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S'inscrire Alertes e-mail - Ethnologie française Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDes perspectives originales pour l’anthropologie de l’alimentation
AuteurFrédéric Duhart du même auteur
ehess (Paris)À propos des ouvrages :, Anne Monjaret (dir.), Consommations et sociétés. Cahiers pluridisciplinaires sur la consommation et l’interculturel, no 2 : L’alimentation au travail, Paris, L’Harmattan, 2001, 191 pages. Isabelle Garabuau-Moussaoui, Cuisine et indépendances, jeunesse et alimentation, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2002, 352 pages. Isabelle Garabuau-Moussaoui, Élise Palomares, Dominique Desjeux (dir.), Alimentations contemporaines, Paris, L’Harmattan, coll. « Dossiers Sciences humaines et sociales », 2002, 397 pages
En l’espace des quarante dernières années, l’étude de l’alimentation a achevé de s’affirmer comme un champ à part entière et pleinement légitime de la discipline anthropologique. Preuves en sont le regain d’intérêt éditorial pour les œuvres qui sont devenues ses classiques, songeons à la nouvelle édition d’un travail pionnier d’Audrey I. Richards[1] [1] Audrey I. Richards, 1932, Hunger and Work in a Savage Tribe,...
suite, et la publication de manuels méthodologiques, ainsi le stimulant ouvrage réalisé sous l’impulsion de membres de l’International Commission on the Anthropology of Food[2] [2] Helen Macbeth et Jeremy MacClancy (eds. ), 2004, Researching...
suite. L’anthropologie de l’alimentation n’a guère, et ce depuis assez longtemps, un aspect monolithique et figé : les études portent sur divers aspects du spectre alimentaire et la variété des approches, le renouvellement régulier des problématiques qu’elles sous-tendent sont de mise. Aussi, les trois ouvrages sur lesquels nous portons ici notre attention se placent-ils pleinement dans la tradition de ce champ de l’anthropologie, par l’originalité même des questionnements proposés ou des objets abordés. Leurs auteurs y apportent aux chercheurs intéressés par le fait alimentaire entendu dans toute sa complexité des perspectives, sinon nouvelles, au moins rafraîchies et, en tout cas, originales.
2 La thèse d’Isabelle Garabuau-Moussaoui et les deux autres ouvrages – une trentaine de textes au total – sont, pour l’essentiel, le produit d’un même environnement scientifique, la faculté des sciences humaines et sociales de la Sorbonne-université de Paris V (magistère de sciences sociales, axe « Cultures, consommations et sociétés » du cerlis-Paris V-cnrs et réseau Argonautes), même si des parcours professionnels assurent des connexions avec d’autres pôles de connaissances – voir la forte présence de chercheurs du Centre d’ethnologie française/musée national des Arts et Traditions populaires, dans le numéro de Consommations et sociétés dirigé par Anne Monjaret. De ces proximités intellectuelles, naît non pas une homogénéité de ton mais une contiguïté subtile entre un grand nombre de textes, d’où la possibilité de les considérer ensemble en dépit de la diversité de leurs terrains. Car il existe indéniablement ici un même mouvement commun, qui s’articule autour de deux axes principaux, le souhait de développer une « anthropologie par l’alimentation » et la volonté d’apporter sur certains champs de la vaste question alimentaire un regard renouvelé, recadré.
3 Dans sa préface à Alimentations contemporaines, Dominique Desjeux définit l’originalité de l’anthropologie par l’alimentation, dont le travail d’Isabelle Garabuau-Moussaoui sur les phénomènes qui s’articulent autour de la relation « jeunesse et alimentation » offre une belle application : « L’alimentation est un bon analyseur des cultures matérielles, des rapports sociaux domestiques ou publics, et des symboliques qui organisent les différentes visions du monde à travers l’espace et le temps. C’est pourquoi elle représente un sujet en soi sur lequel se sont illustrés des chercheurs comme Claude Fischler ou Jean-Pierre Poulain, et bien d’autres, mais aussi, en tant que révélateur, elle représente plus pour nous un moyen d’analyse […] : l’objectif est de faire une anthropologie ou une sociologie par la consommation alimentaire, ou par la consommation en général, plus qu’une anthropologie de la consommation » [48]. Elle s’effectue notamment par une attention portée aux « itinéraires de la consommation alimentaire » (qui conduisent, en milieu urbain, des courses à la table en passant par le stockage et la cuisine, comme Dominique Desjeux et al. le montrent à partir d’un exemple cantonais, et Magali Pallanca en examinant le cas de Français consommateurs de produits biologiques [2002]), à la préparation culinaire en tant que telle (Élise Palomares en propose notamment une analyse dans le cadre du couple à Cotonou) ou aux lieux et à l’organisation des repas, ainsi en partant de l’observation des consommations alimentaires faites à l’occasion des temps de pause ou des pots sur les lieux de travail, Anne Vega atteint les fondements des relations sociales à l’hôpital [2001]. Ce texte comme l’étude comparée des employés d’un fast-food et d’un bouillon parisiens menée par Federica Tamarozzi ou l’observation de la « cantine des stars » réalisée par Marie-France Noël [2001] sont le produit d’une pratique ethnologique classique différente de celle, beaucoup plus « sociologique », qu’utilisent I. Garabuau-Moussaoui et D. Desjeux, et dont la théorisation donne lieu à des remarques fort stimulantes sur les questions des échelles d’observation ou de la généralisation des résultats. D’autres différences apparaissent dans les façons d’aborder ou de constituer les terrains d’enquête : Olivier Badot aborde la fonction sociale du Mc Donald’s [2002] à partir d’une observation ethnographique conduite sur un terrain éclaté (des établissements urbains français, canadiens et étasuniens) tandis que Jean-Pierre Corbeau choisit de tirer profit de la variété des profils du terrain estudiantin à Tours (quatre sites qui correspondent à des ufr particulières et à des scénarios différents de « triangles du manger » [2001 : 81]) pour ébaucher une analyse des variations du comportement alimentaire des étudiants, dont l’intérêt dépasse le microcosme tourangeau, ou que Karim Gacem nous propose la fort intéressante monographie d’une famille recomposée parisienne [2002]. Cuisine et indépendances, jeunesse et alimentation et certaines recherches présentées dans les ouvrages collectifs trouvent leur origine dans un accord passé avec des industriels du secteur agroalimentaire (Nestlé, Cidil) et le terrain sur lequel elles se fondent est « sujet aux conditions de ce contrat » [Garabuau-Moussaoui, 2002 : 347]. Ici, les chercheurs semblent être restés maîtres du jeu, mais il n’empêche que cela donne à réfléchir sur le processus même de la construction des savoirs. I. Garabuau-Moussaoui se positionne en défenseur de la recherche appliquée (qu’elle présente sous une forme idéale : « Quel chercheur peut penser qu’il est possible de formuler une solution toute prête pour la vente, à partir de données anthropologiques ? Alors que la tentative est plus pédagogique que vénale : elle a plus pour but de désenchanter que de réenchanter » [2002 : 322]) ; d’aucuns adopteraient sans doute une position contraire. En fait, les meilleures réponses à cette délicate question semblent se trouver dans la mise en pratique d’une éthique de la recherche, au cas par cas, en gardant toujours cette distanciation critique, présente notamment dans les notes qui resituent l’enquête dans son contexte contractuel dès l’ouverture de certains articles d’Alimentations contemporaines, tel : « Trajectoires de vie et alimentation » de Laure Ciosi-Houcke et al., [2002 : 281]. L’emploi de l’alimentation comme moyen d’analyse, sous la forme clairement annoncée d’une anthropologie par l’alimentation ou par le fait du cheminement d’une pensée ethnologique moins préoccupée par la théorisation, va donc de pair avec une diversité des approches ; il s’accompagne par ailleurs de l’éclosion ou du renouveau de certaines curiosités.
4 L’alimentation au travail en offre un fort bel exemple, les contributeurs de ce numéro de Consommations et sociétés abordant une thématique jusque-là très peu explorée en France [Monjaret, 2001 : 11]. Des pratiques concernant des travailleurs agricoles ne sont évoquées que dans le texte de Maurizio Catani, qui, après avoir fait la description des usages du passé dans le canton de Tendudia (Estrémadure), décrypte les nouvelles fonctions rencontrées par certains d’entre eux dans la société actuelle – il est impossible de lire ces lignes sans songer en écho aux pages écrites par I. González Turmo, à propos des pratiques alimentaires des travailleurs de l’Andalousie occidentale, paysans, pêcheurs ou ouvriers[3] [3] Isabel González Turmo, 1997, Comida de rico, comida de...
suite. L’alimentation au travail est associée à des lieux, que trois auteurs ont fait le choix de placer au centre de leur étude : Jean-Pierre Poulain se penche sur les façons de manger des populations fréquentant les restaurants d’entreprise, Noëlle Gérôme évoque la cantine de l’usine aéronautique Gnome et Rhône de Gennevilliers sous l’Occupation, quand Anne Lhuissier s’intéresse aux cantines mises en place, avec des succès variables, dans certains grands établissements industriels au cours de la seconde moitié du xixe siècle – un article récemment paru et consacré aux cantines industrielles allemandes entre 1850 et 1950 pourra offrir un intéressant contrepoint à ce dernier texte[4] [4] Ulrike Thoms, « Industrial Canteens in Germany, 1850-1950 »,...
suite. L’alimentation au cours de la journée de travail a aussi ses moments, sur lesquels le législateur a son mot à dire comme nous le rappelle Florence Pizzorni en prenant le point de vue original d’une étude construite à partir d’un examen du code du travail : ce peut être la pause casse-croûte ouvrière[5] [5] Nicolas Hatzfeld, 2002, « La pause casse-croûte. Quand...
suite ou le « café du matin », dont Françoise Lafaye décrypte les nombreuses implications et les mises en scène ou en parole hiérarchiques auxquelles il donne lieu dans un bureau d’études d’edf ; nous pénétrons par ailleurs avec ce breuvage au cœur de l’imaginaire alimentaire de la vie active française, comme en atteste le succès de la série télévisée Caméra café. Les contraintes du travail salarié engendrent une relation globale au temps et à l’espace, qui n’est pas sans répercussion sur les façons de manger mais aussi de faire les courses alimentaires ou de préparer les repas, comme Joël Meissonnier le montre en présentant le cas des provinciliens, vivant à Rouen et travaillant à Paris, dans un des articles d’Alimentations contemporaines.
5 Certains auteurs de ce dernier ouvrage nous invitent à considérer des thèmes classiques de l’anthropologie de l’alimentation à la lumière d’éclairages nouveaux : la constitution des normes est envisagée au travers de l’examen, par Nicoletta Diasio, de ce que le « bien manger » enfantin signifie à Rome et à Paris, ou, plus classiquement, de celui de la représentation que de jeunes Suédois se font du sain et du malsain, selon Magdalena Jarvin ; alors que la relation « alimentation et migration » est ainsi abordée par Sophie Bouly de Lesdain qui l’explore en insistant sur les pratiques d’approvisionnement développées par certains Camerounais de Paris ou par Pascal Hug qui montre que le café sahélien parisien est à plus d’un titre un complexe espace communautaire organisé autour d’une « politique du ventre ». En écho à ces études sur les comportements de populations déplacées, nous trouvons une réflexion sur la notion d’exotisme (I. Garabuau-Moussaoui) et une analyse des difficultés classificatoires que la pizza à l’américaine pose à des Méridionaux habitués à des pizzas d’un autre type (Sylvie Sanchez). Bien des textes font ressortir l’importance de certaines pratiques alimentaires dans la définition ou l’affirmation d’un groupe professionnel. De nombreuses références aux trajectoires de vie alimentaire, marquées par des rapports particuliers à la nourriture et à la cuisine, sont faites dans Cuisine et indépendances. Tout cela nous renvoie à l’importance de l’alimentation dans la définition des coordonnées d’un individu ou d’un groupe par rapport à l’Autre et à l’intérêt de l’étude de l’identité culturelle alimentaire comme un des moyens de sa compréhension[6] [6] Frédéric Duhart, 2002, « Comedo ergo sum. Reflexiones...
suite. ■
Notes
[ 1] Audrey I. Richards, 1932, Hunger and Work in a Savage Tribe, Londres et New York, Routledge, 2004.
[ 2] Helen Macbeth et Jeremy MacClancy (eds.), 2004, Researching Food Habits. Methods and Problems, Berghahn Books, New York et Oxford.
[ 3] Isabel González Turmo, 1997, Comida de rico, comida de pobre, Séville, spus : 97-152.
[ 4] Ulrike Thoms, « Industrial Canteens in Germany, 1850-1950 », 2003, in M. Jacobs et P. Scholliers (eds.), Eating Out in Europe, Oxford et New York, Berg : 351-372.
[ 5] Nicolas Hatzfeld, 2002, « La pause casse-croûte. Quand les chaînes s’arrêtent à Peugeot-Sochaux », Terrain, 39 : 33-48.
[ 6] Frédéric Duhart, 2002, « Comedo ergo sum. Reflexiones sobre la identidad cultural alimentaria », Gazeta de Antropología, no 18 : 18-15 (sic).
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Frédéric Duhart « Des perspectives originales pour l'anthropologie de l'alimentation », Ethnologie française 1/2005 (Vol. 35), p. 161-163.
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2005-1-page-161.htm.
DOI : 10.3917/ethn.051.0161.




