Ethnologie française 2003/4
Ethnologie française
2003/4 (Vol. 33)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130534020
DOI 10.3917/ethn.034.0641
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Voix, visions, apparitions

Vous consultezVisions mariales sur Internet à la fin du xxe siècle

AuteurPaolo Apolito du même auteur

Université de Salerne et de Rome 3
Via V. Laspro 5
84126 Salerne, Italie
papolit@tin.it

L’histoire des visions mariales s’est accélérée au cours de la fin du xxe siècle, transformant un grand nombre des caractéristiques avec lesquelles elles avaient accompagné pendant plus d’un millénaire l’histoire de la chrétienté. On peut considérer la décennie des années quatre-vingt et les visions de Medjugorje, dans l’ancienne Yougoslavie, comme une sorte de ligne de partage des eaux. L’épidémie visionnaire classique qui, conformément à la tradition, fait suite à chaque vision et reste toujours relativement localisée, a acquis dans le cas de Medjugorje une dimension internationale : le village bosniaque a eu une influence épidémique dans le monde entier. Dans les années qui ont suivi les premiers événements, grâce à la coordination du Centre franciscain de Steubenville (Ohio, États-Unis) [Rastello, 2000 : 136], des flots de livres, d’articles, de cassettes vidéo, de films ainsi que d’émissions de radio et de télévision, de manuels concernant la constitution de groupes de prière autour des apparitions, ont envahi d’abord les pays européens les plus traditionnellement sensibles à ces phénomènes (Italie, France, Allemagne, Espagne, Irlande), puis le reste du monde. Dans la seconde partie des années quatre-vingt, Medjugorje a gagné les États-Unis qui, depuis lors, sont devenus le centre du « visionnarisme » catholique mondial. Si, paraphrasant une voyante célèbre itinérante dans le monde, Vassula Ryden, la Sainte Vierge parle aujourd’hui anglais, elle semble, parmi les variantes de cette langue, préférer tout particulièrement l’américaine. Plus de 50 % des cas les plus connus de « visionnarisme » catholique durant cette période sont américains : or, ils étaient 25 % dans les années quatre-vingt, 14 % dans les années soixante-dix et 7 % dans les années soixante.

2 Mais, en réalité, cette croissance n’est pas due à un effet de contagion de l’« événement Medjugorje ». Ce dernier a catalysé la nouvelle sensibilité américaine, manifestée par le renforcement de l’individualisme religieux post-conciliaire, par la « pentecôtisation » d’une grande partie du monde catholique, par la victoire politique et l’hégémonie idéologique d’une religiosité conservatrice en politique et essentiellement fondamentaliste qui, à partir des années soixante-dix, s’était organisée aux usa autour de la présidence de M. Reagan. Bien évidemment, cette force du « visionnarisme » américain s’est exprimée selon des formes typiques du contexte américain : importance du rôle de l’individu – dans une logique influencée par le protestantisme –, émancipation sociale et indépendance des freins hiérarchiques revendiquée par les voyants, disponibilité de larges ressources pour financer les activités relevant de ce mouvement et, surtout, utilisation d’importants moyens technologiques.

Les nouveaux voyants

3 Les voyants américains et européens qui ont fini par être entraînés par l’hégémonie américaine sont tout à fait différents de ceux de la tradition catholique. Internationalisation, centralité, émancipation les caractérisent.

4 Lorsque, à Fatima, la police interdit aux enfants voyants de se rendre au lieu des apparitions pour le rendez-vous du 13 août, l’apparition ne se manifesta pas au commissariat de police où ils étaient gardés, mais deux jours plus tard, lorsqu’ils retournèrent au lieu habituel, Cova da Iria. À cette époque, l’apparition s’identifiait à un lieu, au moins autant qu’à une personne. Si le voyant était marginalisé, le lieu de l’apparition gardait sa centralité. Bernadette et Lucie étaient entrées au couvent, François et Hyacinthe moururent très jeunes, mais Lourdes et Fatima n’en furent pas obscurcies : bien au contraire, elles rayonnèrent. Ce ne fut pas un hasard si Mélanie (de la Salette), refusant d’être tenue à l’écart, entreprit de voyager, emportant avec elle, au risque de se compromettre, la force du message de l’apparition.

5 Medjugorje se présente différemment. La colline du Podboro, où les premières apparitions ont lieu, n’est centrale qu’au début. Le 30 juin 1981, quelques jours après la première vision, les enfants sont emmenés en voiture par deux assistantes sociales, qui les éloignent du lieu de l’apparition. Le long du parcours, la colline reste visible et, à un certain moment, les enfants font arrêter la voiture, d’où ils descendent pour voir l’image de loin, à l’heure convenue [Mantero, 1987 : 48-49]. Les apparitions se déplacent alors de la colline au presbytère. Dans cette phase, la localisation reste encore décisive, important cependant moins que les voyants eux-mêmes. Mais ce n’est que dans les années suivantes, lorsque les voyants bosniaques entrent dans le circuit occidental de la dévotion mariale – circuit d’abord européen, puis américain – et qu’ils commencent à voyager à travers le monde et à avoir des visions là où ils se trouvent, que la transformation significative a lieu. Ainsi, les apparitions de Medjugorje – qui demeure un grand sanctuaire marial parmi les plus visités au monde – dépendent avant tout du périple des voyants, ce que savent bien les agences de voyages, qui promettent aux visiteurs de Medjugorje une rencontre avec certains d’entre eux.

6 Les dizaines de nouveaux voyants qui bénéficient aujourd’hui des apparitions font le tour du monde. Dès qu’ils ont acquis une certaine notoriété, ils incarnent par leur présence la valeur de l’épiphanie, s’identifiant en partie avec l’apparition qu’ils ont annoncée, passant presque sous silence la localisation de l’événement.

7 De plus, ces voyants ne correspondent plus au stéréotype du voyant ignorant, pour ne pas dire grossier, de la tradition du xixe et du xxe siècle, dont l’exemple le plus connu est Bernadette, à qui la Vierge de Lourdes avait dû parler en occitan pour se faire comprendre. Les voyants globe-trotters sont instruits, écrivent des livres, et appartiennent souvent à la petite et moyenne bourgeoisie. Ils savent parler aux foules de fidèles qui viennent les écouter, et occupent parfois des postes de responsabilité dans la structure ecclésiastique.

8 Sur le plan social et même conjugal, ces voyants sont souvent très émancipés – on est bien loin du couvent où Bernadette et Lucie s’étaient enfermées. Mariages, remariages, adoption, dans certains cas, de rites religieux différents lors de ces cérémonies en témoignent. Ces nouveaux voyants semblent vivre dans une sorte d’ivresse narcissique. Ceux de Medjugorje, par exemple, se sont sentis chargés d’une mission mondiale qui concernait le salut de toute l’humanité : « Le futur du monde, dit une voyante, dépend en quelque sorte de ce qui apparaît à Medjugorje » [Rooney, Faricy, 1987 : 81].

9 Le diable en est tellement conscient qu’il demande à Dieu Medjugorje contre le reste du monde [ibid.]. À Olhau (Pologne), la Sainte Vierge demande au voyant Domanski de construire à ce même endroit une chapelle « dont, dit-elle, dépendra la paix du monde »[1] [1] « Il segno del soprannaturale » no 100,...
suite
. À New York, un message de la Vierge à Mère Teresa du 18 mai 1987, diffusé sur Internet par les « Ambassador of God », proclame : « Ce lieu d’apparitions, mes enfants, est un lieu d’apparitions très important. Il sera le lien de tous les lieux d’apparitions. » À Rome, la Sainte Vierge déclare à Marisa Rossi que les apparitions dont elle jouit sont « les plus importantes [et même] les plus difficiles et les plus attaquées, surtout de la part du Clergé ». Jésus ajoute que les miracles qui ont lieu autour de Marisa sont « les plus grands miracles eucharistiques de l’histoire de l’Église »[2] [2]http:/ / www. geocities. com/ Athens/ Forum/ 6832/ ind...
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.

10 Chaque voyant se sent au centre de l’histoire de la rédemption du péché, des plans divins, des choix fondamentaux concernant l’humanité. Même s’il entre en compétition, il est conduit à coopérer, surtout pour des raisons d’organisation. Les nouveaux voyants s’entraident, se citent, écrivent des livres ensemble, participent aux mêmes meetings. Les uns visitent les lieux des apparitions des autres ; ils se rappellent les uns les autres par des liens sur le Web. Une des raisons de cette coopération est la tentative de se dégager du contrôle de la hiérarchie. Au cours des dernières années, l’impact de la technologie et la « démocratisation » qu’elle entraîne, tout comme le rôle de plus en plus grand de l’individu (qui n’est plus le destinataire passif de la proposition institutionnelle, mais devient le centre du choix religieux), ont affaibli le contrôle hiérarchique du « visionnarisme ».

11 Grâce à Internet, la simultanéité et la co-présence de la totalité des cas de visions permettent à tous les voyants de s’affirmer. Grand ou petit, connu ou anonyme, ethnique ou cosmopolite, chaque nouveau cas d’apparition prend sa place dans la confirmation de la Toile globale et, en même temps, c’est la Toile même qui le confirme.

« Visionnarisme » et Internet

12 Le « visionnarisme » des années quatre-vingt est en grande partie technologique. Aux États-Unis beaucoup plus qu’ailleurs, il a largement utilisé toutes les ressources qui font partie de la vie sociale quotidienne, dans un monde où le développement technologique a été privilégié. Appareils photo et caméras vidéo ont facilité l’accès au prodige : un grand nombre de photos et de vidéos d’images ou de phénomènes célestes circulent dans le monde catholique visionnaire. Ils ont « démocratisé » le rapport avec le Ciel et ont comme ramené la transcendance de ce dernier à de plus justes proportions. Mais la nouveauté réside justement dans le rôle joué par Internet. Sans renoncer aux formes les plus archaïques d’attachement fervent et de solution-miracle catholique (des images saignantes aux soleils tournoyants, des nuages mystérieux au prophétisme apocalyptique), le nouveau « visionnarisme » est entré sur Internet et s’y est installé en faisant preuve d’une très grande habileté et visibilité : le nombre de pages, de forums de discussion, de cassettes, de listes d’adresses, de webrings et, surtout, de liens visionnaires sont parmi les plus élevés de tous les genres présents sur la Toile. Si le divin a cessé de parler en occitan, et s’il parle anglais, cela est dû aussi au fait qu’Internet parle surtout anglais. Comme nous venons de le montrer, la croissance de ce mouvement aux États-Unis présente des logiques propres à ce pays. La relation que les voyants américains et leurs tenants ont avec Internet dénote une pratique familière, quotidienne, naturelle, qui n’a d’égal nulle part ailleurs. Lorsque des fidèles internautes, qui ne sont pas américains, accèdent à la Toile pour des curiosités concernant leur foi, ils la trouvent déjà occupée par des sites et des voyants américains. De plus, de nouveaux voyants réussissent à trouver de l’espace sur la Toile grâce à leurs relations avec des associations et des centres américains, ou encore avec les administrateurs des sites américains qui gèrent les pages sur les apparitions. Cependant, la Toile a influencé la centralité et l’autonomie relatives conquises par les nouveaux voyants. Leur centralité, leur présence, le charisme international qui les font voyager dans tous les coins du monde catholique occidental s’effacent devant Internet. La Toile n’a pas besoin des individualités en ronde bosse, des personnalités prises en entier. C’est le lieu du flux intarissable de messages : là, le sujet est le message de lui-même, non pas la source, car cette dernière impliquerait un sujet extérieur au message qui soit stable, alors que sur la Toile toute subjectivité n’existe qu’en tant que message : c’est une représentation changeante qui sombre dans un système de déviations continues. Le voyant perd donc en concrétisation, devient vague, se transforme en reflet spéculaire d’un autre voyant, ou en renvoi de son message. Même un voyant renommé perd en consistance individuelle. Multiplié sur des sites web différents, il devient le signe de lui-même. Subjectivité et capacité d’action ne vont pas au-delà de la pure représentation de « celui qui voit la Sainte Vierge ». Ou bien apparaît-il fragmenté, se contredisant, s’estompant sous l’effet des divers visages avec lesquels le présentent les différents sites.

13 De plus, très souvent le voyant est anonyme ; c’est quelqu’un qui a « vu », on ne sait ni où, ni quand, même si l’on connaît ce qu’il a vu et le message qu’il a transmis. « The Scribe », « Mariamante », « S », « anonymous seer », « American woman », « servant son », « un curé irlandais », « une voyante italienne », « l’Instrument », « la Coquille », « Gabriella », « Maria » sont autant de sigles de référence à une histoire de visions qui, dès qu’elle est rapportée, perd à jamais son protagoniste humain, éclipsé par les messages qui procèdent de sa notoriété même. Il est tout à fait singulier qu’une grande partie de ces cas concerne des « locutionnistes », c’est-à-dire des personnes qui croient recevoir des messages célestes dans leur propre intériorité. Leur extériorité biographique, d’état civil, topographique disparaît, leur « intériorité » passe directement à l’intérieur de la Toile.

14 Là, il est usuel de transmettre aux usagers des messages célestes dont on ne connaît aucune référence humaine, et qui s’ouvrent par des phrases lapidaires : « Jésus dit…, Marie dit… » À qui et où Jésus et Marie « disent-ils » ? Dans ces cas, non seulement la dimension locale, communautaire a complètement disparu, mais la dimension personnelle aussi semble s’être volatilisée, remplacées toutes deux par l’organisation de la communication médiatique, en dehors de laquelle l’événement n’existe pas. D’autre part, le système de recherche par moteurs de recherche accroît ce phénomène. Il faudrait alors remonter de cette page particulière à la page d’accueil du site, ce qui n’est ni toujours possible, ni même nécessaire, pour lire la page affichée sur l’écran.

15 Cela ne veut pas dire que les voyants fameux et de grand charisme aient disparu, ou soient sur le point de disparaître. Sans doute continueront-ils à jouer un rôle important, du moins tant que la Toile ne parvient pas à produire ce que les sites physiques et les voyants en chair et en os assurent encore : le prodige de la guérison. Internet ne guérit pas les maux physiques, le pèlerin virtuel n’a pas encore obtenu de guérisons miraculeuses. L’efficacité symbolique réside aujourd’hui entièrement dans les sites physiques des apparitions, dans les communautés charismatiques : existe encore, dans la communauté, la présence d’un corps collectif permettant la production de prodiges sur le corps individuel. Et c’est son absence qui peut expliquer la fragilité de l’internaute solitaire. En tant que « navigateur », il peut prétendre être une individualité à part entière, sans autre lien que celui entretenu avec la machine – sorte de mariage prométhéen à partir duquel on lui dit qu’il peut construire un monde. Mais sans les liens sociaux et symboliques qui, cependant, le constituent et qui, dans l’histoire pieuse, lui donneraient des possibilités de prodiges, il se découvre incomplet.

16 On a donc affaire, actuellement, à un double régime du « visionnarisme ». Hors ligne, la présence physique du voyant célèbre, « fort », permet une épidémiologie de voyances « faibles » – de formes atténuées de contact avec le Ciel – qui s’étend potentiellement à tous les fidèles. Le fait que, dans un lieu de visions, il y ait un voyant reconnu est décisif pour que les visions se répandent et se perpétuent. Le caractère extraordinaire de la vision du premier légitime une multiplication atténuée, une contagion graduée par cercles concentriques. De plus, les dispositifs actuels de communication et d’accentuation de l’image charismatique libérant le « voyant fort » des limites liées à la localisation lui permettent de produire des épidémies visionnaires dans tous les lieux où il est accueilli. Ces phénomènes n’ont, par contre, aucune chance de se produire en ligne, où le voyant fort n’a aucune possibilité d’influencer directement la vision d’autrui : empathie, charge suggestive, contexte relationnel, modèles culturels, actes communicatifs directs, tout a disparu ou presque. Au lieu d’une focalisation collective autour de son charisme, il y a plutôt des internautes ou administrateurs de sites qui entrent ou non en contact électronique avec lui, et potentiellement avec des dizaines de voyants comme lui. Tout comme les autres, il doit trouver – s’il y parvient – dans les trames de la Toile la capacité de reproduire le prodige, lequel n’émerge plus des conditions épidémiologiques du lieu physique. Peut-il encore émerger de la Toile, c’est-à-dire de la croissance d’un contexte virtuel d’apparitions et de prodiges ? La contagion, si elle existe, semble alors bien provenir de la « force » de la Toile.

17 La dépersonnalisation du voyant dans ce cadre est à rapprocher de la mise à l’écart des voyants, par les autorités ecclésiastiques du passé, dans les cas d’apparitions reconnues (Lourdes, rue du Bac, Fatima). Mais cette fois-ci, elle ne joue pas en faveur de ces autorités, car elle est le fruit du flux homologue de la communication numérique, qui supporte mal une personnalisation de l’émetteur. Ce qui introduit une nouvelle réflexion sur le rapport complexe entre « visionnarisme » et technologie contemporains.

Charisme / Institution

18 Dans ce monde d’apparitions mariales conjuguées à la technologie, la tension traditionnelle entre une religiosité fondée sur le charisme du voyant ou du mystique (en relation directe avec l’au-delà) et une religion qui, au point de vue institutionnel, est structurée par l’autorité hiérarchique, trouve une scansion brusque et imprévue. En effet, une utilisation plus immédiate et presque naturelle des ressources technologiques de la part de la première rend beaucoup plus difficiles le contrôle et la réglementation de la part de la seconde. La Toile pousse irrémédiablement à une redistribution du pouvoir sacré entre les sujets impliqués dans les apparitions, au détriment de l’auctoritas, car la rapidité et l’omniprésence de la Toile permettent aux voyants (comme à leurs supporters) toutes les autolégitimations personnelles possibles. Cela affaiblit le rôle des procédures de légitimation lentes, de plus en plus prudentes, émanant de la hiérarchie, et réduit par là les possibilités de contrôle.

19 En réalité, même l’« aura » des voyants, surtout de ceux qui sont très connus en dehors de la Toile, menace d’être obscurcie au profit des opérateurs qui construisent les nouvelles légitimations, et de l’internaute individuel qui, en dernière analyse, est celui qui choisit.

20 Les difficultés rencontrées aujourd’hui par la hiérarchie catholique pour contrôler l’effervescence des apparitions et des phénomènes mystiques sont nombreuses. Mais il lui est encore plus difficile d’adopter la position qui, dans les années soixante, avait placé sous une main de fer les possibilités extatiques du monde catholique. Pour ce qui est de Medjugorje, la position tout à fait contraire de l’évêque s’équilibre avec une certaine ambiguïté du Vatican, créant sans doute un vague malaise parmi les fidèles. Le troisième secret de Fatima a été présenté en l’an 2000 de manière ambivalente : la présentation faite par le cardinal Sodano fut plus populaire et plus proche des attentes des fidèles ; celle du cardinal Ratzinger, quelques semaines plus tard, était plus mesurée sur le plan intellectuel. Ces difficultés, ou ces ambiguïtés peut-être voulues, se traduisent sur la Toile en une redistribution de pouvoir et de légitimation sacrée en faveur de nouveaux sujets, de nouveaux leaders, qui s’emparent des espaces, non seulement au détriment de la hiérarchie, mais aussi des charismatiques traditionnels, soient-ils voyants ou mystiques. Parmi les nouveaux leaders on peut dénombrer : les dizaines de webmasters (administrateurs des pages web sur apparitions et prodiges) ; les gestionnaires de portails (qui sélectionnent données et possibilités de navigation d’où l’internaute démarre) ; les organisateurs et/ou les modérateurs des listes d’adresses (correspondance entre milliers de fidèles du monde entier inscrits dans des groupes) ; les organisateurs de forums de discussion (groupes de discussion exposant, dans des « vitrines » électroniques, des messages sur les apparitions de la Sainte Vierge ou sur d’autres thèmes catholiques) ; les animateurs de chat-rooms ou chat-lines (sites d’échanges « en temps réel » sur des thèmes religieux) ; les organisateurs de webrings (anneaux de sites reliés et joignables automatiquement d’un site religieux à l’autre), etc.

21 Les exhortations du concile Vatican II à fournir des espaces actifs aux laïcs ont eu pour effet indirect le jaillissement « spontané », en dehors de la Toile, de simples fidèles, qui ont pris la liberté de diffuser des informations et des messages concernant les apparitions mariales ou d’autres phénomènes de « visionnarisme ». Mais même avant le concile, à plusieurs reprises, un événement visionnaire utilisait des personnages non institutionnels pour acquérir plus de force. Par exemple, pour ce qui est des apparitions d’Ezkioga au Pays basque dans les années trente, Christian (mon informateur) signale l’importance des « croyants super-renseignés, qui jouent un rôle crucial dans la stabilisation des visions : les écrivains, les interprètes, les enseignants, les journalistes et ceux qui faisaient discernement étaient une interface pour la culture écrite et photographique nécessaire à la diffusion du message de la vision et au maintien du flux des croyants de tous les jours »[3] [3] William Christian Jr. , 2001, « Believers and Seers :...
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.

22 Avec la Toile, contrairement aux événements visionnaires localisés, le réseau de ces mêmes événements en ligne ne peut être soumis à aucun contrôle.

23 De plus, la dimension des phénomènes que les opérateurs de la Toile, les nouveaux leaders du monde visionnaire, sont en mesure de produire, est démesurée par rapport aux formes traditionnelles de contrôle et de diffusion des informations (Michelina Izzo, originaire de Poggiomarino, près de Naples, qui voit et qui parle avec la « Sainte Trinité et l’Armée Céleste », s’ingénie à faire poser des tracts sur les pare-brise des voitures dans les parkings). Par contre, Joseph Hunt, qui s’est autoproclamé « Internet Advocate for Roman Catholic Visionaries » (diffuseur de messages mariaux à travers Internet) en faveur de douze voyants nord-américains de même teneur que Michelina Izzo, s’introduit dans soixante-quinze pays d’« Australie, Asie, Europe, Amérique du Nord et du Sud » grâce à un click de souris[4] [4] À l’adresse : njkoti@nji. com. ...
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. Tout comme un agent de personnalité du monde du spectacle, Hunt collecte localement et lance planétairement les phénomènes visionnaires de John Leary (État de New York), Carol Ameche et Patricia Mundorf (Arizona), etc., invitant d’ailleurs à traduire dans les langues locales les informations qu’il envoie. Ses correspondants sont si nombreux qu’il écrit dans ses messages collectifs : « Je ne peux pas vous répondre individuellement, vous qui m’écrivez d’Australie, d’Asie, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud. »

24 On peut trouver un autre signe de la redistribution de pouvoir et de légitimation dans la multiplication des pages web sur les apparitions et les phénomènes prophétiques, pages élaborées par des jeunes et même des très jeunes qui, comme l’on sait, sont habiles dans les connexions du corpus callosus (corps calleux) entre l’homme et la machine, dont parle Kerchkove[5] [5] « Les nouveaux médias électroniques s’efforcent de...
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. On peut citer en exemple Brian Alves, jeune Américain de quatorze ans, qui a élaboré une page web[6] [6] « Apparitions and Eucharistic Miracles » : http:/ / 198. 62. 75. 1/ www1/ apparitions...
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d’apparitions de la Vierge et de miracles eucharistiques ayant un beau succès, bien que son site n’existe que depuis un an.

25 Cet exemple nous fait comprendre la portée de l’entrée en scène de ces nouveaux sujets et la sûreté de soi : « J’hésite à écrire à partir de moi, car je crains que l’on ne me pose plus de questions si l’on voit que je n’ai que quatorze ans ; on pourrait penser : “Oh ! ce n’est qu’un jeune garçon, il ne peut pas connaître la réponse à ma question.” Et bien, cela est faux !!!! Je suis très bien renseigné sur les apparitions de la Vierge ; et donc, s’il vous plaît, n’ayez pas peur de m’adresser vos questions !!!! » [Brian Alves, site web cité]. Cet appel n’est pas isolé. Un des signes les plus forts de la marginalisation des hiérarchies institutionnelles réside dans le fait que les pages web sur le sujet se présentent en tant que lieux influents d’informations, et que leurs webmasters s’autoproclament spécialistes en matière religieuse, légitimant ainsi leur prise de parole sur les questions de foi.

La transcendance de la Toile

26 En réalité, comme je l’ai indiqué, la technologie ne signe pas la victoire du charisme sur l’institution, ni celle du voyant inspiré sur le diocèse qui essaie de le surveiller. Elle a ses propres règles, ses procédures, ses modalités de fonctionnement qui, de manière imprévisible, tendent à rendre obsolète et insignifiante la tension entre charisme et institution. L’utilisation massive de ressources technologiques pour vérifier, témoigner et diffuser les phénomènes visionnaires finit par attribuer à ces mêmes ressources une grande part des fonctions et légitimations qui étaient du ressort de ces deux forces antagonistes et l’objet de leurs querelles.

27 Au bout du compte, après avoir affaibli l’institution, ce même essor technologique dans l’ordre de la vision et du prodige marginalise le charisme en déplaçant l’accent du « don » accordé par le Ciel vers la structure technique des procédures d’où sont issus ces phénomènes : films, focales, diaphragmes, puces, équipement de monitorage, tests, base de données, cd, dvd, ou encore modem, connexions et tout l’appareillage nécessaire pour se documenter, garder, prouver, tester, témoigner et finalement produire. Malgré les grandes émotions que ces phénomènes sont censés susciter, il devient inévitable, dans ce contexte, de réduire le sujet et son expérience épiphanique à un statut d’objet, dans un processus de dépersonnalisation et réification. L’ancienne tension charisme/institution se réitère ainsi dans cette relation extrême entre expérience humaine et technologie, entre vécus individuels et communautaires, sacré immanent et capture de l’intime expérience du sujet.

28 Cependant, il ne faudrait pas en déduire que la technologie impose sa froideur et son désenchantement à toute sacralité. Il n’existe pas d’opposition entre sacré et technologie. Bien au contraire, cette dernière est considérée par la culture visionnaire comme une ressource forte et privilégiée, un nouveau réenchantement du monde, qui produit des pratiques inédites en sacralisant certains lieux, instruments, objets et personnes qui, sans son apport, resteraient sans doute en dehors de tout espace sacré religieux institutionnel. Quoique ce réenchantement soit sans cesse menacé par la banalisation de la répétition des phénomènes offerte par la technologie, il est cependant en mesure de fournir aux pratiques d’actualisation du sacré des occasions et des parcours nouveaux.

29 La technologie facilite le « visionnarisme » en l’attestant, mais elle le réduit à son immanence en le « démocratisant », le simplifie en généralisant l’expérience de contact avec un Ciel ramené sur terre, et fait dépendre cette expérience du circuit fonctionnel et commercial de ses produits. Si les apparitions, à l’époque triomphante de la technologie, se sont diffusées, multipliées, universalisées et individualisées en même temps, elles n’en restent pas moins tributaires de la dimension « horizontale » de l’outil, et de ses ressources instrumentales et économiques, qui n’ont plus rien à voir avec le domaine spirituel. Permettant et justifiant toute forme de prodige, la technologie finit par s’imposer elle-même comme prodige, refermant et délimitant tout autre prodige éventuel à l’intérieur de ses switch on/off.

30 Concernant l’individualisation, il est certain que la Toile exalte l’internaute, lui attribue une sphère d’action très large. C’est à lui qu’il revient de sélectionner, choisir, et décider de l’inspiration des visions et des messages, de leur orthodoxie ou de leur stratégie. Le cybernaute qui a sauté sur la passerelle de commandement de la navigation en ligne arrive tôt ou tard à expérimenter une perte du centre radicale – orientations, fondements, hiérarchies –, un centre qui s’est dissous. Dans le flux sans repères de la Toile, la solitude du navigateur constitue même une pré-condition de l’orientation, qui ne peut préexister, mais doit se développer au cours du voyage. Cette tâche devient difficile, sinon impossible, soit du fait de l’absence de repères, soit de brassages et superpositions de sens, soit encore de la faiblesse de l’opposition vrai-faux, remplacée par l’opposition actuel-virtuel [Lévy, 1997]. D’un côté, la Toile assigne donc à l’individu une place souveraine, de l’autre, elle le rend faible, désorienté, marginal. La dynamique qui l’entraîne n’est pas centrée sur lui, elle échappe dans les interconnexions, elle se désoriente dans le système de déviations continues, elle ouvre au labyrinthe infini des liens, excitant mais en même temps déséquilibrant. Elle favorise également empiétements et superpositions ironiques entre le sacré et d’autres sphères de la vie collective (telles que l’eros et le jeu), mais aussi entre territoires religieux, zones de spiritualité, imaginaires mystérieux, jusqu’à causer une sorte d’amalgame du catholicisme visionnaire (bien souvent contre la volonté des protagonistes des apparitions) au large ensemble d’une religiosité médiatique omnivore et générique, ouverte aux signes et aux prodiges du New Age. En réalité, Internet est beaucoup plus qu’un simple instrument technologique de contact avec le Ciel, comme la photo ou le petit écran. Internet est une réalité nouvelle qui s’ajoute à la réalité habituelle de la dévotion visionnaire : parfois elle s’y oppose, la plupart du temps elle la remplace sans qu’on y prenne garde. À la différence des vidéos et des photos des apparitions (dont la diffusion est pourtant incontestable), Internet ne renvoie pas à une réalité référentielle différente d’elle-même, dont un sujet – l’évêque ou le voyant, le fidèle naïf ou le sceptique, l’Église ou la plus petite communauté – puisse revendiquer la représentation légitime, au nom de laquelle il serait possible d’apprécier ou déprécier le produit technologique. La Toile est autoréférentielle, chacun de ses éléments renvoyant à une information qu’elle contient (photo devenue prodigieuse par le fait même qu’elle ait été « entrée »). De plus, le fait que la Toile représente pour l’internaute une réalité qui apparaît et disparaît toutes les fois qu’il s’assied devant l’écran, réduit (et à certains égards élimine) toute continuité dans le rapport de cette réalité avec le monde extérieur.

31 Alors que la photographie et la télévision produisent des visions célestes, il n’y a jamais eu de telles visions sur Internet. Peut-on expliquer cette « faiblesse » ? Comme le suggère Lellouche dans son essai sur l’« écran »[7] [7] Raphaël Lellouche, « Théorie de l’écran », Traverses,...
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, la photo représente encore quelque chose qui rend visibles des dimensions non visuelles de la réalité (pour un fidèle, cela équivaudrait à rendre visible ce Ciel invisible). Mais, producteur d’une réalité virtuelle uniquement constituée d’images, l’écran de l’ordinateur n’a pas besoin d’une réalité qui lui soit étrangère. C’est précisément cette caractéristique d’immense univers d’images non corporelles qui la porte candidate à être le lieu exhaustif et auto-référentiel de présence des images célestes. En d’autres termes, la Toile – contrairement à la photographie –, étant autosuffisante, n’a nul besoin de présences d’un au-delà réel, qu’elle remplace par le sien propre, donnant à voir le Ciel de son dedans. Bien plus que les autres ressources technologiques, la Toile menace, en fin de compte, de transformer radicalement la culture visionnaire et, après elle, le catholicisme même. ■

Bibliographie

Références bibliographiques

Apolito Paolo, 2001, « Dice che hanno visto la Madonna ». Un caso di apparizioni in Campania, Il Mulino, Bologna, 1990.

Christian William Jr., « Believers and Seers : The Expansion of an International Visionary Culture », in D. Albera, A. Block, C. Bromberger (a cura di), L’anthropologie de la Méditerranée/Anthropology of the Mediterranean, Maisonneuve et Larose/Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, Paris.

Kerchkove Derrick de, 1993, Brainframes. Mente, tecnologia, mercato, Baskerville, Bologna.

Lévy Pierre, Il virtuale, Cortina, Milano, 1997.

Mantero Piero, 1987, La madonna di Medjugorje, Sugarco, Milano.

Rastello Luca, 2000, « La Vergine strategica : Medjugorje come fulcro del nazionalismo croato », Limes, Revue italienne de géopolitique, 1.

Rooney Lucy, Robert Faricy, 1987, Chroniques de Medjugorje, Messagero, Padova.

 

Notes

[ 1] « Il segno del soprannaturale » no 100, agosto 1996.Retour

[ 2] http://www.geocities.com/Athens/Forum/6832/indRetour

[ 3] William Christian Jr., 2001, « Believers and Seers : The Expansion of an International Visionary Culture », in Albera D., Block A., Bromberger C. (a cura di), L’anthropologie de la Méditerranée/Anthropology of the Mediterranean, Maisonneuve et Larose/Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, Paris : 411.Retour

[ 4] À l’adresse : njkoti@nji.com.Retour

[ 5] « Les nouveaux médias électroniques s’efforcent de devenir des milieux intermédiaires, qui aient accès à la réalité intérieure de notre psyché individuelle et qui jettent un pont sur le monde extérieur. Ils effectuent une sorte de médiation sociale en une extension continue et unique de nos pouvoirs individuels d’imagination, de concentration et d’action et, dans une large mesure, ils jouent le rôle d’un “second cerveau”. Un cerveau qui sera bientôt doué d’une autonomie plus grande par rapport à ce que, peut-être, nous voudrions. » [D. de Kerchkove, Brainframes. Mente, tecnologia, mercato, Baskerville, Bologna, 1993 : 69, 178].Retour

[ 6] « Apparitions and Eucharistic Miracles » : http://198.62.75.1/www1/apparitionsRetour

[ 7] Raphaël Lellouche, « Théorie de l’écran », Traverses, revue en ligne, no 2 : http://www.cnac-gp.fr/traversesRetour

Résumé

L’épisode des visions et apparitions mariales à Medjugorje, dans l’ancienne Yougoslavie, semble ouvrir une nouvelle ère de l’histoire des apparitions. Sous l’influence américaine, relayés par Internet, promus à une dimension internationale, les voyants ne correspondent plus au profil classique qui prévalait jusqu’aux années quatre-vingt. Ils se sont émancipés, leurs visions échappent aux procédures de validation usuelles. Effet paradoxal d’Internet : le voyant devient plus anonyme, ses « messages » sont dispersés dans les échanges avec d’invisibles protagonistes.

Mots-clés

Internet, voyance, vierge marie, message, virtuel



The episode of the visions and Marian apparitions in Medjugorje in ex-Yugoslavia seems to open a new era of the history of apparitions. Under the influence of America and the Internet clairvoyants have acquired an international dimension and their profile does no longer correspond to the classical one that prevailed until the 90s. They became emancipated and their visions are beyond the usual validation procedures. As a paradoxal effect of the Internet, the clairvoyant is now more anonymous and his « messages » are scattered among exchanges with invisible protagonists.

Keywords

Internet, clairvoyance, virgin mary, message, virtual


Die Episode der Marienvisionen und –erscheinungen in Medjugorje im ehemaligen Yugoslawien scheint ein neues Zeitalter der Geschichte der Erscheinungen zu öffnen. Unter dem Einfluss der Vereinigten Staaten und des Internets haben sich Hellseher eine internationale Dimension erworben, die ihrem bis zu den 90er Jahren geltenden klassischen Profil nicht mehr entspricht. Sie haben sich emanzipiert und ihre Visionen entgehen den Prozessen gewöhnlicher Anerkennung. Ein paradoxaler Effekt des Internets ist, dass der Hellseher mehr anonym wird und seine Botschaften in den Austauschen mit unsichtbaren Protagonisten gestreut werden.

Stichwörter

Internet, hellsehen, Heilige Jungfrau, Botschaft, Virtuell

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Paolo Apolito « Visions mariales sur Internet à la fin du xxe siècle », Ethnologie française 4/2003 (Vol. 33), p. 641-647.
URL :
www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2003-4-page-641.htm.
DOI : 10.3917/ethn.034.0641.