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Ethnologie française

2004/1 (Vol. 34)


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L’empreinte a fait l’objet d’une édition à tirage limité en 1993, avec des lithographies de Henri Cueco aux éditions François Janaud, coll. « Terre d’encre », 94 pages.

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Ce texte est reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur. ndlr.

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Je suis de Brive. Si j’ai mis longtemps à concevoir qu’on puisse naître ailleurs, vivre autrement, ce fut par la force des choses. Une officieuse main y avait travaillé dès l’âge permo-carbonifère, tandis que nous étions encore dans les limbes, à attendre. Elle avait disposé, en rond, des collines égales ou alors taluté le pied de la montagne au bord de l’Aquitaine, puis enfoncé le pouce à leur jointure. Peu importe.

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Le cercle parfait, tracé à notre intention au fond des temps géologiques, était le premier signe de notre élection. Son relèvement, à la circonférence, bornait de tous côtés les regards. La ligne de faîte courait à égale distance du centre ville. On distinguait des prés, des arbres, les brouillards verts du premier printemps, le lait des fumées de l’automne. […]

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On découvrait, sans qu’il fût besoin de lever la tête, le velum azuré des beaux jours, les grandes nefs blanches que pousse le vent d’ouest, les émaux de la bise, les vapeurs versicolores et les fusions que le plus âpre des vents tire d’on ne sait quel creuset. […]

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C’est, ce fut une cuvette que fermait, au nord, la muraille du Limousin, le vrai, le sombre, celui du granit et des fougères, du froid, des ciels émaillés comme la porcelaine de Limoges par les feux glacés de la bise. À peine avait-on passé le pont Cardinal, pris pied sur l’autre rive où la route de Paris attaque sans tergiverser l’abrupt versant, qu’on se sentait inquiet, inexplicablement. Lorsque je suis parti pour de bon et que je le savais, j’ai identifié la mélancolie spéciale qui rôde toujours à l’extrémité de l’ouvrage. C’était celle de l’exil.

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L’est était à peine moins inhospitalier. On ne peut pas dire qu’il fût aussi rigoureusement barré que le nord par la côte de la Pigeonnie. Si l’on remontait un peu le cours de la Corrèze, on parvenait, après le bourg de Malemort dont le nom sonnait comme un avertissement, à l’étranglement où confluaient, se chamaillant et jouant des coudes, la route, la rivière et la voie ferrée. Elles tentaient d’atteindre Tulle qu’on ne se contentait pas de feindre d’ignorer au prétexte qu’elle était, avec même pas vingt mille habitants coincés dans sa gorge, la préfecture tandis qu’avec le double qui s’ébattaient à leur aise dans la cuvette ensoleillée, nous n’étions, en compagnie d’Ussel, aux antipodes, qu’une sous-préfecture. On la regardait, Tulle, comme un obscur diverticule logé au flanc du monde, dans les étroits où la Corrèze, si sage et réfléchie, chez nous, se mettait à bondir de rocher en rocher, agitait sa crinière d’eau en soufflant comme on fait quand on est contrarié, bref méritait le nom qui est le sien et que l’usage a un peu déformé : la Coureuse. D’ailleurs, on tournait le dos à la préfecture. On n’y allait jamais ou alors c’était contraint et forcé, pour des trucs embêtants, récupérer des documents administratifs, passer des examens. Ça me rendait invariablement malade. C’est à croire que, de part et d’autre, on s’était ingénié à rendre impraticables les vingt-sept kilomètres de nationale 89 qui nous séparaient. Le danger guettait à l’entrée de la goulotte, entre les parois verticales de roches noires, toujours mouillées, où des mousses pendaient comme des haillons. Mon père était un vrai Briviste, comme je le fus dix-sept années durant. Il n’abordait jamais cette passe sans défiance ni acrimonie. C’était la route de Tulle. On perdait, d’un coup, tout ce qui concourait à faire de la sous-préfecture le centre du monde, sa perfection et son tout. Au grès ocre succédaient sans transition les micaschistes puis le gneiss puis le granit, au pied de l’asile d’aliénés de Cornil, avant que le gneiss ne reprenne le dessus jusqu’à Tulle où le granit se soulevait pour former l’échine du plateau. […]

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Le relief et le dépit, aussi, en nous détournant de la préfecture, nous séparaient du même coup du département qui se déployait, en est, jusqu’aux orgues basaltiques de Bort et plafonnait à près de mille mètres du côté du mont Audouze, aux frontières de la Creuse.

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C’est au sud et, à un moindre degré, vers l’ouest que la vieille main, le vieux pouce – celui dont la cuvette gardait l’empreinte – avaient placé, si l’on peut ainsi parler, notre orient.

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La rivière perdait chez nous son allure échevelée. Elle se peignait, devenait sage, sous les trois ponts lancés en travers de son cours, ceux du Buis et de la Bouvie, aux ailes et, en plein dans l’axe, le pont Cardinal. Donc, la Corrèze, bordée de quais obliques, sa pente rompue par un jeu de digues régulièrement échelonnées, nous tendait, tel un miroir, l’image des promenades bordées de platanes, des tours, des arches, des heures préservées, immobiles presque, où elle entrait après avoir couru follement jusqu’à nous. Elle n’était déjà plus elle-même, pas plus que nous n’étions des Corréziens typiques, de ces gens que nous regardions d’un peu haut quand nous ne les ignorions pas purement et simplement. Et la preuve, c’est qu’à la sortie de la ville, elle changeait de nom. Elle devenait la Vézère.

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C’est de ce côté-là que nous avions un débouché. Il n’était pas nécessaire de gravir, d’ahan, les flancs de la cuvette pour découvrir des lointains et comprendre que le monde continuait. En suivant la rivière, on passait de plain-pied en Aquitaine. Au bout, très loin, c’était l’Océan. […]

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Mon père prenait à gauche. La 4 cv, qui ronronnait paisiblement depuis le départ, embouchait sa trompette aigre, comme chaque fois qu’il lui fallait nous tirer de la cuvette, comme si, où qu’elle eût été fabriquée – à Paris, sans doute –, elle avait partagé à quelque degré notre âme indigène. Elle se mettait à protester dès qu’il lui fallait quitter le creux d’un kilomètre de diamètre, environ, où son être mécanique avait, comme le nôtre, son assiette et son repos. […]

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L’été tenait un avant-poste permanent au sud, dans un boqueteau de pins, sur une crête, au troisième virage que fait la n 20 après l’étrange complexe, mi-religieux mi-administratif, de Saint-Antoine. Des cierges y brûlaient en permanence dans des grottes et des abris sous roche. On croisait des moines qu’on aurait dits sortis de manuscrits enluminés des temps mérovingiens. Quand on arrivait là, le premier tournant avait l’air de vouloir nous renvoyer d’où l’on venait, plein nord. Mais c’était pour nous permettre d’embrasser d’un seul regard l’étendue de la cuvette, de voir ce qu’on avait, ce qu’on était et qui semblait tenir, soudain, dans la paume de la main. Le virage suivant arrivait à coups de trompette et quand le troisième, qui obliquait enfin vers le sud, se présentait au sommet de la crête, c’était l’été. Pas beaucoup, pas longtemps, surtout l’hiver. Mais ça l’était un peu, grâce à la lumière répandue sur ce rebord, grâce à la pinède claire, au fugitif aperçu qu’on avait des terrasses du Quercy voisin avant de retomber dans des vallons. C’était la route des grandes vacances, le portail du Midi et, quant au fond, notre inclination véritable, notre penchant foncier. C’est par là que nous différions de ceux dont nous contestions non seulement la suprématie administrative mais l’authenticité même, des vrais Corréziens. C’est de là que nous tirions notre accent chantonnant, aux inflexions vaniteuses et naïves, ce je-ne-sais-quoi d’inconstant, de bavard que hérissaient les âpretés de l’est où nos compatriotes selon la lettre s’accrochaient vaille que vaille aux terres acides, aux escarpements coiffés de forêts.

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Toutefois, la très ancienne puissance dont le pouce avait scellé notre destin entendait limiter l’influence du Midi comme elle avait fermé les autres horizons. À peine avait-on passé l’octroi de la belle saison que la 20, mimant la 89, esquissait en descendant brusquement une série de feintes et mon père invoquait presque aussi souvent Jupiter lorsqu’on découvrait quelque étude catastrophique en noir sur le macadam. Il s’en fallait encore de deux lieues que tout change, le relief, le couvert et le sol, même. C’est vers Noailles ou Turenne, berceaux d’illustres familles, que le pays s’apaisait, s’éclairait. On avançait par de blanches esplanades calcaires. Les talus étaient soigneusement montés à joint vif et les essences nourricières du Midi commençaient à foisonner dans les dolines, le maïs et le tabac, la vigne, les vergers, les potirons sortis des contes, les figuiers aux palmes digitées. On avait passé sur les causses de Martel ou de Gramat. […]

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On ne se connaîtra pour ce qu’on est qu’après avoir cessé de l’être. L’exil est au principe de la connaissance et toute connaissance un exil.

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Il est des lieux où la création tout entière semble s’être recueillie. J’en connais un, dans les collines. Il peut arriver qu’on le quitte et qu’on en soit changé. Je ne sais pas bien, alors, ce qu’on devient. On n’est qu’une fois. Je fus. Je suis de Brive. ?

Pour citer cet article

Bergounioux Pierre, « L'empreinte. (Extraits de l'ouvrage) », Ethnologie française, 1/2004 (Vol. 34), p. 97-98.

URL : http://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2004-1-page-97.htm
DOI : 10.3917/ethn.041.0097


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