Ethnologie française 2006/2
Ethnologie française
2006/2 (Vol. 36)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130554547
DOI 10.3917/ethn.062.0357
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Note de lecture

Vous consultezOù va l’histoire culturelle ?

AuteurLoïc Vadelorge du même auteur

Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines Université de Saint-Quentin-en-Yvelines loic.vadelorge@wanadoo.fr

À propos des ouvrages de :, Pascal Ory, L’histoire culturelle, Paris, puf, coll. « Que sais-je ? », no 3713, 2004, 128 pages. Philippe Poirrier, Les enjeux de l’histoire culturelle, Paris, Le Seuil, coll. « Points », L’histoire des débats, 2004, 435 pages


On ne se définit soi-même qu’en lisant les autres. C’est par cet aphorisme que pourrait s’ouvrir la lecture de deux contributions importantes à l’histoire culturelle, celle, encyclopédique, de Pascal Ory et celle, généalogique, de Philippe Poirrier. On l’aura compris, ces deux livres veulent faire le point sur l’état des lieux de ce qu’il faut bien appeler l’historiographie dominante du moment. Théorisée à la charnière des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l’histoire culturelle a depuis élargi son emprise sur l’historiographie française. En août 2004, le centre de Cerisy-la-Salle n’hésitait pas à consacrer à cette question une décade de rencontres, qui permit de dire à la fois la diversité des contenus et la fascination que cette manière d’aborder l’histoire exerce désormais sur des disciplines voisines, issues des lettres et sciences humaines. La revue Ethnologie française a longtemps fait de l’histoire culturelle avant la lettre, publiant les premiers articles de Maurice Agulhon sur la statuaire urbaine, de Paul Gerbod sur les orphéons ou ceux de Catherine Bertho-Lavenir sur le régionalisme breton. Aujourd’hui encore, par l’intermédiaire de son conseil scientifique (Alain Corbin, Maurice Agulhon) ou de son comité de rédaction (André Rauch), elle s’ouvre pleinement à cette historiographie et ne saurait par conséquent se désintéresser de ses enjeux.

2 Comprendre où va l’histoire culturelle, c’est inévitablement se demander d’où elle vient et ce qu’elle représente aujourd’hui. L’intérêt des livres de P. Ory et Ph. Poirrier est d’abord dans le soin qu’ils mettent l’un et l’autre à situer une historiographie que les vingt dernières années ont rendu touffue et à se situer par rapport à elle. Évacuons d’emblée l’une des fausses pistes de l’histoire culturelle, celle de la question de la définition du mot « culture ». P. Ory rappelle que, dès les années cinquante, des centaines de définitions possibles du terme ont été recensées et que les historiens ont depuis longtemps fait leurs les lectures anthropologiques sur le sujet : « On posera donc de la culture une définition large qui pourrait se résumer dans la formule : ensemble des représentations collectives propres à une société » [8]. Dès lors, l’histoire culturelle sera « l’histoire sociale des représentations » [13]. Ph. Poirrier précise toutefois que cette définition est davantage acceptée par les spécialistes de l’époque contemporaine (xixe-xxe siècle) que par leurs collègues d’autres périodes, se reconnaissant plutôt dans d’autres formules, plus ou moins datées (« histoire des mentalités », « histoire des civilisations », « histoire des cultures », « histoire sociale de la culture », « histoire des sensibilités »). Au demeurant, et même si nos deux auteurs insistent sur le débat historiographique des années soixante-dix, qui a conduit de nombreux historiens à s’éloigner du terme de « mentalités », la question de la définition de l’histoire culturelle n’est pas si décisive qu’elle y paraît. Autrement plus importantes sont les questions des origines, des objets et des méthodes de l’histoire culturelle.

3 L’histoire culturelle est-elle une révolution historiographique ou une simple évolution, rendue nécessaire par l’épuisement des questionnements de l’école des Annales ? À cette question essentielle de la généalogie, P. Ory et Ph. Poirrier répondent de manière contrastée. Accepter le terme de « révolution », ce serait accepter que l’histoire culturelle marque une rupture avec la tradition historiographique nationale des Braudel et des Labrousse. Ce serait aussi accepter qu’elle est un produit dérivé des historiographies anglo-saxonnes (« cultural studies ») qui dominent aujourd’hui l’édition historique mondiale. Sans nier l’influence de ces apports étrangers, nos deux auteurs refusent d’en surestimer la portée. Pour Ph. Poirrier, qui compare avec minutie les dates de publication et celles de traduction (E. P. Thompson, Richard Hoggart), « il est loisible de multiplier les exemples qui témoignent de la faible influence des historiographies étrangères sur l’affirmation de l’histoire culturelle en France » [365]. P. Ory, de son côté, prend soin de distinguer l’histoire culturelle à la française des historiographies passées (« histoire de la civilisation », « Kulturgeschichte ») et surtout présentes (« cultural studies », « cultural and culture history »). Nos deux auteurs s’accordent sur la filiation, somme toute logique, entre l’école des Annales des années soixante-soixante-dix et l’histoire culturelle des années quatre-vingt – quatre-vingt-dix. Les « passeurs » de l’une à l’autre sont identifiés avec certitude : Robert Mandrou, Michel Vovelle, puis Daniel Roche, Alain Corbin et Roger Chartier. La fameuse expression de Michel Vovelle, passer « de la cave au grenier » (1980), pourrait résumer le déplacement de l’intérêt des historiens français, des fondements économiques de l’histoire (la cave) vers les représentations collectives (le grenier). Reste que cette filiation, globalement acceptée par les historiens français, ne doit pas occulter les effets de rupture. Les travaux de R. Chartier sur la lecture sous l’Ancien Régime ou ceux d’Antoine de Baecque sur le corps révolutionnaire ne constituent pas simplement un déplacement des centres d’intérêt des historiens. Ils fonctionnent aussi comme une révolution copernicienne, conduisant, comme le rappelle Ph. Poirrier, « de l’histoire sociale de la culture à une histoire culturelle du social » [14]. À bien des égards, l’invention de l’histoire culturelle – tout du moins sa théorisation par R. Chartier en 1989 – marque un tournant historiographique majeur et ce tournant doit aussi beaucoup à des non-historiens (Michel de Certeau, dans les années 1970, et avant lui Michel Foucault et Pierre Bourdieu, dans les années 1960, voire aux traductions en français de l’œuvre de Norbert Elias, dans les années 1960-1970).

4 Au demeurant, cette question des origines de l’histoire culturelle n’est pas la seule à être convoquée par nos deux auteurs. Définir l’histoire culturelle, c’est aussi la définir par ses objets d’investigation, qui eux-mêmes s’inscrivent dans des champs de recherche. En ce sens, l’histoire culturelle est d’abord l’histoire qui s’intéresse aux objets culturels. Sur ce point, la complémentarité des deux ouvrages s’avère nette. P. Ory aborde le problème via le « corpus » (les sources) et les « pratiques ». L’idée est de tenter des regroupements thématiques, au sein d’une historiographie foisonnante. L’auteur prolonge ici une réflexion chez lui très précoce, qui l’avait conduit dès ses premiers articles sur le sujet à proposer des concepts comme « société culturelle », « médiation et réception » ou « usages sociaux de l’espace domestique ». Ph. Poirrier préfère identifier des « territoires » de recherche et, à l’intérieur de ces champs, des itinéraires individuels et collectifs. Il passe successivement en revue l’histoire du livre, de la Révolution française, des institutions et politiques culturelles, des intellectuels et des médiateurs, du cinéma, des médias et de la culture de masse, des sensibilités, de la mémoire, de l’historiographie et des sciences. L’exhaustivité n’est évidemment pas atteinte, mais elle est approchée avec beaucoup de rigueur et de pédagogie. Son livre constitue ainsi un outil de repérage essentiel des contenus de l’historiographie française des trente dernières années, l’index des noms propres et la bibliographie fournis en fin d’ouvrage permettant de croiser aisément les entrées. L’inventaire des objets de l’histoire culturelle témoigne de la vitalité de cette historiographie et de sa capacité à se pencher sur de nouveaux objets d’étude ; la démonstration que fait Ph. Poirrier à partir de l’histoire du cinéma est emblématique. Jusqu’au début des années soixante-dix, l’histoire du cinéma se limite aux approches esthétiques (critiques de films) ou à l’encyclopédisme documentaire mais engagé du philo-communiste Georges Sadoul. Puis vient le temps de Marc Ferro, qui fait du cinéma un témoignage sur la société contemporaine. Il faut attendre encore vingt ans pour voir se développer une histoire culturelle du cinéma, s’intéressant au septième art comme pratique artistique et sociale, le restituant dans son environnement industriel ou intellectuel (cinéphilie). À l’arrivée, le cinéma est bien devenu un objet d’étude à part entière pour les historiens, ceux-ci mettant un point d’honneur à se distinguer des approches sémiologiques ou littéraires. L’inventaire des objets dévoile aussi un horizon d’attente encore largement ouvert. P. Ory rappelle ainsi combien sont encore balbutiantes les études historiques utilisant « les objets en trois dimensions, dès lors qu’il ne s’agit plus de faire pour les âges plus anciens, via l’archéologie, de nécessité vertu en raison de la rareté de la documentation » [47].

5 L’histoire culturelle se définit aussi par ses méthodes. Deux d’entre elles nous paraissent ici devoir être discutées. La première concerne la sélection des sources du travail historique. Ph. Poirrier suggère que quelques historiens atypiques, tel Philippe Ariès, seraient à l’origine d’une nouvelle manière de pratiquer l’histoire. Là où les héritiers des Annales, tels que M. Vovelle, privilégiaient « les sources homogènes, utilisées dans une perspective quantitativiste » [185], Ph. Ariès, et à sa suite la plupart des « culturalistes », « mobilise des sources hétéroclites » autour d’une approche « plus intuitive, plus subjective » [186] de l’histoire. Pour P. Ory également, tout est source, « de Goya à Chantal Goya » [49]. L’histoire culturelle s’identifierait ainsi à l’historiographie classique, par sa capacité à mobiliser des sources de statuts différents et à les combiner selon le questionnement de l’historien. Le risque est alors grand de confondre histoire et philosophie de l’histoire ou, en d’autres termes, d’autonomiser le culturel en se libérant de la contrainte d’une histoire – nécessairement sociale – des pratiques. P. Ory se propose de conjurer ce risque en préconisant des « précautions d’usage » [51] : recours à des indicateurs chiffrés, pratique de l’échantillonnage, constitution de « documents », obligation de neutralité, de situation du lieu d’où l’on parle, nécessité de contextualisation. Ce faisant, il ne fait que s’inscrire dans une tradition historiographique qui remonte au xixe siècle et qui constitue la base du métier d’historien. P. Ory affirme avec netteté : « L’histoire culturelle est donc une modalité d’histoire sociale » [13]. En croisant les sources et en les travaillant selon une déontologie « positiviste », l’historien du culturel – à la française du moins – n’invente donc pas réellement une nouvelle méthode historique. La rupture méthodologique apparaît plus nette avec ce qu’on pourrait appeler le primat des représentations. Dans l’un de ses articles fondateurs[1][1] « L’histoire culturelle de la France contemporaine,...
suite
, P. Ory indiquait que « tout est représentation dans la mesure où rien n’y échappe ». L’assertion suggère que l’historien se dégage du mythe de la réalité des faits historiques, pour ne plus s’attacher qu’à la virtualité des représentations qui leur sont associées. Pour reprendre un exemple désormais classique, faire l’histoire du régime de Vichy, c’est d’abord se pencher sur la mémoire de Vichy, ce que l’historien Henry Rousso a apellé le « syndrome de Vichy ». L’accent mis sur les représentations constitue indéniablement la victoire de l’histoire culturelle, qui a instillé cette exigence aux autres secteurs de l’historiographie. On ne fait plus aujourd’hui d’histoire des relations internationales ou d’histoire économique, pour prendre des secteurs a priori éloignés de l’histoire culturelle, sans se poser la question des représentations et de la manière dont elles circulent. Le paradoxe est que, comme le souligne Ph. Poirrier dans la troisième partie de son ouvrage, les autres formes d’histoire, tout en acceptant l’importance des représentations, dénient à l’histoire culturelle son statut de front pionnier de la recherche. Éclaircir ce paradoxe nécessiterait de faire pour chacun de ces autres secteurs de l’historiographie actuelle le travail généalogique proposé dans les Enjeux de l’histoire culturelle. On y apprendrait peut-être que la prise en compte des représentations est plus précoce qu’on ne le dit généralement, même si les choses ont sans doute précédé les mots.

6 Ce débat autour de la légitimité et de l’impérialisme de l’histoire culturelle n’est pas esquivé par nos auteurs. P. Ory indique que « tant qu’elle sera en expansion, l’histoire culturelle aura toujours à se justifier » [116]. Ph. Poirrier, plus prudent, s’attache à restituer les rapports de force, au sein du « marché éditorial » et du « marché universitaire ». Mais la question de la légitimité ne saurait s’appréhender uniquement du point de vue du prisme du contexte national. En restituant la dimension internationale des enjeux de l’histoire culturelle – c’est d’ailleurs là l’un des apports majeurs des deux ouvrages –, P. Ory et Ph. Poirrier interrogent implicitement la place de la production française au sein de l’historiographie mondiale. La question est d’importance, tant il paraît aujourd’hui évident que l’hégémonie des historiens français de l’école des Annales a vécu. Doit-on alors considérer que les manières de faire de l’histoire des Italiens (micro-histoire) ou des Américains (cultural studies et cultural history) ressourcent l’histoire sociale à la française ou qu’elles la concurrencent ? Les deux auteurs auraient ici tendance à pencher pour la première option. On peut cependant en douter, au vu même du récent succès en librairie d’une traduction française d’un ouvrage directement issu des cultural studies[2][2] Thomas Laqueur, 2005, Le sexe en solitaire. Contribution...
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. C’est là le sens de l’interrogation lancée par les principaux adversaires de l’histoire culturelle française, qui rejettent la tentation d’une histoire s’affranchissant totalement du social, pour ne plus consister qu’en une histoire des idées. Cette interrogation, P. Ory et Ph. Poirrier la balayent d’un revers de plume, affichant résolument l’écart qui sépare l’historiographie française des contre-modèles anglo-saxons. Cette affirmation nous semble toutefois sujette à caution, car, si la plupart des historiens français se reconnaissent dans la formule « histoire sociale des représentations », de nombreux travaux, qui se réclament désormais de l’histoire culturelle – qu’ils soient ou non des travaux d’historiens patentés –, se contentent de faire de l’histoire des représentations. Il y a là un risque, dont les historiens doivent prendre la mesure, en particulier dans le cadre des travaux universitaires.

7 Au final, la question de savoir « où va l’histoire culturelle ? » est sans doute une mauvaise question. Les ouvrages de Ph. Poirrier et de P. Ory démontrent que le front pionnier d’hier est devenu la norme d’aujourd’hui et que les historiens du culturel savent où ils vont. Mais la norme ne doit pas pour autant tourner en normalisation. L’histoire culturelle a démontré sa capacité à élargir le champ des études historiques ; elle a aussi montré qu’aucun sujet d’histoire ne pouvait s’affranchir d’une étude des représentations. Il reste qu’elle ne saurait constituer le seul objectif des recherches historiques. Si nous voulons un jour retrouver l’utopie totalisante des héritiers de Braudel, il faut aussi accepter que l’histoire soit plurielle et ne pas retomber dans les écueils d’une seule manière de lire le passé, qu’elle soit économique et sociale hier, ou culturelle aujourd’hui. ■

 

Notes

[1] « L’histoire culturelle de la France contemporaine, questions et questionnement », Vingtième Siècle, revue d’histoire 16, 1987 : 67-82. Retour

[2] Thomas Laqueur, 2005, Le sexe en solitaire. Contribution à l’histoire culturelle de la sexualité, Paris, Gallimard, nrf, Essais. Traduit de Solitary Sex. A Cultural History of Masturbation, Urzone, Inc., 2003.Retour

TITRES RECENSÉS


POUR CITER CET ARTICLE

Loïc Vadelorge « Où va l'histoire culturelle ? », Ethnologie française 2/2006 (Vol. 36), p. 357-359.
URL :
www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-2-page-357.htm.
DOI : 10.3917/ethn.062.0357.