient incluses les couches sociales marginales.
Les années quatre-vingts : nouveaux apports théoriques et travail de terrain intensif
11 À l’université d’Åbo – que Bo Lönnqvist rejoignait en 1981 –, la nouvelle ethnologie suédophone nourrissait l’enseignement universitaire de ses thèmes de recherches : les modes de vie, les sous-cultures de différents groupes sociaux, aussi bien que, plus traditionnellement, la vie rurale ou maritime. Les catégories de la vie paysanne n’étant plus pertinentes pour comprendre ses manifestations, l’appréhension de la société contemporaine s’accompagnait d’approches renouvelées des mécanismes culturels et de l’intensification du travail de terrain. Des concepts comme ceux d’« identité culturelle », d’« acculturation », de « niche culturelle », d’« écologie culturelle » conduisaient à une compréhension plus fine des sujets abordés. Cependant, dans la mesure où le regard était toujours tourné vers les formes de vie traditionnelle en voie de disparition, il serait excessif de parler de changement de paradigme. Les mouvements estivaux de la population urbaine vers l’espace rural, les nouvelles formes d’activité économique à la campagne, ou encore la vie traditionnelle des femmes retenaient l’attention des ethnologues d’Åbo, sans oublier la vie matérielle et ses productions.
12 Aux Archives de culture populaire, l’ethnographie prenait une place toujours plus grande, parfois menée en coopération avec des ethnologues de l’université de Jyväskylä et des ethnologues suédois invités. Résultat de la modernisation, de la communication et des contacts intensifs des îliens avec les vacanciers, le mode de vie de l’Archipel changeait. La vie paysanne était abordée à partir du concept de temps et la ville de Kaskö était choisie comme domaine d’études des modes de vie des citadins et des groupes linguistiques. L’ensemble de ce travail parut en 1985, sous le titre Kaskö. Kontinuitet och förändring i en småstad (Kaskö. Continuité et changement dans une petite ville). Pour comprendre les changements advenus au xxe siècle, la collecte de données contemporaines s’accompagnait toujours d’une perspective historique. Les récits de souvenirs, dûment enregistrés, étaient scrupuleusement confrontés aux faits historiques auxquels ils faisaient allusion. Bo Lönnqvist s’intéressait à divers aspects de la culture des Finlandais suédophones et à leur histoire. Mais la culture bourgeoise nous réunissait dans un intérêt commun, autour à la fois de la scène urbaine et des seigneuries. On s’appuyait sur des colloques internationaux, tels le colloque de la Société internationale d’ethnologie et de folklore à Zurich : « Le cycle de la vie » et les congrès allemands d’ethnologie : « Culture urbaine », « Culture enfantine », « Se souvenir et oublier », « Contacts culturels-Conflits culturels », ou « L’homme industriel ».
Les années quatre-vingt-dix : ethnicité, ethnologie urbaine et modernité, genre et âge, et anthropologie culturelle
13 Au département d’Ethnologie d’Åbo, le concept de culture et ses conséquences sur l’appréhension des articulations multiples de l’identité et de la différence emprunte aux conceptions d’universitaires suédois tels Orvar Löfgren, Jonas Frykman, Lissie Åström, Barbro Klein, Karl Olof Arnstberg, Britta Lundgren. Parallèlement aux modes de vie contemporains, s’imposaient le genre et l’ethnicité, comme le montrent par exemple le travail de Monica Nerdrum sur la tradition et la modernité chez les femmes de l’Archipel, ou encore les recherches et l’enseignement dispensé sur les différentes minorités en Finlande et sur l’ethnologie nordique.
14 Avec l’organisation de séminaires mensuels et de colloques annuels, tels Nature et Culture, Dynamique culturelle, Symboles, Ethnicité, Culture de l’Archipel et Territoires régionaux (seul de ces colloques à concerner explicitement les Finlandais suédophones), la Société Brage connut une période très active. Des séminaires et des rencontres plus modestes se tinrent sur le tourisme, les populations littorales, la culture russe en Finlande. Les communications présentées furent publiées dans la revue Laboratorium för folk och kultur (Laboratoire de folklore et de culture), créée en 1989. La revue ethnologique Budkavlen, publiée depuis 1928 conjointement par la Société Brage, qui l’avait fondée, et l’Institut de recherche sur la vie populaire à Åbo, passa, en 1971, sous l’entière responsabilité des ethnologues et des folkloristes d’Åbo. Les années quatre-vingt-dix furent fécondes à de nombreux autres points de vue. Pour son cinquantième anniversaire, les ethnologues suédophones publièrent, en hommage à Bo Lönnqvist, qui s’était toujours montré très attaché à ce concept : Kring tiden (Autour du temps). Son ouvrage majeur sur la culture enfantine, Ting, rum och barn (Objets, espace et enfance), parut en 1993. Les enquêtes sur la composition ethnique des villes se poursuivaient à Loviisa[8] [8] Fondée en 1745, Loviisa est une ville littorale, située...
suite et à Võru en Estonie, soutenues par un programme de recherches finno-estonien, sous la direction de Matti Räsänen de l’université de Turku. La partie suédophone de l’ouvrage qui en résulta (publié en anglais sous le titre : Everyday Life and Ethnicity [1994])[9] [9] Les textes furent publiés dans la langue dans laquelle...
suite, rédigée par Marina Airo de l’université d’Åbo, traitait des contacts et des conflits possibles entre habitants suédophones et finnophones de Loviisa, comparés à ceux des Russes et des Estoniens de Võru. De nouvelles études furent également initiées à Helsinki, et quatre questionnaires furent envoyés aux habitants à la recherche de souvenirs et de façons de vivre dans la capitale. Déjà en 1990, avait été publié (épuisé en l’espace d’un an) : Hemma bäst (On n’est jamais si bien que chez soi), livre dédié aux souvenirs d’enfance remontant aux trente premières années du xxe siècle, écrits par des suédophones. Les résultats de ces nouveaux terrains firent aussi l’objet de l’ouvrage Elämää kaupungissa. Att bo i stan (Vivre en ville), qui rassemblait les souvenirs de vie urbaine dans le centre d’Helsinki pendant les années cinquante[10] [10] Voir compte rendu de lecture dans ce même numéro (ndt). ...
suite.
15 L’auteur du présent article a travaillé à partir de 1987 sur l’histoire culturelle des manoirs d’officiers et d’aristocrates suédophones de la région du Savo (nord-est de la Finlande), recherche entièrement fondée sur des sources historiques, objet de sa thèse d’anthropologie historique[11] [11] 1993, Sockenboarne : herrgårdskultur i Savolax 1790-1850...
suite, soutenue en 1993. Dans Skärgårdskvinnor (Femmes de l’Archipel, 1998), Monica Nerdrum décrit les processus de modernisation de la vie des femmes. L’étude de Solveig Sjöberg-Pietarinen sur Irja Sahlberg (fondatrice et conservatrice de musée) : Kvinna i museivärlden (Une femme dans le monde des musées), était achevée en 1997. Ces deux recherches dévolues aux études féminines introduisirent des changements dans une ethnologie jusqu’ici dominée par le masculin. En 1987, un ancien élève de Gabriel Nikander, Hjördis Dahl, alors octogénaire, publiait : Högsäng och klädbod (Literie et armoires à linge), sur la culture textile de la paysannerie suédophone en Finlande, renouant ainsi les liens de l’ethnologie universitaire avec la muséologie. En 1993, Nils Storå fêtait son soixantième anniversaire avec le livre d’hommage Resurser, strategier, miljöer (Ressources, stratégies et milieux) et, en 1999, son portrait était inauguré dans l’auditorium du bâtiment des Humanités d’Åbo, en présence de Nikander, Tegengren et Wikman et des donateurs Ernst et Rosina Dahlström. Nils Storå avait fait l’impossible : réformer l’ethnologie tout en restant fidèle à ses propres projets. Aujourd’hui il poursuit son œuvre et aura publié un nouvel ouvrage en 2002.
16 En Suède, les années quatre-vingts ont été la décennie de questions comme « Qu’est-ce qu’être suédois ? » et « Comment la suédité peut-elle être abordée de façon scientifique ? », interrogations résultant de la situation multiculturelle du pays. En Finlande, des réflexions furent alors menées sur l’intégration européenne dans les années quatre-vingt-dix. Si de nombreux livres évoquaient la fennité par la recherche de traits particuliers, ils discutaient aussi le terme de façon constructiviste. Les ethnologues finnophones amorcèrent le débat en invitant anthropologues et ethnologues à analyser les contacts et les conflits culturels, plutôt qu’à décrire les différentes cultures de l’intérieur. Ces préoccupations pour les questions ethniques se reflétaient dans les thèses qui abordaient les contacts entre différents segments de la population finnophone, notamment dans celles de Pirkko Sallinen-Gimpl et de Outi Tuomi-Nikula. Le premier étudia les relations entre les Caréliens évacués et les Finlandais après la Seconde Guerre mondiale et le second, les mariages entre Allemands et Finlandaises. Ces sujets sollicitaient aussi les ethnologues suédophones. Anna-Liisa Kuczynski décrivit l’acculturation des paysans polonais immigrés en Finlande et la fidélité à leur culture d’origine de chacun des conjoints, finlandais et polonais, dans les unions mixtes. Marjut Anttonen soutint son doctorat sur les descendants de Finlandais en Norvège et leur réveil politique dans les années quatre-vingt-dix.
17 Dans ce nouveau contexte politique et scientifique, la place des Finlandais suédophones était quelque peu floue. L’Académie de Finlande lança en 1994 le programme « Ethnicité, identité et multiculturalisme », qui permit à trois chercheurs (Bo Lönnqvist, Yrsa Lindqvist et moi-même) de se pencher sur la question. À ce qu’il semblait, les deux cultures (finnophone et suédophone) empiétaient l’une sur l’autre, à la fois en transgressant et en consolidant leurs frontières, chacune espérant ainsi se garantir une image claire. En même temps, apparaissait le besoin de se définir soi-même. La construction de l’image d’eux-mêmes que se faisaient les Finlandais suédophones reposait sur deux principes différents : l’un, constitué par les quatre régions (Ostrobotnie, Åboland, Nyland et les îles Åland) ; l’autre, par un « pacte » entre les classes sociales supérieures, le parti politique suédophone et le « peuple ». Gränsfolkets barn (Enfants de la frontière)[12] [12] Gränsfolkets barn a reçu le Prix national de l’information...
suite, la monographie issue de cette recherche, montre comment cette construction identitaire repose sur le conflit des représentations stéréotypées que chacun des groupes linguistiques se fait de lui-même et de l’autre.
18 On peut dire qu’à la fin des années quatre-vingt-dix, l’ethnologie suédophone est au fait des toutes récentes tendances de la discipline. Ses principes s’appuient sur les perspectives sémiotiques, l’anthropologie culturelle, le constructivisme (à propos de l’identité ethnique et des modes de vie contemporains ruraux et urbains), les théories symboliques et les théories écologiques. Les relations entre nature et culture étaient d’autant plus à l’ordre du jour que les régions de peuplement suédophone, comme celle de la mer Baltique, étaient menacées par la pollution et que l’université d’Åbo était déclarée « Université de l’environnement ». « Etnografi på hemmaplan » (« L’ethnographie chez soi »), un programme de recherches ethnologiques, relatif à l’environnement culturel de l’Archipel, était mis en place en 1998. Les études sur la société contemporaine évoluaient. De nouvelles recherches sur la vie et la mémoire urbaines, intitulées « Les habitants des villes et leurs espaces », initiées par l’Académie de Finlande, réunissaient des ethnologues d’Åbo, de Jyväskylä et d’Helsinki. Les questions méthodologiques animaient les séminaires et les colloques de la Société Brage[13] [13] Bo Lönnqvist en était alors le président et Anna-Maria...
suite. On y débattait des mentalités, de la topographie et des espaces vécus, des théories symboliques, de l’ethnicité, des stéréotypes, des représentations (musées et tourisme), de l’authenticité, et des réponses aux questionnaires sous l’angle des questions de mémoire. L’ethnologie connaissait alors une période réflexive.
Nouveau millénaire, retour à l’histoire
19 Pour l’ethnologie suédophone en Finlande, le nouveau millénaire commence avec l’examen de ce que la modernité et la postmodernité signifient pour la culture et la vie quotidienne finlandaises. Au département d’Ethnologie, les années cinquante ont fait l’objet d’un questionnaire destiné à récolter des informations sur la constitution des souvenirs et les réactions aux changements. Les étudiants organisèrent une exposition à partir de ce matériau et un livre Så minns jag mitt Åbo (Je me souviens… d’Åbo) fut publié. Des mémoires de maîtrise entreprirent de faire la critique des sources et l’étude de la forme narrative. Katja Hellman analyse le rôle de l’histoire dans nos vies et dans la société contemporaine. L’engouement pour le passé est l’objet de nombreux travaux de recherche, comme par exemple ceux de Solveig Sjöberg-Pietarinen qui a entrepris de décrire à la fois ce que l’on expose et comment on l’expose, dans deux musées de plein air (le musée d’artisanat Klosterbacken à Åbo et le musée vivant des travailleurs Amuri à Tampere). Dans la mesure où l’université d’Åbo dispense des enseignements d’études culturelles européennes et d’anthropologie historique, il va de soi d’y étudier la culture contemporaine en gardant un œil sur l’histoire. Parallèlement à des sujets comme Internet ou le téléphone mobile, beaucoup de jeunes ethnologues sont fascinés par les nouvelles formes de scénographies historiques et les régions au fort passé historique. Les premières de ces études sont reprises sous le terme d’« Histoire de notre temps » avec des recherches sur la façon dont le xviiie siècle est mis en scène dans les musées, sur la façon dont l’époque médiévale en vient à revivre à Åbo chaque été durant une semaine avec l’installation d’un marché médiéval, et sur la façon dont les enfants visitent les musées du Moyen Âge et s’intéressent à la préhistoire dans les écomusées. D’autres études, « d’histoire de la société locale », se penchent sur les processus d’embourgeoisement des espaces urbains en rapport avec la conception de l’histoire que se font leurs nouveaux occupants et sur ceux de rurbanisation des campagnes. Outre le questionnaire sur les années cinquante, le Service des questionnaires, sous la direction de John Hackman, en a réalisé deux autres depuis 2000, « Notre nature » et « Usines et milieux industriels ». Les stratégies industrielles suscitent aussi la curiosité des ethnologues et conduisent à des interrogations sur la consommation dans l’ensemble de la société, mais aussi plus particulièrement sur la consommation écologique et la consommation des jeunes. De nouveaux sujets de recherches sont aussi puisés dans la culture de la jeunesse, les rites de passage et les nouveaux migrants en Finlande. Initié par la Société littéraire suédoise en 2002, un nouveau projet interdisciplinaire – « Stadens ansikten » (Regards sur la ville) sur la culture urbaine de 1880 à 2000 – rassemble, pour la première fois, des historiens, des ethnologues et des littéraires dans le but de porter un regard nouveau sur la transition urbaine et sa perception. Les contacts avec la Suède sont très étroits, particulièrement avec les universités de Göteborg et de Stockholm, mais c’est aussi le cas avec la Russie, l’Allemagne et la Pologne et les universités de Saint-Pétersbourg, Kiel et Cracovie.
20 Pour le proche avenir, l’université académique d’Åbo se préoccupe à la fois de la société contemporaine et de ses racines historiques. Deux projets sont en attente de subvention : « Tradition et modernité des festivités publiques dans les villes » et « Modernisation des campagnes », sur les nouveaux défis que les régions et les populations rurales ont à affronter. À Åbo, l’ethnologie pourrait donc, à nouveau, être rejointe par la tradition d’où partit Edvard Westermarck. ■
21 Traduit de l’anglais par Martine Duquesne et Pascal Bataillard
Bibliographie
Références bibliographiques
Åström Anna-Maria, 1996, « “Budkavlar och Laboratorier” Brages gamla och nya sektion för folklivsforskning » (« Budkavlen et Laboratoire section Brage, pour la recherche des modes de vie populaires »), Laboratorium för folk och kultur 1 : 20-23.
– 1999, « Laboratorium för folk och kultur. 10 år jämte artiklar 1989-1998 » (« Le Laboratoire de folklore et de culture a dix ans. 1989-1998 »), Laboratorium för folk och kultur 2.
« Kursfordingar i etnologi läsåret 2001-2002 », Etnologi, Åbo Akademi.
Lönnqvist Bo, 2000, « Ett paradigmskifte i finlandsvensk etnologi » (« Changement de paradigme dans l’ethnologie finlandaise suédophone »), Laboratorium för folk och kultur 1 : 24-28.
– 1976, Folklivsforskning. En bibliografi över Svenskfinland. Meddelanden från folkkultursarkivet (Recherches sur les modes de vie traditionnels. Une bibliographie finlandaise suédophone des Archives de culture populaire), Helsingfors, Société de littérature suédoise.
Mustelin Olof, 1986, Forskning och vitterhet. Svenska litteraturällsskapet i Finland 1885-1985. Del II Det andra halvseklet (Recherche et littérature. Société de littérature suédoise en Finlande 1885-1985, IIe partie), Helsingfors, Société de littérature suédoise.
Storå Nils, 1992, « Five Ethnologies. The Rise of Finnish Ethnology from a Finland-Swedish Point of View », in Matti Räsänen [ed.], Pioneers. The History of Finnish Ethnology, Studia Fennica, Ethnologica 1, Helsinki, sks.
– 1993, « Nordisk etnologi » (« Ethnologie nordique »), in Solveig Widen [ed.], Åbo Akademi 1918-1993 II, Forskning och institutioner (L’université d’Åbo 1918-1993 II, Recherche et institution), Åbo Akademis förlag : 193-208.
Notes
[ 1] En Finlande, près de 6 % de la population est suédophone ; au début du xxe siècle, ce pourcentage était de 12,9. Conséquence du fait que les suédophones détenaient, y compris sous la domination russe, les postes les plus importants des fonctions civiles et politiques, la Finlande, après l’indépendance de 1917, s’est déclaré État bilingue (1919).
[ 2] Åbo est le nom que donnent les suédophones à la ville que les finnophones nomment Turku (ndlt).
[ 3] Anna-Maria Åström emploie indifféremment « Swedish » [suédois] et « Swedishspeaker » [suédophone]. Pour éviter la confusion dans l’esprit du lecteur francophone, nous avons choisi d’utiliser le terme « suédois » pour qualifier quelqu’un ou quelque chose en rapport avec la Suède, et « suédophone » pour signifier « de langue suédoise » ; idem pour « Finnish » et « Finnishspeakers » (ndt).
[ 4] Helmer Tegengren occupa la chaire d’ethnologie de l’université académique d’Åbo de 1952 à 1971 et Nils Storå de 1972 à 1997. Depuis 2000, leur a succédé Anna-Maria Åström, première femme à occuper ce poste de professeur. Le département d’Ethnologie compte également John Hackman, directeur du Service des questionnaires, et un assistant, Niklas Huldén. Six chercheurs sont attachés au département. Ils mènent leurs propres recherches.
[ 5] La chaire d’ethnologie fut fondée à Åbo en 1919. Elle fut occupée par Nikander de 1920 à 1951.
[ 6] Budkavlen : pièce de bois contenant des messages, transportée de maison en maison.
[ 7] Leurs recherches portaient alors plus particulièrement sur les études d’ethnologie rurale, d’ethnologie maritime, d’ethnologie des coutumes et d’iconographie.
[ 8] Fondée en 1745, Loviisa est une ville littorale, située à 90 km à l’est d’Helsinki, sur la route de Saint-Pétersbourg. Elle est réputée pour ses fortifications et les maisons de bois de sa vieille ville. On y parle suédois aussi bien que finnois.
[ 9] Les textes furent publiés dans la langue dans laquelle ils avaient été rédigés, finlandaise ou suédoise.
[ 10] Voir compte rendu de lecture dans ce même numéro (ndt).
[ 11] 1993, Sockenboarne : herrgårdskultur i Savolax 1790-1850 (Les « Paroissiens ». Culture seigneuriale du Savo 1790-1850).
[ 12] Gränsfolkets barn a reçu le Prix national de l’information en 2002.
[ 13] Bo Lönnqvist en était alors le président et Anna-Maria Åström la secrétaire générale.
Résumé
Minorité linguistique au statut national semblable à celui des Finlandais, les suédophones ont consolidé leur position notamment à l’université d’Åbo et la Société littéraire suédoise. Une ethnologie florissante s’est développée avec une chaire d’ethnologie créée à Turku en 1919 et à Helsinki, en 1937, des Archives de culture populaire. Récemment, ces ethnologues se sont intéressés au littoral, à la ville, aux stéréotypes ethniques, aux mentalités historiques, à la culture des groupes d’âge, aux campagnes. Les contacts noués avec les ethnologues scandinaves et allemands ont conduit avec le changement de paradigme des années 1980, à une importance accrue, attribuée aux modes de vie, aux attitudes modernes et postmodernes aussi bien qu’à la vie matérielle.
Mots-clés
minorités, FinlandeAs a language minority with the same national status as the Finns Swedishspeaking ethnologists have consolidated their position with institutions such as the Swedish Åbo Akademi University and the Swedish Literary Society. A flourishing ethnology has developed with the creation of a chair of ethnology in Turku in 1919 and of Folk Culture Archives in Helsinki in 1937. In the recent decades this ethnology has focused on coastal and urban studies, ethnic stereotypes, historical mentalities, the culture of age groups, and rural areas. Close contacts with Scandinavian and German ethnologists resulted in a shift of paradigm in the 1980s, more weight being put upon life modes, modern and postmodern attitudes as well as material life.Keywords
minorities, Finland
Als eine sprachwissenschaftliche Minorität in Finnland, die einen ähnlichen nationalen Status wie derjenige der Finnen hat, haben die schwedisch-sprechenden Ethnologen ihre Stellung mit Institutionen wie der akademischen Abo Universität und der schwedischen Literaturgesellschaft verstärkt. Eine blühende Ethnologie hat sich entwickelt mit der Schöpfung eines Lehrstuhls für Ethnologie in Turku in 1919 und der Volkskulturarchiven in Helsinki in 1937. In den letzten Jahrzehnten konzentrierte die Ethnologie auf Küsten- und Stadtforschungen, ethnische Stereotypen, historische Mentalitäten, Altersgruppenkultur und ländliche Gegenden. Nahe Kontakte mit skandinavischen und deutschen Ethnologen haben in den 1980er Jahren zu einer Paradigmusverschiebung geführt, wobei eine grössere Bedeutung den Lebensweisen, den modernen und postmodernen Verhalten, sowie dem materiellen Leben beigemessen wurde.Stichwörter
Minoritäten, Finnland
Artikkeli käsittelee suomenruotsalaisen kansatieteen vaiheita painottuen 1960-luvun jälkeiseen aikaan. Lähtökohtana on suomenruotsalaisten erikoinen ja yhtäläinen kansallinen asema mikä on ollut myös kansatieteellisen tutkimuksen edellytys ja kiihoke. Etnologinen tukimus on keskitetty toisaalta Åbo Akademin etnologian laitokseen, toisaalta Svenska litteratursällskapetin Folkkultursarkivetiin, joiden panos alkaa aineen perustamisesta 1919 ja Folkkultursarkivetin perustamisesta 1937. Viime vuosikymmenten tutkimuksissa on käsitelty saariston ja kaupunkien elämäntapoja, etnisiä stereotypioita, historiallisia mentaliteettejä, ikäryhmien kulttuuria, historian käyttöä sekä maaseudun murrosta. Tiiviit yhtetydet Skandinavian ja Saksan kansatieteeseen ovat vaikuttaneet paradigmanvaihdokseen 1980-luvulla, jonka jälkeen pääpaino on ollut elämäntavoissa ja -tyyleissä, modernin ja jälkimodernin kulttuurin ilmenemismuodoissa sekä aineellisen kulttuurin uudelleen arvioinnissa.Nyckelord
finlandssvensk etnologi, minoritetsstudier, fältarbete, etnologins forskningshistoria
(l’auteur de cet article étant une Finlandaise suédophone, le résumé est également donné ici en suédois)
Artikeln behandlar den finlandssvenska etnologin med betoning på tiden efter 1960-talet. Utgångspunkten är finlandssvenskarnas särpräglade och med finnarna jämställda nationella status i Finland, vilken också varit förutsättningen och drivkraften för en självständig utveckling av en etnologi på svenska. Forskning bedrivs dels inom ämnet etnologi vid Åbo Akademi och dels inom Svenska litteratursällskapets Folkkultursarkiv. Professuren i etnologi grundades 1919 och Folkkultursarkivet 1937.
Under de senaste åren har forskningen berört livsformer i skärsgårds- och stadsmiljö, etniska stereotyper, kulturmöten, historiska mentaliteter, olika generationers kulturer, nyanvändningen av historia och landsbygdens förändring. Starka kontakter till Skandinavien och Tyskland har inneburit ett paradigmskifte på 1980-talet, varefter huvudvikten lagts vid undersökningar av livsformer, livsstilar, moderna och postmoderna fenomen samt en omvärdering av forskning av materiell kultur.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les années soixante-dix
- Les années quatre-vingts : nouveaux apports théoriques et travail de terrain intensif
- Les années quatre-vingt-dix : ethnicité, ethnologie urbaine et modernité, genre et âge, et anthropologie culturelle
- Nouveau millénaire, retour à l’histoire
POUR CITER CET ARTICLE
Anna-Maria Åström « L'ethnologie suédophone en Finlande », Ethnologie française 2/2003 (Vol. 33), p. 227-235.
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-2-page-227.htm.
DOI : 10.3917/ethn.032.0227.














