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Ethnologie française

2005/4 (Vol. 35)


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Le vendredi 23 avril 2004, et durant le week-end suivant, était célébrée en grande pompe, au siège de La Houve, à Creutzwald, dans le bassin houiller mosellan, la fermeture de la dernière mine lorraine. Discours solennels, geste de remontée symbolique du dernier bloc de charbon, spectacle son et lumière, messe célébrée par l’évêque de Metz, descente au fond, expositions in situ de machines et de matériel, de photographies, ou encore relatant l’histoire et la vie quotidienne du mineur lorrain, projection de documentaires… jamais fermeture d’usine en Lorraine n’avait donné lieu à une telle débauche de moyens, à une telle offre d’événements, du rituel au spectaculaire, du muséal au mémoriel, n’avait autant joué sur le registre de l’émotion collective, pour faire date. Difficile de passer à côté : partenaire de l’opération, le quotidien régional, Le Républicain lorrain, en faisait sa « une » quatre jours de suite ; le jeudi, il publiait un important cahier spécial [1][1] « Charbon. Une aventure humaine », supplément au Républicain... ; l’édition du vendredi comportait un morceau de charbon sous cellophane muni de son certificat d’authenticité [2][2] « Ce charbon a été extrait du secteur 7.1 de la veine.... Un relais national était assuré par tous les grands quotidiens, télés et radios… Il faut dire que l’événement avait une portée nationale puisqu’il signait en même temps l’arrêt de l’industrie minière charbonnière en France. « La Houve tourne la page du charbon français », ainsi était dénommée la cérémonie du 23 avril sur les cartons d’invitation, occasionnant rien moins que le déplacement d’un ministre et la couverture en direct de France Culture [3][3] Il s’agit de Patrick Devedjian, ministre de l’Industrie,.... Succès manifeste : après cette cérémonie d’ouverture – en fait, de fermeture officielle – réservée sur stricte invitation aux mineurs et aux personnalités locales, régionales, etc. (soit quelque deux mille cinq cents personnes), la scène était ouverte à la foule et, durant deux jours, plus de trente mille personnes s’y pressèrent. « Le dimanche donnait l’impression d’une grande fête populaire, avec, sous le premier chapiteau, bières et saucisses noyées dans un vacarme techno et vaguement rock. » [4][4] Ce passage est extrait d’une note descriptive que Jean-Yves...

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Outre cet aspect très festif, a priori paradoxal compte tenu du mobile de l’événement, celui-ci s’est déroulé dans une atmosphère totalement consensuelle et sans fausse note apparente [5][5] Hormis une très symbolique manifestation d’une poignée..., tant il était orchestré en hommage tout à la fois à un métier hautement héroïsé et fortement corporatif, à un territoire marqué du sceau du génie technique et industriel, et à sa population travailleuse. Tel était d’ailleurs l’argument du spectacle « Les enfants du charbon » : qualifié de « fresque vivante sur l’histoire du charbon lorrain », il inscrivait le siècle houiller de la Lorraine dans l’histoire millénaire de son charbon et célébrait la rencontre de l’homme et de la matière. L’homme de cette socio-nature [Callon, Latour, 1990] apparaissait davantage comme le produit d’une lutte acharnée avec les forces de la nature que comme celui de la lutte des classes. Il faut dire que la signature du Pacte charbonnier, survenue dix ans auparavant et après quelques violences ouvrières, avait planifié l’arrêt progressif de l’extraction houillère dans la paix sociale, assurant les fermetures sans heurts des derniers sièges : Simon (Forbach) en 1998, Merlebach en 2003. Bref, si l’émotion était bien au rendez-vous en ces journées de printemps lorrain, on se retrouvait surtout pour passer la journée en famille, prendre un bain d’identité collective, célébrer un « déjà-patrimoine », s’en faire quelques souvenirs personnels [6][6] Un train de berlines remplies à ras bord proposait.... La cérémonie de La Houve venait sceller dans la concorde la fin d’une histoire industrielle qui avait profondément marqué une portion du territoire lorrain.

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La Houve, 23 avril 2004. Cérémonie officielle : les quelque deux mille cinq cents invités sont accueillis sous ces trois « tentes ». Enregistrés, ils reçoivent deux billets, l’un pour le spectacle (sous un immense chapiteau, à gauche, hors cadre), l’autre donnant droit à un sac souvenir contenant, entre autres choses, un morceau de charbon (photo de l’auteur).

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Serait-elle alors l’épilogue apaisé de l’histoire douloureuse de la fin de la Lorraine industrielle tout entière – celle de la seconde industrialisation, du textile au charbon, en passant par la sidérurgie ? Il subsiste, certes, dans le bassin du fer, un dernier carré sidérurgique, et l’on ne peut pas présumer de l’intérêt que l’industriel de l’acier (aujourd’hui Arcelor) pourra manifester à mettre en scène la fermeture programmée de son usine d’Hayange (Moselle). Pourtant une comparaison s’impose avec le dernier soubresaut médiatique en date de la Lorraine du fer : la « dernière coulée » du haut fourneau de l’usine d’Uckange, en décembre 1991 [7][7] On trouvera une relation détaillée de cet événement.... Si le site de La Houve n’est a priori pas destiné à être patrimonialisé puisque le bassin houiller compte déjà son musée, installé sur le carreau Wendel à Petite-Rosselle [8][8] Ce qui n’a pas empêché depuis la constitution d’une..., les deux événements présentent le même caractère de rituel organisant la rencontre symbolique du monde de l’industrie et du monde du spectacle, de la sociotechnique et de la culture. Même théâtralisation également de la future absence des hommes de la mine et des machines, et de la recomposition d’un nouvel attachement : le patrimoine industriel et ses spectateurs-visiteurs. Même préfiguration du monde hétérotopique de l’exposition, tourné vers le passé d’un dispositif sociotechnique et désormais occupé à sa représentation. Ils ne sont cependant pas de même échelle et pour avoir fait le plateau des informations de fr3 Lorraine, la « dernière coulée » est restée de stricte audience locale ou régionale. Mais surtout, ceci expliquant peut-être cela, ils n’ont pas la même tonalité politique. Alors que la manifestation de La Houve est à l’initiative de l’entreprise (les Charbonnages de France), la coulée uckangeoise est l’ultime expression du collectif ouvrier : l’une baigne dans la célébration d’une fraternité de métier associée à une identité territoriale, l’autre se cristallise sur la lutte sociale.

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Contraste heuristique, qui invite à s’interroger sur le montant de l’investissement de représentation de l’événement de La Houve. Prétend-il capitaliser, pour solde de tout compte, le siècle industriel lorrain écoulé ? Prend-il date pour donner sa couleur à la représentation patrimonialisée de la « Lorraine industrielle » ? Disposant comme les pièces d’un puzzle quelques moments du traitement culturel – patrimonial, mémoriel… – de la crise industrielle lorraine, c’est sur l’invention de cette entité – un futur stéréotype ? – que ce texte voudrait proposer matière à réflexion, tout en ambitionnant de contribuer à une anthropologie politique de l’institution de la mémoire [9][9] Je propose ici une forme de synthèse d’un travail initié....

La neutralisation patrimoniale

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Il y a quelques années, au tout début d’une réflexion sur l’activité patrimoniale, je suggérais dans un bref article [Tornatore, 2000] d’appliquer au patrimoine la notion d’« objet-frontière ». Développée par Susan Leigh Star et James Griesemer [1989], cette notion permet de comprendre comment une situation de coopération peut s’accommoder de l’hétérogénéité des actants et des points de vue. Un objet-frontière est un objet, abstrait ou concret, suffisamment robuste pour être saisi en commun par plusieurs acteurs et suffisamment souple pour être en même temps approprié par chacun d’eux et adapté à son propre monde social. Il satisfait ainsi à une utilisation commune sans remettre en question ses usages locaux ou spécialisés. Les mobiles de la problématisation du patrimoine comme objet-frontière étaient doubles. Premièrement, la notion me paraissait susceptible de donner de l’intelligibilité aux mécanismes de la patrimonialisation et au phénomène patrimonial contemporain, thématisé comme proliférant en référence à un débordement d’initiatives échappant de plus en plus aux dispositifs d’État. Comment l’objet patrimonial pouvait-il jeter des ponts entre des mondes sociaux très divers et contribuer à définir un espace-en-commun ? Sous quelles conditions – nature des liens, durée des engagements – le nouveau partage du patrimoine (au sens de partage du travail d’attribution d’une qualité patrimoniale) entre une hétérogénéité d’acteurs autorisait-il la constitution de tels espaces ? Deuxièmement, appliquée à l’exercice d’un nouveau secteur de l’action publique patrimoniale, né de la formalisation de la catégorie du/de patrimoine ethnologique, elle favorisait la mise en œuvre d’une posture réflexive et pragmatique attentive à la diversité des usages sociaux du patrimoine et attachée à prendre en considération les jugements experts produits par tous les acteurs engagés dans une activité patrimoniale [Tornatore, 2004a].

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La Houve, 23 avril 2004. Arrivée du public pour la cérémonie officielle de fermeture (photo de l’auteur).

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La Houve, 23 avril 2004. « Un train de berlines remplies à ras bord invitait à venir prendre son bloc de charbon souvenir » (photo de l’auteur).

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Cette problématisation cependant ne rend compte que de la seule dimension irénique du patrimoine, autrement dit, de sa fonction de pacification. Au terme d’un processus d’esthétisation-neutralisation [Tornatore, 2004b], le format patrimonial produit en effet une clarification et une redistribution du rapport entre les choses et les personnes, ou plutôt concourt à la définition de nouveaux attachements liant de nouvelles personnes et de nouvelles choses, ou encore un attachement « supérieur » subsumant les attachements particuliers. Tel est en particulier l’enjeu de la réaffectation – c’est-à-dire le changement de mains – d’objets, de sites industriels et la reconnaissance partagée, dans le cadre de ce processus, d’une valeur patrimoniale. En d’autres termes, ces actions – des épreuves en régime de justification auxquelles sont soumis les nouveaux entrants – tendent idéalement à un dénouement dans un « régime de paix en justesse » [Boltanski, 1990 : 112-113], dans lequel des choses du passé stabilisent en silence le lien entre les personnes : la félicité de l’acte patrimonial se lirait, par exemple, dans la relation de familiarité instaurée entre le monument et ses « autochtones ». À en rester là, ne risque-t-on pas cependant, d’une part, de négliger la question du coût d’investissement de la valeur patrimoniale ? D’autre part, de rater la signification du phénomène de prolifération ? Traiter tout le patrimoine comme objet-frontière reviendrait à prendre la mesure du phénomène à l’aune d’une acception et d’un fonctionnement institués – donc spécialisés – sans envisager qu’il puisse être l’indice d’un autre rapport aux choses et au temps ou qu’il puisse désormais se déployer dans des voies divergentes fondées sur le partage des références [Micoud, 1996 ; Tornatore, 2005].

L’espace de la mémoire de la « Lorraine sidérurgique »

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Qu’observe-t-on ainsi à se poster en amont de la pacification patrimoniale ? Envisageons pour cela « l’espace de la mémoire de la “Lorraine sidérurgique” ». Ni « lieu de mémoire » de l’historien de la nation, ni « institutions de la mémoire orale » de l’ethnologue du domaine français – notions trop restrictives –, la notion d’espace de la mémoire veut rendre compte de l’ensemble des pratiques, rapportées à un objet, un collectif et/ou un territoire, relevant du travail de mémoire, de l’élection de biens communs, de la construction d’une identité-dans-le-temps. Dans la continuité de la définition, par Michel de Certeau, de l’espace en tant que « lieu pratiqué » ou « croisement de mobiles » [Certeau, 1990 : 173], l’espace de la mémoire témoigne de l’action permanente des hommes sur le lieu comme variable du temps. Rapporté à l’entité « Lorraine sidérurgique », il réfère à l’activité patrimoniale ou mémorielle [10][10] À la différence de certains auteurs [Davallon, 2000 ;... consécutive à la crise profonde qui, dès la fin des années soixante-dix, a affecté en Lorraine ses bassins d’activité sidérurgique et a abouti aujourd’hui à la quasi-extinction de cette industrie. Patrimoine-en-train-de-se-faire, en situation de perte ou plutôt d’effacement, cet espace consiste dans la pluralité des actions et des productions qui visent à rendre mémorable cet objet perdu qu’est la « Lorraine sidérurgique », issu de la médiation mono-industrielle (mines de fer et sidérurgie) des hommes et d’un territoire.

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La Houve, 23 avril 2004. Rare « fausse note » dans la communion ambiante, une maison de mineur, faisant face au siège minier, était habillée aux couleurs et slogan de la cgt : « Exploitons les richesses de notre sous-sol » (photo de l’auteur).

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Précisons ses traits singuliers. C’est tout d’abord un espace en lutte contre l’effacement, non pas celui naturel du temps, mais celui accéléré des hommes. Les fermetures successives des usines, très concentrées en plusieurs bassins, ont entraîné la mise en œuvre rapide d’une politique de la table rase [11][11] Politique mise en œuvre par les industriels, avec le..., dans la perspective d’une reconversion économique dont le bilan s’est avéré au final très peu glorieux. L’arrêt brutal d’une activité séculaire conjugué à l’effacement systématique de son infrastructure font qu’en moins de vingt ans le paysage lorrain s’est transformé en d’immenses friches, restées en l’état [12][12] Quelques chiffres pour dire l’ampleur de la perte :.... C’est ensuite un espace fragmenté, au sens où les actions patrimoniales n’ont jusqu’ici pas trouvé à converger vers la construction d’un haut lieu à vocation régionale et/ou nationale qui agrégerait les différentes composantes mémorielles de ce passé : technique, sociale, ouvrière… La tabula rasa s’est voulue totale, sans politique patrimoniale clairement mise en œuvre et/ou soutenue continûment par les pouvoirs publics pour la tempérer. Du moins, les tentatives de production d’un mémorial-monument historique appuyée sur les dispositifs de l’État patrimonial, memorial-monument au corpus du patrimoine industriel, ou bien ont échoué, ou bien progressent lentement au gré d’une conjoncture culturelle fortement soumise au politique. C’est enfin un espace-temps de la variation : la variabilité des engagements patrimoniaux, leur diversité et leur dispersion, s’observe à la fois dans l’espace d’une vallée, d’un secteur à l’autre, et dans le temps, précisément le temps du démantèlement, que j’appelle « le temps de la perte ». Au regard du découpage de la Lorraine sidérurgique en fiefs industriels contribuant à fortement segmenter son espace social [13][13] « Les fiefs industriels sont aussi des réalités sociales :..., celle-ci suggère une continuité entre le monde d’origine (le monde perdu) et la configuration de l’espace de la mémoire. Envisageons ces variations – ces voies contrastées du travail de mémoire – dans deux secteurs différenciés au plan de la structuration socio-économique : le bassin de Longwy (Meurthe-et-Moselle) et la vallée de la Fensch (Moselle).

Résistances à l’effacement

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Lieu, dans les années cinquante, de la plus forte concentration sidérurgique du monde, caractérisé par une classe ouvrière fortement marquée par sa composante italienne, qui a favorisé l’implantation conjointe de la cgt et du pcf et développé une culture de résistance au patronat sur le terrain social [Noiriel, 1984], le bassin de Longwy a été, en 1979 et en 1984, le théâtre très médiatisé d’une réaction violente au démantèlement et le symbole d’une région sacrifiée au nom des intérêts économiques. Cette violence est à la mesure de la rapidité de l’arrêt des installations longoviciennes : en moins de dix ans, 1978-1987, l’affaire est réglée. C’est là que les effets de la tabula rasa sont flagrants, bouleversant le paysage longovicien : le tissu urbain et industriel est mité par d’immenses friches que n’arrivent pas à recouvrir les nouvelles entreprises de la reconversion. À l’hyper-concentration des fonds de vallée fait place une absence remarquable, un vide visible à l’œil le moins informé : désormais, les cités ouvrières de flanc de coteau se font face, chacune, horizon de l’autre, se renvoyant le vide qui les sépare. Le choc de cette disparition programmée, le sentiment sans doute très tôt survenu d’une fin inéluctable, la conscience progressive que cette fin est la fin d’un monde – à la mesure de la marque d’un siècle de mono-activité sur les corps et les lieux – vont susciter le déploiement quasi concomitant d’une activité patrimoniale – une volonté de mémoire et son inscription patrimoniale. Cette activité n’est cependant pas uniforme et évolue dans ses objets, ses modalités et ses visées, de concert avec la situation socio-économique du bassin. Depuis 1978, on repère trois scènes successives du temps de la perte qui, combinant chacune des acteurs et des objets, sont autant d’épreuves spécifiques de qualification patrimoniale [14][14] On trouvera une description détaillée de ces scènes....

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Dans le temps des luttes sociales (1978-1987), l’épreuve est militante, la scène polyphonique et veut réunir idéalement ouvriers et intellectuels dans un même espace de parole [15][15] La figure de l’intellectuel communiste au service de.... Aussi les engagements se focalisent non sur la conservation d’objets concrets, mais sur la double exigence du témoignage et de l’écriture d’une histoire sociale qui ne cède pas aux séductions du discours paternaliste et folklorisant sur la classe ouvrière. À l’extinction du dernier haut fourneau longovicien (1987) et au lancement du processus de reconversion économique, s’ouvre le temps proprement dit de la perte. La sidérurgie éteinte et en cours d’« arasement » est mise à l’épreuve d’une esthétique de la trace. Les voix tues, l’action sur le passé entre en régime d’objet : engagée par des « fils », ayant quitté la condition ouvrière et mus par un sentiment de reconnaissance, elle vise à préserver quelque chose du monde des pères selon trois modalités : par l’image, en l’occurrence une pratique photographique systématique ; par l’érection de monuments-traces ; par la création d’un site-mémorial à partir de la conservation d’une usine sidérurgique en son intégralité, l’usine de Senelle. Cette période ne verra cependant pas la concrétisation d’autres traces projetées qu’une prolifération d’images et se clôt sur la destruction de cette usine, conclue par le dynamitage des deux derniers hauts fourneaux longoviciens (1991). La troisième scène s’ouvre alors sur cette ruine, deux fois ruine : industrielle et patrimoniale, dont la conservation [16][16] Le « haut fourneau couché » de l’ancienne usine de... sera orchestrée par un « étranger » – au sens de Georg Simmel [1908] –, professeur d’histoire, élu socialiste local, non originaire du lieu. Fort de cette nouvelle mise à distance, le passé sidérurgique sera désormais soumis à l’épreuve de l’histoire locale. L’engagement patrimonial repose alors sur la connaissance-valorisation des traces « témoins de l’histoire », dans un territoire-palimpseste, traces qui sont la matière, au sens propre, d’une archéologie. Cet engagement rejoint également les préoccupations du militant politique épris de justice sociale, qui se traduisent dans le combat pour la ruine de Senelle. Ainsi, le « haut fourneau couché » tient du mémorial : il raconte à qui veut l’entendre le démantèlement de la sidérurgie, les luttes, la difficile reconversion. Symbole d’une « mémoire empêchée » [Ricœur, 2000], il pointe avec acuité la présence d’une absence et la difficulté consécutive d’envisager l’avenir. Pour la connaissance et pour la justice, les mobiles de cette action se conjuguent dans une visée de réparation par l’histoire : une historiographie pour renouer (avec) le passé.

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Ce parcours du temps de la perte à Longwy révèle une réflexion pratique sur les médiations par lesquelles sont affrontées et traitées les ruptures du temps social et qui sont ici autant de réponses à l’empêchement, de résistances à l’effacement. L’épreuve militante du temps des luttes met en débat la notion même de médiation : comment parler « de » sans parler « à la place de » ? Comment ouvrir les « forteresses de la recherche » à des « intermédiaires culturels » [Noiriel, 1986] ? Comment susciter la prise de parole des dominés, des « victimes structurales » de la domination ? Bref, comment outrepasser les ruptures imposées par la revendication d’une continuité culturelle, par la tentative de constitution d’un « lieu propre », autrement dit un patrimoine [Certeau, 1990 : 89] ? Or les configurations suivantes se construisent sur l’échec de la première épreuve et successivement sur l’échec de la précédente. Les nouvelles épreuves sont autant d’expérimentations de médiations, consécutives à la rupture (consommée) et à la table rase. L’épreuve esthétique met en œuvre une double médiation : la référence au monde perdu se réalise par l’expression artistique (le monument-trace et l’image photographique) et par la filiation. Ce sont d’abord des « fils » qui investissent le territoire de la perte : par leur engagement, ils entendent honorer une dette à l’égard de leurs pères, celle de leur avoir permis de transcender leur condition. Double médiation qui cependant acte le rejet des hommes du fer dans le passé. C’est enfin au prix d’une nouvelle double médiation que se déploie l’engagement patrimonial de la scène historienne, à ceci près que, consécutivement à l’échec des fils, la distance avec le monde perdu semble accrue : ce qui reste de celui-ci est « redécouvert » par le regard neuf de l’étranger et dans le cadre du redéploiement d’un processus de connaissance. Médiations par le savoir et par une forme d’engagement distancié qui se rapproche de celle caractérisant le régime institué de la valeur patrimoniale. Se distinguant cependant de l’ambition de connaissance portée par l’épreuve militante, la nouvelle configuration s’appuie sur le modèle de l’histoire locale, fondée sur la compilation et l’inventaire et se constitue en cela en adjuvant potentiel aux institutions du patrimoine.

La trajectoire « rose » du haut fourneau

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À quelque trente kilomètres de là, la vallée de la Fensch [17][17] Voir : [Tornatore, 2004b et 2004c] pour une analyse... : fief pendant près de trois siècles de la Maison de Wendel, marquée par le double héritage de la social-démocratie et du catholicisme social allemands [Bonnet, 1972 ; Gehring et Saint-Dizier, 1986] ; une population cosmopolite d’origine rurale et une capacité d’action ouvrière plus contrainte par le paternalisme wendelien dont un des effets notables a été de freiner le développement des organisations syndicales [Belleville, 1968]. La situation patrimoniale y est sensiblement différente pour trois raisons étroitement liées. La perte, tout d’abord, n’y a pas la même acuité, en raison du dernier îlot subsistant de sidérurgie (hauts fourneaux et aciéries de Hayange-Serémange et laminoirs de Sollac à Florange). L’occupation de l’espace par le monde de l’usine reste encore dense : pas de vide écrasant, pas d’absence remarquable comme à Longwy. Certes la « vallée usinière » [Printz, 1966] n’a pas été épargnée par la crise et s’est rétrécie notablement. Dernier épisode en date, l’arrêt de l’usine à fonte d’Uckange (1991). Depuis la vallée attend, fataliste, le coup de grâce, programmé à l’horizon de 2010. Ensuite, s’il y a dès les années soixante-dix et au cours des années quatre-vingt une activité associative à visée patrimoniale, elle repose principalement sur les engagements d’agents de maîtrise des mines de fer et de cadres de la sidérurgie dans des collectes de sauvetage, pour une création de musée, ou dans la constitution du patrimoine linguistique de l’activité sidérurgique [Corbion, 2003]. Enfin, cette activité s’est appuyée sur les dispositifs d’État, pour aboutir tout d’abord à la création d’un musée des Mines de fer [18][18] Le musée des Mines de fer de Neufchef-Aumetz., puis, au terme d’un processus longtemps indécis, en 1995, à la protection au titre des monuments historiques d’une unité de production quasi complète : un haut fourneau avec ses annexes, et les bâtiments de production et administratif de l’usine d’Uckange.

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En dépit de sa nouvelle valeur patrimoniale, le haut fourneau d’Uckange est pourtant loin, au seuil de sa vie culturelle, de se construire en objet-frontière : localement, il divise. Une controverse naît qui porte et sur l’érection d’un haut fourneau comme monument et sur l’élection d’Uckange comme haut lieu de la sidérurgie lorraine. À l’appui du rejet de la patrimonialisation du premier sont invoqués des mobiles conjointement techniques et financiers : la conservation et la mise en valeur de cet objet-machine très complexe générant des coûts d’investissement et de fonctionnement très élevés. Quant à l’usine d’Uckange, elle présente le double handicap d’être une usine de production de fonte de moulage, alors que la sidérurgie lorraine a construit son image sur la fabrication du fer et de l’acier, et d’être une usine « allemande », c’est-à-dire construite par un industriel allemand pendant la période de l’Annexion. Ne vaut-il pas mieux, suggère-t-on, faire droit, le moment venu, à l’usine d’Hayange, berceau historique du fer lorrain et de la famille de Wendel ? Autant d’arguments qui ont leur poids et auxquels les collectivités territoriales (conseil général et conseil régional) ont su prêter une oreille complaisante, dès lors que le haut fourneau d’Uckange devenait un grain de sable dans la politique bien huilée de la table rase. Sans entrer dans le détail des positions, il est notable que cette controverse, d’ailleurs toujours latente, révèle une polarisation politique des engagements des personnes dans l’action patrimoniale. Déjà, la cgt s’est désolidarisée de la « dernière coulée », initiative, je l’ai dit, ouvrière, portée précisément par la cfdt. Mais surtout, l’entrée en scène du haut fourneau dans le jeu patrimonial a entraîné la fin de l’engagement des anciens ingénieurs et cadres de la sidérurgie et l’abandon de leur projet muséographique : mettons pour simplifier la tension entre les deux types de projets que la « démesure » de celui-là n’est pas conciliable avec la « mesure » d’un musée à dominante scientifique et technique, et à visée documentaire et pédagogique. D’ailleurs, vivement opposé à sa protection, l’industriel réussira, provisoirement cependant, à faire annuler l’arrêté d’inscription à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques. Bref, au regard des personnes et des collectifs qui s’en font les porte-parole, son soutien apparaît relever d’une sensibilité de gauche non communiste.

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Le haut fourneau d’Uckange (photo Bernard Boutou, 2005).

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Résumons ce rapide parcours de l’espace de la mémoire de la « Lorraine sidérurgique ». Dans le temps de la perte, Longwy précède la vallée de la Fensch ; le dynamitage de Senelle préfigure et provoque la conservation d’Uckange. Les pratiques longoviciennes que j’ai évoquées, celles issues de l’échec de l’action militante, sont des pratiques auxquelles font défaut un lieu propre. Elles répondent au vide, en sont le symptôme, cherchent à le combler, à s’y substituer. Révèlent un « trou de mémoire ». Non-lieu de mémoire, « trou de mémoire » désignerait le non-lieu d’une mémoire non instituée. Uckange serait alors ce lieu propre potentiel – et en ce sens une émanation longovicienne par procuration –, et son soutien par la municipalité socialiste d’Uckange, puis par des collectivités locales majoritairement marquées à gauche et regroupées aujourd’hui en communauté d’agglomération (dont le président n’est autre que l’ancien maire d’Uckange), doit être considéré au regard de la vieille tradition paternaliste qui a longtemps « cadré » le territoire et sa population, et lu comme un geste d’appropriation du passé, comme un acte d’émancipation [19][19] La communauté d’agglomération du Val de Fensch s’est....

Les hbl et le musée

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Retour en Lorraine du charbon. Autre secteur de renom de la Lorraine industrielle, mais déjà rebaptisé depuis plusieurs années « Moselle-Est » dans la perspective de l’« après-mine », le bassin houiller également a connu une situation d’arrêt progressif et de démantèlement des installations minières. La ressemblance entre les deux bassins, géographiquement distincts et peu perméables l’un à l’autre, s’arrête là. Aux fiefs industriels du bassin sidérurgique, le bassin houiller oppose une certaine unité, consécutivement à la concentration des sociétés minières dans l’immédiat après-guerre au sein d’une grande entreprise nationalisée, les Houillères du Bassin de Lorraine (hbl), dépendant des Charbonnages de France [Roth, 2000]. L’activité n’a pas généré le même afflux massif de main-d’œuvre étrangère que dans les mines de fer et la sidérurgie ; fortement italienne là, elle est ici plutôt polonaise et sarro-allemande [Haby, 1965] [20][20] La situation frontalière du bassin houiller a entraîné.... La composante professionnelle constitue un net élément de différenciation : localement, les mineurs de Moselle forment une communauté linguistique originale par l’usage comme langue de travail au fond de la mine d’un dialecte germanique spécifique. Surtout, emblématique de l’activité elle-même, le métier de mineur est davantage organisé que ceux de la sidérurgie : hiérarchisé, pétri de traditions corporatives et se confortant dans une pratique associative référée à l’univers de travail. Enfin, en contraste flagrant avec « la zone rouge de la sidérurgie » [Bonnet, 1972 : 337], le bassin houiller est « une vieille région industrielle où le vote conservateur demeure une permanence de l’expression politique régionale » [Gehring, Saint-Dizier, 1986 : 919]. Si la gauche socialiste a pu se faire une place, la droite y est bien portante. Les élections professionnelles traduisent cette tendance par une préférence pour un syndicalisme modéré, empreint de l’héritage du christianisme social (cfdt et fo). « Bel exemple d’une aire ouvrière où l’effet de culture l’emporte sur l’effet de classe » [ibid. : 919].

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A priori moins affecté par la récession économique que la Lorraine du fer, le bassin houiller est confronté à une situation originale de « hblisation » orchestrée par les hbl mêmes : reclassement du personnel, installation de nouvelles entreprises, requalification du territoire [Roth, 2000]. Si le processus a pu occasionner des flambées sociales, il n’a pas généré d’effet traumatique comme à Longwy et a été officiellement ratifié en octobre 1994 par un bien nommé « pacte charbonnier », conclu entre les Houillères et les organisations syndicales – à l’exception notable de la cgt. C’est donc naturellement que l’entreprise s’est impliquée, dans le courant des années quatre-vingt, dans une dynamique patrimoniale appuyée sur les dispositifs d’État. Une association, le Centre de culture scientifique, technique et industrielle du bassin houiller lorrain, est créée en 1985 sur l’initiative d’un ancien directeur de la communication des hbl, puis s’installe, en 1990, sur le carreau Wendel à Petite-Rosselle, cédé par les Houillères, avec le projet d’en faire un musée de site. Présidée un temps par le président même des hbl, puis par l’ancien directeur du siège Wendel et ancien directeur des Houillères, elle a compté une proportion non négligeable d’ingénieurs et de cadres retraités qui, jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, ont pesé sur les orientations du musée.

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« À l’heure de sa mort programmée, écrivait Catherine Roth en 2000, le colosse charbonnier [les hbl] est encore plein de vie. Il recèle suffisamment de forces pour organiser son repli, prolongeant son sursis, s’arrogeant la charge de se remplacer et s’offrant même le luxe d’une modernisation de ses procédés techniques » [Roth, 2000 : 779]. L’histoire, riche en péripéties de cette institution patrimoniale témoigne à maints égards de cette appropriation (une « arrogance ») de la maîtrise d’ouvrage de son (futur) passé. Celle-ci se lit dans le souci du double contrôle de l’image d’une culture de métier et de l’image de l’entreprise. La première a été sans doute un enjeu majeur de l’implication des représentants des technosciences : la qualité de « mineur » réfère alors à une communauté professionnelle de laquelle sont gommées les aspérités sociales inhérentes au monde du travail. À travers la seconde, les hbl ont voulu considérer le musée comme un outil de communication sur leur action : sur leur capacité à assurer la conversion industrielle de la région, à reconduire par-dessus sa disparition le rêve de l’expansion économique, à transformer cette rupture en continuité. L’orientation techniciste et entrepreneuriale a ainsi longtemps pris le pas sur la perspective patrimoniale en s’imposant dans le choix des thèmes d’expositions : les questions techniques – par exemple les lampes de mine – étant préférées aux questions sociales – par exemple une longue grève pendant les années cinquante. La conception de la représentation muséographique de la mine a également donné lieu à une vive et longue controverse (1994-1998) qui a opposé, pour le dire vite, les ingénieurs des mines de l’association et les ingénieurs culturels du musée : les premiers défendant au titre d’une compétence technique le prototype de la « mine-image », parcours souterrain, à faible profondeur, qui recrée l’ambiance du travail au fond, contre une scénographie plus ambitieuse et originale, proposée par les seconds, qui avait la prétention d’ouvrir la « boîte noire » de la technique et de rendre compte de la complexité de l’industrie minière dans ses dimensions non seulement techniques, mais aussi sociales. Qu’en est-il aujourd’hui ? Depuis 1999, le musée est géré par une structure intercommunale, le Syndicat mixte pour la création et la gestion du musée de la Mine, présidée par le maire de Forbach [21][21] Il a également acquis le soutien des collectivités.... Dans le même temps, perdant sa fonction de maître d’ouvrage, l’association fondatrice est redevenue plus classiquement une association d’amis de musée [22][22] Association des amis du patrimoine de Moselle-Est,.... Cette appropriation par les collectivités locales traduirait un relâchement de la mainmise des Houillères sur le musée. Du moins, serait-on en phase de transition, sans doute facilitée par des amitiés ou des connivences politiques. En 2001, le musée a été labellisé « musée de France » ; il rencontre cependant une difficulté récurrente à constituer son équipe scientifique et culturelle. Une mine-image est en cours de construction sur le site, dont la maîtrise d’œuvre est assurée par… les hbl.

Monuments et symptômes

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L’activité patrimoniale aujourd’hui a largement débordé ses cadres institutionnels, favorise les mobilisations collectives dans le « temps bref d’une communauté d’action » [Fabre, 1998 : 296], donne visibilité aux usages liminaux, humbles, banals mais aussi alternatifs de la mémoire et du patrimoine. C’est une activité « distribuée » dans l’engagement selon divers régimes d’action (de prise de parole) et selon diverses références au temps et à l’espace, à l’histoire et au territoire, revendiquées par l’homme ordinaire. De ce point de vue, elle ne relève plus seulement de la « politisation », autrement dit du règlement « par en haut » des pratiques sociales, mais aussi de la « cristallisation », consistant dans l’émergence « par en bas » – la société civile ? – et dans l’action de nouvelles problématisations [Trépos, 2002]. Sous réserve d’une plus ample investigation, l’espace de la mémoire de la Lorraine du charbon apparaît massivement occupé par le musée, dispositif de politisation qui, en dépit des difficultés évoquées, présente quelque signe de réussite. L’espace de la mémoire de la Lorraine sidérurgique montre des cristallisations sans politisation (Longwy) et une politisation controversée (Uckange).

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Ces déclinaisons patrimoniales de la Lorraine industrielle doivent être lues à la lumière de la sociologie politique de la région. Lecture qui vient confirmer, trois décennies plus tard, ce constat de Serge Bonnet [23][23] Même si la vague rose des dernières élections régionales... : « À la différence de la Lorraine du fer, celle du charbon et celle du textile n’ont pas engendré de zone hétérogène au reste du pays » [Bonnet, 1972 : 13]. Plus concrètement, elle vient restituer leur couleur aux monuments, aux actions et aux formes d’engagement dans l’activité patrimoniale ; ce faisant, signifier l’enjeu d’une « Lorraine industrielle » : entité patrimonialisée, mais politiquement clivée. Plus généralement, elle montre, contre les critiques qui lui sont faites, que la dénommée prolifération patrimoniale n’est pas uniforme, qu’elle a eu pour effet de transformer profondément la fonction patrimoniale, que celle-ci ne se limite pas forcément à la légitimation béate d’une « communauté imaginée » [Anderson, 1996].

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Jusqu’à quel point l’opposition entre les deux Lorraines en matière d’activité mémorielle peut-elle être soulignée ? La publication, en décembre 2004, par le Républicain lorrain, d’un hors-série en quatre volumes intitulé Mineurs de Lorraine. L’histoire du fer et du charbon, ne relève-t-elle pas d’une forme de neutralisation patrimoniale quand le monde de la sidérurgie y est traité par l’entremise de ses mines de fer et celles-ci sous le chapeau d’un métier qui pourrait être dès lors construit comme emblème régional ? Il est un fait que le récent projet de centre d’archives de la sidérurgie est formalisé sous l’égide de la famille de Wendel (le retour ?), qui vient alors tempérer la portée souvent perçue comme radicale – du moins eu égard à la tradition française en matière de patrimoine – du geste de protection d’une usine sidérurgique. Le patrimoine peut-il pour autant ignorer cet « immense désastre collectif » [Bourdieu, 1993] qu’a été le démantèlement de la sidérurgie lorraine ? À Longwy, l’espace de la mémoire lutte depuis vingt ans contre son empêchement. J’ai par ailleurs développé l’hypothèse que l’intense activité photographique que l’on y constate est venue suppléer à un défaut de travail officiel de mémoire, rendu impossible par la politique de la table rase [Tornatore, à paraître (b)]. En raison de la valeur indicielle de la photographie et du fait qu’elle entretient une distance à la fois spatiale et temporelle avec son référent [Dubois, 190 : 87], l’acte photographique institue une sorte de lieu de mémoire délocalisé, une « mémoire portative » attachée non aux objets, mais aux personnes. Activité patrimoniale élémentaire, la photographie est ici ambivalente : elle est un « symptôme », au sens freudien du terme, soit un trouble du souvenir et le signe d’une blessure non refermée, d’un deuil encore à faire ; elle peut être interprétée aussi, contre l’idéologie présentiste néolibérale [Levi, 2001], comme un geste de résistance à l’effacement, par politique délibérée ou par impéritie, des traces du passé. Cette mise en perspective permet de souligner en retour la fonction de remémoration du monument. Monument historique, le haut fourneau d’Uckange n’en est pas moins, en même temps, mémorial, symbole mnésique. L’objet d’histoire, auquel est attachée une fonction cognitive, se double d’un lieu de mémoire, notion ici considérée au sens primordial de lieu comme support du souvenir. Le mémorial dans le monument assure une présence active du passé. Reste alors à savoir « de qui » est la remémoration.

21

Selon la rhétorique convenue de la déploration de la patrimonialisation généralisée ou de la saturation de la mémoire, on souligne à l’envi l’ambiguïté du monument : prise pour la mémoire et moyen d’oubli. On peut certes faire des musées pour oublier – apaiser, neutraliser, « jouer » la lutte des classes, etc. [Debary, 2003]. L’inverse n’est malheureusement pas vrai : on ne choisira pas de ne pas faire de musée dans l’intention de se souvenir ou pour ne pas risquer d’oublier, telle est la leçon de Longwy. Ne pas en faire restera toujours le moyen le plus sûr d’interdire l’expérience des médiations qui pourront certes contribuer à l’intériorisation de la perte, mais surtout permettre aux « acteurs » – personnes, collectifs, groupes, classes, mondes – d’être les acteurs de leur propre tri, d’être autrement dit des sujets égaux devant le temps. À satisfaire à ce travail, et à sa revendication, ce qui se jouerait en ce moment, à travers la mise en spectacle, la mise en objet et autres opérations de narrativité du passé – auxquelles prend part quelque science sociale impliquée –, c’est une sorte de « lutte » des représentations – entre différents niveaux de politisation, de la Région aux communautés de communes, entre politisations et cristallisations… – qui ferait pièce à l’« invention d’une Lorraine industrielle » stéréotypée – formule dont on aura perçu l’ironie. ?


Références bibliographiques

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  • – 2005, « Les formes d’engagement dans l’activité patrimoniale », in Vincent Meyer et Jacques Walter (dir.), Formes de l’engagement et espace public, Nancy, pun (sous presse).
  • – à paraître (a), « Trou de mémoire. Une perspective postindustrielle de la “Lorraine sidérurgique” », in Jean-Claude Daumas (dir.) La mémoire de l’industrie : de l’usine au patrimoine, Cahiers de la msh Ledoux, Presses universitaires de Franche-Comté.
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  • Trépos Jean-Yves, 2002, « L’expertise comme équipement politique de la société civile », Questions de communication, 2 : 7-18.

Notes

[1]

« Charbon. Une aventure humaine », supplément au Républicain lorrain du 22 avril 2004, 15 p.

[2]

« Ce charbon a été extrait du secteur 7.1 de la veine Albert et remonté au puits “De Vernejoul” du siège de la Houve à Creutzwald, le 16 mars 2004. »

[3]

Il s’agit de Patrick Devedjian, ministre de l’Industrie, et de l’émission « Travaux publics » animée par Jean Lebrun. Sous le même titre, les Charbonnages de France ont édité en décembre 2004 le vidéogramme de l’événement.

[4]

Ce passage est extrait d’une note descriptive que Jean-Yves Trépos, venu en voisin, a rédigée à mon intention. Je salue l’acuité de son regard et le remercie chaleureusement.

[5]

Hormis une très symbolique manifestation d’une poignée de militants de la cgt, maintenue en dehors du périmètre de la manifestation par une organisation et un service de sécurité impressionnants.

[6]

Un train de berlines remplies à ras bord proposait à tout un chacun de prendre son bloc de charbon souvenir.

[7]

On trouvera une relation détaillée de cet événement dans : [Tornatore, 2004b : 87 sq.].

[8]

Ce qui n’a pas empêché depuis la constitution d’une association – La Houve Demain – qui, refusant la perspective de la destruction du site, nourrit de nombreux projets pour sa réhabilitation (centrale solaire, salles de squash, bowling, patinoire, etc.).

[9]

Je propose ici une forme de synthèse d’un travail initié depuis plusieurs années sur la patrimonialisation du passé et des restes industriels. Principalement appuyée sur une « recherche attachée » [Callon, 1999] sur les formes d’engagement dans l’activité patrimoniale en Lorraine sidérurgique, celle-ci ne rend pas compte, loin s’en faut, de la totalité du réseau qui contribuerait à l’invention d’une entité patrimoniale territorialisée. Privilégiant certains objets, j’ai laissé de côté la question, envisagée par ailleurs [Tornatore, 2004b] et pour mieux y revenir ultérieurement, des expertises scientifiques – auxquelles j’ai pu contribuer [Tornatore, 2004a]. Tout au plus en trouvera-t-on une allusion dans la référence distanciée à une réflexion déjà ancienne sur la région et l’identité régionale [arrs, 1980]. À un quart de siècle de distance, nul doute que les conditions sociales et politiques de celle-ci n’aient changé, en particulier avec le morcellement des lieux de la puissance publique ; c’est ce que je voudrais pour l’instant faire ressortir.

[10]

À la différence de certains auteurs [Davallon, 2000 ; Rautenberg, 2003], il me paraît nécessaire, pour une approche en complexité du phénomène patrimonial, de renoncer à distinguer a priori les régimes respectifs de fonctionnement symbolique de la mémoire et du patrimoine, au profit d’une focalisation sur les régimes d’engagement dans et d’une activité que je qualifie, de manière générique, de patrimoniale. Il n’apparaît pas que ces régimes soient les matrices revendiquées de pratiques spécifiques. C’est là peut-être la grande nouveauté, la caractéristique première de la prolifération qui est d’avoir brouillé en pratique les notions de mémoire et de patrimoine, en réhabilitant en particulier la fonction mémorielle du patrimoine.

[11]

Politique mise en œuvre par les industriels, avec le soutien de l’État et des collectivités territoriales.

[12]

Quelques chiffres pour dire l’ampleur de la perte : au début des années 1960, la sidérurgie en Lorraine, ce sont 27 usines employant quelque 90 000 salariés et produisant 65 % de l’acier français.

[13]

« Les fiefs industriels sont aussi des réalités sociales : il existe un monde de Wendel, un monde de Lorraine-Escaut, un monde des mines de fer ou un monde de l’Orne » [Belleville, 1963 : 58]. Des facteurs historiques (l’Annexion), les origines diverses des entreprises, les politiques patronales, les composantes de l’immigration ouvrière ont contribué à singulariser ces mondes.

[14]

On trouvera une description détaillée de ces scènes dans : [Tornatore, à paraître (a)].

[15]

La figure de l’intellectuel communiste au service de la classe ouvrière est incarnée par l’historien Gérard Noiriel [Noiriel, 1980].

[16]

Le « haut fourneau couché » de l’ancienne usine de Senelle est la cuve de l’un des deux hauts fourneaux dynamités en juillet 1991 alors qu’un projet de conservation était à l’étude. Il est encore aujourd’hui en l’état, tel qu’à l’issue de sa chute – bien que débarrassé de son armature métallique –, au cœur d’une friche toujours en projet de réhabilitation et « protégé » par une association qui en a quasiment fait l’emblème de son action.

[17]

Voir : [Tornatore, 2004b et 2004c] pour une analyse détaillée de l’activité patrimoniale dans la vallée de la Fensch.

[18]

Le musée des Mines de fer de Neufchef-Aumetz.

[19]

La communauté d’agglomération du Val de Fensch s’est engagée dans un processus d’institution de la mémoire sidérurgique, dont un des volets majeurs consiste dans la création, portée par la Fondation de Wendel, d’un centre d’archives historiques et industrielles dans les anciens Grands Bureaux de Hayange.

[20]

La situation frontalière du bassin houiller a entraîné une relative perméabilité socio-économique favorisée par la pratique encore très vivante d’un dialecte francique – bien que les événements de l’histoire (annexions de la Moselle, protectorat français sur la Sarre) aient rendu le « contact » sensible et contribué à « un sens aigu de la frontière » [Bonnet, 1972 : 14].

[21]

Il a également acquis le soutien des collectivités territoriales, conseil général de la Moselle et conseil régional, traditionnellement tenues (jusqu’en 2004 pour la seconde) par la droite.

[22]

Association des amis du patrimoine de Moselle-Est, nouvelle dénomination sur laquelle il y aurait beaucoup à dire.

[23]

Même si la vague rose des dernières élections régionales (2004) n’a pas épargné la Lorraine.

Résumé

Français

Entrepris depuis un quart de siècle, le démantèlement de l’industrie lourde lorraine (mines et sidérurgie) touche à sa fin. À partir de la comparaison entre le dernier événement en date, la fermeture spectaculaire de la dernière mine de charbon, et la mise en scène, une décennie plus tôt, de la dernière coulée d’une usine de la Lorraine sidérurgique, l’auteur s’interroge sur les finalités patrimoniales de telles célébrations. Présentant quelques moments du traitement culturel – patrimonial, mémoriel… – de la crise industrielle lorraine, depuis les symptômes photographiques d’une mémoire empêchée jusqu’au musée très « contrôlé » en passant par la monumentalisation controversée de restes industriels, il met l’accent sur la lutte des représentations qui se noue autour de la construction de la « Lorraine industrielle » en objet-frontière patrimonial. Cet article souhaite ainsi contribuer à une anthropologie politique de l’institution de la mémoire.

Mots-clés

  • mémoire
  • patrimoine
  • industrie
  • monument
  • spectacle
  • objet-frontière

English

The dismantling of the heavy industry in Lorraine that is under way since a quarter of century (mines and iron and steel industry) is nearing its end. When comparing the latest event – the spectacular closure of the last coalmine – with the staging of the last casting in an iron and steel factory of Lorraine ten years earlier the author questions about the patrimonial aims of such celebrations. He shows some sequences of the cultural treatment (patrimonial, memorial) of the industrial crisis in Lorraine, from the photographic « symptoms » of a hindered memory to the highly « controlled » museum and to the industrial remains turned into historic buildings, a largely controversial fact. In this context he stresses the conflicting representations of « industrial Lorraine » as a patrimonial Boundary Object (abstract or concrete, that several actors can appropriate as they like). This article is meant to contribute to a political anthropology of memory institution.

Keywords

  • memory
  • patrimony
  • industry
  • monument
  • spectacle
  • boundary object

Deutsch

Die Zerschlagung der lothringischen Schwerindustrie (Bergwerken und Eisen- und Stahlindustrie) geht zu Ende. Der Autor vergleicht das jüngste Ereignis, die spektakuläre Schliessung der letzten Kohlenbergwerks, mit der Inszenierung des letzten Giessens einer lothringischen Eisenhütte zehn Jare früher und fragt sich über die patrimonialen Finalitäten solcher Zelebrationen. Er zeigt einige Zeitpunkte der kulturellen Behandlung der lothringischen industriellen Krise (bezüglich des Erbes und Gedächtnisses), von den photographischen Symptomen eines verhinderten Gedächtnisses über die industriellen Resten, die nun unter dem Denkmalschutz stehen, was sehr umstritten wird, bis hin zu dem höchst « kontrollierten » Museum. In diesem Kontext hebt er die Kämpfe hervor, die um die Repräsentationen der Konstruktion des « industriellen » Lothringens als ein patrimoniales (abstraktes oder konkretes) « Grenzobjekt » entstanden, das sich mehrere Akteure nach Belieben aneignen können. Das Ziel dieser Artikel ist, zu einer politischen Anthropologie der Gedächtnisinstitution einen Beitrag zu leisten.

Stichwörter

  • Gedächtnis
  • Erbe
  • Industrie
  • Denkmal
  • Spektakel
  • Grenzobjekt

Plan de l'article

  1. La neutralisation patrimoniale
  2. L’espace de la mémoire de la « Lorraine sidérurgique »
  3. Résistances à l’effacement
  4. La trajectoire « rose » du haut fourneau
  5. Les hbl et le musée
  6. Monuments et symptômes

Pour citer cet article

Tornatore Jean-Louis, « L'" invention de la Lorraine industrielle ". Note sur un processus en cours », Ethnologie française, 4/2005 (Vol. 35), p. 679-689.

URL : http://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2005-4-page-679.htm
DOI : 10.3917/ethn.054.0679


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